Nous ne voulons pas mourir : 6 septembre 2026 et Interlude

6 Septembre 2026 (2)

Heureusement, rien de plus n’est arrivé aujourd’hui. On en a eu assez pendant les derniers jours de toute manière. Le jour suivant l’enterrement, bien que ça a été beaucoup plus calme, la tension n’est pas retombée. Il faut dire que la présence d’un grand nombre de monstres dans notre champ de vision n’était pas pour nous rassurer. Il n’y avait que notre champ de mines amoindri et notre ceinture de barbelés endommagée qui nous séparaient d’eux, pour nous c’était comme si nous étions déjà face à leurs gueules béantes, exhalant une haleine pestilentielle, quelques instants avant de se faire déchiqueter. À présent, nous étions 27, dont 9 personnes qui ne savaient pas se défendre, et parmi ceux qui étaient capables de tenir une arme, certains ne pouvaient supporter de voir leur mort en face d’eux. Ce qui fait que nous n’étions plus qu’une douzaine à protéger notre petit trou, qui était déjà devenu trop vaste pour nous.

Cependant, les bêtes ne semblaient pas nous attaquer. Un grand nombre passait sans même nous prêter attention, certaines restaient un moment pour nous intimider, mais il n’y avait plus aucun signe d’assaut. C’était comme si leur intérêt pour nous avait disparu du jour au lendemain. Ceci dit, j’avais tout de même l’impression qu’elles nous observaient avec plus d’attention qu’auparavant. Déjà, leur comportement actuel avait l’air bien plus sophistiqué qu’avant… plus humain, en quelque sorte. C’était plutôt effrayant. Elles avaient appris à raisonner comme nous, et surtout contre nous, en l’espace d’à peine 4 mois. J’osais de moins en moins les regarder, car j’avais toujours l’impression qu’elles nous regardaient d’un air moqueur et qu’elles avaient déjà prévu de nous tomber dessus au moment où nous nous y attendrons le moins.

Je n’avais peut-être pas tout à fait tort, finalement. Parce que dès le lendemain, on a eu un nouveau problème. Une des femmes du groupe avait disparu, comme ça, sans crier gare. Au début, on ne s’en est pas inquiété, car il arrivait que certains aillent s’isoler un moment, mais à la fin de la journée, comme elle n’avait toujours pas reparu et qu’une de ses amies était venue dire à Frank que son absence était anormale, on a réfléchi à comment gérer ça. Le militaire est allé chercher l’asiatique et l’africaine qui étaient restés debout l’avant-veille et leur a expliqué la situation, puis il nous a dit de n’en parler à personne, car ça risquait de précipiter une nouvelle crise. Les gens s’en rendraient compte tôt ou tard, mais tant que personne n’en faisait l’annonce officielle, la situation restait encore sous contrôle. Les deux autres n’ont pas dit grand-chose, ils ont simplement acquiescé. Ensuite, on s’est mis en groupe de deux, moi avec l’asiatique et lui avec l’africaine, et on s’est répartis les endroits où chercher. Comme nous vivions dans le bâtiment ouest et que l’extérieur était en permanence surveillé, il était impossible qu’elle y soit, il fallait donc chercher dans les trois bâtiments inoccupés.

Frank et l’africaine sont allés dans le bâtiment sud tandis que nous sommes allés au nord, et si nous ne trouvions rien, on se rejoindrait pour faire l’est ensemble. Quelque part, j’étais soulagé de la répartition des bâtisses, car la présence des trappes ne me rassurait pas du tout. Au moins, au nord, il ne pouvait pas y avoir grand-chose. Nous sommes donc entrés avec des torches électriques pour éviter de gaspiller le courant. Malgré tout, l’atmosphère à l’intérieur était un peu oppressante. Il n’y avait pas un bruit, la température n’était pas très élevée à cause de l’arrêt du chauffage, et les faisceaux lumineux de nos lampes projetaient des ombres inquiétantes sur les murs. L’asiatique n’a pas tardé à engager la conversation, pour rompre le silence pesant. Il s’appelait Wei Zheng et venait de Chine, il avait été envoyé en Amérique par son employeur pour remplir quelques tâches particulières, qu’il n’a cependant pas voulu me révéler. C’était vraisemblablement un homme de main, ce devait être pour ça qu’il avait réussi à tenir debout malgré la peur l’autre jour. Quand l’invasion avait débuté, il était en train de surveiller un des hommes qui s’étaient joints à nous, et il l’avait suivi. Cependant, ce dernier faisait partie de ceux qui avaient été massacrés l’avant-veille, et de toute manière son employeur était sans doute mort, il n’avait donc plus rien à faire d’autre qu’essayer de survivre.

Tout à coup, j’ai entendu un bruissement dans mon dos. Sans réfléchir, je me suis retourné et ai mis en joue le coupable, avant de me rappeler que j’avais laissé mon arme près de ma couchette. De toute manière, il ne s’agissait que d’une souris. J’étais soulagé. Déjà que ce ne soit pas autre chose de bien pire, et ensuite d’enfin voir un animal familier, totalement inoffensif. Il faudrait ceci dit surveiller les installations électriques, car s’il y avait une souris ici, il y en avait certainement d’autres ailleurs, et elles pouvaient ronger les fils, ce qui serait pour nous un gros problème. Wei s’est approché, ne l’ayant pas vue, puis quand ses yeux se sont posés dessus, il a poussé un soupir de soulagement et a éclaté de rire. Ça aussi, cela faisait plaisir à entendre, ce son était devenu terriblement rare. Nous avons ensuite repris notre exploration, un peu ragaillardis. On est passés deux fois dans la totalité des pièces, pour être sûrs, mais on n’a absolument rien trouvé. Manifestement, la disparue n’était pas là. Lorsqu’on est sortis, on a retrouvé les deux autres, qui étaient également bredouilles. Il ne restait donc plus que le bâtiment est à vérifier. Au moins, ça irait plus vite. J’ai évoqué les souris, ce qui a fini par leur décrocher un sourire à eux aussi. Après quoi, on est entrés dans la dernière bâtisse.

Quelque chose dans l’air était différent ici, on l’a tout de suite senti. Dans les deux autres, ça sentait le renfermé, mais ici, c’était bien pire, on aurait dit qu’on n’était pas venus depuis des années. On est restés ensemble, chacun de nous ouvrait la porte la plus proche de soi et balayait l’intérieur depuis le couloir central. On a vu quelques souris ici aussi, mais mis à part cela, le rez-de-chaussée était vide. Il ne restait que la salle de la trappe à vérifier, mais Frank n’en voyait pas l’intérêt, comparée à celle du bâtiment sud, elle était plutôt exiguë, et il lui semblait plus logique de chercher au premier étage. Nos pas nous ont donc menés dans les escaliers, qui résonnaient étrangement. On avait l’impression d’être plus de quatre à cause de l’écho, mais naturellement, nous étions les seuls à être ici.

La méthode fut la même que pour le rez-de-chaussée, mais une fois de plus, nous n’avons pas trouvé grand-chose, jusqu’à ce qu’on arrive à la dernière salle. Celle-ci était sans dessus-dessous, pourtant on ne se rappelait pas avoir causé un tel désordre en partant. Sur le sol, il y avait une lampe torche brisée. C’était donc évident, quelqu’un était venu ici sans rien dire à personne, cependant, qui que ce soit, il n’était plus là. Après un court échange de mots, nous sommes redescendus et avons commencé à nous diriger vers la sortie. Sauf que je n’ai pas réussi à tenir et suis retourné en arrière pour ouvrir la porte de la salle de la trappe, rongé par la curiosité. Je suppose que j’espérais me rassurer en faisant ça. Cependant, quand j’ai posé mes yeux à l’intérieur, mon estomac s’est retourné.

La trappe était ouverte. Plus précisément, quelque chose avait complètement détruit la plaque de métal qui permettait de la refermer. Tout ce qu’on avait mis dessus pour la bloquer avait été éjecté à droite et à gauche, le désordre était bien pire que dans la salle du premier étage, d’autant que tout avait l’air d’avoir été au moins en partie brisé. Mais ce qui me soulevait le cœur, c’était la large traînée de sang séché qui maculait le sol et disparaissait dans les entrailles de la terre. Pour moi, il était évident qu’on ne reverrait pas celle qu’on cherchait. Vu l’état de la pièce, c’était quand même étrange que personne n’ait rien entendu… À moins que, justement, notre disparue ait entendu quelque chose et soit allée voir, ignorant qu’elle courait à sa perte. Elle serait montée au premier, n’aurait trouvé ce qui avait causé ce désordre que dans la dernière salle, aurait tenté de s’enfuir et se serait retrouvée piégée ici. Effrayant.

J’ai immédiatement rappelé les trois autres. Lorsqu’ils ont vu ça, ils se sont mis à pâlir, et Frank a juré dans sa barbe. On s’était fait avoir bêtement, on s’est concentrés sur les bêtes qu’on a vu arriver sans se soucier de celles qui pouvaient nous prendre à revers. Maintenant, on ne savait plus quoi faire. Comment dire aux autres que la disparue avait été prise par nos ennemis dans l’enceinte même de nos murs ? Comment leur dire que nous n’étions peut-être plus seuls dans le bunker ? Comment leur annoncer que nous n’étions définitivement plus en sécurité ? Toutes ces questions parcouraient mon esprit à la manière de petits animaux affolés, sans trouver la moindre réponse. Qui disait que la bête n’était pas remontée et ne s’était pas cachée ailleurs, ou même qu’elle ne nous guettait pas dans l’ombre, prête à nous sauter à la gorge dès que l’on serait à sa portée ?

J’ai été sorti de cet effroi par le cri qui a retenti dehors. Quelqu’un demandait à ce que l’on vienne, on nous criait qu’on avait besoin d’aide. Nous avons violemment claqué la porte de cette maudite pièce et sommes sortis en trombe pour voir ce qui se passait. Mais nous nous attendions à tout sauf à ce que nous avons découvert au centre de notre petite place forte. La disparue était là, bien vivante, mais couverte de terre et de sang. Elle avait du sortir du bâtiment que nous venions d’explorer quand nous étions à l’étage, aucune autre explication n’était possible. La malheureuse était recroquevillée sur le sol et tremblait sans dire quoi que ce soit. Et nous, nous étions figés, incapable de prononcer le moindre mot, sans même saisir la réalité de cette scène. C’était insensé, d’où venait la traînée de sang si elle était toujours là ? Elle ne semblait pas suffisamment blessée pour en être l’origine. À vrai dire, elle ne semblait même pas avoir de plaie ouverte.

Frank avait l’air tout aussi dépassé que nous. Lui qui nous expliquait d’ordinaire les événements qui se déroulaient en essayant de se baser sur son expérience de la guerre, il gardait à présent la bouche ouverte comme tout le monde et observait la femme d’un air interdit. Il ne comprenait pas. Il ne comprenait plus. Nous avions déjà vu qu’il avait ses faiblesses, mais cette fois c’était… différent. Cette fois il ne perdait pas ses moyens, il était juste totalement impuissant. Comme nous n’étions que quatre à être au courant de ce qui s’était passé dans le bâtiment est, les autres ne s’en rendaient probablement pas compte. Cependant, ce que moi je voyais, c’était un homme comme les autres, un homme face à quelque chose qu’il ne maîtrise pas. L’image du protecteur tant rassurante disparaissait pour de bon. Il avait toujours l’âme d’un leader, ça, c’était certain, mais son aura de puissance s’estompait. Je pense que, même parmi ceux qui ne l’appréciaient pas trop, nous le voyions comme notre seule chance de survie, comme quelqu’un d’invincible quelle que soit la situation. Notre esprit cherchait une fois de plus à se réfugier derrière quelque chose. À présent, le charme était rompu.

La femme, elle, attirait tous les regards. Elle devait avoir à peu près mon âge, les cheveux noirs tombant sur les épaules, des yeux sombres comme la nuit et un visage ovale plutôt long. Les vêtements qu’elle portait étaient sales et déchirés en plusieurs endroits, on pouvait voir de larges portions de sa peau, suffisamment pour que cela en ait été indécent dans l’ancien monde. De la terre la maculait de partout, comme si elle s’était roulée dans la boue. Le pire, c’était le sang qui collait sa chevelure et ses vêtements à sa peau. Avant, elle dégageait de la féminité et du caractère, bien que je ne la connaissais pas personnellement, c’était une évidence pour moi que c’était une femme forte, et en même temps elle savait montrer de la douceur. À présent, elle ressemblait à une bête, on aurait dit qu’elle avait perdu son humanité, les traits de son visage étaient fermés.

Lorsque nous sommes arrivés, elle a levé faiblement la tête vers nous. Son regard s’est posé sur moi, et je n’y ai rien vu. Rien. Ni peur, ni désespoir, ni tristesse, ni souffrance. Rien de tout cela. Un simple abîme sans fond. Qu’est-ce qui avait bien pu arriver à cette femme pour qu’elle soit dans un tel état ? Les créatures au-dehors massacraient les gens, elles ne les laissaient pas en vie dépouillés de toute volonté et de toute sensation, cela ne pouvait pas être de leur fait. Se pouvait-il que… L’un d’entre nous serait-il responsable ? Aurions-nous un ennemi de plus à combattre, un qui se dissimulerait parmi nous, qu’il faudrait débusquer et mettre hors d’état de nuire avant qu’il ne nous transforme en chair à canon juste bonne à être servie à nos prédateurs ? L’humanité, même dans ce genre de situation, était parfois réellement répugnante. J’ai fait part de mes doutes à Frank plus tard, et il a avoué que c’était possible, et qu’il n’y avait pas pensé. Nous avons convenu, avec les deux autres qui étaient avec nous au moment de l’exploration, de garder un œil encore plus attentif sur tout le monde.

La victime s’est évanouie quelques instants après cela. Nous l’avons alors ramenée à l’intérieur en hâte et l’avons mise sur une couchette. Elle dort depuis, cela fait trois jours qu’elle ne s’est pas réveillée. Même Illyria ne dort pas autant qu’elle. D’ailleurs, le traitement a l’air d’avoir fait de l’effet, elle a repris quelques couleurs. Mais elle est toujours aussi faible et ne se lève que rarement. Ça fait deux malades à surveiller, maintenant. Jonas a vérifié que l’autre ne s’était pas blessée quelque part, mais a priori, elle n’a aucun souci de ce côté-là, c’est toujours ça. La question est de savoir d’où venait tout le sang. Ça, c’était le mystère qui rendait l’affaire encore plus inquiétante, car absolument personne n’était blessé parmi nous. Et, nous en étions sûr, aucune saleté ni aucun cadavre ne traînait autour de nous.

Cela fait trois jours que nous surveillons son état. Cela fait trois jours que quatre d’entre nous épient les faits et gestes de la communauté en tentant de retirer le plus de monde possible des suspects potentiels pour trouver le coupable. Cela fait trois jours que tous se demandent ce qui s’est réellement passé. Qui pourrait répondre ? La situation est réellement tendue. Nous sommes menacés de l’extérieur comme de l’intérieur. Pendant les trois dernières nuits, Wei et Frank sont retournés discrètement dans la salle de la trappe ouverte pour faire le guet et tenter de reboucher avec ce qui leur tombait sous la main. L’africaine – qui s’appelle Wanjiru – et moi avons été chargés de surveiller les autres pendant ce temps et de faire en sorte qu’on ne demande pas ce qu’ils faisaient. Personne ne pose de question, alors ce n’est pas difficile, mais je ne sais vraiment pas ce qu’on pourrait raconter si quelqu’un venait à nous questionner.

Voilà comment nous en sommes arrivés à aujourd’hui. Rien ne bouge, nous vivons de nouveau une situation d’attente, même si elle est bien différente de celle de la dernière fois. Les autres sont terrorisés. Moi, je lutte pour ne pas tomber dans la folie. Il faut protéger les autres du désespoir. Je dois protéger Illyria du désespoir. Nous sommes le 6 Septembre 2026. Nous sommes peu nombreux. Nous sommes en train de nous diviser. Nous sommes en train de nous affaiblir. Nous sommes en train de perdre la foi. Nous sommes les proies de créatures de cauchemars. Mais nous ne voulons pas mourir.

Je m’arrêtai brièvement sur les derniers mots de cette entrée. C’était la première fois que je les utilisais, mais l’expression était revenue plusieurs fois par la suite. Probablement un moyen de formuler des mots d’espoir quand ce dernier commençait à disparaître, un moyen d’ancrer l’instinct de survie quand tout ce à quoi il se rattachait était en train de flancher. Un moyen de ne pas baisser les bras, en somme. Je ne savais pas si cela m’avait réellement aidé, en vérité. Illyria était toujours là, et le seul fait de devoir la protéger suffisait amplement pour continuer à m’accrocher à mon existence. C’est fou que l’on ait toujours besoin d’une raison bien précise pour vivre. Comme si l’humanité avait besoin d’un bâton pour pouvoir marcher, à la manière d’un aveugle. Cependant, l’aveugle, lui, ne l’a pas choisi, alors que les hommes… Au fond, qui sait ? Depuis l’aube de l’Histoire, nous n’avons cessé de nous inventer des buts, de nous inscrire dans un vaste plan qui faisait que nous n’étions pas là par hasard. Il y a peu de domaines qui rivalisent d’inventivité d’ailleurs. Les religions en sont les créations les plus abouties.

Pourtant, il était peu probable que quiconque au sein de notre campement crût encore en un quelconque esprit supérieur veillant sur notre race. Car elle n’était plus, notre race. Elle avait été éradiquée. Qui pouvait penser que quelqu’un veillait sur nous, après ça ? Certes, d’ordinaire il y avait toujours des illuminés qui criaient au fléau divin et prétendaient que seuls les élus survivraient, mais, par chance, aucun ne se trouvait parmi nous. Leur dieu n’avait probablement pas décidé de faire d’eux des élus, finalement. Et pour les survivants, c’était difficile de croire qu’ils faisaient partie de gens hors du commun, choisis pour vivre. Ceux qui, autrefois, croyaient en une présence supérieure, avaient perdu la foi. C’était d’ailleurs pour ça que certain avaient perdu la vie. Ils avaient perdu leur raison de s’y accrocher. Ils avaient perdu leur bâton pour marcher et s’étaient laisser tomber sur le sol, ne souhaitant plus avancer. 

Je chassai ces obscures pensées. Après tout, tout cela n’était pas de ma faute, de la mort de nos compagnons à la nature humaine. Je poursuivis donc ma lecture, désormais absorbé par notre parcours. À ce stade, nous étions déjà bien affaiblis, et nous pensions être tombés au fond du gouffre. Nous ne nous doutions pas que nous faisions erreur et que l’horreur était bien loin d’être à son paroxysme. Cependant, tout n’avait pas été que désastre et tragédie, d’une certaine manière. Car au bout d’un moment, ce fut notre survie elle-même qui atteignit un grand tournant. Le monde n’avait peut être pas encore dissipé toute source d’espoir.

Texte de Magnosa

La sacrifiée

Le vieux bureau du géniteur, je l’aime énormément. Le secrétaire en chêne, le fauteuil en cuir confortable ainsi que les bibliothèques garnies m’offrent un sentiment de sécurité. Je me sens comme les érudits du XIXème siècle fouillant inlassablement dans les secrets anciens. La mort de ce vieux grigou m’a laissé une blessure incurable. Il me manque tellement. Les commères de la ville ont beau clamer que je suis bien content de la rente offerte en héritage, mais je conchie ces accusations ! Certes, les biens familiaux me mettent à l’abri du besoin mais ce n’est guère une raison suffisante d'arrêter mes activités. Je suis détective en freelance, je savoure le fait de fouiner dans les cachotteries diverses et variées. L’idée de rester oisif m’est inconcevable de toute façon, bien que le boulot soit souvent ennuyant.

Le dossier sur lequel je travaille actuellement est imbuvable. Une sombre histoire de divorce, de femme cherchant à démontrer les infidélités de son mari… Dieu que cela est sans intérêt. Soudainement, le majordome vient à ma rencontre avec la discrétion et la diligence le caractérisant. Wellington m’informe qu’une vieille femme souhaite s’entretenir avec moi. Loué soit le destin de me sauver ainsi d’une si morne affaire. J’invite donc la vénérable ancêtre au sein de mon cabinet. Il s’agit de la femme du maire, une grande chercheuse enseignant son savoir dans toutes les meilleures universités du monde. Cette vie faite de voyages l’a visiblement atteinte car son derme est marqué des stigmates de la fatigue chronique, cela malgré un maquillage et des vêtements minutieusement choisis. Elle s’assoit sans attendre mon accord, ce qui ne me gêne en aucun cas car je souffre d’attendre le motif d’une si mystérieuse visite. La dame me regarde droit dans les yeux avec un air non loin de l’arrogance, se racle la gorge et débute :
 
« Monsieur Dare, tout d’abord, je vous suis gré de me recevoir à une heure si inconvenable. »

Le ton est froid, les convenances bourgeoises sont très ancrées en mon interlocutrice.
 
« Je suis honoré de vous accueillir en ma demeure, madame Barton. Rares sont les visiteurs d’une telle qualité. »

Il me faut être bienséant, l’aristocratie locale m’ostracise déjà en raison de mon métier, alors inutile de leur offrir du nouveau grain à moudre. 

« Faisons fi de ces salamalecs, voulez-vous ? Vous vous doutez que si je suis venue moi-même, c’est que je suis singulièrement anxieuse face à une situation. »

Inutile de nier qu’effectivement, le mouron sur son visage est aussi tangible que la lassitude.
 
« Continuez donc.
 
– Tout ce qui va être dit au cours de notre conversation est confidentiel, vous ne devez le révéler à qui que ce soit. Suis-je claire ? Mon frère, George, s’est suicidé il y a de cela trois jours. (Les journaux ont évoqué une crise cardiaque. J’imagine que la famille catholique souhaite cacher l’infamie.) La seule chose qu’il nous ait laissée est une lettre extrêmement… suggestive. »

Barton me tend un court manuscrit que je lis immédiatement. 
 
« À toi, chère sœur,
 
Mes mots vont être brefs, car je ne mérite rien de moins que la mort. Je sais bien qu’il t’est infaisable de saisir les motivations de mon ultime jugement car rares sont ceux connaissant les sombres dessous de ma soudaine réussite… Mère clamait sans cesse que je n’étais qu’un bon à rien, infoutu de m’en sortir sans aide. Je voulais démontrer à cette garce tyrannique qu’elle se fourvoyait sur toute la ligne, une défaite outre-tombe troublant cruellement son éternité. 
Malheureusement, le coût de ma victoire me terrasse. J’ai commis un acte inqualifiable afin d’obtenir ce que je souhaitais. À cause de moi, elle est égarée, volatilisée. Je l’ai sacrifiée dans l’unique dessein de m’enrichir. 
Je t’aime, Maria, et je suis désolé. »
 
Malgré la brièveté de ma lecture, ma convive s’est déjà levée et est en train de s’en aller. Je lui adresse un regard inquisiteur qu’elle dédaigne totalement. La conférencière m’adresse alors ses ultimes instructions fermement et sans intention d’être contredite. 

« Je vous autorise à fouiller ses affaires et ses biens… S'il a effectivement sacrifié une malheureuse alors je vous ordonne de la retrouver. »

La dame n’attend aucune réaction ou consentement de mon côté avant de franchir le seuil. Je vais devoir marcher sur des œufs, il s’agit d’une famille extrêmement influente et l’idée de m’en faire des ennemis m’est désagréable. Quoi qu’il en soit, cette histoire m’intrigue, je dois bien l’admettre. Il me tarde de commencer mon enquête, au diable les infidélités de ce Dwight. 
 
En début de matinée, je me dirige vers la riche habitation du défunt dans l’objectif de découvrir des indices sur les raisons d’un geste si sinistre. Nonobstant, je décide de suivre une route indirecte afin de m’émerveiller devant la beauté marine. Notre cité balnéaire est vraiment un joyau brut, son architecture sublimant seulement une nature douce et aimable. La rade et le sable chauffé sous l’éclat d’un soleil avenant me mettent d’une humeur aimable, bien qu’afficher une mine grave soit obligatoire une fois arrivé à mon objectif. La résidence de ce Hayes, qui est le nom de famille originel de ma froide intruse de la veille, est objectivement une très belle création. Certes, elle ne brille guère via son originalité mais le style XIXème a un charme indéniable. Ce serait mensonge que de nier la magnificence des colonnes ou du jardin classiquement britannique. La regrettée reine Victoria nous a laissé davantage que des colonies aux quatre coins du monde. Enfin, j’entre dans la bâtisse sans me laisser enchaîner de béatitude. Le travail avant toute autre chose, évidemment. 
 
L’intérieur est aussi luxueux que l’extérieur, un sol en marbre blanc serti de symboles finement ouvragés, un escalier en bois Swietenia, ode au talent de son artisan et venant directement des Antilles, mène aux étages. Je détache mon regard des tableaux et bibelots de valeur innombrables jonchant l’endroit à intervalles réguliers et reste concentré sur ma mission. Les domestiques me guident jusqu’à ma destination, un cabinet à l’antithèse de l’incroyable raffinement dont le reste de l’édifice se targue. Une étude s’inscrivant dans la sobre tradition luthérienne, sans fioriture ni indécence d’aucune sorte.   
 
Trier ces documents est une tâche fastidieuse et d’une longueur infinie. L’immense majorité est d’une totale inutilité, je doute que les finances brillantes ou la foule d’admiratrices envoyant leurs vœux m’aident à résoudre l’enquête. Je finis néanmoins sur une note intéressante, en effet le bougre fait régulièrement mention du troisième dimanche d’avril comme une date charnière. Le style sec et méthodique de l’homme change brutalement lorsqu’il aborde celle-ci à quelques endroits, comme son journal ou les débuts de sa florissante industrie. Une chance que Hayes fût diariste car il consignait tout dans un carnet sombrement intitulé « Course contre mon chien noir » et se terminant à la date étrange. Le magnat mentionne un accord triumvir nécessitant un grand sacrifice. La discrète boîte contenant les écrits recèle aussi une gravure de taille modeste sur laquelle est inscrite deux choses. 
 
«  QUE » et « ÉNURIE »
 
En accentuant mes investigations, je conclus que ces termes inconnus étaient des fragments rituels obligatoires dans un but cabalistique. «  QUE » est certainement une contraction du mot aqueuse, désignant notre douce ville. Cette élucidation ne me convient nullement, le cultiste note qu’ils désignent une fête ainsi qu’une affliction touchant l’environnement où doit se dérouler le rituel. J’ai beau me creuser la tête, mais rien n’en sort. La dernière tribulation dont nous fûmes victimes est la tragique famine de l’hiver…datant de deux ans, il me semble ? Les routes étaient toutes bloquées en raison d’une neige cataclysmique et les réserves s’étaient vidées à une vitesse ahurissante. Malheureusement, diverses maladresses logistiques et de ravitaillement ont créé une disette momentanée, faisant quelques morts. 
 
Bref, je réfléchirai à la signification exacte de tout cela ultérieurement car un nom retient immédiatement mon attention : Hodgson Erik. Les chances qu’il soit un des cultistes sont très élevées, le décédé en fait mention quasiment directement. Une fois la gravure rangée au creux de ma veste, j’interroge les serviteurs au sujet de ce gentleman. Un me renseigne efficacement en me révélant que son maître l’eut un jour de vive voix en ligne et qu’au cours de la discussion, il révéla habiter dans un quartier londonien. Les quelques communications archivées entre les deux associés m’offrent une adresse moins vague, et quelques informations sur ma cible. Un riche commerçant de la City, féru d’occultisme et d’ésotérisme mais vraisemblablement en fin de vie. Il n’y a aucun besoin d’être un génie afin de deviner son mobile. Le vieillard souhaite obtenir des années additionnelles sur notre bonne Terre. 

Je vais tirer cela au clair avec l’intéressé chez lui. 
 
La résidence de l’excentrique érudit est assez modeste au vu de ses moyens économiques. Une maison en banlieue chic, discrète, cherchant à se fondre dans le décor. Sans attendre, je vais m’annoncer sur le seuil. Une trentenaire blonde, ma foi fort jolie avec de magnifiques yeux océan, vient à ma rencontre. 
 
« Excusez-moi monsieur, ce lieu est clos, donc je vais vous demander de vous en aller. »

Je la laisse terminer son discours, sa voix est aussi belle que ses yeux. 
 
« Vous êtes mademoiselle… ? 
 
– Madame Bright, je vais devoir contacter les forces de l’ordre si vous refusez de quitter ma maison. » 

Je l’effraie, c’est une évidence, il me faut la rassurer. 
 
« Je suis Johann Ellington, j’enquête sur le suicide d’un de nos concitoyens d’Erec, une bourgade d’ordinaire tranquille. Ce dernier a eu des liens avec monsieur Erik Hodgson, j’aimerais m’entretenir avec lui à ce sujet. N’ayez crainte, monsieur est juste un témoin. Je souhaite seulement glaner des renseignements sur la victime confirmant les analyses initiales. » 

La démarche et le ton assuré sont dans le but qu’elle me juge en tant qu’agent, et donc m’amène au chef de famille. 
 
« Oh je vois, je suis navrée car il est décédé dans un accident cet été. Si vous avez des questions, adressez-les-moi. Nous avons toujours été très liés. Je suis sa fille vous savez ? »

Je doute fortement que la gourgandine soit au courant de quoi que ce soit d’utile, il me faudrait accéder à sa bibliothèque. 
 
« Toutes mes condoléances madame, j’ignorais cela. Vous me voyez navré d’avoir autant négligé mon enquête de routine, néanmoins il y aurait bien quelques documents que je souhaiterais consulter. Rien qui n’atteigne vos affaires ou la mémoire de monsieur Hodgson, je vous rassure. Je voudrais jeter un œil aux échanges entre la victime et lui ainsi que ses analyses intimes sur l’état de santé mentale du suicidé. Bien évidemment, seulement si de telles analyses existent, mais une vérification serait salvatrice à notre enquête. Vous voyez ? »

Je converse fort et avec assurance en jouant totalement sur un audacieux bluff. Heureusement que ma chemise cache les gouttes de sueur coulant le long de mon échine. 
 
« Eh bien, je ne vois aucun inconvénient à ce que vous regardiez ses archives et ses vieux documents. Suivez-moi, si vous le voulez bien. » 

C’est encore une victoire, j’ai l’habitude de suggérer être de la maréchaussée. Ce rôle me convient tellement que je fais aussi vrai que nature. 
 
La femme me conduit dans un grenier envahi de cartons et d’archives retraçant toute une vie. Divers courriers, journaux et autres écrits du défunt. Il va me falloir un nombre incroyable d’heures afin de trier ce dont j’ai besoin. Heureusement, miss Bright est conciliante et me laisse revenir quelques jours de suite. Je l’estime heureuse d’enfin voir quelqu’un s’intéresser à l’existence de son géniteur, même si ce n’est qu’un flic. Cela fait mes affaires et je m’attèle donc à fouiller la masse inouïe de documents en tous genres. Dieu merci, Hodgson était un homme méticuleux et très organisé, il faut entrer dans son système de classification et le reste est aisé. Il m’a fallu un long moment avant de trouver ce que je suis venu chercher au fond d’une large boîte métallique. Elle contient quelques notes de synthèse concernant un rituel. Bingo. Je dévore le contenu. 
 
Le trio voulait invoquer une créature issue des abysses, un Marid. Elle aurait la faculté d’exaucer les souhaits en échange de sacrifices, nonobstant les demandes de l’engeance sont toujours démesurées. Le sorcier souligne à moults moments que ce sont des monstres fourbes et extrêmement intelligents, et que leur conscience est à des années-lumière de la nôtre. Il ajoute également que ce sont des êtres curieux et donc que les rituels d’invocation sont souvent couronnés de succès. 

Le véritable obstacle est dans la constitution du sacrement, celui-ci nécessite trois occultistes ayant chacun un fragment du lien qu’ils devront conserver tout au long de leur existence. Ce lien doit inscrire la date, l’événement tragique touchant la communauté, les offrandes, ce qui a servi à tracer le cercle incantatoire de même que le nom du créateur de ce rite. Le génie maléfique ne se manifestera qu’au cours d’une nuit de grand malheur, l’odeur de la misère et la désolation l’attirant. Le sacrifice sera ensuite échangé contre les vœux conformément au macabre contrat. Le vieux reste silencieux sur l’oblation, ce qui est frustrant. 
 
Bref, le reste des notes évoquent le créateur des moyens de contracter ce genre de marchés. Son nom n’est aucunement mentionné, mais suggéré via le qualificatif de théoricien grec. Rien de concluant à se mettre sous la dent de ce côté. Un mathématicien renommé et membre émérite d’Eleusis, un initié de ces mystères interdits. Finalement, je tombe sur la gravure infâme où il est inscrit. 
 
« YTHAGORE » et « EINTURE »
 
Je la range avec l’autre et observe les ultimes documents. Je ne trouve rien qui ne m’aiguille davantage si ce n’est une fine série de messages emballée. Très récentes, ces lettres sont à destination d’un Mark Brown visiblement interné à cause de sa santé mentale défaillante. Ce doit être le dernier survivant du rituel, je dois le trouver. L’adresse indique l’asile de Sainte Hélène, non loin de Canterburry, je me rends là-bas sans attendre. 
 
Quelques mensonges d’usage suffisent à m’envoler sans défiance venant de la famille Hodgson. Étonnamment, le rendez-vous avec Brown est fixé vite. Enfin, un rendez-vous avec sa docteure attitrée en vérité. C’est un bon début qui me satisfait momentanément, je me rends donc dans l’endroit sitôt l’heure convenue venue. Les lieux sont aussi tristes qu’un cimetière… Je déteste les maisons de fous. Je vais écourter ce désagréable moment au maximum. 

Le médecin me reçoit, une quadragénaire brune et somme toute très élégante, qui m’informe succinctement de l’état de son malade. Voilà deux ans qu’il a craqué et tient des discours incohérents avec des mots manquants ou inconnus. Une dissonance neurolinguistique exaltée à la suite d’un traumatisme d’origine indéterminée. Une liasse de billets discrète rend la docteure extrêmement loquace. J’ai désormais accès à son dossier, ses mentions cliniques et les effets de l’interné. Quelques bribes sur le jour fatidique seulement néanmoins, il y a la gravure où sont nommés les derniers termes du sinistre accord. 
 
« OURRITURE » et « YTHON »
 
De la nourriture rituelle ? C’est une éventualité, bien que le récit du rite mentionne un besoin de chair avariée et d’un loxocemidae… Il s’agit d’une variation raciale qui m’est inconnue certainement, je creuserai cela une fois rentré. Mon ami monnaie convainc sans mal la directrice de me laisser emmener le fragment, je vais ensuite à la rencontre de Mark qui est un sublime jeune homme. Un grand brun au regard vermeil et à la face angélique. Le malheureux hère a le regard dans le vague et ne m’offre aucune attention, même lorsque je m’assieds devant lui. 
Je sors alors ma voix de stentor dans l’objectif de le concentrer sur moi. 
 
« Monsieur Brown, je suis ravi de vous rencontrer. Je viens sous les conseils de Monsieur Bright. »

J’ai enfin un début de considération, finalement. 
 
« Qu’est-ce que ce vieux me veut ? Je ne à ses lettres et je ne le veux. » 

Effectivement, ce triste sire a des soucis de communication. Ce qui est étrange est qu’il semble le remarquer car il marque des arrêts régulièrement dans sa diction. Nul besoin d’en tenir rigueur et nous continuons. 

 « Une nuit que vous n’avez sans doute jamais oubliée m’amène, il me faut des informations. »

Je lui montre les trois gravures, à bonne distance car une réaction sanguine est envisageable. Il est enfermé dans un asile, oublier cela serait une erreur. 
 
« Ouais, je m’en souviens… Qu’est-ce que vous voulez savoir ? Comment on a une immonde qu’elle nous rende riche, en bonne santé ou beau ? Ouais, j’avais une vraie tête de cul à. Vous voulez faire, hein ? C’est une idée de merde qui nous a tous fait d’une manière ou d’une autre. » 

Heureusement que j’ai de quoi enregistrer car je ne déchiffre rien. Il semble blasé et calme, son ton est quasiment cordial voire condescendant. Le ton d’un homme qui a la sagesse d’un devin. 
 
« Je veux savoir qui vous avez sacrifié et où se trouve la dame maintenant. À défaut, son cadavre. » 
Le visage tranquille se raidit et change en nervosité. La question le met mal à l’aise, je viens de toucher la faiblesse. 
 
« Je… Vous ne trouverez aucun. Ce n’est une femme que nous avons offerte, je regrette tellement. Ce que nous avons commis est un crime contre toute humaine sur le de notre vanité ! Nous lui avons donné ce qui ne nous ! Nous lui avons donné une de. Je vous en, si vous la retrouver, faites-le. Négociez, filoutez mais nos conneries »

L’homme s’excite à mesure que son discours sans queue ni tête avance. Je commence à ressentir de la frayeur, les risques qu’il devienne violent s’accentuent. Je suis excessivement stressé et donc rétorquer correctement m’est insurmontable. 
 
« Qu’est-ce que vous dites… »

Il me saisit le bras et me regarde droit dans les yeux, et enchaîne sans me laisser terminer. 

« Allez à la rade de nuit, sous la jetée Est de Erec. Vous refaire le rituel et mettre fin à cette farce cosmique. Soyez et vous mentalement surmonter… »

Les infirmiers le maîtrisent et lui injectent un sédatif. Je n’en tirerai rien d’autre, si ce n’est son conseil de refaire ce rituel. 
 
En rentrant dans ma demeure, je m’interroge sur les événements. Je crois en la raison et la matière, mais il est vrai que de nombreuses choses allant au-delà de notre entendement existent. Et si ces trois gus avaient vraiment convoqué un être des mers ? Un démon des tréfonds ? Bien sûr, cette éventualité sort de la bouche d’un fou, nonobstant la confronter ne me coûte guère. En étant honnête avec moi-même, c’est davantage la curiosité que la recherche sincère de la vérité qui me motive à le faire. Quoi qu’il en soit je me rends, la nuit venue, sous l’ancienne rade. La baie est calme à cette heure tardive et je doute qu’un badin n’interfère. Tant mieux, je vais avoir besoin de silence afin de tracer les runes nécessaires. Fort heureusement, les gravures sont substituables aux ingrédients initiaux car il s’agit d’un contrat déjà acté. Une fois fait, je chante les mélodies immorales de convocation et l’air semble alors s’arrêter. Le bruit des vagues devient lointain et le froid mordant comme bloqué. 
 
Une chose émerge de l’eau, une chose inimaginable tant sa biologie n’a aucun sens. Un agglomérat de tentacules et de récifs, alambiqué de telle sorte que cela forme une silhouette humanoïde. Seuls deux trous au niveau de la tête mouvante distinguent les yeux, yeux qui ne restent jamais au même endroit car les tentacules bougent et mutent continuellement selon un schéma totalement aléatoire. Son odeur est aussi horrible que sa façade, sentant l’écume fermentée, les algues brunes et la chair morte. 
 
L’indicible monstruosité ne dialogue guère conventionnellement, seulement en suggérant selon une transmission des émotions. Elle sait ce que je veux savoir, elle s’en amuse, son attitude est celle du défi. La bête est non loin de moi maintenant, elle souhaite que je cède et ainsi ravir mon âme. La chose échoue, je tiens bon et lui ordonne de me montrer où se trouve la victime, où se trouve la sacrifiée. Cela l’étonne énormément que je résiste à sa domination et la frustre car elle doit obéir conformément aux accords. La rétention est une clause formellement interdite, néanmoins une angoisse monte en moi. Si je ne suis dominé, l’inverse est valable. Éructant de rage, le grand immonde me montre une boîte qu’il ouvre lentement. La sacrifiée est à l’intérieur ? Comment ? 
 
Sur le bois moisi est gravé un symbole étrange, une barre avec une bulle accrochée sur son côté droit. Qu’est-ce que cela signifie ? La créature ignore mes questions et retourne vers l’océan, ses obligations étant honorées. 
 
Seigneur, que signifie ce « P » ?

Texte de Wasite

Apocalypse, chapitre 10 : Guerre

Quand vous entendrez parler de guerres et de bruits de guerres, ne soyez pas troublés, car il faut que ces choses arrivent. Mais ce ne sera pas encore la fin. Une nation s'élèvera contre une nation, et un royaume contre un royaume ; il y aura des tremblements de terre en divers lieux, il y aura des famines. Ce ne sera que le commencement des douleurs.… 

- Évangile selon Marc, 13:7,8 


Assise au sommet d'un tas de cadavres, Marion souriait. Elle souriait à ce fabuleux destin qui était le sien, ce destin qui lui avait permis d'assouvir sa vengeance, et bien plus encore. Pourtant, cette destinée qu'elle embrassait aujourd'hui, elle l'avait maudite dès son plus jeune âge.
Marion était née en France d'un père palestinien, Malik, et d'une mère israélienne, Hannah. Un couple peu commun, voire rarissime, à une époque où les deux pays étaient déjà engagés de longue date dans une lutte farouche. Pourtant, cela n'avait en rien empêché Malik et Hannah de s'aimer, ni de se marier à la mairie de Courbevoie. Très peu d'invités avaient été conviés à ce mariage, et aucun des membres de la famille directe du couple n'était présent parmi eux. Et pour cause, aucun d'entre eux n'était au courant de ce qui se passait en France. S'ils l'avaient appris, ils auraient sans nul doute tenté d'empêcher l'union de ces Roméo & Juliette des temps modernes.

Quelques années après ce mariage était née Marion. Un magnifique bébé, avec une particularité rare : elle avait les yeux vairons. Un œil vert, qui lui venait de sa mère, et un œil marron clair, hérité de son père.
Au départ, Malik voulait un prénom arabe, et Hannah un prénom juif. Pour trancher la poire en deux, ils avaient finalement décidé de lui donner un prénom français.
Pendant trois ans, la petite famille était restée en France, où ils avaient vécu une vie modeste et simple. Trois années au terme desquelles Marion avait grandi et était devenu une petite fille espiègle, aux cheveux bruns et bouclés.
Mais le jour où Hannah avait reçu un appel de sa famille en provenance directe de l’Israël, leur vie avait basculé. Les parents de celles-ci venaient de décéder dans un grave accident de voiture, laissant derrière eux une grande villa et une entreprise de prêt-à-porter florissante, désormais sans patron pour la diriger. Hannah étant fille unique, ces propriétés lui revenaient de droit.

Pour la petite famille, qui vivait dans un modeste appartement de 40 m², c'était l'opportunité rêvée d'améliorer leur niveau de vie de manière exponentielle. Mais pour cela, il fallait aller vivre en Israël, et cela posait beaucoup de problèmes. Qui là-bas, accepterait le fait qu'Hannah se soit mariée à un palestinien ? Et Malik, comment pourrait-il supporter de vivre en cachant ses origines ?
Après des jours de réflexions, ils avaient finalement décidé de sauter le pas, et de partir s'installer là-bas. Ils s'étaient mis d'accord sur le fait de garder secrètes les origines de Malik. Par ailleurs, celui-ci s'était résolu au fait qu'il ne pourrait plus aller voir sa famille, sous peine de risquer d'éventer son secret.

Ils avaient ainsi déménagé dans cette grande villa située au nord-ouest du pays, belle et luxueuse. Ladite villa possédait cependant un point négatif, et pas des moindres : elle était extrêmement proche de la bande de Gaza.
Ce territoire était constamment en guerre. C'était là que la rivalité entre palestiniens et israéliens atteignait son paroxysme et le summum de sa violence, bien plus que dans n'importe quelle autre zone du pays.
Pourtant, comme pour adresser une provocation aux palestiniens voire au conflit en lui-même, les parents d'Hannah avaient fait construire cette villa dont le terrain s'étalait jusqu'à la barrière de sécurité qui séparait le territoire palestinien de celui appartenant à Israël. Ils étaient même fiers de pouvoir dire qu'une partie de leur terrain était en Palestine, et affirmaient à qui voulait bien l'entendre qu'avant la construction du mur qui clôturait le terrain, la frontière palestinienne était située à peine à quelques centimètres au nord du puits qui ornait le jardin, et qu'ils avaient fait construire la barrière de façon à  ce que celui-ci englobe un petit bout de la Palestine. De ce fait, toute la partie du jardin située entre le puits et la barrière était palestinienne. Il était donc possible de se coucher sur le gazon en ayant la tête en Palestine et les jambes en Israël.
Connaissant cette histoire, Hannah avait décidé, comme un symbole, de planter un arbre là où était censée se trouver la frontière. Elle avait dit à Marion que cet arbre était comme elle. Il était à la fois palestinien et israélien. Ses racines puisaient dans plusieurs cultures, ce qui faisait sa force.

Leur nouvelle vie avait donc commencé, à des années-lumière de la situation qui était la leur à peine quelques mois plus tôt. Et pour cause, ils étaient passés de simplicité et modestie à luxe et opulence, le tout en un laps de temps ridicule. Pour couronner le tout, l'entreprise dont Hannah et Malik étaient maintenant les patrons n'avait cessé de croître dès lors qu'ils l'avaient prise en main, et leur luxueuse demeure, endroit idéal pour vivre, comblait leur petite fille.
Ils avaient d'ailleurs dépensé sans compter pour sécuriser leur maison, au vu de la proximité des échanges entre les armées rivales. Très vite, elle était devenue une véritable forteresse, imprenable.
Quant à Marion, elle avait commencé à aller à l'école peu de temps après la fin de l’emménagement, comme une petite fille normale. C'était une élève brillante, en avance sur son âge. Elle apprenait l'hébreu à l'école, mais à la maison, son père lui enseignait aussi l'arabe, en plus du français qu'ils continuaient à parler dans le cadre familial.
Elle apprenait, jouait et riait avec les autres enfants. Mais au fur et à mesure qu'elle grandissait, elle avait eu de plus en plus de mal à supporter les propos que pouvaient tenir ses camarades. Les enfants étaient conditionnés dès leur plus jeune âge à haïr les Palestiniens, à les traiter comme des terroristes et des parias.

Ses parents lui avaient toujours interdit de dévoiler les origines de son père. Ils lui avaient expliqué que si elle en parlait, leur famille pourrait être en danger. Et elle avait gardé le secret tant bien que mal. Elle avait serré le poing et grincé des dents quand ses camarades insultaient les palestiniens et de ce fait, son père. Elle avait retenu sa rage quand ils osaient dire qu'il fallait tous les massacrer. Mais pour une fille de son âge, c'en était trop. C'était un secret trop lourd à porter et inéluctablement, elle avait fini par commettre l'erreur de sa vie.
Alors que l'un de ses camarades vantait les mérites de l'armée israélienne et affirmait que chaque palestinien était mauvais et devait de ce fait être exterminé, elle s'était jetée sur lui, folle de rage, et l'avait roué de coups en criant :
"Mon papa est palestinien, et c'est le meilleur papa au monde !"
Le secret avait ainsi été éventé, et la rumeur s'était répandue de plus en plus chaque jour, jusqu'à traverser la frontière.

Malik, qui se disait égyptien, était-il en fait palestinien ?
Hannah s’était-elle mariée à un palestinien ?

Marion s'en était terriblement voulu d'avoir révélé le secret de ses parents. Mais ceux-ci l'avaient vite pardonnée, ayant conscience que le poids d'un tel secret était bien trop lourd pour les épaules de leur fille. Ils n'avaient eu de cesse de démentir les rumeurs, et au bout d'un moment, n'avaient plus entendu parler de celles-ci. Ils s'étaient alors de nouveau sentis à l'abri, d'autant plus qu'ils vivaient dans une véritable forteresse.
Des mois avaient passé, et leur vie avait repris son cours, leur faisant presque oublier cet événement. Marion s'était jurée de contenir sa colère à l'avenir, et avait promis à ses parents qu'elle ne commettrait plus d'erreur.

Mais un beau jour, sur le chemin du retour de l'école, un homme, se présentant comme un oncle venu de Palestine, s'était approché d'elle.
C'était la première fois qu'elle rencontrait un membre de sa famille paternelle. Bien sûr, elle s'était d'abord montrée méfiante, mais cet homme lui avait montré des photos sur lesquelles il se tenait au côté de son père, les deux riant comme des frères. Et il savait des choses que seul quelqu'un de la famille de Malik pouvait savoir.
C'était bel et bien son oncle. Elle était ravie de le rencontrer, mais elle l'était encore plus à l'idée que son père sauterait sûrement de joie en revoyant son frère. Ce dernier avait effectivement affirmé à la petite qu'il souffrait terriblement de ne plus pouvoir parler à Malik, depuis que ce dernier avait fondé une famille et s'était installé en Israël.

Elle avait directement proposé de le conduire à ses parents, mais l'homme avait refusé, préférant que la petite vienne lui ouvrir les portes de la villa le soir venu pour éviter que quelqu'un ne le voie. Il a  affirmé qu'au vu de son appartenance, il était préférable de faire profil bas aussi près de la frontière.
Le soir venu, comme prévu, Marion était venue retrouver son oncle, qui l'attendait de l'autre côté des portes sécurisées. Lorsqu'il l'avait aperçue, un grand sourire était apparu sur son visage. Tout en le lui rendant, la petite avait ouvert la porte avec excitation, impatiente de faire la surprise à son père.
Mais alors que le battant s'était déverrouillé, l'expression sur le visage de l'homme avait changé. Son sourire s'était effacé, laissant la place à une expression neutre. Une expression froide, calculatrice.
Ce fut alors que Marion avait réalisé qu'il n'était pas venu seul.
Plusieurs hommes, jusqu'alors cachés derrière les arbres qui entouraient la propriété, s'étaient précipités dans l'enceinte de la villa. Certains semblaient être israéliens, mais d'autres ressemblaient davantage à son père et à son oncle.
Ce dernier avait pris la fillette par les cheveux, et l'avait traînée jusque devant la porte principale de la maison. Marion avait crié de douleur, pleurant et implorant pour qu'il la lâche.
Son oncle avait ignoré ses suppliques, et s'était planté devant le perron, hurlant à ses parents de sortir sur-le-champ, sans quoi il tuerait leur fille.

Malik et Hannah s'étaient précipités à l'extérieur, et s'étaient figés à la vue des importuns qui avaient investi leur propriété. Il s'agissait de leurs familles respectives.
Oncles, cousins, frères... Ils étaient là, dans leur jardin. Levant les yeux vers son frère aîné, qui tenait sa fille par les cheveux, Malik s'était précipité vers lui.
Celui-ci avait aussitôt sorti un pistolet de sa veste et lui avait tiré dans la jambe, lui arrachant un hurlement en le faisant tomber lourdement au sol.

Il s'était alors avancé vers lui et lui avait expliqué qu'il avait eu vent d'une rumeur selon laquelle une famille venant de France s'était installée de l'autre côté de la frontière. Et que celle-ci était composée d'un homme palestinien et d'une femme israélienne.
Il ne pouvait pas en croire ses oreilles. Comment un palestinien avait-il pu se marier à une ennemie de son peuple ? Il fallait absolument qu'il traverse la frontière pour venir donner une leçon à ce traître parmi les traîtres.
Mais il ne s'attendait pas à ce que le félon soit son petit frère lui-même, qu'il croyait encore en France. Son propre sang, qui avait déshonoré sa famille en pactisant avec l'ennemi. Ce n'était plus une leçon qu'il allait donner. Il allait en faire un exemple
Ironiquement, il avait, pour un soir, lui aussi décidé de s'allier à l'ennemi, car le sentiment qu'il éprouvait vis-à-vis de son frère, était le même que celui que la famille d'Hannah ressentait à l'égard de cette dernière. Une alliance improbable entre palestiniens et israéliens était alors née pour mettre à exécution la vendetta envers Malik et Hannah.

Ils avaient emmené le couple au fond du leur terrain, là où l'arbre qu'ils avaient planté avait poussé. C'était maintenant un tronc fort et robuste, comme ils l'avaient espéré.
Ignorant leurs suppliques, l'improbable alliance avait passé une corde autour du cou de chacun des deux époux, et les avaient pendus sans autre forme de procès, du côté de la frontière correspondant à leur pays natal. Ainsi, chaque famille avait pu se faire justice sur son propre sol. Malik avait été pendu du côté palestinien, et Hannah du côté israélien. Tout s'était déroulé devant les yeux de Marion, qui assistait, impuissante et larmoyante, au meurtre de ses parents.
Ils avaient ensuite longtemps débattu du sort de la petite fille. Ils étaient partagés, car même si le sang des félons coulait dans ses veines, un sang impur et contre-nature, elle appartenait un petit peu aux deux peuples. Ils avaient donc, d'un commun accord, décidé de la laisser en vie. De toute façon, sans parents ni  famille, elle n'allait pas vivre très longtemps.

Puis, ils étaient chacun repartis de leur côté, mettant fin à cette alliance d'un soir.
Marion était restée plusieurs heures assise contre l'arbre qui avait été plantée en son honneur, regardant les corps de ses parents qui se balançaient au bout d'une corde devant ses yeux.
C'était sa faute. C'était elle qui avait révélé leur secret.
C'était elle qui les avait tués. Elle avait hurlé. Elle avait pleuré.
Elle avait maudit son destin.
Comme elle était incapable de descendre ses parents de l'arbre pour les enterrer, elle avait préféré partir en les laissant là. Elle s'était dirigée vers Jérusalem, ou elle avait débuté sa vie de mendiante.
Elle avait grandi dans la rue, vivant au jour le jour, quémandant de la nourriture et faisant de son mieux pour survivre.
Du moins, jusqu'à ce qu'elle fasse la rencontre qui allait chambouler sa vie. Alors qu'elle faisait la manche, un homme s'était approché d'elle, et lui avait donné un billet, avant de lui proposer d'être son interprète.
Cet homme s'appelait Edgar.

*** 

Après les événements survenus lors de la conférence pour la paix à Jérusalem, de laquelle elle s'était enfuie après avoir accidentellement tué un homme, Marion s'était réfugiée dans le nord du pays, près de Nazareth, lieu où serait né Jésus. Emplie de culpabilité, elle avait mendié pendant un temps pour survivre. Elle se sentait, bien sûr, coupable d'avoir tué cet homme, mais elle se sentait encore plus coupable d'avoir aimé ça. Ce pouvoir qui avait afflué en elle à ce moment précis, qui lui avait procuré une sensation de toute-puissance, une sensation presque orgasmique...  Était-ce un don de Dieu ? Ou du Diable ? Marion avait peur. Elle avait certes peur car elle ignorait l'origine de ce pouvoir, mais ce qui la terrifiait le plus au fond, c'était elle-même, et ce qu'elle pourrait être capable de faire.
Quelques jours après l'arrivée de la jeune fille à Nazareth, une vieille dame s'était présentée à elle, et touchée par sa situation, lui avait proposé de l'héberger un temps chez elle, en compagnie de sa famille. La faim au ventre, Marion avait aussitôt accepté. Elle s'était alors retrouvée dans une grande maison ou vivait une grande famille. Trois générations cohabitaient dans la paix et la bonne humeur. En voyant cette famille soudée et bienheureuse qui lui évoquait nostalgiquement la sienne, Marion avait souri pour la première fois depuis des mois. Le soir même, elle avait pu manger à sa faim et se coucher dans un vrai lit. Elle s'était endormie, apaisée.
Mais le lendemain matin, le réveil avait été brutal. Marion avait été sortie de son sommeil par des cris de douleur et des bruits de vaisselle cassée. Elle avait alors accouru dans le salon, y découvrant avec stupeur cette famille, qui l'avait aidée et qui semblait si soudée, se livrer une bataille sans merci.
Le fils aîné avait planté une fourchette dans l'œil de son petit frère et était en train de l'extraire de son orbite sous les hurlements et les pleurs de celui-ci, un sourire dément aux lèvres.
Le grand-père avait fracassé une bouteille de vin sur le sol, et était en train de poignarder à mort son gendre avec un tesson, dans un élan de rage folle.
La gentille vieille dame qui lui avait offert l’hospitalité la veille était en train d'étouffer avec violence la cadette de la maison, une enfant d'à peine 2 ans, en serrant ses mains autour de son cou. On pouvait lire dans ses yeux une véritable soif de sang.
Marion était restée là, ébahie devant ce spectacle sordide. C'était comme la dernière fois, à Jérusalem. Pourtant, la relique avait été mise à l'abri au Vatican. Alors, comment était-ce possible ?
Devant ce sinistre spectacle, la jeune fille avait tenté de fuir la maison, mais c'était sans compter sur le reste de la famille, qui s'était précipité vers la sortie pour barrer la route de leur invitée. Dans leurs mains, couteaux, marteaux et autres ustensiles luisaient funestement. Leurs yeux étaient injectés de sang, rivés sur Marion comme ceux d'une bête enragée dont on aurait empiété sur le territoire. Il ne faisait aucun doute qu'ils ne désiraient qu'une chose : la tuer.

Ils s'étaient jetés sur elle, prêts à la réduire en charpie. Marion avait senti sa fin approcher. Mais, comme lors de la conférence, son corps avait bougé tout seul. De nouveau cette sensation de toute-puissance. De nouveau ce sentiment divin et orgasmique.
Avec une grâce féline mêlée d'une brutalité guerrière, elle avait enchaîné les esquives et les contres sans réellement comprendre ce qu'elle faisait, sujette à une transe furieuse. En quelques secondes à peine, elle avait terrassé la totalité de ses assaillants. Lorsqu'enfin, elle avait repris ses esprits, elle n'avait pu que contempler le sinistre tableau qui s'offrait à elle, et qu'elle avait contribué à peindre. Dans cette maison qui l'avait si gentiment accueillie, plus personne n'était en vie. De ceux qui s'étaient entretués ou de ceux que Marion avait massacrés à mains nues, aucun sort n'était enviable à l'autre. Au vu de l'état des corps de ces derniers, elle n'y était pas allée de main morte. Les crânes étaient à moitié enfoncés, des membres avaient été arrachés... C'était un véritable bain de sang. Mais loin de dégoûter la jeune fille ou de la faire fondre en larme, ce spectacle avait eu un tout autre effet. En contemplant ce tableau écarlate, Marion s'était surprise à sourire.

Alors, comme à Jérusalem, la jeune fille s'était de nouveau enfuie des lieux du crime, et avait quitté la ville.
Cet événement n'avait été que le premier chapitre d'un funèbre ouvrage. Partout où Marion s'arrêtait, ne fût-ce que quelques heures, les personnes alentours finissaient inexorablement par se battre les unes contre les autres, jusqu'à ce que la mort les arrête. Parfaits inconnus, amis ou membres d'une même famille, les liens qui les unissaient n'y changeaient rien.
Et plus le voyage de la jeune fille avançait, moins il s'écoulait de temps entre son arrivée dans un lieu et le début des hostilités au sein de celui-ci. Même un couple de jeunes mariés, qui semblait s'aimer passionnément quelques instants auparavant, s'était livré un brutal duel à mort à la simple approche de Marion.
Elle semblait changer le comportement des gens rien que par sa présence.
Son voyage vers le nord avait fini par la conduire devant un monastère, à Haïfa.
Le monastère de Carmel.

Elle avait déjà entendu parler de cet endroit par sa mère. Selon elle, ce monastère était au cœur d'une légende selon laquelle une ligne invisible relierait entre eux sept monastères, depuis l'Irlande jusqu'en Israël. Lesdits monastères, bien qu'ils soient très éloignés les uns des autres, seraient parfaitement alignés. Le Skelling Michael, en Irlande. Le St. Michael’s Mount, en Angleterre. Le Mont Saint-Michel, en France. L’abbaye Saint-Michel-de-la-Cluse, en Italie. Le Sanctuaire de Saint-Michel-Archange, toujours en Italie. Le Monastère de Simy, en Grèce. Et enfin, le monastère de Carmel, en Israël. Cette ligne invisible, reliant les lieux saints entre eux, serait le vestige du coup d’épée porté par l'Archange Michel au Diable, pour l'envoyer en enfer.
En entrant dans le monastère, Marion espérait y trouver un lieu de culte, saint, et des personnes ayant voué leur vie à Dieu, capable de ne pas succomber à la violence qu’elle semblait occasionner par sa simple présence.
Le lieu était habité par une vingtaine de religieuses qui à la vue d'une jeune femme dans le besoin, avaient accouru pour l'aider. Même si c'étaient des servantes de Dieu, le pouvoir de la jeune femme était bien trop puissant. Comme tous les autres avant elles, elles avaient commencé à s'entretuer avec une rage démente dès lors qu'elles avaient approché Marion.

Cette fois, celle-ci avait accusé le coup. Si même des religieuses ne pouvaient échapper à sa malédiction, qui le pourrait ? Il était inutile de continuer à espérer quelque chose qui n'allait jamais arriver. Inutile d'espérer qu'on lui rende la vie simple qu'elle avait perdue. Après tout, elle en avait pris tellement.
C'est à ce moment-là qu'elle avait cédé à la colère. Elle n'avait plus résisté à ses pulsions grandissantes. Elle avait embrassé ce pouvoir pour de bon, succombant à la sombre apothéose qu'il lui offrait.
De son avant-bras avait alors commencé à s'échapper de la fumée, comme si sa peau brûlait. En quelques instants, un tatouage s'était dessiné sur celui-ci. Un tatouage représentant une épée.

Cette fois, c'était elle qui avait attaqué en premier, assénant des coups meurtrier d'une violence inouïe avant même que ses adversaires ne fussent sur elles. En moins d'une minute, elle avait massacré toutes les religieuses, peignant le sol et les murs du lieu saint d'un écarlate poisseux. Mais cette fois, elle ne s'en voulait plus. Elle avait embrassé sa voie. Sa destinée. Elle avait fait ce qui devait être fait.

Ayant enfin découvert et accompli le véritable but de son voyage, elle avait décidé de rentrer chez elle. Dans cette maison qu'elle avait fui après le meurtre de ses parents. Mais avant ça, il fallait qu'elle sache jusqu'où pouvait aller son pouvoir.
Sur la route qui la ramenait en Israël, elle avait pu voir celui-ci grandir. Ce n'étaient plus seulement les personnes environnantes qui se livraient bataille à son passage, mais des villes, et très vite, ce furent des pays entiers.
Elle avait commencé par se diriger au sud, dans le pays voisin, la Jordanie. Elle n'y était restée que quelques jours, mais cela avait suffi à rendre sa population complètement folle, belliqueuse et ivre de sang. Partout dans le pays, les habitants se livraient bataille entre eux. La loi du plus fort était en vigueur, seuls ceux qui triomphaient lors des escarmouches restaient en vie, il n'y avait aucune pitié pour les perdants. A mesure qu'elle apprenait à contrôler cette faculté, Marion avait pu constater qu'en plus de pouvoir déclencher des guerres civiles par sa simple présence, elle pouvait également diriger les hommes et les femmes qui survivaient aux affrontements, et les amener à attaquer n'importe quel endroit d'une simple injonction. Elle pouvait constituer une véritable armée d'un simple claquement de doigts.
Lors de son passage dans un autre pays voisin, l'Égypte, c'était une vraie armée d'invasion qui la suivait. Malgré le fait que, fort du carnage qu'elle avait occasionné dans les nations avoisinantes, le pays s'était préparé à sa venue, avait amélioré ses défenses et avait sollicité l'aide internationale, rien n'avait pu arrêter la guerre personnifiée.

Et quand bien même l'armée qu'elle dirigeait pouvait être facilement défaite, personne ne pouvait parvenir à stopper Marion elle-même. Mitrailleuses, bazookas, tanks, et même missiles : rien ne semblait pouvoir l'égratigner. Elle pouvait se débarrasser de plusieurs bataillons à elle seule, ce qu'elle faisait généralement avant de laisser ses soldats raser le pays.
Elle apportait la guerre partout sur son passage, ne laissant rien d'autre que ruine et misère derrière elle. Très vite, elle avait perfectionné sa maîtrise de ses dons, jusqu'à parvenir à ne déclencher affrontements et guerres que lorsqu'elle le voulait.
Lorsqu'elle avait eu son compte en matière de massacres, elle était enfin retournée en Israël, seule. Mais avant de rentrer chez elle, elle avait une dernière chose à accomplir.

Elle avait retrouvé chacun des membres de sa famille ayant participé au meurtre de ses parents. Et n'avait pas manqué d'imagination quand il avait fallu les punir.
Certains avaient été démembrés vivants, avec une violence inouïe. D'autres, plus chanceux, avaient simplement été pendus en compagnie de tous leurs proches, comme ses parents des années auparavant.
Mais Marion avait gardé le meilleur pour la fin, et réservé un sort spécial à son oncle, qui l'avait utilisée, manipulée et menacée de mort pour s'en prendre à ses parents.

Après l'avoir retrouvé, elle avait regroupé toute sa famille chez lui. Enfants, petits-enfants, neveux, cousins. A l'aide de son pouvoir maintenant totalement maîtrisé, elle avait allumé en lui la flamme de la guerre. C'est avec les yeux injectés de sang et la bouche pleine d"écume qu'il s'était jeté sur sa famille. Il avait dépecé ses enfants. Frappé à mort sa femme. Étranglé ses beaux-parents. Personne ne pouvait arrêter la machine de guerre que sa nièce en avait fait. Lorsque le massacre s'était achevé, Marion avait éteint la flamme, ramenant son oncle à la raison. A la vue de ce qu'il venait d'accomplir et de ses mains souillées du sang de ses pairs, il s'était mis à genoux, pleurant, implorant Marion de le pardonner.
Mais elle n'avait que faire de ses pleurs. Sa vengeance étant accomplie, elle avait arraché la tête du corps de celui qui lui avait tout pris, l'avait plantée sur une pique et l'avait emmenée avec elle, se mettant en route vers l'étape finale de son voyage de retour.
Lorsqu'elle était arrivée chez elle, un sentiment de nostalgie l'avait inondée pendant un court moment. Mais très vite, des cliquetis en provenance du jardin l'avaient ramenée à la réalité.
Ces cliquetis émanaient de l'arbre qui avait été planté en son honneur. L'arbre où avaient été pendus ses parents.

Quand elle s'était approchée, Marion avait constaté que ces derniers étaient toujours là, deux squelettes décharnés se balançant au bout d'une corde. Ils avaient été laissés tels quels, en exemple pour tous ceux qui voudraient pactiser avec l'ennemi.
L'arbre, ayant encore gagné en force et en robustesse, était toujours aussi florissant. Néanmoins, son tronc n'était plus marron, mais rouge. Un rouge profond, écarlate.
Attaché à celui-ci, un cheval à la robe d'une teinte aussi sanglante que ledit tronc se tenait immobile, ses yeux pourpres fixés sur la jeune fille comme s'il attendait sa venue. Avant de se diriger vers lui, elle avait planté au sol la pique sur laquelle trônait la tête de son oncle, son regard sans vie dirigé vers les deux squelettes de ses parents, comme pour leur montrer que justice avait été rendue. Marion s'était ensuite adossée un moment contre l'arbre, comme elle l'avait fait de si nombreuses fois étant enfant. Elle avait repensé à sa vie d'avant. La vie qu'elle avait quand ses parents étaient encore de ce monde. Mais pour elle, tout cela n'était plus rien d'autre qu'un passé lointain, des souvenirs d'un autre temps. Maintenant, c'était une vie grandiose qui l'attendait.
Après quelques minutes, elle s'était levée et s'était enfin dirigée vers le cheval. Une voix d'outre-tombe lui était alors parvenue. Une voix ancienne, puissante.

« Lève-toi, ô cavalier de l'apocalypse apportant la guerre. Chevauche ton destrier, rouge comme le sang, et apporte la ruine sur cette Terre. »

Alors, Marion était montée sur le cheval à la robe écarlate, et s'était mise en route vers son destin.

Texte de Kamus


Spotlight : Fou d'amour

Natasha sortait du cinéma avec lui. Lui. Il s'était toujours montré gentil et serviable, et n'avait jamais vraiment cherché à cacher son intérêt pour elle. Elle l'aimait beaucoup. Sans doute un peu plus qu'un simple ami, mais elle était trop timide pour lui avouer. Il se tenait là, devant elle, la regardant, son visage exprimant une profonde sympathie. Elle était plongée dans ses pensées, aussi ne réalisa-t-elle que tardivement qu'il lui parlait.

" ... que je te raccompagne chez toi ?
- Euh ... Ah, oui, je veux bien. "

Elle n'avait pas vraiment tout compris, mais il parlait de la raccompagner chez elle, peut-être serait-ce une chance pour eux d'aller un peu plus loin que la simple amitié, non ? Elle l'avait vu plusieurs fois tenter des choses maladroitement en se demandant ce qu'il faisait, et n'avait réalisé qu'après coup qu'il avait tenté de l'embrasser ou de la prendre dans ses bras. Alors qu'ils commençaient à marcher l'un à côté de l'autre en direction de chez elle, elle se mit à rougir en repensant à toutes les fois où il avait voulu exprimer ce qu'il ressentait pour elle, et où elle avait tout gâché. Il l'interpella.

" Ça va ?
- Oui oui.
- Tu es sûre ?
- Certaine, fit-elle en rougissant de plus belle.
- T'es trop mignonne quand tu rougis, j'te boufferai si je m'écoutais. "

Aaah ... les mecs, se dit-elle. Ils pouvaient avoir de ces expressions. Elle esquissa un sourire gêné, tentant de masquer son malaise, et réalisa qu'ils arrivaient déjà devant chez elle.
Les deux s'arrêtèrent sur le palier et se fixèrent longtemps sans rien mot dire, sans oser dire au revoir à l'autre. Alors, dans un élan de folie, une pulsion passionnée, il l'entoura de ses bras et s'empara de ses lèvres pour lui offrir un baiser fougueux, se laissant aller à son soi le plus primitif. Il verrouilla un peu plus son étreinte autour d'elle, et lui vola un autre baiser, un filet de bave dégoulinant entre leurs lèvres. Elle étouffait d'amour pour lui depuis trop longtemps. Pour elle, la situation était tellement merveilleuse qu'elle ne put retenir quelques larmes qui firent couler son maquillage.
Lui n'en avait que faire et continua de la serrer contre lui, son torse brûlant de passion serré contre sa poitrine. Il passa ses mains sur les hanches de sa belle et la saisit par la taille tout en prolongeant leur baiser passionné. Elle s'abandonnait volontiers à lui, sans même chercher à lui résister, et se souviendrait pour le restant de sa vie de ce premier baiser, de cet amour qu'elle ressentait pour lui. Elle sentait son odeur, cette odeur qu'elle adorait, et se serrait contre lui encore un peu plus, fermant doucement les yeux alors qu'il commençait à la déshabiller. Allaient-ils le faire dehors ?

Non, il s'arrêta un court instant et ouvrit la porte avant d'entrer et de la claquer derrière eux, revenant aussitôt à elle, s'emparant de ses lèvres et l'emprisonnant dans ses bras, faisant lentement descendre ses mains tandis qu'il la déshabillait, commençant par lui enlever son débardeur avec un sourire. L'excitation le prenait, il donnait libre cours à ses sentiments, s'ouvrait à elle en faisant tomber son habituel masque de timidité. Mais alors qu'il commençait à déposer des baisers dans son cou, elle grimaça en sentant une douleur piquante lui lacérer la taille.
Il avait planté ses ongles dans celle-ci, lui faisant horriblement mal. Elle voulut hurler mais n'en fit rien, ne désirant pas gâcher ce moment. Alors qu'il passait ses lèvres sur son cou, elle ferma les yeux, ivre de désir. Elle n'osa les rouvrir que lorsqu'elle sentit des dents puissantes s'enfoncer brutalement dans sa gorge, et son sang chaud gicler par jets de l'ouverture. Avec ses bras puissants qui l'enlaçaient toujours comme un carcan de chair, il l'empêchait de faire le moindre mouvement. Elle tenta de hurler, mais son cri se perdit en un horrible gargouillement alors que le sang envahissait sa gorge.
Sans lui prêter attention, il recommença la sinistre manœuvre et planta violemment ses crocs dans son cou, puis passa à la poitrine, aux bras, et enfin au visage, en arrachant des lambeaux qu'il dévorait tel un cannibale affamé, froidement, sans même hésiter ou trembler. Qui était ce garçon ? Elle le croyait amoureux d'elle. Et maintenant, elle ne sentait plus que ses ongles et ses canines la déchiqueter, dans un bruit grossier de mastication. Alors qu'elle continuait de se vider de son sang, Natasha se perdit dans les affres de la douleur, et la dernière chose qu'elle vit avant d'y succomber fut le visage bariolé de rouge de l'homme qu'elle aimait, lui arrachant la joue à pleine dents.

                                                                                                                                         Texte de Lykaa


Nous ne voulons pas mourir : 6 septembre 2026

6 Septembre 2026

Je ne sais pas comment commencer ce que je veux écrire aujourd’hui, mais je dois me dépêcher, je n’ai pas beaucoup de temps, la situation est devenue compliquée au bunker. Quand j’écrivais, des hurlements ont retenti. Je me suis précipité dehors en prenant mon arme au passage, et je suis arrivé devant un spectacle horrifiant. 2 des 6 lâcheurs gisaient déjà au sol, en charpie, tandis que les autres faisaient face à une véritable armée de créatures. Toutes celles qui auraient du nous attaquer ces derniers temps avaient l’air de s’être rassemblées et d’avoir attendu le moment opportun. Cependant, et c’était peut être ça le plus flippant, la plupart restait un peu en retrait et observait simplement le spectacle de quelques unes de leurs congénères en train de jouer avec leurs proies. On aurait dit un combat entre des gladiateurs et des lions dans une arène, sauf que le public aurait été composé de ces derniers. Un bon nombre des nôtres tirait sur les bêtes, et ils en abattaient quelques unes, mais elles n’en avaient cure. En fait, elles attendaient quelque chose qui s’est produit dans les minutes qui suivirent.

Une violente explosion a fait voler en miettes une partie de nos barbelés, tuant deux personnes qui s’étaient placées trop près et blessant grièvement une troisième qui s’est retrouvée lacérée par les bouts de métal. Le souffle en a projeté quelques autres, dont moi, à terre. On a été sonnés quelques instants, avant de comprendre ce qui s’était passé. Parmi les fuyards encore vivants, l’un d’eux avait à sa disposition des grenades, et il avait tenté de s’en servir, sauf que, sans que l’on sache comment, l’une des bêtes avait réussi à dévier la trajectoire vers nous, déclenchant les mines les plus proches lorsque la grenade a touché le sol. Maintenant, celles qui étaient en arrière s’agitaient et grognaient dans un concert cauchemardesque. Si l’on y prêtait attention, on avait l’impression d’entendre un rire sinistre prendre naissance dans le chœur infernal. Ce moment sonna également le glas des fuyards, qui furent massacrés sans plus attendre, comme si les créatures s’étaient lassées de leur petit jeu.

C’est là que je me suis aperçu que Frank était à coté de moi. Je l’ai entendu qui me disait que les abominations jouaient avec nos nerfs, que le silence des jours précédents n’avait pour but que de provoquer ce qui venait de se passer, et qu’il ne s’agissait que d’une manœuvre pour nous prouver qu’elles étaient les plus fortes et les plus malignes. Comme pour confirmer ses dires, nos assaillants continuaient leurs cris et leurs grognements mais n’attaquaient pas, malgré la brèche dans nos défenses. Les nôtres ne tiraient plus, ils étaient tous livides, leur terreur se sentait de loin, certains s’étaient retirés dans les bâtiments, d’autres avaient simplement lâché leurs armes et s’étaient roulés en boule sur le sol, certains pleuraient même. Nous n’étions que quatre à être restés debout, moi, Frank, et deux autres dont je ne connaissais pas encore le nom, une africaine et un asiatique. Mis à part le vétéran, cependant, aucun de nous ne parvenait à garder son calme, nous étions tous pris de tremblements.

Une seconde explosion a retenti, plus loin cette fois. Une des bêtes avait du activer une mine. Frank était allé les réactiver. Je ne m’étais même pas aperçu qu’il était parti. Il est revenu, l’air de rien, et a lancé un regard de défi aux monstres, qui ont cessé de s’agiter. Après un moment qui m’a semblé des jours entiers, les bêtes se sont détournées et ont fait comme si nous n’existions plus. Des chiens sont arrivés et ont commencé à creuser la terre non loin de notre bunker, en gardant toutefois une bonne distance avec les mines. J’ai pensé qu’ils voulaient passer par-dessous, mais le militaire a chassé cette idée. « Ils s’installent. Ils savent qu’on ne peut pas tous les tuer. Ils vont rester à nous observer jusqu’à ce qu’on craque. On est assiégés. » C’est ça qu’il a dit. Je me demande si ce n’est pas pire que mon idée, les nerfs de certains risquent de ne pas tenir.

D’une manière ou d’une autre, on a tous fini par rentrer. Le silence était désormais interrompu par un bruissement au loin qui nous rappelait la présence de nos ennemis. On a essayé de s’occuper du blessé. Son état était inquiétant, la moitié de son visage et de son torse était brûlée, des blessures profondes causées par les éclats de métal sillonnaient son corps, et du fil barbelé saillait de bon nombre de celles-ci. La douleur était telle qu’il s’était évanoui. Frank a demandé à ceux qui étaient encore debout d’aller chercher du linge, de l’eau, de l’alcool et une pince. On ne savait pas s’il savait ce qu’il faisait, mais on lui a obéi, on ne savait pas quoi faire d’autre. Il nous a clairement dit qu’il fallait retirer le maximum de barbelé possible en premier lieu pour limiter les risques d’infection et qu’on devrait compresser les plaies ouvertes pour arrêter les hémorragies. Il a demandé à ce qu’on s’enferme, car ça n’allait pas être beau à voir, et que ceux qui ne pouvaient pas supporter ça aillent rassurer les autres, car il y aurait certainement des cris. On ne pouvait pas l’anesthésier et rien ne garantissait qu’il resterait dans les vapes. De plus, il avait besoin d’espace, il était donc inutile qu’on soit dix à rester, un groupe de trois qui serait relevé par un autre un peu plus tard suffirait. J’ai été mis dans le second groupe.

Après qu’on ait verrouillé la porte, je suis retourné auprès de Lili. Jonas n’avait absolument aucune idée de ce qu’elle avait, mais lui avait donné des antibiotiques pour voir si cela changeait quelque chose. J’espérais que ça aurait un effet quelconque et qu’elle serait bien vite sur pieds. Jonas m’a dit de rester auprès d’elle et de le prévenir s’il se passait quoi que ce soit, puis il est parti. Illyria dormait à poings fermés, et elle était toujours aussi blanche. Elle me faisait vraiment peur. Mais je n’ai pas beaucoup pu m’attarder dessus, car des hurlements de douleur ont retenti. Le blessé devait être réveillé. Je frissonnais rien qu’à l’idée d’être à sa place, et je me si je pourrais faire ce que j’avais à faire quand ce serait mon tour. Les bêtes aussi devaient entendre ces cris, car après quelques minutes quelques unes sont venues se placer le plus près possible et ont ajouté leurs cris aux siens, comme pour nous narguer. Énervés, deux d’entre nous ont attrapé des kalachnikovs et sont allés les canarder, mais la lumière déclinait, et ils n’en ont eu qu’une seule.

Ensuite, ça a été mon tour d’aller aider Frank. Les trois autres sont sortis couverts de sang et l’air choqués. Et quand je suis rentré dans la pièce, j’ai compris pourquoi. C’était une véritable boucherie. Le militaire avait arraché un nombre impressionnant de morceaux de fil barbelé qu’il avait jeté sur un t-shirt, mais il en restait encore quelques uns. Des vêtements transformés en compresses usagées gisaient un peu partout, imbibés du liquide rouge qui maculait également le sol. Le militaire lui-même en avait plein les mains. Mais le pire, c’était le blessé, qui semblait avoir encore plus de plaies ouvertes qu’avant. Malgré les efforts pour comprimer les veines du malheureux avec du tissu noué autour de ses membres, il saignait abondamment. J’ai eu un haut-le-cœur, et là Frank a gueulé que ce n’était pas le moment de dégobiller et qu’on ferait mieux de venir l’aider à maintenir les compresses en place. Le blessé, lui, s’était de nouveau évanoui à cause de la douleur.

On est sortis de notre stupeur et on s’est dépêchés de faire ce qui nous avait été dit. Frank retirait méticuleusement les morceaux de métal tandis que nous appuyons du mieux que nous pouvions pour éviter à la victime de perdre davantage de sang, mais intérieurement, je doutais de l’utilité de ce que nous faisions. On pouvait encore à peine sentir son pouls, et de toute manière il y avait tellement de sang par terre que je pouvais raisonnablement penser qu’il avait besoin d’une transfusion pour survivre, ce que nous étions incapables de faire. C’est quand le militaire a commencé à parler de cautériser les plaies que j’ai fait part de mes doutes. Il me semblait évident que, de toute manière, vu la gravité de ses brûlures, il ne ferait pas long feu, et que la cautérisation ne ferait qu'aggraver ses souffrances pour rien. Lui m’a regardé d’un air sombre, s’est un peu enflammé en disant que depuis le début, on avait déjà perdu quasiment la moitié d’entre nous, et qu’on ne pouvait pas se permettre de laisser le nombre de victimes s’accroître. Il a ensuite repris son travail sans espoir. J’étais d’accord avec lui, mais que faisions-nous quand quelqu’un était déjà perdu ?

Comme on arrivait pas à stopper toutes les hémorragies, Frank a fini par s’agacer et est sorti de la pièce en trombe, nous laissant là, désarçonnés. Mais il est revenu bien vite, a poussé l’homme qui était à ma droite et a répandu un genre de poudre noire sur la blessure qui avait recommencé à saigner. Puis, avant que quiconque ne comprenne ce qu’il avait en tête, il a allumé un de ses briquets et l’a approché de la plaie ouverte, qui s’est mise à flamber. Là, on a compris : il avait pris un peu de poudre, certainement dans les munitions, et comptait refermer de force les blessures. La douleur a réveillé le malheureux, qui s’est remis à hurler. Il nous a supplié de le tuer, il ne voulait plus qu’on le sauve, c’était trop dur pour lui. Il a essayé de m’agripper et a raconté quelque chose à propos de l’ordinateur et de sa fille, mais le militaire l’a immobilisé et a commencé à verser de la poudre ailleurs, intensifiant les cris de la victime. Le spectacle devenait vraiment macabre, d’autant que les bêtes dehors continuaient d’accompagner les hurlements. Moi et les deux autres étions figés, impuissants.

Je ne sais pas combien de temps ça a pris avant que les cris ne cessent. Mais au bout d’un moment, il a fini par lâcher. De tous les morts de la journée, c’était sans doute lui qui avait eu la pire. Et nous, on avait vu ce que ça faisait quand Frank pétait son câble. Lui qui, d’habitude, était absolument impassible, que rien ne pouvait atteindre, il avait fini par perdre son sang-froid. Savoir que même le plus apte à survivre d’entre nous n’en était pas à l’abri a fait chuter le moral de beaucoup. Le militaire, après avoir remarqué qu’il s’agitait en vain sur un cadavre, est sorti en claquant la porte et est allé se passer les nerfs sur les créatures. Il a gâché pas mal de jacks, mais on l’a laissé faire, personne n’avait le courage de s’opposer à lui. De toute manière, nous avions autre chose à penser : que faire du corps ? Il allait bientôt commencer à se décomposer, et on ne pouvait simplement le laisser dans cette pièce. L’un de nous a proposé de le laisser dehors, en suggérant qu’on aurait peut être un peu la paix avec nos ennemis, mais les regards noirs l’ont fait taire bien vite. Finalement, on s’est décidés à l’enterrer derrière le bâtiment sud. On s’est dépêchés d’envelopper le mort dans des couvertures et de l’y emmener, et on a commencé à creuser. Très vite, on a senti des yeux inhumains posés sur nous, mais on n’y a pas prêté attention.

Après quelques heures, le jour a commencé à se lever, et on avait terminé la tombe. Les autres sont arrivés quand on l’a déposé au fond, et puis quelqu’un a demandé s’il connaissait des gens qui voudraient dire quelques mots, mais personne ne s’est désigné, les dernières personnes qui savaient qui il était avaient été massacrées la veille. Finalement, une grosse voix s’est élevée de derrière l’assemblée. Frank avait lâché son arme pour assister à l’enterrement. Il a dit qu’il ne se rappelait déjà plus de son nom, mais qu’il était mort pour protéger le bunker et que c’était héroïque. Qu’il avait souffert jusqu’à la fin, plus que tous les autres qui étaient partis avant lui, et que pour cela, il méritait une sépulture digne de ce nom. À ces mots, certains l’ont regardé d’un air bizarre, car tous savaient que c’était lui qui avait été la cause de ses dernières souffrances, mais personne n’a rien rajouté.

Je dois m’interrompre pour le moment, je reprendrai plus tard si j’en ai l’occasion.

Texte de Magnosa

Nous ne voulons pas mourir : 30 et 31 août 2026

30 août 2026

C’est étrange. C’est le quatrième jour d’affilée que j’écris. On n’avait jamais eu de période de calme aussi longue. Quand je pense que dans le monde des hommes, quatre malheureux jours étaient bien insignifiants… Maintenant, c’est presque une éternité. Quatre jours dans la crainte de quelque chose d’inconnu qui n’arrive pas… Depuis ce matin, je regarde ma montre toutes les cinq minutes, ne sachant même pas si elle est bien à l’heure, comme un lycéen qui attendrait impatiemment que la sonnerie retentisse pour s’échapper de la salle de classe et courir vers l’air libre…

C’est ça, c’est de l’air libre que je cherche. L’air que nous respirons n’est pas libre, il nous prend à la gorge, il nous étouffe, comme une autre créature encore plus effrayante qui s’insinuerait inexorablement en nous et nous ferait lentement agoniser, en nous laissant voir la mort s’approcher lentement de nous, jusqu’au moment où sa cruelle faux s’abat sur nous telle un animal affamé. Ce doit être la peur omniprésente qui nous donne cette impression. Lorsque nous vivions normalement, nous ne faisions même pas attention à l’atmosphère, nous avions autre chose à penser, mais maintenant nous avons tout le loisir de nous attarder dessus…

Il y avait tellement de choses auxquelles nous ne faisions pas attention quand nous n’étions pas menacés par des monstres, réfugiés dans un bunker aux ressources limitées. Qui se souciait de la consommation d’électricité que l’on avait, avec l’inquiétude de savoir qu’elle finirait par disparaitre ? Il y avait certes les factures à payer, mais c’était une préoccupation moindre comparée à ce qu’elle est aujourd’hui. Qui prenait bien le temps de lécher le moindre coin d’assiette, le moindre pot de yaourt, où il y avait ne serait-ce qu’un milligramme de nourriture ? Oui nous avons des réserves de nourriture, mais elles ne sont pas éternelles, et nous nous sommes aperçus qu’elles avaient baissé plus vite que prévu.

Au départ nous avions réservé des pièces entières à la nourriture, de sorte qu’un an à 48 était faisable, en se restreignant un peu toutefois, mais aujourd’hui à 36, après à peine 2 mois, nous n’avons déjà plus de nourriture que pour 7 mois, en se serrant la ceinture… Quant à l’eau, on n’a plus de bouteille depuis longtemps, il y a bien un puits dans la cour centrale, mais nous ne savons pas combien de temps il tiendra. Peut être n’y aura-t-il plus d’eau demain, qui sait ?

Nous avons aussi fait le point sur les armes dont nous disposons. Il y a 14 fusils d’assaut de modèle AK109, 8 de modèle LR300, 9 de modèle HK419, 5 mitrailleuses de modèle L7A5 et 6 de modèle PKM, 3 lance-grenades de modèle XRGL40 et 5 lance-flammes de modèle M2 Flamethrower. Pour ça, on devrait pouvoir durer un peu, on a même le luxe de choisir son arme. Concernant les munitions, on a un nombre assez impressionnant de boites de 30 jacks, cela dit le nombre peut chuter rapidement, donc on évite de gaspiller. Concernant les grenades, il doit en rester 200, on en a beaucoup utilisé… Et les mines, des MON-50, mises à part celles qui sont déjà placées, il nous en reste une petite vingtaine. De ce coté là, on est plutôt mal, si on se refait attaquer plusieurs fois on ne pourra plus compter là-dessus dans peu de temps.

C’est amusant n’empêche que l’obtention des armes se soit facilitée quelques années avant l’invasion. Comme si une bonne intuition avait été soufflée aux dirigeants du monde pour permettre la survie d’un nombre infime d’êtres humains. Comme je l’ai déjà évoqué il y a quelques temps, c’est vraisemblablement à cause des évènements de 2012. Les attentats qui ont eu lieu un peu partout dans le monde ont été terriblement meurtriers. Pour mémoire, ces attentats étaient l’œuvre d’une coalition des plus grands groupes terroristes du monde, qui se sont servis de la superstition populaire de la fin du monde le 21 décembre, pour faire éclater des bombes dans de grandes villes, et envoyer de nombreux hommes déguisés en civil mitrailler les gens dans les rues avant de tirer leur révérence en se faisant exploser. Les passants sans défense n’avaient rien pu faire d’autre que d’attendre d’être fauchés par une rafale de balles.

De plus la Corée du Nord a choisi ce moment-là pour affirmer pleinement sa détention de l’arme nucléaire en faisant une démonstration sur la Corée du Sud. S’en est suivi une guerre entre la Corée du Nord et une partie des pays membres de l’OTAN. Cela a créé de nombreuses dissensions, certains pays refusaient de s’engager dans une guerre ouverte qui risquait de dégénérer, d’autres pensaient qu’il était temps de donner une leçon à ce peuple un peu trop réfractaire au monde qui l’entourait. La guerre a duré huit mois, puis s’est brusquement arrêtée. Officiellement c’était pour faire cesser l’accroissement du nombre de victimes. En effet, malgré sa brièveté, elle a causé pas moins de 13 millions de morts, dont 11 millions du coté nord-coréen. Les trois quarts des morts ont été causés dans les dernières semaines, mais les détails n’ont pas été dévoilés à la population. Une rumeur circulait sur le fait que ce soit à cause d’une arme développée secrètement, par la Corée du Sud ou par les États-Unis, qui aurait « fonctionné au-delà de toute espérance », et que c’était la véritable cause de la fin de la guerre.

Le bilan humain de ces deux évènements consécutifs s’est élevé à 38 millions de morts à travers la planète. Le nombre est exorbitant, il semble que tous les pays du monde sans exception aient été touchés par les attentats, et qu’un grand nombre des villes les plus peuplées du monde aient été touchées à des endroits qui rassemblent la foule. Ce fut un grand choc pour l’humanité. Toujours est-il qu’après cela une grande tension s’est installée partout dans le monde, et une traque au terrorisme a été lancée. Elle a abouti, au fil des années, mais on ne sait pas trop à quel prix. Toujours est-il que le taux de criminalité a chuté considérablement, car la majorité des êtres humains de la planète avait perdu quelqu’un cette année-là, et les malfaiteurs étaient désormais encore plus détestés qu’ils ne l’avaient jamais étés. Et on en est arrivé à la légalisation de la possession de presque n’importe quelle arme, « en prévention d’évènements aussi graves que ceux de 2012 ».

J’ai beaucoup écrit aujourd’hui, je vais m’arrêter, d’autres veulent peut-être la place, et de toute manière il ne faut pas abuser de l’électricité.

31 aout 2026

Rien ne change. Rien de nouveau à l’horizon. Du moins, à l’extérieur. Dans notre bunker, l’atmosphère se crispe. Déjà, Lili est clairement malade. Elle mange relativement peu, ses cernes s’agrandissent toujours malgré les heures qu’elle passe à dormir, et sa peau ne retrouve pas la moindre couleur. On dirait qu’elle a passé des années enfermée dans une cave. Ça me fait peur, j’ai demandé de l’aide, mais personne n’a l’air de savoir ce qu’elle a. Jonas, un blond aux cheveux longs qui doit à peine avoir la trentaine, a dit qu’il allait rester un moment auprès d’elle pour essayer de trouver, car il a un peu d’expérience pour reconnaître les maladies, ayant fait une année sociale en Afrique, mais il ne peut pas non plus aider beaucoup. J’attends, j’espère qu’il trouvera et qu’on aura de quoi la soigner. J’ai peur qu’il lui arrive quelque chose…

D’un autre côté, deux gars ont commencé à poser des problèmes. Apparemment, ça fait un moment qu’ils parlent entre eux, et maintenant ils affirment haut et fort que c’est de rester dans le bunker qui nous angoisse autant, et que maintenant qu’on a une occasion de se barrer, vu qu’on ne se fait plus attaquer, on doit la saisir, car on ne sait pas combien de temps ça durera. Ils ont commencé à crier ce matin, ils se disputaient avec Frank, et malgré les arguments du vétéran, ils n’en ont fait qu’à leur tête et ont préparé leurs affaires, disant à qui leur faisait confiance de les suivre. Ils viennent de sortir d’ailleurs, en embarquant 4 personnes de plus, des provisions et des armes. Ça va nous manquer, ils le savent, mais ils ne veulent rien savoir. Ils ont désactivé le champ de mine pour passer et

Texte de Magnosa

Je suis un glouton

Vous connaissez cette sensation qui survient après avoir trop mangé ? Cette inconfortable pression dans votre gorge, comme si elle n’était plus qu’un tuyau prêt à éclater ? J’aurais aimé pouvoir la ressentir. Être gavé, rempli. Je n’ai jamais prononcé les mots « je ne peux pas manger une bouchée de plus » parce que j’ai toujours pu.

Morceau après morceau. Douze assiettes de pâtes et de saucisses dans un restaurant italien, je suis présent de l’ouverture à la fermeture des buffets durant mes jours de repos, et je finis toujours la nuit avec trois gros gâteaux spongieux de crème glacée. Peu importait combien je mangeais. Je remplissais ma bouche jusqu’à ce que mon estomac soit douloureux, mais il en voulait toujours plus.

À présent, je sais ce que vous pensez : comment puis-je rentrer dans une voiture ? Ou même, comment puis-je taper sur mon clavier avec des jambons en guise de mains ? Je suis maigre comme un fil de fer, un 54kg d’allure maladive. Une forte brise me tuerait, me plierait tel un roseau. C’est comme si mon ventre était une fournaise brûlant tout ce qu’il ingurgite avant d’en tirer une quelconque utilité.

Quand j’étais plus jeune – et encore sur l’assurance de mes parents – j’ai été testé pour tout ce qu’il est possible d’imaginer. Trois différents types de Ténias, des parasites aux noms imprononçables, et à chaque fois, je suis ressorti des tests blanc comme neige. Ils m’ont fait évaluer une douzaine de fois, admettre dans des cliniques, toutes dotées de leur propre spécialiste en troubles alimentaires, chacun pensant connaitre la cause de mon mal. Aucun n’y est parvenu, et finalement, ma mère et mon père ont abandonné. Cela m’a poussé à me trouver un emploi à temps partiel, histoire d’aider au budget dédié aux courses.

Ce job à temps partiel a évolué en un travail à plein temps, et cela dure depuis maintenant vingt ans. Je bosse dans une usine produisant des emballages à emporter pour les restaurants. Vous savez, les basiques en polystyrène blanc, ou ceux en plastique munis de couvercles bon marché. Je sais que cela peut sembler étrange, mais parfois, pendant que je les pressais à travers l’étau-limeur, je me sentais comme eux. Ces contenants vides, attendant d’être remplis, seulement pour être vidés à nouveau. Je m’identifie d’autant plus avec eux quand je rentre à la maison, à la sortie du travail. Il y en a tant qui m’y attendent.

Amonceler les boîtes de plats à emporter chinois, de pizzas, de frites et de hamburgers jusqu’à ce qu’ils s’empilent du sol au plafond. Les voir déborder de la table et en tas par terre. Je dois traverser une mer d’emballages simplement pour atteindre le sofa. Je vis dans une véritable décharge. Rejeté. Mes parents ne m’ont pas parlé depuis plusieurs années. Je ne pourrais même pas vous dire pourquoi, honnêtement.

Ma routine matinale n’a jamais changé. Me lever et faire frire une douzaine d’œufs, m’arrêter dans une boulangerie pour récupérer ma commande habituelle. Je leur fais penser que les six menus repas sont pour mes collègues et moi, mais ils ne tiennent même pas jusqu’au parking. Au déjeuner, je dévore deux sandwichs. C’est le pire moment de la journée, je n'ai pas une assez longue pause pour aller m’acheter quelque chose et revenir – bien que parfois, je supporte les conneries du chef de plateau et prends mon temps pour manger. Je rentre finalement chez moi pour un dîner qui dure toute la soirée. Parfois, il arrive même que je débute à dix-huit heures et ne termine pas avant minuit. La majorité de mon salaire part dans mon estomac.

C'était mon quotidien, jusqu'à ce que je rencontre Audry.

Elle était la nouvelle secrétaire en charge de l’exécution des commandes. Blonde avec des reflets auburns. L’œuvre d’une teinture, mais d’une de qualité. Elle avait la quarantaine, mais avec un physique qui rendrait la plupart des femmes jalouses. Aussi, elle sentait continuellement le désinfectant à la fraise pour les mains.

On a directement accroché. Deux jours après son arrivée, on s’envoyait déjà des SMS après le boulot. Blagues et memes avec des chats pour commencer, mais très vite, nous avons suivi par des déjeuners ensemble, enfin, nous avons eu quelques dîners. Je la quittais toujours souriant, mais affamé. Les yeux larmoyants à cause de la sensation de faim qui me tordait les tripes.

Audry était comme un rayon de soleil. Je n’ai jamais autant souri que lorsqu’elle me téléphonait à l’improviste pour discuter de sa journée. Nous n’avions pas souvent des jours de repos en même temps, alors elle venait me voir durant sa pause. Je m’asseyais et l’écoutais se plaindre du service des commandes qui avait encore foiré un dossier. Elle ronchonnait au sujet de tous ces cafards qui se défilaient de leurs attributions. C’est durant l’un de nos rares jours de repos en commun qu’elle m'a appelé, en sanglots.

Elle m’a expliqué que sa mère avait eu un accident vasculaire cérébral et qu’elle devait partir immédiatement. C’était un trajet de six heures. Je lui ai dit que je serais présent et l’y conduirais en voiture. Elle s’est tue. Vous avez déjà regardé un enregistrement de bombes qui explosent, comme celles filmées sur les sites dédiés aux essais nucléaires ? Vous vous rappelez, ce calme ambiant régnant avant l’explosion ? Voilà à quoi ressemblait son silence. J’ai patienté. Elle a repris son souffle, puis il y a eu le boom. Elle avait besoin de moi pour surveiller son bébé.

J’étais stupéfait. Nous sortions officiellement ensemble depuis plus de trois semaines désormais et c’était la première fois qu’elle mentionnait avoir un enfant. Elle s’est excusée et a divagué. La séparation avec son ex s’était mal déroulée. Elle souhaitait me l’avouer, mais n’avait pas trouvé de moment opportun. Je lui ai demandé comment elle avait réussi à venir à nos rendez-vous. Parfois, ils étaient impromptus, comme lorsqu'on se rendait à la pizzeria qu’elle adorait. Il s’avérait que sa baby-sitter habitait l’appartement voisin, mais cette semaine, elle était partie en voyage scolaire. Pourquoi ne pas emmener le bébé avec elle ? Ses parents n’étaient pas au courant. Tout d’abord, ils ne voulaient pas qu’elle se marie. Je sentais qu’il y avait davantage à discuter, mais je ne supportais pas d’entendre cette souffrance dans sa voix.

Je lui ai donc dit la vérité : ça ne me dérangeait pas. Je me fichais qu’elle ait un enfant. Je serais chez elle dès que possible. Elle m’a dit qu’elle m’aimait et à ce moment précis, peu m’importait qu’elle puisse avoir une dizaine d’enfants. Son petit appartement se situait au dernier étage d’un immeuble en brownstone sans ascenseur. J’étais un peu essoufflé et en passant la porte, mon estomac a émis un petit gargouillement. À l’intérieur, Audry était comparable à un ouragan d’émotions, s'agitant dans tous les sens.

« Je serai de retour aussitôt que je saurai qu’elle va bien. »

Elle m’a montré le salon et sa chambre à coucher.

« Il fait la sieste. C’est un ange, vraiment. »

Je lui ai demandé son âge.

« Il aura un an le mois prochain. »

Elle a planté son regard dans le mien.

« Ça va ? Je suis désolée de ne pas t’avoir prévenu mais… » Elle a laissé sa phrase en suspens.

« Ça va aller. Je t’aime. Rejoins ta maman, je vais veiller sur… quel est son nom ? »

J’ai réalisé que je n’avais pas encore demandé.

« Tommy. Il vient juste de s’endormir, il se réveillera dans une heure ou deux. Les biberons sont dans le frigidaire. »

Elle m’a enlacé avant de me donner un baiser précipité et de se diriger vers la sortie.

« J’ai oublié de faire les courses, mais prépare-toi ce que tu veux. »

Elle a disparu derrière la porte. La serrure a émis un cliquetis, et aussitôt, je me suis rué vers ses placards. Ce tremblement dans mon estomac était maintenant comparable à un séisme. J’ai ouvert une boite de nouilles préchauffées et j’ai avalé des bouchées entières.

Il n’y avait clairement pas grand-chose. Quelques ramens et un bocal de sauce (en plus de la boite de nouilles). En fouillant dans son frigo, j’ai déniché une motte de beurre et trois microcarottes flétries à côté d’une salade de printemps douteuse. C’était déjà autre chose que les six bouteilles de lait sur l’étagère du haut. J’étais parti pour six longues heures.

Je tiens à signaler que j’ai tenu le coup pendant un moment avant de boire la sauce, froide, pour chasser la texture visqueuse des légumes. Ça faisait à peine une heure. J’ai fait bouillir les pâtes dans une soupe avec le beurre et les ai mangées la deuxième heure. C’est là que Tommy s’est réveillé.

C’était un beau petit gars, possédant les yeux bleus de sa mère. Il était probablement assez confus de me voir quand je l’ai sorti de son berceau. Nous avions quelque chose en commun cependant, lui aussi avait faim. J’ai chantonné en le berçant un peu de haut en bas, tout en préparant un biberon de lait. Il s’est assis face à la télévision et a sifflé la moitié en un temps record. J’espérais trouver une émission amusante et colorée pour lui pendant son repas, et je me suis arrêté sur un dessin animé. Tommy semblait approuver et n'a pas pleuré par rapport à ce qu’auraient fait d’autres bébés. Un vrai petit ange, comme l’avait stipulé Audry. Nous nous sommes posés là, lui à mes côtés sur le petit coussin que je lui avais installé. Il a souri quand j’ai chatouillé ses pieds. Ce n’était pas si mal. Peu après, j’ai éteint cette stupide émission et ai fini par m’endormir.

Je me suis réveillé en constatant deux choses : Tommy pleurait à chaudes larmes et tout mon corps me faisait souffrir. Le feu dans mon estomac s’était propagé dans tous mes membres. Mes dents me faisaient mal et je me sentais plus mince. J’insiste, amaigri. Mes mains paraissaient squelettiques et je savais qu’en relevant ma chemise, je pourrais compter mes côtes. L’appartement était envahi d’ombres à cause du soleil couchant. J’étais inconscient depuis des heures. J’ai essayé de bercer le petit bonhomme pour le calmer, mais ai ressenti une vague de vertige, comme si j’étais coincé dans un grand huit.

J’ai vérifié mon téléphone. Audry m’avait envoyé un SMS disant qu’elle arrivait et que sa mère avait été admise en soins intensifs. Je lui ai fait parvenir tout mon amour et l’ai informée que Tommy et moi allions bien. Mes doigts tremblaient alors que je les pressais contre l’écran.

Je me suis efforcé de quitter le canapé. J’ai ouvert le frigo et ai vidé une des bouteilles. Puis une autre et encore une autre. C’était insuffisant. Même loin de pouvoir me combler. J’ai senti mes organes remuer, en plus d’une souffrance similaire à celle d’un couteau brûlant plongeant dans ma poitrine. Des étoiles ont explosé derrière mes yeux tandis qu'une pensée traversait mon esprit. C’était ça, je mourais. En fait, je mourais de faim. Je ne sais pas d’où m'est venue cette énergie, mais je suis retourné dans la cuisine afin de dénicher le pot de lait maternisé.

J’ai arraché le couvercle pour enfouir mon visage dans le nuage de lait en poudre. J’ai bavé en m’étouffant, toussant autant de fois que je réussissais à en faire descendre dans ma gorge. Tommy pleurait toujours. J’ai rampé vers le canapé pour tenter de le calmer, mais peine perdue. Plus je m’approchais, plus son odeur me faisait saliver. Une peau rose et douce, nourrie au lait, sucrée. De grosses gouttes de salive coulaient le long de mes lèvres, se mêlant avec la poudre pour former une pâte collante. J’ai enroulé mes mains osseuses autour de son corps minuscule. Pour le porter, le calmer… juste le calmer.

Audry est rentrée vers midi le lendemain. Elle avait l’air hagard mais a ouvert la porte en souriant, un carton de pizza entre les mains. Sa mère était sortie d’affaire. Elles avaient même réussi à avoir une conversation avant son départ. Elle m’a demandé comment allait Tommy et pourquoi des taches blanches badigeonnaient ma chemise. J’ai ri en lui expliquant que le petit avait eu faim, que je lui avais préparé sa mixture, et qu’il s’était endormi juste après le déjeuner.

« En parlant de déjeuner... »

Elle m’a tendu la pizza en relevant le couvercle. Une royale, ma favorite.

« Affamé ? »

J’ai senti mes lèvres se soulever en un sourire.

« Non » lui ai-je répondu.

« Je suis enfin repu. »

Traduction d'Undetermined.B