Apocalypse - Chapitre 4 : Orgueil

3 semaines s’étaient écoulées depuis les événements de la Défense. Cela avait créé un énorme tumulte dans le pays, si bien que les médias en avaient parlé des semaines durant. Quant au père Jean, nous étions sans nouvelles depuis son accès de folie au pied de la grande Arche. D'ailleurs, comme pour s'en excuser, le Vatican nous avait déménagés dans un autre hôtel, beaucoup plus spacieux et luxueux que le précédent. Cependant, peu importe l'endroit et le niveau de confort, une chose était toujours présente : l'ennui profond auquel j'étais sujet entre chaque mission. Tous les jours, je posais la même question au professeur Blondeau, et aujourd'hui ne faisait pas exception :

« Ont-ils répondu à votre mail, professeur ?
Non, toujours pas, m'a-t-il répondu, blasé. Et je ne sais pas s'ils vont le faire.
Pourtant, la question est légitime. Maintenant que les faits sont avérés, et qu'il est prouvé que les événements décrits dans le parchemin que vous avez étudié sont en train de se produire, pourquoi le Vatican a-t-il toujours besoin de nous ? Ne peuvent-ils pas envoyer des personnes plus expérimentées ?
C'est une bonne question, mon jeune ami. Mais malheureusement, je n'en ai pas la moindre id... »
Il a sursauté et baissé les yeux sur l'écran de l'ordinateur alors que celui-ci venait d'afficher un nouveau message. Il s'est mis à sourire.
« Oh, il semblerait que je vienne justement de recevoir une réponse de leur part... »

Le professeur Blondeau a alors pris connaissance de la réponse du Vatican. A priori, ils avaient encore besoin de nous car ils n'avaient pas assez d'anneaux en bois provenant de l'Arche d'Alliance. Seuls les nôtres étaient encore assez efficaces pour récupérer les reliques des 7 péchés capitaux. Selon eux, ils en avaient produit des dizaines, assez pour pouvoir former plusieurs équipes sans pour autant trop endommager l'Arche. Cependant, au contact prolongé des reliques que nous avions trouvées, le bois de cette dernière avait vu sa puissance diminuer, si bien que les anneaux nouvellement fabriqués devenaient très rapidement inutiles. Les bagues devenaient de plus en plus noires, comme si elles avaient été en contact avec du feu, jusqu’à finalement tomber en cendre. Les agents concernés, alors soumis à l'influence des reliques contenues dans l'Arche d'alliance, devenaient complètements fous, si bien que l’Église avait dû en éliminer la plupart, s'il n'avaient pas mis fin à leurs jours par eux-mêmes. Ah, et pas question de transmettre un anneau de fabrication ultérieure non plus. Celui-ci tombait en cendre au moment même ou il quittait le doigt de son porteur. Ils avaient pu en faire l'expérience avec l'anneau de ce pauvre Enzo. En bref, ils avaient toujours besoin de nous pour collecter les reliques restante, avant qu'elles ne fassent davantage de dégâts.

Le Vatican en a également profité pour nous donner le lieu de notre prochaine mission. Ainsi, le professeur et moi allions nous envoler pour la Grèce. Il m'a également été demandé de faire le traducteur pour le professeur, qui ne parlait pas le grec. Enfin, mes talents étaient mis en valeur !

Pendant le vol, le professeur m'a donné plus de détails concernant notre mission. Le Vatican suspectait un hôtel-club d'être le théâtre de l'apparition d'une relique des péchés suite à certains commentaires apparus sur TripAdvisor. Ils nous avaient envoyés quelques exemples par mail :


-------------------------------
Avis publié : Il y a 5 jours
*Super séjour mais animateurs bizarres*
Super hôtel un peu isolé mais pas grave pour nous,
Chambre très propre.
Restauration : parfaite et variée.
Plage de galets exceptionnelle et des transats toujours à disposition.
Petit bémol, l'équipe, qui était excellente au début, a commencé à changer un peu avant notre départ.  Ils semblaient tous nous regarder avec dédain, et ne répondaient plus à leurs prénoms. Il exigeaient qu'on les appelle par des noms de dieux grecs.
------------------------------
Avis publié : Il y a 4 jours
Endroit sympa mais équipe folle
L’hôtel et la vue sont magnifiques, mais l'équipe sur place est complètement barge ! Le directeur de l’hôtel, qui nous saluait chaudement chaque fois  qu'il nous voyait en début du séjour, ne supportait plus qu'on lui adresse la parole durant nos derniers jours de vacance ! Pire, il espérait qu'on s'agenouille devant lui ! Complètement fou le type, avec sa couronne de branches bizarre ! Je ne reviendrai pas.
------------------------------
Avis publié : Il y a 2 jours
N'y allez pas
Nous sommes arrivés le mardi, et nous somme repartis la nuit même. Les membres de l'équipe de l’hôtel forment une sorte de secte et les vacanciers n'y sont pas conviés. Des événements bizarres se produisent dans cet hôtel. De plus, nous avons entendu des cris pendant la nuit, c'est là que nous avons pris nos bagages et nous sommes enfuis. L'agence de voyage aura de nos nouvelles !
-----------------------------


En étudiant ces commentaires, on pouvait facilement déduire que quelque chose avait changé le personnel de l’hôtel du jour au lendemain. Cela ressemblait bien a l'influence d'une relique des péchés. Selon le Vatican, il pouvait s'agir du péché d’Orgueil. C'était ce que nous pensions également, le professeur et moi. Cela ne ressemblait en aucun cas à une manifestation de Paresse, de Colère ou de Luxure.

Après notre atterrissage à l'aéroport d’Athènes, une navette nous a pris en charge pour nous conduire à l'hôtel, qui se situait dans la région du Péloponnèse. Il a fallu environ 3h de route pour y arriver, ce qui nous a laissé le temps d'admirer les splendides paysages grecs. J'aurais voulu avoir le temps de visiter tous les lieux historiques du pays, comme le temple d’Athéna à Athènes, le Parthénon, la ville de Sparte, le Mont Olympe... Mais nous avions une mission. Et, ironiquement, arrivés à l’hôtel, nous avons constaté que le nom de celui-ci était étrangement en adéquation avec les événements qui s'y déroulaient : « L'Olympe ». Il était situé dans une crique, bien isolé, à des dizaines de kilomètres de la première ville. Tellement isolé, d'ailleurs, que mon téléphone ne captait plus aucun réseau.

Notre chauffeur nous a aidés à sortir nos valises du coffre, et s'est empressé de partir, affirmant que l'endroit semblait maudit et rempli de mauvaises ondes. Et il avait bien raison, car, une fois entrés dans l'enceinte de l’hôtel, les portes se sont refermées derrière nous. Quatre hommes, qui semblaient être des animateurs au vu de leur costume, veillaient activement à ce que nous ne quittions plus l'endroit. Et malheureusement, ils semblaient avoir des raisons de vouloir nous en empêcher, car plus nous avancions dans l’hôtel, plus nous entendions de cris. Des cris de terreur. Des hurlements de douleur. Ils résonnaient a travers la bâtisse, jusqu’à nos oreilles.

En silence et dans la plus grande coordination, nos animateurs-geôliers nous ont escortés de force jusqu'à ce qui ressemblait à une piste de danse.  Plusieurs individus semblaient nous y attendre, torses nus. Ils portaient également un drap blanc qui leur entourait la taille et l'épaule, comme une toge. Ils formaient une sorte de conseil avec, en son centre, un vieil homme muni d'une barbe blanche, lequel portait une couronne d'épines sur la tête.

Le professeur, l'ayant vue, m'a tout de suite fait savoir qu'il s'agissait sans doute de la relique que nous étions venus chercher : la couronne d'épine. La sainte couronne, la couronne du Christ. Celle que portait Jésus au moment de sa crucifixion. Les romains, pour se moquer de lui et de son prétendu statut de « Roi des Juifs », lui auraient tressé cette couronne et l'auraient posé sur son crâne, enfonçant les épines dans son cuir chevelu, faisant saigner abondamment le Messie.

J'ai à peine eu le temps de notifier au professeur que ce n’était ni le lieu ni le moment pour un cours d'histoire, que les animateurs nous ont tapé sur les cuisses à l'aide de matraques pour nous contraindre à nous agenouiller.

« À genoux devants vos créateurs, les maîtres de l'Olympe ! » ont-ils proclamé, avant de se retirer en saluant le « conseil ».

Le vieux avec la couronne sur la tête s'est alors levé.

« Bienvenue dans le domaine des dieux, mortels. Je suis Zeus, maître de l'Olympe. Nous nous sommes réveillés il y a peu dans ce monde moderne qui considère notre existence comme un mythe. Mais bientôt, le monde entier nous reconnaîtra, et nous reprendrons la place qui est la nôtre. Ne vous détrompez pas : le destin vous a portés ici dans l'unique but de nous servir. Votre vie nous appartient à jouissance. Ne l'oubliez pas. »

Un autre homme, assis à la gauche de « Zeus », s'est levé à son tour. Comme les autres, il était entouré d'un drap blanc, mais portait encore un pantalon auquel était attaché une matraque.

« Le vieil homme ne m’intéresse pas, mais celui-ci, oui ! a-t-il annoncé en me pointant du doigt. Il m'a l'air vigoureux, et j'ai toujours besoin de chair fraîche pour mettre au point de nouveaux supplice. Qu'on emmène le jeune au Tartare. Quant au vieillard... Jetez-le en pâture au chiens. »
Le professeur Blondeau est alors devenu blanc comme un linge. Le sort qui lui était annoncé n'était guère enviable, surtout pour lui, qui avait la phobie des chiens. Les animateurs se sont approchés de nous, obéissant à l'ordre que l'homme venait de donner, jusqu'à ce qu'une femme se lève.
« Arrêtez ! Ne les reconnaissez-vous donc pas ? a-t-elle crié.
Bien sûr que je les reconnais, Athéna, a répondu l'homme qui venait de donner l'ordre de nous emmener. Ce sont mes futures victimes !
Non, Hadès. Ce sont deux illustres héros. Ne reconnaissez-vous pas Ulysse et son fils Télémaque ? »
Le silence s'est installé, avant que celui qui prétendait être Zeus ne se lève théâtralement.
« Bien sûr que je les reconnais. Comment oses-tu douter de ton père, Athéna ? Gardes, relâchez nos héros. Dionysos, amène-les donc chez toi et offre-leur ton meilleur vin. Vous êtes nos invités, héros. »

J'ai poussé un soupir. Nous étions sauvés et en sécurité. Mais pour combien de temps ? Un homme, assis à la droite de Zeus, nous dévisageait. Il semblait éprouver une profonde rancœur contre nous, surtout contre le professeur. Il avait entre les mains un trident. Sûrement Poséidon.

Un des dieux présents au conseil, sans doute Dionysos, s'est alors levé et nous a emmenés au bar de l’hôtel. Une fois assis, il nous a servi un vin venant de sa réserve personnelle, puis a pris quelques bouteilles et est parti rejoindre des animatrices, des « nymphes », comme il les appelait.

Depuis le bar, nous avons essayé, le professeur et moi, de prendre quelques repères. Nous nous trouvions actuellement au centre de l'hôtel, un peu en hauteur, avec une vue d'ensemble sur celui-ci. D'ici, nous avons pu réaliser avec horreur d'où provenaient les cris qui animaient l’hôtel. Dans ce qui semblait être un terrain de foot, se trouvait une véritable salle de torture. Des pendus parsemaient les arbres qui entouraient le terrain. Il y avait des roues sur lesquelles étaient empalés des hommes dont les membres avaient été brisés, voire coupés. Certains étaient encore vivants, et imploraient la mort. Plus loin, des hommes et des femmes se faisaient torturer sur des tables de ping-pong. Les mains et les pieds attachés, ils subissaient les sévices de leur bourreau, le même bourreau qui avait failli faire de moi une de ses victimes, Hadès. Un homme venait cependant de parvenir à se défaire de ses liens et tentait de fuir par les portes du terrain. Mais, comme on pouvait s'y attendre, une fois arrivé aux portes, 3 molosses patibulaires l'attendaient. Les pitbull, énormes, noirs, se sont chargés de déchiqueter le pauvre fuyard.

« Bon travail, Cerbère ! » a alors crié Hadès, avant de se replonger dans ses séances de torture. Il était occupé a éventrer méthodiquement une femme, qui poussait des cris effroyables. Il prenait un soin tout particulier a ne pas laisser de sang couler, et à utiliser des outils chauffés à blanc. Eh oui, ça serait dommage de voir mourir une de ses victimes trop tôt, sans l'avoir fait souffrir au maximum avant.

Le terrain donnait sur une plage, sur laquelle je pouvais distinguer une femme, elle aussi vêtue d'une toge. Elle était entourée de jeunes hommes qui semblaient lui vouer un culte. Plus loin,  on pouvait deviner Dionysos s'adonnant avec les animatrices à des choses que la pudeur m'interdit d'énoncer.

Quant à Zeus, nous pouvions voir à travers la baie vitrée qu'il était toujours assis sur son trône, la couronne d'épines sur la tête. Il fallait absolument trouver un moyen de la lui subtiliser. Par contre, nous ne parvenions pas à savoir où étaient passés Poséidon et notre sauveuse, Athéna. Enfin, elle devait se faire passer pour une déesse aux yeux des autres dieux. Elle devait sûrement être un agent du Vatican déjà sur place, sinon pourquoi nous aurait-elle sauvés en racontant ces mensonges ? Malheureusement, je n'avais pas eu le temps de voir si elle aussi portait un anneau de l'Arche d'Alliance.

En tournant la tête, j'ai remarqué qu'à côté du bar se trouvait un panneau. En plus des consignes de l'hôtel, il présentait l'équipe de celui-ci à grand renfort de photos. À présent, nous pouvions découvrir les identités de ces dieux auto-proclamés.

Zeus était le directeur de l'Hôtel, Monsieur Lakis.
Hadès, le chef de la sécurité de l'Hôtel, Andros Sakalios.
Poséidon, le maître nageur, Georgios Papaloukalis.
Dionysos, le serveur, simplement appelé Isidoros.
Aphrodite, la responsable du SPA de l'hôtel, Demetra Michaelas.
Et enfin, Athéna, la chef animatrice, Elena Dioutrakis.

Il y avait bien d'autres noms, mais nous ne les avions pas encore aperçus dans l'hôtel. Nous sommes donc arrivés à la conclusion qu'il y avait une sorte de hiérarchie dans l'enceinte de celui-ci. Les responsables, selon leur grade, étaient les dieux. Les simples animateurs était les gardes. Et le petit personnel, ainsi que les vacanciers, étaient les victimes et les esclaves des dieux. Heureusement pour nous, Athéna nous avait créé un nouveau statut, celui de Héros, qui nous permettait d’échapper au statut d’esclave, ou plutôt de victime, au vu du sort que nous avait promis Hadès.

Au bout de quelques minutes, Athéna est venue nous trouver, sans doute en prévision des opérations. Je me suis levé et l'ai remerciée pour son geste salvateur.

« Merci beaucoup pour ton aide, heureusement que tu étais là, sinon, à l'heure actuelle, le professeur serait de la pâté pour chien, et moi, je serais sûrement pendu à un arbre ou attaché à une table de ping-pong. Nous te devons une fière chandelle. Tu es ici depuis longtemps ? Le Vatican ne t'avait pas prévenue que ce serait le chaos ici ? »

Je lui ai tendu la main, pour la remercier. D'un geste rapide et violent, elle tendit également la sienne, mais pour me la coller en pleine face, me faisant tomber à la renverse.

« Comment oses-tu me tutoyer ? Je suis une déesse, reste à ta place, mortel. Ne me fais pas regretter de t'avoir sauvé du fleuve Styx. »

J'étais abasourdi. Elle aussi était sous l'influence de la relique. Mais pourquoi nous avait-elle sauvés ?

« Je suis la déesse de la sagesse. Je vous ai sauvés car la cruauté d'Hadès me révulse. Je ne peux supporter davantage la vision des cadavres qu'il emmène dans son repaire, le Tartare. Tâchez d'être dignes de la vie que je vous ai offerte ici. Essayez de vous faire passer pour les héros que vous êtes censés être, car je ne serai plus là pour vous aider à l'avenir. »

Elle nous a considérés une dernière fois avant de partir. Le professeur semblait pensif.

« Nous sommes embourbés dans une bien mauvaise affaire, mon jeune ami. Il va falloir trouver un moyen de récupérer la couronne, et de nous enfuir d'ici le plus vite possible, a-t-il déclaré, en passant les mains dans sa tignasse grise.
Nous sommes en sécurité ici, tant que nous nous faisons passer pour Ulysse et Télémaque. Tous les dieux ont tellement peur de passer pour des faibles qu'ils font semblant de nous reconnaître. Attendons le bon moment pour nous emparer de la couronne et ensuite nous pourrons trouver un moyen de partir d'ici, lui ai-je répondu.
Ce n'est pas aussi simple, je le crains. Le temps joue contre nous. »

À ces mots, il m'a montré son anneau. Celui-ci s'était un peu assombri, comme brûlé.

« Nous ne pouvons pas nous permettre de rester proches de la relique trop longtemps, sinon nous allons perdre nos anneaux, comme l'a expliqué le Vatican dans son mail. Ces anneaux sont précieux, et il nous reste encore 3 autres reliques à récupérer. Tu comprends ? Il faut trouver un moyen de finir notre mission avant ce soir ! »

Plus facile à dire qu'à faire. Zeus était toujours entouré de « gardes » et d'autres dieux. Il restait assis sur son trône, sur la piste de danse, derrière une baie vitrée,  à la vue de tous. Comment l'approcher ? J'ai regardé dans tous les sens, espérant trouver une solution. Ne parvenant à rien, je me suis tourné vers le professeur, pour lui demander s'il avait trouvé quelque chose. Je l'ai découvert qui gisait par terre, inconscient. Avant d'avoir eu le temps de réaliser ce qui venait de se passer, j'ai ressenti une violente douleur à la tête. Sans comprendre quoi que ce soit, j'ai sombré, moi aussi, dans l’inconscience.

Je me suis réveillé dans un endroit sombre. J'ai voulu passer la main dans mes cheveux, comme pour voir si tout allait bien. Je me suis alors aperçu que mes mains étaient liées, ainsi que mes chevilles. Je pouvais encore me déplacer, mais j'étais entravé dans mes mouvements.

À coté de moi se trouvait le professeur. Lui était attaché à une étagère en métal. Celle-ci était chargée d'outils de jardinage et d'entretien. Nous devions être dans un local de service. Mais nous n'étions pas seuls. À côté de nous se trouvait le maître nageur : Poséidon. Le même qui nous regardait avec mépris quand Athéna nous avait sauvé la mise en nous faisant passer pour Ulysse et son fils, Télémaque. Il avait allumé un petit barbecue en fer et faisait chauffer à blanc un pointeau en métal, celui utilisé pour manipuler la braise lors des  barbecues. Il venait de remarquer que je m'étais réveillé, et s'est tourné vers le professeur.

« Ulysse, Ulysse, Ulysse... quelle chance de te retrouver ici. J'ai tout fait pour t’empêcher de rentrer chez toi, à Itaque. Je t'ai envoyé des montres marins. Je t'ai livré à des sorcières avides de ton sang. Mais rien n'y a fait. Cette fois, tu ne m'échapperas pas. Je vais venger mon fils, Polyphème, que tu as osé humilier. La providence t'a envoyé ici, en compagnie de ton propre fils. Quelle chance. Enfin, j'imagine que tout est relatif. »

Il a enlevé le pointeau de métal du feu, dont la pointe était maintenant rougie par la chaleur.

« Maintenant, je vais infliger la même chose à ton fils. Je vais lui crever les yeux. Mais n'aie crainte, je demanderai à Morphée de le soigner. Comme mon fils, il vivra en tant qu'aveugle, et enfin, j'aurais ma vengeance. »

Le professeur, qui avait un bâillon devant la bouche, me regardait, l'air désolé. Il n'était pas responsable de ce qui arrivait, mais il devait se sentir coupable. Je connaissais cette histoire. Dans l'Odyssée d'Ulysse, il avait blessé le cyclope Polyphème, à l'aide d'un pieu, avant de s'enfuir. Mais celui-ci était le fils de Poséidon, et, pour le punir de cet acte, le dieu avait maudit Ulysse, qui ne pourrait jamais rentrer chez lui, à Itaque. Et maintenant, croyant que le professeur était Ulysse, et que j'étais son fils, Télémaque, il voulait me faire subir le même sort que le cyclope. Poséidon s'est approché de moi, armé de son pieux chauffé à blanc. Il me fallait maintenant un miracle pour ne pas finir aveugle. J'ai inspecté tous les recoins de la pièce en quête de ce fameux miracle... que j'ai fini par trouver.

À côté de moi se trouvait le Trident de Poséidon, posé négligemment contre le mur. Dans un élan de courage (ou de folie ?), je m'en suis emparé, et l'ai brandi en direction de Poséidon tant bien que mal, malgré mes poignets liés. Heureusement pour moi, ce n'était pas un simple jouet, mais bien une réplique de trident, sans doute fabriquée pour la décoration de l'hôtel.

Bizarrement, Poséidon ne semblait pas impressionné. Il se permis même un petit sourire narquois. Il était gonflé d’orgueil.

« Qu’espères-tu faire avec cela, mortel ? Je suis Poséidon, le dieu de la mer. Le maître des océans. JE SUIS UN DIEU. JE SUIS IMMORTEL ! »

Comme par réflexe, sans une once de compassion pour la vie de ce pauvre homme influencé par la relique de l’orgueil, j'ai planté le trident dans le ventre de ce prétendu dieu. Son sourire alors disparu. Il regardait le trident traverser son ventre, et le sang qui en jaillissait. Puis il a levé les yeux vers moi. Du sang coulait de sa bouche. Dans un dernier geste, il a retiré le trident, avant de le brandir dans ma direction.

« Je suis un dieu. Je ne peux pas mourir. Je ne peux... »

Puis il est tombé face contre terre, baignant dans son propre sang. Je venais de tuer un homme pour la première fois. J'avais vu tant de personnes mourir devant mes yeux depuis le début de cette aventure, mais c'était la première fois que je prenais la vie de quelqu'un. J'avais bien assommé cet homme en Afghanistan, mais il s'en était sorti, selon le Vatican. Non, là, à ce moment précis, j'avais perpétré un meurtre. Et, le pire dans tout ça, c'était ma réaction. Alors que j'aurais dû être choqué par mon geste, un sourire s'est dessiné sur mon visage. Et cela me terrifiait.

J'ai détaché le professeur, qui semblait très inquiet.

« Je... Je suis désolé professeur. Mais j'étais obligé de le faire. Il m'aurait percé les yeux, sans aucun état d'âme. Il l'aurait fait. J'étais obligé de me défendre... Il m'y a obligé. Oui, il m'y a obligé.
Je le sais bien, mon pauvre ami, me répondit le professeur.  Ce n'est pas cela qui m'inquiète. C'est.... Enfin, oublions ça. Sortons et trouvons un moyen de récupérer la couronne. »

Il me semblait presque noter de la peur dans ses yeux lorsqu'il me regardait. Mais il y avait plus important à penser. Comment allions-nous prendre la couronne de Zeus avant la fin de la journée, et, surtout, avant que le cadavre de Poséidon ne soit retrouvé ?

La solution m'est venue à la vue d'un jeune homme, affalé sur un transat, au bord de la piscine, qui fumait un joint de la longueur d'une fourchette. J'ai reconnu son visage, qui était sur le panneau d'informations. C'était l'infirmer de l'hôtel, Alan Parisis. Nous nous sommes approchés de lui, avant de nous agenouiller.

« Salut à Toi, Ô grand dieu. Je suis Télémaque, et voici mon père, Ulysse, ai-je dit en désignant le Professeur.
Bonjour à toi, fils d'Ulysse. Je suis Morphée, dieu des rêves. Quelle est la raison de ta présence en ce lieu ? a-t-il répondu, en tirant sur son joint de façon désinvolte.
Mon père éprouve des difficultés à s'endormir, aussi nous implorons humblement ton aide, Ô grand dieu des rêves. Aurais-tu quelque chose pour lui ? »

Il s'est alors levé de son transat, sans un mot. Nous l'avons suivi jusqu'à l'infirmerie de l'hôtel. Là-bas, il nous a indiqué son stock de médicaments, et de drogues. Puis il est reparti en direction de la piscine, sans doute dans l'optique de finir son énorme joint.

Je me suis tourné vers le professeur.

« Il doit bien y avoir quelque chose ici qui pourrait nous aider à mettre hors-jeu les dieux et les gardes en même temps. Peut-être de quoi faire une bombe ?
Je ne sais absolument pas faire de bombes, malheureusement. Pourquoi pas une drogue ? Mais comment leur administrer ? Je vois mal Zeus fumer un des joints de Morphée » répondit-il.
Avisant un coin de la pièce, je lui ai répondu :
« Je crois que j'ai une idée, professeur. »

Au milieu des drogues de Morphée se trouvait une bonbonne contenant du protoxyde d'azote. Du gaz hilarant ! De quoi mettre hors d'état de nuire plusieurs personnes, à condition d’en inonder une pièce hermétiquement fermée. Mais comment le faire respirer a tous les dieux sans risquer d'en inhaler également ? La réponse se trouvait dans le local de service où se trouvait encore le corps de Poséidon. Je me souvenais y avoir vu une grosse boîte en plastique contenant du matériel de plongée. Après être retourné sur place, j'ai vidé la boîte, et l'ai peinte en noir, pour éviter que l'on puisse voir au travers, car elle était à la base transparente. J'ai mis la bonbonne à l’intérieur, et me suis muni d'un élastique, qui servirait quand le moment serait venu.

À l’extérieur, j'ai également repéré un homme se tenant à côté d'une boîte aux lettres, lui aussi vêtu d'un drap, des plumes d'oiseau dans les cheveux. Je me suis souvenu l'avoir également vu sur le panneau qui présentait l'équipe de l'hôtel. Il s'agissait d'Androis Miniakis, le responsable du courrier. Espérant avoir deviné son alter ego divin, je l'ai interpelé.

« Bonjour, Ô grand Hermès, messager des dieux. J'ai une requête pour toi. Lors de nos aventures, nous avons trouvé un cadeau à la hauteur des dieux de l'Olympe, et nous souhaitons l'offrir aux dieux ici présents. Peux-tu leur faire passer le message ? Nous leur présenterons dans la salle du trône, à 21h00 précises. »

Heureusement, je ne m’étais pas trompé, le facteur de l'hôtel se prenait bien pour Hermès. À 20h59, j'ai attaché l'élastique à la bonbonne de gaz hilarant, de sorte que le gaz soit doucement relâché dans la boite. Puis je l'ai fermée hermétiquement à l'aide de ruban adhésif. À partir de ce moment là, il fallait être très rapide, sinon la boîte allait gonfler, et cela aurait éveillé les soupçons de l'assemblée. Nous sommes donc entrés dans la pièce à 21h00 précises, où tous les dieux nous attendaient, réunis en cercle. Une bonne partie des autres animateurs était également présente. J'ai placé la boîte noire aux pieds de Zeus.

« Ô Zeus, dieu du tonnerre, maître de l'Olympe, dieu des dieux. Durant nos voyages, nous avons mis la main sur la légendaire boîte de Pandore. Nous estimons que seuls les dieux sont dignes d'en être les propriétaires. Mais attention, selon la légende, elle abriterait une immense puissance, et l'espoir de l'humanité. Seuls les plus puissants des dieux pourront l'ouvrir sans en subir les terribles conséquences, et contenir son pouvoir. »

Les Dieux regardaient la boîte avec insistance. On voyait bien qu'ils avaient une terrible envie de l'ouvrir. J'ai alors regardé le professeur et lui ai fait signe qu'il était temps pour nous de sortir de la salle de danse. Je me suis retourné une dernière fois vers les dieux.

« Nous, pauvres mortels, ne sommes pas dignes de poser nos yeux sur le contenu de la boîte. Nous allons, si vous le permettez, nous retirer. »

Zeus, d'un signe de la main, nous a fait signe de partir. Ils avaient tous les yeux fixés sur la boîte, qui commençait un peu à gonfler. Le professeur et moi sommes sortis, et avons refermé la baie vitrée derrière nous.

Gonflés d’orgueil par la relique, je savais qu'en disant que seuls les plus puissants pourraient ouvrir la boîte, ils ne pourraient que succomber à la tentation. Et je ne m’étais pas trompé. Peu après notre sortie, nous avons entendu un « plop », qui semblait être le couvercle de la boîte qui sautait, libérant le gaz hilarant contenu dans celle-ci. À travers la baie vitrée, je pouvais apercevoir les dieux tousser et suffoquer. Mais, comme voulant se défier les uns les autres, aucun ne sortait pour prendre une bouffée d'air frais. Quant aux gardes, aucun ne voulait quitter son poste, craignant la colère des de leurs maîtres.

Nous avons attendu quelques minutes avant d'ouvrir la baie vitrée, laissant le gaz s'échapper. Comme prévu, les dieux et les gardes étaient tous dans les vapes, complètement anesthésiés par le gaz, entre le coma et la crise de fou rire. Il faut dire que je n'y avais pas été de main morte.  Enfilant le matériel de plongée par mesure de précaution, nous sommes redescendus dans la salle et nous sommes emparés de la couronne d'épines sans trop de problèmes.

Une fois cette dernière en notre possession,  nous sommes discrètement sortis de l'enceinte de l'hôtel, en évitant soigneusement les gardes et les molosses d'Hadès. Nous avons « emprunté » des vélos à l’accueil de l’hôtel, et nous sommes éloignés de celui-ci le plus possible, jusqu'à avoir de nouveau accès au réseau téléphonique. De là nous avons contacté le Vatican, qui a dépêché une délégation pour venir nous récupérer. Ils ont également amené l'Arche, dans laquelle nous avons déposer pu la couronne.

Une fois de retour à  notre hôtel, j'ai enfin pu souffler et me remettre de mes émotions. J'avais tué un homme ce jour-là, et même la tête froide, je ne pouvais pas m’empêcher de sourire en y repensant, alors que n'importe qui aurait pleuré. Le professeur, quant à lui, n'étais pas rentré avec moi à l'hôtel. Il m'avais dit de l'attendre ici, qu'il devait avoir une entrevue avec le Pape en personne, et qu'il m'informerait de la suite des événements.

Quand à moi, retour à la case départ. Je me suis allongé sur mon lit, armé de ma nouvelle arme pour contrer l'ennui : un livre.

Et quel livre ?

L’Odyssée d'Homère.

Texte de Kamus

8 commentaires:

  1. Et si le narrateur était le péché de la paresse puisque le texte nous dit qu'il est tout le temps fatigué et tout le temps ennuyé sinon excellent texte

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Je dirais que c'est la colère à la manière dont il tue "poseidon"après ce que tu dit c'est pas bête non plus et qui sait? c'est peut être les deux ?enfin moi je trouverai sa vraiment sympa comme fin.

      Supprimer
    2. Je pense que le rôle du narrateur sera après les 7 péchés capitaux, mais quelque chose comme le pêcheur "ultime", mais bon, seul Kamus sait haha

      Supprimer
  2. Jai jamais autant aimer lire x3

    RépondreSupprimer
  3. Purée l'orgueil etait super bien alors pour colère, luxure et paresse on va avoir du lourd !

    RépondreSupprimer
  4. Toujours aussi excellent ! Merci Kamus

    RépondreSupprimer
  5. Cette série est vraiment incroyable, vivement la suite !
    Merci Kamus !

    RépondreSupprimer
  6. C'est super ! Il faudrait que tu penses à écrire un petit livre de cette histoire. Tu ferais un tabac !

    RépondreSupprimer