Folie Noire

Tout a commencé lentement, presque comme une brise subtile au milieu d’une tornade. Nous n’avons rien vu et rien fait pour l’empêcher, pour les empêcher. Non que cela m’ait intéressé en vérité, la passion m’obnubilait tellement que je regardais les événements de loin, comme des informations parmi tant d’autres. Et aujourd’hui, je suis dans un bar noyant ce qu’il me reste de santé mentale avec la première choppe venue. Malheureusement, dame Éthanol me hurle de plus en plus ma sottise et se moque de moi : « Idiot, imbécile, tu n’as rien fait ! » Non, je n’ai rien fait pour empêcher la femme que j’aime de disparaître et de laisser place à une aberration immonde, infante bâtarde incarnant la suprême déchéance du monde.   

Je bois, je bois et mes souvenirs persistent. Ils refusent de partir et dansent dans ma caboche amoindrie. Une frénésie mémorielle digne de bacchanales psychiques. Ils étaient peu au départ, et personne ne faisait attention à eux, ces monstres faisaient partie du décor. Quant à nous, nous étions simplement heureux. Deux dépravés croquant une vie qu’ils considéraient comme dissolue. Cela n’a pas duré, les gens se sont peu à peu mutés en autre chose. Leurs visages se sont aggravés et ils se méfiaient de tout. Une paranoïa s’ancra dans leurs cœurs face à tout ce qui était potentiellement menaçant. Ce n’était pas encore grave à ce moment. Nous pensions que la démence n’était pas une maladie contagieuse. Nous avions tort. 

Puis des villes tombèrent, de plus en plus. La population cédant psychologiquement face à la beauté et la splendeur de ces êtres confiants en leur folie destructrice. Comment blâmer ces gens de vouloir eux aussi goûter au repos de la certitude absolue ? La vérité a-t-elle une si grande importance face à la tranquillité de l’esprit ? Non, le bonheur est la seule chose qui compte vraiment. Alors pourquoi, grand Dieu, pourquoi ne puis-je être fou comme eux ? Pourquoi ne puis-je avoir le rictus du soupçon gravé sur la face ? Ils sont beaux, je suis laid. L’écarlate du sang dans le regard est une poésie bien plus céleste que mon marron terne. Mais comme Bérentier, je ne peux pas capituler.   

Un autre verre, j’en suis à combien ? Je ne sais plus et je m’en moque, car je la vois elle maintenant. Son changement progressif et mes tentatives ratées pour nous réconcilier. Mes tentatives pour la sauver du précipice, en vain. Je ne suis que peu de chose en comparaison de ces ogres capables de fissurer l’esprit d’un seul cri. Alors ma douce, ma belle, ma superbe s’est éloignée de moi. Je pouvais le voir, ce conflit intérieur et son amour luttant pour ne pas mourir. Fatalement, un jour, la flamme s’est éteinte.   

La bête portant le cuir de ma défunte sœur m’a simplement regardé et m’a demandé de partir. Elle estimait que son utérus sain ne pouvait recevoir mon foutre impur. Elle m’a dit qu’il était temps d’abandonner le bâtard que j’étais sur une aire d’autoroute. Les seuls chiens viables sont des loups, et non une bouillie informe de gènes ingrats formant les clébards de ma catégorie.   

Je n’ai pas eu le courage de dire un mot, seules mes glandes lacrymales ont su s’exprimer. Sans perdre un instant, je suis venu ici, dans un vieux bar portuaire insalubre proche de tout soupçon et donc loin d’eux. Sire Ivresse et Reine Océan, accordez-moi un ultime somme.

Texte de Wasite

La statue (Small Town Mysteries)

La Statue
(Small Town Mysteries)

Personne ne sait vraiment d'où elle vient. Personne ne sait pourquoi elle est apparue dans notre petite ville. La seule chose dont nous sommes sûrs, c'est que c'est un événement pour le moins étrange. La statue est arrivée sur la place de la ville il y a environ deux semaines. Elle se trouve au milieu d'une parcelle d'herbe décorée de quelques bancs de parc, créant un cul-de-sac vers la mairie, le poste de police et le palais de justice de la ville. Au début, tout le monde pensait qu’il s’agissait là de l’œuvre d’un artiste local en quête de popularité et d’attention. Le seul présent dans la ville a nié ces suppositions, et n’a pas fait la moindre histoire lorsqu’une équipe de la décharge municipale a embarqué la sculpture.

Lorsque la statue est revenue deux jours plus tard, on l’a retrouvée exactement au même endroit. Les habitants ont pensé que c'était peut-être une blague douteuse de jeunes de la ville voisine. Il n’est pas rare de voir des rivalités sportives assez intenses se former entre les lycées de deux petites communes proches l'une de l'autre, et celles-là ont tendance à se traduire sous la forme de farces aussi étranges qu’élaborées. Cependant, personne de ce village n'a revendiqué la responsabilité du phénomène, et la statue a de nouveau été retirée.

Le lendemain, la sculpture est mystérieusement réapparue. J’ai estimé qu'il était temps pour moi d'aller y jeter un œil. Il y avait une foule conséquente autour de l'idole de près de deux mètres et demi de haut. Il ne se passe pas grand-chose dans les petites villes du sud comme la nôtre, donc un mystère comme celui-ci fait forcément beaucoup de bruit dans la communauté. La sculpture avait la forme d'un homme. Il était debout et avait deux bras et deux jambes, ni queue, ni cornes, ni griffes. Ses membres étaient anormalement longs, et il était doté de six longs doigts à chaque main. Sa tête était lisse et chauve, avec un grand œil, un large nez bulbeux et une bouche ridiculement grande. C'était aussi déroutant qu'étrange. Certaines personnes trouvaient que c'était drôle, d'autres trouvaient que c'était effrayant, mais des deux côtés, nous étions tous très troublés par cette anomalie. Le monument a attiré une foule presque constante pendant quelques jours avant que les premières disparitions ne commencent.

Les gens peuvent s’évaporer de façon inexplicable. Même si c’est tragique, c’est malheureusement la réalité et cela peut arriver dans n’importe quelle ville. Il est cependant très inhabituel que douze personnes se volatilisent sans laisser de trace en l'espace d'une semaine, qui plus est dans une ville de moins de 4 000 habitants. Presque tout le monde avait oublié la mystérieuse idole alors que les rumeurs évoquaient la possibilité d'un tueur en série ou de trafiquants d'êtres humains infestant notre petit havre. Ceux qui n’ont pas oublié la sculpture pensaient qu’elle pouvait être liée aux personnes disparues, mais ils ont été considérés comme des fous.

Je ne pense pas qu’ils le soient. Ce n'est qu'une théorie, et je peux me tromper. Peut-être est-ce mon imagination, mais j’aurais juré que la statue a bougé. Elle ne s’est pas déplacée sur l’herbe, non. Je suis persuadée qu’elle a changé de posture. Je suis allée la voir presque tous les jours, et je peux vous garantir que sa bouche était bien fermée et que ses bras étaient bien droits le long du corps. Je parierais toutes mes économies que, lorsque cette chose est apparue pour la première fois, sa tête n’était pas légèrement inclinée vers la gauche comme on peut l’observer maintenant.

Je pense que personne d'autre n'a remarqué ces changements.

Je ne pense pas que les gens aient fini de disparaître.

Et je ne pense pas que cette statue en soit vraiment une.

Texte de Christine Druga

Appels prémonitoires

La première fois que c’est arrivé, je m’apprêtais à monter dans l'avion. Un appel provenant d’un certain « INCONNU » s’était affiché sur l’écran de mon téléphone. C’était une sonnerie que je n’avais jamais entendue auparavant, et j’étais à peu près sûre de ne l’avoir jamais installée.

En temps normal, je ne me serais pas arrêtée pour y répondre, mais j’attendais une prise de contact au sujet d'un emploi pour lequel j’avais passé un entretien la semaine précédente. J’ai pris une profonde inspiration avant de décrocher.

« Bonjour ?
‒ Ne montez pas dans l'avion. »

C’était la voix d’une femme, brouillée et étrange, comme si ses cordes vocales avaient été déchiquetées, et je l’entendais tant bien que mal en dépit de sa voix étouffée. Malgré la faible qualité et la sonorité fracturée de sa voix, son ton était insistant et étrangement calme. Suite à cette unique phrase, l'échange s'est terminé.

Je me suis figée. J'avais toujours eu une légère phobie des voyages en avion, et cet appel était très étrange… Après ça, impossible de prendre un vol de sept heures ! Je me suis retournée et me suis dirigée vers l'aire de restauration. Je me suis simplement dit que je prendrais un autre vol cet après-midi.

Trois heures plus tard, en regardant la télévision depuis le terminal, j’ai vu s’afficher les images du crash de l'avion dans lequel j'aurais dû monter.

Aucun survivant. Pas un seul.

J'ai tenté de retracer la transmission. La police également, mais sans résultat. Il n'y avait aucune preuve que mon téléphone avait reçu cet appel. Ils ont pourtant analysé les enregistrements téléphoniques, les communications entrantes et sortantes mais… rien.

Je n'inventais rien. Comment aurais-je pu ?

Ça n’a pas été le seul contact. J’ai reçu d’autres coups de fil similaires au cours des années passées. Ils étaient peu nombreux, mais disaient toujours la vérité. Et au regard de cette première expérience, je les ai toujours écoutés.

« Ne partez pas à ce blind date ce soir. »

Cinq mois plus tard, mon « date » potentiel a été reconnu coupable du meurtre de quatre femmes, toutes avec ma couleur de cheveux et ma silhouette. Elles ont été retrouvées dans une petite tombe à un peu moins de cent mètres du restaurant où il m'avait proposé de m'emmener.

« Ne prenez pas la route pour aller au concert ce soir. »

Le conducteur d’un poids lourd a perdu le contrôle de son véhicule et s’est renversé sur une file de voitures. Chaque conducteur a été écrasé et tué sur le coup, sur le tronçon d’autoroute où j’aurais dû passer.

Peu importe que j’achète un nouveau téléphone ou que je déménage à l’autre bout du pays, les appels continuaient toujours. Je pouvais presque sentir la présence de… quelqu'un veillant sur moi.

Je me suis imaginée au fond de l'océan glacial, toujours attachée dans mon siège d’avion. Je me suis imaginée dans cette tombe en face du restaurant, et je me suis imaginée devant le poids lourd dérapant vers ma voiture, voyant ma mort imminente et ressentant la pression du véhicule écraser ma poitrine. À chaque fois, j’avais été si proche de franchir cette ligne si fine.

Si je n'avais pas eu un entretien d'embauche dont j'attendais la réponse, je n'aurais jamais répondu à ce premier coup de fil. Ç’aurait été la fin pour moi.

Au bout d'un moment, ces appels ont fini par me rendre parano. Il y avait toujours cette voix fracturée et déformée, et ses mots qui me semblaient irréels. Ses signaux d'alerte toujours exacts, ce qui m’effrayait d’ailleurs un peu plus à chaque fois. Mais, le principal est que j'étais vivante.

Quelques mois après le dernier évènement, j’ai planifié une croisière d’une semaine entre filles, avec mes amies de l'université. J'avais hâte de passer ces vacances sous les tropiques, surtout en plein hiver. Mais une partie de moi pouvait presque sentir que la femme allait me contacter. Peut-être que j'avais trop regardé le film Titanic, mais une peur tenace me tenaillait le ventre depuis que nous avions réservé.

J'espérais que cela se passerait bien, mais je savais que si quelque chose devait arriver, mon téléphone allait sonner. J’en étais sûre.

Merde, j'avais vraiment envie de faire cette croisière, mais si quelque chose devait m’arriver, cela ne valait pas le coup de découvrir le sort horrible qui m'attendrait dans cet océan sombre et froid.

Une semaine avant ladite croisière, je marchais vers mon appartement après un dîner entre amis. Mais lorsque je suis rentrée, j’ai remarqué que j’avais reçu un appel en absence du désormais familier « INCONNU » sur mon téléphone. Le numéro ne m’avait jamais laissé de message auparavant, mais le fait était que je n’avais pas vérifié mon portable de toute la soirée et n’avais donc pas pu répondre.

J’ai aussitôt appuyé sur « Écouter le message », et j’ai senti mon estomac se nouer lorsque la voix a commencé à parler depuis le haut-parleur de l’appareil. Comme à l’accoutumée, elle sonnait terriblement déformée, comme si elle émanait d'une gorge en lambeaux, crépitant avec plus d'urgence que je ne lui en avais jamais entendue. Les mains moites, le cœur battant à tout rompre, je balayais mon appartement les yeux pleins de panique en écoutant la voix du téléphone répéter encore et encore la même phrase, inlassablement :

« Ne rentrez pas chez vous après le dîner ce soir. Ne rentrez pas chez vous après le dîner ce soir. NE RENTREZ PAS CHEZ VOUS APRÈS LE DÎNER CE SOIR. »


Traduction de Dan Torrance

Renardeau

Promenons-nous dans les bois… 

 
« Va apporter ces quelques carottes à Mr Lièvre, dit papa Renard à son fils, il habite de l'autre côté de la forêt. Mais surtout, ne t'éloigne pas du chemin ! » 

Ni une ni deux, le petit Renardeau saisit le paquetage et prend la direction de la demeure de Mr Lièvre. 

« Un chouette bonhomme, l'ami de papa, toujours un peu de viande pour moi. » 

C'est donc en chantonnant un petit air que vous devez probablement avoir en tête que le gentil goupil franchit le seuil des bois. 

« Le joli chemin est très agréable pour les coussinets, je serai vite arrivé. »

 
(…) Pendant que le loup n'y est pas.

 
« Oh, quelle bonne odeur ; sûrement, un poisson qu'un ours est en train de faire cuire ! », s'exclame le jeune animal. 

Poussé davantage par son estomac que par sa raison, il quitte le sentier pour se diriger vers le si délicieux nectar. Soudain, un grognement derrière lui. Un grognement terrifiant. En tournant la gueule, terrorisé, notre héros découvre un immense loup toutes dents dehors, arborant des yeux ambrés menaçants. 

« Ouf, vous m'avez fait peur Mr l'agent.

– Parfaitement volontaire, petit garnement, tu ne sais donc pas qu'il est imprudent de s'aventurer seul hors de la route ? Tes parents ne t'ont pas appris à te méfier de ce qui rôde en ces lieux ? dit le policier en redressant sa casquette bleue. 

– Je ne le ferai plus monsieur, je le promets. »

Tout le monde sait que les renards sont de fieffés fourbes. Mais, pour une raison inexplicable, tout le monde continue de se faire avoir !

« Allons mon garçon, ça ira. Je te ramène sur la bonne voie puis je devrai retourner à mes importants devoirs. »

Les loups, quant à eux, sont des gens très fiers et ne manquent jamais une occasion de se vanter. 


(…) Si le loup y était…

 
« De nouveau sur le chemin, pratiquement au bout et encore ce parfum... »

Renardeau rumine, il a faim, et Mr Lièvre n'est guère rapide dans la cuisson de la viande. Le loup est parti, et sa truffe lui dit que le poisson est tout prêt.

« Bon, je vais y aller, mais rapidement alors ! »

On dit que les renards sont rusés, c'est exact, mais seulement à l'âge adulte. Les plus jeunes n'ont rien dans la tête ! Une fois sur place, à pas feutrés, notre ami observe les magnifiques mets en train de cuire.

« Humm, ça a l'air vraiment bon. »

Pouf, Renardeau fond sur ses proies grillées. Dommage, il n'a pas remarqué l'absence d'ours ou de propriétaire visible. 

 
(…) Il nous protégerait.

 
Miam, miam, miam, le candide gredin se régale. 

Ouvre tes oreilles, Renardeau, entends le bruit inquiétant qui se rapproche de toi !

« Non, je suis occupé à écouter le crépitement du feu léchant la viande. » 

Renifle avec ta truffe, Renardeau, sens l'inconnu se faufiler près de toi !

« Non, je sens les douces épices raffinées. » 

Lève tes yeux Renardeau ! Le monstre est devant toi !

« Oh mon Dieu ! » 

Un géant bipède lui fait face. Il est recouvert d'étranges parures et son visage est caché par de longs poils noirs sortant du sommet de son crâne. 

« Graoooourg, » fait le monstre avant de gober tout cru le pauvre enfant. 

Renardeau aurait dû se souvenir qu'il vaut mieux avoir la tête bien pleine plutôt qu'un ventre repu.


Texte de Wasite

Nous ne voulons pas mourir : 9 septembre 2026

Notre petite rencontre ne s’est pas du tout déroulée comme prévu. Lorsque j’ai discrètement quitté ma couchette pour rejoindre Frank sur le toit, j’ai jeté un œil autour pour m’assurer que personne n’avait remarqué mes mouvements, puis je suis allé prendre mon arme, je suis sorti. Mon compagnon était déjà en train de discuter avec les deux autres lorsque je suis arrivé à l’extérieur, et tous trois ont paru satisfaits de me voir. Nous avons commencé à faire le point sur ce que nous savions, c’est-à-dire trois fois rien. Le camp est relativement calme en ce moment, et même si le réveil de la femme aux cheveux noirs a causé un peu d’émoi, la tension semble empêcher tout le monde d’entreprendre quoi que ce soit. Chacun observe les autres et garde ses doutes pour lui.

Wei a cependant fait la même constatation que moi concernant les créatures rôdant au dehors. Leurs mouvements semblent coller de près à ceux de notre victime, comme si elles s’attendaient presque à ce qu’elle soit jetée dehors pour leur servir de repas. Nous avons commencé à réfléchir sur leur faculté à sentir la faiblesse des membres de notre communauté, mais nous nous sommes rapidement recentrés sur le sujet qui nous préoccupe vraiment actuellement. Chacun a fait part de ses observations concernant les autres, et nous en sommes arrivés à une conclusion insatisfaisante mais néanmoins sans appel : personne n’a changé son comportement depuis l’attaque, et personne ne se comporte de manière réellement suspecte. Seul l’homme avec qui Frank a eu une discussion est un peu étrange, mais il n’y a rien qui puisse l’incriminer de quoi que ce soit.
Alors que je m’apprêtais à leur proposer de faire une réunion collective pour essayer d’exercer un peu de pression sur le mystérieux agresseur, le militaire nous a tous fait signe de nous taire, puis nous a désigné une direction du regard. Mon sang s’est glacé lorsque j’ai reconnu les deux yeux que j’ai aperçus il y a un peu plus de deux semaines, sur le même toit. Je n’avais donc pas halluciné, puisque les autres pouvaient aussi les voir. Cette fois-ci, ils n’ont pas disparu, ils nous fixaient, et je pouvais ressentir la même chose que la dernière fois, cette faim insatiable et cette malice sans nom.

Puis, sans prévenir, ils se sont éteints, et tout autour de nous a commencé une symphonie de grognements et de bruissements. Il n’y avait rien à l’intérieur du cercle jusqu’où portait la lumière, mais nous savions que nous étions encerclés. Nous avons retiré la sécurité de nos armes et nous sommes tous mis dos à dos, pour couvrir chacun un côté. Nous ne pourrions pas tirer avant qu’une créature entre dans notre champ de vision, mais nous espérions tous saisir un mouvement dans l’obscurité que nous pourrions prendre pour cible.

Frank a alors sorti une fusée de détresse à main d’on ne sait trop où. Cet homme a vraiment tous types d’équipements sur lui. Quoi qu’il en soit, il l’a allumée et l’a jetée droit devant lui. Pendant les quelques secondes où le projectile a volé, la lumière rouge a révélé de nombreuses formes noires se mouvant frénétiquement tout autour du bunker. Il y en avait des dizaines rien que sur ce côté. Nous n’osions pas imaginer ce que les ténèbres dissimulaient sur les autres faces, mais nous étions parfaitement conscients de qui s’y trouvait. Soit les bêtes n’étaient jamais parties, soit elles étaient revenues en hâte dès la tombée de la nuit. Elles venaient finalement nous cueillir dans notre frêle forteresse improvisée.

Passées les premières secondes d’horreur, nous avons profité de la minute pendant laquelle la fusée devait encore brûler pour tirer sur les formes que nous voyions. Le vacarme a instantanément réveillé tous ceux qui se trouvaient en-dessous de nous, et nous avons rapidement été rejoints par une dizaine des membres restants de notre communauté. Certains s’étaient habillés en hâte et avaient encore leurs cheveux ébouriffés. Personne n’était prêt. Mon espoir, déjà bien maigre, s’est encore affaibli en faisant cette constatation. Je me demandais également pourquoi nos mortels ennemis ne lançaient une attaque aussi massive pendant la nuit que maintenant. Il ne faisait aucun doute que s’ils l’avaient fait plus tôt, malgré notre équipement et le nombre plus important de survivants, nous aurions été instantanément submergés.

Pourtant, toute cette agitation ne débouchait sur aucun assaut. Nous entendions toujours les déplacements des créatures dans l’obscurité, mais elles ne s’approchaient pas de la ceinture de mines qui nous entourait. Nous sommes restés sur nos positions de longues minutes, qui nous ont paru des heures, jusqu’à ce que l’horreur qui allait s’abattre sur nous se révèle en pleine lumière. Au-dessus du vacarme environnant, nous avons clairement entendus des grognements provenir de derrière nous. De très près de nous. Comme souvent depuis le début du siège, j’ai senti mon sang se glacer dans mes veines. Mais cette fois, la raison en était différente.

Deux molosses se trouvaient à l’intérieur de la cour, de notre côté de la ceinture de mines. Ils s’approchaient de la porte du bâtiment sur lequel nous nous trouvions, menaçant tous ceux qui se trouvaient à l’intérieur. Menaçant Lili. Sans réfléchir davantage, je me suis précipité vers la porte, tandis que les chiens, comprenant que nous les avions vus, se mettaient à courir à toute vitesse, prenant de court ceux qui se sont mis à tirer sur l’endroit où ils se trouvaient une seconde avant que les balles ne touchent le sol. J’avais à peine franchi quelques marches à l’intérieur que j’ai entendu la porte d’entrée voler en éclat, tandis que Frank distribuait des ordres à la volée à un groupe complètement sous le choc et incrédule.

Des hurlements me provinrent tandis que j’entrais dans la pièce de vie. Une personne gisait déjà éventrée sur le sol. Je la connaissais, elle s’appelait Anna. Avant l’invasion, elle était hôtesse de l’air. On avait rangé les provisions ensemble une fois. Je ne sais pas si elle était bavarde d’origine, mais en tout cas, j’avais bien remarqué qu’elle faisait la conversation autant que possible pour échapper à l’angoisse qui menaçait de la prendre à chaque instant. Mais désormais, sa bouche muette ne lançait plus qu’un cri silencieux de désespoir face à la source de sa terreur qui avait déjà eu raison d’elle.

Sur le moment, toutefois, je n’ai pas eu le loisir d’y penser. Tout ce que je voyais, c’était que Lili était en danger. Réveillée par le bruit des armes, elle s’était réfugiée près de la porte qui menait au toit et avait rapidement été rejointe par quelques autres, jusqu’à ce que les monstres fassent irruption dans la pièce. Quand je suis descendu, certains ont eu la présence d’esprit de monter, mais Lili, elle, était en état de choc et n’arrivait plus à bouger. Elle tremblait comme une feuille à la vue des deux créatures qui, pourtant, ne s’approchaient pas encore d’elle. Comme nous le pensions, elles avaient jeté leur dévolu sur la plus faible d’entre nous : la femme aux cheveux noirs.

Voyant qu’elles s’approchaient dangereusement d’elle, j’ai levé mon arme et tiré une longe salve sur l’un des deux monstres, lui réduisant la tête en bouillie. L’autre, prenant conscience de mon existence, s’est alors tournée vers moi et a pris de l’élan sur ses six pattes musculeuses avant de bondir sur moi, tous crocs dehors. J’ai vu ma vie défiler devant mes yeux tandis que je perdais le contrôle de mes bras, n’arrivant plus à actionner mon arme. C’est à ce moment que j’ai été sauvé par Wei qui m’a violemment poussé sur le côté en arrosant mon assaillant d’une salve bien placées de jacks. Malheureusement pour lui, la bête, désormais morte, a continué sa trajectoire et s’est écrasée contre lui.

Il nous a fallu une bonne demi-heure pour le sortir de sous le cadavre. Par le plus grand des miracles, il était encore en vie, mais avait des blessures sévères sur le haut du corps et il doit absolument éviter de bouger pour l’instant. Jonas s’est immédiatement occupé de son cas, prenant le plus de précautions possibles pour éviter d’empirer la situation à cause de lésions qu’il serait incapable de repérer sans instrument. Quand il s’est réveillé, je suis allé le remercier, et il m’a répondu que c’était normal de se sacrifier pour ceux qui avaient encore quelque chose à perdre. J’ai été très touché par ces mots, comprenant par la même occasion le peu de valeur qu’il accordait à sa propre existence.

Toutefois, lorsque l’agitation est passée, il a fallu s’expliquer. Les créatures à l’extérieur ne montraient plus d’hostilité et ne semblaient avoir envoyé aucun autre intrus entre nos murs. De plus, n’envoyer que deux monstres était étrange, car il était évident qu’ils n’avaient aucune chance de tous nous tuer, aussi féroces soient-ils. Leur objectif était-il donc de semer la discorde entre nous ? Que ce soit le cas ou non, ça n’a pas manqué. Sitôt l’état de Wei bien assuré, Harry, l’homme qui avait voulu s’entretenir avec Franck en seul à seul, nous a dit à tous de rester car il avait d’importantes choses à nous dire.

Selon lui, les récents évènements avaient tous un lien, à savoir les recherches que nous avons effectuées pour soi-disant retrouver la femme aux cheveux noirs. Ses doutes grandissant, il serait allé inspecter lui-même les bâtiments pendant que tout le monde était occupé et aurait découvert la trappe mal refermée dans le bâtiment sud. Vu que nous étions allés inspecter, pourquoi n’avions-nous rien dit au reste du groupe ? Toujours selon lui, c’était probablement parce que nous avions nos propres intérêts à ouvrir nous-mêmes cette trappe, bien qu’il ne saisisse pas lesquels, et la femme nous aurait surpris pendant que nous nous affairions. Il s’est longtemps demandé qui avait pu faire ça, mais après avoir cru pendant un moment pouvoir faire confiance à Franck, il s’est au contraire dit qu’il était le coupable le plus probable, étant donné qu’il était militaire d’une part et qu’on l’avait déjà vu péter les plombs d’autre part, avec les conséquences que ça avait eu.

Ce flot d’accusations insensées nous a frappés tous les quatre en pleine poitrine. Wei a voulu s’énerver, mais sa douleur l’a bien vite rappelé à l’ordre. Je me suis en revanche insurgé, disant que c’était de la folie pure, que si c’était le cas, nous n’aurions eu aucun intérêt à essayer de la sauver pendant l’attaque, que nous avions découvert la trappe telle quelle pendant nos recherches et que nous avions simplement voulu éviter d’avantage d’inquiétudes au sein du groupe. Mais le mal était fait, et certains commençaient à nous regarder d’un œil méfiant. Jonas s’est éloigné de moi en disant que même si c’était délirant, l’histoire d’Harry tenait mieux debout que la mienne, d’autant que mes acolytes n’avaient pas répondu. Je me suis alors tourné vers Franck en attendant un secours, mais en vain.

C’est Wanjiru qui est venue à ma rescousse, en disant qu’aucun d’entre nous n’avait le pouvoir de démontrer fermement sa version des faits, et qu’Harry pouvait tout aussi bien nous accuser pour se couvrir lui-même. Avant qu’il ne réponde, visiblement outré, elle a ajouté qu’il fallait attendre que la femme aux cheveux noirs retrouve la mémoire et si possible l’usage de la parole. Elle seule pourrait nous départager. Nous avons tous porté notre regard sur elle, mais elle fixait le mur d’un air absent. On aurait dit qu’elle n’avait même pas prêté attention à l’attaque qui venait de se produire.

Toute cette mascarade me mettait dans une colère noire, d’autant que j’étais impuissant pour le moment. J’ai voulu interroger Lili du regard, espérant trouver du soutien, mais elle regardait ailleurs, blême. Évidemment. Avec cette dispute, nous avions totalement oublié les deux chiens morts et le corps d’Anna. Nous nous sommes dépêchés de transporter sa dépouille à l’extérieur, non sans que des regards accusateurs soient lancés à ceux qui croyaient l’un ou l’autre, mais dans le silence le plus total. Ça a donc été la deuxième tombe au centre de notre bunker. Les bêtes nous ont regardés nous affairer puis rendre nos derniers hommages. Nous avons ensuite décidé de sortir les cadavres de leurs congénères pour les brûler dans un coin, loin du lieu de vie pour éviter que l’odeur nous parvienne.

Voilà où nous en sommes ce soir. Les deux camps se sont très vite constitués, et un espace vide nous sépare dans la salle de vie. Ceux qui nous font confiance sont malheureusement très peu nombreux, mais je suis soulagé qu’Illyria en fasse partie. J’aurais aimé que Franck s’exprime d’avantage, mais il reste silencieux depuis l’attaque, la mine assombrie. Je me demande ce qui le taraude. Maintenant, en plus de devoir continuer à chercher l’auteur de l’agression, nous allons devoir prouver notre propre innocence, sans pouvoir compter sur la confiance des autres. L’Apocalypse a balayé la surface de la terre, et nous voilà en train de nous déchirer entre nous. Comme si nous avions besoin de ça.

Texte de Magnosa

Envol & Chute

Déchue est maintenant la Déité d'Ébène,
Aux ailes noires souillées d'un insidieux goudron.
Tombée des nuées comme du bouleau tombe la phalène,
Et tentée par une déchirante rédemption.

Happée par les âmes hurlantes, tirée dans l'abyme,
Elle a lâché prise, secouée de larmes pantomimes.
Ont alors retenti les longues plaintes des damnés,
Sanglots impies, ponctuant l'ire d'un azur zébré.

Des cieux, l'Ange entonne un requiem larmoyant,
Les ailes teintes d'un triste auburn, et le coeur saignant,
De la perte du Démon à qui il doit tant.

Reprennent d'un sombre choeur les émissaires de la nuit,
Chantant leur malheur d'un seul, et horrifiant cri,
Face au rappel de rideau de cette tragédie.