L'être personne

Je l'ai rencontré un jour ordinaire, lors de l'une de mes promenades en forêt. J'ai erré entre les arbres, me délectant des brindilles craquant sous mes bottes. Le ciel était bleu au-dessus du dôme de feuillages. Enveloppé dans cet univers paisible, je laissais mes pas me guider jusqu'à déboucher sur une petite clairière bordée d'une rivière. Quel joli paysage. Quelle lumière magique. Je me serais cru dans un conte de fées.

Il était là, recroquevillé sur lui-même. Petite masse nue et tremblante dans l'herbe. La scène était si étrange. Je me suis approché. Au fil de mes pas, mes mauvais yeux se sont mis à distinguer les cheveux blonds, les hématomes violacés sur le corps pâle, puis quand il a levé la tête, ses yeux bleus ont rencontré les miens. Il devait avoir une douzaine d'années environ.

Alors, c'est comme si j’émergeais d'un rêve. Qu'est-ce que cet enfant faisait ici, nu et blessé de surcroît ?

« Bonjour », a-t-il dit.

Je lui ai demandé comment il était arrivé là, si quelqu'un lui avait fait du mal, et surtout, son identité. Une lueur de peur est passée dans son regard. Sa bouche s'est ouverte, il semblait vouloir me répondre mais rien ne sortait. Il a pris une grande inspiration, puis m'a montré la rivière du doigt.

C'était comme si cette rivière était la réponse à mes trois interrogations. Au fond, rien me me semblait plus logique que de croire qu'il était réellement arrivé par la rivière.

Je lui ai tendu la main pour l'aider à se relever, et j'ai remarqué qu'en plus des hématomes, il avait comme de la peinture verte sur le corps, séchée et écaillée, créant ainsi des motifs semblables à des algues. Il ressemblait encore plus à une créature des eaux ainsi. Alors que la raison me soufflait qu'il s'agissait sans doute de pourriture d'une substance quelconque, l'apparition de l'enfant n'en était que plus mystique et poétique à mes yeux.

La raison m'a également poussé à vite l'embarquer dans ma voiture afin de l'amener à la police. Il devait être perdu et sa famille morte d'inquiétude. Je lui ai donné une couverture qui traînait dans le coffre afin qu'il s'enveloppe dedans.

« Bon alors, petit, comment tu t'appelles ? Moi c'est Georges.

- Je suis désolé, je ne souhaite pas être nommé. J'apprécie cependant que vous vous adressiez à moi.

- Tu t'exprimes bien pour un enfant de ton âge ! Bon ok, tu n'es pas obligé de me dire ton nom si tu n'en as pas envie, après tout je suis un inconnu. Je comprends que tu ne me fasses pas confiance. Je peux quand même te demander d'où tu viens ? J'imagine que ta famille te cherche partout.

- Je vous l'ai déjà dit. »

J'essayais de jouer le mec à l'aise pour le mettre en confiance, mais ce gamin m'inquiétait sérieusement, il devait être en état de choc malgré ce que semblait montrer son étonnante sérénité. Vu comme il restait évasif, il était évidemment hors de question de lui demander comment il s'était retrouvé dans cet état, cela l'aurait brusqué à coup sûr.

Il a fini par s'endormir. Je n'ai décidé de le réveiller que quand je me suis arrêté sur le parking du village, le plus proche du commissariat. Ne connaissant toujours pas son identité, je lui ai délicatement tapoté l'épaule.

« Désolé de te réveiller gamin, on est au commissariat. Tu peux leur parler sans crainte, ils vont te ramener chez toi. »

Il a ouvert des yeux tout ronds et a éclaté en sanglots, le souffle court. Il a hurlé qu'il ne parlerait à personne, et qu'il se tuerait à nouveau si on essayait de le forcer. Il avait donc essayé de se suicider ? J'ai tout de suite pensé qu'il devait fuir un foyer violent, ou quelque chose comme ça. Pour qu'il ait si peur d'être ramené chez lui, on avait dû lui faire subir des choses terribles.

Attendri et ne sachant que faire, je lui ai dit que s'il était d'accord, j'allais le ramener chez moi pour la nuit, et qu'il pourrait prendre un bain, manger et s'habiller. À ma grande surprise, il a accepté sans broncher. J'ai conduit jusqu'à ma maison, et l'ai invité à me suivre. Je l'ai fait entrer et lui ai fait couler un bain. Avant de partir cuisiner un bon repas, je lui ai laissé des habits propres sur une chaise. Ils étaient sans doute un peu justes pour lui, mais ce serait toujours mieux que sa tenue d’Adam.

À table, je n'ai pas osé dire un mot, bien qu'une fois habillé et décrassé, il ressemblait déjà plus à un être humain qu'au moment où je l'ai rencontré. Au bout de dix minutes à fixer ses pommes de terre en silence, c'est finalement lui qui a ouvert la bouche.

« Je vous remercie Georges mais je n'en mangerai pas. Je vous prie de ne pas être offensé par mon impolitesse.

- Pas de souci, si tu n'as pas faim, je ne vais pas te forcer, je veux simplement que tu te reposes autant que tu en as besoin.

- Votre maison est très jolie.

- J'imagine que tu ne voudras pas me dire comment est la tienne.

- Si j'en avais une, je serais heureux de vous la décrire, mais posséder mon propre logis réduirait mes chances d'être choisi. »

Pas de connerie cette fois, j'ai préféré ne pas lui demander de plus amples explications, même si ce qu'il me disait était déstabilisant. J'ai vite changé de sujet : le lendemain, c'était Pâques. Il m'a dit qu'il savait que c'était Pâques, et m'a ensuite demandé si j'avais prévu un python au déjeuner pour célébrer cette fête.

Je lui ai expliqué en rigolant, feignant toujours de ne pas trouver tout ceci inquiétant, que je n'avais pas connaissance de cette tradition et ne la suivais donc pas.

Peu après, il est allé se coucher dans la chambre d'enfant, et je n'ai pas tardé à rejoindre la mienne. Dans une autre vie me semblait-il, j'avais eu un fils. Voilà pourquoi je possédais des habits à sa taille et cette pièce, déverrouillée cette nuit après tant d'années. J'avais perdu ma femme bien avant encore, mais j'avais fini par accepter sa disparition, jamais élucidée. La mort de mon fils, par contre, survenue subitement à la suite d'une collision entre son vélo et une voiture roulant trop vite, était toujours aussi douloureuse. Je vivais donc seul avec mon chien, un basset. C'était sans doute la raison qui m'avait poussé à cet acte de charité.

Dès le lendemain, bien sûr, je le ramènerai au commissariat, expliquant qu'il avait sans doute besoin d'être placé en foyer d’accueil au vu des conditions dans lesquelles il semblait vivre. Je ne pouvais cependant nier que d'imaginer cette vie endormie dans la chambre de mon fils, c'était un peu comme s'il m'était rendu pour Pâques.

Je retournais ces pensées dans ma tête, quand j'ai entendu le chien hurler de douleur dans le jardin, là où il dormait la nuit. J'ai enfilé un pantalon en vitesse, me saisissant de mon téléphone, prêt à appeler la police. Ce devait être une intrusion.

J'ai ouvert violemment la porte, pour montrer que je ne me laissais pas intimider. Dans l'obscurité devenue silencieuse, mes yeux peinaient à distinguer quoi que ce soit. Soudain, appuyé à la palissade, je l'ai vu. Le garçon était penché sur le corps de mon chien, et arrachait des morceaux de chair avec ses mains, qu'il portait à sa bouche. Son pyjama était recouvert de sang, il mangeait comme un animal, une bête sauvage. Il ne semblait même pas remarquer ma présence.

Instinctivement, j'ai reculé de quelques pas.

Manœuvre visiblement inefficace, car il a réagi si vite que je n'ai même pas eu le temps de voir qu'il se jetait sur moi. Paniqué, j'ai laissé tomber mon téléphone dans l'herbe. L'enfant était enragé et essayait de me mordre, tandis que je me débattais, essayant de le repousser sans lui faire du mal. Tandis que nous roulions au sol, je trouvais le temps de constater qu'il avait une force phénoménale. Ses yeux auparavant si innocents semblaient briller d'une sinistre malice dans le noir.

Maintenant il essayait aussi de me griffer, et je devais agir vite si je ne voulais pas finir comme ma pauvre bête. Alors, que Dieu me pardonne, je lui ai envoyé un violent coup de pied dans l'estomac. Il a été projeté dans l'herbe, comme au ralenti. Pendant quelques secondes, il n'a pas bougé, les yeux clos.

Puis il s'est mis à marmonner des choses à toute vitesse. Je ne comprenais pas tout, mais il disait, la voix secouée de sanglots, qu'il n'aurait pas dû partir, et qu'à cause de lui, des terribles pénuries en tout genre allaient s’abattre sur eux. Il se tortillait par terre en hurlant, non pas de rage mais plutôt... Comme un caprice.

Je ne sais pas combien de temps cela a duré, peut-être dix minutes ou une heure, j'avais perdu toute notion du temps. D'un coup, il s'est relevé, a escaladé la palissade et est parti, sans un bruit. J'avais beau être un homme plutôt courageux, je n'étais pas complètement fou non plus. Je n'ai pas cherché à le rattraper. J'ai ramassé mon téléphone dans l'herbe, et ai appelé la police.

Ils sont arrivés peu après, et je leur ai tout raconté. Je n'ai pas souhaité porté plainte, cela n'aurait servi à rien et j'avais l'intuition qu'on ne le retrouverait pas. Pour être honnête, je commençais à douter de la nature humaine de mon protégé.

J'ai enterré mon fidèle ami canin, me retrouvant un peu plus seul encore. Les mois ont passé et j'ai fini par oublier cette histoire, ou du moins j'ai réussi à m'en détacher un peu. Pendant longtemps, je me repassais les événements dans ma tête, me demandant comment j'avais pu être assez stupide pour héberger un inconnu chez moi sans rien savoir de lui, peu importe son jeune âge.

Un jour pourtant, j'ai eu droit à la vérité. De l'autre côté de la rivière, se trouvait une communauté vivant recluse et pratiquant des rites assez particuliers, au nom d'un démon marin. Une enquête à leur sujet avait fini par révéler qu'ils étaient coupables de maltraitance envers les enfants élevés là-bas.

Dans les années 80, les fondateurs de cette communauté appelée Pythagore, avaient découvert une étrange substance verdâtre dans la rivière. Ils se l'appliquaient sur le corps et cela leur procurait des hallucinations qu'ils qualifiaient de contact avec le démon de la rivière, où celui-ci leur demandait régulièrement de lui remettre « celui dont le corps serait son ambassade terrestre ».

Rapidement, ils ont décidé d'élever les jeunes enfants dans cette optique-là, afin que l'un d'entre eux puisse être choisi par leur maître. Afin qu'ils soient de bons ambassadeurs dociles du démon, on ne leur donnait pas de nom, et leur empêchait de développer des goûts, un caractère, aucun objet ou vêtement ne leur appartenait. Il leur était défendu de développer leur humanité. Étant peu ou mal nourris et régulièrement battus ou abusés de diverses manières par les adultes, ils mouraient rapidement ou devenaient à leur tour bourreaux des nouvelles générations, attendant qu'un jour, l'un d'entre eux soit choisi. Afin qu'ils ne tentent de pas de se rebeller, on leur faisait également croire que des malédictions en tout genre s'abattraient sur la communauté par leur faute s'ils faisaient un pas de travers.

Là où je l'ai rencontré, dans la petite clairière, j'ai dressé une sépulture au nom que j'ai décidé de lui donner malgré tout.

Texte de Antinotice

Nous ne voulons pas mourir : 8 septembre 2026

La femme aux cheveux noirs s’est réveillée. Quand ses yeux se sont ouverts, elle a fait un genre de couinement et s’est plaquée contre le mur, comme si elle avait peur des gens qui l’entouraient. Elle sortait probablement d’un cauchemar. On a vite remarqué qu’elle avait perdu l’usage de la parole. Elle gémit parfois, mais c’est absolument tout, elle ne s’exprime plus que par des gestes. C’est assez étrange. Probablement personne n’avait pensé qu’une telle chose pourrait arriver. C’est un peu compliqué pour la comprendre, mais on se débrouille. On lui a demandé si elle se souvenait de ce qui s’était passé, si elle savait qui l’avait agressé, mais elle n’a visiblement rien voulu divulguer. Elle a l’air de se souvenir qu’elle a été attaquée, mais de n’avoir aucune idée de qui a pu faire ça. Elle nous regarde tous de la même manière. Avec le même regard vide. Ce qui est étrange, car elle a en même temps l’air d’être effrayée.

Le seul à qui elle a l’air de faire un peu confiance, c’est Jonas. C’est un peu normal, vu que c’est lui qui la soigne. Il ne peut pas lui vouloir du mal s’il fait tout pour qu’elle se rétablisse. Il a examiné sa bouche pour voir s’il trouvait la raison pour laquelle elle avait arrêté de parler, mais, de ce qu’il a pu voir, ce n’est pas un problème dans sa bouche. Soit c’est quelque chose qu’il ne peut pas voir sans instrument, soit c’est un choc post-traumatique. Il aurait tendance à favoriser la seconde solution car, comme je l’ai dit plus haut, elle arrive d’une part toujours à produire quelques sons avec sa bouche, et d’autre part ça expliquerait par la même occasion son apparence étrange, l’absence d’émotion dans ses yeux. Et puis, elle arrive à manger sans problème. S’il y avait des dégâts dans son organisme, ça n’aurait certainement pas été possible sans qu’elle ressente une douleur quelconque. Il n’y a donc plus qu’à espérer que le choc va vite s’estomper.

Quant à Frank, il a réfléchi à ce que je lui ai dit, et il a finalement choisi d’aller voir celui qui le cherchait en laissant Wei caché dans un bâtiment inoccupé, avec une arme pour garder le type en joue pendant la discussion, au cas où ça devait dégénérer. Mais ça ne s’est pas révélé nécessaire. Frank m’a dit qu’il avait simplement voulu le prévenir qu’il nourrissait aussi des soupçons sur un potentiel agresseur et qu’il pensait que c’était un de ceux qui étaient allés enquêter dans les bâtiments inoccupés pour retrouver la femme, car on ne pouvait pas savoir ce qu’on avait fait pendant tout ce temps. Mais comme il fait plus confiance à Frank qu’à Wanjiru, Wei ou moi, il a décidé de lui faire part de ses doutes, pour lui prouver son amitié et essayer de démasquer l’auteur de ce crime affreux. L’ancien militaire m’a avoué que sa démarche lui paraissait très suspecte, car il aurait plutôt eu tendance à nous confronter devant tout le monde, mais il a peur de se laisser prendre par la paranoïa. Il préfère qu’on observe ses mouvements en attendant de voir si on peut lui faire confiance ou non.

Au dehors, le passage des bêtes semble avoir diminué. On ne sait pas si elles se sont cachées ailleurs, mais il semblerait que non. Il ne reste que quelques groupes d’une demi-douzaine de créatures. Elles continuent à nous ignorer la plupart du temps, mais parfois, elles semblent s’intéresser à ce qui se passe dans le camp. Je les ai surprises quelques fois à essayer de se rapprocher du côté du bâtiment où se trouve la femme aux cheveux noirs. C’est peut être une coïncidence, mais il est aussi possible qu’elles sentent le changement d’état qu’elle a subi, qu’elles sentent son affaiblissement. Si c’est le cas, peut être qu’elles vont finir par attaquer de nouveau. Pourtant, les monstres ne font toujours aucun mouvement hostile. C’est à n’y rien comprendre. Mais nous n’avons pas d’autre choix que d’attendre la suite, nous ne savons pas du tout ce qu’elles ont prévu. Leur comportement est difficile à décrypter. Il semble de plus en plus illogique.

Il n’y a rien d’autre à dire pour le moment, je vais faire une pause dans l’écriture. Wanjiru, Frank, Wei et moi devons nous retrouver ce soir pour faire le point. Wanjiru et Wei seront de garde, ce qui facilitera les choses. Même si on peut plus ou moins se voir tous les jours, on aura probablement un certain nombre de choses à se dire. Ce n’est pas souvent qu’on peut se parler en étant sûrs de ne pas être surpris par les autres. Je consignerai certainement le résultat de cette petite réunion secrète ici. En plus d’avec Illyria, ça me met un peu mal de cacher autant de choses à tout le monde. J’ai l’impression de les trahir. Pourtant, je sais qu’on fait ça pour le bien de tous. Nous voulons survivre. Nous voulons que chacun d’entre nous survive. Et nous ferons tout pour y parvenir.

Texte de Magnosa

Apocalypse , chapitre 11 : Mort

"Ne vous étonnez pas de cela ; car l'heure vient où tous ceux qui sont dans les sépulcres entendront sa voix, et en sortiront.  
Ceux qui auront fait le bien ressusciteront pour la vie, mais ceux qui auront fait le mal ressusciteront pour le jugement.  "

Évangile selon Jean, 5:28-29 


Damian, du haut de son cheval pâle, contemplait l'homme qu'il attendait depuis trop longtemps. Cela faisait des lustres qu'il rêvait de ce moment, ce moment où il pourrait enfin accomplir le but ultime de sa vie : endiguer cette épidémie qu'était l'Humanité. Ce sourire qui s'étirait sur ses lèvres ne le quittait plus depuis qu'il avait enfin mis la main sur l'ultime pièce du puzzle, celle qui lui permettrait d'accomplir sa destinée. Destinée dont trouver Edgar marquait le début de l'acte final, mais qui avait commencé à se dessiner dès le Moyen-Âge.

*** 

Damian était né en 1317 à Brême, en Allemagne. Fils d'une famille noble, il avait entamé des études de médecine et, à l’âge de 20 ans, il était parti en France étudier à l'Université de Paris. Mais, sans réel de talent et surtout, sans aucun investissement de sa part, il n'avait jamais réussi à obtenir son doctorat. En effet, Damian était bien trop frivole. Il préférait largement la compagnie des femmes dans les bordels à celle des professeurs dans les salles de classes de l'université. Après cet échec cuisant, il avait tenté de revenir vivre chez ses parents, mais ces derniers, las de voir leur enfant vivre dans la débauche, l'avaient très vite déshérité et mis à la porte.

Sans argent ni profession, et maintenant sans famille pour l'entretenir, le jeune homme avait eu besoin de trouver un moyen de se nourrir et de se loger. C'est alors que lui était venue l'idée d'utiliser le peu de connaissances en médecine qu'il avait retenu de ses cours afin de se faire passer pour un médecin. Son idée en tête, il avait passé quelques mois à voler dans les bourses ou sur les étals afin de se constituer une somme de départ pour pouvoir mettre en place son projet.
Une fois un pécule suffisant réuni et son rôle de médecin endossé, il avait sillonné l'Europe, de Brême à Lisbonne, de Lisbonne à Londres, de Londres à Milan, profitant de la détresse des gens pour leur vendre des produits miracles qui ne fonctionnaient pas ou des soins factices, le tout au prix fort.
De toutes ses arnaques, sa préférée restait de loin celle où il donnait des sucreries empoisonnées aux enfants. Lorsqu'inéluctablement, ils finissaient par tomber malade, Damian se présentait aux parents en leur vendant les mérites d'une potion présentée comme un remède miraculeux, capable de guérir n'importe quelle maladie. En réalité, la mixture contenait un simple antidote au poison qu'il avait lui-même inoculé à leur progéniture, mais les gens, voyant que ce breuvage fonctionnait vraiment, finissaient souvent par le lui acheter au prix fort. Bien entendu, il y avait eu de nombreux cas où l'enfant avait succombé au poison avant que l'antidote lui soit administré, et il arrivait également que les parents n'aient tout simplement pas les moyens de payer la potion miracle.
Mais cela ne donnait aucun cas de conscience à Damian. Ce n'était pas son problème.

Cette vie de charlatan et de criminel lui avait permis de s'enrichir très vite, et de remettre sa vie sur les rails de la débauche qu'il avait été contraint de quitter depuis que ses parents l'avaient mis à la porte. Mais inexorablement, cette vie malhonnête, acquise au prix de multiples vies et par des moyens condamnables, ne pouvait pas durer. Comme l'affirme le dicton : le crime ne paie pas.
Alors qu'il sévissait dans les rues de Marseille lors de son passage en France, utilisant son astuce favorite pour arnaquer les habitants, le médecin factice avait été surpris en train de distribuer ses friandises empoisonnées aux enfants. Il avait aussitôt été jeté au cachot, avant d'être condamné à mort. Il n'avait alors que 30 ans.
À cette époque, le châtiment pour les simples roturiers étaient la pendaison, une mort lente et douloureuse. Damian avait longuement essayé de convaincre ses geôliers que du sang bleu coulait dans ses veines, afin de pouvoir bénéficier d'une mort rapide par décapitation. Mais évidemment, personne ne l'avait cru.
La corde au cou, attendant que son bourreau applique la sentence, il avait repensé à sa vie. Et elle était pleine de regrets.
Pas qu'il regrettât la mort de tous ces enfants empoisonnés par ses soins, ni même qu'il pleurât les dizaines de familles qui avaient été ruinées par sa faute. Non, ce qu'il regrettait, c'était de ne pas avoir commencé plus tôt cette vie de luxe malhonnête, afin de profiter au maximum des délices qu'elle lui avait offerts.
Alors, devant ce sort funeste et implacable, il avait souri. Un sourire résigné, résigné et démoniaque à la fois. Puis, il avait basculé dans le vide et avait fermé les yeux, pensant ne plus jamais les rouvrir.

*** 

Quelque part au-dessus d'une fosse commune de Marseille, une main s'était péniblement extirpée de  terre. Puis avait suivi un corps sale et recouvert de crasse.
Quelques secondes plus tôt, Damian s'était réveillé dans le noir complet, comme s'il sortait d'un mauvais rêve. Paniquant aussitôt, il avait essayé de bouger les bras pour au moins tenter d’appréhender son environnement, sans succès. Il avait alors voulu crier, mais de la terre était entrée dans sa bouche, lui faisant comprendre toute l'horreur de la situation dans laquelle il se trouvait. On l'avait enterré vivant. Mais alors qu'il en prenait peu à peu conscience, une autre question avait surgi dans son esprit. Comment avait-il survécu à la pendaison ? Malheureusement, la réponse avait dû attendre, car le jeune homme commençait déjà à manquer d'air. Il aurait été très bête de survivre à une pendaison pour mourir d'asphyxie quelques temps après.
Damian avait rassemblé toutes ses forces et avait gratté la terre au-dessus de lui comme un beau diable. Finalement, il était parvenu à atteindre la surface, qui était moins lointaine que ce qu'il aurait cru. Dans son malheur, il avait eu la chance d'être l'un des derniers à avoir été jetés dans la fosse. Une fois à l'air libre, il s'était éloigné le plus possible de celle-ci, qui était située en périphérie de la ville, et avait plongé sa tête dans une rivière voisine, afin de nettoyer son visage et remettre de l'ordre dans son esprit. En regardant son reflet dans l'eau, il avait remarqué une grande marque autour de son cou, sans doute celle que lui avait laissée la corde. Retrouvant son calme, il s'était adossé contre un arbre et avait tenté de faire le point sur sa situation.

Par quel miracle pouvait-il être encore vivant ? Il se souvenait encore du bruit qu’avait fait son cou quand il s'était brisé lors de son exécution juste avant qu'il ne perde connaissance, ce bruit qu'il pensait être le dernier qu'il entendrait de sa vie. Il ne pouvait avoir rêvé, il avait encore la marque de ce qui lui était arrivé. Pourtant, là ou celle-ci était située, il ne ressentait aucune douleur. C'était à n'y rien comprendre.
Néanmoins, il était vivant, et c’était ce qui importait le plus. On lui avait donné une nouvelle chance, et cette fois, il ne comptait pas la gâcher. Il avait profité d'être à côté de la rivière pour se laver le corps et les vêtements, puis avait quitté les alentours de la ville, craignant d'être à nouveau arrêté et pendu. Il avait alors voyagé vers l'Italie, à Rome, où il était resté caché quelques temps, à l'abri des regards. Il avait fini par trouver une maison ou vivait une vieille dame, seule, et l'avait assassinée afin de prendre possession des lieux, après avoir mené plusieurs investigations à son sujet, s'assurant qu'elle n'avait plus aucune famille proche qui aurait pu venir la voir. C'était la première fois qu'il tuait ainsi et de manière aussi directe, mais face à tous les infanticides qu'il avait à son actif, la chose paraissait presque bénigne.

Il était resté cloîtré dans cette maison plusieurs semaines durant, ne sortant que la nuit pour voler de quoi manger dans les maisons voisines, comme il l'avait si souvent fait au cours des mois qui avaient suivi sa mise à la rue par ses parents. C'était pendant cette période qu'il avait eu vent d'une épidémie qui ravageait l'Europe depuis quelques mois, et à laquelle on avait donné un nom : la peste. Selon les dires, elle-ci s'était répandue depuis Marseille, peu de temps après qu'il avait quitté la ville. Devant ce dernier détail, Damian avait béni le ciel de lui avoir fait abandonner Marseille avant que l'infection ne l’atteignît.

Malgré tout, la pandémie avait très vite gagné Rome, et avec elle, ses habitants. Dès lors, le jeune homme avait pu voir de plus de plus de personnes recouvertes de taches noires déambuler dans les rues chaque jour, la plupart se sachant sans doute déjà condamnée. Mais peu après, de curieux individus vêtus de noir avaient fait leur apparition en ville, dispensant des soins dans chaque maison portant une croix rouge peinte sur la porte, laquelle indiquait que la bâtisse recelait des personnes atteintes de la maladie. Damian avait alors appris qu'il s'agissait de médecins de peste, payés par le Pape en personne, et dépêchés pour venir en aide aux citoyens.

N'en démordant pas, le jeune homme avait tout de suite vu en ces médecins une nouvelle façon de se faire de l'argent facilement. Se faire passer pour l’un d’entre eux afin d'escroquer les malades en leur promettant une guérison plus rapide s'ils payaient une belle somme serait un jeu d'enfant pour lui. Toute une partie du continent avait déjà commencé à se faire décimer par cette nouvelle maladie, aussi savait-il pertinemment que le peuple était prêt à se raccrocher au moindre lambeau d'espoir sans se poser de questions.
Néanmoins, il restait un problème de taille : la maladie était contagieuse, et Damian n'avait bien entendu aucune envie d'attraper la peste. Mais pour pallier ce problème, il avait deux avantages. Le premier ; il avait fait des études de médecine, et bien que restreintes, ses connaissances en la matière ne se limitaient pas à savoir empoisonner des bonbons. Quant au second ; il avait des idées. Beaucoup d'idées.

Dans la maison qu'il s'était accaparée, l'ancienne occupante avait « laissé » une petite collection de masques, qui ornaient l'étagère centrale de la pièce principale. Damian en avait choisi un possédant un long bec creux, qu'il avait rempli avec un mélange d'herbes aromatiques dont il espérait qu'elles bloqueraient l'air putride expiré par les malades, lui évitant ainsi d'être infecté par ce biais. Il n'avait certes pas été très attentif lors de ses cours de médecine, mais la théorie des miasmes était quelque chose qu'il avait retenu.
Muni de son masque blanc et de son habit noir, il avait alors commencé son affaire, et avait à son tour été frapper à la porte de ces maisons marquées d'une croix rouge. Bien entendu, les soins prodigués par le charlatan étaient purement inutiles, mais très démonstratifs, donnant ainsi l'illusion qu'il s'agissait de vrais soins, dispensés par un authentique médecin.
Avec cette méthode, Damian avait très vite amassé une petite fortune. Contrairement à la plupart des autres médecins de peste, et en dépit du fait que l'usage du masque contenant les herbes aromatiques s'était rapidement démocratisé et n'avait pas sauvé ces derniers de la maladie, le jeune homme n'avait jamais manifesté le moindre symptôme de cette dernière.
Malgré tout, afin de ne pas refaire la même erreur qu'à Marseille, il avait arrêté ses activités avant de se faire prendre. Avec sa nouvelle fortune, il s'était acheté un manoir, vendu pour une bouchée de pain par une famille de nobles décimée par la peste. Il avait alors regardé l'épidémie ravager l'Europe du haut de sa tour d'ivoire, baignant dans l'opulence que lui avait procurée celle-ci.

Finalement, la pandémie s'était arrêtée deux ans plus tard, en 1353. Elle avait emporté la moitié de la population européenne, laissant énormément d'orphelins derrière elle. Pour Damian, ces derniers avaient été du pain béni, qu'il avait aussitôt vu comme une nouvelle façon de s'enrichir. Il en avait ainsi employés beaucoup à travailler sur ses terres, les payant une misère et vendant au prix fort le fruit de leur labeur. Les populations paysannes ayant été les plus touchées par la peste, le prix des matières premières issues des champs s'était en effet envolé dès la fin de l'épidémie..
Pour les jeunes orphelines, il avait inauguré plusieurs bordels, faisant travailler les pauvrettes jour et nuit. Lui-même était très vite devenu un client régulier de ces établissements.
Il avait alors vécu ses plus belles années, dans le luxe et la débauche, comme il l'avait toujours voulu. Mais quelque chose ne tournait pas rond.
Il avait pu voir ses employés grandir pour devenir des adolescents, des adultes, puis des vieillards. Mais lui n'avait jamais changé.
Au bout du compte, il avait été contraint de se rendre à l'évidence.
Il ne vieillissait tout simplement pas.

Après avoir définitivement réalisé de quoi il retournait vraiment, Damian avait évidemment été très heureux, du moins dans un premier temps. Il s'était en effet très vite rendu compte que cela impliquait beaucoup de choses. Il avait commencé à se forger une grande réputation à Rome, et son visage était connu de tous. Combien de temps lui restait-il avant que les citoyens ne se rendent compte qu'il n'avait jamais pris une ride en 30 ans ? Il risquait très fortement d'être brûlé vif, accusé d'avoir conclu pacte avec le diable pour obtenir la jeunesse éternelle.
Dépité, il avait fui le pays comme il l'avait fait pour l'Allemagne et la France il y avait des décennies maintenant, emportant avec lui la majorité de sa fortune.
Il avait ainsi vagabondé à travers l'Europe, vivant de ses arnaques habituelles dans chaque recoin du continent, ne s'éternisant jamais trop longtemps au même endroit, de façon à ce que sa jeunesse éternelle ne soit pas constatée. Du moins, pour ce que vaut l'expression « jamais trop longtemps » au regard d'une vie sur laquelle le temps n'a pas d'emprise

Inéluctablement, comme à Marseille, il avait fini par se faire arrêter. Alors qu'il s'était établi à Amsterdam, aux Pays-Bas, il avait feint de soigner un noble de passage et avait involontairement entraîné sa mort. L'histoire aurait pu s'arrêter là, mais ce que Damian ignorait, c'est qu'il s'agissait du cousin de Johan de Witt, l'actuel Grand-pensionnaire de Hollande. Le faux médecin avait très vite été démasqué par les gardes, et entraîné dans une ruelle sombre où il avait été abattu sans aucune autre forme de procès d'une balle dans la tête, avant d'être jeté dans le canal.
On était en 1663, et Damian avait alors 346 ans.

*** 

Damian avait rouvert les yeux, et constaté que la mort n'avait toujours pas voulu de lui. Cependant, quelque chose différait de la fois précédente : son temps de résurrection. En effet, s'il s'était réveillé sous terre après sa première mort, force avait été de constater qu'il était ici encore transporté vers son lieu d'inhumation. Jubilant intérieurement d'avoir cette fois encore échappé à son jugement, il avait fait semblant d'être mort de façon de ne pas éveiller les soupçons, et s'était éclipsé pendant que le croque-mort empilait les nombreux autres cadavres dans la fosse commune. Après tout, un corps de plus ou de moins n'allait pas faire une grosse différence. Suite à cette seconde résurrection, il n'avait  eu d'autre choix que de fuir la ville, comme lors de son premier retour à la vie.
Il lui fallait cette fois trouver un endroit tranquille et qu'il n'avait jamais visité, pour éviter d'être reconnu. Après avoir pesé le pour et le contre pendant de longues minutes, il avait finalement pris sa décision, et avait embarqué à bord d'un bateau à destination de l'Angleterre. Quelques temps après être arrivé là-bas, il avait appris la nouvelle : peu après son départ, une nouvelle épidémie de peste s'était déclarée à Amsterdam, plongeant la ville dans le chaos.
Cette situation lui avait aussitôt rappelé ce qu'il s'était passé à Marseille, juste après sa première exécution. Un doute l'avait alors assailli. Et si c'était sa mort qui déclenchait ces épidémies ? En toute logique, cela ne pouvait être que de grosses coïncidences, mais il était tout de même en vie alors qu'il aurait dû mourir par deux fois déjà. S'il voulait réellement se fier à sa logique, il allait devoir également expliquer ces résurrections. Enfin, il n'allait sûrement pas mourir une troisième fois simplement pour vérifier si c'était bien sa mort qui provoquait des pandémies.

Suite à son départ du continent, Damian avait passé deux ans en retrait, vivant dans un petit appartement de Winchester. Bien évidemment, le logis avait été volé à une personne âgée, sur le même mode opératoire que celui utilisé à Rome. Renfilant son costume de faux médecin, il avait tenté de reprendre ses arnaques habituelles, mais avait très vite déchanté en constatant que si la médecine moderne avait fait des progrès fulgurants, lui n'avait jamais évolué. Les affaires ne marchaient plus aussi bien qu'autrefois, les gens ne se laissant plus arnaquer aussi facilement qu’à l'époque. Autrement dit, même si cette activité lui permettait de gagner assez d'argent pour vivre décemment, elle ne lui permettait plus de s'enrichir.
Mais heureusement pour lui, sa plus grande alliée avait vite atteint l'Angleterre : La peste. Damian avait renfilé son masque muni d'un grand bec, et s'était à  nouveau fait passer pour un médecin de peste. La pandémie avait été éradiquée un an plus tard, mais cette durée avait suffi au charlatan pour se constituer une petite somme, laquelle lui avait permis de voyager et de s'établir dans les contrées avoisinantes. Il avait ainsi visité l’Écosse, l'Irlande, le Pays de Galles...
Il ne restait jamais trop longtemps au même endroit, comme il avait l'habitude de faire. Mais comme l'argent était inexorablement venu à manquer, il avait fallu trouver un nouveau moyen de remplir ses bourses. Damian s'était donc tourné vers des délits plus violents que de simples arnaques : Le vol, avec, parfois, le recours au meurtre.

Sa carrière de criminel avait alors commencé à évoluer dans le mauvais sens. Lui qui ne tuait qu'occasionnellement, pratiquait désormais le meurtre de façon très régulière. Cette vie de bandit des grands chemins lui avait appris beaucoup de choses, notamment sur l'étendue de sa mystérieuse jeunesse éternelle. Durant ses vols, il avait à de nombreuses reprises récolté des blessures plus ou moins graves, et s'était aperçu que certaines, non contentes de guérir à une vitesse impressionnante, ne lui causaient aucune douleur. Mieux encore, certaines plaies, qui auraient été mortelles à  n'importe quel autre être humain normalement constitué, ne l'étaient plus. En effet, Damian avait un jour reçu une balle en plein cœur alors qu'il avait mal choisi sa victime du jour. Il ne s'en était cependant rendu compte qu'une fois rentré chez lui, devant le miroir, voyant le sang qui tachait sa chemise et le trou écarlate qui perçait sa poitrine. Fort de cette découverte, un sentiment de toute-puissance avait émergé en lui. Une chose en amenant un autre, ce sentiment l'avait poussé à franchir un cap, lui qui n'avait jamais été à l'aise sur l'eau. Ivre de cette sensation, il avait pris un bateau et avait embarqué vers le nouveau monde : L'Amérique.

*** 

La période Far West avait été, de loin, la préférée de Damian. Cigare à la bouche, il parcourait le pays, tuant, violant et pillant selon son bon vouloir. Il n'avait certes pas la réputation d'être la plus fine gâchette de l'Ouest, mais comme il ne craignait plus les balles, cela importait peu.
Il passait son temps à piller des diligences, amassant butin sur butin, mais il y avait quelque chose qu'il appréciait encore plus que ces larcins. Quelque chose qui était devenu une véritable passion chez lui : la chasse aux Indiens. C'était vraiment son activité préférée. Non seulement il pouvait en tuer autant qu'il voulait sans craindre de représailles de qui que ce soit sinon de ses victimes elles-mêmes, mais il était en plus payé et acclamé pour ça !
Habillé de son fidèle chapeau de cow-boy qu'il avait enfilé dès qu'il avait gagné l'Amérique et d'un bandana pour cacher son visage éternellement jeune, il avait parcouru les terres indiennes, causant carnage sur carnage, peu importe le coin de l'Ouest dans lequel il se trouvait. Toutes les tribus le connaissaient, et le craignaient. Qu'ils fussent Sioux, Apaches ou Comanches, Damian ne faisait nulle distinction, et semait la mort partout où il passait. Les Indiens le voyaient comme une sorte de dieu punisseur, mais étant un peuple de combattants, ils n'avaient jamais baissé les bras.

Par une journée ensoleillée, alors qu'il avait pénétré au cœur d'une forêt pour traquer un groupe d'Iroquois, Damian était tombé dans une embuscade et s'était retrouvé face à une véritable coalition, l'attendant de pied ferme au fond du bois. Ce jour-là, quelque chose d'étrange s'était produit. Alors qu'il combattait ces nombreux ennemis, faisant tomber comme des mouches ceux qui l'approchaient de trop près et prenant énormément de coups mortels pour la plupart des humains, il s'était retrouvé à court de munitions. Il avait bien sorti son couteau pour continuer le combat au corps à corps, mais avait vite été désarmé. Les Indiens, qui avaient perdu une bonne partie de leur effectif mais avaient saisi qu'ils ne l'auraient pas en fonçant tête baissée dans le combat, lui tournaient autour et l'attaquaient au moment où il s'y attendait le moins, avant de s'éloigner rapidement, ne lui laissant aucun moyen de répliquer.
Cette situation avait énervé Damian à tel point qu'il ne s'amusait même plus. Il ne souhaitait plus qu'une chose : tous les tuer. Voir leurs cadavres couvrir le sol herbu, et le teindre d'un écarlate funeste. Fou de rage, il avait regardé l'un des Indiens s'éloigner de lui, le narguant après lui avoir tailladé la jambe droite d'un coup de hache. L'homme l'avait dévisagé avec toute la haine du monde, lui souhaitant une mort lente et douloureuse. A peine une demi-seconde après l'apparition de cette pensée, l'Indien en question s'était écroulé, comme frappé par la foudre. Cette situation avait été inédite pour Damian, qui s'était figé un instant, pétri d'incompréhension. Cela avait suffi à l'un de ses ennemis pour l'approcher par derrière et lui porter un violent coup de hache au niveau du cou, lui tranchant net la carotide. Les dernières images qu'il avait vues étaient celles du monde qui tournoyait autour de lui pendant que sa tête tombait au sol, accompagnée par le cri de guerre des Indiens. Il avait alors fermé les yeux, prêt à affronter une nouvelle fois la mort.

*** 

Cette fois-ci, quand Damian avait rouvert les paupières, sa tête était de retour sur ses épaules. Hagard, son premier réflexe avait été de constater que son temps de résurrection semblait à nouveau avoir diminué par rapport à sa dernière mort. Après quelques secondes pendant lesquelles il avait retrouvé ses esprits comme se pouvait, il avait levé la tête, et s'était aperçu que tous les Indiens qui pullulaient dans le bois encore quelques minutes auparavant avaient tous été tués, gisant au pied d'un mystérieux personnage. Levant les yeux vers celui-ci, Damian, avant de jeter au feu cette hypothèse absurde, avait d'abord cru à un croque-mort qui se serait perdu, et pour cause : l'homme était entièrement vêtu de noir. Voyant le ressuscité se relever, le croque-mort qui n'en était sûrement pas un s'était avancé vers lui :

"Eh bien, tu n'es pas très bon dans ton rôle d'immortel. Cela fait la troisième fois que tu meurs. N'est-ce pas ironique ?
- Mais bon sang, qui êtes-vous ? Qu'est-il arrivé à ces satanés Peaux-rouges ?
- Je me suis permis de les tuer, comme tu semblais avoir du mal à le faire. De toute façon, ils seraient morts tôt ou tard, victimes de cette peste que tu sembles maladroitement répandre à ta mort...
- J'étais en train de m'échauffer, c'est tout... Attendez, comment savez-vous que je suis mort trois fois ? Et comment vous savez pour les épidémies de peste ?
- Car je sais tout, voilà tout."

À ces mots, l'étrange personnage avait eu un petit rire et s'était redressé, avant d'ouvrir les bras avec un sourire démoniaque. Deux larges paires d'ailes noires s'étaient alors déployées dans son dos, et ses yeux avaient été traversés d'un rouge flamboyant, un rouge infernal. Cela avait suffi à Damian pour qu'un déclic se fasse dans son esprit. Lorsqu'il avait compris que l'homme vêtu de noir qui lui faisait face n'était autre que Lucifer en personne, il avait basculé en arrière, tombant sur les fesses. Visiblement satisfait de son petit effet, le diable avait replié ses ailes, reprenant sa précédente apparence.

"Voyons, n'aie pas peur de moi. Je ne suis pas ici pour t'emporter avec moi en Enfer. Du moins, pas tant que tu m'es utile. Vois-tu, j'ai de grands projets pour toi.
- De grands projets ? Minute... Cette immortalité, cette jeunesse inaltérable, ce pouvoir de tuer à distance dont j'ai pu voir les prémices tout à l'heure... Ça vient de vous ?"

Lucifer avait eu un rictus et avait soupiré, avant de pointer son doigt vers le ciel.

"Pas vraiment, cela vient de plus haut. Mon père à toujours aimé le mystère...
- C'est donc un don de Dieu... Mais, pourquoi ?
- Cela n'a aucune importance. Ce qui compte, c'est ce que tu vas faire, maintenant. J'ai une mission de la plus haute importance à te confier. Et je compte sur toi pour ne pas me décevoir. Sais-tu ce qui arrive aux gens qui me déçoivent ?"

A ces mots, Lucifer avait claqué des doigts, et une brèche s'était ouverte dans la terre aux pieds de Damian, dévoilant un océan insondable de flammes. Une horde de diablotins hideux en était sortie, et s'était ruée sur les corps des Indiens gisant au sol, s'attelant à récupérer leurs âmes. Ces âmes, arrachées à leur corps, criaient et pleuraient, implorant leur tourmenteur de les laisser partir. Lucifer, indifférent, se contentait de regarder le spectacle en croisant les bras, un petit sourire en coin. Aucune pitié ne leur serait accordée, et Damian le savait : la miséricorde ne franchit pas le seuil de la Géhenne. Les diablotins avaient jeté les âmes hurlantes dans les flammes de l'Enfer comme s'il s'était agi de vulgaires déchets. Le trou s'était alors refermé, disparaissant comme s’il n'avait jamais existé.
Damian s'était retourné vers le Diable, et l'avait considéré avec un étrange mélange de  fascination et de crainte primitive, de celle qui vous ordonne de prendre vos jambes à votre cou quand vous êtes face une chose qui vous dépasse totalement.
Puis, l'homme s'était mis à genoux devant lui.

"Je suis à vos ordres..."

Lucifer avait claqué des mains, satisfait.

"Bien. C'est ce que j'aime entendre. Alors, voici ta mission. Dans quelques années, décennies, peut-être même siècles, un homme important apparaîtra. Il sera l'élément décisif qui scellera la destinée du monde. Je veux que tu trouves cet homme, et que tu lui fasses accomplir son destin.
- Et comment pourrai-je le reconnaître ?
- Vous êtes liés, toi, lui, et deux autres personnes. Quand il sera prêt, tu le trouveras.
- Très bien. Mais...
- Mais quoi ?
- Pourquoi ne pouvez-vous pas le trouver vous-même, comme vous l'avez fait pour moi ?"

A l'entente de cette question, les yeux de Lucifer avaient brillé une seconde, comme si la question l'agaçait. Il s'était assis sur un rocher, avait de nouveau poussé un soupir, et après un silence de quelques secondes, avait fini par répondre.

"Mon père, est, disons... très attaché à la notion de libre arbitre de sa création. Il a formellement interdit à tous les anges et tous les démons d'influencer cet homme. Il sera sûrement étroitement surveillé, je ne pourrai pas l'approcher. C'est pour ça que je fais appel à toi."

Sur ces mots, il s'était levé, et s'était approché de Damian.

"Tu as désormais une mission, et je ne tolérerai aucun échec. Je ne sais pas quand cet homme apparaîtra, mais d'ici là, il faut que tu apprennes à maîtriser tes pouvoirs. De cette manière, tu ne pourras tout bonnement plus mourir, et ce même si tu as la tête coupée comme aujourd'hui. Profites-en aussi pour contrôler ces épidémies que tu déclenches malgré toi à chacune de tes morts...
- Je ferai selon vos ordres. Mais avant que vous ne partiez, j'aimerais vous poser une dernière question.
- Soit."

Damian s'était relevé, avait ramassé son chapeau qui traînait au sol pour le renfiler, et s'était tourné vers Lucifer, une curieuse étincelle dans les yeux.

"Que suis-je ?"

À cette question, Lucifer avait longuement regardé Damian. Un large sourire s'était alors dessiné sur son visage. Le Diable s'était retourné, et avait levé la main, la paume vers le ciel. Les cadavres des Indiens gisant au sol avaient aussitôt commencé à trembler, pris de convulsions, et à se décomposer. Comme aspirés par un vortex, la chair et les os des corps semblaient attirés en un point précis, un noyau pâle, luisant et tournoyant qui avait commencé à se former juste devant Damian. Au bout d'une minute, lorsque des corps des Indiens ne restait plus ni chair ni ossements, le noyau avait achevé sa rotation, et la lumière pâle qu'il pulsait s'était intensifiée. Alors, il s'était progressivement mué en une imposante forme quadrupède, née de toute cette chair et de tous ces os. En quelques secondes s'était formé devant Damian un cheval pâle comme un mort, le scrutant de ses yeux écarlates et pénétrants.
De la fumée s'était alors échappée de l'avant-bras du nouveau Cavalier, révélant un tatouage représentant un crâne humain. Il s'était approché du cheval, et Lucifer avait levé les bras au ciel, criant d'une voix puissante :

"Lève-toi, ô cavalier de l'apocalypse apportant la mort et la peste. Chevauche ton destrier, pâle comme un cadavre, et apporte la pourriture sur cette Terre."

Guidée par ce nouveau credo, la représentation terrestre de la mort était montée sur son funeste destrier, et s'était mise en route vers son destin, galopant en recherche de la clef qui scellerait le futur du monde.

*** 

Après cette rencontre qui avait apporté un début de sens à son existence, Damian n'avait pas perdu de temps et avait mis en pratique les conseils de Lucifer. Il avait perfectionné son pouvoir et appris à le maîtriser aux quatre coins du continent, massacrant tribu indienne sur tribu indienne. Mais très vite, il avait été en manque d'Indiens pour s’entraîner. A lui tout seul, il avait dû exterminer plusieurs tribus, et un partie de celles qui restaient avait été forcée de commencer à vivre parmi les colons, qui avaient fini par flairer le bénéfice et avaient mis en place des exploitations où ils « employaient » ces Peaux-rouges, privant Damian de son gibier favori.

Néanmoins, la Providence lui avait très vite apporté de nouvelles proies, venues par dizaines de milliers depuis l'Afrique. Fort de ce nouvel apport de jouets à casser, Damian avait poursuivi ses massacres et continué son entraînement, mettant un point d'honneur à perfectionner cette capacité dont il avait entrevu la puissance lorsqu'il avait terrassé cet Indien sans le toucher, juste avant sa rencontre avec le Diable. Grâce aux ressources quasiment illimitées que lui avait apportées le Commerce triangulaire, il avait rapidement réussi à maîtriser ce pouvoir, et pouvait maintenant tuer n'importe qui par la simple force de sa volonté.
Malgré tout, cette capacité ne lui permettait de tuer qu'une seule personne à la fois. Aussi, pour pallier cela, il avait travaillé le défaut qu'avait pointé du doigt Lucifer : ces épidémies qui se répandaient inexorablement et maladroitement lorsqu'il mourait, à l'endroit ou il avait été tué. Sa dernière mort en date n'avait d'ailleurs pas dérogé à la règle, le choléra ayant peu après sa résurrection dévasté les tribus indiennes ainsi qu'une bonne partie du nouveau monde.
Désireux de ne plus avoir à décéder pour pouvoir user de cette capacité, Damian avait au fil des années fait évoluer son pouvoir jusqu'à totalement parvenir à en canaliser cet aspect. Il avait ainsi acquis la capacité de lancer localement des épidémies selon son bon vouloir, voire même d'en créer de nouvelles. Il avait d'ailleurs créé un virus dont il était particulièrement fier, car celui-ci, même des centaines d'années plus tard, continuait de faire des ravages partout ou il passait : le VIH.

A mesure que le temps passait et que la maîtrise de ses capacités approchait la perfection, Damian avait découvert d'autres facettes à ce pouvoir. Étant le maître de la mort, il s'était rendu compte que s'il pouvait ôter la vie, il pouvait également la redonner. Enfin, « redonner », était un bien grand mot au regard de l'état dans lequel se relevaient les personnes touchées par ses bénédictions. Des pantins désarticulés et sans âme, agissant selon le bon vouloir de leur maître, à l'image de zombies qui auraient juré allégeance à une puissance supérieure. Le Cavalier pouvait en animer des centaines à la fois, créant une armée de serviteurs cadavériques qui lui servaient d'épée et de bouclier jusqu'à ce que leurs corps pourrissants ne soient plus en état de se mouvoir.
Damian était ainsi devenu la Mort incarnée, en manipulant à loisirs tout ce que cela impliquait.
Cependant, il n'avait pas oublié sa mission. Cela lui avait pris plusieurs siècles d'attente et de recherches, mais il avait enfin fini par trouver l'homme dont il s'était si longtemps langui de la venue.
Et il était enfin temps d'aller à sa rencontre.

Texte de Kamus


Nous ne voulons pas mourir : 7 septembre 2026


Cette journée a été assez éprouvante. Du moins, pour moi. Frank et Wei ont eu besoin de l’aide de Wanjiru, du coup je me suis retrouvé seul pour à la fois couvrir leurs activités et continuer notre surveillance. Cependant, ce n’est pas forcément facile de faire tout ça en même temps pour une unique personne, encore moins lorsqu’il faut ne pas paraître soi-même suspect. En plus, Illyria dormant moins, elle souhaite rester près de moi, et ce n’est pas forcément pratique. Premièrement parce que je dois tout faire pour qu’elle ne se doute de rien alors qu’elle se trouve à mes côtés, deuxièmement parce que j’ai moi-même du mal à ne rien lui dire. Je m’en veux de lui mentir. Et j’aimerais bien pouvoir me confier à quelqu’un.

Mais c’est pour le bien de tous que je me tais. Pour éviter que le fichier sur lequel j’écris ne soit lu par mégarde, j’en ai changé l’emplacement et me suis débrouillé pour qu’il ne soit pas facile à trouver. Je me suis noté le chemin d’accès sur un bout de carton qui trainait par là, j’ai du essayer une bonne demi-douzaine de stylos avant d’en trouver un qui marchait. Et puis si je perds le morceau de carton, ce n’est pas trop grave, vu que je sais comment accéder à mon journal. Mais avoir le chemin d’accès économise beaucoup de temps. J’espère qu’à force de le taper, je finirai par le connaître par cœur.

Ce qui a rendu la journée vraiment harassante, ce sont les gens qui ont commencé à demander après les trois autres personnes au courant pour la trappe. Il a fallu que j’improvise plusieurs fois et que j’envoie tout le monde sur une fausse piste le temps que l’un d’eux se montre, en feignant ne pas vraiment savoir tout en se débrouillant pour envoyer les gens le plus loin possible de là où ils se trouvaient réellement. Il y en a un, en particulier, qui n’arrêtait pas de vouloir parler à Frank en seul à seul, et il insistait bien sur le fait qu’il ne voulait parler qu’à lui seul. Maintenant que j’écris ça, c’est vrai que ça semble un peu suspect. Qu’est-ce que je peux croire, en sachant que quelqu’un parmi nous joue un double-jeu ? N’importe qui a pu agresser la femme que nous avons retrouvée il y a quelques jours.

Mais c’est vraiment difficile de fonder des soupçons sur qui que ce soit. Les seuls vrais fauteurs de trouble ont été tués la semaine dernière. De notre côté, personne n’a modifié son comportement. C’est comme si rien n’avait changé. Bien sûr, le rétrécissement de la communauté a un peu amélioré l’entente entre tout le monde, et beaucoup se posent des questions à propos de notre victime, mais personne ne semble avoir perdu la raison, ni manifester d’hostilité envers elle. Le seul moyen qu’il pourrait y avoir de porter des doutes sur quelqu’un, c’est de réussir à discerner un intérêt particulier pour elle dans les actes et les propos de l’un d’entre nous, mais vu la scène qui s’est produite quand on l’a trouvée, il est normal que tout le monde s’y intéresse, ce qui rend la tâche difficile. Peut-être que ça a été fait exprès, en fait, justement pour ça. Et peut-être que personne n’a perdu la raison, mais qu’au contraire un psychopathe a trouvé refuge parmi nous. Cette pensée me fait froid dans le dos.

Autour de moi, presque tout le monde dort. Il n’y a plus que trois autres personnes d’éveillées, Jonas, qui prend soin de la femme aux cheveux noirs, et deux autres qui essayent de discuter sans faire de bruit pour éviter de déranger nos compagnons. L’un d’eux lance de temps en temps des regards furtifs dans ma direction. Peut-être qu’il veut prendre l’ordinateur. Ou alors, peut être que c’est lui, le psychopathe, et qu’il va profiter du fait que tout le monde soit endormi pour venir me tordre le cou au moment où je m’y attendrai le moins. À moins que ce ne soit celui à qui il est en train de faire des messes-basses ? Ou peut-être qu’ils n’ont rien à voir avec ça, et qu’ils font attention à ce que personne ne les entende parce qu’ils en sont arrivés aux mêmes conclusions que nous et qu’ils essayent de trouver le coupable ? Ces regards, c’étaient peut-être des coups d’œil pour me jauger, pour voir si ce n’est pas moi, l’agresseur ? Décidément, c’est un casse-tête, comme si on avait besoin de ça…

Enfin, pour l’instant, ils restent ensemble à discuter, je pense pouvoir continuer à taper sans soucis. Wanjiru et Wei dorment aussi, mais Frank a son tour de garde avec quelqu’un d’autre. Je lui parlerai de celui qui voulait le voir toute la journée tout à l’heure. Il compte sur moi pour lui faire part du moindre de mes doutes, et vu la situation, je ne compte pas le décevoir. Je n’ai pas envie que la même chose arrive à Lili. Je ne sais pas ce que je serais capable de faire si c’était le cas. Peut être que je pourrais moi-même livrer le coupable en pâture à nos prédateurs, dehors. Ou alors je m’en chargerais moi-même, en le faisant souffrir lentement, là où personne ne nous trouverait… Hum… Je m’égare. Ce genre d’idée pourrait me faire tomber au même point que la personne que nous traquons. Je ne suis pas cette personne. Je ne suis pas un taré.

Le tour de garde de Frank va bientôt prendre fin. C’est moi qui dois y aller après lui, alors je ne dois pas traîner pour lui parler. Quelle ironie, on va monter la garde pour vérifier que nos assaillants ne tentent rien alors que pour l’instant, le principal danger est parmi nous. Si les créatures dehors le savaient, ça les amuserait certainement. Du moins, si ce concept existe chez elles. Leur intelligence ne fait pas d’elles des êtres doués d’émotion. Et j’aimerais autant que ce soit vraiment le cas, parce qu’un prédateur, aussi intelligent soit-il, ne chasse que pour manger, ou pour défendre son territoire. Son mode opératoire peut être terrible, mais au moins, la victime est sûre de voir un terme à ses souffrances.

Si ces bêtes sont douées d’émotions, si elles ne chassent pas seulement pour la nourriture mais aussi pour le plaisir, alors elles pourraient peut-être garder des proies vivantes, ou ne pas les achever. Jusqu’ici, bien qu’elles aient fait preuve d’une cruauté sans nom, elles nous ont toujours achevés, et les cas où elles ont pris leur temps ont été extrêmement rares. Il semble évident qu’elles ne chassent pas uniquement pour la nourriture, vu qu’elles en obtiennent en général plus qu’assez, mais d’un autre côté, notre massacre ne cesse d’accroître leur territoire. Peut être qu’elles nous considèrent simplement comme une espèce pouvant leur faire concurrence et qu’elles nous pensent dangereux pour elles. Ce serait l’explication la plus plausible. Ces bêtes n’existent pas depuis longtemps. Elles ne peuvent pas avoir d’émotions. Quoi qu’il en soit, c’est maintenant mon tour d’aller les surveiller.

Texte de Magnosa

Spotlight : Le korrigan

« Nicolaaaaaaaaas ! », cria Marie. Tu descends tout de suite, espèce de petit garnement ! Tu as encore fait une bêtise ! Tu m’épuises ! On ne peut pas te laisser seul ! ».

Marie était l’épouse de Joseph, un ingénieur, et aussi son associée. Elle s’était arrêté de travailler depuis la naissance de Nicolas et avait envisagé de reprendre le travail quand il avait eu sept ans. Elle était rentrée à l’école, mais la naissance d'Emma et le déménagement il y a six mois l’en avaient, pour le moment, empêchée. Elle était plutôt grande et avait de longs et beaux cheveux blonds qui lui retombaient sur la nuque. Elle était d’habitude douce et patiente mais, en ce moment, Nicolas l’excédait.

« -Nicolaaaaaas ! Tu descends ici et maintenant ! Je ne rigole pas ! ».

Nicolas descendit lentement les escaliers, avec l’impression d’être un condamné à mort s’avançant vers l’échafaud. Il avait hérité de son père sa chevelure acajou qu’il portait très courte, et venait tout juste de fêter son huitième anniversaire. Il était plutôt petit pour son âge, et arborait des yeux noisettes. Il était adorable, du moins jusqu’au déménagement.

« Nicolas, on ne peut pas te laisser seul sans qu’il y ait un problème ! Tu m’épuises ! Tu as vu ce que tu as fait au pauvre chien des voisins ? Tu as trouvé ça drôle, peut-être, de lui attacher un réveil à la queue ? Tu t’es bien amusé à torturer cette pauvre bête ?
-Mais maman, tenta de répondre Nicolas, c’est pas moi, c’est...
-Oui, je sais, c’est le petit lutin, répondit, excédée, Marie. C’est toujours le petit Lutin !
-Mais je te jure, Maman, c’est le petit lutin, c’est le korrigan ! sanglota Nicolas. C’est lui qui fait les bêtises ! C’est pas moi ! C’est le méchant korrigan irlandais !
-Non Nicolas, c’est trop facile. Il y en a marre de faire des bêtises et de dire que ce n’est pas toi, je vais devoir discuter avec ton père de ton attitude, et toi, en attendant, tu vas aller te coucher, il est tard ! ».

Nicolas exécuta docilement l’ordre de sa mère, sachant qu’il ne pourrait rien y faire. Il monta lentement les escaliers et, en se demandant s'il allait trouver le Lutin, il sentait déjà l’angoisse monter. S'il n’était pas là, il y aurait sûrement une bêtise de plus ! Tout était partie de cette poupée représentant un Korrigan irlandais, aux cheveux et à la barbe rougeoyants, tout vêtu de vert jusqu’à son chapeau orné d’un trèfle à quatre feuilles. C’était son père qui la lui avait apportée, l’ayant trouvée au grenier quand ils avaient emménagé il y avait six mois. Nicolas sentit tous ses muscles se tétaniser. Au début, il était juste un jouet, comme son M. Patate ou ses dinosaures en plastique, puis il s’était mis à parler ; et à bouger. Nicolas n’avait pas beaucoup d’amis depuis son déménagement et avoir un copain toujours avec lui, qui l’écoutait et qui jouait quand il voulait, ça le rendait heureux. La poupée avait commencé à lui parler un soir, elle lui avait dit qu’elle s’appelait « Will le Korrigan » et qu’elle voulait être son copain. Elle était toujours gentille et Nicolas occupait avec elle ses longs moments de solitude.

Et puis, Will avait commencé à vouloir s’amuser lui aussi. Il avait commencé à lui demander de faire des « blagues ». Au début, des trucs bêtes mais pas bien méchants : ils mettaient du sel dans les gâteaux, ils dessinaient sur les murs ou renversaient de l’eau par terre. Puis le niveau des « blagues » a augmenté progressivement. Will le Korrigan lui avait dit que ce serait marrant de mettre des pétards dans les poubelles et que ce serait drôle d’accrocher le réveil de Papa et Maman à la queue de Mr. Twinie, le chien des voisins ; et puis que ce serait rigolo de faire tomber Jean, son copain, dans la bouche d’égout ouverte . Mais Nicolas, lui, commençait à ne plus trouver ça drôle, surtout que maintenant, Will commençait à ne plus avoir besoin de lui pour faire des « blagues ». Parfois, la poupée disparaissait de sa chambre et systématiquement, une « blague » arrivait pendant ce laps de temps, et bien sûr, la faute retombait sur Nicolas.  De plus, désormais, il commençait à avoir peur parce que Maman avait parlé avec Papa de l’emmener voir un « ptitchiatre » à cause de ses « problèmes compartemantaux ». Il ne savait pas ce que c’était, mais il ne voulait pas le savoir et il ferait tout ce qu’il faudrait pour que ce ne soit jamais le cas.

La poupée était à sa place, comme d’habitude, arrachant un soupir de soulagement à l'enfant. Le soleil crépusculaire émit un doux reflet par la fenêtre, Nicolas tourna un instant son regard vers l’astre couchant, puis, quand il le reporta sur « Will », celui-ci avait disparu. Nicolas sentit quelque chose effleurer son épaule. Dire qu’il avait eu peur serait un faible mot, il était en fait complètement terrifié. Il se retourna vivement, manquant de choir, quand il vit la poupée sur l’étagère près de la porte. Il sentit comme un coup de vent l’effleurer doucement, comme une main amicale, et d’instinct, il se retourna vers la fenêtre qu’il vit fermée, puis à nouveau vers l’étagère, et ce qu’il vit ne fit qu’accentuer son horreur : la poupée avait encore disparu ! Il tremblait, et la peur s’insinuait encore plus en lui. « Comment la poupée avait-elle pu disparaître ?, se demandait-il. Il la chercha du regard, tournant la tête de tous côtés, quand enfin, il la vit. Elle était maintenant sur son lit. Elle le regardait, comme si elle avait compris que Nicolas en avait marre de ses bêtises. Et elle semblait décidée à en faire une dernière. Nicolas s’approcha doucement du lit, et la saisit. Son contact était répugnant, on aurait dit de la viande qui aurait pourri au soleil, et elle était chaude, comme si elle était... vivante. Nicolas la lâcha avec un hoquet de dégoût, et elle tomba au sol dans un bruit mat.

La poupée se releva et regarda Nicolas avec regard de haine pure. Elle semblait le détester. Puis son visage changea, et reprit une expression de gentillesse feinte tellement peu convaincante qu’elle en était horrible, puis parla d’une voix éthérée :

« Nicolaaaaaaaaaaas ? On fait ta dernière blague ? ».

Les yeux de la poupée luisaient d’un éclat malsain, et, en un instant, elle était devenue menaçante, son ombre semblant s’étirer indéfiniment sous la pâle lueur du soleil couchant. Elle affichait un rictus carnassier qui ne présageait rien de bon... Nicolas la regarda, horrifié, puis il se tourna, cherchant en vain où il pourrait fuir... Malheureusement, lorsqu'il voulut aviser la porte, la poupée se trouvait déjà devant celle-ci, et en barrait le passage. Elle s’avançait lentement, sur ses deux petites jambes, et il semblait émaner d’elle une lueur blafarde, un peu comme celle de la braise qui rougeoie. Nicolas se mit à crier, à appeler sa mère de toutes ses forces, mais la poupée, d’un regard haineux, le fit se taire. Il voulait crier, il aurait dû crier mais il ne le pouvait pas, sa langue semblait collée à son palais et il ne réussissait qu’à émettre un borborygme étouffé. La poupée se rapprochait inexorablement, et Nicolas savait que la dernière blague, ce serait lui qui la subirait... Nicolas reculait au même rythme que la poupée avançait, se cognant dans les meubles et trébuchant sur les jouets qui gisaient au sol. Il savait qu’il ne pourrait pas reculer longtemps comme ça, il arriverait forcément un moment où il se cognerait contre le mur, et là, il ne pourrait plus reculer et alors là... Il préférait ne pas connaître la dernière blague de la poupée. Et ce qu’il craignait se produisit, il se heurta au mur, près de sa fenêtre et de sa petite bibliothèque. Il ne pouvait plus reculer, alors, il saisit un livre au hasard et le lança sur la poupée. Le livre sembla léviter dès qu'il passa trop près de la poupée, puis il tomba à sa gauche. « Will » avait des yeux fous et son sourire, étiré démesurément, ressemblait à un masque de clown.

Le premier livre n’avait rien fait, mais Nicolas saisit une B.D. et la lança, puis il recommença avec un de ses Le Club des Cinq, puis une autre B.D. et une autre, et une autre... Les livres s’arrêtaient tous en l’air près du pantin puis ils retombaient près de lui sans même l’effleurer. La poupée était presque à ses pieds quand Nicolas saisit un dernier livre au hasard et le lança. Ce livre-ci ne lévita pas et ne retomba pas près de la poupée. Au contraire, il l’atteignit en pleine tête avec un étrange rayonnement. Celle-ci se tordit sur elle-même, criant, éructant, sifflant, puis elle commença à s’enflammer, et continua de se tordre sur elle-même et à gémir avec d’horribles mimiques de douleur. Puis, une gigantesque flamme apparut en un instant, et disparut aussi rapidement qu’elle était venue. Nicolas regarda à l’endroit où était la poupée un instant avant, mais il n’en restait rien, pas même des cendres. Par contre, le dernier livre qu’il avait jeté était, lui, en train de se consumer. Néanmoins, Nicolas le reconnut, c’était sa Bible en B.D., qu’on lui avait offerte pour sa communion... Alors que le garçon était en train de se demander comment tout avait pu aller aussi vite, il entendit une voix dans l’escalier près du pas de la porte :

« Nicolaaaaaaaaas ! Mais qu’est-ce que tu fais encore ? Non mais, regarde ! Comment tu as pu mettre ta chambre dans un tel bazar ? Tu n’es qu’un sale gosse ! Non mais franchement !
-Mais Maman, c’est pas moi, c’est..., tenta de dire Nicolas.
- Non ! Tu ne vas pas ENCORE me dire que c’est le korrigan ! Tu es privé de télé et de sortie pendant les trois prochains mois ! Et ne dis rien sinon je double ta peine ! Va dormir ! Et tout de suite ! ».

Nicolas se tournait et se retournait sans réussir à trouver le sommeil, il était heureux que la poupée ne soit plus là même si ça lui faisait un copain en moins, mais bon, elle lui avait fait peur, très peur. Alors qu’il s’apprêtait à enfin rejoindre Morphée, une lumière rouge terne lui arriva dans les yeux. Elle venait de son bureau et on aurait dit les braises d’un feu de cheminée qui s’éteint, une lumière pâle et tremblotante. Il se leva et s’approcha de la lumière, lorsqu'alors, provenant de nulle part et de partout à la fois, il entendit une voix éthérée mais distincte, et horrible, demander :

« Hé Nicolas, on fait ta dernière blague ? ».