Les 1% - Partie 4



Barry pouvait sentir le pus s'échapper de ses orbites. Le liquide visqueux et verdâtre gouttait à une vitesse terriblement lente depuis le coin de sa paupière, glissant sur le côté de son nez, et finissait par rejoindre sa lèvre supérieure en un agglomérat immonde. L'odeur était horrible. Mais il avait l'habitude. C'était toujours le cas.

Il se serait bien essuyé, mais ses bras étaient sanglés au lit. A présent, cela faisait presque trois jours qu'il était dans celui-ci, pourrissant dans ce pyjama élimé qu'il portait depuis un laps de temps équivalent. Les rayures jadis bleues du tissu étaient maintenant effacées par les tâches de fluides corporels.

Barry avait été un homme très actif. Il aimait le VTT et la course à pied. Sa vie avait été faite de jours et de nuits bien remplis. L'approvisionnement financier illimité fourni par ses parents lui permettait de faire absolument tout ce qu'il voulait. Même épouser une strip-teaseuse dont il était tombé fou amoureux.

Mais à présent, il était réduit à cette position, limité aux quelques centimètres de lit sur lesquels il pouvait bouger. De toutes façons, ses muscles étaient désormais si atrophiés qu'il pouvait à peine soulever sa tête. Des escarres recouvraient sa peau flétrie. Chaque jour qu'il avait passé dans ce lit, il avait combattu son ennui du mieux qu'il avait pu. Il avait compté tous les carreaux du plafond plus d'une centaine de fois. Il connaissait par cœur la course du soleil et de la lune. Il dormait autant que possible, mais la douleur le gardait éveillé la plupart du temps.

Monica venait voir comment il allait autant qu'elle le pouvait. C'était une femme timide dans la quarantaine. Elle avait beaucoup de mal à regarder Barry dans les yeux. Elle nettoyait ses plaies avec de l'alcool à frictionner, chuchotant des excuses. Ce n'était pas une infirmière, mais elle s'était habituée au sang. Barry la suppliait souvent d'appeler la police. Il lui aurait offert de l'argent en échange, plus d'argent qu'elle n'en avait jamais rêvé.

Mais elle n'avait jamais accepté son offre. Au fond de lui, Barry comprenait qu'il n'y avait aucune chance qu'elle le fasse. Depuis ces trois jours, il avait à peine vu Jared, son mari. Mais parfois, il pouvait l'entendre dans l'autre pièce. Elle aimait s'asseoir sur les genoux de Jared, riant de façon indécente. Monica ne pleurait plus. Mais Jared si, parfois.

Il étaient tous les deux présents à son mariage, il y a si longtemps. Monica avait travaillé pour lui pendant des années. Mais elle était plus une amie qu'une simple femme de ménage. Barry s'était donc assuré de l'inviter elle, mais aussi son mari et ses enfants. Monica avait semblé beaucoup apprécier l'invitation, même si elle semblait émettre quelques réserves quant à la future femme de Barry.

Mais Monica n'était pas encore venue lui rendre visite aujourd'hui. A en juger par la position du soleil, Barry devina qu'il était à peu près onze heures du matin. Il devait attendre qu'Elle se lève avant que qui que ce soit ne vienne l'aider. Le pus continuait de goutter lentement, et il en tomba un peu sur sa lèvre inférieure. Il avait envie de vomir, mais n'avait plus rien dans le corps.

Soudain, Elle apparut dans l'encadrement de la porte. S'il avait pu bouger, il aurait fait un bond en arrière. Au cours des derniers mois, Elle s'était transformée en quelque chose de terrifiant. Sa voix était devenue étrangement aiguë. Sa poitrine autrefois si généreuse était maintenant complètement plate. Elle se promenait souvent dans la maison en chantonnant, ne portant rien d'autre que des sous-vêtements Disney.

Aujourd'hui, Elle était coiffée de deux tresses qui encadraient son visage. Elle portait un costume de Mickey Mouse qu'elle avait dû trouver dans un magasin de déguisements. La tenue était beaucoup trop petite pour elle, mais elle s'était débrouillée pour rentrer dedans. Elle se débrouillait toujours. Barry resta muet, de peur d'être obligé de sentir le goût de la bile qui recouvrait à présent ses lèvres.

"Barry", railla t-elle de sa voix haut perchée. "Tu veux jouer avec moi ?"

Barry ferma les yeux. Il essaya de se La remémorer le jour de leur mariage. Elle était si belle dans sa robe. Certes, il avait trouvé un peu étrange que ce soit une réplique exacte de la robe de Cendrillon. Mais il l'aimait tellement qu'il était prêt à lui donner tout ce qu'elle voulait. Ils avaient mangé des hot-dogs et des cupcakes pendant la réception. Le DJ passait du Kidz Bop. Les invités n'avaient rien dit de négatif. Ils arboraient juste des sourires forcés. Même ses parents étaient trop nerveux pour critiquer quoi que ce soit.

"Barry! Est-ce que tu m'ignores ?" Sa voix était si forte. C'était douloureux à entendre. Mais Barry refusa d'ouvrir les yeux.

Il essaya de se souvenir d'Elle le jour de leur rencontre, au club de strip-tease. Elle se faisait appeler "Dolly". Elle jouait le rôle d'une petite fille, et ça lui rapportait pas mal d'argent. Les hommes aimaient bien ses joues roses, ses couettes et son énorme poitrine. Mais Barry avait vu au-delà de ça. Il avait vu son regard, beau et innocent. Il avait payé 900$ pour une danse privée. Ils avaient passé tout ce temps à discuter. Elle lui avait expliqué comment ses parents étaient morts dans un horrible accident de voiture et qu'elle avait dû se déshabiller pour vivre depuis lors. Elle avait commencé à danser quand elle avait onze ans. Barry lui avait dit qu'il se sentait seul et qu'il voulait vraiment se poser. Elle s'était assise sur ses genoux comme une enfant. Il pouvait se rappeler précisément de ce qu'elle lui avait dit. "Tu n'es pas comme les autres."

"Barry !"

Il fut arraché à ses souvenirs par une vive douleur qui lui déchira le cou. Il poussa un cri, réalisant qu'Elle venait de lui tailler une profonde entaille dans la gorge. Aussitôt, le pus entra dans sa bouche, et il se mit à crachoter. Elle se tenait au dessus de lui, tenant une paire de ciseaux de sécurité. Du sang avait éclaboussé son visage.

"C'est l'heure de s'amuser, petit frère."  Elle brandit à nouveau les ciseaux, et entreprit de dessiner un quadrillage aux lignes écarlates dans son cou. "Morpion."

Barry essaya de crier, mais le sang se répandait dans sa gorge, et il ne put émettre qu'un gargouillement. L'hémoglobine se répandit sur son torse, teintant sa peau d'un rouge crémeux.

Elle se mit à rire, jusqu'à ce qu'une expression différente traverse son visage. Elle émit un petit "Merde."

Barry sentit qu'il perdait conscience. Il crut l'entendre appeler "Maman et Papa", et entendit Monica et Jared arriver en courant. Il perçut du mouvement. Puis Barry s'évanouit.

...

"Il ne doit pas mourir."

Barry reprit conscience. Il entendit la voix de Rebecca, qui semblait s'exprimer sévèrement. Il y avait des gens près de lui. Il ouvrit son œil valide, mais sa vision était floue. Il ne distingua qu'une vague foule de visages flottant au-dessus de lui.

Puis il réalisa qu'il n'était plus attaché. Une vague de soulagement l'envahit alors. Il essaya de lever le bras droit et, au prix de beaucoup d'efforts, réussit à toucher son visage. Son œil ne lui faisait plus mal. Il aurait même pu rire. Mais les gens autour de lui avaient remarqué qu'il bougeait.

"Est-ce qu'on devrait l'attacher ?" Rebecca n'avait pas l'air inquiète.

"Non. Il n'a quasiment plus de muscles. Il n'atteindrait même pas la porte." La voix était celle d'un homme. Son était calme, comme celui d'un docteur.

Barry cligna des yeux et tenta d'y voir plus clair. La scène devint un peu plus nette. Il était dans une chambre humide, couché sur un dur lit de métal. Rebecca et un homme qu'il ne connaissait pas se tenaient près de lui. Il pouvait vaguement distinguer Monica et Jared un peu plus loin, blottis l'un contre l'autre. Une ampoule nue pendait au-dessus d'eux. Elle se balançait d'un côté à l'autre d'une manière presque menaçante.

Monica tenta d'intervenir, "Peut-être que si on-"

"Maman, la ferme." Rebecca ne la regarda même pas. A la place, un sourire éclaira son visage malsain. "Tu as de la chance qu'il ne soit pas mort. S'il meurt, les patates qui te servent de progéniture meurent aussi." Elle rit cruellement.

"Vous retenez leurs enfants ?" demanda l'homme. Il n'était pas choqué. Pas inquiet. Sa voix était complètement dénuée d'émotions.

"Ils sont dans une usine en Russie. Je les ai envoyés là-bas pour fabriquer des vêtements ou quelque chose comme ça. Je n'ai qu'un mot à dire pour qu'il aient un petit accident." Rebecca ne lâchait pas Barry du regard.

Barry essaya de parler, mais s'en trouva incapable. Il se rendit compte qu'il avait mal au cou. Il descendit sa main et sentit un gros pansement sur sa gorge.

"N'y touchez pas," dit l'homme. "Ça a déjà été assez laborieux à recoudre."

Rebecca eut un rictus. "Le Dr Allshipp est le meilleur. C'est celui qui m'a rendue belle. J'ai décidé de te confier à lui." Elle rit. "Il fait des miracles, tu sais."

Le Dr Allship s'autorisa un sourire. "Vous êtes trop aimable, Becky." ¨Il posa alors une main gantée sur l’œil valide de Barry. "Je vais avoir beaucoup de travail avec vous, jeune homme. Mais on va faire en sorte que vous soyez à nouveau au meilleur de vous-même." Il se tourna vers une silhouette que Barry ne distinguait pas entièrement. "#995, assure-toi que #1477 soit à son aise. Demain, nous lui enlèveront l’œil qui lui reste."

Barry, paniqué, essaya de se relever. Il tenta de bouger, ou de faire n'importe quoi d'autre qui aurait pu le sortir de cette situation. Mais il ne réussit qu'à tomber de la table. Rebecca, qui le regardait avec dédain, eut un petit rire. "Tu n'es qu'un idiot, Barry." Elle se pencha vers lui, moqueuse.

Barry entendit ensuite un grand bruit sourd. Il ouvrit son œil valide, et vit que Rebecca était tombée à côté de lui, visiblement inconsciente. Il essaya de regarder vers le haut, mais ne vit que le reflet du gros objet tenu par le Dr Allship.

"#995," dit-il stoïquement. "Nous allons aussi avoir besoin d'une chambre pour #1478." le Dr Allship se retourna alors pour faire face à Monica et Jared.

"S'il vous plaît..." La voix de Jared tremblait. "Nous ne dirons rien à personne. Nous n'avons jamais rien dit."

Le docteur ne releva même pas les paroles de Jared. "Quant à vous deux, nous n'avons plus besoin de vos services." Barry entendit crier Monica. Deux grandes détonations résonnèrent dans l'air. Puis il y eut deux nouveaux bruits sourds, ceux de corps qui tombent sur un sol en terre.

Traduction d'Undetermined.B

Les 1% - Partie 3



#995 se souvient. Il a une très bonne mémoire. Les médecins diraient qu'il a une mémoire photographique, mais il n'a vu qu'un docteur dans sa vie. Et celui-ci n'est pas intéressé par son intelligence.

#995 se souvient de chaque misérable jour qu'il a vécu.

Ce jour-là, il nettoie tous les bassins du repaire. Il y a vingt-deux bassins appartenant à vingt-deux numéros différents. Chacun doit être vidé, récuré, séché et remis en place. Quinze des numéros devront avoir leurs parties génitales nettoyées. Six d'entre eux sont capables de le faire eux-mêmes. Et l'un d'entre eux n'a pas du tout de parties génitales à nettoyer.

Il n'y a pas beaucoup de bruit dans la tanière. Parfois il y a des cris, mais la plupart du temps, seulement le son de la souffrance. Les oreilles de #995 sont intactes pour pouvoir tout entendre. Il a demandé à Allen de les lui enlever, mais celui-ci a refusé. Il lui a dit qu'il ne pouvait pas réparer le passé.

#995 entre dans la chambre de #1470. Il est alité, comme la plupart d'entre eux au début. Son corps se rétablit après avoir été perfectionné. Il est presque complètement couvert de bandages, à l'exception de son visage. Il a toujours eu un visage parfait. #995 se souvient de la première nuit de #1470 dans le repaire. Il martelait les murs. Il criait et menaçait. C'était un homme grand, avant d'être corrigé par Allen, et il avait fait très peur à tout le monde. Son visage, même rougi par la colère et la peur, était parfait. Ses yeux et ses pommettes étaient parfaitement symétriques. Même lorsqu'il a essayé de se pendre avec les draps, son visage était toujours aussi beau à voir. Cela avait dû être difficile pour Allen de lui couper les joues, le nez et les lèvres. Allen aimait vraiment la perfection.

Mais il aimait encore plus son travail.

#995 glisse le bassin en dessous de #1470. Celui-ci le supplie du regard. Il a l'impression que ses yeux l'implorent de le tuer. Mais évidemment, #995 ne ferait jamais une chose pareille. De plus, tout le monde dans le repaire a exactement la même apparence, au début. Il a fini par s'y habituer.

#995 continue de ramener les bassins dans les chambres, mais s'attarde dans l'une des dernières. C'est #1459. Elle se tient loin de la porte, près du mur. Elle est l'une des seules à avoir le droit de s'habiller. Elle porte une tenue d'infirmière blanche et moulante. Ses cheveux sont longs et blonds, comme leurs cheveux à tous. Elle est pieds nus, mais une paire de talons hauts traîne près d'elle. Elle ne bouge pas. #995 s'approche un peu. C'est toujours passionnant de voir la transformation.

Personne n'aurait deviné qu'il y a un peu moins d'un an, c'était une ermite qui n'ouvrait sa porte qu'aux livreurs. #995 s'en souvient. Elle était entrée en silence, comme si elle avait déjà abandonné. Ça avait dû plaire à Allen. Il aime à prétendre que ses numéros aiment son travail. Il aime à prétendre qu'il rend leurs vies meilleures.

#1459 a dû se rendre soudainement compte de sa présence car elle se tourne pour lui faire face. Un sourire est placardé sur son visage. Son maquillage a été tatoué sur sa peau; laquelle est tellement tirée qu'une simple inclinaison de la tête a l'air douloureuse. "Bonjour, monsieur." Elle sourit toujours. "Le docteur m'a t-il demandée ?"

#995 secoue la tête et regarde le sol. #1459 rit légèrement. "Ce n'est pas grave, monsieur. Je serai prête lorsqu'il le fera." Elle se retourne ensuite et fait à nouveau face au mur. #995 se glisse hors de sa chambre.

Le dernier bassin doit être ramené à #1101. Une odeur horrible s'échappe de sa chambre, bien pire que toutes les autres. C'est la plus ancienne ici, exception faite de #995 lui-même. Tous les autres ont été transformés ou sont morts. Ou les deux.

Mais #1101 est têtue. C'est peut-être la raison pour laquelle Allen a continué de travailler sur elle pendant toutes ces années. Elle avait subi tant d'opérations qu'elle n'avait certainement plus une once de sa peau d'origine. Ses os avaient été brisés tant de fois que son corps craquait à chaque mouvement.

Mais au fil des années, elle avait gardé sa volonté. Allen avait cousu sa bouche à plusieurs reprises car s'il lui donnait ne serait-ce que la plus petite chance de parler, elle le maudirait. Elle n'avait jamais arrêté de se battre. Si elle pouvait bouger ses jambes, elle lui donnerait des coups de pieds. Si elle avait des dents, elle mordrait. Allen l'avait finalement amputée de tous ses membres. Elle n'avait plus de dents. Ni de paupières. Et elle était la seule que #995 ait jamais vue dont les parties génitales avaient été enlevées. Elle n'avait plus pour corps que de la peau lisse sans poils et des trous.

#995 se souvient du premier jour où elle est arrivée. Elle n'était pas comme #1459. Elle avait été enlevée à sa famille au cours de la nuit. Elle venait d'avoir seize ans. A peine plus jeune que #995 lui-même. C'était une fille de ferme rondouillarde qui sentait la terre. Elle portait une jolie chemise de nuit bleue qui lui frôlait les talons. Elle s'était réveillée à peine quelques heures après qu'Allen l'avait ramenée à la tanière. Elle n'avait rien dit les premières minutes, tournant dans sa cellule comme si elle cherchait à s'en échapper. Et cette nuit, sa première nuit, elle avait montré à quel point elle était forte.

"Eh toi," avait-elle appelé. #995 était resté assis dans le couloir, la regardant comme il avait regardé tous les autres numéros. Il avait regardé autour de lui, confus, puis s'était finalement rendu compte que c'était à lui qu'elle parlait.

"C'est toi qui m'a amenée ici ?" Son ton était calme. Contenu. Elle n'allait pas marteler les murs ou éclater en sanglots. Elle étudiait ce qui l'entourait.

#995 avait seulement secoué la tête et détourné le regard.

#1101 avait froncé les sourcils. "Est-ce qu'ils vont me rendre comme toi ?"

Elle devait faire allusion à l'apparence de #995. Il avait l'air moins bien à l'époque, étant donné que les cicatrices peuvent prendre des années pour disparaître. Il était le premier 1% de Allen. Celui-ci avait exclusivement travaillé sur lui pendant huit mois. Il était chirurgien débutant à ce moment-là, un simple novice sous la tutelle de son père. Il avait fait beaucoup d'erreurs sur #995. Et #995 avait senti chacune d'entre elles.

Mais sur le moment, #995 n'avait pas su s'il devait acquiescer ou pas. Il ne pouvait évidemment pas répondre oralement, étant donné que sa langue avait été retirée. Il avait donc juste serré ses bras contre lui. Son agrafe s'était enfoncée un peu dans le tissu cicatriciel qu'était devenu son ventre, mais il n'avait plus de terminaisons nerveuses à cet endroit.

#1101 avait appuyé ses mains contre les barreaux de la porte de sa chambre. "Approche."

#995 était hésitant. Mais il avait avancé un peu vers la porte. Elle avait souri gentiment. Personne n'avait souri comme ça à #995 depuis son enfance.

"Tu as un nom ?"

#995 avait acquiescé. Il s'était retourné pour lui montrer l'arrière de sa nuque. A cet endroit, tatoués à l'encre rouge sombre, se trouvaient les chiffres 9-9-5. Il lui avait fait face à nouveau, s'attendant à une expression de pitié ou de mépris. Mais à la place, il avait vu la même gentillesse.

"Moi aussi j'ai un nom bizarre. C'est Amaryllis. C'est le nom d'une fleur. Mais pour être franche, je n'ai rien d'une fleur. Tu peux m'appeler Mar." Elle avait bougé pour coller ses deux mains aux barreaux. "Tu dois me promettre de ne jamais oublier ça. Tu ne peux pas oublier mon nom. Je parie qu'il vont vouloir me donner un numéro à moi aussi, mais ils ne sont pas réels. Je suis réelle. Et toi aussi. Tu comprends ?"

#995 avait acquiescé lentement. Puis il avait fait quelque chose qui, il le savait, lui aurait valu une punition de la part d'Allen. Il avait posé sa main intacte sur les barreaux et avait touché celles de la captive. Il pouvait sentir sa peau, sa sueur. Il avait senti une connexion pour la première fois depuis que le Dr. Allen Allship II l'avait enlevé à sa mère décédée et l'avait amené au repaire.

Il ne l'avait plus jamais touchée après ça, et elle ne lui avait plus parlé. #995 l'avait vue chaque journée pendant quarante-trois jours, mais aucun d'eux n'avait montré se souvenir de cette première nuit. Mais peu importe combien de temps passait, #1101 avait toujours sa gentillesse en elle. Après toutes ces opérations, elle avait toujours cette gentillesse qui transparaissait à travers ses yeux sans paupières.

Mais ce jour-là, l'odeur est affreuse. Et malheureusement, c'est une odeur que #995 ne connaît que trop bien.

"Elle est morte, n'est-ce pas ?" Allen est derrière #995. Ils se tiennent là, regardant l'intérieur de la pièce ensemble. "#1101 a fini par mourir."

Allen sourit. Il est fier. "C'est une bonne nouvelle, #995. J'en ai un nouveau pour prendre sa chambre."

Traduction d'Undetermined.B

Superprédateur

Les grands requins blancs rôdant sur le rivage de la côte atlantique furent certainement ce qui suscita le plus de crainte. Personne n'avait jamais vu quelque chose de ce genre. Des témoignages avaient rapidement fait surface, des gens ayant aperçu un groupe de deux ou trois douzaines de requins blancs adultes nageant à l’unisson à quelques mètres des plages. Comme de grands robots en cuir blanc et aux yeux sombres nageotant en cercle. Un esprit de ruche totalement différent de tout comportement observé auparavant chez ce superprédateur. Et nous réalisâmes rapidement que ça ne se limitait pas à la côte Est.

Des requins tigres pullulant littéralement dans les eaux côtières du Golfe Persique, des orques qui, par groupes de 300 au maximum, parcouraient les calanques de l'Alaska et du Canada, sans oublier les littoraux entourant Madagascar qui disparurent sous les nageoires de milliers de raies manta (C'était un spectacle qu'il fallait voir sur YouTube, d’ailleurs). Partout dans le monde, nous observions les prédateurs les plus grands et les plus dominants des océans (qui n'avaient pour la plupart pas un comportement grégaire) se regrouper par bancs et se rassembler partout où les gens étaient. Pas une seule attaque ne fut répertoriée.

Ces carnivores marins ne semblaient pas chasser du tout. Ils ne mangeaient pas de poissons, pas de plancton, pas de phoques, rien. Ils étaient concentrés sur une autre tâche. Ce fut quelques semaines plus tard que les biologistes marins remarquèrent pour la première fois des turbulences dans les eaux du Pacifique. Celles-ci étaient en train de bouillir.

Je fus l'un des spécialistes sélectionné pour partir dans les Galápagos et ainsi tenter d'étudier ce phénomène nouveau. Pendant mon séjour, j’eus une conversation avec Björn Wagner, un zoologiste qui avait mené des recherches au Congo avant les événements étranges de ces 3 derniers mois. Je me souviens avoir trouvé étrange qu’un scientifique, qui quelques semaines auparavant seulement, ait documenté sur des gorilles et des chimpanzés aux confins de l’Afrique, soit appelé à l’aide pour cette mission aquatique. D'une voix nerveuse, il m'avait expliqué que cela était dû au fait qu'il avait précédemment observé un comportement similaire à l'actuelle attitude des superprédateurs marins.

Il avait vu des hyènes vivre temporairement en groupes près des rhinocéros, ainsi que des pythons d'Angola se déplacer à plusieurs pour construire des terriers au sein du territoire des blaireaux. Et pendant qu’ils partageaient cet espace, ces différentes espèces animales vivaient dans un havre de paix. Ils ne se chassaient pas, ne se traquaient pas et ne se cachaient pas. Mais en réalité, ils communiquaient. Utilisant des moyens préhistoriques de langage bestial, des créatures de classes et d’ordres totalement différents se mettaient en garde les unes les autres contre une menace commune. "L'ennemi de mon ennemi est mon ami. C'est l'idée." avait ajouté Björn.

En ce moment même, je regarde par-dessus le rail de notre dériveur pour fixer l'abîme bleu et silencieux. L'ombre noire d'un nuage plane dans l'eau au-dessous de moi, tandis que je me demande... Qu'est-ce qui pourrait poser une telle menace aux requins, aux orques, ainsi qu’aux humains?

Traduction de Plane

Thrène en césure pour le Titan Profane

Car tu es né gisant, tu jailliras encore. 
Mais dès que vent souffle, lève-toi création !  
Mets en courroux les dieux, en quittant cette mort,  
Que tu les fasses ployer quand ceux-ci s’inclineront. 

Te voilà qui avance, et la terre de trembler. 
Quand ton nom apparaît, les voici qui reculent !  
Ces héros d’autrefois firent fleurir leurs épées,  
Et rougirent les Achille, tremblèrent les Hercules.

Tu étais né de rien, et te voilà un tout.   
Un grand dieu apathique, mais prends garde aux humains !   
Tu subiras les pierres, et les fous, et les coups,  
Nous te suivrons sans peur car nos cœurs sont les tiens. 

Tu es déjà parti. Vers le prochain village.  
Et leurs corps aussi périront sous ton sceau !   
Leurs membres découpés, formeront ton visage,   
Nous ne serons plus qu’un, fusionnés sous ta peau. 

Texte de Tac


Laura

Laura a les yeux dans le vide. Le regard absent. Elle est fatiguée. Autour d’elle, ses sœurs parlent de rumeurs inquiétantes. On raconte qu’un homme se glisse dans le lit des jeunes femmes à la nuit tombée. Le bruit court qu'elles disparaissent peu après. Certains disent que c'est parce qu'elles ont regardé l'homme. Emportées par la folie à sa vue, elles fuient pour ne jamais être retrouvées. D'autres murmurent que l'homme les emporte dans le noir. Les yeux dans le vide et le regard absent, Laura sait que ses sœurs n’ont pas à s’inquiéter. Elle est là pour elles.

En éteignant la lumière ce soir-là, elle sait qu’il ne va plus tarder à arriver. Il vient à la même heure depuis trois jours. Laura a fermé la porte à clef. La fenêtre aussi. Il n’utilise aucune des deux. Allongée sur le dos, elle attend les premiers craquements de plancher et les pas feutrés, fugaces. Elle ferme les yeux. Elle sent un poids sur son lit, elle ferme les yeux plus fort. L’homme semble glisser sous la couverture. Laura l’appelle l’homme, mais elle sait qu’il n’en est pas un.

Laura ne disparaît pas car elle ne le regarde pas. Elle sait que sa curiosité peut lui être fatale. Elle garde les yeux fermés, mais elle ne dort pas. Elle ne dort plus. A cause de la peur, très certainement, mais aussi à cause du sifflement de la respiration de la chose qui dort à côté d’elle depuis trois jours, chaque nuit. Laura lui avait dit qu’elle l’aimait, qu’elle voulait rester à ses côtés pour toujours. Pas par amour, mais par peur. Très humainement, elle ne veut pas disparaître à son tour. Et si la chose reste avec elle, elle n’ira pas voir ses sœurs.

Mais Laura est fatiguée. Elle lutte contre le sommeil. Ce sommeil fourbe, qui veut lui faire baisser sa garde. Elle sait qu’endormie, elle ne pensera plus à la chose à quelques centimètres d’elle. Elle se tournera, et elle ouvrira les yeux sans y penser. Alors elle verra la chose et disparaîtra, sans bruit.

Laura résiste. Elle serre fort les paupières et bat la mesure avec son pied. Ce mouvement la tient éveillée. Et pourtant, la respiration de la chose, sifflante, agit comme une berceuse. Au départ dérangeante, aujourd’hui enivrante. En elle, Laura ressent de la colère. Pourquoi l’avoir choisie elle ? Pourquoi pas sa plus petite sœur ? Pourquoi pas la plus grande ? Laura se sent coupable. Elle ne devrait pas penser ce genre de choses. Mais pourtant, cette colère est bien là. Elle veut résister, chasser cet intrus qui l’envahit.

Laura espère. Si elle crie assez fort, si ses mots sont assez durs, peut-être alors que la chose partira. Alors elle parle. Des mots de haine, terribles, se déversent de sa bouche comme une rivière d’eau croupie. Elle l’insulte, le renie, l’abjure, crache feu et soufre sur la chose. Le poids sur le lit s’en va. Elle se tait.

Le poids revient. Il est sur elle. Laura, terrifiée, sent les mains de la chose, froides et minces, enserrer son visage. Ses doigts glissent sur sa peau, palpent ses paupières. La respiration sifflante se fait de plus en plus rapide. Des pouces et des index froids agissent de concert pour lui ouvrir les yeux. Laura ne veut pas les ouvrir. La chose grogne à présent. Laura sent ses yeux qui s’ouvrent, forcés par des doigts agiles et glacés. Elle ne veut pas voir. Les muscles de ses paupières sont trop faibles. Ses yeux s'ouvrent. Sifflement. Yeux blancs. Minuscules pupilles noires. Le néant.

Laura a vu.


Texte d'Atepomaros

Et le temps passe

Il est 22h51.
Je cours aussi vite que je le peux, puis je tourne à gauche près de l'arbre. Je suis un peu fatiguée, mais j'ai l'habitude. Ça doit faire environ une semaine que je fais ça chaque nuit. Il est juste derrière moi, mais il est plus rapide, il me rattrapera bientôt. À force, sa hache ne me fait même plus peur.

Il est 22h55.
J'atteins l'entrée de ma maison, il fait nuit noire. Il est tout près mais je comprends que je ne risque rien. Depuis cinq ou six jours, je fais toujours le même rêve, et tout se passe toujours de la même façon. Je sais qu'après être entrée, il me trouvera dans le placard où je me cache, puis il tentera de me tuer mais échouera, car je me réveille toujours quand ma montre affiche 23h00. C'est toujours pareil.

Il est 22h57.
Quelque chose m'intrigue : je suis censée passer par le salon avant de rejoindre ma chambre, mais là, je me dirige directement vers ma chambre. Ce n'était pas prévu, ça va me faire gagner trop de temps. Même si je suis consciente de rêver, je n'arrive pas à contrôler mes mouvements. Que se passera-t-il s'il me trouve trop tôt ? S'il me tue avant 23h00 ?!

Il est 22h58.
J'entends le parquet grincer, il est sûrement déjà entré. Il me reste deux minutes avant d'être sauvée, mais je suis déjà dans ma chambre ! Il a beaucoup trop de temps pour me trouver.

Il est 22h59.
Je suis dans le placard. Je sais que s'il me tue, je vais simplement me réveiller car je ne risque rien dans un rêve. Mais alors, pourquoi suis-je si inquiète ?
Pourquoi je ne me souviens que de mes rêves, et pas de la réalité ? Que s'est-il passé hier, avant que j'aille dormir ?
Soudain, ça me revient. Toute la réalité.
Quand il est 23h dans mon rêve, il est 7h dans la réalité et mon réveil sonne.
Et je me réveille toujours dans le placard.
Je n'ai pas cours le dimanche. Je n'ai pas mis mon réveil. Il ne sera jamais 23h.

Il est 22h60.

Texte d'Antoschka Kartoschka

Nécromantique

En cette année de grâce 1892, je dois avouer que la condition d’érudit est assez précaire. Mon plaisir est à la recherche et la compréhension du monde, écumer les bibliothèques et les colloques d’intellectuels afin de livrer des analyses pertinentes à la société. Malheureusement, mes finances ne sont guère aussi enclines à se satisfaire de la culture. Je dois donc régulièrement m’arranger afin de vivre convenablement. Je travaille ainsi en collaboration avec la société d’Histoire et de Sciences naturelles sur divers cas nécessitant une approche scientifique. Oh, je vais être honnête avec vous, il s’agit d’enquêtes à propos d’événements étranges ou occultes. A notre époque, la mode est au spiritisme et l’exploration de ce qui se trouve au-delà du monde matériel. Toute cette frénésie à la para-psychologie est vraiment exagérée. Au cours de ces trente printemps de carrières, j'ai dû assister à moins d’une dizaine d’événements paranormaux. 

Un matin, je reçus la visite d’un estimé collègue, Sir Clifford. Ce dernier me fit part de son inquiétude vis-à-vis d’un pli qu'avait reçu son frère - un oisif vivant sur les rentes offertes par son défunt père - l’invitant à une soirée. Le problème étant que la réception se situait au sein des îles britanniques, dans un manoir depuis longtemps oublié. Sir Clifford, malgré un réseau tout à fait digne de son rang, n'avait pu déterminer l’origine de la lettre. Logiquement, mon pair craignait une tentative d’enlèvement, mais la réputation locale de hantise du lieu avait attisé sa curiosité. Il me proposa alors d’enquêter contre une substantielle rémunération et la présence d’un garde du corps. J’aurais certes dû décliner l’offre, mais pareil mécénat m’aurait mis à l’abri du besoin pour une longue période.  

Je pris donc la mer depuis un patelin proche de Glasgow, en direction de l’îlot privé où se tenait la supposée festivité, non sans emmener avec moi Wellington, ancien soldat de l’empire, et mon fidèle revolver. Durant la traversée, j’étudiai l’histoire de la demeure. Construite en 1794 par un noble Français en exil, elle était passée de main en main jusqu’en 1842. À cette date, Henri De Rancy, petit-fils dudit expatrié, devint le patriarche de la famille. Dès lors, le destin de la dynastie fut sinistre. Un à un, les membres de la famille moururent ou partirent vers la capitale. En l’espace de deux années, Henri se retrouva seul sur le domaine. Et ce fut au tour des autochtones résidant sur les îles environnantes de disparaître. La maréchaussée saisit donc l’affaire et perquisitionna la résidence de Mr De Rancy, mais ne trouva rien d’autre en son sein qu’une absence de trace de vie humaine. Des fouilles plus minutieuses permirent toutefois d’exhumer le corps de l’hôte. Celui-ci n'était mort  que depuis quelques heures, selon le croque-mort présent sur place. Cependant, les disparitions ne cessèrent pas pour autant, et la police s’en retrouva vite impuissante. Un soir, les locaux décidèrent de détruire les lieux par le feu ; le fait que les spécialistes chargés de rapatrier le corps du défunt ne l’aient pas retrouvé alimenta une psychose collective expliquant ce déchaînement de violence, si impropre à la race anglaise. Quoiqu’il en fût, l’incendie ne régla pas l’affaire, bien que les disparitions se firent plus rares, cantonnées au rythme d'une ou deux par année. La chose dura encore jusqu’à récemment, avec le départ des derniers habitants des villages avoisinants, qui répandirent la légende macabre de cet endroit inique. Ceux-ci expliquaient à qui voulait bien l’entendre les pratiques sataniques et les inclinaisons nécromantiques d'Henri, vivant comme mort..  

Au bout de quelques heures, nous parvînmes à notre destination, et ma surprise fut alors grande. Depuis l’embarcadère, nous pouvions voir un manoir parfaitement restauré et un magnifique jardin, de type français (ce qui dénote toutefois un certain mauvais goût) l’entourant. Tandis que je scrutai s déjà les lieux, à la recherche de la moindre anomalie, nous empruntâmes un chemin pavé en direction du seuil. Je sentis que mon camarade de misère était nerveux. Il gardait constamment la main sur son arme.
« Je le sens mal, monsieur Andrew. Il y a un quelque chose de malsain ici » me confessa-t-il. Je ne lui répondis que par un haussement d’épaules approbateur: inutile d’exacerber sa panique en lui racontant l’histoire des De Rancy. Je frappai sans entrain à la lourde porte d’entrée, pas plus rassuré que mon acolyte. Ce fut alors qu’un quarantenaire plutôt bedonnant m'ouvrit, vêtu d’une redingote et d’un costume. Un bourgeois commerçant des villes, une espèce on ne peut plus désagréable.  

« Bonjour gentleman, c’est un plaisir de vous rencontrer. ». Le nouveau riche tend sa main afin de serrer les nôtres. « Je suis Monsieur Warren Graves, pour vous servir ». Ces gens-là… Toujours à en faire beaucoup trop… Néanmoins, je lui rendis sa politesse.  

« Tout le plaisir est pour moi. Je suis le Docteur Josiah Andrew, mandaté par le Sir Clifford afin d’enquêter sur le domaine Rancy ». Inutile de faire durer le suspense, je comptais déjà interroger les personnes présentes sur les lieux, et une position d’autorité aidait toujours à cette fin.  
« Que se passe-t-il ? ». Mr Graves sembla tout de suite bien gêné.  
« Rien de dangereux, ne craignez rien ».  
Je n’attendis aucune réponse supplémentaire de la part de mon hôte et entrai, le climat des îles britanniques étant rarement clément. L’intérieur de la bâtisse était en parfait état, et je m’attardai quelques minutes sur les murs et les bibelots. Rien ne semblait neuf, comme s’il s’agissait d’une vieille demeure adroitement entretenue. Comme s’il n’y avait jamais eu d’incendie. Étrange. Se pourrait-il que l’histoire ne fut qu’un canular savamment monté ? Pourtant, les archives policières étaient formelles… Étrange, étrange, étrange… L’œuvre d’artisans particulièrement doués, sans que quiconque n’ait eu vent de pareil chantier ? Pas même un homme aussi influent que Clifford ? Une farce faite par ce dernier, dont je serais la caution scientifique ? Peu probable, c’est un homme trop sérieux et suffisamment attaché à la pensée scientifique pour se livrer à ce genre d’enfantillages. Son frère ? Je doute qu’il sache faire ses lacets, alors un exploit tel que celui-ci…  
« Monsieur, Monsieur ». Warren m'avait saisi l’épaule, extirpant mon esprit de ces considérations. Je tournai la tête vers lui, et vis Wellington attrapant le bras du bourgeois, sa seconde main prête à sortir son arme. L’homme sembla surpris et très effrayé. 

« Tout va bien, Harvey », dis-je, tout en tournant mon buste afin de ne plus être en contact physique avec celui que je supposais être notre hôte. L’ex-soldat libéra sa prise. Je me confondis alors en excuses auprès de Mr Graves.  
« Veuillez excuser le zèle de mon escorte ainsi que le vagabondage de mon esprit, Monsieur Graves ».  
« Il n’y a pas de mal ». Il semblait toutefois offensé. « Permettez-moi de vous introduire auprès des autres invités ». Il prit immédiatement la tête du trio le long du couloir éclairé à la bougie.  
« Êtes-vous l’aimable initiateur de cette fête ? ».  
« Seulement le premier arrivé, je n’ai pas encore eu la chance de rencontrer notre mystérieux maître de cérémonie ».
Voilà un point qui était au moins éclairci.   
Le salon était plutôt rustique, du moins, pour un manoir construit par un noble, mais semblait néanmoins très confortable. Une multitude de fauteuils moelleux étaient disposés autour de la table centrale. Une grande cheminée crépitante trônait au fond de la pièce. En comptant Warren et moi-même, il y avait cinq invités. Tous de divers horizons, visiblement. Une femme, plutôt jeune, dont la basse extraction était plus que visible. La robe rapiécée et sale qu'elle portait était un indice plutôt révélateur. Un homme, de large constitution, rentrant à peine dans ce qui semblait être ses habits du dimanche. Ses mains calleuses et son visage abîmé semblaient indiquer son appartenance irlandaise. Et enfin, une Lady, plutôt âgée, se tenait en retrait du groupe. Bien qu’elle fût à coup sûr de la noblesse, le passéisme de son style vestimentaire dénotait avec les habitudes aristocratiques. Une noble de province tentant en vain de suivre les tendances Londoniennes ?  
Mis à part les politesses d’usage, l'accueil fut glacial. Soit j’avais interrompu une fête endiablée, soit - et plus vraisemblablement - personne ne se connaissait. Je m’installais donc, et me serbis un verre de ma fiole personnelle. Je craignais un empoisonnement de la nourriture et des boissons, la thèse d’un guet-apens n’étant pas véritablement écartée. Je me levai alors de mon siège..   
« Je porte un toast, mes chers amis. En l’absence de notre hôte, j’usurpe avec audace sa place ». Quelques rires retenus sifflèrent. « Je vous propose un tour de table afin de nous présenter et d’expliquer nos raisons d’être en ce lieu ». L’assemblée acquiesça de tête, ou au moins par des éructations informant, je pense, de leur approbation.

« Kolton Hopper, m’sieur, paysan de mon état. Rien à dire sur moi, mon père a fui la famine pour s’installer en Ecosse. J’étais tout petit à l’époque, et ma mère n’a pas survécu au voyage. Si je vous dis ça, c’est que c’est en lien avec ma présence ici. Pour la faire courte, en 48, les Irlandais étaient mal vus par le reste du royaume et pas moyen de fuir la disette autrement qu'en se dirigeant vers les colonies. Mon père voulait pas risquer un tel voyage et a cherché à faire autrement. Le prêtre, je me souviens plus de son nom, a réussi à nous mettre en contact avec une famille de nobles catholiques des Highlands qui nous ont aidés et recueillis. Bon, en échange, mon père et moi nous mettions à leur services. Après, c’est pas la mort. Je mange à ma faim, je n’ai pas froid et les terres qu’ils nous prêtent sont bien fertiles. Les trois piécettes que je mets de côté tous les mois enverront les gamins à la capitale pour faire des études. Et donc, le fils du Comte à reçu cette invitation, mais c’est son père qui l’a vue en premier. Il m’a envoyé pour voir de quoi il retournait. » 

« Moi, je suis Myriam Hayeson. Et j’ai simplement répondu à une offre d’emploi qui m’a été envoyée. Rien à dire de plus. »  

« Et vous ne craigniez pas un piège ou des brigands, mademoiselle ? ». Rétorqua presque immédiatement mon garde du corps. 
« Mon choix était simple. D’un côté, je mourais de faim à Londres en sécurité, enfin si on veut. Les faubourgs sont des saletés de coupe-bourses et de gorges. De l'autre, je tentais ma chance, surtout que la lettre contenait une avance pour le voyage. »

Elle m’avait l’air très naïve, même pour une femme. 

« Je suis Adelyn of House. Il serait vulgaire de m’épancher sur mon histoire. Sachez simplement que ma vie et mon cœur sont dévoués à Buckingham, à mon pays et à Dieu. Et la raison de ma présence ici est simple, une invitation d’un pair ne se refuse pas. Bien que je doive avouer que je trouve ses manières plus qu’étranges ». 

Ma théorie se confirmait. 

« J’ai déjà eu l’occasion de me présenter à vous, mais en guise de rappel, je me prénomme Warren Graves. Je suis un négociant d’épices et c’est à cet égard que j’ai été convié. La famille De Rancy aurait une proposition à me faire. »

« Quant à moi. Docteur Josiah Andrew, partisan de l’éclectisme, mais surtout doué en sciences naturelles. Je suis présent sur la demande de Lord Clifford afin d’enquêter sur ces lieux. La raison est grossièrement similaire à celle de Mr. Hopper ». 
C’est alors que je remarquai les yeux de la vieille noble qui s’enflammaient.   
« Vous devez être un homme d’une grande qualité, les Clifford ont toujours su s’entourer de gens compétents. »
« Hum… Certes. ». 
Elle allait être utile, mais profondément agaçante.  
« Je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour vous aider à comprendre les motivations de ces si singuliers De Rancy ».   
« C’est très urbain de votre part ». Je tournai la tête vers le premier invité à ma droite afin de conjurer mon malaise.   

Après ces présentations, la glace se brisa quelque peu. Bien sûr, le mélange de classes ne faisait jamais de miracles, mais les échanges restaient cordiaux. Cependant, je n’appris rien qui aurait pu me servir ou qui serait étrange. Aucune de ces personnes n’avait plus d’informations à me transmettre. Pourtant, il y avait forcément un lien entre le bourgeois, la noble désargentée et la souillonne. Je ne connaissais que trop mal le frère Clifford pour me permettre de l’ajouter à l’exercice. Malheureusement, si ce n’était le besoin, rien ne vint. En effet, Graves confessa ses difficultés financières au bout de quelques verres. C’était peut-être ça, cibler des individus n’ayant pas la possibilité de refuser l’invitation. Enfin, la chose restait vague. Le frère du Duc de Clifford, et ceci était de notoriété publique, était un dandy exubérant à qui l’argent brûlait les doigts. Ce qui était la raison de sa mise sous tutelle par son aîné. Pour lui, la fortune n'était donc pas un problème.  
Enfin, toujours rien de paranormal là-dedans.   

Après quelques temps, je prétextai une nécessité naturelle afin de m’éclipser et de fouiller l’endroit. Le rez-de-chaussée ne contenait rien de plus que les pièces habituelles d’un manoir nobiliaire. Une cuisine, une arrière-cuisine, un vestibule, une salle de repas, un boudoir et autres… Une seule chose me troublait, c'était la couche de poussière omniprésente sur les meubles, les bibelots et le sol. Ce qui signifiait, somme toute, une absence de vie humaine et une certaine antériorité. Cela ne correspondait pas avec mes informations. Et je doutais que des bandits communs aient choisi pareil lieu d’embuscade sans faire de repérage précédent. De plus, comment les bougies avaient-elles pu être allumées dans l’ensemble de la résidence sans que des traces de pas ne soient visibles ? Une entité qui n’était pas de notre monde ? Possible, ou bien une mise en scène particulièrement bien montée. J'aurais presque été honoré de me faire détrousser par pareils génies. Quoiqu’il en fût, je décidai de continuer l’exploration au second étage. Une dizaine de chambres attendant d’être usitées, des placards ne contenant que linges et serviettes. Même les pots de chambre étaient rutilant malgré la poussière. Toujours aucun fait notable. 

Puis, je passai à la bibliothèque privée. Des étagères d’ouvrages particuliers trônaient en évidence, mais ceci n'était rien de notable. Signaler à ses invités que l’on était amateur de Voltaire, Rousseau ou Diderot était une marque de prestige pour ce qui fut la noblesse française.  
En revanche, les quartiers ou bureaux personnels étaient en général bien plus révélateurs. La porte était toutefois fermée. Fichtre. Premier coup d’épaule, second et puis troisième… Je sentais qu’elle cédais. A l'instant où j'enfonçai le battant, du sang se mit à couler le long de l’encadrement. Le doute n’était plus permis, il y avait bien une force mystique à l’œuvre. Couvrant mes mains d’un mouchoir, je tâtai l'hémoglobine, qui coulait continuellement, comme émanant d’une plaie, depuis l’endroit où le bois était endommagé. Cela me fit dire qu’une entité s’était liée à la maison, et qu’elles avaient fait fusionner leurs caractéristiques. Pourtant, je n’avais pas souvenir d’expériences ou de lectures faisant part de tels phénomènes. Une découverte pareil dans les cercles de l’occultisme parfera ma réputation, je ne peux m’en plaindre.  
Si la chose ne souhaitais pas que je pénètre le cabinet, alors je me devais de le faire. Je me relevai, et pénétrai dans l'a pièce par l'embrasure de la porte que je venais d'enfoncer. Un bureau en chêne dominait le centre de la pièce, quelques sièges confortables lui faisant face. L’ensemble des murs était couvert par des bibliothèques lourdes et chargées, excepté une partie, qui exposait un tableau masqué par un voile noir opaque.

Je commençai par inspecter les ouvrages, passant outre tout ce qui ne touchait pas à l’ésotérisme. Oui, il était inutile de chercher d’éventuels grimoires secrets, car les mystères cabalistiques et autres Éleusis étaient gages de bon goût et de bonne compagnie pour tout aristocrate et intellectuel de notre temps. Il en résultait un jeu de dupe dont le but était de cacher ces livres, tout en s’assurant qu’ils soient vus. Fascinant, vraiment. Ah, nous y voilà. Le Pseudomonarchia daemonum, classique. Le Malleus Maleficarum, écrit par un déviant sexuel pour le compte d’une institution incarnant le puritanisme. Dieu avait le sens de l’humour. Le livre des esprits… Puis, une collection toute particulière retint mon attention. Une dizaine de manuscrits, reliés main et non imprimés, se cachaient tout en bas des collections. Tous étaient dédiés à la nécromancie, il semblerait que le dernier des De Rancy habitant sur place fût l’un des pionniers de la discipline. Les premiers tomes de ces carnets de recherches consistaient en une compilation des savoirs connus à ce sujet. Les suivants traitaient de la pratique divinatoire via les entrailles, de l’invocation et de la communication avec les morts. L’ultime carnet, quant à lui, se plongeait dans le soin par vampirisme nécromantique. 

Henri De Rancy avait théorisé l’idée selon laquelle chaque individu disposait d’une âme. Selon lui, elle parviendrait à se fixer dans un corps matériel grâce à l’action préliminaire du Mesmer (il s’agit d’un flux spirituel continu propre à chaque individu, qui assure le lien entre l’âme et le corps) préparant le corps à la greffe de l’âme. Reprenant une partie des théories spirites, il s’en déviait en affirmant que l’âme en est la source, comme un cœur spirituel, et c’est lors de la grossesse que la mère transmet le sien à son enfant. Ce fluide spirituel permettrait l’arrivée d’une âme et donc de la vie, la matière n’étant qu’un réceptacle pour le spirituel. Partant de ce postulat, Henri développa des méthodes afin de l’extraire puis de s’en servir. La première étape fut un succès, mais la seconde le fut moins.  
Les conclusions préliminaires du nécromancien estimaient que l’extraction du Mesmer de ses sujets animaliers était aisée, mais que le refaçonner fut difficile. Lorsque l’âme s’extrayait, l’état de stress intense du cobaye polluait irrémédiablement le fluide, même s’il précisait que ce n’était pas perdu. Ce Mesmer s’écoulait alors, et imprégnait le bois. Le bois étant une matière vivante, il pouvait canaliser le Mesmer et peut-être le purifier. Le sorcier faisait part de ses inquiétudes quant à son état de santé défaillant: en effet, une maladie le rongeait. Il s’était persuadé que son unique chance de guérison résidait dans une transfusion de Mesmer qui lui permettrait de renforcer le sien. Son but était de renforcer l’emprise de son âme sur son corps, permettant ainsi qu’elle guérisse ce véhicule endommagé. Le monde spirituel ne comprendrait pas la mortalité, donc corrigerait ce « défaut » si le déséquilibre esprit/matière était trop largement en faveur du premier. Cependant, l’urgence grandissante de son état le poussa à expérimenter sur des humains, dont le Mesmer était de meilleure facture au vu du degré de complexité de l’âme humaine.  
Le carnet s’arrêtait brutalement après une dizaine de cas humains. La maladie avait fini par avoir raison de lui.

Je fourrai le tout dans mon bagage, avant de me tourner vers le tableau. J’ôtai le voile, faisant apparaître un portrait d’Henri jeune, un homme blond, de forte stature, charismatique. Toutefois, les portraitistes mettaient toujours le client en valeur. En tout cas, c’était l’occasion de vérifier une nouvelle théorie. Je sortis un cran d’arrêt, et commençait à balafrer le pauvre hère. Les murs commencèrent à trembler. L’entité présente avait donc un attachement émotionnel envers l’ancien maître des lieux. Le voile de deuil ne m’avait pas menti. Je reculai alors pour me diriger vers la sortie, mais une bibliothèque me tomba soudainement dessus. 

Ce fut le grincement du plancher sous un bruit de pas qui me sortit du royaume de Morphée, ou peut-être même d’Hadès. Le lourd meuble était encore suspendu au-dessus de ma tête, ma survie tenant uniquement au bureau l’ayant empêché de m’écraser. C’est alors que des pieds nus, livides et décharnés apparurent en dessous du meuble suspendu. Des mains me tirèrent ensuite, et je n'opposai pas de résistance. La chose humanoïde, certainement féminine, qui me tirait par un bras était à peine vivante. Un cadavre ambulant, n’ayant même plus de dents, quelques touffes de cheveux ici et là, des yeux translucides, le visage et l’ensemble du corps si creusés qu’elle semblait s’être réveillée d’un sommeil funéraire centenaire.
Mais soudain, un coup de feu retentit, et l’immondice s’effondra au sol. Je me levai péniblement, et commençai à clamer :
« Harvey, vous êtes le meill... ». Mais ce n'était pas Harvey qui se tenait devant moi. C'était Hayeson, avec l’arme de Wellington en main. « Je doute que mon compagnon vous l’ait offerte de son plein gré, ou vous avez l’éloquence d’un Cicéron ».
« Taisez-vous, votre ami dort. Comme tous les autres. Après votre départ, ils ont tous bu et mangé, et c’était apparemment drogué ». Je lui fis un signe de tête pour qu’elle baisse son arme, ce que Myriam accepta de faire non sans un soupir.  
« Et vous n’avez ni bu, ni mangé, vous ? Pourtant, ça n’a pas l’air d’être le cas tous les jours. »
« Vraiment ? La seule chose qui compte, c’est de savoir ce qui se passe et comment partir ! Il n’y a plus de bateau amarré ! »
« Répondez à mes interrogations et je vous en rendrai l’obligeance ». Elle soupira de nouveau. Quelle outrecuidance. Je doute qu’elle s’en sorte vivante sans moi.   
« Je ne suis pas en recherche d’emploi. On a eu cette invitation par un noble ruiné qui nous l'a échangée contre de l’opium. On s’est dit qu’il devait y avoir pas mal de bibelots de valeurs dans ce genre de soirées. »
« Et vous comptiez vous faire passer pour une noble adorant le style des bas-fonds ? ».   
« Non, me faire recruter en tant que domestique et puis droguer tout le monde. Le larcin parfait ». 
« On vous a devancé, je crois ».   
« Bon, vous m’expliquez maintenant ? »
« Nous avons affaire à un nécromancien souhaitant se servir de notre Mesmer, fluide vital si vous préférez, afin de servir je ne sais quel dessein. Peut-être guérir de sa maladie. Et cette chose que vous venez d'abattre est un serviteur d’outre-tombe. »

 Je sortis le carnet VI qui explicitait le concept, sous les yeux écarquillés de la jeune fille. 

« Pour faire bref, un serviteur d’outre-tombe est un corps humain dont l’âme a été extraite. Le nécromancien ajoute une certaine quantité de son Mesmer en fonction de la corpulence et de la durée d’autonomie souhaitée pour la créature. Ensuite, une âme fidèle préalablement extraite doit être insérée dans le serviteur. Le plus sûr et efficace étant de se servir d’un chien bien éduqué à vous obéir. Cependant, la greffe est instable et l’âme ne produit pas de Mesmer. Le serviteur est donc limité et jouit d’une espérance de vie qui l’est tout autant, bien que l’invoquant puisse réinjecter de son Mesmer pour maintenir en vie l’abomination. Nonobstant, le corps se dégrade tout de même rapidement. Autrement dit, le serviteur est astreint à une existence courte. »
« Vous êtes fêlé. »
« Non, cultivé. Cependant, les gens de votre espèce font rarement la distinction. En ce qui concerne notre échappatoire, il doit arriver 8 h après mon arrivée. Si j’en crois ma montre, il reste 2 h. ».  
« Parfait, allons nous planquer de ces trucs… En attendant que le navire arrive. » 
Elle se tourna. Pour ma part, je ne bronchai pas.   
« En aucun cas. Il y a également une entité liée à cette demeure qui sait constamment où nous sommes. On ne peut pas se cacher. Nous allons riposter. ».  
« Démerdez-vous tout seul. ». 
La malpolie s’en alla sans même attendre de réponse. Je lui emboîtai le pas.   
« Comme vous le désirez. Je vous souhaite bonne chance dans l’éventualité de ma disparition face à des forces qui vous dépassent, sans le concours d’un expert. Sachez qu’à ce moment-là, vous n’aurez besoin que d’une seule balle. ».

J'accélérai afin de la dépasser. Il faut bien travailler ses sorties dramatiques, que diable. 
Un silence de mort était tombé sur l’endroit, seul le grincement de l’escalier rompait la pesanteur du mutisme généralisé. Exceptée bien sûr la pluie battante s’écrasant sur les vitres, qui expliquait en toute logique pourquoi mademoiselle était rentrée dans la demeure. Le choix entre un danger intangible et une pneumonie… Soudainement, les marches tremblèrent brusquement, manquant de nous faire trébucher.  
Constamment sur mes gardes, et évitant de passer à proximité des meubles massifs, je me dirige vers le salon où étaient censés se trouver nos camarades. Je remarquai que Myriam m’emboîtait le pas. Mon discours avait fait son office. Les invités avaient visiblement été déplacés, mais il était simplissime de suivre les traces dans la poussière. Ce que nous nous employâmes aussitôt à faire. Celles-ci menaient à un escalier s’enfonçant profondément dans les entrailles de la bâtisse. 

« Non, là, c’est trop. ». La voleuse tremblotait, je ne pouvais pas l'en blâmer.   

« Bon, prenez votre courage à deux mains ou restez vous faire dévorer en haut ». 
Les serviteurs n'étaient pas anthropophages, ni les nécromanciens d’ailleurs. Mais en rajouter éviterait un long débat que je gagnerai sans l’ombre d’un doute.   
« Vous êtes une sale ordure. ». Rétorqua-t-elle, avant de me suivre tout de même.  
La descente au gré du long colimaçon de pierre fut éprouvante. Les marches étaient irrégulières et tantôt très hautes, tantôt basses. Notre progression fut donc lente, et à mesure que nous nous enfoncions dans l’abîme, des bruits se faisaient entendre, de plus en plus distincts. Des bruits de pieds qui se traînaient, de verres s’entrechoquant. Et finalement, un cri perçant.  
Je me précipitai alors en bas, me doutant quelque peu de l’origine de ce hurlement. Mais l’escalier se mit à trembler, et il n’y avait aucune prise afin de me retenir. Je perdis presque immédiatement l’équilibre avant de chuter. Par réflexe, je parvins à protéger mon visage.  
Je repris connaissance relativement vite grâce à un coup de feu tiré au-dessus de moi. Péniblement, j’ouvris mes yeux, et vis la petite tenant quelque chose en joue, matraquant la gâchette, puis le son d’une charge lourde s’écrasant au sol. Elle se baissa et toucha ma jambe, la douleur était insoutenable.  

« Vous avez la jambe cassée ». Cette constatation résonna comme un anathème à mes oreilles.  

« Aidez-moi à me lever, je vous prie. Nous devons arrêter tout cela avant que ce soit nous qui soyons arrêtés ». Mon aimable assistante m’aida à me relever, et me tendit une épaule en guise de béquille. 
« Je n’ai plus de munitions, malheureusement. Votre homme de main ne disposait que d’un barillet ». Je lui tendis le mien. 
« Je n’en ai que trois. J’oublie toujours de le recharger après utilisation ». Sans que j'obtînt réponse de sa part, elle saisit le barillet, et nous reprîmes notre route à travers l’obscurité.  
Heureusement, cette cave était bien éclairée. En effet, les serviteurs, s’ils disposaient d’une impressionnante résilience, avaient de fortes mauvaises acuités. Au milieu de l’endroit, nous remarquâmes Koton Hopper étendu. La chose devait probablement être en train de le transporter lorsqu’elle nous avait vus. Hayeson m’installa contre un mur, et alla au chevet de l’irlandais. Elle ouvrit une bouteille de bordeaux qui traînait sur un promontoire, et en versa un peu sur le visage de l’endormi tout en lui stimulant un peu violemment le visage. Il finit par se réveiller.  
« Que se passe-t-il, je suis où ? ». Le vieux paysan essaya en vain de se relever avant que la jeune fille ne l’aide.   
« Nos camarades ont été enlevés par des créatures étranges. Voyez ». Elle montra la créature étendue sur la pierre. Le catholique arbora une expression horrifiée. Anticipant sa réaction, je m'adressai à lui :   
« Nous devons arrêter celui à l’origine de cette abomination. Sinon, nous irons grossir les rangs de ces monstres ». J'avais pris le ton le plus péremptoire possible.   
« Seigneur Jésus… Qu’est-ce qui se passe ? ». 
« Je vous l’expliquerai en route, le temps est une denrée précieuse. Dépêchons ».  
Nous dépassâmes la cave à vin pour nous engouffrer dans un passage secret ouvert. Certainement conçu afin de faciliter la circulation des monstres.   
Cela nous mena vers une petite salle disposant d’un âtre dont la fumée était évacuée par un tuyau s’enfonçant dans le plafond. À côté de ce chauffage, se situait un secrétaire désordonné couvert de papiers. Je m’y installai promptement, à la révolte de mes compagnons, devant la nécessité vitale d’obtenir le maximum d’information. 

Je triai rapidement les notes par dates et en excluant les rapports d’expériences. Je cherchai avant tout comment mettre fin à la possession de la maison, et le nombre de serviteurs présents. Mais finalement, je tombai sur mieux: des notes datant de 1844. Peu de temps après la découverte du corps d’Henri par la police, et surtout signées de son nom. Il s’agissait d’un rapport de situation. En effet, il semblerait que le nécromancien n’avait pas péri, mais était simplement dans un état catatonique proche du décès. Les serviteurs l’auraient emmené dans la cave afin de l’abreuver de Mesmer, repoussant ainsi l’échéance fatidique. Ce qui avait énormément étonné De Rancy, car ils n'étaient pas censés pouvoir prendre des initiatives. Pourtant, la chose ne suffit pas à sauver complètement l’homme. Le Mesmer injecté ne soigna pas son corps, mais se contenta d'en ralentir le vieillissement  et la progression de la maladie, au prix de la majeure partie de son énergie. Il ne lui était plus possible de monter l’escalier sans dépenser l’ensemble de ses forces et ne pouvait rester éveillé plus d’une demie heure par apport de Mesmer. Réveils qui n'étaient d’ailleurs pas automatiques, et se faisaient de plus en plus sporadiques.

À ce moment, la poignée de la porte du fond se tourna. Heyeson se précipita pour la bloquer. Des coups ne tardèrent pas à secouer la fermeture métallique. Hopper la rejoignit aussitôt, et m’ordonna de me préparer à me battre: je lui montrai ma jambe fracturée. Il saisit le pistolet de la jeune femme et me le lanca. Je leur demande, cependant, de tenir un peu, car je devais absolument comprendre le fin mot de cette histoire. Ce qui pouvait, de plus, nous aider dans cette lutte. Sous les protestations outragées de ces deux béotiens, je repris donc ma lecture.

Cependant, à chaque phase de conscience, le noble prenait soin d’évaluer la situation et de tenter de la comprendre. Comment les serviteurs étaient-ils renouvelés, comment le Mesmer lui était-il administré ? Au fil des entrées, les réponses venaient. Un homme apporterait de la matière première inconsciente dans le domaine, apparemment payé par les richesses thésaurisés de la salle du coffre. Des serviteurs prendraient ensuite le relais, extrairaient le fluide pour Henri ou créeraient un remplaçant. Mais d’où venait le Mesmer servant à constituer lesdits remplaçants ? La solution à cette énigme vint lorsque Henri avait réussi à en suivre un, en train de s’exécuter. Dans la salle d’expérience, le zombie avait entaillé une immense poutre porteuse d’où s’était écoulé un liquide rouge, du sang. Surpris, il n'avait pas pu en savoir davantage ce jour-là. Le réveil suivant fut consacré à la résolution de ce mystère et l’examen de ce bois.
Puis, ce fut l’épiphanie. La chose était évidente. Ce n’était pas du sang qui s’en écoulait, mais du Mesmer. En effet, la matérialisation d’un concept spirituel était incompréhensible pour le cerveau humain ne pouvant concevoir que le matériel. Alors, l’esprit associait le concept à son équivalent le plus proche de sa réalité. Le Mesmer se transformait en sang, à ses yeux. Le sorcier se maudissait de ne pas l’avoir compris immédiatement, lui qui fut maintes et maintes fois confronté au phénomène. Il en conclut donc que le processus de préservation nécromantique endommageait les capacités cognitives. Quant à savoir comment ce « sang » étaitt produit, la réponse était évidente à ses yeux. Les multiples rejets de Mesmer au cours de ses expériences, au fil des ans, avaient imprégné le bois. Cette accumulation avait atteint une masse critique permettant l’association entre la structure même et une âme issue du monde spirituel. Le moyen de communication entre la demeure devenue vivante et ses mignons se ferait par le biais des rêves. En effet, il était possible de lier partiellement les esprits via le partage du Mesmer, ce qui permettait une communion dans le lieu le plus proche du monde des esprits pour le matériel : le royaume des songes. Il en déduisit cela, car l’entité le visiterait régulièrement. Henri peinait à réellement détailler ces rêves autrement que par les sensations de chaleur, de sécurité ou autre sentiment positif. Il fit part de ses craintes vis-à-vis de l’entité, s’effrayant qu’elle travaille en réalité à abaisser ses défenses afin de prendre possession de son corps ou de son savoir par la manipulation ou via un procédé nécromantique inconnu. Malheureusement, il n’y avait point d’autres entrées à ce journal de recherches.  

Je me retournai vers la situation de mes compagnons d’infortune, qui tenaient à grand-peine le passage fermé. Sous un flot d’insultes, ils me demandèrent si j'étais prêt. Ce à quoi j’acquiesçai, et nous nous préparâmes à accueillir les engeances d’outre-tombes, mais pas sans équiper les deux soldats des tisonniers présents près de l’âtre. Puis, nous ouvrâmes la la porte. Cinq serviteurs se précipitèrent sur nous, tels les chiens que leurs âmes étaient devenues. Je tirai un coup de feu, dans le mille. Dieu merci que mes classes ne soient pas un souvenir oublié. Je préparais le second coup pour celui qui se précipitait sur moi, quand je remarquai le vieil homme aux prises avec une de ces bêtes, mais il prenait légèrement le dessus, pendant que la fille se faisait étrangler et mordre par deux de ces créatures. Je tirai rapidement, abattant un premier assaillant. L’inverse aurait été honteux à cette distance. Je me tirai sur une troisième fois, mais ne parvins qu’à toucher l’épaule de l’étrangleur, pendant que Hayeson perdait peu à peu conscience. C’est alors que Kolton réussit à tuer son adversaire d’un coup de tisonnier bien placé, et se précipita afin d'éliminer les autres de la même façon. Par bonheur, les serviteurs étaient peu vifs, le second mit bien trop de temps à réagir lorsqu’il vit le premier s’effondrer. Après cela, le paysan se mit au chevet de la jeune pouilleuse, le temps qu’elle émerge.
« Nous devons nous presser » leur dis-je.   
« Elle est à peine en état de marcher et nous ne pouvons pas la laisser seule ici ». Me répondit-il, d’un ton choqué. 
« Je vais à peu près bien, réglons ça le plus vite possible ».

La courageuse chapardeuse se leva tant bien que mal, vacillant tout de même une fois sur ses pattes.   
Puis nous traversâmes l’ouverture, et nous retrouvâmes dans un grand laboratoire. Des Erlenmeyers, des béchers et autres éprouvettes étaient disposés sur les différents plans de travail. La plupart contenaient un liquide rouge ou transparent. Au centre de la pièce était disposée une table d’opération avec un nécessaire de chirurgie, mais pas d'équipement de pointe. L’équipement datait certainement de la prétendue mort du propriétaire des lieux. Sur la table, Warren Graves était allongé, percé de part en part par des tuyaux s’enfonçant tantôt dans ses veines, tantôt ses muscles sans réelle logique médicale matérialiste, mais suivant le protocole nécromantique de Henri De Rancy dans le but d’extraire le Mesmer. Au fond de la pièce, il y avait une porte d’acier dont l’interstice laissait entrer de la lumière naturelle. Une sortie vers l’extérieur.
Le pauvre Graves était plus proche de la mort que de la vie, ce qui n’empêcha pas le vieil Irlandais d’aller s'enquérir de son état. À côté de la table, dans un chariot de bois, gisait Lady Of House, qui avait probablement nourri le maître de ce cirque macabre. Néanmoins, il y avait une bonne nouvelle, puisque Harvey était vivant. Saucissonné dans un coin, mais vivant. Hayeson se dépêcha de le libérer, sentant la nécessité d’avoir un renfort supplémentaire en cas de retour des serviteurs. Je doutais qu’elle fût en mesure de se défendre à nouveau. 

Une fois mon garde du corps éveillé et la situation clarifiée, je lui demandai de me soutenir. Il accéda à ma requête d'un mouvement de tête, puis je me tournai vers ma jeune acolyte.
« Vous voyez cette poutre aux multiples traces, comme des cicatrices, Mrs. Hayeson ? ».   

Le terme cicatrice convenait parfaitement, ce bois était très étrange, comme si le Mesmer lui avait octroyé les propriétés régénératrices d’une membrane de chair. Ce qui expliquait certainement l’état de presque parfaite conservation de la bâtisse.  
« Oui ». 
« Et bien détruisez-la ». 
« Non, si vous demandez ça, c’est que c’est le plus dangereux et donc vous ou votre garde allez le faire »; dit-elle, d'un ton renfrogné. 

« Détrompez-vous. Il s’agit de la source du Mesmer de la maison, l’organe sylvestre à l’origine de l’âme du lieu. Le cerveau si vous préférez. Le détruire reviendrait à lobotomiser l’entité ». 
« Et donc, c’est bien le plus dangereux ! Je ne sais pas si vous vous foutez de moi ou me prenez pour la dernière des connes ? »
J'indiquai le fond de la pièce, où une silhouette était couchée dans un lit.
« Non, car cet homme, allongé sur le lit, compte bien plus pour la maison que sa propre existence. Et c’est de lui dont nous allons nous occuper. Néanmoins, échangeons si vous le désirez ». À vrai dire, je ne'aurais su dire si je venais de mentir. En tout cas, je ne l’avais pas convaincue, mais cessa au moins de discuter, et s’exécuta en soupirant, se saisissant d'un bidon de pétrole usité pour recharger les lampes du laboratoire. Quant à nous, nous nous dirigeâmes vers le presque macchabée endormi.
Sous nos pas, l’ensemble de la structure se mit à trembler, les murs grincèrent, de la poussière tomba du plafond. Le tremblement allait crescendo à mesure que nous nous approchions du nécromancien, jusqu'à finir par devenir un véritable vacarme.   
« Monsieur, tout l’endroit va s’effondrer ! ». Mon soutien commençait à s’affoler. 

« J’en doute, mon cher, j’en doute. Un effondrement reviendrait à tuer son ami, ce qu’elle ne souhaite pas ». Je l’espérait, bon dieu, je l’espérait. 
« Vous êtes sûr de vous ? »
« Parfaitement ». Et ce bruit qui s’amplifiait, ces murs qui se craquellent… 

Nous finîmes par arriver près du Noble. Il ressemblait plus à une goule qu’à un homme. Son apparence était cadavérique, sa chair était pourrie, ses ongles et ses dents noircis. Ce corps aurait été identique à celui d’un serviteur si son visage n’était pas si paisible. Comme si l’esprit était déjà dans un monde meilleur.  
Je me tournai vers Miss Hayeson qui achevait d’asperger le cœur de la demeure, non sans une expression de doute profond. En tout cas, j’avais visiblement raison, car toute la pierre du sol se fracturait excepté autour du lit, bien que les fissures ne dépassèrent pas les quelques centimètres. Puis,  sur un mouvement d'allumette de ma jeune acolyte, le bois se mit à brûler, et les tremblements s’arrêtèrent presque immédiatement. Sauf à un endroit. La parcelle du sol soutenant une table basse sur laquelle fleurit une rose rouge. La fleur tombe sous l'impulsion des coups, caressant délicatement le visage de l’homme avant qu’un silence de mort ne retombe.  

Il était en tant d’en finir. Je me saisis de l’oreiller, et demandai à Harvey de mettre fin à ce triste conte. 


En sortant de ce domaine malfaisant, Harvey m’interroge. 

« C’est donc la maison qui est responsable des enlèvements, de tout le bordel ? ».  
« On peut dire ça. Bien que Mr. De Rancy en soit l’originel instigateur».   
« Comment une maison peut-elle enlever des gens ou envoyer des lettres ? »
« Et bien, par le biais des serviteurs. Ces choses, qui vous ont enlevées, sont des êtres très primaires et d’une obéissance aveugle si créés avec les bonnes âmes, canines en général. La demeure est parvenue à se substituer en tant que maître des serviteurs de De Rancy lors de sa dégénérescence. Par l’intermédiaire de leurs rêves, l’endroit transmettait ses ordres et ses consignes. Que ce soit l’envoi de lettres postées depuis une autre île, la création d’autres engeances, le paiement de mercenaires pour les enlèvements ou bien nourrir Henri... ».  

« D’ailleurs pourquoi le garder en vie ? S’il mourait, la maison disparaissait ou quelque chose comme ça ? »
« Non, l’amour mon cher. Simplement l’amour ». 

Texte de Wasite