Le père Cooke, chapitre 2 : Pourquoi tomber amoureux ?

« S'il te plaît, laisse-moi sortir, m’a supplié mon fils David, je jure de bien me comporter !

– Tu sais que je ne peux pas faire ça, David... »

Je me tenais appuyée contre le mur de la salle de bain dans laquelle j'avais enfermé mon fils de 16 ans, la seule pièce sans fenêtres de la maison.

« LAISSE... MOI... SORTIR ! » a-t-il crié tout en prenant soin de ponctuer chaque mot par un violent coup de pied au bas de la porte et en secouant violemment la poignée, tentant d’ouvrir.

J'ai sursauté à cause de cette soudaine manifestation de violence. Ses accès de rage étaient devenus monnaie courante ces dernières semaines, mais ils me faisaient toujours peur. Je me répétais que ce n’était plus mon David tout en serrant la croix en or qui pendait autour de mon cou.

« Je suis désolé, maman. Je ne voulais pas t’effrayer, » a-t-il confié. Cette façon qu’il avait de lire mes émotions si facilement même quand il ne pouvait pas me voir paraissait étrange. 

« Je vais mieux maintenant. » 

Je savais qu'il valait mieux ne pas le croire. Il essayait juste de me bercer dans un faux sentiment de sécurité uniquement pour que je le laisse sortir.

Quelqu’un a sonné à la porte. « Enfin, » ai-je pensé en me hâtant vers la porte d’entrée.

« C’est qui ? a crié David à travers le couloir, est-ce que c’est Veronica ? Si c'est elle tu dois me laisser sortir, » a-t-il insisté en secouant la poignée frénétiquement, essayant en vain d'ouvrir la porte.

« Bonjour Mme Knowles. » 

Le prêtre debout sur mon porche m'a saluée après que j'ai ouvert la porte. L'homme qui était à côté de lui a simplement souri.

« Père Cooke, merci beaucoup d'être venu. Entrez, je vous prie, » les ai-je invités en tenant la porte grande ouverte pour que les deux hommes puissent entrer dans ma maison.

« J'aimerais vous présenter mon associé, M. Alexander, » a dit le Père Cooke en montrant le grand homme qui se tenait à côté de lui. J’ai supposé qu'il devait être une sorte de prêtre vu la façon dont il était habillé, mais j'ai trouvé étrange qu'il ne porte pas de blanc.

« Il est spécialisé dans la gestion des situations spéciales comme la vôtre, m’a-t-il expliqué lorsqu'il a remarqué la façon dont je l’avais regardé.

– C'est un plaisir de vous rencontrer, Mme Knowles, » a déclaré ce M. Alexander en tendant sa main libre. Son autre main tenait une petite sacoche en cuir serrée contre lui.

– Dis-leur de partir, maman ! a hurlé David, ils n'ont rien à faire ici !

– Je ne savais pas où le mettre… » ai-je dit, gênée. Je voulais m’éclipser, de peur qu'ils pensent que j'étais une mère horrible.

« Nous comprenons parfaitement. J'espère qu'il n'aura pas à rester là-dedans plus longtemps, a déclaré le Père Cooke.

– Nous pouvons aller parler dans la cuisine, » ai-je dit en commençant à les guider à travers la maison.

« Est-ce que je peux vous offrir quelque chose à boire ? ai-je demandé après qu'ils se sont assis autour de ma petite table.

– Rien pour moi, a répondu le Père Cooke.

– Du café, si cela ne vous dérange pas, » m’a demandé M. Alexander après avoir posé son sac sur la table.

Je préparais tranquillement le café pendant qu'ils attendaient patiemment que je prenne place. Ils avaient l'air un peu anxieux. Je savais qu'il était important qu'ils aient commencé le plus tôt possible, mais admettre que son fils a besoin d'un exorcisme n'est pas facile. C’est quelque chose qui frôle la folie.

« Je ne savais pas qui appeler d’autre, ai-je expliqué tout en remuant mon café et en fixant le fond de la tasse avant de m’asseoir auprès d’eux, je pensais que personne ne me croirait.

– Nous vous croyons. m’a assuré le Père Cooke en attrapant et serrant ma main avec douceur, votre histoire n'est pas aussi folle qu'elle en a l'air. » 

Il a lancé un regard à son associé avant de continuer : 

« Surtout pour des hommes comme nous. La possession est bien plus courante que ce que l’Eglise veut bien vous faire croire.

– Mme Knowles, je sais que vous avez déjà parlé au Père Cooke de tout ce qui s'est passé et il m'a raconté votre histoire, mais si ça ne vous dérange pas, j'aimerais l'entendre à nouveau, j’aimerais l’entendre avec vos propres mots, » m’a demandé M. Alexander.

Je l'ai dévisagé. 

« Je ne sais pas par où commencer. Ces deux dernières semaines ont été complètement dingues.

– Commençons par la rupture, vous avez dit que c'est là que vous aviez commencé à remarquer son comportement instable. »

J'ai détourné le regard vers la fenêtre. Je suis restée comme ça plusieurs secondes avant de prendre une grande inspiration, puis j'ai essayé de reprendre l'histoire de David.

« La séparation a eu lieu il y a un peu plus de deux semaines, le jour où Veronica est rentrée chez elle après son voyage en Floride. À l'époque, je ne connaissais pas encore la raison précise de leur rupture, mais j'ai appris depuis que c'était parce que David était trop sur son dos. Pendant toutes les vacances de Veronica, il a passé son temps à lui envoyer des SMS et à lui téléphoner plusieurs fois par jour. » 

J'ai marqué une pause et ai pris une gorgée de mon café avant de continuer à raconter : « Personne n'aime être étouffé comme ça, mais c'était tellement différent de mon David. Il n'avait pas du tout pour habitude de se montrer si collant. »

Pendant que je parlais, M. Alexander avait sorti un stylo et un petit carnet de la poche intérieure de sa veste afin de prendre des notes. 

« Comment David a-t-il réagi après la rupture ? a-t-il demandé après avoir trouvé une page vierge pour y écrire.

– Il était psychotique... C'est le moins qu'on puisse dire, ai-je répondu, il était devenu fou, totalement obsédé par l'idée de la récupérer. Je ne l'avais jamais vu agir comme ça. Tout ce qu'il disait et tout ce qu'il faisait... Rien qu'en y repensant, ça me donne des frissons.

– Pourriez-vous être plus précise ?

– Le premier soir après la rupture, j'ai tenté d'aller parler à David, mais il est parti dans sa chambre en claquant sa porte. J'ai pensé qu'il valait mieux lui laisser un peu de temps pour apprendre à gérer ses émotions et qu'il viendrait me parler plus tard, quand il serait prêt. Je ne sais pas exactement quand, mais il est sorti par la fenêtre. La seule chose dont je suis au courant, c'est que la police a frappé à ma porte à deux heures du matin pour le ramener à la maison.

– JE NE FAISAIS RIEN DE MAL ! a hurlé David, sa voix résonnant le long du couloir, ILS N'AVAIENT PAS LE DROIT D'INTERVENIR ! J'ESSAYAIS JUSTE DE FINIR CE QUE NOUS AVIONS COMMENCÉ ! »

Une larme est apparue au coin de mon œil et a lentement coulé le long de ma joue. Le Père Cooke s'est levé et a pris la boîte de mouchoirs qui se trouvait sur le rebord de la fenêtre puis l'a posée sur la table devant moi. J'ai souri en le remerciant et je me suis mise à sangloter.

« Peut-être serait-il préférable que je demande uniquement des éclaircissements sur certains points de l'histoire que vous avez racontée au Père Cooke, a-t-il suggéré en prenant note de mon état émotionnel fragile, je sais que c'est difficile, mais je dois m'assurer que j'ai le plus d'informations possible pour pouvoir déterminer qui a pris possession de David.

– Je suis désolée. »

J'ai utilisé un mouchoir pour m'essuyer les yeux.

« Ça a été si dur. Je ne peux plus continuer comme ça, pas toute seule. »

Mon cher mari, M. Knowles, avait décidé que la vie de famille n'était pas pour lui. Il a donc décidé de partir lorsque David avait trois ans. Je ne me suis jamais remariée et je n'ai jamais demandé de pension alimentaire pour moi ou mon enfant pendant la procédure de divorce. J'étais déterminée à subvenir moi-même à mes besoins et à ceux de David sans l'aide de personne d'autre.

« Vous n'êtes pas seule, plus maintenant. »

Le Père Cooke m'a tapoté la main.

« Prenez votre temps. Nous comprenons combien c'est difficile pour vous. »

J'ai pris quelques minutes pour me ressaisir.

« Ok. »

J'ai respiré un grand coup.

« Je suis prête.

– La nuit où David a été ramené à la maison par la police, les officiers vous ont dit qu'il avait été arrêté pour destruction de biens et trouble à l'ordre public. Savez-vous ce qui s'est passé cette nuit-là ?

– Oui, mais seulement parce que Dawn, la mère de Veronica, m'a appelée le lendemain matin pour m'expliquer et me faire savoir qu'ils allaient demander une ordonnance restrictive. David avait arraché toutes les fleurs des rosiers d'un voisin et avait commencé à les déposer sur la pelouse tout en appelant Veronica pour lui demander de sortir et de se tenir à l'intérieur du symbole qu'il faisait. Ça, ainsi que l'heure tardive, les ont suffisamment dérangés pour qu'ils appellent la police à ma place.

– De quelle couleur étaient les fleurs ? a demandé M. Alexander, vous a-t-on dit quoi que ce soit sur la façon précise dont il les avait disposées ?

– Je sais que les fleurs étaient roses. Je les ai vues plein de fois quand je déposais David chez Veronica. Je ne sais rien sur ce qu'il en faisait. Mais... si vous allez voir dans sa chambre, il a dessiné cet étrange symbole, cette étoile inscrite dans une étoile, sur tous les murs. C'était probablement ça qu'il voulait faire. Il est obsédé par ce symbole depuis la rupture.

– Où est la chambre de David ?" a demandé M. Alexander, se levant et se dirigeant vers le couloir.

– C'est la dernière porte à gauche. »

J'ai regardé M. Alexander marcher dans le couloir et ouvrir la porte de la chambre de David, mais il n'est pas entré. Il est resté juste devant à regarder à l'intérieur de la pièce. On aurait presque dit qu'il avait peur de franchir le seuil.

« C'était trop pour toi, Magister ? a ricané David alors que M. Alexander passait devant la salle de bain pour retourner dans la cuisine.

– Vous savez ce que ça veut dire ? ai-je demandé une fois M. Alexander revenu à son siège.

– Oui, mais je pense qu'il est préférable de tout vous expliquer une fois que j'aurai toute l'histoire, sinon nous perdrons un temps précieux en nous attardant sur des choses qui n'auront pas de sens sans le contexte adéquat. Continuons, a-t-il dit en reprenant là où il s'était arrêté avant d'aller vers la chambre de David, a-t-il essayé de retourner chez elle après cette nuit-là ?

– Non, il ne l'a pas fait. La police a clairement indiqué que s'il revenait près de sa maison, il serait arrêté. Cependant, ça ne l'a pas empêché d'essayer de la contacter.

– C'est à ce moment que vous avez dû confisquer son téléphone, exact ?

– Oui. Il a commencé à l'appeler. Puis, quand elle ne répondait pas, il lui laissait des messages vocaux. Quand ça ne marchait pas, il lui envoyait SMS sur SMS. »

Je me suis levée et me suis dirigée vers le comptoir, j'ai pris le portable de David dans mon sac, puis je suis retournée à ma place.

« Dans les messages, il a commencé par la supplier d'aller au milieu du symbole avec lui. Au fil des jours, il est devenu plus insistant et menaçant, et ensuite il a commencé à envoyer du charabia. »

J'ai déverrouillé le téléphone, je suis allée sur l'application de messagerie, puis j'ai remis le téléphone à M. Alexander en lui expliquant : 

« Certains des premiers messages ont été effacés, mais les plus malsains sont toujours là.

– CES MESSAGES SONT PRIVÉS ! » a soudainement hurlé David en essayant à nouveau de s'évader de la salle de bain.

M. Alexander a passé quelques minutes à faire défiler l'historique des SMS. Je pouvais lire dans son regard qu'il avait vu quelque chose qu'il connaissait.

« Ce sont ces SMS qui ont convaincu le juge d'accorder l'injonction contre David, lui ai-je expliqué pendant qu'il lisait les messages.

– Vu ce que vous me dites, je pense que ce qui est arrivé à David a commencé quelque temps avant le départ de Veronica pour la Floride. Je pense aussi qu'elle en sait plus qu'elle ne le laisse entendre, notamment sur ce symbole dans la chambre de David et sur la langue utilisée dans certains messages.

– Est-ce le numéro de téléphone actuel de Veronica ? a-t-il dit en tenant le téléphone de David en l'air pour que je puisse voir l'écran, je pense qu'il est grand temps qu'elle dise la vérité.

– Ça devrait l'être, lui ai-je répondu, je ne pense pas qu'elle l'ait changé.

– NE T'AVISE PAS DE L'APPELER ! » a crié David, de plus en plus agité. Nous avons continué à l'ignorer.

M. Alexander a sorti son propre téléphone – sachant que celui de David serait bloqué – puis a composé le numéro de Veronica. Lorsque le téléphone a commencé à sonner, il a appuyé sur le haut-parleur et a posé le téléphone sur la table pour que tout le monde puisse entendre la conversation :

« Allô … ? a murmuré Veronica,  méfiante, ne reconnaissant pas le numéro.

– Bonjour Veronica, je m'appelle Théodore Alexander. Je travaille avec la famille Knowles sur un traitement pour David et je me demandais si je pouvais vous poser une question.

– Je ne sais pas...

– Cela ne prendra qu'un instant et ce serait extrêmement bénéfique pour David.

– Mes parents ne veulent pas que j'aie affaire à David ou à Mme Knowles. Ils feraient une crise s'ils savaient que je vous parle.

– Vous ne parlerez à aucun d'entre eux, seulement à moi et je n'ai qu'une seule question."

Elle a fini par céder.

« Une seule question, pas plus.

– Merci, a-t-il dit avant de poser sa question, le symbole dessiné sur tous les murs de David et les SMS qu'il vous a envoyés, ceux qui ressemblent à du charabia, je sais que vous savez de quoi il s'agit. Sur la base de la chronologie avec laquelle je travaille, je suppose que vous les avez vus environ une semaine avant votre départ en vacances et si je ne me trompe pas, ils faisaient partie d'un sort ou d'un rituel que David a accompli. Pour le bien de David, j'ai besoin que vous me disiez le nom de ce qu'il a trouvé. »

Sa question a été accueillie par un long silence. J'ai regardé le Père Cooke, sachant que quelque chose d'étrange arrivait à David, mais ne voulant pas accepter qu'il pouvait vraiment être possédé, malgré toutes les preuves indiquant qu'il l'était.

« Veronica ? » a insisté M. Alexander.

« Si je ne découvre pas ce qu'il a fait, ses effets vont probablement le rendre fou si cela ne finit pas par le tuer. Vous savez que ce n'est pas David. Aidez-moi. Aidez-le.

Lusiurandum aeternum, a-t-elle enfin chuchoté, il l'a trouvé sur Internet. »

Il semblait sur le point de poser une question supplémentaire, mais à ce moment Veronica lui a coupé la parole : « J'ai répondu à votre question, ne me rappelez plus. »

Elle avait raccroché.

« Est-ce que ça va aider ? ai-je demandé, savez-vous ce qui est arrivé à David ? » 

Je commençais à espérer qu'il y avait un moyen de sortir de ce cauchemar.

« Oui, je sais ce qui est arrivé à David et la bonne nouvelle est que je peux l'aider. » 

M. Alexander a souri, puis il a commencé à retirer plusieurs objets de sa sacoche.

Le premier objet qu'il a sorti était un vieux livre qui, à première vue, ressemblait à une Bible, mais le grand pentagramme en relief sur la couverture noire unie indiquait le contraire. Ensuite, il a sorti une amulette suspendue à une chaîne en argent qui possédait un symbole similaire avec la phrase en Latin ambulamus in tenebris ergo lumen non est caecus nobis écrite sur sa circonférence. Enfin, il a attrapé une étole de satin rouge ornée d'une croix noire inversée aux deux extrémités.

« C'est quoi tout ça ? Pourquoi a-t-il des objets maléfiques ? ai-je demandé au Père Cooke, pourquoi l'avez-vous amené ici ? ai-je insisté face à son silence tout en pointant M. Alexander du doigt.

– S'il vous plaît, calmez-vous Mme Knowles, m’a doucement dit le Père Cooke, ce n'est pas ce dont ça a l'air.

– Me calmer ? ME CALMER ? ai-je alors crié, vous avez amené un sataniste dans ma maison !

– Je vous en prie, permettez-moi de vous expliquer, m'a-t-il supplié, nous sommes venus ici pour aider David, et d'après ce que vous m'avez dit, je n'allais pas pouvoir le faire seul, mais j'étais sûr que le Magister Alexander y arriverait. Tout ça n'est que pour le bien de votre fils.

– Je sais que c'est peut-être difficile à croire Mme Knowles, mais je veux vraiment le bien de David et je suis la seule personne qui puisse l'aider. Lorsque le Père Cooke a prononcé ses voeux, il est devenu impuissant pour interférer avec l'entité qui possède votre fils, » a tenté de m'expliquer le Magister.

Je suis restée assise là, les yeux passant du Père Cooke au magister Alexander, bouche bée. Je voulais leur hurler dessus mais les mots ne sortaient pas. J'étais trop étonnée qu'un prêtre que je connaissais depuis près de 20 ans ait fait entrer cet homme chez moi.

« Laissez-moi vous dire ce que je sais sur l'être qui possède votre fils. Ensuite, si vous ne voulez toujours pas de moi ici, je partirai. »

Je l'ai juste regardé fixement avec du mépris dans le regard. Le Magister a pris mon silence comme un oui et a commencé à décrire les événements qui, selon lui, avaient conduit à la possession de David.

« David et Veronica étaient de simples adolescents amoureux, pensant qu'ils étaient faits l'un pour l'autre et qu'ils allaient être ensemble pour toujours, a-t-il commencé, mais quelque chose les faisait craindre pour leur avenir en tant que couple et comme tous les couples qui sont forcés de se séparer, ils ont cherché un moyen d'empêcher que cela n'arrive en utilisant la seule chose qui était à leur disposition : internet. Je ne sais pas comment ils ont trouvé le Iusiurandum aeternum, mais ils l'ont fait. Le Iusiurandum aeternum est un rituel de dévotion Énochien. Son titre se traduit par “serment éternel”, ce qui, dans le contexte du rituel, signifie qu'ils s'engagent éternellement l'un envers l'autre. Pour accomplir le rituel, le couple doit compléter l'incantation à l'intérieur d'un symbole Énochien créé à partir de pétales de rose. Si l'un d'entre eux ne la termine pas, l'ange qui a été appelé pour superviser le lien que le rituel doit créer sera emprisonné dans le corps de la personne qui l'a initialement invoqué.

– Un ange ? ai-je prononcé avec une envie de me moquer, mon fils est possédé par un ange ?

– Oui, un ange, a répondu le Magister Alexander, plus précisément, un Chérubin. »

Il a rapidement continué après avoir vu l'incrédulité sur mon visage.

« Vous pouvez penser qu'ils sont mignons et innocents, mais ce n'est qu'une interprétation des artistes. Ils sont représentés comme des bébés à cause de leur tempérament enfantin et de leur obsession pour Dieu. Ils ont besoin de quelque chose à aimer, c'est pourquoi ce sont eux qui sont convoqués lors de ce rituel et c'est aussi pourquoi ils deviennent totalement fous lorsqu'ils sont piégés et incapables d'exprimer cet amour. »

J'ai éclaté de rire avant qu'il n'ait fini de parler, mais la folie de cette situation a rapidement transformé mes rires en sanglots. L'idée que mon fils fût possédé par un petit bébé potelé avec des ailes était ridicule. Je me sentais comme coincée dans un rêve dont je ne pouvais pas me réveiller.

« Je sais que cela paraît ridicule, mais c'est ce qui possède votre fils et il n'y a que deux façons de le sauver : soit convaincre Veronica d'accomplir le rituel et d'être liée à David pour toujours, ce qui, nous le savons tous les deux, n'arrivera jamais, soit... me permettre de l'exorciser. »

Je me suis vite remise et je me suis essuyée avec un mouchoir propre après avoir remarqué les regards graves sur les visages du Père Cooke et du Magister Alexander.

« J'ai prononcé les vœux, donc il m'est interdit d'interférer avec les émissaires du Tout-Puissant, sinon je pratiquerais l'exorcisme moi-même. C'est pour ça qu'il doit être fait par le Magister Alexander, a tenté de m'expliquer le Père Cooke, en tant que prêtre, j'ai le pouvoir d'exorciser les démons et le devoir de protéger mon troupeau des créatures des ténèbres. Théodore est un Magister de l'église Satanique. Il a le pouvoir d'exorciser les anges et le devoir de protéger les membres de la congrégation des êtres de lumière.

– Nos deux églises se tiennent en échec ici sur Terre et lorsqu'un démon ou un ange se retrouve piégé dans un corps humain, il est de notre responsabilité de le renvoyer d'où il vient le plus rapidement possible. Plus longtemps ils sont piégés ici, plus ils deviennent fous et moins il est probable que nous puissions sauver la personne possédée.

– Cela vous aide-t-il à y voir plus clair ? m’a finalement demandé le Père Cooke après m'avoir donné quelques instants pour réfléchir à ce qu'il avait dit.

– C'est beaucoup à encaisser, mais oui... oui je comprends. Ça n'a pas vraiment d'importance, tant que vous pouvez sauver mon fils... Je veux juste retrouver mon David.

– Est-ce que ça veut dire que vous voulez que je procède à l'exorcisme, Mme Knowles ?

– Oui, ai-je murmuré.

– Il y a une dernière chose dont nous devons nous occuper. »

Il a ainsi sorti un épais morceau de parchemin de son sac, qu'il a glissé devant mes yeux.

« Il s'agit d'un contrat standard pour les services que je m'apprête à rendre. En tant que membre de l'église Satanique, je dois exiger le paiement de l'exorcisme mais le paiement ne doit pas avoir de valeur monétaire. Il doit s'agir de quelque chose que vous estimez au-delà des biens matériels. Dans cette optique, j'ai une dernière question à vous poser :

Qu'êtes-vous prête à donner pour sauver votre fils ? »


Traduction de Naveen


Texte original

Auteur original : Ken Lewis

L'homme mutilé

Il y a quelques années, je travaillais comme infirmière dans l'unité gériatrique de l'hôpital de ma ville natale. Là-bas, il y avait une vieille femme aux yeux d'un bleu incroyablement clair et dont l'esprit était encore extrêmement vif. Son désir de se sociabiliser avec les autres et de se faire de nouveaux amis la distinguait de la plupart des personnes vivant dans cette aile de l'établissement. C'est pour cette raison que cette femme et moi sommes rapidement devenues proches. Elle s'appelait Yana et depuis sa mort, elle me manque chaque jour.

Le plus incongru chez Yana n'était pas son accent (que j'aurais vaguement pu qualifier comme venant d'Europe de l'Est) ou sa réticence à parler de son passé (ce qui signifie que je n'ai jamais appris où elle avait précisément vécu). Non, ce qui me fascinait le plus chez elle était le fait qu'un homme étrange, gravement mutilé, muet et même aveugle lui rendait visite tous les jours. Ses mains étaient difformes, elles étaient comme écorchées sur chaque doigt, de la première à la dernière phalange. Mais tous les soirs, peu après l'heure du dîner, il lui rendait visite et ils s'asseyaient ensemble. Il arrivait qu’elle lui fasse la lecture, et lui de lui chanter des ballades de sa frêle voix abîmée. Parfois, ils se tenaient simplement la main dans le plus grand silence. Finalement, j'ai eu un jour le courage de lui poser des questions sur cet homme dans l'un des rares moments où elle semblait ouverte aux questions, et elle a accepté de me raconter son histoire :

« Après la mort de notre père en 1964, ma sœur et moi étions les seuls membres encore en vie de notre famille. C'était une période très difficile pour notre pays, et notre père était devenu si malade que nous avons finalement été obligés de le laisser mourir de faim plutôt que de gaspiller de la nourriture en l’alimentant alors qu'il allait inévitablement y passer. Avant que tout cela n'arrive, ma sœur avait déjà commencé à perdre peu à peu la tête, et quand nous avons enterré Père, j'ai pu voir dans ses yeux qu'elle était définitivement partie quelque part, très loin à l'intérieur d'elle-même. Je me souviens des corbeaux, perchés en groupes épais comme des nuages noirs, nous observant dans le cimetière depuis les toits. Nous nous sommes empressés d’en finir, car ces oiseaux avaient aussi faim que nous...

Ma sœur s'est mise à mendier dans les rues, et parfois, elle échangeait des faveurs sexuelles contre une autre place dans la ville voisine, espérant que sa mendicité y soit plus rentable. C'est dans ces circonstances terribles qu'elle a conçu un fils, un petit bâtard dont elle ne connaissait pas le père, mais qui devait certainement être de l'un de ces prédateurs avec qui elle couchait souvent. C'était le seul type d'homme que ma sœur connaissait à cette période de sa vie. L'enfant est né en bonne santé, heureux et avec des yeux si rayonnants que ça m'a brisé le cœur, car je savais que bientôt ils ressembleraient aux miens et à ceux de ma sœur. Déjà le jour de sa naissance, je savais que sa belle innocence ne pouvait pas durer.

Elle ne s'est pas occupée de son fils comme elle aurait dû le faire, elle ne s'occupait pas de lui comme Dieu exige qu'une mère s'occupe du fruit de ses entrailles. Elle ne changeait pas les couches souillées du petit garçon, me laissait le faire à sa place et "oubliait" de le nourrir même lorsque ses gémissements d'affamé résonnaient dans toute la maison. Finalement, elle a commencé à l'emmener mendier, utilisant son fils comme un accessoire pour attirer la sympathie des étrangers. Elle était très contente lorsqu'il avait l'air au plus mal et elle s'est même plainte une ou deux fois qu'elle ne pouvait pas collecter suffisamment d'argent les jours où il avait l'air "trop en bonne santé".

Je ne pourrai jamais oublier son dernier acte de cruauté envers Vasily (je l'ai moi-même nommé ainsi). C'était le matin et j'étais sortie dans notre cour pour sentir l'air frais. Le mouflet était étendu là, immobile sur le sol, et il semblait mort, barbouillé de son propre sang. Ses petits doigts et ses orteils étaient noirs de gelures. Sa mère ne l'avait même pas enveloppé dans quelque chose de chaud alors qu'elle l'avait laissé dans l'obscurité de la nuit, quelques heures plus tôt. Les corbeaux, qui avaient faim, avaient arraché ses beaux yeux et sa langue de son corps alors qu'il était encore vivant. Je l'ai attrapé avec des larmes coulant sur mes joues, pensant que j'avais ramassé son cadavre. Ce n'est que lorsqu'il s'est agité faiblement contre ma poitrine que j'ai compris qu'il pouvait peut-être être sauvé.

Je l'ai emmailloté aussi chaudement que possible et lui ai pris quelque chose à manger avant de l'emmener d'urgence chez le seul médecin de la ville. J'ai failli défoncer sa porte d'entrée avec mon poing, et il a fini par me répondre en étant à moitié endormi car il était très tôt. Je l'ai payé avec tous les bijoux hérités de Mère que j'avais pu cacher à ma sœur au fil des ans. Environ une heure plus tard, le médecin m'a dit que Vasily vivrait, et il a seulement demandé mon autorisation afin de surveiller l'enfant pour le reste de la journée. Je lui ai dit que ce serait mieux, car celle-ci serait chargée pour moi. Et ce fut le cas. Le soir même, j'ai réduit la tête de ma sœur en bouillie avec la poêle en fonte de notre fourneau, obtenu un billet de train pour quitter le pays et fait des plans pour offrir à Vasily la meilleure vie possible.

Vasily, qui est devenu mon fils, ne se rappelle rien de tout ça. Je lui ai donc seulement dit qu'il avait été adopté et emmené loin d'un endroit où il n'aurait probablement pas survécu. L'optimisme que j'ai vu sur son visage à sa naissance est encore aujourd'hui dans son cœur. Ma soeur, avec toute sa méchanceté, n'avait réussi à le réprimer que pendant un certain temps. Et maintenant, presque 50 ans plus tard, il rend toujours visite à sa vieille mère tous les jours. »

Elle rayonnait de fierté alors qu'elle terminait son histoire, et n'en dit pas plus. Et elle avait raison. Vasily l'aimait et ne portait aucun ressentiment sur son visage même avec ses blessures. Il souriait toujours, même si, à cause de sa cécité, il ne savait pratiquement jamais quand quelqu'un le regardait. 
Cet homme est venu la voir chaque jour,jusqu'à sa mort, et il lui tenait la main lorsqu'elle est décédée. Je savais, grâce à ses échanges avec le personnel de l'hôpital, qu'il comprenait l'anglais. C'est pourquoi, aux funérailles de Yana, je lui ai dit que j'avais été une amie de sa mère. Je lui ai dit qu'elle était la femme la plus incroyable et la plus merveilleuse que j'avais jamais rencontrée. Un sourire triste et reconnaissant s'est dessiné sur son visage et il a hoché la tête. Il m'a répondu en langage des signes.

« Oui, elle l'était. »

Traduction de Ramiso


Texte original 
Auteur original : David Feuling


Le Chiffre de l'ombre : Première partie

Le Chiffre de l'ombre : Première partie
Le Chiffre de l'ombre : Deuxième partie
Le Chiffre de l'ombre : Troisième partie
Le Chiffre de l'ombre : Quatrième partie


Le journal de Charles Cooperton.

9 Février, 1860

Je commence ce journal comme un testament pour les épreuves et les souffrances que ma famille a endurées.  

Puisse Dieu avoir pitié de nos âmes ; j'ai l'impression que nous sommes vraiment maudits. 

Quand je pense que cela fait seulement six ans depuis que nous avons quitté notre terre ancestrale de l'île du Prince Édouard pour venir sur celle soi-disant promise de Californie. Une éternité à mes yeux. Je suis devenu veuf. Ma jambe gauche a été amputée et remplacée par une autre, inconfortable et trop longue patte de bois, je boite et je dois m'appuyer sur une béquille. J'ai regardé notre fortune familiale s’effondrer lentement jusqu'à presque disparaître entièrement. Et maintenant, j'ai dû faire venir un prêtre pour l'état de mes filles qui a empiré. Beaucoup empiré. Mes deux petites jumelles – Bethany et Joséphine – ont commis des actes de profanation et de fornication tels que j'arrive à peine à y penser, et encore moins à le confier sur le papier. Il semble en effet que mes chères enfants, âgées de seulement 14 ans, aient succombé à une sorte d'infection démoniaque et soient possédées par des démons. Même en ce moment, alors que je suis assis, occupé, la plume à la main, à noircir ce pâle parchemin avec mes mots, je peux les entendre crier de leur chambre, où nous avons dû les attacher à leurs lits, leurs hurlements, semblables à ceux d'animaux, comblant le vide de la maison. 

De plus, la situation avec les indigènes ne cesse de s'aggraver. Bien que nous ayons eu pitié de leurs parias et que nous ayons ramené chez nous leurs malades et leurs vieillards, un veuf et sa fille, et que nous les ayons traités avec rien d'autre que de la dignité et du respect comme le voulait la coutume de l’île du Prince Édouard, ils nous voient comme le diable et haïssent nos prés et nos champs, nos granges et nos clôtures, et tout particulièrement notre moulin. Leurs attaques sont devenues si conséquentes que nous avons dû construire une clôture en rondins taillés de deux mètres de haut autour du périmètre du moulin, et quand c'est possible, nous faisons venir quelques gardes armés pour surveiller l'entrée.

Maintenant, comme pour mettre toutes ces questions à portée de main du pire, un vent froid nous vient du nord et la neige commence à tomber, épaisse et lourde, couvrant les champs et les forêts d'un manteau glacé. 

Quand nous avons quitté l'île du Prince Édouard pour la terre promise de Californie, notre plus grande crainte était le voyage en bateau autour du Cap Horn. Pendant 230 jours nous n'avons rien connu d'autre que la voile du bateau gonflée par le vent, et quand enfin nous avons fait quai à San Francisco, il est apparu que le Seigneur nous avait souri et nous avait accordé sa bénédiction, car la traversée a été douce et nous n’avons subi aucune des catastrophes qui ont frappé ceux qui avaient pris le même chemin. Tous les quatre, nous étions vigoureux et en bonne santé, ma femme Margaret avait le ventre arrondi par un nouvel enfant. 

Étant le plus âgé, il était de ma responsabilité de partir en repérage et de nous trouver une terre à cultiver ainsi qu’un courant d'eau en montagne suffisamment vif pour construire notre moulin. J'avais emmené avec moi mon frère Adolphe, né seulement un an après moi. C'était à nous deux que notre père avait transmis sa sagesse et ses connaissances sur les affaires des hommes, cela sans oublier l'enseignement de notre Seigneur et Sauveur Jésus Christ. Les trois derniers – George, David, et John – étaient trop jeunes pour pouvoir se rappeler de notre cher patriarche ou recevoir les préceptes de ses fermes croyances dans ses idéaux de tolérance, de démocratie participative, et ses idées sur l’amélioration de soi. 

Comme de l'or avait été trouvé dans les collines les quatre années précédentes, une importante migration avait eu lieu avant notre arrivée dans toute la zone bordant San Francisco. Nous avons donc été contraints de voyager loin, jusqu'à la côte pour trouver un terrain à vendre. Nous avons tout d'abord pensé à aller dans l'Oregon, mais dans la région sud du comté de Humboldt, à la périphérie d'une petite ville du nom de Hydesville, nous avons découvert ce qui s'apparentait au paradis. Le sol était riche, noir, fertile, le gibier abondant. Il y avait des wapitis et des cerfs, des oies et des canards, les cours d'eau étaient habités par les meilleurs saumons. De plus, nous avons trouvé une prairie bien dégagée, prête pour le labourage, et des collines escarpées avec des courants d'eau parfaits pour les systèmes hydrauliques d'un moulin. 

Après m'être entretenu avec les agriculteurs locaux et les éleveurs, il a été déterminé que ce serait un excellent emplacement pour établir notre moulin et créer nos produits laitiers. Nous avons obtenu des promesses de gens assurant qu'ils viendraient broyer leur blé et leur maïs dans notre moulin, et nous leurs avons fait le serment que nous allions procéder à la construction de routes solides sur les Trinity Alps et dans Sacramento où nous pourrions faire courir le bétail. Enfin, nous avons fait une rapide traversée pour rejoindre nos familles et amis à San Francisco afin de les prévenir. J'étais vraiment pressé de m'installer dans cet endroit, voulant le faire à temps pour la naissance de notre prochain enfant si ce n’était pas déjà arrivé. 

En quittant cet Éden, des projets plein la tête et nos rêves semblants devenir réalité, il était difficile d'imaginer l'horreur qui nous attendait à notre arrivée. Une épidémie de choléra avait balayé San Francisco. Sur quarante de notre groupe, dix-huit avaient succombé à la redoutable maladie. Ma femme était morte – ma douce, ma merveilleuse Margaret – partie loin de moi pour toujours, comme les épouses de tous mes frères. Presque toutes les femmes étaient mortes. Cet honorable sexe, semblait-il, n'avait pas eu la force et les moyens de combattre la maladie comme les hommes. 

« Et qu'en est-il de mon enfant ? ai-je demandé à mon jeune frère David qui devait s'occuper de tout en l'absence d'Adolphe et de moi-même. 

– Le docteur l'a sorti après qu'elle soit décédée. C’était un garçon. Il a vécu pendant quelques instants, mais est mort avant la fin du jour. Je suis tellement désolé mon frère. » 

Un mâle. Un héritier. La seule chose à laquelle j'arrivais à penser était cette pauvre petite vie partie trop tôt, dont le corps était calé contre celui de ma femme adorée. Une étincelle d'espoir qui s'est éteinte en une journée. Je me sentais dépossédé de tout ce que j'avais et j’étais complètement découragé. J'ai beaucoup lutté pour accepter ces faits, mais telle est la vie et qui sommes-nous pour contester les décisions du Seigneur ? Je savais que je devais faire preuve de tolérance. Je devais penser à Bethany et Joséphine, mes douces jumelles aux cheveux couleur miel. À présent j'allais être leur seul parent. Pour elles, je devais mettre de côté ma tristesse. 

En outre, en tant qu'aîné du groupe, je me devais d'avoir l'air fort et stoïque pour donner l'exemple et soutenir les autres qui avaient également perdu des êtres chers. Je m'entourais d'un calme morne et me hâtais de rassembler nos compatriotes pour le voyage. Rapidement, nous avons atteint le nord, désireux de mettre loin derrière nous la ville qui nous avait coûté tant de proches. J'étais maintenant un veuf avec deux filles, laissant derrière moi une femme et un fils enterrés dans le froid, dans la terre enveloppée de brouillard de San Francisco. 

Nous avons monté notre groupe industriel de travailleurs en plusieurs années, nous avons construit des granges, et avons mis en place un ranch avec soixante vaches laitières, deux cents têtes de bovins et trois cents porcs. Et alors que c'était notre première année, nous avons récolté mille cent boisseaux de blé. Nos produits laitiers étaient les premiers dans la région, et si nous vendions du beurre aux mines de Trinity pour un dollar la livre, nous emballions du porc pour Eureka à cinquante cents la livre. Enfin, à la périphérie des colonies, sur le bord d'une dense forêt de séquoias, nous avions construit notre moulin. Le coût de la cargaison de la machinerie ainsi que celui du travail étaient immenses. Ils ont pris une grosse partie de nos fonds, nous laissant à la fin avec un reste de la fortune familiale pour laquelle mon père avait travaillé si dur et tant lutté. Mais nos entreprises semblaient prospérer et nous avions bon espoir de bientôt voir la somme de notre investissement initial réapparaître accompagné d'un joli profit. En fait, notre courage et notre entreprise faisaient venir d'autres colons dans la région où nous avions fait raser la forêt de séquoias pour qu’ils construisent leurs granges, leurs maisons, et planter des champs pour la production de farine et de semoule. 

Nous avons vu peu de natifs durant les premières années, et chaque interaction avec eux était de nature pacifique. Nous sommes même devenus amis avec des personnes âgées, des infirmes, dont une veuve avec plusieurs enfants, et nous les avons laissé habiter avec nous. Nous leur donnions un abri et à manger en échange du travail qu'ils pouvaient fournir. Nous ne savions pas qu'un flot de colons européens empiétait sur les territoires des nombreuses tribus de la côte qui avaient déjà du mal à survivre. Le conflit semblait inévitable, tandis que nous, dans notre ignorance béate, étions inconscients de tout cela. 

Les ennuis ont commencé lorsque Adolphe et moi-même nous sommes aventurés dans les Trinity Alps jusqu'à Sacramento où nous pourrions obtenir un troupeau de bovins. Le voyage s'est passé sans incidents; cependant, sur le retour, nous avons été attaqués par une bande d’aborigènes fous furieux. Nous avons été forcés d'abandonner le bétail à Hayfork, près de la rivière Trinity. Et on m'a tiré une flèche dans la cuisse. Elle est rentrée profondément dans le muscle et sa pointe s'est ancrée dans mon fémur. 

Quand nous sommes enfin retournés à notre campement, nous avons découvert que la plaie s’était infectée. Ma jambe gauche a fini par être amputée. Une procédure épouvantable. J’étais retenu de force par mes frères tandis que le médecin effectuait minutieusement son devoir, une ceinture de cuir serrée entre mes dents. La sensation de la scie déchirant ma chair avant de toucher l'os, le bruit et la vibration de celui-ci quand l'objet tranchant s'est frayé son chemin à travers : jamais auparavant je n'avais eu tant l’envie de mourir. 

Après l’opération, alors que je restais étendu là, dans le tourment et la souffrance, des sangsues ont été apposées sur la plaie afin d’en faire sortir le mauvais sang. Entretemps, Adolphe était parti avec une équipe d'hommes pour réclamer le bétail. Aucun d'eux n'est revenu. Je n'aurai jamais l'occasion de revoir mon frère chéri, et les personnes envoyées en reconnaissance n'ont même pas trouvé un cadavre que nous aurions pu enterrer et pleurer convenablement en lui donnant une sépulture chrétienne. Les Indiens sont à blâmer, je n'en doute pas. Il est à préciser que je sais que toutes les tribus ne sont pas composées de violents hors-la-loi, que beaucoup d'entre elles sont relativement pacifiques. Et en ce sens, même si je voulais que justice soit faite pour les assassins de mon frère, je ne pouvais pas blâmer ou calomnier tous les peuples autochtones pour ce crime. 

Mais c’est après cet évènement que les attaques sur le moulin ont commencé.

En raison de la pression nécessaire au système hydraulique pour faire tourner la roue dans l'eau, nous étions obligés de placer le moulin sur la corne de la montagne, un endroit isolé, loin des fermes et des colonies. Ce qui le rendait vulnérable. Évidemment, des tribus en maraude ont considéré ça comme un sacrilège face à la forêt de séquoia et à la rivière qu'ils considéraient comme un lieu sacré. Et les champs au nord, maintenant cultivés et clôturés, étaient autrefois des prairies où ils chassaient. Par deux fois ils ont tenté d'incendier le moulin. Nous avons embauché des hommes armés pour le garder, mais ça s'est avéré trop coûteux, nos fonds ont diminué pour n'être plus qu'une misère, d'autant plus que perdre l’important troupeau de bétail avait déjà affaibli nos économies. Nous avons donc construit des fortifications autour du moulin, la haute clôture avec des sommets pointus, afin de le transformer en forteresse. 

C'est à cette même période que les problèmes avec Bethany et Joséphine ont commencé. 

À cause de mon infirmité, j'étais considéré comme trop fragile pour être d'une grande utilité dans la laiterie ou les fermes, alors il ne me restait plus qu'à superviser le travail du moulin et à entretenir les livres. À partir de là, il s'est produit un changement au niveau des filles. Elles ont commencé à faire des crises de somnambulisme. Nous les trouvions à errer dans les couloirs la nuit, se tenant par la main, marmonnant des choses incohérentes à propos du diable et des flammes sulfureuses de l'enfer. 

Un soir, en allant dans leur chambre pour les border dans leurs lits comme à mon habitude, je les ai trouvées en train de sauter d'un matelas à l'autre en riant bruyamment. Je n'y ai pas fait attention. Elles avaient 14 ans, presque l’âge de la féminité, leurs corps prenaient des formes et leurs joues devenaient plus rosées, et évidemment des jeux stupides comme celui-ci étaient la norme pour leur âge. 

« Les filles, il est temps de dormir à présent. Arrêtez ce chahut et allez dans vos lits. 

– Mais nous ne sommes plus tes petites filles, ont-elle-dit d'une même voix à vous donner des frissons dans le dos. 

– Allons mes chéries, quel est le sens de cela ? Pourquoi voudriez-vous dire une chose pareille ? 

– Parce que tu n'es plus notre père à présent, a ricané Bethany. 

– Nous avons un nouveau papa maintenant, a déclaré Joséphine avant de partir elle aussi dans un grand éclat de rire, son visage virant au rouge. 

Mais quand j'ai crié : « Alors, alors ! » et ai clappé fortement des mains, elles ont arrêté leurs bêtises et sont docilement allées jusqu'à leurs lits.

« Stupides filles, ai-je dit en lissant leurs couvertures, vous ne devriez pas dire de telles choses. Ça fait de la peine à votre pauvre vieux père. »

Elles ont ricané de nouveau. J'ai supposé que c'était juste une des folies de l’adolescence et je les ai laissées, emportant la lanterne avec moi afin que la pièce soit plongée dans l'obscurité. 

Elles ont tellement changé ces six dernières années, laissant l'enfance derrière elles pour devenir des jeunes filles. Et à ce moment, en boitant le long du couloir, loin de leur chambre, ma jambe de bois traînant sur le sol, je souffrais tellement pour ma défunte Margaret que j'ai senti quelque chose se briser dans ma poitrine. Je me suis effondré en pleurant. Ce n'était pas juste de douleur et de pitié pour moi-même, c’était également à cause de la grande inquiétude que j’avais pour mes filles. Comment pourrais-je, moi, un homme, les élever comme des dames dans cette terre sauvage ? Sans une seule femme raffinée ou rien n’y ressemblant à moins de mille miles ? J'ai pris la résolution de les inscrire dans un pensionnat. Dès le lendemain, je comptais me pencher sur la question et leur trouver un endroit convenable.

Cette nuit, longtemps après minuit, de l'agitation s'est fait entendre dans l'enclos des moutons. 

N'importe qui ayant déjà égorgé une de ces bêtes connaît le bruit que fait un agneau qui agonise. Un gémissement presque humain. Ça m'a réveillé moi, ainsi que quelques travailleurs du moulin qui dormaient dans la maison. Nous équipant de lanternes et de fusils, nous nous sommes risqués à sortir et nous sommes dirigés vers le petit enclos derrière la maison. Nous avons découvert que plusieurs brebis et leurs petits avaient été abattues plus que sauvagement. Une avait sa tête joliment décapitée. 

Les filles avaient fait ça. 

Nous les avons découvertes allongées et dévêtues dans les viscères des animaux éventrés, trempées de sang pourpre, se tortillant dedans. Le pire dans tout ça, c’est qu'elles semblaient avoir commis ce terrible acte de brutalité à mains nues et avec leurs dents. Comment ? Je ne le sais pas. Aucun couteau n'a été trouvé. Elles étaient insensibles et babillaient des choses sans aucun sens pendant que quelques domestiques et moi-même les ramenions à la maison. 

Je leur ai donné un bain cette nuit. Je les ai lavées comme si elles étaient redevenues des bébés. Je les ai assises dans la baignoire avant de verser de l'eau chaude sur elles, pour les détendre et les nettoyer, épurer leurs touffes de cheveux de tout sang, tout en leur disant que tout allait bien, pendant qu'elles bourdonnaient calmement, comme si elles étaient en transe : « Impur, impur, impur. » 

Craignant qu'il n'y ait d'autres étranges incidents de somnambulisme, j'ai mis un verrou à leur porte et j’ai pris l’habitude de les enfermer la nuit. 

Peu de temps après, une étrange maladie s'est abattue sur elles. 

Elles gisaient dans leur lit, tremblantes et transpirantes. Et elles ont commencé à avoir des saignements de nez, d’oreilles, cela avec une humeur bleue et visqueuse coulant de leurs yeux. J'ai cessé de les considérer comme mes deux jumelles adorées, débordantes de vie, prêtes à éclore comme un bourgeon qui grossit avant de devenir une rose. Elles n’avaient pas tardé à prendre l'apparence de monstres, leurs yeux se révulsant souvent, de sorte qu'on n’en voyait que le blanc, brillant et créant un contraste avec leurs cernes. Leurs lèvres avaient pris la contenance de la pourriture et étaient devenues noires et gercées. Un médecin a été appelé. Il ne pouvait établir aucun diagnostic. Elles n'avaient pas de fièvre, pas de glandes enflées. Leur état n’avait pas tardé à empirer comme elles tâchaient de nous maudire plus vilement, de blasphémer et de parler dans des langues étranges dont nous ne connaissions pas les mots. 

C'est quand le médecin a émis l'avis que c'était peut-être une maladie d'ordre surnaturel qu'il nous a recommandé de faire appel à un prêtre. 

Au début, je n'ai pas pris ça au sérieux et j'étais déterminé à attendre patiemment que le mal étrange s'en aille, espérant chaque jour une quelconque amélioration. Il n'y en a pas eu. Elles refusaient la nourriture et commençaient à se faner et se flétrir, leurs yeux enfoncés et perdus dans la peau de leur tête décharnée dont le crâne commençait à se faire voir. Leur belle et épaisse chevelure miel avait perdu de sa souplesse et des touffes commençaient à tomber. 

Les travailleurs autour du moulin ont commencé à s'inquiéter et plusieurs sont partis. Ils pouvaient entendre les cris des filles, les odieuses exécrations qu'elles criaient tout au long de la nuit. Les ouvriers restants ont commencé à me fuir aussi, et quand je venais pour superviser la mouture du grain et en vérifier le poids et la qualité, un silence gênant tombait, ponctué de murmures prudents et de regards furtifs. 

Puis est arrivée cette horrible, atroce nuit, où, je me suis trouvé sans autres choix que celui d'appeler un prêtre. 

J'ai été réveillé par le son des rires et des gémissements. Il était vraiment tard. Je me suis glissé dans le couloir et j'ai remarqué que les bruits venaient de la chambre des filles. De derrière la porte, je pouvais entendre un étrange bruit de succion et des éclats de voix. J'ai déverrouillé la porte, l'ai entrouverte, et dans la pâle lumière de la lune, j'ai vu un spectacle des plus exécrables. 

Que Dieu ait pitié de mon âme pour avoir laissé ces immondes souvenirs remonter à la surface afin de noircir les pages de ce parchemin blanc, mais mes filles étaient nues et enlacées d'une manière des plus hideuses. Leurs visages étaient enfouis entre les jambes de l'autre, leurs mollets encerclant leurs épaules, léchant chacune le sexe en face d’elles. Et, oh, ça me fait mal de l'écrire, mais elles devaient avoir leurs règles, car leurs lèvres étaient colorées d'un rouge foncé qui ne pouvait être que du sang. Quand je suis entré, elles ont tourné leurs têtes vers moi, les yeux révulsés, blancs comme le ventre d'un poisson, les lèvres rouges, ruisselantes, et elles disaient, à l'unisson, d'une voix profonde et sensuelle : « Venez, venez et joignez-vous à nous, Père. » 

C'est là que j'ai su que je n'avais plus le choix, et qu'il fallait faire venir un prêtre de toute urgence.


Traduction de Antinotice


Texte original
Auteur original : Humboldt Lycanthrope

Concours d'écriture de l'été 2020

 Salut à vous, jeunes, ou pas, écrivains !

  
  
CFTC lance officiellement un concours d'écriture à destination de la communauté, et notamment sa partie silencieuse. Nous serions ravis de voir un maximum de participants à ce concours sous contrainte, étant à la recherche de nouvelles plumes prêtes à s'investir dans le monde horrifique francophone. Le vainqueur aura droit à une publication sur CFTC ou le Nécronomorial, suivant la nature de son oeuvre !
  
  
Voici quelles sont les règles du jeu:
  
  
- Le texte peut être une creepypasta ou une nouvelle.  
- Votre production peut prendre diverses formes.  Montage vidéo,  thread Twitter et tout autre concept un tant soit peu exotique seront les bienvenus. Le but est de créer l'horreur, et vous êtes libres de le faire avec le média qui vous sied le mieux !
- Il faut obligatoirement intégrer un minimum de deux illustrations à votre production. Nous allons vous en proposer une sélection, mais vous pouvez tout aussi bien en choisir des extérieures.  
- Parmis tous les clichés du monde de la pasta, trois sont interdits :  
1/ Le tueur est celui qui raconte la pasta.
2/ Le narrateur meurt et c'est une source extérieure qui achève le témoignage.
3/ Le sang beaucoup trop réaliste dans un vieux jeu vidéo.
Tous les autres clichés, bien que nous n'encouragions pas forcément l'utilisation de certains, sont autorisés.
  
  
Vous pouvez vous inscrire au concours via les commentaires, les réseaux sociaux, en message privé Discord ou Forum auprès d'Antinotice ou Wasite, et enfin via l'adresse mail suivante: creepypastaftc@gmail.com
Les inscriptions seront ouvertes dès la semaine suivant la publication de ce message. Suite à la clôture de cette inscription, vous aurez deux semaines pour achever votre travail et nous l'envoyer. Quant aux votes, ils dureront une semaine.  
À l'instar de votre inscription, l'envoi de vos productions peut se faire par message privé auprès des personnes susmentionnées, ou bien par mail.
  
  

Bonne chance à vous !

Images proposées :


Le père Cooke, chapitre 1 : Un chat dans le berceau

« Oh merde » ai-je pensé en passant la porte d'entrée, alors que je découvrais le petit corps poilu de Cee Cee, le hamster de ma fille, étendu sur le sol devant moi.
 
Ce n'était pas le vrai nom de cet animal, normalement on l’appelait Chubby Cheeks, mais Allison, la petite sœur de Samantha, avait du mal à le prononcer, alors nous lui avons trouvé un surnom.
 
J'ai touché le corps de Cee Cee avec ma chaussure pour être sûre qu'il était bel et bien mort, et effectivement, il l'était. Je craignais l’arrivée de ce jour. Notre chat, Baal, adorait tuer de petits animaux et les laisser dans la maison pour que je les trouve, et son endroit favori pour les déposer était juste à côté de la porte d'entrée.
 
Samantha avait certainement laissé la porte de sa chambre ouverte avant d’aller à l'école. Je l’avais pourtant prévenue que si elle oubliait de la fermer ça finirait par arriver. À chaque fois qu’on ouvrait la porte, même pendant une seconde, Baal arrivait en courant et essayait de se faufiler à l’intérieur.
 
Je me suis dit que Samantha allait vouloir enterrer le hamster dans notre jardin, alors je suis allée dans le garage afin d’y récupérer une boîte pour lui faire un cercueil. Et j’ai ensuite utilisé mes clefs de voiture pour pousser le petit corps dedans. Je sais que je n'ai pas été très délicate avec lui, mais ce hamster était mort, je ne pense pas l’avoir beaucoup dérangé.
 
Alors que je fixais la boîte du regard, j'ai brièvement pensé à la jeter à la poubelle et dire à ma fille que Cee Cee s’était échappé. Je voulais lui épargner le chagrin de perdre son animal de compagnie, mais plus j'y pensais, plus je me rendais compte que c'était une mauvaise idée. Les animaux meurent, et c’était quelque chose qu'elle allait devoir accepter.
 
Je suis allée dans la cuisine avec le cercueil improvisé et l'ai rempli de serviettes en papier pour empêcher le corps de glisser dedans. Une fois tout ça fait, je me suis dirigée vers le tiroir et en ai sorti du ruban adhésif afin de maintenir le couvercle de la boîte bien fermé. C’est à cet instant que j'ai vu la note que j'avais écrite ce matin sur le tableau.
 
Elle disait : « LES FILLES TERMINENT PLUS TÔT ». Je l'avais soulignée trois fois et pourtant, je l’avais oubliée.
 
« Si l’école terminait plus tôt aujourd’hui, les filles devraient déjà être à la maison » ai-je pensé. J'ai vérifié l'heure, juste pour être sûre, et il était déjà plus de deux heures. Elles auraient dû rentrer plus d'une heure auparavant.
 
« Samantha ! Allison ! » ai-je crié en traversant la maison. J’ai scandé leur nom une nouvelle fois en arrivant au pied de l'escalier.
 
Personne n'a répondu, mais j'ai entendu un léger bruit sourd venant d'une des pièces de l’étage. En montant les marches, j'ai vu que la porte de Samantha était grande ouverte, et je pouvais apercevoir son sac à dos posé sur son lit. Elle était donc sûrement à l’intérieur.
 
Une fois arrivée en haut, je suis directement allée dans la chambre de Samantha pour y jeter un rapide coup d'œil, mais elle n'était pas là. J'ai remarqué que la cage de Cee Cee était au sol, complètement renversée, la partie supérieure un mètre plus loin. J'ai refermé la porte et j'ai continué à crier, me demandant où elles avaient bien pu passer. Elles savaient pourtant très bien qu'il valait mieux ne pas quitter la maison sans me prévenir.
 
En arrivant devant la chambre d'Allison, je me suis rendue compte que la porte était légèrement entrouverte. Je ne sais pas pourquoi, mais quand j'ai saisi la poignée, j'ai eu le pressentiment que je ne devais pas l’ouvrir. Je me suis dit que c'était une peur irrationnelle, probablement causée par mon inquiétude croissante pour mes filles. Mais je n’allais pas la laisser m'empêcher de les chercher. J’ai pris une grande inspiration et j'ai ouvert la porte. Ce que j'ai vu m’a immédiatement fait reculer. J’étais dégoûtée.
 
Allison était à genoux sur son lit, appuyée sur son bras gauche pendant qu'elle léchait du sang coulant du bout de sa main droite. Elle se léchait les doigts comme le ferait un chat se lavant par de longs coups de langue. Autour de son cou se trouvait le collier de Baal.
 
Quand elle a remarqué ma présence, elle s’est arrêtée et a poussé un doux miaulement, puis elle s'est mise à ronronner. Ça semblait si peu naturel venant d'elle.
 
« Allison… » ai-je dit en m'approchant lentement. Elle m'a simplement fixée et a continué à faire ces troublants bruits de chat.
 
C'est alors que j'ai regardé le sol et que j'ai remarqué des pattes noires et poilues qui sortaient de sous son lit. Je me suis accroupie, j’ai attrapé la plus visible de celles-ci et l’ai lentement fait glisser de sous le lit pour découvrir le cadavre de Baal.
 
J'ai levé les yeux vers Allison et je l’ai regardée continuer d’imiter les moindres mimiques et les moindres sons de notre chat qui était mort. Elle le copiait jusqu’à sa façon de pointer sa tête vers moi avec un air curieux.
 
« SAMANTHA ! » ai-je soudainement crié, inquiète pour mon autre fille. Ça a fait sursauter Allison qui a alors poussé un sifflement strident, puis un grognement du fond de sa gorge.
 
J'ai couru hors de la chambre et j'ai fermé la porte derrière moi. Je me suis frénétiquement précipitée d’une pièce à l’autre, appelant Samantha aussi fort que possible. Elle n'était pas censée laisser Allison toute seule, mais je ne la trouvais nulle part. J’espérais qu'elle pourrait m’expliquer ce qui était en train de se passer.
 
J'ai fouillé toute la maison jusqu’à arriver devant la porte du seul endroit que je n'avais pas encore été voir, le sous-sol.
 
« Sois là, s’il te plaît » ai-je pensé alors que j’ouvrais lentement la porte.
 
« Samantha ! » ai-je appelé dans l’obscurité. Aucune réponse. À vrai dire, je ne m’attendais pas à ce qu'elle me réponde car elle avait une peur bleue du noir. Si elle était en bas, les lumières auraient été allumées. Mais je voulais quand même vérifier.
 
J'ai appuyé sur l’interrupteur et je suis descendue au sous-sol. Une fois en bas des escaliers, j'ai regardé autour de moi et j'ai crié son nom encore une fois. Toujours aucune réponse. J'étais sur le point de remonter lorsque j’ai vu la porte qui menait au jardin s’ouvrir et Samantha montrer le bout de son nez.
 
« Maman, c'est toi ?
 
– SAMANTHA ! »
 
Je me suis précipitée vers elle et je l'ai prise dans mes bras.
 
Heureuse qu'elle soit en sécurité, ma peur s'est rapidement transformée en colère alors que j'essayais de comprendre ce qui pouvait bien se passer. J’ai éloigné Samantha et je l'ai tenue à bout de bras.
 
« Qu'est-il arrivé à ta sœur ? » lui ai-je demandé.
 
Elle s'est mise à sangloter.
 
« Je ne sais pas. J’étais allongée sur mon lit quand elle est arrivée et s'est mise à quatre pattes en portant le collier de Baal. Quand je lui ai demandé de sortir de ma chambre, elle m’a attaquée. »
 
Elle m’a ensuite montré les griffures sur ses bras.
 
« C’est Allison qui t’a fait ça ? » ai-je demandé alors que j’examinais les longues traces rouges sur la chair de ma fille.
 
Elle a hoché la tête.
 
« J'ai essayé de la forcer à sortir, mais elle était comme un animal sauvage, alors j'ai couru chez April. J'ai essayé de t'appeler, mais tu n'as pas répondu. »
 
J'ai voulu prendre mon téléphone que je gardais normalement dans ma poche, mais il n'y était pas. Je l’avais sûrement laissé dans la voiture. Ça m’arrivait souvent de l’oublier lorsque je le branchais sur le port USB en conduisant.
 
« Allez, viens » ai-je calmement dit. Je lui ai pris la main et l'ai conduite jusqu’à l’escalier pour aller dans la cuisine. J'allais l'emmener dans la salle de bain et désinfecter ses blessures, mais je me suis arrêtée quand j'ai aperçu Allison assise sur le comptoir de la cuisine.
 
« Allison, ai-je prononcé, en lui tendant ma main pour tenter de l’apaiser.
 
– Ce n'est pas Allison, a précisé Samantha.
 
– Qu'est-ce que tu veux dire ? ai-je rétorqué, tournant mon regard vers ma fille aînée.
 
– C'est Baal. »
 
Avant que je ne puisse demander de plus amples explications à Samantha, Allison a sauté du comptoir et a couru vers sa sœur, en soufflant lourdement et en grognant.
 
J'ai couru avec Samantha jusqu’au sous-sol et j'ai fermé la porte juste à temps pour protéger ma fille. J’ai fermement tenu la porte pendant qu'Allison griffait et frappait de l’autre côté en essayant d’ouvrir. Je n'ai pas lâché prise, j’ai tenu le coup jusqu'à ce qu'elle abandonne et décide de s’éloigner.
 
Je me suis tournée vers Samantha :
 
« Il faut que j’aille chercher mon téléphone dans la voiture.
 
– Non, a-t-elle répondu en secouant la tête.
 
– Ne t’inquiète pas. Je ne vais pas partir longtemps. »
 
J’ai sorti mes clés de voiture de ma poche.
 
« Viens ici et tiens la porte bien fermée. Elle ne pourra pas l'ouvrir si tu la maintiens. » lui ai-je donné pour consigne. J’ai pensé que ça la rassurerait pendant mon absence.
 
Elle a tendu la main à contrecœur et a saisi la poignée.
 
« Je reviens tout de suite » ai-je assuré.
 
Il m'a fallu moins de trois minutes pour courir jusqu'à ma voiture, récupérer mon téléphone et revenir.
 
« Tout va bien se passer, lui ai-je promis en arrivant, pourquoi tu ne retournerais pas chez April ? Je viendrai te chercher très rapidement. »
 
Elle est restée là à me fixer.
 
« Vas-y vite Sam. Allison ne va pas quitter la maison. »
 
Je n'étais pas sûre de ça, mais j'espérais que c'était vrai.
 
Après l’avoir convaincue d’aller chez son amie, j'ai sorti mon téléphone et j’ai ouvert mon répertoire. J’ai fait défiler la liste jusqu'à ce que je trouve le numéro de mon mari. Pendant que j'attendais qu’il décroche, je fixais le plafond, me demandant où se trouvait Allison.
 
« C'est le Père Cooke » ai-je entendu. Je n’ai pas reconnu la voix.
 
J'ai éloigné le téléphone de mon oreille pour le regarder. Le numéro qui s'affichait à l'écran n'était pas celui de mon époux.
 
« Je suis désolée, ai-je dit, j'ai dû composer le mauvais numéro.
 
– Si vous cherchez le Pasteur Reed, il ne sera pas là aujourd'hui. Je peux peut-être vous aider. »
 
Ça expliquait mon erreur. Le numéro du pasteur Reed était juste au-dessus de celui de mon mari. Dans ma hâte de le prévenir, j'avais dû accidentellement appuyer sur le mauvais contact.
 
J’ai présenté mes excuses une nouvelle fois avant d’ajouter : « Je dois vraiment contacter mon époux. »
 
J'ai raccroché pour mettre fin à cet appel. Je ne voulais pas me montrer rustre auprès d’un prêtre, mais je n’avais pas le temps de lui expliquer la situation.
 
J’ai rouvert ma liste de contacts et j'ai pris soin de bien sélectionner le numéro de mon mari. Après plusieurs sonneries, je suis directement tombée sur son répondeur. Je lui ai laissé un message lui disant de me rappeler dès que possible, pour ensuite raccrocher et tenter de le rappeler. J’ai essayé plusieurs fois, mais à chaque tentative, j’étais redirigée vers sa boîte vocale.
 
Frustrée, j’ai appuyé mon dos contre la porte, et je me suis laissée glisser jusqu'à m’asseoir sur les marches. Je ne savais pas quoi faire à ce moment-là, si ce n'était attendre… Alors c’est ce que j'ai fait.
 
Quand le téléphone a sonné quelques minutes plus tard, j'ai sauté sur place et j'ai répondu aussi vite que possible, pensant que c'était mon époux.
 
« Je suis désolé de vous déranger Mme Duncan, mais je n'ai pas pu m'empêcher de repenser à vous. J'espère que ça ne vous dérange pas que je vous rappelle, mais je voulais m'assurer que vous alliez bien. Vous aviez l'air troublée. »
 
C’était le Père Cooke.
 
« Non ! ai-je crié, je ne vais pas bien ! Mon hamster et mon chat sont morts, une de mes filles pense ne plus être une humaine... Donc non... Je ne vais pas bien du tout !
 
– Vous devriez peut-être commencer par le début, a-t-il dit calmement, dites-moi ce qui s’est passé et n'oubliez aucun détail, aussi incroyables ou anodins puissent-ils paraître. »
 
J'ai été surprise par sa réponse. Depuis le début, il était poli avec moi alors que je lui avais crié dessus. Il semblait sincèrement se soucier de moi et avait l’air de vouloir m'aider. Il pouvait peut-être me dire quel était le problème. C'était un prêtre, après tout, et ce à quoi j'avais affaire semblait un peu en dehors des limites du rationnel. Je me sentais mal d’avoir été désagréable avec lui.
 
Au départ, j’avais l’intention de demander à mon mari de rentrer à la maison et de m'aider à attraper Allison afin que nous puissions l'emmener à l'hôpital le plus proche. Mais en y réfléchissant, ce n'était peut-être pas la meilleure solution. J’ai pris une grande inspiration et j'ai raconté au père Cooke le déroulement des événements depuis que j’étais rentrée à la maison.
 
« Restez où vous êtes, m’a-t-il répondu après que j'ai fini de lui raconter tout ce qui avait pu se passer et après lui avoir donné mon adresse, j’arrive très vite. »
 
Il semblait convaincu que mon appel téléphonique n'était pas un accident. Il était persuadé que quelque chose avait guidé ma main et nous avait réunis tous les deux pour que nous puissions aider Allison ensemble. J'espérais pour ma fille que c'était vrai.
 
Vingt minutes plus tard, quelqu’un a frappé à la porte du sous-sol qui donnait sur le jardin. Je suis allée voir et je l’ai ouverte. Le Père Cooke se tenait devant moi, il était habillé exactement comme je pouvais m’y attendre. Lorsqu’il m'a vue, il a repoussé ses épaisses lunettes jusqu'à l'arête de son nez et s'est présenté avec un grand sourire.
 
« Entrez s’il vous plaît, lui ai-je dit, me décalant pour l’inviter à avancer.
 
– Où est votre fille ? a-t-il demandé sans perdre de temps.
 
– Je ne sais pas, ai-je répondu en haussant les épaules, elle est probablement à l'étage. »
 
J'ai suivi le père Cooke vers l’escalier menant à la cuisine. Il s’est arrêté pour tendre l’oreille. Nous pouvions entendre le léger son des pas de ma fille au-dessus de nous.
 
« Y a-t-il quelqu'un d'autre dans la maison à part votre fille et nous ? a-t-il demandé.
 
– Non. »
 
Le père Cooke a alors traversé la maison jusqu'à arriver à l’escalier. Il a posé sa main sur la rampe et a commencé à monter les marches.
 
« Où est la chambre d'Allison ? » a-t-il demandé en se retournant avant de continuer à avancer.
 
Je lui ai pointé la direction du doigt, puis j’ai attendu au bas des escaliers alors qu’il entrait dans la chambre. Quelques instants plus tard, il est sorti et a continué sa marche dans le couloir. Je ne pouvais plus le voir, mais je pouvais toujours l'entendre.
 
« Bonjour Allison, a-t-il dit, je suis le père Cooke. Je suis un ami de ta maman. »
 
Allison a poussé un sifflement strident en guise de réponse et s'est ensuite mise à grogner.
 
Le père Cooke a lentement reculé dans le couloir. Il a tenté de calmer Allison avec de doux gestes de ses mains. Lorsqu’il est revenu vers les escaliers, il les a descendus à reculons, en gardant les yeux rivés sur ma fille. Elle l'a suivi en sifflant et en grognant et ne s'est pas arrêtée avant d'avoir atteint les marches.
 
« Allons-y » a-t-il dit en posant sa main sur mon épaule pour me guider. Il m’a conduite à la cuisine pour me faire redescendre au sous-sol.
 
« Le collier que votre fille portait, il appartenait au chat ? a demandé le père Cooke une fois que nous étions en sécurité derrière la porte close.
 
– Oui, il était à lui, ai-je répondu.
 
– Où avez-vous trouvé votre chat ?
 
– C'était un chat errant. Il est apparu un beau jour et s’est mis à traîner devant la maison. Les filles ont commencé à le nourrir et à le laisser entrer donc nous l'avons en quelque sorte adopté. Il n'avait pas l'air d'être un méchant chat.
 
– Et il portait toujours ce collier ? »
 
J'ai hoché la tête.
 
« Je dois passer un appel, a-t-il annoncé en sortant un téléphone de la poche de sa veste, c'est un peu en dehors de mon domaine de compétence.
 
– Vous pensez toujours pouvoir l'aider ?
 
– Je pense que oui » a-t-il affirmé avant de s’éclipser pour passer son appel.
 
À son retour, il souriait.
 
« Les renforts sont en route. »
 
Pendant que nous attendions la personne qui allait nous venir en aide, le prêtre a fait de son mieux pour apaiser mes inquiétudes et me rassurer.
 
Peu de temps après, on a de nouveau frappé à la porte donnant sur le jardin. Il est lui-même allé ouvrir.
 
« Je suis le père Cooke. C’est moi qui ai appelé. »
 
Le prêtre s’est présenté et a tendu la main au grand homme maigre qui se tenait devant la porte ouverte. Il avait également l’allure d’un ecclésiastique, mais il ne portait pas de col blanc.
 
« Père Cooke ? L’exorciste ? a demandé l’invité, en serrant la main tendue de l’autre.
 
– Je suppose que ma réputation me précède... a répondu le père Cooke, qui semblait assez mal à l'aise.
 
L’homme s’est ensuite présenté.
 
« Je suis Théodore Alexander.
 
– Magister Alexander ? »
 
Les deux hommes semblaient avoir entendu parler l'un de l'autre. Je pourrais même affirmer qu'ils avaient l’air de partager un respect mutuel.
 
« Je suis un peu surpris qu'ils vous aient envoyé, a dit le père Cooke à l'homme qu’il avait appelé Magister.
 
– Ils ne m'ont pas envoyé. Je m’occupais d'une autre affaire quand j'ai entendu votre appel. Il est rare qu'un prêtre nous demande de l'aide. J’étais intrigué et j'ai voulu voir par moi-même ce qui était si important. Je dois avouer que je ne m'attendais pas à vous trouver ici.
 
– J'étais également en ville pour une affaire différente. D’ailleurs vous pourriez peut-être m’éclairer sur ce cas, il implique un pasteur du coin. »
 
Le Magister Alexander a commencé à sourire en disant : « Je ne suis pas sûr de savoir de quoi vous parlez. »
 
Il était évident pour moi qu'il mentait.
 
« Nous pourrons en discuter plus tard, après avoir réglé le problème que nous avons ici, a dit le père Cooke, qui avait aussi remarqué que son interlocuteur ne lui disait pas la vérité.
 
– Bien sûr, a répondu le Magister Alexander, et maintenant, où est la fille ?
 
– Elle est à l'étage, ai-je indiqué alors que je m’empressais de pointer le plafond du doigt.
 
– Vous devez être Mme Duncan, m’a dit le Magister Alexander en me tendant la main, c'est un plaisir de vous rencontrer.
 
– Pareillement. » ai-je rétorqué, mais je n’étais pas honnête. Il y avait quelque chose de troublant dans la façon dont cet homme me regardait.
 
« Je vais vous montrer le chemin » a finalement proposé le père Cooke.
 
J’ai suivi les deux hommes dans ma maison jusqu'à ce qu'ils s'arrêtent en bas de l’escalier. Le premier a montré ma fille du doigt, assise tout en haut.
 
« Elle le porte autour du cou » a déclaré le prêtre.
 
J'ai regardé avec stupeur le Magister Alexander monter l’escalier et poser sa main sur la tête d'Allison. À ma grande surprise, à son contact, elle s'est penchée et a recommencé à faire ce ronronnement si perturbant.
 
D’une main il caressait ses cheveux, de l’autre il fouillait dans sa poche pour y saisir une sorte de pendentif. De là où je me tenais, je ne parvenais pas à distinguer le symbole qui était dessus. Il a placé le bijou contre le front de ma fille et a commencé à parler dans une langue qui m’était totalement étrangère. À la fin de son rituel, les yeux d'Allison se sont retournés vers l’arrière de sa tête avant qu’elle ne s’effondre sur le sol.
 
J'ai mis ma main devant ma bouche, choquée. J’étais sur le point de courir vers ma fille en haut des escaliers, mais le père Cooke m'a arrêtée en plaçant sa main sur mon bras.
 
« Elle va bien, m'a-t-il murmuré, il sait ce qu'il fait. Cette façon de faire est beaucoup plus sûre que de devoir pratiquer un véritable exorcisme. »
 
J'ai regardé le prêtre, puis le Magister Alexander. Je lui ai demandé :
 
« Pourquoi aurait-elle besoin d'un exorcisme ?
 
– Votre fille était possédée par votre chat.
 
– Comment est-ce possible ?
 
– C’est possible à cause de ça. »
 
L’homme avait enlevé le collier afin de le tendre vers nous.
 
« Ça m’a pourtant tout l’air d’un simple collier, non ? »
 
Je savais que quelque chose n'allait pas du tout avec ma fille, mais il était difficile de croire qu'elle était possédée par… notre chat.
 
« C'est bien plus qu'un simple collier, m’a-t-il assuré en le glissant dans sa poche, c'est un simulacre.
 
– Un quoi ? »
 
Je n'avais jamais entendu ce mot auparavant.
 
« C'est un objet possédé, a poursuivi le père Cooke, il permet à l'esprit qui y est lié de posséder le corps de celui qui le porte. »
 
Avant que je ne puisse poser l'une des mille questions qui me venaient à l'esprit, le Magister Alexander s'est penché et a pris Allison dans ses bras.
 
« Où est sa chambre ? » a-t-il demandé en se relevant.
 
Je lui ai montré la porte qui était encore ouverte, puis j'ai monté l’escalier et je l'ai suivi. Je suis entrée dans la pièce alors qu'il la posait doucement sur le lit.
 
« Elle va probablement dormir pour le restant de la nuit, a-t-il dit en s'écartant de mon chemin.
 
– Pourquoi le chat portait un collier comme celui-ci ? lui ai-je alors demandé en sortant de la chambre.
 
– Je ne sais pas. »
 
Je ne l'ai pas cru. J’étais persuadée qu'il en savait plus qu'il ne le faisait paraître. Je voulais le confronter et exiger des réponses, mais je n'en avais pas la force. J'étais trop fatiguée après tout ce que je venais de vivre. Au lieu de ça, je me suis assise sur le lit d'Allison et j’ai passé ma main dans ses cheveux.
 
« Pourquoi lui avez-vous menti ? »
 
Le Père Cooke était monté à l’étage pour demander des comptes au Magister Alexander, juste devant la porte de la chambre. Même s'il essayait de parler à voix basse, je pouvais clairement les entendre.
 
Je me suis levée et je me suis discrètement dirigée vers la porte pour mieux les écouter.
 
« Je l'ai fait pour protéger sa famille. Si elle savait que ce chat appartenait à sa grand-mère, comment pensez-vous qu'elle réagirait ? Sa mère a donné sa vie pour quitter la congrégation ! Elle a payé le prix ultime pour que sa fille puisse avoir une vie normale. Je suis obligé d'honorer le pacte qu'elle a conclu. »
 
Ma mère est morte lorsque j'étais très jeune et je n'ai jamais connu mes grands-parents. Ce que je venais d'entendre m’avait bien sûr alarmée. Est-ce que le Magister Alexander insinuait que ma mère était une sorte de sorcière ?
 
« Si sa mère a fait un pacte pour quitter la congrégation, pourquoi le chat était-il ici ? a demandé le père Cooke en descendant les escaliers.
 
– J'espérais que vous pourriez me répondre à ce sujet, a répondu l’autre, ce chat ne devrait pas être ici. Tout comme nous, et pourtant nous voilà. Nous avons été réunis pour une raison ou pour une autre et nous devons absolument découvrir laquelle. »
 
C'est la dernière chose que j'aie entendue avant que les deux hommes ne sortent finalement de chez moi.

Traduction de Naveen


Texte original 
Auteur original : Ken Lewis