Nous ne voulons pas mourir : 18, 24 et 27 Août 2026

18 août 2026

Je viens de m’apercevoir que l’électricité extérieure était coupée. C’est bête, c’est quelque chose qui aurait dû immédiatement me venir à l’esprit. On est sur les générateurs intérieurs depuis un mois et deux semaines donc. Il nous reste un mois et demi environ, au-delà de ça ils vont couper. On doit trouver une solution pour les recharger, sinon le système de commande des mines va aussi tomber en panne et nous ne pourrons plus sortir. Et moi je ne pourrai plus écrire sur le poste. Et puis aussi on ne pourra plus faire cuir notre nourriture, il faudra la manger crue. Sans l’électricité nous ne sommes pas grand-chose.

Je ne réalisais pas la chance qu’on avait en fait. Les bâtiments qu’on utilise sont encore solides et en bon état, ils disposent tous d’un générateur intérieur ce qui fait qu’on a encore l’électricité, et il y a très certainement des batteries cachées dans les caves. Les générateurs sont dans de petites cabanes collées aux bâtisses. Je viens de penser… Si on n’utilise qu’un seul bâtiment et qu’on coupe l’électricité dans les autres, on aura peut être du courant plus longtemps ? Il faut que j’en discute avec tous les autres. Je reviendrai dans un moment.

24 août 2026

Je n’ai pas eu le temps de revenir plus tôt. Il m’a fallu un moment pour réunir tout le monde, et pendant deux jours nous n’avons fait que parler de ça. Il y avait ceux qui pensaient que si on réduisait notre consommation de courant, on réduisait aussi nos chances de survies, et les économes qui pensaient comme moi. Finalement on a eu le dernier mot, parce que ceux qui étaient contre l’arrêt de 3 des 4 générateurs n’avaient en fait jamais vraiment réfléchi à la question, et leurs arguments n’étaient donc pas solides. Après cela il a fallu choisir quel bâtiment tout le monde occuperait, on a pris celui du Nord-Ouest vu que c’est de ces deux directions que vient la majorité des attaques. On a transporté les effets de tout le monde dans ce bâtiment, et ensuite on a réfléchi à comment couvrir le reste des bâtiments vu que plus personne ne serait dedans. Après mûre réflexion on a décidé de laisser en permanence deux personnes sur le toit des bâtisses inoccupées, avec un lance-flamme pour chaque groupe histoire de maintenir les bêtes à distance le temps que plus de monde arrive pour défendre.

Ça a plutôt bien marché vu que le surlendemain un autre groupe de créatures est venu attaquer une zone non-défendue, et qu’on a réussi à les tuer assez facilement. Cela dit, elles n’étaient qu’une dizaine, c’est curieux il y en a moins ces temps-ci. Ça ne fait bien qu’un mois et trois semaines, mais plus le temps avance moins on se fait attaquer. C’est toujours éprouvant et on risque toujours nos vies, mais ça n’a rien à voir avec les premières batailles. Peut être qu’elles préparent quelque chose, et qu’on va se faire surprendre en beauté. C’est vrai que leur intelligence est assez développée…

Bref après j’ai pu me reposer hier, pendant la nuit ça a été mon tour de garde sur le bâtiment sud, j’étais avec Frank, un grand gaillard d’1m90, probablement 90 ou 100 kilos, qui parle très peu et se contente de tirer sur les ennemis quand il y en a et de fumer des cigarettes quand il n’y en a pas. Mais lorsqu’il parle, on l’écoute, car c’est un ancien militaire (il a facilement 45 ans) décoré plusieurs fois. Donc niveau stratégie et tactique il nous aide pas mal.

Pendant que j’étais avec lui, il n’a rien dit, comme à son habitude, et il a fumé pendant un bon moment. On dirait qu’il a fait une provision de clopes et de briquets. Mais à une heure avancée il s’est arrêté et a agrippé sa kalachnikov, en regardant autour de lui. Nerveux, j’ai regardé aussi, mais je n’ai rien vu. Presque rien vu. Il y a juste eu deux yeux. Je n’avais jamais vu ça chez aucune créature, que ce soient les originelles ou les chiens. Mais mon cœur a quand même manqué un battement. Nos regards ne se sont croisés qu’une fraction de seconde, mais ça a été suffisant. J’ai vu dans ce regard une haine incommensurable, une faim terrible mais par-dessus tout, et c’est ça qui m’a fait flipper, j’ai senti dans ce regard une malice qui dépasse l’entendement, quelque chose qui vous met mal à l’aise rien que de l’envisager. Juste après ça les deux yeux ont disparu et je crois avoir entendu un très léger bruissement de là où je les avais vus, mais j’ai peut être rêvé. Deux minutes après ça Frank s’est détendu et a recommencé à fumer, et on est rentrés une bonne demi-heure après.

Et on en arrive à aujourd’hui. J’ai découvert quelque chose qui nous a tous mis mal à l’aise. Dans le bâtiment sud il y a une petite trappe, que personne n’avait vue, probablement parce que quelqu’un avait mis sa couchette dessus et à cause de la poussière. J’ai préféré ne pas l’ouvrir, mais je l’ai immédiatement signalé à ceux qui n’étaient pas loin. On a voulu résoudre ça rapidement. Lili, qui était avec moi, a demandé si on n’avait rien pour savoir au moins si c’était une cave ou un sous-terrain, et on s’est rappelé le détecteur thermique. Ça fait partie des affaires que Frank nous avait dit de prendre quand on a commencé à préparer le bunker. Il y a un placard entier de compteurs, détecteurs et autres outils bizarres mais bien utiles. On l’a mis au-dessus de la trappe et on l’a allumé. Et malheureusement c’est bien un sous-terrain qu’on a sous les pieds. Et qui dit sous-terrain dit risque d’invasion un jour ou l’autre. On ne sait pas jusqu’où il va, mais ce qui est sûr c’est qu’il relie le bâtiment sud et le bâtiment est (il y a une autre trappe), et continue loin vers le nord est. Ça ne m’étonnerait pas qu’il aille jusqu’aux villes voisines.

On ne s’est pas posé de question, on a mis tout ce qu’il y avait de plus lourd sur les deux trappes et on a barricadé les portes. Ce n’est pas aussi sûr que les barbelés et le champ de mine, mais on n’a rien de mieux. On a averti les autres ensuite, en leur disant que ça allait, que ce qu’on avait fait suffirait, mais on voyait dans leur regard qu’ils n’étaient pas dupes. Enfin toujours on a été plus rassurant que quelqu’un qui aurait dit « c’est fini on va tous crever ». Quelques uns d’entre nous ont commencé à dire qu’ils espéraient que les restes de l’armée nous trouvent, qu’on soit évacués vers une zone sûre, que ce cauchemar s’arrête une bonne fois pour toute. Il ne faut pas longtemps pour briser l’esprit d’un homme et le faire réagir comme un enfant. Ceux qui sont restés lucides n’ont rien dit, conscients que ce pourrait être dangereux de briser l’espoir de ceux qui ont besoin de se rattacher à quelque chose pour se sentir en sécurité. Je suis lucide, mais je ne peux m’empêcher d’espérer qu’on nous trouve effectivement, et qu’on n’ait plus jamais à entendre parler des créatures. Le monde des hommes me manque.

27 août 2026

Il s’est passé quelque chose d’affreux peu après que je me sois arrêté d’écrire. C’est… Ça commence… Ceux qui ne sont pas assez forts pour surmonter ça… C’était un jeune d’à peine 19 ans je crois… Il faisait des études de droit dans l’Ohio, il était venu dans un petit village à 10 kilomètres d’ici pour revoir un peu sa famille… Ils ont du tous mourir pendant l’invasion, en tout cas il est arrivé ici seul. Hier on ne sait pas trop ce qui l’a pris, il a pris une kalachnikov et s’est enfui dehors en hurlant, a passé les barbelés, le champ de mines qui était alors désactivé et a continué toujours tout droit, jusqu’à disparaître de notre champ de vision. On a bien essayé de le raisonner quand on a vu qu’il avait un problème, mais rien n’y a fait, il semblait ne pas nous entendre. Après ça, on a entendu quelques coups de feu pendant 5 minutes, et puis le silence est retombé. Le pauvre garçon doit être mort. Quelle folie…

Et ça nous guette tous. Qui dit que demain, je ne vais pas succomber à un accès de folie, prendre une arme et suivre son chemin, ou pire, abattre tous les autres avant de me suicider, ou encore faire sauter les bunkers, ou encore… Mon dieu quelle horreur, j’ai du mal à réaliser. C’est vrai que nous ne sommes que des restes d’une humanité désormais décimée, sans espoir, que notre espèce ne domine plus le monde, que nous avons trouvé nos prédateurs. C’est vrai que nous sommes seuls, en train de tenter de survivre sans raison précise, alors qu’on sait très bien qu’on n’est plus très loin de la fin. C’est vrai que… Je devrais arrêter de dire tout ça, je suis en train de m’enfoncer dans mon pessimisme. Ce n’est pas bon de faire ça dans ce genre de situation.

J’y pense, c’est peut être bien à cause des trappes qu’on a découvertes qu’il a perdu la boule. Avoir ça diminue grandement notre sensation de sécurité, forcément j’ai envie de dire. Les bâtiments sont condamnés, mais il est évident que ça ne suffira pas en cas d’attaque massive. Maintenant, quand on monte la garde, on a toujours un œil qui se tourne derrière nous, vers les portes des bâtiments. Je dois avouer que maintenant j’ai peur de ces portes. J’ai peur de les voir sortir de leurs gonds et laisser place à des créatures assoiffées de notre sang. Ce serait notre mort assurée. C’est l’heure de mon tour de garde, je reprendrai l’écriture plus tard.

Texte de Magnosa

Monsieur le Président

À presque soixante-dix ans, je considère que c'est inacceptable d’être réveillé par un type en treillis. Et par tout un régiment, ça l'est d'autant plus.
Pourtant, les militaires sont là, au pied de mon lit, me pressant de bien vouloir les suivre sans attendre après m'avoir sorti manu militari d'un sommeil profond, littéralement.

Avec un grognement d'ours mal léché, je me redresse. Si je suis devenu président du Sénat, c’est en grande partie pour l'apparente tranquillité de la fonction. Enfin, je vais néanmoins m’habiller sans râler, bien que le lieutenant-colonel semble considérer que l’on peut se rendre à l’Élysée en pyjama, en l'état. Ah, les militaires… Dans tous les cas, un coup d’eau sur le visage et le costume de la veille feront l’affaire. A trois heures du matin, aucun journaliste ne devrait m’attendre en guet-apens.
Ce n’est qu’une fois dans la voiture que je commence réellement à m’interroger. Que se passe t-il ? Les tas de testostérones en uniforme m’ont seulement dit que le Premier Ministre se chargerait d’exposer les raisons de cette intrusion à mon domicile une fois que nous serons à l’Élysée. Je cherche bien à joindre Édouard pour avoir des précisions avant l'heure, mais en vain. Le Premier Con, je l’assure.

Je passe les portes du Palais présidentiel, à l'entrée duquel tout un tas de petites mains s’affairent, paniquées. On dirait le dîner de famille du lapin d’Alice au pays des merveilles, tant c'est l'effervescence. Je les ignore, et me dirige d'un pas ferme vers le bureau du président, mais un général dont le nom m’échappe complètement me barre la route, et m’invite à le suivre dans la salle d’opération militaire. J'aperçois alors un homme en noir tenant la poignée de ce qui semble être la valise nucléaire se glisser derrière nous, et nous emboîter le pas. Tout ça m'a l'air grave, très grave. Je commence à saisir la situation. Une fois entrés dans la salle, je constate que la quasi-totalité du gouvernement est présente, mis à part les sous-ministères dont tout le monde se fout. Ceux qui comptent sont là.
Le Premier Ministre s’approche de moi, tenant de la main gauche une petite boîte noire et métallique disposant d’un verrou à sécurité digitale. Il a des allures de chef de gang.

« Henry, laisse-moi t’expliquer la situation... », engage-t-il sans un bonjour,  me tendant la main malgré tout. La poignée qui s'en suit est calibrée, du même type que celles que l’on distribue lors des bains de foules. Du type qui se veut réconfortante et chaleureuse. Espèce de vieux salopard manipulateur. Cependant, au vu de sa mine déconfite, cette poignée de main semble tenir davantage du réflexe que de la volonté consciente , car je me doute de ce qu’il va dire.

« Il est mort ? ». Pas de temps à perdre en salamalecs ou autres formalités.
« Nous avons perdu la liaison avec son avion alors qu’il passait au-dessus de l’Atlantique. Plusieurs équipes de secours ont été envoyées, mais aucune réponse ne nous est parvenue ». Il reprend son souffle. « Nous ne parvenons à récupérer des images satellites claires, ni à comprendre ce qui se passe. Donc, conformément à la constitution, vous devez assurer l’intérim ».
« C’est une attaque, quelque chose de ce style ? ». J’espère que c'est un accident, ou un sabotage dans le pire des cas.
« Nous l’ignorons. C’est pour cela que tu dois ouvrir cette boîte ».

Sans rechigner, je pose mon pouce sur le lecteur digital. Un petit bruit électronique, puis mécanique, précède le déclenchement de la serrure. A l'intérieur du contenant, un ruban rouge sur lequel brille un code en lettres d’or trône au centre d’un coussin pourpre. La suite de chiffres et de lettres la plus importante et la plus puissante du pays, permettant le déclenchement de l’ultime argument de la France. Je me saisis de l'objet, et me tourne sans attendre vers l’état-major. La moitié d'entre eux scrute des cartes, pendant que l’autre s’époumone au téléphone.

« De quelles informations disposons-nous ? ».
« Malheureusement monsieur le Président, les seuls informations dont nous pourrions disposer ne nous sont pas encore parvenues. Nous avons perdu le contact avec la Guyane ainsi qu'avec les territoires proches, et les hommes en faction ou même les administrations ne répondent plus. Nous cherchons actuellement les raisons de ce silence ».
L'homme qui vient de parler est le général chargé du renseignement, un homme austère de bonne compétence selon sa réputation. Mais ce qu'il me sert ne me convient pas. Malgré tous nos moyens de surveillance, il n’est pas foutu de glaner quoi que ce soit.
« Pas de vidéos sur internet, ou sur un quelconque réseau nous permettant d’en apprendre plus ? ».
« Des extraits d’émeutes en Amérique latine. Nous pensons à une révolution dont le président serait un dommage collatéral mais... ».
Cette-fois-ci, mon locuteur est un militaire de carrière, ayant effectué quinze années de légion étrangère avant de rejoindre les renseignements. Pourtant, il ne me regarde pas dans les yeux. Et ce n’est pas de la honte que je vois dans son regard. « Plusieurs éléments ne collent pas. Il y a peu de vidéos proportionnellement à la population, et encore moins de mentions des événements. De plus, il semblerait qu'internet ait brutalement été coupé dans le sous-continent. Quant aux liaisons satellitaires, elles ne parviennent pas à retransmettre une fois braquées sur la région. Même les américains ne disposent pas de brouilleurs capables de faire une telle chose. Nous ne comprenons tout simplement pas ». Je me tourne alors vers un secrétaire d’État, à moins que ce ne soit un sous-secrétaire ou encore un chef de cabinet… Enfin bref, un type avec un poste occulte et pompeux.
« Vous, établissez un contact avec le commandement de l’OTAN et le Conseil européen. Si crise il y a, c'est ensemble que nous devons réagir ». Il hoche de la tête, et part s'exécuter. A nouveau, je me tourne vers l'état-major.
« Et Washington, que font les Américains ? ».
Le soldat reprend.
« Le Pentagone est passé en Defcon 3 suite à la disparition similaire d’un porte-avion au large de Porto Rico. Nous savons également que les États-Unis ont déployé une force aérienne de reconnaissance chargée de comprendre ce bordel ».

Sans attendre, je prends un téléphone et appelle directement ces couillons. Quand on parle d’Amérique Latine, les Yankees sont frileux au multilatéralisme. Mais quoi que je dise, cette foutue administration ricaine refuse de me passer le Président ou même un membre du cabinet. Fait chier. Un administratif me sert une soupe diplomatique fade. Je n’en tirerai rien, le gendarme du monde ne veut pas que l’on se mêle de son pré-carré. Je ne vais pas me gêner, tiens.

« Monsieur le Président, nous avons le conseil en visioconférence. La Chancelière demande des explications sur la situation, ainsi que sur le silence américain ». Pas le temps de jouer au couple franco-allemand harmonieux. Je ne compte pas me la jouer solitaire, mais je vais prendre les devants au vu des capacités de projection de l’Allemagne.
« Édouard, tu vas t’occuper de rassurer tout ce beau monde, de transmettre les informations et d'en glaner de nouvelles. Je la sens très mal cette histoire. Convaincs-les de mettre leurs armées en état d’alerte. ». Le ministre grisonnant acquiesce immédiatement, trop content de ne pas assumer la responsabilité d’une éventuelle catastrophe. J'ai toujours eu une magnifique tête à chapeaux.

« Parfait, messieurs de l’état-major. Quelles sont nos options ? »
« Nous pouvons envoyer des équipes de reconnaissances, mais cela est risqué car nous ignorons le sort subi par les équipes de secours ». Un autre médaillé prend alors la parole.
« Un Rafale peut y être dans une heure, ils sont déjà affrétés et attendent vos ordres ».
« Les engins américains ont perdu le contact. Il y a quelque chose de similaire aux IEM là bas, et l’électronique embarqué est omniprésent dans nos appareils », fais-je remarquer. Mais un troisième décoré ajoute :
« La coupure n’est sûrement pas immédiate. Envoyons un pilote en constant lien radio, il nous fera un rapport en temps réel, nous permettant de mieux cerner la situation ». Bonne idée.
« Que la liaison soit directement retransmise ici, je veux que nous soyons en lien avec lui directement ». Aussitôt, un haut gradé de l’armée de l’air beugle  mes ordres dans son portable.

Je m’assieds quelques instants, tentant vainement de faire fi de toute l’agitation environnante, dans la quête totalement vaine d'un replis sur soi momentané.

« Monsieur le Président... ». Je ne suis pas certain d’entendre.
« Monsieur le Président ! ». J’essaye péniblement de sortir de mes pensées.
« MONSIEUR LE PRÉSIDENT ! ».
« Inutile de hurler, que voulez-vous ? ». Non, définitivement non. Impossible de faire le vide cinq petites minutes.
« Nous avons perdu les communications avec le Mexique et l’Australie, les autorités locales ne répondent plus ». Et merde.
« Quoi ? Comment est-ce possible ? ».
« Quelques images postées sur internet nous sont parvenues. Elle sont cependant brèves ».

L’homme qui m'a arraché à mes pensées, dont j’ignore complètement le poste ou la fonction, ouvre un ordinateur portable et lance une série de vidéos. Tout est complètement surréaliste. Le cameraman semble courir à toute allure dans une rue de Mexico, mais ce n’est plus la Mexico que l'on connaît. Le sol est devenu poisseux, aussi bourbeux et sombre que du pétrole, dans lequel quelques visages se dessinent fugacement. Enfin, « visage » est un bien grand mot, tant ces faces grimaçantes s'éloignent de toute notion d'harmonie humaine. Elles n'en évoquent rien d'autre qu'une parodie macabre et grotesque, tant leurs proportions sont absurdes et hétéroclites. Un œil recouvrant presque toute la joue, ou encore un nez aplati jusqu’aux oreilles. Au final, la seule chose liant ces figures infernales tout droit sorties d'une œuvre cubiste de mauvais goût, c'est leur déformation immonde insultant Dame Nature elle-même.

L’homme continue sa course, filmant par intermittence ses compatriotes les moins chanceux. Mes nerfs optiques peinent à décrire l’ensemble à mon cerveau. Certains se sont mis à genoux afin de s’automutiler en psalmodiant des chants catholiques, d’autres exécutent sommairement des « Desviados ». Mais contre toute attente, ce n’est pas le plus choquant, non, loin de là. Ceux dont les membres… fusionnent avec les murs, les lampadaires ou leurs voitures, ça, mon cerveau l'assimile encore plus difficilement. On peut voir une femme dont la chair est comme collée à la portière de sa voiture, s'étalant doucement sur la paroi métallique du véhicule. Cette dernière ondule d’une façon presque aqueuse, fondant lentement chair et métal en un ensemble contre-nature sous les hurlements étrangement mécaniques de la pauvre femme. Alors que l'homme continue sa fuite effrénée, sur le coin de l'image apparaissent un petit garçon et ce que je suppose être son grand frère. Ils sont englués ensemble comme des siamois ayant grandi différemment, rattachés l'un à l'autre par un ballon de basket en fusion s’écoulant sur leurs ventres tel une seconde peau. C'est absurde, surréaliste. La ville s’est transformée en un vaste théâtre des horreurs. Rien n’a de sens, pas plus la ville elle-même que ces habitants.
Je prends une grande inspiration, et me retourne vers l'homme qui m'a montré ce tissu abject de fadaises.
« Vous vous foutez de ma gueule ? ». Je chope ce petit connard de farceur par le col.
« Ces informations viennent des renseignements monsieur, elles sont confirmées par d’autres vidéos du même acabit ! ». Il a mal choisi son moment pour sa petite blague de mauvais goût.
« Espèce de taré, tu vas regretter ton petit tour ! ». Mais le directeur de la DGSE pose sa main sur mon épaule.
« Aussi fou que cela puisse sembler, elles sont vérifiées, monsieur le Président. Les États-Unis sont passés en Defcon 1 à la chute de Mexico ». Estomaqué, je lâche le pauvre homme. Jamais dans l’Histoire le Defcon 1 n’a été déclaré, pas même en 62 durant la crise de Cuba.

Encore peu sûr de saisir la situation, j'interroge l'assemblée.
« Bon, qu’est ce qu’ils veulent faire ? ». Un homme prend la parole pour me répondre, représentant de la France à l’OTAN et expert en géostratégie, ou quelque chose du genre.
« Le haut commandement de l’OTAN vient d’appeler à la mobilisation des forces armées. Washington fait savoir qu’une frappe préventive n’est pas à exclure, une frappe nucléaire tactique plus précisément. Le bureau ovale pense à une épidémie inconnue, là où certains groupes de scientifiques privilégient la thèse d’un objet cosmique déréglant nos lois physique. Un trou noir peut-être. ».
« La chose paraît se répandre à une vitesse incontrôlable ». Si l’Australie est tombée, ce n’est pas un océan qui va protéger la métropole.
« C’est pour cela que je pense que diverses têtes nucléaires ont déjà été mises à feu. Jamais l’US Army ne laissera un… truc pareil traverser la frontière ». Nous devons prendre les devants. Même si l’Amérique sanctuarise son territoire, il ne nous aideront pas avant un bon bout de temps.
« Décrétez la phase 6 de pandémie. Je veux un couvre-feu. Limitez également les déplacements, fermez les aéroports et gelez tout échange physique avec d’autres continents. La circulation ne doit être que de nécessité, que les citoyens restent chez eux le temps que la crise soit jugulée. Demandez à Édouard de faire un communiqué et un discours aux français, il vaut mieux qu’un visage connu s’en occupe. Mais avant cela, je veux que des équipes de maintien de l’ordre équipées soit déployées dans les villes les plus vitales et stratégiques. Je décrète également l’article 16 de la constitution, les instances valideront en cours de route ». A ces mots, plusieurs ministres et exécutants prennent note, et s’attellent à appliquer mes directives.

Une carte en temps réel de l’évolution du phénomène s’affiche via un projecteur. L’Afrique du sud est contaminée, et cette abomination remonte vers l’Europe. Si la méthode USA fonctionne, je devrai me résoudre à faire de même avec les pays frontaliers, et pour le Maghreb également.
Mon Dieu, mais qu’est-ce-que c’était que cette horreur, sur les images ? Les vidéos tournent et retournent dans ma tête. Ces offenses aux principes de la physique, ces offenses à ce qui doit être… Ça ne peut être réel.

« Monsieur, nos satellites nous informent que les bombes américaines ont bel et bien été lancées, et viennent de toucher leurs cibles. Le Mexique n’existe plus. ». J’adresse un regard à mon locuteur, puis replonge dans la projection.
« Le pilote est aussi en route ».
« Je crois que sa mission n’a plus grande importance. Général, occupez-vous de la liaison. Tenez-moi informé » dis-je en désignant aléatoirement l'un d'entre eux.
Malgré tout, la progression de l'aberration est fulgurante. En l'espace de quelques heures, plusieurs autres continents sont touchés. Je réprime un rire nerveux. Mes ordres et mesures sont tellement dérisoires. Comment instituer une quelconque réaction en un laps de temps si court ? Un sentiment d’impotence grandit en moi, comme si je jouais un rôle futile face à des événements incontrôlables. Il ne me reste que ce gros bouton rouge et ce code, la dernière réponse ignoble de l’humanité. A l'heure actuelle, la carte indique le Mali, nos troupes présentes sur place ne répondant probablement plus. Un nouveau foyer qui n’est pas adjacent à celui de la contamination originelle. Pour ce que l’on en sait, l’Afrique est en effet loin d’être desservie correctement. Il est donc temps.

Je me tourne vers l’homme à la valise, et lui pose ma main sur l’épaule.
« Veuillez ouvrir cette attaché-case, s’il vous plaît ». Sans aucune hésitation, il se met à l'oeuvre. Terrifiante obéissance.
« Messieurs, le Mali est mort. Vous savez ce que cela signifie ». En guise de réponse, je n'ai droit qu'à un silence de mort. « Le choix ne nous appartient plus ». L’homme en noir achève de soulever le couvercle de la maudite boîte, laissant apparaître un tableau de commande surplombant un clavier. Un officier se lève alors, et s'installe en face de l'arme de destruction. Sans broncher, il y entre les cibles que je lui désigne, à savoir tous les centres de population des pays méditerranéens adjacents au Mali, ainsi que ce dernier. Il faut parfois brûler une partie de la forêt pour éteindre un incendie. Mais alors que je m'apprête à effectuer l'ultime action avant l'annihilation, un jeune adulte tout juste sorti de l’école s’approche de moi d'un pas vif. Il doit être stagiaire, pistonné dans un cabinet ministériel.
« Non, nous pouvons attendre ! Au moins attendre de voir si la destruction du Mexique a réellement été efficace, avant d’oblitérer tous ces pays ! ».
« Si elle a été efficace, c'est uniquement grâce à la rapidité de décision du Président américain. Autrement dit, nous ne pouvons attendre ». Je fais signe à deux soldats de l’éloigner.
« Si l’Europe s’en sort ce soir, ce sera le fait de la détermination française ». Enfin, j’entre les codes. Dans 20 minutes, les vecteurs de contamination seront limités.

« Monsieur le Président, nous avons perdu le contact avec notre pilote, mais nous avons néanmoins pu obtenir de nouvelles informations ». Il s'interrompt, guettant ma réaction. Bon sang, cessez votre mystère, Général.
« Continuez ». Mon ton sec lui fait comprendre ce que je pense de son suspense.
« Et bien, nous avons quelques images retransmises des caméras embarquées. Lui, il commençait à délirer. Le pauvre gars pensait que son avion cherchait à l’absorber, que ses bras était happés par le poste de pilotage, son visage dévoré par son casque et le siège qui le... ».
« Venez-en au fait ».
« Il entendait un maelström de cris unissons, formant un cœur macabre blasphématoire lui raclant le cerveau comme si des milliers de tisonniers ardents lui transperçait l’organe de part en part... ».
« GÉNÉRAL ». Le vieux militaire est aussi pâle qu'un damné.
« Je… Excusez-moi, monsieur le Président. Ses derniers instants furent éprouvants... ».
« Continuez, et transmettez les documents ». Il le fait, tremblant et suant d’un stress intense. Quelques larmes coulent le long de sa joue. « Que vous a-t-il dit qui puisse nous être utile, avant que le contact ne soit définitivement coupé ? »
« Ce n’est pas une maladie, ni un châtiment. C’est autre chose, une chose tellement immonde et abjecte qu’elle pervertit et broie la notion de réalité pour en instituer une nouvelle. Une réalité où l’humanité n’est qu’une écume gesticulante et bruyante hurlant sa souffrance tout en s’exaltant de sa propre transfiguration indicible et cyclopéenne ! ». Alertés par l'état de mon interlocuteur, quelques gardes s’approchent. Je leur ordonne de dégager ce malade.

Les photographies prises par l’appareil,  pourtant mitraillées, ne sont semble-t-il pas nettes. On y distingue néanmoins des choses, des choses absurdes. Je plisse les yeux. Non, les clichés sont tous clairs. Parfaitement clairs. Le continent sud-américain est… transformé. Il est devenu une immense masse tournoyante de terre, de boue et de chair. La chose est si mouvante que l’immondice ne semble pas avoir de forme définie, tourbillonnant et se remodelant sans cesse sur elle-même. Le pire étant les millions d’humains mutés, mutilé ou fusionnés dans des mélanges totalement absurdes sur le continent comme des plaques d’eczéma vivantes. Perdant mon sang-froid, j'arrache les clichés au mur, et jette ces ignobles… trucs au sol, qu'un homme vient aussitôt ramasser et ranger. La salle me regarde étrangement, se demandant sûrement que faire si même le Président craque comme le vieux général délirant que j'ai précédemment congédié. Oh, ne vous inquiétez pas, le Président ne craque pas, il est parfaitement lucide et apte à diriger les opérations.
Bon, il faut que je me calme, c’est en gardant la tête froide que je pourrai prendre les meilleures décisions.

« Monsieur... ». Le ministre des affaires étrangères s'avance, l’air tétanisé et triste.
« Quoi ? ».
« Nous avons perdu contact avec Washington ».
Non… Simplement, non…
« Que faisons-nous, Monsieur ? ».
Je ne sais pas.
« Monsieur ? ».
Qu’est ce que tu veux que je fasse ? Pourquoi tu restes là, attendant mes ordres ? Parce que tu sais que tu n’as nulle part où fuir, je suppose.
« Répondez ! ».
Pas le temps de partir dans le grand nord. De toute façon, tu ne tiendrais pas trois semaines avec les maigres réserves que tu prendrais avec toi, monsieur le ministre.
Devant mon silence, il s'emporte.
« Mais putain, c’est vous qui êtes en charge. Bordel ! ».
Il n’y a rien à faire.
Puis, il me colle une gifle.
« Je ne sais pas, je n’en sais rien. Regardez la carte, monsieur le ministre, l’Espagne envoie des appels de détresse . Cette... chose sera bientôt à nos portes. Il n’y a rien à faire, à part prier pour que l’Angleterre nous vitrifie ».

Tout le monde s'arrête une seconde, comprenant le désespoir de notre situation. Pendant cette petite seconde, chacun d’entre nous prend la pleine mesure de la réalité. Que c'est foutu, que nous n'avons aucune chance. Que nous allons tous disparaître. Puis, ils se remettent tous à s’agiter, s’invectivant, donnant ou demandant des ordres ineptes. Il y en a qui prient aussi. Bref, s’occuper pour ne pas penser, peut-être. L’espérance est un doux poison quant on réfléchit. Moi, je reste là, assis sur une chaise, contemplant le 9 mm que j’ai ordonné qu'on m'apporte. Le caporal a hésité un instant, puis s’est souvenu que je suis le chef suprême des Armées. La hiérarchie est tout ce qui lui reste.

Je ne saurais dire combien de temps s’est écoulé depuis que nous avons baissé les bras, mais la chose commence à faire sa besogne. Nous pouvons entendre les hurlements des parisiens, voir les crayons ou les armes pénétrer la chair pour former de nouveaux être immondes. La condition humaine en personne, c’est elle que nous voyons impitoyablement souillée de la plus vile des façons. Par la fenêtre, j’aperçois trois individus agglutinés ensemble, formant une sorte de cafard humain à trois têtes. Le pire étant qu'à travers les hurlements des victimes, la jubilation orgasmique est aussi palpable que la frayeur et la douleur.

Non, je ne saurais en supporter davantage. Je pointe l’arme sur ma tempe, la crosse de celle-ci déjà collée irrémédiablement à ma main. Avec un soupir, je presse la détente.
 La détonation retentit, la balle est projetée hors du canon. Lorsque je la sens se fondre sur ma peau, suivie par le canon de l'arme, mes yeux s’écarquillent de terreur. En dessous de moi, la chaise suit le mouvement, fusionnant lentement avec mon séant. Peu à peu, je ressens ces nouvelles extensions comme s'il s’agissait de mes organes. Je me sens dévoré par ces objets. Mon dos s’avachit sur le dossier, qui bientôt ne fait plus qu'un avec ma colonne vertébrale. De peur, je bascule en avant et tombe sur le sol. Dans une vaine tentative d'échapper à mon sort, je rampe dans la douleur et la folie croissante qui dévore peu à peu mon esprit, tant l'ignominie dont je suis l'objet est inconcevable. Je ne peux parler, ma langue ne faisant plus qu’un avec mes gencives et mes dents. Alors je beugle et rampe, comme une odieuse limace humaine cherchant inlassablement une bonne âme pour mettre fin à ce sinistre spectacle.

Mais point de bonne âme, le sort de mes camarades n’est guère plus enviable. À ma gauche, un agglomérat de viande et de membres formant une boule disgracieuse englobant tout ce qui la touche. A ma droite, une série de mutants aux corps disproportionnés et ridicules. Le cou de l'un se confond avec son dos élancé et s'allonge sur plusieurs mètres, comme s'il n’existait de lui que ce cou et cette tête à l’humeur changeante, entre joie psychotique et désespérance extatique. Un autre est encastré dans un mur, ayant pénétré lentement à l'intérieur de celui-ci jusqu'à le faire devenir organique, et agrippant toute personne s’approchant de lui dans une vaine tentative de fuite. Pas par malveillance, mais simplement pour s'accrocher à l'espoir de pouvoir sortir de cette situation. Les  personnes  qu'il parvient ainsi à saisir fusionnent  avec lui, les condamnant à leur tour à ne faire qu'un avec ce mur de chair, et à chercher de l'aide par n'importe quel moyen, formant ainsi une chaîne démente.

Finalement vient l’harmonie, les vociférations collectives devenant une clameur généralisée. Une ode à cette transformation que nous abjurons et haïssons à la fois. Une symbiose collective, magnifique et hideuse, nous faisant presque oublier que la Terre mute elle aussi.

Texte de Wasite

Nous ne voulons pas mourir : 17 août 2026

Je n’ai pas pu reprendre l’écriture aussi vite que prévu, nous avons été assaillis par un groupe de bêtes assez hargneuses, il devait y en avoir une vingtaine. Le premier jour on a réussi à en tuer huit, après elles sont parties se cacher dans une baraque abandonnée pas loin. On a été réveillés très tôt le deuxième jour par l’explosion d’une des mines, quand on est sortis l’une d’elles était déjà empêtrée dans les barbelés. Ces saletés sont méfiantes, elles essayent de se débrouiller pour éviter les mines. Si celle qui a fait exploser la mine n’avait pas fait un faux-pas, elles seraient peut être rentrées. On a tué le reste par la suite, et puis le troisième jour on a remplacé la mine et réarrangé les barbelés. 5 hommes montaient la garde pendant que 3 s’affairaient à ces tâches. J’étais de ceux qui montaient la garde. Heureusement on n’a pas été plus attaqués.

Je vais pouvoir continuer ce que j’étais en train d’écrire l’autre jour. Après avoir parcouru la distance qui nous séparait de notre logis, on a rentré la camionnette, fermé l’ouverture dans les barbelés, activé les mines et on s’est barricadés à l’intérieur. Les autres, nous voyant arriver en trombe, ont tout de suite compris et ont commencé à charger les armes, à distribuer les positions et à donner les directives. Nous étions au total 48, chaque fenêtre des 4 bâtiments était couverte et on avait en plus trois gars sur les toits. Je m’occupais de la fenêtre est du troisième bâtiment au rez-de-chaussée. En somme j’étais en première ligne.

On est restés pendant 3 jours les yeux fixés sur l’horizon, se relayant de temps en temps avec ceux qui pouvaient se reposer, et on a attendu l’assaut. Chaque minute semblait aussi longue qu’une année, et le moindre mouvement au loin nous faisait réagir au quart de tour. Autant dire qu’on a gâché des munitions avant leur arrivée. La peur était palpable autour de nous, je pense que si elle était visible au moyen d’une aura, cette aura aurait empli le bunker entier et les alentours. On avait limite l’impression de les sentir derrière nous et qu’au moindre de nos mouvements elles nous sauteraient dessus et nous arracheraient la tête.

On était loin d’imaginer qu’on serait encore plus tétanisés à l’approche de nos ennemis. Lorsque la première créature est apparue dans mon champ de vision, j’ai cru que mon cœur allait s’arrêter définitivement. Mes yeux ne pouvaient plus se détacher de cette face hideuse qui humait dans notre direction l’odeur de chair fraîche qui devait se dégager de nous. D’autres sont apparues progressivement, jusqu’à emplir l’horizon. Tétanisé, je ne pouvais ni bouger un membre, ni hurler, ni appuyer sur la gâchette de mon arme. Je me suis juste pissé dessus comme une proie qui se sait condamnée face à son prédateur. Elles se rapprochaient lentement, leurs petits yeux qui ne distinguaient probablement pas grand-chose rivés sur nous, la gueule légèrement ouverte, laissant apparaitre leurs crocs tranchants. J’ai vu ma vie défiler devant mes yeux, et j’ai senti bien en avance la mort se pencher sur moi.

Et puis une détonation a retenti, avec une déflagration conséquente : les créatures étaient arrivées aux mines et, ne les ayant pas repérées, en avaient fait sauter une, tuant trois d’entre elles. Surprises, elles se sont arrêtées, considérant le nouveau danger potentiel. Au même moment, les autres ont ouvert le feu sur elles. Je me suis réveillé soudainement et ai fait de même, essayant d’en tuer le plus possible avec peu de jacks, même si c’était difficile. Prises au dépourvu, elles ont vivement battu en retraite, nous laissant croire qu’on allait avoir la paix pour un petit moment. On en avait tué en tout une bonne cinquantaine, tout le monde avait abandonné son poste pour les canarder. C’était idiot évidemment, si elles étaient arrivées sur deux fronts en même temps, ça aurait causé notre perte.

La journée suivante, on n’a pas subi de représailles, elles ne se sont même pas manifestées. Mais on savait qu’elles étaient restées non loin et qu’elles n’étaient pas en train de passer leur chemin. C’était certes oppressant, cependant notre victoire de la veille nous avait redonné espoir. Une fois encore, on n’a pas compté sur leur intelligence terriblement élevée pour des créatures non-humanoïdes et apparues il y a peu. Le surlendemain de la première attaque, elles sont revenues sur le même front. On n’a pas attendu pour les mitrailler, mais curieusement elles n’en avaient cure, et continuaient d’avancer obstinément. Leur comportement n’a pas changé lorsqu’elles ont atteint le champ de mine et en ont fait sauter plusieurs. Les autres sont venus nous prêter main forte comme la première fois, et le nombre de créatures abattues s’accroissait rapidement. On avait de plus en plus l’espoir de pouvoir vaincre les bêtes dans notre pauvre bunker.

Notre sentiment de puissance a été de courte durée. Derrière nous un cri a retenti. C’était une des rares femmes qui étaient avec nous qui nous criait de revenir, car les créatures attaquaient sur le front opposé. Horrifiés, ceux qui avaient abandonné leur poste s’y sont rués. On a ainsi eu beaucoup plus de mal que la première fois à les repousser, et beaucoup de mines ont explosé, au point que lorsqu’elles ont de nouveau battu en retraite, elles n’étaient pas loin des barbelés. On a pu en abattre une centaine sur le front ouest et un peu moins sur l’est. Mais c’est vraiment peu, plus on en abattait, plus il y en avait qui passaient au-dessus des cadavres et continuaient l’assaut. L’espoir nous a lâché aussi vite qu’il nous était venu.

On a essuyé plusieurs autres attaques par la suite, elles ont essayé diverses stratégies, mais on a réussi à les repousser pour l’instant. Cela dit, 11 d’entre nous y ont perdu la vie, car parfois les attaques se faisaient quand on replaçait les barbelés ou installait d’autres mines. J’ai trouvé le vieux poste informatique sur lequel j’écris il y a une semaine, au début je ne savais pas quoi en faire, et puis j’ai décidé d’écrire ce témoignage, au cas où quelqu’un serait amené à trouver ce pc après notre mort. J’espère qu’il ne sera pas détruit.

Ce soir, nous avons un répit de courte durée. Un certain nombre de bestioles a passé son chemin et continue à avancer dans les terres, mais il en reste quand même beaucoup installées non loin. Plus le temps passe, plus elles s’approchent du bunker. Je pense qu’on ne pourra pas durer encore longtemps. Nous avons besoin d’aide.


Cette entrée est un peu courte, mais la suite de l'histoire est déjà en chemin. Gardez l’œil ouvert !

Spotlight : La bague

Quelques mois après le suicide familial qu'avait commis la famille Suzuki dans des circonstances mystérieuses, la préfecture de la ville de Gunma décida de démolir leur maison, alors située en banlieue. Mais la nouvelle parvint aux oreilles d'un groupe d'étudiants Tokyoïtes passionnés par le surnaturel, au point qu'ils avaient même nommé leur quatuor, composé de deux filles et deux garçons, "Le Club de Recherches Paranormales". Il va donc sans dire que dès qu'ils eurent vent de l'existence de cette maison vide dans laquelle des suicides avaient eu lieu, ils s'étaient empressés de s'organiser pour l'explorer avant qu'elle ne disparaisse, poussés par cette soif de découvrir quelque chose d'inédit, le frisson de pénétrer dans un endroit taché du sang de ses anciens occupants.

Quand le groupe arriva, la maison semblait déjà en cours de démolition. La porte avait été retirée de ses gonds, et à l'intérieur, certains murs avaient été abattus. Au sol, le désordre régnait.
S'avançant prudemment parmi les décombres, le groupe commença son exploration, armé d'une caméra vidéo. “Bonjour, Mr et Mme Suzuki ! Permettez qu'on entre !” crièrent-il alors qu'ils pénétraient dans le hall. “Est-ce votre cuisine ?” “Puis-je utiliser vos toilettes ?”

Après quelques temps, alors que le reste du groupe s'amusait, l'une des deux filles commença à être effrayée par l'ambiance vide et pesante que dégageait l'endroit, en arrivant au point où il lui était impossible d'avancer sans se coller à l'un de ses amis. Plus par agacement que par compassion envers la pauvre fille, le groupe se décidé à partir. “Au revoir, merci de nous avoir permis de vous rendre visite !” lancèrent-ils avant de franchir le seuil de la porte, inexistante. Ils stoppèrent l'enregistrement de la caméra, et grimpèrent en voiture.
Sur le trajet, la seconde fille du groupe sortit un objet brillant de sa poche, et le montra au reste du groupe. “Regardez ! J'ai trouvé cette bague dans la maison. On devrait la garder dans la salle du club en souvenir.”

Le jour suivant, le groupe se réunit chez le propriétaire de la caméra afin de visionner leurs explorations de la veille.

“Bonjour, Mr et Mme Suzuki ! Permettez qu'on entre !
 - Bienvenue.”

Ils furent pétrifiés. Une voix inconnue, qu'ils n'avaient pas entendue lors du tournage, avait été enregistrée sur la bande. Le visage pâle, il continuèrent de fixer l'écran, sur lequel on voyait l'un d'entre eux qui pénétrait dans une grande pièce carrée.

“Est-ce votre cuisine ?
- Oui.”

Les quatre amis sentirent des sueurs froides leur couler le long de l'échine. La vidéo se poursuivit.

“Puis-je utiliser vos toilettes ?
- Je vous en prie.”

“Au revoir, merci de nous avoir permis de vous rendre visite !
- Ne partez pas !!!!!!!”


Pendant une dizaine de secondes après la fin de la bande, tout le monde resta silencieux. Ils se cherchaient du regard les uns les autres, comme pour confirmer que ce n'était pas leur imagination. Mais d'un coup, la sonnerie de leurs téléphones portables retentit, en simultané.
De concert, ils sursautèrent, mais voyant que le numéro qui s'affichait sur leurs quatre écrans était le même, ils se jetèrent un regard effrayé mais entendu, et décrochèrent.

“………..”

Dans le téléphone des deux garçons et de la fille qui les avait poussés à écourter leur exploration, on pouvait entendre un sifflement léger et continu.

Mais dans l'appareil de celle qui avait emmené la bague, une voix féminine retentit. La même que sur la vidéo.

“…..Bonjour, ici Suzuki. Pourriez-vous me rendre ma bague ?”

AfterDeath Explorer

Année 2050. Malgré toutes les avancées technologiques, une question universelle revient encore et encore : qu'y a-t-il après la mort ?

Certes, il existe une multitude de témoignages de personnes ayant vécu une NDE (Near Death Experience, Expérience de Mort Imminente ou EMI en français), mais pour ce type d’affirmations, il n'y a aucun moyen de savoir si la personne dit vrai ou si elle veut juste avoir de l'attention. Et puis, ces NDE peuvent n'être rien d'autre que des hallucinations produites par le cerveau.

En réalité, cette question est restée sans réponse jusqu'à l'arrivée du Docteur Moreau. Ce médecin français, ancien surdoué de l'informatique, avait inventé la machine qui allait changer la face du monde à tout jamais : l'AfterDeath Explorer, plus simplement appelée ADE.
Cette machine révolutionnaire, reliée au cerveau d'une personne sur le point de mourir, permet de suivre la conscience de celle-ci, et cela, plusieurs secondes après sa mort.

Ces secondes correspondent au temps pendant lequel le cerveau reste actif après le décès. Elles sont en quelque sorte l'unique porte qui relie le monde des vivants au monde des morts. C'est à partir de cette idée que le Dr Moreau a préparé son projet.

En premier lieu, il a inventé un appareil capable de diffuser la pensée d'un individu sur son écran. Et même si cette machine avait tout pour être l'invention la plus importante jamais créée, il ne s'est pas arrêté là. Il a fait en sorte que son invention continue de capter les pensées d'un individu après sa mort, nous montrant alors ce qu'il se passe après.

C'est ainsi que, grâce à l'ADE, tout le monde a enfin pu connaître la réponse à la grande question universelle. Et c'était magnifique.

Pas d'Enfer, pas de Purgatoire.

Le Paradis, pour tous.

Des contrées verdoyantes où le soleil brille de mille feux, où tous les proches du mort qui l'attendent pour le serrer dans leurs bras lui disent qu'ils seront ensemble pour l'éternité. Un monde parfait, où tout le monde semble heureux, et cela, pour toujours.

Au début, il était difficile de confirmer que cela était bien réel. Mais grâce à de rares cas où le cerveau du défunt reste en activité presque une minute après la mort, beaucoup plus d'informations ont pu être collectées. Aussi, grâce à des volontaires, qui avaient pour mission de poser des questions à leurs proches déjà partis de l'autre côté et qui les attendaient, tout cela a pu être confirmé : c'était bien le Paradis, et il serait comme ça éternellement.

Après avoir donné cette invention au monde, le Dr Moreau s'est retiré. Ne supportant plus cette popularité, il a décidé de prendre sa retraite, nul ne sait où.

D'autres tests ont ensuite été faits, notamment sur de grands criminels, des meurtriers, des violeurs, en somme, les pires ordures que la terre ait vues naître. Et contre toute logique, eux aussi ont eu droit à cette terre promise. Tout leur était pardonné.

Cette nouvelle a secoué le monde. Sachant que l'enfer n’existe pas, les gens ont commencé à se comporter comme des crapules. Les viols, les meurtres, les vols ont été multipliés par cent dans tous les pays. Il n'y avait plus de cas de conscience pour les retenir.

Mais c'est suite à un événement important que le monde a vraiment basculé dans une nouvelle ère. Un homme s'était porté volontaire pour le dernier des tests à effectuer avec l'ADE. Il avait accepté, relié à l’appareil, d’en finir pour savoir si même l'âme des suicidés avait droit au Paradis, le suicide étant considéré dans beaucoup de religions comme un péché envoyant directement la personne en Enfer.

Et, comme pour les criminels, il a lui aussi eu droit au Paradis. Cette nouvelle a eu des répercussions énormes sur la société.

Pourquoi vivre une vie de misère, de douleur ou bien banale quand on peut aller directement au Paradis et vivre le bonheur ultime en compagnie de ses proches ?

Le nombre de suicidés a alors explosé. Au moins cinquante pour cent de la population mondiale s'est donné la mort. La moitié de l'Humanité, qui a décidé d'aller directement vers la vie éternelle.

Mais ils avaient été dupés.

Tout n'est que mensonge, l'ADE ne diffuse pas ce qu'il y a après la mort.

Cette machine a été conçue pour piocher dans les mémoires des personnes sur lesquelles elle est branchée et de fabriquer des images factices du Paradis. Un Paradis incluant toutes les personnes auxquelles elles tiennent les accueillant à bras ouvert.

Au lieu de parvenir au Jardin d’Éden, tous ces suicidés, incrédules, sont arrivés en Enfer. Au lieu des vastes contrées verdoyantes promises, des flammes à perte de vue. Au lieu de leurs proches les attendant à bras ouverts, des diablotins armés de tridents. Et, au milieu, un trône, sur lequel était assise une figure bien connue de tous, affichant un large sourire :

Le Dr Moreau.

Texte de Kamus

Née dans la pourpre

Bon, le client vient de partir. Plutôt sympa celui-là, un jeune type ayant la vingtaine, presque vierge, tout timide. Il était très mignon, un peu… niais, mais mignon. Ses amis l’ont persuadé qu’il fallait à tout prix s’entraîner au sexe avant de coucher pour la première fois avec sa copine. Histoire d’être bon, et qu’elle ne parte pas voir ailleurs. Je me demande s’ils se foutaient de lui ou si c’est l’ensemble du groupe qui est limité. Enfin, ce n’est pas bien méchant et ça fait mes affaires. Si tous les hommes étaient comme lui, il n’y aurait plus une seule travailleuse du sexe malheureuse !      

Enfin, assez de travail pour aujourd’hui, une bonne douche et direction l’apéro ! Une amie et moi avons pris l’habitude de nous retrouver tous les vendredi soir au « Fontainebleau », un café un peu chicos du centre-ville. Très franchement, je préfère l’ambiance conviviale d’un bon vieux pub Irlandais, mais le côté guindé à son charme aussi. La terrasse est sympa, la décoration jolie, et le patron est fan de Duke Ellington comme la grande brune que je suis, même s’il ne vaut pas The real McKenzie.        

« Julia, ma puce, t’as l’air crevée. » Camélie est déjà sur place, elle doit être là depuis une bonne heure au moins. Outre son aversion pour le retard, vous n’imaginez pas le nombre de fois où la gourgandine m’a cassé les… m’a souligné l’importance de la ponctualité, elle adore flâner en lisant un polar.      

« Semaine longue, on est en période de vacances donc mes habitués partent ou dépensent pour des conneries estivales… Bref, obligée de faire de la pub et trier comme au tout début. » Oui, personnellement je marche sur un réseau restreint, mais fidèle. Cela a l’avantage de la sécurité physique, mais au niveau finances, c’est tout de suite plus bancal.      

« Eh bah, ça ne nous rajeunit pas. Pas vrai, ma grande ?        

– J’ai à peine vingt-six ans et toi-même pas trente, l’ancêtre avec le moins de rides au monde. » Camélie adore se vieillir, je n’ai jamais compris cette blague ou cette manie.      

« Vu notre boulot, nos années comptent doubles. » Je n’aime pas m’en plaindre, car certes il n’est pas rose, mais je l’aime plutôt bien. Je dirais même que je suis fière de le faire.      

« On commande ? »      

La soirée avançant et la température chutant, nous rentrons à l’intérieur, histoire de nous réchauffer les os. Au moment d’écraser ma cigarette, j’entends au loin un grondement sourd. Je ne suis pas la seule, car toute l’assistance se tourne vers la source lointaine. Plus rien. Une minute, deux minutes puis trois. Bon, ce n’était probablement pas grand-chose. Je franchis les portes vitrées, les gens se sont dit la même chose car l’activité a repris de plus belle.        

« Un tremblement de terre, tu penses ? Comme il y a deux ou trois ans ? m’interroge Camel d’un ton badin tout en apportant un cocktail un peu trop prétentieux à mon goût.      

– Aucune idée, ça n’en avait pas l’air. Le son ne venait pas du sol en tout cas. Je pense plutôt à un avion à réaction.       

– Du genre, le Concorde qui brisait les vitres ? » Elle prend une gorgée et regarde son portable, signe que la conversation ne l’intéresse pas beaucoup. Bientôt, un nouveau sujet va être lancé.      

« Ouais, je pensais exactement au Concorde. » Je ne vais lui faciliter la tâche quand même, mes yeux malicieux répondent à son air renfrogné.      

Sans même prévenir, un type vient à notre table, nous surprenant toutes les deux, et pose son verre de whisky près de mon sac à main.      

« Alors pas du tout. Strictement, mais strictement aucune chance pour que ce soit un avion. Le bruit n’avait rien de la tonalité caractéristique d’un moteur aéronautique. » L’homme, visiblement un trentenaire bien entamé, titube et manque de renverser son second verre à whisky sur mon manteau. Je le bouge précautionneusement tout en me demandant qui boit deux verres en même temps.      

« Fascinant, on note. Bref Julia, alors tes résultats d’exam...       

– N’est-ce pas intéressant ? Ma petite dame, en tant qu’ingénieur dans le secteur, vous pouvez me croire sur parole ! Non, il s’agit d’une tempête d’orage dans le lointain que l’atmosphère a amplifiée. Une caisse de résonance, vous voyez ? » Je trouve plutôt mignon l’assurance de ce type dans sa théorie. Bon, elle ne nous intéresse pas des masses, mais il me fait l’effet d’un jeune gamin ravi de montrer à tout le monde « le plus joli caillou de la plage ».      

« Bon écoutez, vous avez l’air gentil, mais j’aimerais discuter de choses importantes avec mon amie donc si vous pouvi... »       

Un autre type s’approche et interpelle le premier : « Billevesées, votre théorie est absolument ridicule monsieur ! En tant que climatologue ayant des notions sur le fonctionnement de l’atmosphère, je vous assure que la physique atmosphérique ne fonctionne pas ainsi ! » Ma pauvre camarade est au bout de sa vie, alors je renchéris.      

« Qu’est-ce que c’était que ce bruit selon vous alors ? » Si ses yeux étaient des fusils, je me serais retrouvée dans la peau d’une résistante en quarante.      

« Réponse évidente, la destruction d’une météorite dans l’atmosphère, une multitude d’astéroïdes de tailles diverses oblitérés simultanément au contact de notre bonne Terre.        

– Vous essayez d’impressionner les demoiselles avec vos fumisteries ! Vous êtes autant climatologue que moi Pape, alors remballez car j’ai raison putain. » Oups, vu la couleur tomate de Camel, il y en a qui vont se faire envoyer chier.      

« Bon les deux comiques, vous allez déga... » Un second grondement, similaire au premier, couvre l’ensemble de la pollution sonore citadine, presque comme si nous étions au centre d’un ouragan.        
Cette fois-ci, la salle ne reprend pas comme si de rien n’était. Les gens regardent leurs portables, le patron allume la télévision, mais aucune mention du phénomène n’est faite officiellement. Ni sur internet, ni sur les chaînes publiques. Je jette un coup d’œil rapide dehors et voit les gens s’alarmer, certains se dirigent vers le sud, là où est l’épicentre, mais beaucoup plus vont vers le nord. Il y a déjà un hashtag sur Twitter à propos de ça. Bon, j’envoie un SMS à ma famille, à mon frère en fait pour lui signaler que tout va bien. Je suis heureuse qu’il fasse ses études en Erasmus, le Mexique est très, très, loin d’ici.      

L’ambiance au Fontainebleau est étrange, on ressent une panique calme, un chaos organisé et timide. Les clients ont tous peur, parlent fort et s’agitent mais sans désordre ; le barman n’encaisse même plus les verres et distribue la boisson à mesure qu’il se l’enfile aussi, pendant que le gérant consigne méticuleusement qui boit quoi sur un petit calepin, conscient qu’il est impuissant à sauver ses réserves de spiritueux.      

« C’est quoi ce délire, pas des météorites ou de l’orage en tout cas ! » Camélie tremble un peu et commence à paniquer sévèrement. Je lui prends la main pour la rassurer, ça me met mal à l’aise parce que je ne suis pas très tactile. Ouais, plutôt ironique vu mon job, hein, mais personne n’est pareil au travail que dans le privé.      

« C’est sûrement un orage, mais au-dessus des nuag... » Fini de rigoler.      

« Foutez le camp, s’il vous plaît. » Ce qu’ils font sans poser plus de questions. Ces gus n’ont pas la volonté de jouer les fiers dans ces circonstances, tant mieux. « Finis ton verre, on prendra ta voiture et on va partir prendre quelques jours en campagne. D’accord ? »      

« Oui, on va faire ça. Je blaire plus ce boui-boui de toute façon. » Cul-sec son martini, cul-sec mon verre et même celui que l’autre a oublié… Je vais conduire.      

Au moment où la dernière manche de mon manteau est enfilée, nous voyons des choses… absurdes à l’extérieur, des choses terribles. Des êtres inhumains se baladent tranquillement dans les rues, des créatures anthropomorphes mais extrêmement filiformes. Gigantesques, de près de trois mètres de haut, avec une peau pourpre uniforme. Ils n’ont pas de visage, ce sont simplement des trucs immenses et violacés qui se promènent.        

Nous sommes restées sans voix pendant un bon moment, un état de stupeur paralyse également  l’assemblée. Au bout d’un certain temps, un homme plus courageux et surtout plus ivre, sort et va à la rencontre d’une de ces abominations. Il se fait superbement ignorer, ce qui nous rassure, jusqu’à ce qu’il tente un contact physique. Le cauchemar le saisit d’un geste fulgurant, l’attrapant par le crâne à l’aide de deux doigts immenses en forme d’aiguilles et l’apporte en direction de sa propre tête. Une ouverture se déchire au milieu de la forme lisse, découvrant un abîme infini dans lequel est jeté le malheureux sous ses cris horrifiés.        

La catatonie gagne une fois de plus le Fontainebleau et puis la folie fait place au silence. Tous les clients hurlent les uns sur les autres dans le but de déterminer la marche à suivre. Certains veulent sortir, arguant que l’on peut esquiver les monstres, à contrario de la majorité préférant rester afin d’attendre l’intervention de l’armée ou de la police.      

« Julia, je crois qu’il vaut mieux qu’on se tire. Si ces trucs attaquent le bar, on est fichues. » Camélie parvient à reprendre ses esprits, c’est très rassurant. Par contre, c’est à mon tour de jouer les parkinsoniennes. Mes yeux rougissants parlent pour moi, alors elle s’assoit à mes côtés sur la banquette et me prend dans ses bras.      

Pendant ce temps, le bar s’organise en assemblée sur le tas. Les gens déplacent les chaises devant une estrade et chacun défile afin de donner son point de vue devant les autres. Bon, ils se pouillent toujours autant, mais de manière organisée au moins. Nous restons à l’écart, je n’ai ni l’envie ni la force de m’improviser Trotski. De toute façon, je n’ai pas la moindre idée de ce que nous devrions faire. Je préfère regarder et tenter de me calmer, de garder la tête froide. Nous ne sommes pas les seules à rester sur le banc, quelques personnes observent de loin également, dont un groupe d’amis juste à côté de nous. L’un d’eux est particulièrement étrange, un grand blond le prend par les épaules et essaye de le ramener à la réalité. En effet, le pauvre semble dans le vague, jusqu’à ce qu’il ouvre la bouche.        

« Ils sont beaux, tu ne trouves pas ? » Bizarrement, je m’attendais à un ton mélancolique, mais celui-ci est violent. Presque colérique.      

« Qu’est-ce que tu racontes, Marc ?       

– Regarde, je suis petit et plein de bosses. Ma peau est plus tortueuse qu’un putain de terrain vague. » Marc vocifère tellement fort que les débats cessent.      

« Écoute, tout le monde sait que t’es moche, mais quand même moins que ces machins. » Son compagnon lui adresse un petit coup de coude complice, sans retour.      

« Non, ils sont magnifiques. » L’interlocuteur aux cheveux maïs se lève afin de dominer la conversation de son imposante stature. Mais avant qu’il ne prononce un mot, Marc se met aussi debout, il est bien plus grand que le premier, ce qui choque énormément ce dernier.      

« Quelle démarche, contemple leur démarche ! C’est extraordinaire ! » Pas de réponse, l’autre est encore abasourdi. Je suis le regard du blond qui fixe les vêtements de son ami, ses fripes sont trop petites au niveau de sa taille, mais pas pour ses épaules ou ses poignets.      

« Oui, vraiment extraordinaire, ouvre un peu ton esprit. » Là, c’est sa peau qui prend progressivement une nouvelle teinte, je me doute malheureusement du résultat final. Ensuite, le visage et les derniers traits humains de Marc disparaissent pour ne laisser place qu’à une de ces créatures. La population des lieux court dans tous les sens, allant le plus loin possible de l’envahisseur, contrairement à mon amie qui me sert plus fort. Par chance, le monstre ne semble pas s’intéresser à nous et traverse la porte en brisant les vitres de l’entrée.      

L’ambiance qui succède à la précédente est singulière. Un foutoir pas possible, certains restent paralysés sur place, d’autres se jettent sur la boisson et quelques-uns tentent de rassembler un maximum de monde pour fuir. Une fois la stupéfaction passée, un débat enflammé s’engage entre ceux qui veulent s’enfuir et ceux qui veulent se barricader. Ces derniers ne sont pas beaucoup, mais le leader, Thomas Lehalleur, parvient à un compromis. C’est un bon orateur ce gars, je pense qu’il est prof d’université car son langage est très soutenu, technique, et ses discours sont sans bégaiement et maîtrisés.      

Il préfère attendre que les secours arrivent et tenir le siège, mais il accepte quand même « l’envoi d’éclaireurs pour établir la sûreté de notre retraite ». Cela  convient au second camp qui voit là l’occasion de ne pas tous partir au casse-pipe sans une ou deux garanties. La nuit étant avancée et la plupart d’entre nous bourrés, tout le monde s’est mis d’accord pour dormir et vérifier ça le lendemain. Heureusement que le patron stocke des couchages en bonne quantité car sa sœur se marie dans quelques jours et utilise la réserve comme entrepôt. On s’est tous effondrés de sommeil, presque instantanément, j’espère que « tous » n’inclue par les guets…        

Camélie et moi nous réveillons au son des hurlements. L’équipe a été envoyée quelques minutes plus tôt et déjà, il y a bien plus de ces abominations que la veille. La rue est presque aussi pleine que lors d’un festival, cependant c’est loin d’être le pire. Aujourd’hui, les créatures ont changé de comportement. À peine les malheureux ont-il posé le pied sur le bitume qu’ils se sont fait dévorer comme l’individu d’hier. L’unanimité décide alors de rejoindre l’avis de Thomas, qui prend la parole sur l’estrade.        

« Mes amis, mes compagnons d’infortune (il occupe tout l’espace de la scénette afin de capter au mieux l’attention de l’auditoire), la situation a évolué. Les horreurs pourpres ont développé un instinct territorial. Il nous sera impossible de nous enfuir sans nous battre et ni le nombre ni la force ne sont de notre côté. Hélas, les perspectives de victoires sont bien maigres… Néanmoins, si nous nous barricadons et créons des armes de fortune, alors nous pourrons nous défendre beaucoup plus aisément ! Bien sûr, j’anticipe une éventuelle agression de la part de ces démons. Ce qui ne semble pas être dans leurs intentions actuellement… Nonobstant, pallions tout risque et faisons du Fontainebleau une forteresse ! »      

Il n’y a pas de clameur ou de joie particulière bien que la très large majorité s’exécute sans rechigner. Nous aussi, nous mettons la main à la pâte. Je ne crois pas une seconde à ce plan car si ces « horreurs pourpres » veulent entrer, je ne pense pas que les chaises, banquettes et tables érigées en barricades protégeront quoi que ce soit. Par contre, je préfère être discrète parce qu’une situation aussi merdique appelle souvent des boucs émissaires et les putes portent tellement bien les chapeaux…      

Tout en bossant, je chuchote à ma belle : « Je ne le sens pas ce type. Il a l’air presque heureux de la situation. » Elle hausse les épaules.      

« C’est un vieux con frustré qui a enfin un peu de pouvoir. Le mec a dû en rêver toute sa vie et voilà que ça arrive. Comprends-le, il profite. » La phrase se ponctue d’un petit clin d’œil complice. Je pouffe de rire en réponse.      

« Ouais, mais ce genre de petit chef me rassure pas. Faut qu'on trouve vite un moyen de se sortir de là ou ça va dégénérer.       

– T’as raison, mais on n'a pas le choix pour l’instant. On joue le jeu, on fait profil bas, et on attend le bon moment pour se casser. » Je te vois mal faire profil bas, les nombreuses fois où je suis venue te chercher au commissariat en sont témoins.      

« Pas le choix, comme tu dis. »      

Je me fatigue vite, à peine une heure après avoir commencé à bosser, j’ai la tête qui tourne. Mon corps est vidé de son énergie, impossible de rester debout. Je regarde ma partenaire et lui adresse ces mots : « Je vais bien, juste un peu plus touchée que je ne le pensais...       

– Hum, tu as eu tes résultats d’examens ? »      

Avant que je ne réponde, l’inspecteur des travaux finis Lehalleur me réprimande : « Mademoiselle, je suis pleinement conscient que notre situation est éprouvante, mais le relâchement est un luxe qui ne nous est pas permis. Il faut que vous restiez forte le temps d’achever nos défenses. »      

Ce ton paternaliste m’agace tellement, on dirait tous ces connards qui viennent t’expliquer comment tu aurais dû gérer ta vie « pour ne pas tomber dans ce genre d’extrémités ». Je prends quand même sur moi, pas question de me mettre à dos le seigneur d’un domaine où tous les sujets sont au bord de l’effondrement psychotique.      

« Si tu veux terminer ton mur en carton-pâte fissa, lâche-la et remets-toi au boulot. » Camélie n’est pas trop d’accord avec mon point de vue.      

« Vous allez vous calmez immédiatement, notre groupe ne survivra à des dissensions telles que... » Mais un des clients l’interpelle en lui demandant un coup de main pour soulever une énorme banquette. Je pense que c’est pour calmer le jeu, le garçon nous faisant un signe amical de la main.        
À part cet incident, la matinée s’est plutôt bien passée. Le travail occupant l’esprit, cela nous évite de penser au reste. On se permet même de l’humour en se balançant les meilleures répliques de Florence Foresti avec un autre fan sous le regard accusateur de Camélie. Cette femme est drôle malgré ce qu’en disent les gens. M’en fous, je ne vois pas ce que son Raymond Devos a de plus…      

Je participe à la construction des fortifications à mon rythme, avec des pauses régulières, Lehalleur ne me faisant pas la moindre remarque. Il me jette quelques regards noirs tout au plus, réaction que nous attire souvent Camel lorsqu'elle s'en mêle. Il ne veut pas que sa crédibilité en prenne encore un coup, je pense. Lors de mes arrêts, je remarque que je ne suis pas la seule à ne pas transporter le bric-à-brac. Deux personnes sont à la fenêtre et regardent les monstres, la mine contemplative. On dirait des épouses de marins scrutant l’océan, exactement comme le jeune métamorphe de la veille. Peu sont dupes de ce qui risque d’arriver, mais nous n’avons pas le courage d’aborder le problème et optons pour nous concentrer sur d’autres sujets tout aussi importants comme l’inventaire des réserves, de l’alcool, primordial ça, et rationner un peu le tout. Je m’y colle, suppléée de deux étudiants en mathématiques, un couple très mignon, par contre, je ne vois pas pourquoi la majorité s’est mise en tête de leur attribuer absolument ce rôle. On demande de compter les stocks, pas certaine que ce soit au programme de fac, mais bon…        

En début d’après-midi, nous terminons enfin le boulot. Même si j’aurais aimé continuer, car « l’assemblée » s’écharpe maintenant sur nos rêveurs… Tous sont d’accord pour s’en occuper au plus vite, mais pas sur le comment. Les avis se catégorisent en trois grands groupes : ceux qui veulent les mettre dehors, ceux qui veulent les enfermer dans la réserve et une petite minorité voulant les tuer, de gros tarés à mon avis. Je ne compte pas les proches des rêveurs, s’opposant à ce qu’on les maltraite, qui ont été discrédités parce que « pas objectifs ». Quelle connerie ! Eux sont plus objectifs et rationnels, peut-être ? Cette fois-ci, j’en ai marre, et c’est à mon tour de m’exprimer. D’un pas décidé, je saisis une chaise, grimpe dessus et déclame : « Euh, bonjour tout le monde. » Je viens de me rappeler que je suis extrêmement mal à l’aise devant un auditoire, ça me fait paniquer et transpirer à grosses gouttes. Et merde.      

« Je crois pas que ce soit une bonne chose de les mettre à l’écart comme ça. » Une énorme perle de sueur coule le long de ma colonne vertébrale, c’est désagréable et perturbant.      

« Surtout qu’on ne sait pas s’ils vont se transformer ou pas et on peut peut-être faire un truc pour l’éviter. » Mes joues sont rouges et en feu, paye ton oratrice.      

« Les tuer, ce ne serait pas bien. » Après un tel argument, c’est sûr qu’ils sont tous subjugués. J’ai honte et je me ridiculise…      

« Voilà merci. » Sans commentaire. Super le soutien Camel, c’est vraiment ADORABLE de te foutre de ma gueule. Alors, je fonce au comptoir prendre une bière. Tiens, le barman fait le service, un jeune venant d’avoir la vingtaine. Un grand brun, un peu maigrelet mais physique acceptable.      

« Je vous sers quoi, Jean Jaurès ? » Il se marre. Ce petit con se marre.      

« Moi je peux vous offrir une claque dans le nez, si ça vous dit. » J’ai de l’expérience, je suis presque une janissaire dans le domaine !      

« Ne vous vexez pas, s’il vous plaît. Ce que vous dites n’est pas faux, et je trouve bien de recentrer le débat sur le fait que les mecs aux fenêtres, bah, ce sont toujours des êtres humains. C’est simplement la forme qui a juste un tout petit peu péché dans votre discours.       

– Un tout petit peu ?       

– Juste un tout, tout, petit peu.       

– Une bière, donne-moi une bière. N’importe laquelle. » La honte va passer, quitte à user des grands moyens.       

« Une Maredsous pour la dame. » Bon choix, petit.      

« Salaud ton patron de ne même pas te filer un congé, vu les circonstances. » Je lui fais un léger sourire.      

« Ouais, et le pire c’est qu’il ne me compte même les heures sup… Non, en vrai, c’est moi qui veux faire le service. Ça me rassure, tu vois, comme si c’était encore la routine.       

– Je comprends le principe. »      

La meute enragée a finalement tranché, ils décident d’exclure les hères dehors. Une manière plus ou moins propre de s’en débarrasser, pas de sang sur les mains donc pas de culpabilité.      

« T’aurais quelque chose de plus fort ?       

– Je sors l’artillerie lourde, ma belle. » Une vieille bouteille ressemblant à de la contrebande ? Un frelon frelaté mijotant à l’intérieur ? Parfait.      

Camélie se joint à nous après quelques shots. J’ai les reins solides, mais elle tape dure, sa bibine ! J’ai l’impression que ma soirée se passe sous forme de flashs stroboscopiques de nous en train de danser sous les yeux réprobateurs de l’assistance, puis de nous avec une partie de ladite assistance se remuant sur l’estrade. Moi embrassant le maigrelet… Le reste, ce ne sont que des sensations agréables, sauf celle de la régurgitation, yerk.      

La douce chaleur du soleil vient me sortir de mon sommeil, et je m’étire, plutôt heureuse. Enfin, si l’on oublie que je suis bloquée dans un bar depuis deux jours et que je n’ai pas pris une seule foutue douche depuis tout ce temps ! Camel m’apporte presque immédiatement un café avec des petits gâteaux que je prends avec plaisir.      

« Merci, ma puce. Tu as vu… Euh ? Je ne lui ai même pas demandé son nom ! »      

Pas de réponse de sa part.      

« Enfin, ce n’est pas la première fois que je fais connaissance après. » Je ricane de ma réflexion, en plus j’exagère, les coups d’un soir me gonflent vi… Attends, elle vient de m’apporter un café et reste muette ?      

« Qu’est-ce qui se passe ? » Son doigt pointe mon barman immobile devant les carreaux. Il fixe l’extérieur.      

« Ma puce, j’ai besoin d’être un peu seule. Tu le prends pas mal hein ?       

– T’en fais pas, je ne voulais pas te voir de toute façon, » me dit-elle tout en m’embrassant le cuir chevelu. Personnellement, je vais m’effondrer dans la réserve. On va tous y passer, un par un, et puis on va déambuler dans les rues comme ces putains d’abominations dégénérées. Et on trouvera ça magnifique ! Je suis fatiguée, tellement fatiguée de cette merde…        

Souffle repris, torse bombé. Il faut rester forte. Forte pour supporter l’idée que quelques personnes seront encore jetées dehors, mon aficionado de la routine avec… Après, c’est peut-être mieux pour lui, plus d’angoisse ou de stress, seulement une errance sans but sur le béton glacial. C’est peut-être mieux que la dizaine de cons terrorisés restant dans ce foutu clapier. J’attends, il n’est pas question que je les regarde faire. C’est seulement lorsque j’estime la sale besogne effectuée que je finis par sortir.      

« Viens, je nous ai trouvé une place. Le bar est bondé ces derniers temps, pas moyen qu’on soit tranquilles ! » Tout con, mais ça me fait rire.      

« En plus c’est l’heure du jeu favori de notre communauté de piliers de comptoir, débattre ! » Un jeu ? Le terme est exactement à propos, les autres débattent sans fin sur tous les sujets. Bouffe, eau, place et plein d’autres choses. Des décisions sont systématiquement prises mais jamais appliquées, pour quoi faire ? Tout le monde sait que les concrétiser est inutile, on est cernés et personne ne viendra nous aider. Je crois qu’ils veulent juste s’occuper en jouant à être importants, à avoir un minimum de contrôle sur la situation.      

« Tu sais quoi ? Moi aussi, j’ai envie de m’amuser. Tu viens, Jul ? » Pas ce surnom, pitié.      

« Non, je préfère te regarder faire, t’es la meilleure pour ces trucs-là.       

– Tu ne seras pas déçue. Allez, pour la France ! » Finissant son café d’une traite, la petite troll fonce au milieu de la réunion.      

« Et si on se peignait tous en violet pour se camoufler ?       

– Écoutez mademoiselle, c’est une idée ridicule.       

– Et puis nous n’avons pas de peinture ! »      

La suite de la conversation et celles qui ont suivies sont beaucoup plus passionnantes, d’un coup. Enfin jusqu’à ce qu’un type, dont personne n’avait remarqué la « rêverie » à cause des discussions obnubilant la foule, ne disparaisse en se transformant à son tour et en provoquant un effroi collectif. Ce n’était plus arrivé si soudainement depuis le premier soir.        

Et comme lors de ce moment, « l’horreur pourpre » s’en va gentiment en défonçant sans problèmes nos barricades. Je crois que c’est cet élément qui traumatise le plus notre groupe, la disparition de la dernière illusion de sécurité que l’on avait.      

Une chape de plomb tombe sur la salle, pas un mot ne sort d’une trachée. Une dizaine de minutes passe et nous décidons comme un seul être de nous pinter la gueule. Bizarrement, aucun débat à ce sujet. La question de renforcer de nouveau l’entrée n’est même pas abordée, cela ne trompera plus grand monde désormais. Un calvaire et des efforts inutiles, finalement. Cependant, les horreurs ne cherchent toujours pas à pénétrer le refuge, donc il y a quand-même un point positif à tout cela.        

On s’est cuités jusqu’à assez tard dans la nuit et ces petits joueurs sont tous partis se coucher. Mes principes m’obligent à honorer mes origines nordiques et donc, va pour un petit dernier. Bon, d’accord, quelques petits derniers. Au cours de la nuit, je vois le défilé des insomniaques. Cinq personnes vont chacun à leur tour devant la baie vitrée et regardent. De nouveaux rêveurs. Je ne dis rien et les observe simplement tout en me resservant. Je ne crois pas qu’il reste grand-chose à faire et réveiller la populace servirait encore moins. Ils mutent, pas forcément par ordre d’arrivée néanmoins, telles des chenilles devenant papillons. Presque poétique comme situation. La manière de marcher de ces horreurs pourpres est gracile, adroite et tellement assurée… Elles savent qui elles sont et leur but est clair : exister. La détermination que ces anges, ou démons, personnifient est… époustouflante. La réalité et les lois de la physique édictent : « Non, ce n’est pas possible. Vous ne pouvez et ne serez pas », alors les horreurs pourpres répondent tout naturellement en déambulant : « Si, nous sommes. Nous ne pensons pas et nous existons. » Je… C’est tellement merveilleux lorsque l’on change de perspective. Je reste là sans bouger, buvant une gorgée de Kir parfois. La fatigue transpire par tous les pores de ma peau, mais je ne veux pas me coucher. Être tellement épuisé que l’on ne peut pas dormir, un paradoxe que l’on a tous vécu.        

« Julia, hey ho, Julia. Debout la marmotte. » J’ouvre un œil, puis le deuxième, et une bouille familière et sympathique se trouve devant moi.      

« Salut. » Je suis crevée de chez crevée. Il faut que je rentre chez moi, il y a tout ce dont j’ai besoin là-bas.      

« On en a perdu cinq hier soir, la moitié. Les autres veulent tenter une sortie, je pense que c’est jouable. Si on reste, on est mortes, alors autant tenter notre chance.       

– On part maintenant ? » Il va au moins me falloir un café.      

« Non, repose-toi un peu. On va partir en fin d’après-midi, le temps de tout organiser. Tu sais, la bouffe, le trajet, ou trouver une voiture. Ah, et comment éviter de se faire buter aussi. Bref, dors un peu.       

– Pas envie, je vais t’attendre là. » Mes pensées ont du mal à se structurer dans ma tête, comme la dernière fois, il y a quelques semaines. Tout tourne, alors je fixe un point et n’en démords pas. Point, tu es ma bouée dans ce monde qui refuse de rester sage.        

« Recule connard, elle ne se transforme pas ! » C’est la voix de Camel, mais je ne peux pas tourner la tête. Si je quitte le confort du point je vais m’écrouler.      

« Tu vois par toi-même. Sois pas conne et laisse-moi la foutre dehors. » C’est Thomas Lehalleur.      

« Qu’est-ce que t’en sais ? Elle est juste en état de choc avec une gueule de bois carabinée. » Désolée ma puce, mais ce n’est pas ça…      

« J’en sais toujours plus qu’une pute de bas étage.       

– Tu te prends pou... » Il la coupe, sans même le percevoir, je sais qu’il met sa grande taille en avant.      
« Tu crois qu’on n’est pas au courant de ce que vous êtes ? Je ne risquerai pas notre dernier espoir pour d’immondes catins syphilitiques.       

– Je te conseille de reculer ou je te saigne, je ne rigole pas. » J’entends un cran d’arrêt s’enclencher, elle ne sort jamais sans.      

« Comme tu veux, nous partons et je te déconseille fortement de nous suivre. Pauvre fille. » Je crois pas que c’était son intention, mon grand. Des bruits de pas partent en direction de la porte de service.      
Je sens un contact chaud et douloureux sur mes joues. Tu me gifles ? Ce n’est pas cool mais efficace, car je reviens un peu sur terre.        

« Hey, tu ne te transformes pas hein ?       

– Je crois pas, enfin je pense pas.       

– Tu les trouves comment ces machins dehors ?       

– Bah, je préfère le vert.       

– Qu’est-ce qui se passe alors, j’avais raison ?       

– Non, je… Tu n’avais pas raison.       

– Tes examens, tu les as passés ?       

– ...       

– Putain, fais pas la gamine. Pas aujourd’hui.       

– Oui, positif.       

– Mais pourquoi tu n’as rien dit ? Tu ne peux pas rester sans traitement, monstres ou pas, tu es fichue en restant dans ce putain de trou.       

– J’étais fichue avant de rentrer dans ce putain de trou. J’allais pas te forcer à me suivre pour que tu crèves en essayant de me donner un sursis.       

– Tu m’aurais forcée à que dalle.       

– Mais tu serais venue, non ?       

– ...       

– Au moins, j’aurai réussi un exam, ça me change de mes années fac !       

– Je me demande toujours comment tu as eu ton diplôme. T’as dû pratiquer à fond, ma vieille.       

– Je n’étais pas dans le business, à l’époque. Non, ce sera un secret que j’emporterai avec moi.       

– Tes yeux se ferment Julia, reste avec moi. D’accord ?       

– Désolée, mais je vais faire un long somme. Je t’aime, ma puce. »      

De l’eau salée coule sur mon visage, je ne pleure pas pourtant. Oh, je comprends, Camélie me sert contre elle.      

« Bonne nuit Jul. »

Texte de Wasite