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Déchronologies Estivales : NOR 1 - Défense d'entrer


Temps approximatif de lecture : 11 minutes. 

La seule raison qui avait poussé Nathan à aller chercher sa sœur à l’école, c’était qu’il n’en pouvait plus des réprimandes de sa mère. Nathan, ne fais pas ci, Nathan, ne fais pas ça, Nathan, regarde-moi quand je te parle. Fatiguant. Mais maintenant qu’il était sur le chemin du retour, il se disait que, finalement, c’était peut être mieux comparé au flot intarissable de paroles de sa petite sœur. Sandra n’avait jamais eu la langue dans sa poche. Au début, on pouvait tenter de l’ignorer, mais à la longue, cela devenait vraiment pénible.

Nathan, Sandra et leur mère vivaient dans une petite bourgade d’à peine 400 habitants, dans le Nevada. Le père des enfants était un militaire, et il avait été envoyé quelques années plus tôt comme bon nombre de ses compatriotes en Irak. Avant de partir, il avait confié son briquet à Nathan, objet que l’enfant essayait toujours de lui subtiliser, avait embrassé sa fille, qui n’était encore qu’un bébé, et sa femme, et leur avait promis qu’il serait bientôt de retour. Il envoyait des lettres dès qu’il trouvait un moment, évitant de raconter les horreurs qu’il voyait et rassurant tant que possible sa famille, mais un jour il cessa brusquement de donner des nouvelles. Peu de temps après, on frappait à leur porte pour leur remettre le drapeau des États-Unis et leur dire que l’homme qu’ils attendaient était mort pour l’Amérique et ne reviendrait pas. 

NOR 8 - Les autres passagers


Temps approximatif de lecture : 10 minutes

« Madame, Monsieur, bonjour ! Mon nom est Marie, votre cheffe de cabine. Le commandant de bord, Monsieur Coulon, et l'ensemble de l'équipage ont le plaisir de vous accueillir à bord de cet Airbus 330. Nous nous assurons de votre sécurité et de votre confort durant ce vol. Veuillez attacher et ajuster votre ceinture de sécurité. Nous vous souhaitons un très bon voyage. »

Déchronologies Estivales : NOR 5 - Mortelle Nostalgie


Temps approximatif de lecture : 9 minutes. 

Claude reposa sa tasse de café et soupira. La journée s’annonçait longue et ennuyeuse, comme souvent. Il était à peine dix heures et il en était déjà à sa quatrième place. Le vieil homme se leva, traversa lentement son petit salon et regarda la rue par la fenêtre. Son petit village lorrain était très tranquille à cette heure de la journée. Presque tous les gens en âge de travailler étaient employés dans les villes voisines, le reste était réparti entre le bar, la boulangerie, la mairie, la bibliothèque et la poste. Il n’y avait ni école primaire, ni de pharmacie, et la mine qui se trouvait non loin avait été fermée. 

NOR 7 - À la fête foraine

 
Temps approximatif de lecture : 13 minutes
 
Comment en étaient–ils arrivés là ? La voiture était retournée, dans le fossé. Le moteur tournait encore. Ulrich avait été éjecté quelques mètres plus loin, dans la boue. Il avait été sonné quelques minutes, mais la pluie qui tombait drue et la douleur qui parcourait tout son corps l’avaient complètement réveillé. Près de la voiture, une silhouette d’homme se profilait et s’approchait lentement. Ulrich tenta de distinguer de qui il s’agissait, mais la pluie troublait sa vision. Il voulut se relever, mais ses jambes ne purent le porter. Il se mit à ramper dans les flaques d’eau boueuses, se rapprochant comme il pouvait du véhicule. Au fur et à mesure qu’il s’approchait, il arrivait à distinguer plus de détails. Les vitres latérales avaient explosé, le pare–brise était fissuré de long en large, les roues du coté droit étaient tordues, le pare–choc et les bas–de–caisses étaient complètement défoncés. Le regard du jeune homme se porta sur l’homme qui arrivait et il reconnut un chapeau haut–de–forme…

Le réveil sonna bruyamment. Ulrich laissa tomber lourdement sa main dessus, émergeant du sommeil. Six heures. Il était temps de se préparer pour l’université. Cette nuit, il avait rêvé de patates et de lard qui avaient envahi les rues d’Hambourg, et il en avait profité pour faire une raclette géante, après quoi des marshmallows multicolores avaient pris des habitants en otage, mais il s’était saisi de broches et les avait fait flamber pour les manger, puis il était ensuite arrivé dans le royaume des champignons et avait dû sauver une blonde habillée en rose avec une couronne, enlevée par une tortue cracheuse de feu, avec l’aide d’un plombier nain moustachu qui prenait une taille normale quand il mangeait des champignons rouge et blanc avec des yeux, tout cela afin de gagner un tuyau d’arrosage qu’il devait ramener à sa mère, et il s’était finalement réveillé.

Le jeune homme de dix–neuf ans cligna des yeux et se leva difficilement, laissant à regret sa couverture et son oreiller qu’il entendait presque lui crier « Reviens !!! » Il prit une douche de vingt minutes, enfila un T–shirt et un jean, avala un bol de céréales, attrapa ses affaires de cours et quitta son appartement, en verrouillant derrière lui. Il vivait juste à coté de l’université d’Hambourg, ainsi il pouvait y aller à pied. Ce matin–là, il y allait une heure plus tôt, car il avait à organiser l’après–midi avec quatre de ses amis. Les cours étant suspendus à partir de quatorze heures, ils avaient pris le parti d’aller dans une fête foraine qui s’était installée vingt jours plus tôt dans un village voisin. Ils devaient encore déterminer l’heure à laquelle ils se retrouveraient, le moyen de transport et l’heure approximative à laquelle ils rentreraient.

Il fut arrivé à six heures cinquante–sept. Helmine était déjà arrivée. Depuis qu’il la connaissait, Ulrich ne l’avait jamais vue arriver en retard, et se demandait bien comment elle faisait. Ils se connaissaient depuis la primaire. Elle était de taille moyenne, avait la peau légèrement hâlée, les cheveux noirs ondulés, les yeux noirs et de belles formes. Mentalement, la jeune fille de dix–huit ans était très sérieuse, curieuse du monde et en même temps plongée dans son propre monde, perdant parfois pied avec la réalité. C’était une forme d’autisme, bien que ce ne soit pas sévère. Ulrich n’aimait pas beaucoup cette facette de sa personnalité, car il arrivait souvent que, lors d’une conversation, elle lâche complètement le fil pendant un moment et revienne quelques minutes plus tard avec un sujet qui n’avait rien à voir. Cependant, il l’appréciait malgré ses petits défauts, car elle n’abandonnait pas ses amis, et sa façon de réagir l’amenait souvent à des réactions simples qui aidaient bien plus que le ressassement des évènements. Sa bizarrerie en rebutait plus d’un, mais Ulrich en avait l’habitude.

Comme à son habitude, elle ne regarda même pas son ami venir vers elle, et ne le gratifia d’un « bonjour » neutre que lorsqu’il fut à deux mètres, sans détacher son regard du ciel. Il lui répondit et prononça quelques banalités, mais il s’aperçut bien vite qu’elle ne l’écoutait pas. Elle était plongée dans un de ses songes éveillés. Cinq minutes plus tard arrivèrent Berthold et Emily. Ils étaient toujours ensemble, dernièrement. Nul doute qu’ils finiraient ensembles un jour ou l’autre. Berthold était grand, blond bouclé aux yeux verts, le visage fin, athlétique. Il avait toujours un sourire sur les lèvres et ne se prenait pas au sérieux. Emily, quant à elle, était un peu plus petite que Helmine, ses cheveux châtains et droits tombaient un peu en–dessous de ses épaules, ses yeux étaient marron clair, presque jaunes, elle avait le visage ovale, et était assez fine. Lorsqu’ils arrivèrent, donc, ils riaient ensemble, ils saluèrent de bon cœur Ulrich et Helmine avant de repartir dans leur conversation.

Ria se montra une minute à peine plus tard. Dernière, comme d’habitude, mais elle n’en avait cure. Ria était de nature excentrique, aimant mélanger les vêtements de différents styles. Aujourd’hui, elle portait une jupe à froufrous noirs et rouges, avec des collants rayés violet et noir, des ballerines rouges à poids blancs et un haut violet à décolleté plongeant attirant le regard sur ses forts atouts naturels. Ce genre d’accoutrement lui valait parfois des insultes d’autres étudiants, mais elle n’écoutait pas, ou s’en amusait. Ria était rarement affectée par le point de vue des autres. La jeune fille était à peu près aussi grande qu’Ulrich, blonde aux yeux bleu foncé, maquillée savamment, le visage fin encadré par ses longs cheveux. Elle salua tout le monde haut et fort, et sauta sur Helmine. Elle aimait bien l’embêter, car elle ne comprenait pas son comportement, ce qui était d’ailleurs réciproque.

Les deux filles se retrouvèrent au sol. Helmine se releva la première, se replaçant là où elle se tenait avant la chute, et ne fit rien d’autre que de gratifier Ria d’un « idiote » sur un ton aussi neutre que celui duquel elle avait salué les autres. Cette dernière la regarda et lui dit « T’es pas drôle ! » Cependant, elle riait. Elle riait tout le temps, pour tout, pour rien. Incompréhensible. Ulrich les regarda d’un air dubitatif, puis il se rappela la raison pour laquelle ils étaient là si tôt et prit la parole :

« Bon, maintenant que tout le monde est là, faudrait voir comment on fait cet aprèm…

– Ben Helmine conduit, vu qu’elle a eu son permis y a pas longtemps ça lui fera une occasion de se rendre utile, et puis on est sûrs qu’elle roulera pas sous cocaïne…

– T’insinues quoi, là, Ria ?! râla Berthold.

– Je n’ai visé personne, si tu te sens concerné, ce n’est pas ma faute, répondit Ria entre deux éclats de rire.

– C’est bon, intervint Ulrich, je conduirai si elle ne veut pas, de toute façon c’est pas le plus important, il faut surtout savoir à quelle heure on y va, à quelle heure on s’en va et combien on emmène…

– Combien on emmène pour quoi ? l’interrompit Berthold.

– La fête foraine, c’est pas gratos…

– Oh, fait chier !...

– Les attractions les plus chères sont à 4€ il me semble. Si on prend 50€ chacun, on devrait passer une bonne après–midi. En y allant pour quinze heures et en repartant vers dix–huit heures, ou avant si on en a marre, on aura le temps de faire ce qu’on veut. Ça vous va ? »

Les autres répondirent tous par un vague « ouais, ouais ». Ce fut finalement plus simple et plus rapide que ce qu’ils avaient pensé, il était à peine sept heures et quart lorsque la discussion prit fin. Ils se séparèrent alors, Berthold avec Ria et Emily, Ulrich avec Helmine. Ces derniers allèrent à la bibliothèque universitaire pour travailler un peu leurs cours avant de s’y rendre. Enfin, Helmine travailla pendant qu’Ulrich dormit sur son livre. La matinée se déroula tranquillement, les cours s’interrompirent à l’heure prévue. Le petit groupe se rejoignit au parking où la voiture d’Ulrich était garée, et quelques minutes plus tard ils étaient partis pour Koberg, le village où se trouvait la fameuse fête foraine.

Elle fut toutefois plus difficile à trouver que prévu, car elle ne se trouvait pas dans le village même, mais dans la campagne. Cependant, ils réussirent à arriver avant quinze heures dix, prenant peu de retard sur leurs prévisions, et, une fois la voiture garée, coururent vers les attractions comme des enfants. Cela faisait des mois qu’ils n’avaient pas eu d’occasion comme celle–là de s’amuser. Ils passèrent aux auto–tamponneuses, au tir à la carabine, à la centrifugeuse. Ils firent le train fantôme, le marteau et la grande roue. Ils se payèrent plusieurs tours d’attractions à sensations fortes, avant de faire une pause et de prendre des boissons à un stand. Emily avait envie de vomir à force de tourner.

Il devait être seize heures trente lorsqu’ils revinrent en quête d’une attraction qu’ils n’avaient pas encore faite. Lorsqu’ils passèrent devant les manèges du bout du terrain occupé, une voix les arrêta :

« Approchez, jeune gens, venez ! »

Ils ne virent pas tout de suite qui s’adressait à eux, mais comme la voix se faisait insistante, ils s’approchèrent de l’attraction d’où elle semblait provenir. Un singulier individu en sortit : un personnage grand et mince, avec un chapeau haut–de–forme sur lequel se trouvait un bandeau rouge avec un petit nœud, un costume noir avec des manches blanches, une chemise blanche, un pantalon noir et une cravate rouge sombre, des cheveux mi–longs, extrêmement fins et raides, et un visage – ou peut être un masque, c’était difficile de faire la différence – d’un blanc morbide, avec ce qui semblait être deux trous blancs en guise d’yeux, un trait noir vertical commençant en–dessous, entre le nez et les pommettes, s’interrompant au niveau des orifices puis réapparaissant juste au–dessus et allant disparaître sous sa mèche frontale. Et un sourire étrange, en croissant parfait, vraisemblablement dessiné car pour toute lèvre y avait–il un trait noir aussi fin que celui délimitant des dents triangulaires qui coïncidaient parfaitement. Il avait un peu l’air d’un clown. Le tout pouvait ou bien paraître grotesque, ou bien inquiétant. Lorsqu’il s’exprima de nouveau, le visage ne bougea pas, aussi les jeunes conclurent qu’il portait bien un masque.

« Bonjour mesdemoiselles, messieurs dit–il d’une voix stridente, bienvenue devant le Palais des Glaces ! »

Il désigna l’attraction derrière lui, tel un présentateur de spectacle. Les cinq jeunes gens le regardèrent d’un air dubitatif. Il poursuivit :

« C’est une nouvelle attraction dans notre troupe ! Et un des plus beaux palais des glaces ! Plusieurs centaines de miroirs sont installés afin de vous faire perdre le sens de l’orientation ! De plus, pour les derniers jours de la fête foraine, c’est gratuit ! »

Ce dernier argument joua beaucoup en la faveur du palais. Et tout le monde, sauf Ria, préférait passer par quelque chose de calme pour reprendre les manèges. Ils remercièrent donc le clown et entrèrent. Ce dernier ne leur avait pas menti : seul le sol n’était pas recouvert de miroirs, bien qu’il y’en eut tout de même quelques uns de temps en temps. Et il semblait relativement grand, sans compter que, parfois on avait l’impression d’être dans un endroit sans issue qui se répétait à l’infini, et que d’autres fois votre regard fixait les milliers de reflets qui vous observaient.

Ils s’amusèrent un moment dedans, se séparant et essayant de se retrouver, en se cognant assez souvent contre les parois. Les jeunes adultes couraient parfois, et leur rire se répercutait dans l’attraction, semblant provenir de partout à la fois. Lorsqu’ils voulurent sortir, ils durent prendre le temps de se retrouver. Ce ne fut pas chose aisée et ils perdirent de longues minutes dans le dédale, de sorte qu’ils commencèrent à se demander s’ils auraient encore le temps de faire autre chose. Finalement, Emily se trouva être la seule à ne pas réussir à les rejoindre. Ils rirent un moment, se moquant d’elle et l’appelant, et puis son reflet apparu tout autour d’eux, sans qu’ils arrivent à déterminer d’où elle venait vraiment. Elle courait, mais ne semblait pas se rendre compte qu’ils étaient là. C’était comme si elle ne voyait pas leurs propres reflets autour d’elle, ce qui était étrange puisque pas une fois dans leur petite aventure n’avaient-ils perdu de vue l’ensemble du groupe.

Ses reflets continuèrent de se déplacer, sans jamais les atteindre. Ils se mirent à se demander pourquoi elle mettait autant de temps et d’où elle venait, et commencèrent lentement à revenir dans le premier couloir, espérant qu’elle finisse par les apercevoir. Cependant, cela n’eut pas l’air de l’aider, et ils continuèrent leur progression, jusqu’à ce qu’Ulrich heurte la paroi du fond, signalant le bout. Le labyrinthe offrait trois chemins différents à partir de ce point, et ils préféraient ne pas prendre le risque de se perdre de nouveau. Puis, voyant de nouveau leur propre image se refléter dans les miroirs, ils s’aperçurent que celle d’Emily passait périodiquement très près d’eux, à une distance où il leur semblait qu’ils auraient normalement pu l’apercevoir, ce qui leur fit perdre patience et les décida à l’appeler pour la guider grâce à leurs voix.

À ce moment, les reflets d’Emily se tournèrent d’un mouvement vers les quatre vrais jeunes. Leur regard semblait affolé, si bien que Berthold, l’air plutôt inquiet, l’appela de nouveau, en lui enjoignant de cesser de les faire marcher et de sortir du labyrinthe. Les milliers de bouches s’ouvrirent alors, mais aucun son n’en sortit. Elle devait être loin dans l’attraction, vu comme l’écho qui y régnait habituellement. En réalité, c’était même étrange que seul un silence de mort accompagnât les mouvements de ses lèvres. Pour ne rien arranger à leur inquiétude, leur amie se mit à taper contre la vitre, ce qui se traduisit par un nombre incalculable d’Emily donnant des coups insonores autour du petit groupe. La situation devenait réellement glauque.

Tandis qu’ils commençaient à s’agiter et songer à aller chercher de l’aide, un autre reflet apparut derrière chacun de ceux de la jeune femme perdue. Il s’agissait du clown qui les avait fait rentrer, tout sourire. Il s’approcha et s’arrêta à moins d’un pas d’elle. Le groupe fut soulagé : il allait enfin la ramener et ils pourraient continuer de profiter du parc avant sa fermeture. Si elle ne se sentait pas d’attaque, Berthold pourrait la consoler et ils ne tarderaient pas à rentrer. Il ne faisait aucun doute qu’elle ne remettrait pas les pieds dans un palais des glaces de sitôt. Mais les reflets du clown leur firent simplement coucou, puis ils entendirent les échos de sa voix, quelque part dans l’attraction, s’exclamer « Et maintenant, que le spectacle commence ! », suivis d’un long rire comme on en attribuait aux clowns des foires. C’était de bien mauvais goût, pensa Ulrich, de les faire encore attendre pour rien. Le clown posa alors sa main sur l’épaule d’Emily.

Alors survint quelque chose d’épouvantable. Une musique de cirque se lança et les yeux de la jeune femme se révulsèrent. Elle commença à être prise d’étranges spasmes de plus en plus violents, jusqu’à ce que, ponctuée d’un coup de tambour de la musique, une énorme gerbe de sang éclabousse la glace. Ou plutôt, ce furent des milliers de gerbes de sang qui recouvrirent tous les miroirs autour d’eux. Emily semblait avoir littéralement explosé. La main du clown reposait sur un squelette répugnant, recouvert des restes de l’intérieur du corps, tandis que l’intégralité des organes s’était étalée, en charpie, sur le sol. Ayant été aux premières loges, l’horrifiant personnage était à présent recouvert de ses entrailles qui dégoulinaient le long de ses vêtements. Couvert de rouge, le masque – ou le visage – était tout bonnement terrifiant.

Ulrich se détourna brutalement et Berthold vomit, avant de cesser tout mouvement, mis à part un léger tremblotement. Ria se mit à hurler comme une hystérique. Seule Helmine regarda la scène d’un air impassible, défiant presque les reflets du clown du regard. Ulrich, en proie à une peur panique, saisit ses amis pour les faire bouger et rebroussa le chemin en courant, les lâchant lorsqu’il les entendit courir avec lui. N’ayant pas été loin, ils réussirent sans mal à sortir, et se retrouvèrent dans la petite cabine d’entrée, haletants. Face à eux, bien en évidence, un œil rouge était dessiné sur le mur faisant face au palais. La pupille semblait fixer l’intérieur. Ce détail, qui ajoutait au macabre de la scène, ne retint cependant pas tout de suite l’attention du groupe réduit. C’est alors que Helmine fit remarquer, d’une voix sans émotion, que Berthold n’était pas avec eux.

Horrifiés, Ria et Ulrich se retournèrent vers l’antre du clown, désemparés par leur impuissance devant la tournure que prenaient les évènements. Au même moment retentit un hurlement de rage, indubitablement poussé par le garçon qui était resté en arrière, incapable de quitter les lieux – ou peut être trop aveuglé par la perte d’Emily pour comprendre à quel danger il s’exposait. Ils eurent même le temps de le voir disparaître furtivement dans le fond du couloir. Le hurlement se poursuivit en s’éloignant encore quelques secondes, puis il s’interrompit brutalement, remplacé par un craquement sinistre et le bruit d’une matière gluante s’écrasant sur le sol. Les pensées d’Ulrich n’arrivaient pas à suivre, c’était du domaine de l’impossible, comment un simple clown pouvait–il faire ça ? Emily et Berthold ne pouvaient pas être morts, il devait être dans un cauchemar, endormi en plein cours.

Dès les premiers signes évidents du deuxième massacre, la pupille de l’œil se détacha de l’entrée du palais pour se fixer sur les trois jeunes gens restants. Son regard semblait euphorique, et pourtant on sentait derrière une malice, une malfaisance des plus sombres. Horrifiés par le deuxième décès brutal et par cet élément supplémentaire, les étudiants se précipitèrent dehors, Ria la première, suivie d’Ulrich tirant une Helmine nonchalante. Les lumières étaient toutes éteintes et la nuit était désormais tombée. Combien de temps avaient–ils bien pu passer là–dedans ? Ulrich remarqua que sa montre était bloquée sur seize heures quarante–deux : peut-être était-ce ce qui expliquait qu’ils n’avaient pas vu le temps passer ? Non, même s’ils étaient restés longtemps, ils n’avaient pas pu rester enfermés plusieurs heures dans un palais des glaces sans s’en rendre compte. D’une manière ou d’une autre, c’était encore un coup de leur poursuivant.

Ria se remit à hurler de plus belle. Du haut du train fantôme, à leur droite, une silhouette sombre, avec deux ronds blancs en guise d’yeux et un sourire aiguisé qui luisaient dans le noir, les fixait, immobile. Le clown était donc déjà dehors. Il n’était assurément pas humain, personne n’était capable de passer de l’intérieur d’une attraction au sommet d’une autre en moins de deux minutes. Il ne les suivit pourtant pas lorsqu’ils détalèrent en direction de la sortie de la fête foraine, de la voiture. Ils y arrivèrent donc sans mal, et Ulrich sauta à la place du conducteur sans demander son reste et mit le contact. Lorsque Helmine fut installée sur la place du passager avant et Ria sur la banquette arrière, il démarra en trombe et leur fit prendre la fuite.

La pluie se mit à tomber violemment sur le pare–brise. Ria sanglotait derrière, Helmine regardait dans le vide, toujours sans montrer la moindre réaction quant à ce qui venait de se passer, Ulrich regardait la route, en état de choc. Il n’arrivait toujours pas à saisir ce qui venait de se passer. Berthold et Emily étaient sensés être là, mais leurs sièges étaient vides. Où étaient–ils ? Ils allaient lui passer un savon lorsqu’il les reverrait à l’université. Ce qu’il venait de voir n’arrivait que dans les mauvais films d’horreurs, c’était évident maintenant, ça ne pouvait pas arriver, soit il dormait en cours soit il avait respiré à son insu une substance hallucinogène et tout ce qu’il voyait n’était qu’une illusion, et si Ria criait, c’était uniquement parce qu’elle était en colère qu’Ulrich ne comprenne pas que leurs deux amis étaient toujours à la fête foraine et que sans lui, ils ne pourraient pas rentrer. Pourtant, tout, de la pluie qui battait les fenêtres à la sensation qu’il éprouvait en passant par sa moiteur, semblait si réel…

« Mais c’était quoi ça ?! C’est quoi, ces conneries ?! C’est pas possible, on est dans de la science-fiction, là ! hurla Ria, rompant le mutisme dans lequel ils étaient tous plongés.

– Emily et Berthold sont morts, c’est tout, répondit simplement Helmine. Il faut partir rapidement si on ne veut pas subir le même…

– Mais t’es complètement malade ?! T’as un grain, merde, tu viens de voir deux personnes exploser et tu t’en fous complètement, on a l’impression que ça te fait pas plus d’effet que s’ils avaient pris le train, t’es complètement tarée, ma pauvre fille, j’ai toujours su que t’avais un gros problème ! »

Ria avait pété les plombs et déversait toute sa terreur et sa colère sur la jeune femme assise à l’avant, qui ne semblait pas plus émue par la perte de ses amis que par la détresse de l’occupante de la banquette arrière. Même s’il avait l’habitude de son détachement, Ulrich commença aussi à lui en vouloir. C’était tout bonnement inhumain de s’en ficher. Qu’allaient-ils dire à leurs parents ? Aux policiers ? Et à qui que ce soit, d’ailleurs ? Ils étaient partis il y a à peine quelques heures, complètement insouciants, sans se douter de leur destin, et à présent, Emily et Berthold étaient morts. Morts. Le mot résonnait dans son esprit, comme il avait été prononcé par son amie. Ce n’était pas un cauchemar, il n’était pas en cours et il n’allait pas se réveiller avec les réprimandes de son professeur et les moqueries des autres étudiants. C’était la réalité, et il ne pouvait rien y changer.

« Bien sûr que si, ça me fait quelque chose, dit soudain Helmine. Même si ça ne se voit pas, que je ne sais pas crier comme toi, ça fait mal à l’intérieur de savoir que deux des personnes les plus proches que j’ai jamais eues n’existent plus, et que je vais bientôt me retrouver toute seule. »

Contrairement à son habitude, une pointe d’émotion semblait perceptible dans sa voix, et elle s’était retournée pour fixer Ria d’un regard plus pénétrant qu’une lame de rasoir. Ulrich quitta la route des yeux un instant pour lancer un regard vers elle et fut choqué de s’apercevoir que si son expression impassible n’avait pas bougé d’un pouce, une larme bien réelle était en train de couler sur sa joue. Cette agitation chez elle était si singulière et inattendue chez elle que les cris à l’arrière cessèrent et ne reprirent plus. Le jeune homme s’efforça de répondre sans trop laisser sa voix trembler :

« Tu ne vas pas te retrouver toute seule. Eh, on est là, on s’en est sortis, il ne peut plus nous attraper, c’est fini, il ne nous reste plus qu’à rejoindre la ville et tout sera terminé. Promis, tu ne finiras pas seule.

– Tu penses vraiment ce que tu dis ? enchaîna immédiatement Hermine, avant même que sa bouche ait eu le temps de se refermer, tout en se tournant vers Ulrich et en approchant son visage à une distance désagréablement proche. Vous n’allez pas finir comme eux ?

– Bien sûr que… »

Il ne put finir sa phrase : au détour d’un virage, les phares éclairèrent la silhouette d’un homme en plein milieu de la route, et le conducteur, par réflexe, donna un brusque coup de volant sur la gauche pour tenter de l’éviter. La voiture s’envola comme si elle avait soudain été soulagée de tout son poids avant de chuter sur le côté de la chaussée. Elle s’écrasa lourdement sur une pente, qui était demeurée invisible aux yeux du garçon tant ils étaient fixés sur la route, sans toutefois cesser sa chute, et la dégringola en tonneau. Les cris de Ria se mêlaient au fracas métallique qui accompagnait leur roulé-boulé qui semblait ne jamais devoir prendre fin. La tête du conducteur finit par heurter la vitre de sa portière et il s’évanouit sous le choc, bien avant que la voiture ne s’immobilise.

Lorsqu’il ouvrit les yeux, une douleur lancinante le prit sur le coté de sa tête et dans son bras gauche. Il devait s’être brisé l’avant–bras. Quoi d’autre encore ? Probablement une commotion cérébrale. Le jeune homme avait du mal à conserver un regard fixe et voyait des étoiles danser devant ses yeux, et il avait en plus de la douleur à la tête la sensation d’une migraine terrible. Il se mit sur son avant–bras droit et vomit sur le coté, avant de hurler, percevant la totalité de la douleur à mesure que la torpeur le quittait. D’autre part, il était trempé, couvert de boue et collait. Impossible de définir l’endroit où il se trouvait, ni celui où avaient atterri les autres, ni ce qu’il convenait de faire. D’autant que dans son état, n’importe qui lui aurait ordonné l’immobilité. Mais pouvait-il se le permettre ? Il ne savait pas s’il était capable de se lever, ni si les filles étaient en un seul morceau, ou si la personne qui avait causé leur accident allait prévenir les secours ou bien les laisser là à agoniser… Il se mit à pleurer.

Comment en étaient–ils arrivés là ? La voiture était retournée, dans le fossé. Le moteur tournait encore. Ulrich avait été éjecté quelques mètres plus loin, dans la boue. Il avait été sonné quelques minutes, mais la pluie qui tombait drue et la douleur qui parcourait tout son corps l’avaient complètement réveillé. Près de la voiture, une silhouette d’homme se profilait et s’approchait lentement. Ulrich tenta de distinguer de qui il s’agissait, mais la pluie troublait sa vision. Il voulut se relever, mais ses jambes ne purent le porter. Il se mit à ramper dans les flaques d’eau boueuses, se rapprochant comme il pouvait du véhicule. Au fur et à mesure qu’il s’approchait, il arrivait à distinguer plus de détails. Les vitres latérales avaient explosé, le pare–brise était fissuré de long en large, les roues du coté droit étaient tordues, le pare–choc et les bas–de–caisses étaient complètement défoncés. Le regard du jeune homme se porta sur l’homme qui arrivait et il reconnut un chapeau haut–de–forme, un costume, deux yeux ronds et un sourire luisant.

Le clown était arrivé là avant eux. Aussi impossible que ça l’était, il était bien en face de lui. Il avançait lentement, les mains dans les poches, sur la pente raide, sans sembler perdre le moins du monde son équilibre. Il s’arrêta devant une tâche plus sombre que le reste, difficile à discerner au premier coup d’œil, s’agenouilla face à elle et appliqua ses mains dessus. Malgré la pluie, Ulrich distingua quelque chose gicler tout autour. Le clown se releva, trempé, même si à l’évidence il n’y avait pas que de l’eau qui coulait de ses manches. Était–ce Helmine ou Ria qui se trouvait désormais éparpillée sur le sol ? Il s’avançait maintenant en direction du jeune garçon. Ulrich avait encore perdu quelqu’un. Il fut bientôt à quelques mètres du garçon impuissant. Le jeune homme se releva tant bien que mal pour faire face, même s’il tremblait de peur. Sa vue s’obscurcit momentanément à cause de l’effort et il faillit retomber.

« Ne fais pas de manière, ce n’est pas douloureux. De toute façon, au point où tu en es, il vaut mieux que je t’achève », chuinta la voix du clown.

Ulrich le fixa.

« Pourquoi ?

– Tu es bien bavard, pour un mourant. Pourquoi quoi ? La mort ? Je ne sais pas, je sais juste que c’est ma raison d’être. Pourquoi vous ? Parce que vous étiez au mauvais endroit au mauvais moment, et que vous avez accepté mon invitation. On ne vous a jamais dit de ne pas faire confiance aux inconnus ?

– Qu’est-ce que vous êtes ? »

L’individu sembla décontenancé quelques secondes.

« Mais enfin, je suis un clown, tu ne le vois pas ? Mon costume a mal été dessiné ?

– Arrêtez de vous foutre de moi ! »

Malgré la douleur et le désespoir, Ulrich sentait poindre en lui un sentiment irrépressible de fureur. Cette chose n’en avait pas assez de prendre la vie de ses amis, il fallait qu’elle en fasse un sketch jusqu’au bout. La rage qui bouillait en lui lui donna la force de se relever et de faire face à son ennemi.

« Vous ne pouvez pas être humain, les choses comme vous, ça n’existe pas ! D’où est-ce que vous venez ?

– Hum… Je n’ai pas de réponse satisfaisante à te donner. Je suis là, c’est tout. Quant à savoir si je suis humain ou non… »

Il s’arrêta, songeur. Les gouttes de pluie roulaient sur ses joues plates et son sourire immobile. Il n’avait pas l’air habitué à ce qu’on lui parle. Peut-être serait-il possible de jouer là-dessus et de l’occuper suffisamment longtemps pour que quelqu’un les retrouve et les aide à s’enfuir ? Ils n’étaient pas si loin de la route, n’importe qui s’apercevrait forcément de l’accident et appellerait les secours. Avec un peu de chance, il serait possible de repousser le monstre. Ce dernier se remit à parler :

« Je ne fais que mon travail, tu sais. Un clown est fait pour être divertissant, il faut que son spectacle soit plein de surprises inattendues jusqu’au bout, sinon le public s’ennuie. Maîtriser toute cette mise en scène, c’est un vrai casse-tête.

– Vous êtes fou à lier… »

Le clown se rapprocha de lui à ces mots. Il semblait presque que ses yeux s’étaient rétrécis, mais cela semblait impossible pour les trous d’un masque. Quoique, se dit Ulrich, le domaine du possible s’était retrouvé complètement chamboulé ces dernières heures.

« Je ne suis pas fou ! C’est toi qui ne sais pas regarder. Enfin, de toute manière, tu ne fais pas partie des spectateurs. »

Une lumière jaune les éclaira un instant et un crissement de pneus retentit au loin. Un petit espoir germa dans l’esprit d’Ulrich. Quelqu’un les avait enfin vu ! Comme pour confirmer cette pensée, un bruit de portière se fit entendre. Face à lui, le clown restait de marbre, comme s’il l’observait et attendait qu’il réponde à sa dernière intervention. Il semblait ne rien avoir remarqué, ou alors il ne s’en inquiétait pas. Ce dernier paramètre aurait dû inquiéter le jeune homme, mais ce dernier, enhardi, se mit en tête de le faire parler davantage, bien qu’il restât prudent pour éviter de le mettre en rogne. Après tout, la créature était dotée de pouvoir surnaturels.

« Votre palais des glaces, il n’est pas normal non plus, hein ? Il est fait pour qu’on ne puisse pas en sortir ?

– Plus ou moins, répondit la chose, son sourire luisant dans la pénombre. En fait, on peut en sortir, mais quelqu’un finit toujours par s’y perdre. Et les gens ont tendance à essayer de retrouver cette personne plutôt que de l’abandonner à son sort. Donc, en quelque sorte, tout le monde est attrapé.

– Et votre œil rouge, à la sortie, c’est pour quoi ? »

Cette fois, la créature se tut. Elle sembla tout à coup se désintéresser de lui et se retourna. La personne qui s’était arrêtée en voiture s’approchait en toute vraisemblance d’eux. Avec la pluie, Ulrich n’arrivait pas à distinguer si c’était un homme ou une femme ou un quelconque autre détail. Quoi qu’il en fût, il était temps d’essayer de s’éclipser et de retrouver la seule survivante qui ne devait pas être loin. Il s’éloigna d’abord en reculant très lentement. L’adrénaline qui parcourait ses veines endormait un peu la sensation de douleur qui lui parcourait le bras droit et pulsait dans sa tête. Certes, il les avait retrouvés sans difficulté une première fois sans difficulté, mais rien ne disait que ce n’était pas un pur hasard.

« Vous êtes blessé, monsieur ? », cria une voix.

Profitant de l’occasion, Ulrich se dirigea hâtivement vers la voiture retournée et la contourna. Il fut surpris de voir qu’Helmine était toujours assise, bien attachée, la tête à l’envers, comme si elle attendait que les choses se passent. L’accident ne semblait pas l’avoir secouée ni blessée, elle en était miraculeusement sortie indemne. Comme le jeune homme le craignait, la banquette arrière était en revanche vide, et vu l’état de la voiture, Ria devait en avoir été également éjectée. Elle avait eu le malheur d’être la plus proche sur la trajectoire du clown tueur. Mais il aurait tout le loisir de réfléchir à tout cela plus tard ; pour l’heure, il fallait sortir son amie du véhicule accidenté et tenter quelque chose pour ne pas finir en charpie. Il ouvrit la portière tant bien que mal et tendit sa main gauche.

« Toi aussi, tu vas mourir. Je vous l’avais dit, je vais me retrouver toute seule », dit soudain Helmine. Elle pleurait stoïquement. Dans sa position, les larmes remontaient sur son front et se perdaient dans ses cheveux.

« Arrête de raconter n’importe quoi et viens avec moi. Il est occupé, on a peut-être encore une chance.

– Ça devait arriver, ça devait arriver. C’est ma faute…

– Arrête de raconter n’importe quoi et viens !

– Pardon, Ulrich. »

Il ne comprit pas les mots de son ami. Mais il sentit la main qui se posa doucement sur son épaule, presque comme celle d’un ami venant vous annoncer une triste nouvelle en essayant de vous réconforter tant que possible. Le jeune homme tourna la tête et vit le masque à quelques centimètres de son visage. Il était en réalité constitué d’une peau étrange, lisse, sans aucune autre forme de pilosité que les cheveux qui descendaient du haut-de-forme. Le sourire carnassier semblait lui aussi dessiné dans la même matière organique, et il était impossible de distinguer une ouverture quelconque. Mais surtout, ses yeux étaient réellement deux trous vides, qui apparaissaient blancs grâce à une quelconque sorcellerie, et dans lesquels toute l’horreur du monde se reflétait. Dans sa main droite, la créature tenait la tête d’un homme entre deux âges, dont le visage était figé dans une expression de terreur folle.

Le visage de l’étudiant se décomposa, ses yeux s’écarquillèrent, sa vessie se vida, et il se mit à hurler comme un damné pendant quelques secondes. Il fut mort avant de sentir sa chair se déchirer, son crâne se fendre, sa moelle épinière bouillonner, sa cervelle éclater, son sang gicler et ses organes se déchiqueter. Les morceaux éclaboussèrent tout le sol alentour. D’Ulrich, il ne restait qu’un tas d’os ensanglanté, enchevêtré de veines et de petits morceaux de chair, que les insectes commencèrent aussitôt à coloniser et à ronger. Finalement, le clown n’avait pas menti, son trépas avait été absolument indolore. La créature, qui était arrivée par derrière sans se faire remarquer, laissa retomber la tête du conducteur malheureux dans la boue et ricana, comme après une bonne blague.

« Tu as vu sa tête ? Il a vraiment cru qu’il allait s’en sortir ! »

Helmine, qui avait aussi reçu une partie des restes de son ami, leva les yeux. Même l’inexpressivité de ses traits ne parvenaient à dissimuler l’état de panique extrême dans lequel elle se trouvait. Cependant, ce n’était pas le clown qu’elle regardait. Derrière lui, dans l’obscurité, une silhouette sombre se détachait à peine de l’obscurité environnante, semblant s’effacer partiellement de temps à autres, comme si elle appartenait à une autre réalité et peinait à rester accrochée à celle-ci. Complètement immobile, elle semblait attendre que quelque chose se passe.

« Mes excuses, jeune fille, je manque à tous mes devoirs, dit le clown sur un ton faussement désolé, qui ne parvenait toutefois pas à masquer son amusement. Ce soir, nous sommes en présence d’un invité de marque. Permets-moi de te présenter mon metteur en scène. Je suis sûr que vous vous entendrez à merveille ! »
 


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NOR 6 - Ne regarde pas derrière toi


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« Sérieux, le monde est en train de perdre les pédales ! »

C’est ce que sembla entendre Mehdi lorsqu’il sortit de sa torpeur, les yeux embrumés et le crâne transpercé par une douleur lancinante. Les mélanges qu’ils avaient faits la veille n’avaient vraiment pas été une bonne idée, après tout. Robin et lui avaient voulu faire les malins, et maintenant voilà où il en était, à ne même plus se rappeler comment tout s’était fini, ni quelle était la date au juste. Il poussa un grognement et essaya de se faire une meilleure idée de ce qui l’entourait. Il était sur le sofa, dans le salon de sa sœur Isra, une couverture grossièrement posée sur lui, une bassine à ses pieds. Qui avait servi, visiblement. Charmant.

Lorsqu’ils l’entendirent remuer, ceux qui étaient en train de discuter se retournèrent, et une voix moqueuse fusa :

« Ah bah regardez, il est vivant en fait ! »

Mehdi grogna de nouveau et répondit du mieux qu’il put :

« Il m’en faut plus que ça pour me refroidir… Eh il est où Robin ? Je le vois pas.

– On l’a ramené, il était dans un état pire que toi, tu t’en rappelles pas ? Vous avez vraiment fait n’importe quoi hier soir…

– Me saoule pas dès le matin, Isra !

– Il est beau ton matin, il est déjà 15h30 !

– Raison de plus ! »

Il n’avait pas grand-chose à répondre, mais n’avait pas non plus envie d’y réfléchir. En fait, il avait seulement envie de retourner se coucher, le temps que son mal de tête décide de s’en aller. Mais bien sûr, ça n’allait pas se passer comme ça, il connaissait trop bien cet état pour y croire naïvement. À la place, il se releva, eut un haut-le-cœur, attrapa la bassine en urgence et y rajouta une petite contribution. Une des silhouettes qu’il avait distinguées au réveil se leva et vint prestement s’asseoir à côté de lui pour le soutenir.

« Faut vraiment que t’arrêtes de te mettre dans des états pareil, tu le regrettes toujours le lendemain.

– Je sais, bébé… »

Cédric eut un sourire en coin.

« C’est pas parce que t’es mignon que ça te dispense de faire gaffe. Et d’aller te rafraîchir la bouche aussi, t’embaumes encore plus qu’un camion-benne.

– Oh, t’abuses…

– J’abuse rien du tout, regarde la bassine, j’ai pas envie que ma bouche ressemble à ça. Allez, bouge-toi ! »

Après l’avoir remis sur pied, le jeune homme de 24 ans emmena son petit ami jusqu’à la salle de bain, lui ouvrit la porte et le fit entrer.

« Aller, tu sais comment ça marche ici, c’est l’appart’ de ta sœur. Tu vas t’en sortir ?

– Te fous pas de moi s’teup…

– Roh, c’est bon. »

La porte se referma, laissant Mehdi seul avec son mal de tête, son visage pâle et ses yeux écarlates. Il n’avait vraiment pas lésiné sur la quantité. Pour finir comme ça, ça n’en valait vraiment pas la chandelle. D’après ce qu’il avait vu de l’état du salon et le fait que personne n’avait fait le moindre commentaire sur un quelconque exploit, lui et Robin avaient simplement dû finir trop saouls pour être capable de quoi que ce soit, rendre tout ce qu’ils avaient et s’écrouler lamentablement de fatigue. Non, vraiment, faire les malins et terminer comme ça, il n’y avait pas de quoi être fiers. Le jeune homme ouvrit le robinet, passa ses mains sous l’eau, se mouilla le visage pour se rafraîchir, puis, dans un éclair de lucidité, se dit que vu son état, prendre une douche complète lui ferait le plus grand bien.

Lorsqu’il eut fini et sortit de la salle de bain un quart d’heure plus tard, toujours un peu perdu mais néanmoins revigoré, le salon s’était un peu vidé. Il ne restait qu’Isra, Cédric et deux de leurs amis. Tous les quatre étaient en train de regarder des vidéos Youtube sur l’écran de la télévision et s’esclaffaient en buvant les bières qui avaient survécu à la veille. Mehdi se dit qu’il allait passer son tour là-dessus. Aujourd’hui allait encore être une journée inutile de lendemain de soirée, où personne ne ferait rien de constructif et ne serait rentré avant le dîner, avant de retourner se coucher pour réellement récupérer. Ce n’était pas très agréable, mais il n’y avait rien à y faire. Il alla donc s’asseoir sur les genoux de Cédric, dont le sourire lui montra qu’il était de nouveau à peu près présentable, et regarda les vidéos d’un air absent, ayant encore un peu de mal à se concentrer. Puis une question lui effleura l’esprit :

« Au fait, c’est qui qui a dit que le monde perdait les pédales, ou je sais pas quoi ?

– C’est moi, répondit Cédric. On était en train de parler d’un truc, mais quand tu t’es réveillé, on a perdu le fil.

– On disait ça par rapport aux trucs chelous dont on a entendu parler récemment, renchérit Maria, qui était assise sur un fauteuil à leur droite. Genre les morts à Halloween dans le village d’Arthur, il en avait parlé pendant trois semaines sans arrêt, tu te souviens ? La police était arrivée chez la famille d’une des meufs après avoir été appelée pour des meurtres dans la forêt, et quand ils sont montés à l’étage, ils l’ont retrouvée serrée à son copain, les deux avec la gorge tranchée, ça venait à peine d’arriver parce que le sang était encore chaud.

– Le père était fou, continua Cédric, il les avait vus monter quelques minutes auparavant, et y avait personne pour faire ça. Mais le plus bizarre, c’est que devant eux y avait une autre meuf qui était montée avec eux, elle avait un symbole bizarre gravé sur la tête et la gorge tranchée aussi, sauf qu’il y avait pas de sang sur elle, et d’après les analyses qu’ils ont faites après, en vrai elle était morte bien avant les deux. Personne a compris ce qui s’était passé. Et quand ils ont fouillé la forêt, ils ont trouvé d’autres corps dans le même état, tous avec le même symbole gravé sur le front, un œil rouge trop chelou, les flics disaient qu’ils étaient mal à l’aise en le regardant. Ça a fait un gros scandale, parce qu’une des victimes était la correspondante allemande de la première meuf.

– Mais doit bien y avoir une explication, le gars qui a fait ça est juste un taré hyper doué, répliqua Arnold, qui était juste à côté de Cédric et de Mehdi. Les trucs comme ça, ça tombe pas du ciel.

– Dis pas n’imp s’te-plaît, y avait plein de témoins à chaque moment, c’est vraiment un truc inexplicable.

– T’es sûr qu’ils ont pas juste exagéré ? demanda Mehdi, dubitatif.

– Bébé, c’est pas comme si c’était une vieille affaire qui était arrivée loin de chez nous, on en connaît des gens qui étaient là ce soir là.

– Ouais enfin j’sais pas…

– Bon, s’tu veux, mais c’est pas la seule histoire bizarre qui traîne en ce moment. T’as pas entendu des disparitions dans le Montana ?

– Mais qu’est-ce que le Montana vient faire là ? On s’en cogne, non ?

– Ça fait plusieurs mois que ça dure, ils ont gardé ça secret pendant un moment, jusqu’à ce que les flics soient envoyés et reviennent pas non plus. Ils ont bouclé toute une zone et fait évacuer un village, en prétextant un danger biologique critique, mais on dirait une vieille excuse bidonnée à la va-vite. Y a rien là-bas, d’où ils le sortent leur danger biologique…

– T’y es allé ? Tu connais ? C’est bon, les Amerloques disent que plein de trucs chelous leur arrivent mais la moitié est pas vraie, si ça se trouve c’est un journal genre le Gorafi qui a inventé ça.

– Moi je vous dis qu’il y a de plus en plus de trucs pas nets qui se passent…

– Au moins autant que ce qui sort de ton copain quand il est torché…

– Va te faire, Arnold !

– C’est bon, calme ta joie, c’est une blague !

– C’est toi la blague !

– Calmez-vous, les gars, les coupa Isra. Mehdi, calme-toi sinon tu retournes dormir chez maman.

– C’est bon, le prends pas comme ça… »

Comme prévu, la suite de la journée se passa calmement, sans incident notoire, et dans le désœuvrement le plus profond. Le canapé ne semblait vouloir laisser personne quitter ses doux coussins, et les vidéos lancées par la lecture automatique fascinaient leurs esprits fatigués. Ce fut uniquement quelques heures plus tard, quand le soir commença à tomber, que quelque chose les tira de leur immobilisme : la faim. Mehdi en ressenti les effets le premier, ayant l’estomac le plus vide de tous. Son état s’était amélioré depuis son réveil et sa douche salvatrice, et il ne craignait désormais plus de renvoyer immédiatement ce qu’il pourrait avaler directement dans son emballage d’origine. La tentation de faire cuir une grande marmite de pâtes pour ne pas avoir à bouger les fit hésiter un moment, mais ils finirent tous par convenir qu’un peu d’air frais leur ferait le plus grand bien.

Ainsi, ils étaient dans la rue une petite demi-heure plus tard, décidés à se rendre à la pizzeria du coin, où ils passaient d’ailleurs bon nombre de lendemains de soirée. Le jour déclinait rapidement, et lorsqu’ils arrivèrent quelques minutes plus tard, les réverbères étaient déjà allumés. Par chance, il n’y avait alors personne dans le petit établissement, et ils n’eurent qu’à commander, payer et attendre que l’objet de leur désir soit prêt, le doux fumet se dégageant du four leur donnant de plus en plus l’eau à la bouche à chaque seconde. Ils décidèrent de manger sur place, trop impatients pour faire le trajet en sens inverse. Les premiers instants de leur repas ne furent rythmés que par des bruits de mastication, de déglutition et des grognements de satisfaction. Lorsqu’il fut arrivé à la moitié de sa pizza, ce qui prit un temps record comparé à la vitesse à laquelle les autres mangeaient, Mehdi prit enfin la parole :

« Bon sang, je pourrais m’en enfiler encore trois comme ça ! Si je pouvais, j’aurais une pizzeria à la place de ma cuisine !

– Avec l’estomac rempli normalement, tu ferais sans doute moins le malin, lui rétorqua une Isra qui s’étouffait à moitié avec sa part. Et puis bonjour la prise de gras !

– Oh, ça ne me dérangerait pas, intervint Cédric, une goutte de sauce piquante lui perlant des lèvres. Un peu de rembourrage, c’est toujours agréable, ça fait nounours.

– Il en faut pour tous les goûts, j’imagine, risqua Arnold avec un sourire en coin.

– T’insinues quoi, là ? Tu sais que c’est pas parce que tu restes désespérément accroché à tes prétendues valeurs traditionnelles que c’est le cas de tout le monde…

– Oh, commencez pas à vous reprendre la tête là-dessus, vous allez faire revenir mon mal de crâne ! »

Arnold ouvrit la bouche pour répliquer, mais préféra la refermer devant le regard que lui lancèrent ses amis. Ils s’entendaient bien, en général, mais le jeune homme ne venait absolument pas du même milieu qu’eux. Et parfois, cela se faisait cruellement ressentir dans leurs discussions. Cependant, depuis qu’ils le connaissaient, il s’était considérablement ouvert, et savait reconnaître lorsqu’il commençait à aller trop loin. Au fond, il savait que ses remarques instinctives n’avaient rien de rationnel, c’est pourquoi il préféra ne pas envenimer un débat dans lequel il était sûr de se contredire tôt ou tard. Le silence retomba un moment, personne ne sachant comment relancer la conversation après ce bref épisode. Puis Maria, qui était restée concentrée sur le carton de son repas depuis un moment, le rompit de nouveau :

« Les gars, j’ai une théorie par rapport à ce dont on parlait tout à l’heure ! Les prochains évènements étranges seront causés par… LES TERRIBLES PIZZAS MANGEUSES D’HOMMES ! »

Elle retourna alors son carton d’un geste théâtrale, révélant ce qui l’avait occupée pendant plusieurs minutes : dans la boîte, un œil rouge les observait. Cédric eut un mouvement de recul, mais les autres se mirent à rire à gorge déployée. La sauce tomate dégoulinait de l’œuvre maladroitement tracée, et l’olive qui servait de pupille retomba rapidement, donnant un air grotesque au tout.

« C’est pas drôle franchement, tu sais que Marc a perdu sa sœur dans ces conneries, tu crois que ça l’amuserait de voir que tu te moques de ça ?

– Oh ça va, mieux vaut en rire qu’en pleurer, t’imagines si on se cloîtrait chez nous par peur de tomber sur d’autres tarés de ce genre ? On se retrouverait avec des villes fantômes et des gens qui ne feraient même plus confiance à leurs propres voisins. C’est horrible, ce qui est arrivé, mais on ne peut pas ressasser le passé éternellement.

– Je dis juste que tu pourrais avoir un peu plus de respect pour ça, je suis d’accord avec ce que tu dis, mais des gens y ont laissé la vie, et puis on ne sait même pas vraiment ce qui s’est passé.

– Y a pas cent cinquante possibilités, c’est forcément un dérangé qui a réussi je ne sais comment à ne pas se faire remarquer. Sérieusement, tu crois vraiment qu’un pauvre dessin pourrait déclencher des… »

Le vibreur de son téléphone l’interrompit au milieu de sa phrase. Sur l’écran s’affichait le nom de Robin. Surprise, elle s’empressa de décrocher. Il n’appelait jamais que lorsqu’il avait de sérieux problèmes, détestant parler au téléphone et préférant largement les messageries instantanées. À peine eut-elle activé le haut-parleur que la voix tremblante de leur ami se fit entendre :

« Maria, t’es où ? T’es encore avec tout le monde ?

– Oui oui, on t’entend tous, qu’est-ce qui t’arrive ?

– Les gars, je sais ce que vous allez dire, mais j’ai besoin que vous veniez rapidement, je crois que perds les pédales…

– T’es pas encore remis de la soirée d’hier soir ?

– Ça n’a rien à voir, ok je me suis réveillé avec un mal de crâne terrible, mais c’était il y a un bon moment, j’ai plus rien ! Mais j’ai voulu sortir pour aller à la pizzeria…

– Haha, les grands esprits se rencontrent, on y est justement, t’arrives quand ?

– Laisse-moi finir ! J’arrive pas à l’atteindre. Ça fait déjà une heure que je suis sorti… »

Les membres du groupe se regardèrent d’un air interdit. Isra prit le téléphone :

« Robin, c’est Isra. Comment ça, tu n’arrives pas à l’atteindre ? T’es où ?

– Dans la rue des Écoles.

– Hein ? Mais c’est à côté, et puis elle va tout droit, comment t’as fait pour te perdre là-bas ?!

– J’en sais rien… J’y marche depuis que j’y suis arrivé, mais j’arrive pas à en sortir, j’ai essayé de changer de rue, mais j’y reviens à chaque fois. Soit je suis débile, soit y a un truc pas net. Et puis je sais pas, j’avais l’impression qu’on me suivait tout à l’heure, mais y a personne d’autre que moi dans la rue.

– Peut-être encore les petits malins qui te harcelaient l’autre jour ? Enfin bouge pas, j’arrive avec Mehdi et Cédric, les autres vont garder nos affaires en attendant, une pizza te fera du bien. Tu vas pas rester perdu bien longtemps !

– Merci les gars… »

La manière dont Robin avait pu se perdre aussi près de là où ils se trouvaient échappait totalement aux jeunes gens. La rue des Écoles croisait celle des Tilleuls, où se situait la pizzeria, quelques quatre cents mètres plus loin. De plus, il était possible de la parcourir de long en large en moins de dix minutes, et elle ne comptait que quatre autres intersections. Ainsi, Isra et les deux désignés volontaires furent rapidement sur place. Les derniers rayons du soleil avaient complètement disparu à présent, la seule lumière les éclairant, jaunâtre, provenait des réverbères, et la température commençait à chuter. Mehdi regrettait de ne pas avoir emmené sa veste, mais il se réconfortait en se disant qu’ils seraient de toute façon bien vite retournés au chaud. Il comprit néanmoins après quelques minutes de marche qu’il devait mettre ses espoirs de côté : ils avaient atteint le bout de la rue, et il n’y avait nulle trace de leur ami.

Interloqués, ils rebroussèrent chemin, se disant qu’il avait peut-être fini par bifurquer et qu’ils finiraient par le croiser. Ce fut pourtant, là aussi, un échec. Cédric, ne tenant pas à perdre trop de temps, se résolut à lui envoyer un message lui demandant de les rejoindre à l’intersection sur laquelle ils s’étaient arrêtés. L’atmosphère continuait doucement de se refroidir, et ils sentaient déjà des picotements à l’extrémité de leurs doigts, tandis qu’une légère brume commençait à se lever, donnant à la scène une apparence presque irréelle. La réponse ne se fit pas attendre : Robin descendait la rue. Ils préférèrent ne pas relever le fait que, d’après son SMS, il marchait dans la même direction qu’eux-mêmes quelques instants plus tôt. Les minutes passèrent, inexplicablement désagréables, avant qu’une forme ne commence enfin à se profiler dans l’obscurité. Les trois jeunes eurent un soupir de soulagement.

« Bon sang, pendant un moment, j’ai cru ne jamais vous revoir ! »

Un faible sourire tirait les traits fins du visage de leur ami. Quoique le traitement qu’il suivait ait commencé à modifier sa physionomie, il conservait encore quelques aspects féminins qui pouvaient porter à confusion pour qui ne le connaissait pas. Une vilaine cicatrice, souvenir douloureux d’une altercation avec les caïds du collège dans lequel il était scolarisé quelques années auparavant qui l’avaient longtemps harcelé, barrait sa joue droite et se déformait selon les expressions de son visage. Mais à part ses cernes marqués, il semblait aller bien. Le vif éclat de ses yeux noirs, qui se mariaient bien avec ses courts cheveux sombres se fondant dans la nuit, ne laissait aucun doute quant à la clarté de son esprit à cet instant.

« T’as vraiment réussi à te paumer ici ? demanda Mehdi d’un ton amusé.

– Ça va hein, je ne sais toujours pas comment j’ai bien pu me débrouiller. Ça commence à cailler, on devrait y aller. »

Sans plus de cérémonie, ils se remirent en mouvement, impatients d’atteindre leur point de départ. La brume, qui ne cessait de s’épaissir et diminuait de plus en plus leur visibilité, ainsi que le froid agressant maintenant leur visage et faisait rougir leur peau exposée, les incitèrent à presser le pas. Pour cette période de l’année, le changement de température était pour le moins surprenant. Maudissant les effets du réchauffement climatique, Isra plissait les yeux, essayant vainement de voir un peu plus loin. Ils allaient forcément bientôt rejoindre la rue des Tilleuls, et de là, la distance les séparant de la chaleur bienfaitrice et de leurs amis serait dérisoire. Lorsqu’ils arrivèrent enfin au croisement, cependant, ils se figèrent.

« Attendez… C’est pas le croisement qu’on vient de quitter ? »

Mehdi regarda autour de lui, sans parvenir à y croire. Pourtant, pas de doute : d’une manière ou d’une autre, ils étaient revenus sur leurs pas. Le visage de Robin se décomposa.

« Mais… Pas possible, vous avez réussi à me rejoindre, on aurait dû arriver de là où vous êtes venus…

– Rappelle Maria, faudrait les prévenir qu’on met un peu de temps. Et autant se remettre à bouger, je préfère ne pas rester trop longtemps dehors avec juste un t-shirt. »

Tandis qu’ils marchaient, Robin composait le numéro pour la deuxième fois de la soirée. Ils écoutèrent en silence la tonalité, retenant à moitié leur souffle. Cédric n’avait rien dit depuis un moment déjà. Nul doute que la situation lui déplaisait particulièrement, compte tenu des discussions qu’ils avaient eues plus tôt. Son mutisme traduisait son inquiétude naissante, quoiqu’une part de lui-même essayât encore de se rassurer avec la pensée qu’ils jouaient simplement de malchance et avaient dû faire une erreur quelque part. Mais il suffirait de peu pour que cette petite flamme dans son esprit se consume. Lorsque, après la troisième sonnerie, Maria décrocha enfin, il se rapprocha avec insistance du téléphone, comme s’il craignait de manquer quelque information capitale.

« Allô ? Robin ? Qu’est-ce que vous faites, pourquoi vous mettez autant de temps ?

– Maria, c’est Mehdi. Tu vas rire, mais je crois qu’on s’est plantés quelque part…

– Vous vous êtes perdus aussi, c’est ça ?

– Bah… On a mis du temps à retrouver Robin, on l’a sûrement manqué à l’aller, mais on est en train de revenir, on galère juste à cause du brouillard, on n’y voit pas à dix mètres. »

Un silence gêné se fit à l’autre bout du fil. Puis la voix de la jeune femme se fit entendre de nouveau :

« Euh… De quoi tu parles ? Je vois la rue d’ici, et il n’y a pas le moindre brouillard, le temps est super clair… »

Le visage de Cédric s’assombrit, alors qu’Isra, excédée, s’empara du portable :

« Comment ça, le temps est clair ? Tu veux nous faire une blague, c’est ça ? Je ne trouve pas ça drôle du tout, j’ai froid et j’en ai marre, pas besoin de nous narguer en plus !

– Isra, calme-toi… Je t’assure qu’il n’y a pas le moindre brouillard ici, peut-être qu’il va se lever aussi dans quelques minutes, mais franchement votre histoire est bizarre.

– Euh… les gars… »

Tous se retournèrent en entendant la voix hésitante de Cédric, qui était enfin sorti de son mutisme. Il se tenait un peu devant eux et ne les regardait pas, fixant un point devant lui. En s’avançant, ils comprirent la raison de son intervention : la rue se terminait sur un cul-de-sac. Ils n’étaient définitivement plus sur la rue des Écoles. Et, comble de tout, un symbole macabre leur faisait face. L’œil rouge, même s’il semblait avoir été tagué, leur paraissait effroyablement réel. C’était comme s’il les dévisageait tous en même temps d’un air goguenard, satisfait du petit tour qu’il leur avait joué. Car même si cette pensée était tout à fait grotesque, ils avaient tous la sensation inexplicable que la clé de ce qui leur arrivait était dans cet œil.
Mehdi chassa nerveusement ces idées de sa tête et reprit le téléphone :

« Ok Maria, je ne sais pas où on s’est trompés, mais on n’est clairement plus dans la même rue, on vient d’arriver à un cul-de-sac. Et un petit malin s’est amusé à taguer l’œil avec lequel tu te moquais de nous tout à l’heure. On va essayer de retrouver la bonne route, est-ce que vous pouvez essayer de voir sur internet si une rue correspondrait à la description qu’on vous a faite ? »

Rationnaliser était la seule chose qu’il fallait faire dans ce genre de situations. Se perdre dans des théories farfelues ne les avancerait à rien, et leur ferait sans doute perdre leur sang-froid en prime. Au fond, il ne s’agissait que de retrouver leur chemin dans une ville qu’ils connaissaient depuis plusieurs années, rien de bien sorcier, et surtout rien ne justifiant une telle agitation. Plus ils se concentreraient sur ce qu’ils avaient sous les yeux, plus ils auraient de chances de comprendre d’où venait le problème et comment atteindre leur objectif. Pour l’instant, la seule chose qu’ils pouvaient faire était de se retourner une fois de plus et d’attendre la réponse de Maria. Cette dernière ne leur laissa pas le loisir d’attendre longtemps et reprit la parole d’une voix fébrile :

« Il y a bien la rue Poincaré, c’est la plus proche de la rue des Écoles avec un cul-de-sac. Mais c’est à une demi-heure à pieds, vous…

– D’accord ! D’accord ! Et comment on rejoint la pizzeria depuis cette rue ?

– Euh… Une seconde… Vous devez aller jusqu’au croisement avec la rue Victor Hugo et prendre à gauche, ensuite marcher pendant une dizaine de minutes jusqu’à avoir la rue des Rosiers sur votre droite, après vous allez de nouveau à gauche quand vous trouvez la rue d’Alsace-Lorraine, et après vous devriez trouver la rue des Tilleuls… »

Rationnaliser était la seule chose qu’il fallait faire dans ce genre de situations. Mais là, rationnaliser devenait difficile. Ils n’avaient tourné à aucun moment, et de surcroît la rue des Écoles se trouvait à l’opposée. Mieux valait ne pas se demander comment ils avaient pu aller aussi loin et se focaliser sur l’itinéraire qui leur avait été donné. Personne ne parlait, l’angoisse semblait tuer les mots dans leur gorge. L’agacement avait quitté Isra, et elle marchait sensiblement plus près de son frère, à l’instar de Cédric. Le fait de trouver la rue Victor Hugo leur offrit un petit soulagement. Au moins, ils savaient où ils étaient, et comment rejoindre leurs amis. Rien ne pouvait plus aller de travers.

« Oui, Robin ? »

Ce dernier se retourna vers Isra, surpris.

« Qu’est-ce qu’il y a ?

– Tu viens de dire mon nom, je t’ai entendu. Qu’est-ce qu’il y a ?

– Euh… J’ai rien dit…

– Hm… Si tu le dis. »

C’était bien le moment d’avoir des hallucinations auditives. Personne ne fit de remarque, car personne n’avait réellement envie de parler tant qu’ils seraient encore loin de leur destination. Même à l’autre bout du fil, le silence s’imposait. De leurs bouches sortaient maintenant des volutes de fumée à cause de la température, qui n’avait pas cessé sa chute. Le réchauffement climatique ne pouvait pas être la raison de cette anomalie.

« Mais quoi ?! Arnold, c’est toi qui essayes de me faire peur ?

– Eh, j’ai rien fait ! lança une voix vexée depuis le combiné. Le brouillard a aussi dû passer par tes oreilles.

– Très drôle… »

Le groupe ralentit. Même si les autres n’avaient rien entendu, ils se mirent à lancer autour d’eux des regards méfiants. Pour une raison qu’ils ignoraient, tous commençaient à avoir une drôle de sensation, comme si quelqu’un les observait et les suivait sans bruit. Pourtant, aussi loin que leurs yeux portaient, la rue semblait déserte. Il ne se produisit plus rien pendant un moment et, comme prévu, ils atteignirent la rue des Rosiers. Puis :

« Mais qui… »

Les autres membres du groupe attendirent la fin de la question en vain. Ils se retournèrent pour lancer à Isra un regard interrogateur et se figèrent. Où qu’ils les dirigeassent, leurs yeux ne rencontraient que du vide.

« Isra ?! »

Du téléphone, la voix de Maria résonna de nouveau :

« Qu’est-ce qui se passe ?

– Isra a commencé à parler et puis… Je sais pas, elle est plus là, répondit Mehdi d’une voix mal assurée.

– Comment ça, elle est plus là ?

– Comme je te dis, elle était juste à côté de nous, et l’instant d’après, elle s’était volatilisée !

– Arrêtez, on a compris, vous nous faites marcher, vous êtes juste à côté et vous allez revenir en criant « Surprise ! »

– Que dalle, tout est comme on vous a dit, sortez si vous voulez vérifier !

– …

– Calmez-vous, intervint Robin, elle a juste dû s’arrêter quelques secondes, avec ce brouillard c’est facile de se perdre. »

Le groupe rebroussa chemin une fois de plus, et ils se mirent à appeler la disparue, espérant réussir à la retrouver. Pourtant, au bout de cinq minutes, elle n’était toujours pas réapparue, et seuls les murs leur répondaient, singeant leurs voix. De minute en minute, leur situation devenait de plus en plus impossible. Cédric était devenu extrêmement pâle, tandis que les deux autres se lançaient des regards incertains. Ils voulaient encore croire qu’ils trouveraient l’explication à tout ceci dans peu de temps, et qu’ils en riraient lorsqu’ils seraient rentrés chez eux, au chaud. Mais ce qu’ils virent alors éteignit toute lueur d’espoir en eux, les pétrifiant d’horreur. Car devant eux, de nouveau, se trouvait le grand graffiti rouge, qui les regardait d’un air moqueur.

« Bon sang, mais c’est pas possible, s’écria Mehdi.

– Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a maintenant ? demandèrent en cœur les voix de Maria et d’Arnold.

– On est de nouveau dans le même cul-de-sac que tout à l’heure. Exactement le même. Sauf qu’on était à la rue des Rosiers il y a cinq minutes. »

Une fois de plus, le silence, le seul moyen qu’ils avaient trouvé d’exprimer leur choc et leur angoisse, s’abattit sur eux. Face au grand œil, ils avaient l’air de petits insectes impuissants englués dans la toile d’une araignée vorace qui, assurée de sa victoire, tirait doucement les fils qui les retenaient prisonniers à elle, en les relâchant de temps à autres pour leur faire croire qu’il leur restait une chance de s’en tirer. Mais au bout du compte, ils n’avaient aucun contrôle sur la situation, et ce n’était qu’une question de temps avant qu’ils ne rencontrent leur destin. Cette fois-ci, Cédric ne parvint pas à se retenir :

« Mais bon sang, c’est ça que je voulais dire quand je disais que le monde perd les pédales et qu’il se passe des choses pas nettes ! C’est pas la première fois que ce symbole apparaît, et il se passe toujours des choses graves, des trucs qu’on est incapables de comprendre et qu’on doit juste subir en espérant qu’on s’en sortira ! On est foutus, vous comprenez ça ?!

– Bébé, calme-toi, y a forcément une explication, on va…

– Ne me dis pas qu’on va s’en sortir, t’en sais rien, j’en sais rien, regarde ta sœur, on n’a aucune idée de ce qui lui est arrivé et si tu veux mon avis, on ne le saura jamais ! »

Il s’interrompit soudain et se retourna.

« Isra, c’est toi ? »

Au même instant, le brouillard s’épaissit autour de lui, au point qu’il fut invisible en quelques secondes, et plus aucun son ne se fit entendre de sa direction. Son petit ami, dont l’esprit hurlait à son instinct qu’il se trompait, s’avança vers l’endroit où il se trouvait un instant auparavant, pour ne rencontrer que la brume.

« Cédric ? »

La brume reprit sa teinte habituelle, et il put de nouveau voir comme quelques instants auparavant, certes à une distance assez faible, mais néanmoins suffisante pour se rendre à l’évidence : le jeune homme s’était volatilisé, comme s’il s’était fondu dans la brume. Ou plutôt comme si la brume, composée de milliers de petites créatures carnassières, l’avait dévoré en une fraction de seconde, sans bruit ni heurt, comme les vagues de l’océan effacent les formes éphémères dessinées dans le sable.

« CÉDRIC ?! »

En face de lui, il n’y avait que le mur, l’œil rouge qui continuait de le regarder. Il n’avait plus l’air seulement goguenard, il semblait désormais que son regard était devenu euphorique, comme si les scènes qui se déroulaient sous ses yeux l’emplissaient de joie. Mehdi était partagé entre le désarroi d’avoir perdu sa sœur et son petit ami en l’espace de quelques minutes, et la terreur irrationnelle que lui inspirait maintenant le symbole malveillant. Il avait laissé tomber toute tentative de comprendre, la seule chose à laquelle il pensait maintenant, c’était s’en aller le plus vite et le plus loin possible. Comme pour répondre à ces pensées, le mur lui adressa un clin d’œil. L’horreur le paralysait, comme il lui semblait apercevoir à l’intérieur de la pupille une malice sans limite, qui avait déjà imaginé des centaines de scénarios comme celui-ci, débouchant tous sur une mort abominable à laquelle il était impossible d’échapper. L’espace d’une fraction de seconde, le jeune homme eu l’impression de plonger dans le regard d’une créature tout droit sortie des plus terribles cauchemars de l’humanité, quelque chose dont l’idée même de l’existence même vous plongeait dans un effroi incontrôlable.

« Mehdi, tirez-vous d’ici ! »

La voix qui sortait du téléphone toujours allumé le rappela à la réalité. Maria et Arnold paniquaient à l’autre bout de la ligne, et Robin lui tirait la manche pour le faire bouger. Visiblement, lui aussi en avait assez vu, et pour rien au monde il ne serait resté plus longtemps dans cette ruelle. Combien de temps était-il resté planté là, sourd et aveugle à son environnement ?

Suffisamment, en tout cas, pour que tout le monde eût le temps de comprendre l’étendue du danger qu’ils couraient. Ni une, ni deux, ils prirent leurs jambes à leur cou dans la direction opposée, comme si le fait de courir allait mettre davantage de distance entre eux et cet endroit maudit. Mehdi serrait toujours le téléphone de Robin au creux de sa main comme si sa vie en dépendait. Il était le seul lien avec un endroit normal, avec la sécurité.

Les deux jeunes hommes atteignirent très rapidement le bout de la rue, et empruntèrent pour la deuxième fois de cette folle nuit l’itinéraire que Maria leur avait donné plus tôt. Impossible de savoir combien de temps ils réussiraient à le suivre avant d’être renvoyés sur leurs pas ou de se perdre dans le dédale de rue qui semblait décidé à ne jamais les relâcher, mais ils ne voulaient surtout pas s’arrêter, même pour reprendre leur souffle, craignant de subir le même sort que Cédric et Isra. Ils couraient dans la rue Victor Hugo depuis deux minutes déjà quand il sembla à Mehdi entendre la voix de son petit ami non loin, le stoppant net. Robin, paniqué, fut en quelques secondes sur lui.

« Qu’est-ce que tu fous ?! Continue à courir !

– Attends, je crois que j’ai entendu…

– T’as rien entendu du tout, le coupa son ami d’une voix trahissant sa peur. Isra et Cédric ont disparu après s’être retournés parce qu’ils avaient cru qu’on les avait appelés. Ça n’a aucune logique, mais c’est ce qui s’est passé, et je n’ai pas envie de tester pour voir si j’ai raison. Alors maintenant, cours, et ne regarde pas derrière toi ! »

Ces mots suffirent pour le remettre en mouvement. En effet, cela n’avait aucune logique, mais rien de ce qui s’était passé jusqu’à présent n’était logique. Mieux valait se rattacher à cela et poser les questions une fois qu’ils seraient tirés d’affaire, en espérant que ce soit possible. La rue des Rosiers n’était plus très loin, et s’ils étaient chanceux, ils ne se retrouveraient pas de nouveau face au cul-de-sac de la rue Poincaré. Leur esprit se raccrocha à l’idée que cette fois, quoi qu’il arrive, ils continueraient d’aller tout droit, sans hésitation, peu importe ce qui pouvait arriver autour d’eux, et que c’était peut-être la clé de leur survie. Ainsi, ils ne réfléchirent même pas lorsqu’ils virent le croisement tant attendu et tournèrent à droite sans demander leur reste. Le décor ne changeait pas, ce qui les conforta dans leur idée.

Après plusieurs minutes de course folle, ils atteignirent la rue d’Alsace-Lorraine. Un espoir commença alors à renaître dans leur esprit. Ils n’étaient plus si éloignés de la pizzeria, et n’avaient encore jamais réussi à autant se rapprocher. Peut-être avaient-ils réellement trouvé la clé pour échapper au démon qui les poursuivait. Le froid lui-même semblait diminuait, et la brume ne paraissait plus si opaque. Confiant, Mehdi ignora la sensation de brûlure qui provenait de ses poumons alors qu’il repoussait ses limites, et accéléra encore, prenant lentement de l’avance sur Robin. Mais leur invisible ennemi ne semblait pas disposé à les relâcher si facilement, car il entendit, de manière certaine cette fois, la voix de son petit ami qui, dans un murmure, essayait de le retenir en arrière.

« Mehdi… Ne me laisse pas là-bas… »

Il se forçait à ne pas écouter, même si la voix était terriblement réaliste. Son instinct de survie lui dictait de ne surtout pas s’arrêter maintenant. Et Robin n’avait certainement rien entendu, sinon il aurait réagi, ce qui était la preuve qu’il ne s’agissait pas réellement de Cédric. L’araignée avait laissé trop de liberté de mouvement à ses proies, et maintenant elles étaient sur le point de se désengluer de sa toile.

« Bébé, tu ne peux pas me faire ça… »

Ne pas regarder derrière soi. Ne surtout pas regarder derrière soi. Il ne savait pas ce qu’il pourrait bien y voir, mais ça n’était certainement pas le garçon qu’il aimait. La seule chose qui l’attendait derrière, c’était la mort. Pour éviter de se laisser tenter, il se mit à parler avec Maria et Arnold. Les deux n’avaient pas bougé de la pizzeria et restaient accrochés au téléphone, ne voulant surtout pas raccrocher, comme si cela pouvait leur permettre de revenir sains et saufs. L’établissement n’allait pas fermer avant un moment, et le gérant les connaissait, alors on les avait laissés seuls. Ce n’était peut-être pas une si bonne chose que ça, après tout. Qui sait, peut-être que quelqu’un aurait pu les aider. Ils auraient peut-être même dû commencer par ça, à la réflexion.

« Maria, vous pouvez appeler la police avec le téléphone d’Arnold et leur dire que deux personnes ont disparu ? N’entre pas dans les détails pour éviter qu’ils ne te croient pas, dis juste où on est.

– Attends, tu penses à ça maintenant ? Tu es sûr que c’est bien utile ? Vous ne savez même pas ce qui vous suit, tu crois vraiment que la police va y changer quelque chose ?

– Peut-être qu’ils pourront nous retrouver nous, au moins. Je suis sûr qu’on serait plus en sécurité avec davantage de gens autour de nous.

– Si tu le dis… Arnold est en train de composer le numéro. »

Ce fut le moment que choisit Robin pour faire une erreur. Courant moins vite que Mehdi, il ne le distinguait plus vraiment courir devant lui, et se fiait au bruit des pas de son ami.

« Pourquoi tu t’arrêtes encore ?! »

Il n’eut pas besoin de regarder en arrière pour comprendre ce qui s’était passé. Trop près de lui pour penser pouvoir être abusé, Robin avait pourtant cru l’entendre s’arrêter et lui demander de l’attendre, et s’était retourné. Il ne voulut pas regarder la brume qui s’était densifiée autour de lui au même instant, tout comme il ne voulu pas affronter la rue désormais complètement vide et dans laquelle ne résonnait plus que le son de ses propres pas. C’était trop tard pour lui aussi. À présent, il devrait s’en sortir seul.

« Qu’est-ce qu’il y a ? J’ai cru entendre Robin dire quelque chose.

– Il n’est plus là. Il s’est fait avoir. »

Le jeune homme essayait de rester le plus calme possible, même s’il ne savait plus très bien ce que cela signifiait. Il avait l’impression de devenir fou. Depuis le portable, un sanglot se fit entendre.

« Mehdi, je suis désolée ! Peut-être qu’avec mon dessin débile, j’ai vraiment fait quelque chose de mal…

– Mehdi, je suis juste derrière, ne t’inquiète pas, ça ne m’a pas eu…

– … j’aurais dû écouter Cédric, c’était vrai quand il disait qu’il ne fallait pas plaisanter avec ça. Je suis vraiment une idiote, jamais j’aurais dû…

– Bébé, reviens me chercher, j’ai froid…

– … clair que je ne sous-estimerai plus jamais ce genre de choses. Reviens, s’il-te-plaît, je ne me pardonnerai pas si aucun d’entre vous ne revient…

– Mehdi, je te jure que si tu me laisses dehors, tu pourras retourner dormir chez maman…

– … police est en route, ils ont dit qu’ils envoyaient une patrouille pour nous rassurer, le commissariat n’est pas loin, tu devrais bientôt être en sécurité, alors ne t’arrête pas…

– Mehdi, Maria m’a envoyé te chercher, tu y es presque, rentrons vite ensemble… »

Les murmures et le flot de parole de son amie se mélangeaient toujours plus alors qu’il avançait dans la rue Alsace-Lorraine. Il ne savait plus à quoi se fier, mais il se disait aussi qu’il s’agissait des derniers efforts de son adversaire invisible pour le rattraper. Le dénouement de l’histoire, d’une manière ou d’une autre, était proche. Il dû ralentir, car il n’en pouvait plus, et l’adrénaline ne suffisait plus pour maintenir la cadence. Le jeune homme avait totalement perdu la notion du temps, il ne savait plus depuis combien de temps ils avaient quitté la pizzeria, ni à partir de quand il s’était mis à courir. Mais le point de côté lancinant qui perçait son flanc ne lui laissait d’autre choix que d’essayer de reprendre son souffle. Et tandis qu’il cédait à la fatigue et se remettait à marcher, il atteint enfin ce qu’il cherchait : le croisement avec la rue des Tilleuls. Il avait réussi à s’en sortir, contre toute attente. Comme pour confirmer ses dires, les murmures s’arrêtèrent aussitôt.

« Dieu soit loué… Maria, je suis dans la rue de la pizzeria, j’arrive dans deux minutes. »

Des soupirs de soulagement s’échappèrent du combiné. Même Arnold, qui n’avait pas beaucoup parlé, sans doute pour ne pas montrer qu’il paniquait également, ne put s’en empêcher. La brume, qui avait au final atteint la rue, commençait toutefois à décroître. La visibilité devenait meilleure, et la température revenait doucement mais sûrement à la normale. Il allait pouvoir s’effondrer dans les bras de ses amis dans quelques secondes, une fois qu’il serait remis de ses émotions. Derrière lui, une sirène de police déchira la nuit, telle la plainte d’une âme damnée. « Enfin », se dit-il, espérant au fond de lui qu’ils pourraient mettre la main sur ses trois amis, qu’ils étaient sains et saufs, et que cela ne serait bientôt qu’un mauvais souvenir. Et il se retourna pour regarder passer la voiture. Le téléphone qu’il tenait fermement dans sa main jusqu’alors tomba au sol et se brisa.
 

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NOR 5 - Mortelle Nostalgie


Temps approximatif de lecture : 9 minutes. 

Claude reposa sa tasse de café et soupira. La journée s’annonçait longue et ennuyeuse, comme souvent. Il était à peine dix heures et il en était déjà à sa quatrième place. Le vieil homme se leva, traversa lentement son petit salon et regarda la rue par la fenêtre. Son petit village lorrain était très tranquille à cette heure de la journée. Presque tous les gens en âge de travailler étaient employés dans les villes voisines, le reste était réparti entre le bar, la boulangerie, la mairie, la bibliothèque et la poste. Il n’y avait ni école primaire, ni de pharmacie, et la mine qui se trouvait non loin avait été fermée.

NOR 4 - Essaim

 
Temps approximatif de lecture : En cours d'établissement
 
Le réveil sonna. Son insupportable bip-bip ne mit pas longtemps à remplir toute la chambre. Le propriétaire du deux-pièces se leva en grommelant et laissa tomber sa main sur l’appareil, qui s’arrêta. Il affichait six heures trente. Tyler le regarda d’un air désabusé puis alla dans la salle de bain en trainant les pieds. Il avait encore peu dormi. Son métier lui laissait déjà peu de répit, mais en plus, le peu d’heures de sommeil dont il pouvait profiter étaient peuplées de cauchemars dus à ce qu’il voyait pendant la journée.

Tyler était shérif-adjoint dans le comté de Flathead, dans le Montana. Il était domicilié à Kalispell, la ville la plus important du comté, et devait souvent régler des affaires plus ou moins macabres. Du fait de la proximité avec la frontière du Canada, la région était considérée comme calme, et même certains résidents en étaient persuadés. Mais, en réalité, la forêt de Flathead aidait à dissimuler certains crimes qui n’étaient pas dévoilés au grand public. Personne n’avait envie de savoir qu’on avait retrouvé des restes humains à dix kilomètres de chez lui. Et ceux qui le découvraient préféraient l’oublier.

Mais ce n’était pas le cas du jeune homme de 27 ans. Tous ceux qui entraient au service du shérif étaient un peu obligés de rester plongés dans ce monde au moins le temps du travail, et certains, comme Tyler, ne parvenaient pas à en sortir lorsqu’ils rentraient chez eux. Les images des cas de meurtres leur revenaient tout le temps en tête. Non pas qu’il y en eût beaucoup, mais comme on retrouvait souvent les corps en forêt, en plus des mutilations qu’ils avaient déjà d’origine, ils étaient souvent à moitié dévorés par les insectes, et il manquait même parfois des bouts de chaire entiers, probablement arrachés par un animal charognard.

Aujourd’hui, Tyler devait partir avec le shérif lui-même et trois autres hommes pour un petit village au Nord. Le maire avait formulé une demande d’enquête au shérif l’avant-veille, car de nombreuses disparitions étaient rapportées dans la forêt, au niveau du lac. En temps normal, une affaire dans un petit village aurait été traitée en plus de temps, mais le nombre et le caractère répétitif des disparitions devenaient inquiétants, suffisamment pour commencer à attirer l’attention des médias. Aussi, il avait été décidé qu’on s’en occuperait le plus vite possible, autant pour la sécurité des habitants que pour éviter d’apporter une mauvaise réputation à la région.

Après un maigre petit-déjeuner composé de flocons d’avoine, d’une pomme et d’une tasse de café pour lutter contre la fatigue, le jeune homme s’équipa et quitta son logement, en prenant soin de verrouiller à double-tour. La ville commençait à peine à s’animer. Cela le changeait de voir des gens dans la rue à l’heure où il se rendait au commissariat, d’habitude il devait partir beaucoup plus tôt, vers quatre heures, et à cette heure-là les rues étaient vides, mais cette fois, comme ils étaient de sortie pour un moment, le shérif avait ordonné aux quatre autres membres de son équipe de se reposer un peu, car l’enquête risquait de demander pas mal d’énergie, et de toute façon le maire ne les accueillerait pas avant neuf heures.

Lorsqu’il arriva au bureau, au contraire, c’était plus calme que d’habitude, vu que l’effectif était réduit. Il salua les collègues qui restaient puis se dirigea vers le bureau du shérif. Ce dernier l’attendait déjà avec deux des trois agents qui les accompagnaient. Le dernier n’allait certainement pas tarder. En attendant, ils avaient déjà commencé à évoquer les faits qui les amenaient à enquêter aussi loin de la ville. Après les avoir également salués, Tyler se joignit à la conversation, cependant elle ne lui apporta pas grand-chose de plus que le maigre rapport qu’il avait eu à lire le jour précédent. Depuis quelques semaines, les gens qui allaient se balader du côté du lac cessaient d’en revenir. On avait envoyé des volontaires chercher les disparus, mais eux non plus n’étaient pas rentrés, et depuis, le coin était évité comme la peste. Ce qui n’empêchait pas quelques personnes d’encore disparaître de la circulation, probablement après s’être perdues ou du moins trop approchées de la zone. On en était déjà à 36 disparus, et les habitants du village posaient des questions. Beaucoup commençaient à penser à quitter leur maison, au moins le temps que l’affaire soit résolue.

L’agent manquant arriva au cours de la conversation, et, après avoir résumé les faits une dernière fois pour tous et avoir pris ce dont ils avaient besoin dans leurs bureaux respectifs, ils purent se mettre en route. Ils ne prirent qu’un seul véhicule de fonction, le village était relativement petit, et il était peu probable qu’ils puissent faire beaucoup de chemin en voiture lorsqu’ils iraient jeter un œil dans la forêt. La route durait moins d’une demi-heure et ils furent donc bientôt arrivés à destination. Malgré le charme de la petite localité, il était évident que quelque chose n’allait pas. La plupart des volets restaient fermés malgré les premiers rayons du soleil, et les rues étaient pratiquement désertes. Lorsque quelqu’un s’y trouvait, il se déplaçait au pas de course afin d’y passer le moins de temps possible. Les habitants avaient visiblement peur que la raison des disparitions en forêt puisse se déplacer jusqu’à leur porte.

Le maire les attendait devant l’hôtel de ville. Il paraissait exténué et fort soucieux. L’histoire devait le tourmenter, et voir son village sombrer lentement dans l’angoisse n’aidait en rien. Lorsqu’il les vit arriver, un air de soulagement se dessina sur son visage, comme si on le libérait d’un poids. Tyler songea qu’il devait voir l’arrivée des forces de l’ordre comme une possibilité de laisser la responsabilité à quelqu’un d’autre. Il est vrai que dans une telle situation, cette réaction était des plus normales. Cependant, le jeune homme ne pouvait s’empêcher de penser qu’il se réjouissait bien trop vite, ils n’étaient pas sûrs de pouvoir résoudre l’affaire très vite, s’ils y arrivaient. Les psychopathes réussissant à faire 36 victimes n’étaient généralement pas les plus faciles à attraper.

« Bienvenue dans notre village ! leur dit le maire, en essayant de paraître le plus amical possible. Je vous remercie au nom de tous les habitants d’avoir fait le déplacement et de bien vouloir nous apporter votre aide aussi rapidement. En effet, nous sommes complètement dépassés par les évènements, et… »

Tyler soupira discrètement. Les hommes politiques avaient décidément l’art et la manière de brasser du vent avec de belles paroles. Par politesse, aucun des policiers ne lui coupa la parole, mais il fallu une bonne dizaine de minutes avant que le petit homme en costume ne commence à leur donner des informations réellement utiles. À ce stade, ils n’avaient plus réellement besoin que de connaître les chemins les plus rapides pour atteindre la zone délimitée sur leur carte et d’autres petits détails techniques. Lorsque ces informations complémentaires furent en leur possession et que le maire leur eut donné ses propres recommandations quant à la manière d’interroger ses concitoyens à propos de l’affaire, il était presque dix heures moins le quart.

Les membres des forces de l’ordre prirent alors congé du politicien et retournèrent à leur véhicule pour se préparer. Le shérif savait déjà quelles directives donner, si bien qu’à peine cinq minutes plus tard, ils étaient déjà en route vers la sortie nord du village, où ils se sépareraient. Lui-même et Tyler allaient commencer à se diriger vers la zone dangereuse de la forêt, tandis que les trois autres resteraient un peu plus longtemps là où ils étaient pour poser des questions aux villageois. Dans un premier temps, ils avaient prévu de reprendre contact une heure plus tard, approximativement au moment où le premier groupe atteindrait le lieu des disparitions, et s’ils ne devaient pas changer leurs plans suite à une découverte quelconque, l’idée était de faire des rapports sur leurs situations respectives toutes les heures. Quand le clocher du village commença à sonner pour indiquer dix heures, les deux groupes s’étaient déjà mis en chemin.

Le chemin depuis la sortie de la ville à travers la forêt se déroula sans anicroche. Les arbres majestueux donnaient l’impression d’être minuscule et étaient la preuve de la puissance de la nature en ces lieux. C’était une des raisons pour lesquelles Tyler appréciait la région, l’Homme n’avait pas altéré tout son environnement, et il restait encore des havres de paix comme cette immense étendue boisée. Le vent faisait doucement bruisser les feuilles et se mariait au chant des oiseaux dissimulés dans les branches. Au loin, le shérif-adjoint reconnu les tapements réguliers du bec d’un pic-vert sur un tronc. Le bourdonnement continu des insectes en train de butiner s’ajoutait à cette véritable symphonie forestière.

À côté de lui, le shérif soupira d’agacement. Tyler se renfrogna : son supérieur n’avait absolument pas les mêmes goûts, il préférait en effet le vacarme citadin aux sons naturels et était d’avis que de tels endroits devraient être utilisés pour les besoins exclusifs de l’humanité. De surcroit, il affirmait que cela permettrait de limiter un peu les meurtres de la région, car les cachettes pour les corps se raréfieraient. Le shérif était un homme bon en ce qui concernait ses semblables, mais il avait une vision du monde un peu vieillotte. Et bien sûr, les affaires comme celles dont ils avaient la charge ce jour étaient d’autant plus d’arguments en sa faveur. Fort heureusement, il n’essayait d’embrigader personne dans ses théories et restait le plus souvent silencieux à ce sujet.

Après quelques temps, ils finirent par arriver aux limites de la zone. Une heure s’était quasiment écoulée, aussi ils décidèrent de contacter leurs collègues pour faire le point. La radio cracha un peu, puis ils reconnurent la voix d’un de ceux qui avaient été envoyés interroger la population. Jusqu’à présent, ils n’avaient rien découvert d’intéressant, un bon nombre d’habitants du village semblait ne rien savoir et ne voulait pas en parler, et ceux qui acceptaient ne possédaient aucune information nouvelle. Un ou deux avaient prétendu que le coin était maudit, mais n’avaient rien pu ajouter à ce sujet. Déçu, le shérif leur intima l’ordre de poursuivre leurs recherches et de le prévenir s’ils tombaient sur quelque chose de juteux. Le cinquantenaire soupira de nouveau. C’était à partir de maintenant que l’enquête commençait pour eux.

Ils ne furent pas bien loin que Tyler remarqua déjà un changement dans l’atmosphère. Plus ils avançaient, plus les animaux se faisaient discrets, comme si quelque chose les avait effrayés. Seuls les insectes poursuivaient leur bourdonnement incessant. Peut être un prédateur rodait-il aux alentours. Intérieurement, le jeune homme pria pour ne retrouver aucun corps. Il n’avait vraiment pas envie d’être confronté une fois de plus à de la chaire en putréfaction à moitié dévorée. À mesure qu’ils s’approchaient du lac, comme la densité des arbres diminuait progressivement, le vent se mit à souffler un peu plus fort. La chaleur augmentait légèrement avec le soleil qui progressait dans le ciel, si bien qu’elle aurait presque put se révéler étouffante, n’eût été cette brise.

Soudain, le shérif se mit à jurer. Il avait visiblement été piqué par une guêpe ou une abeille qui s’était un peu trop approchée de lui. Tyler se détourna pour cacher le sourire qui lui montait aux lèvres, puis, lorsqu’il l’eut réprimé, continua d’avancer comme si de rien n’était, accompagné des grommèlements de son supérieur. Le proverbe avait beau dire que la petite bête ne mangeait pas la grosse, la première pouvait tout de même se révéler agaçante pour la seconde. Ces pensées furent cependant chassées par l’objet qui entra dans son champ de vision. Un grand rocher se trouvait sur le côté du sentier, et des mots y avaient été inscrits à la craie : « Vous qui défiez cet endroit, fuyez avant de mettre vos vies en péril ». Les deux hommes se regardèrent.

« Eh bien, je crois que nous avons là un début de piste », dit le shérif d’un air satisfait.

L’examen du rocher ne leur appris pas grand-chose de plus. Les inscriptions semblaient avoir été faites à la va-vite, mais il n’y avait aucune autre trace d’activité humaine, que ce soit sur le rocher ou autour. Si des empreintes avaient été laissées, elles étaient maintenant recouvertes ou effacées. Le message lui-même commençait à devenir difficilement lisible. Il avait déjà dû subir quelques intempéries. Lorsqu’ils furent sûrs de ne rien pouvoir tirer de plus de l’endroit, le shérif et son adjoint se remirent en chemin, cette fois-ci bien plus déterminés à découvrir le fin mot de cette histoire. Tyler songea qu’ils auraient pu faire un rapport, mais cela faisait à peine une demi-heure depuis leur premier contact radio avec leurs collègues, et ce n’était là qu’une maigre avancée, aussi spectaculaire soit-elle. Il se dit simplement qu’il vaudrait mieux garder les yeux ouverts pour trouver au plus vite de nouveaux éléments.

À son grand dam, ce qu’ils découvrirent ensuite était précisément ce qu’il craignait le plus de voir apparaître : des corps. Cependant, leur état était loin de celui dont il avait l’habitude. En effet, les trois corps, disposés sur une ligne droite, comme s’ils avaient essayé de fuir et avaient été frappés chacun leur tour par la mort, n’étaient plus que des squelettes sans la moindre trace de peau, de chaire ou même de sang. Les os avaient comme été complètement nettoyés et n’étaient plus partiellement recouverts que par de la terre et des feuilles. Les deux agents regardèrent la scène de crime d’un air perplexe. Qui, sur cette terre, pouvait effectuer un travail aussi impeccable dans ce genre de lieu, et en si peu de temps ? Cela faisait moins de deux mois que les disparitions avaient commencé, les insectes et les charognards n’auraient jamais eu le temps de tout dévorer aussi rapidement. Le mystère du mode opératoire du ou des meurtriers venait tout à coup de s’épaissir.

Tyler s’approcha de l’un des tas d’os d’un air mal assuré. Les restes du corps humain étaient partiellement enterrés et avaient commencé à prendre une teinte qui rappelait de loin celle des pierres. Cela devait faire un moment que ces trois-là gisaient à même le sol. Tandis que le shérif commençait à marquer l’endroit, son adjoint, prenant son courage à deux mains, commença à examiner chaque os de plus prêt, sans rien modifier à la scène. Il n’y avait pas de trace de brisure, pas de fêlure, pas de sillon, rien qui aurait pu indiquer l’arme employée pour tuer. Il ne put non plus retrouver aucune douille à proximité. Ses yeux n’étaient probablement pas aussi aiguisés que ceux d’un médecin-légiste, et seule une véritable autopsie aurait permis de déterminer à coup sûr que l’arme du crime n’était ni un objet contondant, ni un objet tranchant, ni une arme à feu, mais ce qu’il voyait restait tout de même troublant. Rares étaient les affaires où l’on ne retrouvait rien d’autre que les corps.

Le shérif ne tarda pas à le rejoindre, ayant terminé ses marquages. Il se tenait la main qui avait été piquée et tentait de ne pas succomber à la tentation de se gratter. La blessure avait doublé de volume et pris une teinte violacée, affreuse à voir. Nul doute qu’il entrerait dans une de ses rares crises de nerfs contre la nature lorsqu’ils rentreraient. Sans dire mot, il sortit sa radio pour contacter leurs collègues. Le grésillement habituel retentit un moment, jusqu’à ce que l’un d’eux réponde :

« Déjà un autre rapport ? Que se passe-t-il, shérif ? Avez-vous trouvé quelque chose ?
– Hawkins, avez-vous avancé ? Nous venons de découvrir trois corps, complètement dépouillés. Il ne reste que des os parfaitement propres. Pas de trace de blessure apparente, aucun autre indice. Nous changeons de programme, si vous n’avez toujours rien trouvé dans deux heures, mettez-vous en route pour nous retrouver au lac.
– … Entendu, patron. »

Sur ce bref échange, Tyler et son supérieur se remirent en route. L’atmosphère était devenue beaucoup plus tendue, comme souvent lorsque des cadavres venaient d’être retrouvés.

Marquant l’endroit sur une carte afin de pouvoir envoyer une équipe dès que possible pour rapatrier les ossements, ils se résolurent à reprendre leur avancée. Ne sachant pas vraiment par où chercher, les deux hommes choisirent d’essayer de suivre la direction dans laquelle les trois victimes avaient visiblement tenté de fuir. Nul doute que s’il y en avait d’autres, leur chemin avait sans doute été bien différent, mais ils n’avaient à ce moment aucun autre indice. Depuis leur entrée dans la zone, il leur semblait que tout ce qu’ils avaient pu découvrir n’avaient été que des éléments soulevant davantage d’interrogations sans répondre à aucune de celles qu’ils avaient déjà. Malgré la boursouflure prenant une teinte inquiétante sur la main du shérif, ce dernier ne disait pas grand-chose. Il affichait une mine maussade.

Comme il s’avéra bientôt clair que le chemin sur lequel ils s’étaient lancés ne les menait à rien, ils rebroussèrent chemin au bout de vingt minutes afin de pouvoir continuer en direction du lac. Si Tyler avait été croyant, il aurait probablement pensé que la providence voulait qu’ils continuent sur cette voie, car ils trouvèrent deux autres squelettes à peine quelques minutes après avoir bifurqué. Un regard rapide leur permit de conclure qu’ils étaient exactement dans le même état que ceux qu’ils avaient trouvé plus tôt, et qu’ils ne pourraient rien en tirer de plus. Ils marquèrent la carte comme précédemment et la rangèrent avant de reprendre leur marche, mais ils durent bien vite la ressortir, deux nouveaux corps s’ajoutant au compteur. Ce n’était peut-être qu’un hasard, mais après un échange de regard avec son supérieur, le jeune shérif-adjoint sut qu’ils pensaient tous les deux à la même chose : plus ils approchaient du lac, plus ils approchaient de la clé de ce mystère.

Ils hâtèrent un peu le pas, s’apercevant que les deux heures qui avaient été imparties à leurs collègues étaient déjà écoulées. Les deux hommes continuaient à marquer la carte lorsqu’ils trouvaient de nouveaux ossements, mais ne s’arrêtaient plus vraiment pour relever quoi que ce soit d’autre que leur position, ne trouvant jamais rien de nouveau. Ils eurent toutefois le loisir d’observer un schéma de disposition légèrement différent de ceux qu’ils avaient découverts jusqu’ici, un des corps n’ayant pas l’air d’avoir été fauché en pleine fuite mais au contraire alors qu’il se trouvait assis contre un arbre. C’était probablement insignifiant, mais au moins cette découverte sortait légèrement de l’ordinaire. En songeant à cette expression, Tyler se rendit compte à quel point cette affaire devenait macabre : il commençait à s’habituer à trouver des cadavres après seulement quelques heures de recherche dans une forêt, comme s’il avait pénétré un monde parallèle où l’espèce humaine était devenue la proie naturelle d’un prédateur mystérieux. S’il avait agi seul, l’homme responsable de tous ces crimes devait vraiment s’approcher davantage d’un animal que d’un être humain.

Il leur fallu encore une dizaine de minutes pour atteindre l’étendue d’eau. Le paysage aurait pu être idyllique, s’il n’avait pas été frappé d’un silence de mort. Après les animaux, c’était la forêt elle-même qui s’était tue. Les arbres, les feuilles, plus rien ne bruissait aux alentours. Le vent s’était soudainement couché, comme s’il craignait de perturber l’immobilité parfaite du lieu, et le lac était tout aussi calme. Pas une ride, pas une onde ne troublait sa surface semblable à un miroir reflétant les rayons du soleil de plomb. Sans souffle d’air pour les rafraîchir, la chaleur était vraiment devenue accablante. Il était deux heures de l’après-midi passées, et Tyler se sentait définitivement dans un autre monde : la situation lui paraissait bien trop romanesque pour être réelle. Un message mystérieux sur un rocher, des corps qui s’accumulent sans apporter la moindre réponse, la nature elle-même qui semble retenir son souffle… L’atmosphère le mettait franchement mal à l’aise.

Leurs trois collègues ne mirent plus très longtemps à arriver, ayant le loisir de venir en véhicule par une voie un peu détournée, mais bien plus praticable pour les pneus d’une voiture, qui menait au lac assez rapidement. Le bruit du moteur soulagea presque le shérif-adjoint et son supérieur, que le silence avait réussi à faire complètement oublier sa piqûre. Dès qu’ils posèrent pied à terre, les trois hommes furent également saisis par l’atmosphère et interrompirent la conversation qui les animait avant d’arriver. Sans un mot, le petit groupe se rassembla et commença immédiatement une marche précautionneuse mais néanmoins un peu hâtive, trahissant l’envie de quitter l’endroit qui les gagnait lentement, sur les bords du lac, dont les contours irréguliers étaient en partie masqués par la forêt. Tyler était de plus en plus persuadé que la clé du mystère se trouvait tout près, mais il commençait à se demander s’ils tenaient tant que ça à la découvrir.

Après une vingtaine de minutes à évoluer sous l’étouffante chaleur au gré des berges capricieuses, ils finirent par trouver ce qu’ils cherchaient sans le savoir : dissimulée par un bosquet, à l’extrémité est du lac, se tenait une vieille bâtisse tombant lentement en décrépitude. Le toit était partiellement effondré, et les pierres ne semblaient tenir que grâce à un quelconque sortilège. De la mousse les recouvrait par endroits, et les plantes grimpantes s’étaient frayé un chemin à l’intérieur grâce aux fenêtres brisées, dont les battants en bois pendaient lamentablement, semblant attendre qu’on vienne les libérer enfin de leur lente agonie. Une seule expression convenait pour décrire parfaitement ce qui se dégageait de l’effroyable bâtiment : oublié de Dieu. Par conséquent, cela en faisait l’endroit le plus probable pour résoudre leur affaire.

Ayant longuement tourné autour pour être sûr de ne rien manquer, l’équipe finit par rentrer par une encadrure ayant depuis bien longtemps perdu sa porte, cette dernière gisant, à moitié pourrie, devant la bâtisse, à la manière d’une langue putride attirant le voyageur imprudent dans ses entrailles. Alors que l’extérieur était absolument silencieux, l’intérieur ne l’était jamais complètement. Le vol de petits insectes ayant élu résidence dans la verdure qui avait pris possession des lieux empêchaient une quiétude totale de s’y installer. De temps en temps, quelques feuilles bruissaient, témoignant d’une activité minuscule qui n’intéressait guère les policiers. La progression n’était pas aisée, car tout était en désordre : ça et là traînaient des chaises en partie rongées par le temps, ici une armoire éventrée laissait apercevoir de la vaisselle brisée en son sein, là-bas c’était le plancher qui avait été mastiqué par les termites et commençait un peu à s’enfoncer sur lui-même, trahissant l’existence d’une cave.

Le rez-de-chaussée étant tout à fait vide, il restait encore l’entrée du sous-sol à trouver et les deux étages supérieurs à visiter. Hawkins se proposa pour la première tâche, les quatre autres montèrent donc et se répartir en équipe de deux pour explorer le reste des pièces. Tyler fut chargé du second étage avec Otis, un agent d’une quarantaine d’années aux cheveux poivre et sel avec une apparence sévère, tandis que le shérif parti avec Trevor, une des plus récentes recrues du bureau. Ils grimpèrent tous les escaliers avec méfiance, car ils montraient eux-aussi des signes de décrépitude, puis se séparèrent au premier palier. D’une certaine manière, ce fut un soulagement pour le binôme s’occupant du haut de la bâtisse, car le premier étage était plongé dans la pénombre et n’avait rien pour adoucir l’atmosphère lugubre qui régnait. Arrivés en haut, ils constatèrent que leur mission serait relativement vite accomplie : il n’y avait que trois portes sur le palier, et celle se trouvant à leur droite béait, laissant voir une pièce complètement effondrée.

Ils ouvrirent d’abord la porte de gauche et découvrirent une petite chambre d’enfant sans dessus dessous. Un vieux berceau métallique, rouillé par le temps, trônait au centre de la pièce, au milieu de jouets cassés et de draps sales et déchirés. Avec appréhension, les deux agents s’approchèrent du berceau pour y jeter un œil, mais à part quelques petites bêtes volantes, ils n’y trouvèrent rien, à leur grand soulagement. La maison avait dû être désertée bien avant le début des disparitions. Le tour de la pièce ne leur prit qu’une minute de plus, et, ne trouvant rien de plus, ils retournèrent sur le palier pour faire face à la dernière porte, qui les intimidait beaucoup plus pour une raison qu’ils n’arrivaient pas à s’expliquer.

C’était une porte tout ce qu’il y avait de plus normal. Faite de bois, avec une serrure à gorges, la peinture bleue pâle était presque totalement écaillée, mais on la reconnaissait encore par endroits. Le temps l’avait légèrement déformée, si bien qu’elle semblait vouloir s’extraire du mur dans lequel elle était encastrée pour libérer ce qu’elle renfermait. Le fait qu’elle faisait face à l’escalier, et que le toit du bâtiment était effondré de sorte à ce que les rayons du soleil frappent précisément en son centre accentuaient davantage l’impression que c’était là qu’ils devaient aller, que toutes les réponses se trouvaient de l’autre côté. Décidément, c’était trop irréel pour Tyler. En revanche, ce qui était bien réel, c’était leur mission. Ils n’avaient pas le temps de s’attarder sur des considérations métaphysiques, aussi inquiétants que pouvaient être les lieux, aussi étouffante l’atmosphère pouvait-elle être. Il posa donc sa main sur la poignée. L’espace d’un instant, il lui sembla que celle-ci tressaillait. Sous le regard tendu de son collègue, il la tourna et ouvrit la porte en grand, reculant instinctivement d’un pas. Le spectacle qui s’offrit aux deux hommes les remplit à la fois de fascination et d’effroi.

Les rayons du soleil continuèrent leur chemin, désormais libre, pour révéler une pièce dont les murs et le sol étaient recouverts par d’étranges coléoptères, aussi gros que des balles de ping pong, grattant, fouissant, grouillant dans tous les sens. Leurs carapaces aux couleurs variées donnaient un air irréel à la scène, qui était teintée d’horreur par les ossements, tout aussi propres que ceux que les policiers avaient trouvé dans la forêt, qui jonchaient la pièce. Cependant, ce qui avait véritablement figé les deux intrus, c’était le motif qui semblait se dessiner grâce aux couleurs savamment agencées des répugnants insectes sur le mur du fond. Révélé par la lumière du jour, c’était comme un immense œil rouge qui observait attentivement ce qui se passait. Malgré les grouillements incessants, l’image se maintenait, comme si les carapaces changeaient de couleur en fonction de la lumière… où à dessein.

Lentement, Tyler, bien que ne saisissant pas encore totalement l’ampleur de la situation, se mit à se déplacer vers la porte dans le but de la refermer, persuadé qu’il ne fallait perturber cet essaim pour rien au monde. Mais à peine eut-il fait un pas qu’il s’immobilisa de nouveau, effaré, car le motif dessiné par les coléoptères avait bougé. L’œil rouge avait roulé dans une orbite invisible et le regardait lui, à présent. Il n’aurait su dire comment c’était possible, par quel maléfice cette image semblait prendre vie au milieu de ces horribles rampants, il n’aurait su dire pourquoi il était sûr que cet œil le fixait, mais il en était absolument certain. Il sentait peser sur lui la malice et la cruauté qui en émanaient si violemment qu’elles en semblaient presque palpables. L’œil rouge le transperçait jusque dans son âme, il le dévorait – littéralement – du regard, il se repaissait de son esprit. Ce fut Otis qui le tira de sa paralysie en se ruant vers la porte, mais ce moment marqua également le début de l’horreur.

Le quarantenaire la referma d’un mouvement vif et ferme, ne laissant pas ses contours déformés s’y opposer, mais pas avant que quelques bêtes se soient échappées du nid. Un choc sourd parcouru le bois, comme si quelqu’un frappait de l’autre côté, et l’obligea à y rester plaqué pour ne pas relâcher l’essaim furieux. Et pendant ce temps, les quelques membres qui avaient quitté la pièce fondirent avidement vers lui, envahir ses vêtements et commencèrent à les mastiquer. Leurs mandibules étaient redoutablement efficaces, car des trous furent très vite créés dans son uniforme, et ils se mirent à grignoter des bouts de peau, arrachant à Otis des grimaces de douleur. Tyler voulu voler à son secours, mais un regard de son collègue, suivi presque immédiatement d’un tremblement beaucoup plus tremblant de la porte, lui fit comprendre qu’il lui fallait déguerpir au plus vite. Obéissant à l’ordre implicite du condamné, il dévala les escaliers en hurlant les noms de ses collègues.

Dans l’escalier menant au premier palier, il rencontra Trevor et le shérif, qui s’apprêtaient à monter, alertés par les coups donnés à la porte, et leur dit qu’il fallait partir immédiatement. Ne comprenant ni son changement d’attitude soudain, ni son air effaré, les deux exigèrent des explications, mais il n’eut pas à en fournir. En effet, un troisième coup, plus fort que tous les autres, projeta Otis sur le second palier, à la vue des autres policiers. Sa chemise et son visage étaient tachés de sang, il était parcouru de tremblements et tenait difficilement sur ses jambes. Son regard se posa sur ses camarades, il entreprit d’articuler « Cou… » mais s’étrangla, et d’épouvantables borborygmes remplacèrent la fin du mot tandis que, sous les yeux horrifiés des trois autres, s’ouvrait un trou au milieu de sa gorge qui laissa sortir un gros scarabée couvert du liquide écarlate, qui se mit à couler à gros bouillons de la blessure. Quelques instants plus tard, la nuée de mort, libérée de la pièce dans laquelle elle était enfermée, s’abattit sur lui, et ils purent voir la peau, les muscles et les organes se volatiliser en quelques secondes, comme les pages d’un livre jeté au feu se recroquevillant et laissant place à la couche inférieure.

Les policiers n’attendirent pas la fin de ce spectacle macabre pour se précipiter au rez-de-chaussée. Il leur fallait récupérer Hawkins, mais ils comprirent qu’ils ne le reverraient jamais quand ils virent que les mêmes scarabées s’échappaient du plancher pourri qu’ils avaient remarqué en entrant et s’affairaient activement, envahissant rapidement la maison. La retraite ne leur étant pas encore coupée, ils se ruèrent vers l’entrée et coururent sans se retourner vers leur véhicule, ce qui leur évita d’être tétanisé par la scène qui se déroulait dans leur dos : en effet, les insectes, dont la faim insatiable venait d’être réveillée par les intrus, avaient pris leur envol et s’échappaient par toutes les ouvertures de ce véritable tombeau. Heureusement pour eux, l’essaim ne les repéra pas tout de suite, et vola un peu au hasard autour de la maison ; cependant, une colonne finit par se former et se lancer à la poursuite des fuyards, imitée par le reste de la nuée.

Sans plus regarder où ils mettaient leurs pieds, courant pour leur vie, les trois survivants parvinrent à atteindre leur véhicule en quelques minutes à peine, en ouvrirent violemment les portes, se barricadèrent dedans et démarrèrent en trombe. Les roues de la voiture dérapèrent en produisant un gros nuage de poussière et ils quittèrent les berges maudites de ce lac, songeant avec effarement que tout cela était bien au-delà de leur compétence. Tous suaient à grosses gouttes, leurs visages était encore écarlate de leur course folle, et leurs cœurs battaient à tout rompre tandis qu’ils voyaient défiler la végétation par les fenêtres. Un coup d’œil dans le rétroviseur les convainquit de ne surtout pas ralentir : la nuée de coléoptères les suivait de près. Certains, un peu plus rapides que les autres, se cognaient déjà contre la vitre arrière, causant des petits bruits de choc contre le verre. Dès que la piste serait plus stable, il leur faudrait absolument accélérer encore.

Il ne leur fallut, heureusement, pas attendre trop longtemps. Ayant quitté les rivages de l’étendue d’eau, le sol se raffermit et leur permis d’augmenter sensiblement leur vitesse, commençant lentement à mettre de la distance entre eux et le nuage de mort qui était à leurs trousses. Cependant, une pensée terrifiante traversa l’esprit de Tyler : n’allaient-ils pas amener ce fléau vers les habitations, vers la civilisation, et lui permettre de faire davantage de victimes ? Il se dit, pour se rassurer, que ces insectes étaient probablement territoriaux, vu que la zone considérée comme dangereuse n’avait pas bougé depuis le début des disparitions, et que la vie dans la forêt ne semblait pas troublée dès lors qu’on s’en éloignait un peu. Ce n’était, bien sûr, qu’une hypothèse, mais elle tenait largement la route, et surtout elle offrait un espoir au jeune homme : il leur suffirait peut-être de passer la frontière pour être hors de danger. Il en fit immédiatement part à Trevor, qui conduisait, et ce dernier accéléra encore un peu, se raccrochant à cette idée comme à une corde le maintenant au-dessus d’un vide sans fond.

Au fur et à mesure, l’essaim rapetissait dans le rétroviseur, et il vint un moment où il disparut complètement de leur champ de vision, détendant sensiblement l’atmosphère dans le véhicule, bien que la peur les maintînt toujours dans le silence. Un coup d’œil à ses deux collègues suffit à Tyler pour voir qu’il était probablement celui qui était encore le plus maître de lui-même : le conducteur était blanc comme un linge et se cramponnait au volant, tandis que le shérif regardait par la fenêtre d’un air totalement absent et se grattait frénétiquement la main, ayant cédé aux démangeaisons. Lui-même ne cessait de se retourner pour s’assurer que le nuage ne réapparaissait pas derrière eux, mais il essayait de rester rationnel : la voiture allait tout droit, donc leur route ne risquait pas d’être coupée par quelque chose qui venait de derrière eux, et leur vitesses était supérieure à celle de leurs poursuivants. Il ne leur faudrait probablement plus qu’une dizaine de minutes pour rejoindre la partie présumée sûre de la forêt. Afin de vérifier sa théorie, il leur faudrait toutefois ralentir après quelques minutes pour s’assurer que les insectes n’étaient plus sur leurs traces.

C’est pourquoi, moins d’une demi-heure plus tard, la voiture était à l’arrêt au milieu de la végétation. Les trois passagers fixaient avec appréhension l’espace qui s’étendait derrière eux et attendaient qu’il se passe quelque chose, ou plutôt qu’il ne se passe rien. Les secondes leur paraissaient durer des heures, et rien ne troublait le silence tendu dans lequel ils étaient plongés. Le silence, encore. Après la course-poursuite, il leur donnait l’impression d’être un prédateur plus redoutable encore que ce qu’ils fuyaient, s’immisçant entre eux, s’insinuant dans leurs têtes et pénétrant leur cerveau. L’absence de son les angoissait encore plus, et ils redoutaient d’entendre le moindre bourdonnement.

Le shérif et Trevor sursautèrent soudain : n’y tenant plus, Tyler avait ouvert la portière, laissant ainsi une foule de sons se déverser dans la voiture. Il leur fallut quelques secondes pour juguler leur peur, mais le calme commença lentement à revenir. Dehors, ils entendaient de nouveau le bruit du vent qui passait flegmatiquement dans les feuilles. Les oiseaux avaient repris leurs pépiements insouciants, et le toc-toc d’un pic-vert tapant contre un arbre se faisait de nouveau entendre au loin. Des brindilles craquaient au passage de petits animaux, des branches bruissaient lorsqu’un volatile s’y posait ou en décollait, l’harmonie des sons de la nature avait été rétablie. La forêt était bien vivante, et de nouveau accueillante. On eût presque dit que tout ce qui venait de se produire n’avait été qu’un mauvais rêve, n’eussent été les équipements d’Otis et d’Hawkins qui témoignaient de leur disparition. Et, à l’évidence, la théorie de Tyler était avérée, car les minutes passaient sans que l’atmosphère change, sans que l’essaim ne fasse mine d’apparaître.

« Bien, lança le shérif, hésitant, si ces… choses ne nous ont toujours pas suivi jusqu’ici, c’est probablement qu’elles ne nous suivront plus. Il va falloir euh… en référer à des autorités plus compétentes pour euh… qu’une quarantaine soit mise en place, le temps qu’une solution soit trouvée…
– C’est nous, l’autorité compétente dans ce comté, souffla Trevor, amer.
– Oui bon… euh… Nous allons boucler le périmètre aussi vite que possible, en euh… en comptant large pour éviter des accidents…
– Mais comment est-ce qu’on va pouvoir présenter ça au public ? le coupa Tyler. « Bonjour, veuillez ne pas vous approcher de la forêt car des insectes mangeurs d’hommes y sévissent » ? On ne nous prendra pas au sérieux, et ça ne manquera pas d’attirer les médias et des foules de curieux.
– C’est vrai, répondit le shérif, se reprenant, mais nous n’avons pas beaucoup d’autres alternatives. L’important, c’est que la population soit en sécurité, et de toute évidence il faut l’empêcher de venir ici. On peut tout à fait gérer ça comme un risque sanitaire, sans donner trop de détails, et faire venir des experts aussi vite que possible. Nous n’avons pas les moyens de régler ce problème nous-mêmes, et même si ces insectes se cantonnent à leur territoire, rien ne dit qu’ils vont continuer. C’est une affaire de sécurité nationale. »

Disant cela, il leva la main pour souligner l’importance de la chose, et ses deux collègues bondirent hors de la voiture, horrifiés. Le shérif pâlit lorsqu’il posa ses yeux dessus et comprit la réaction de ses deux hommes : en fait de main, il n’avait plus qu’une charpie informe dont se repaissaient de petits coléoptères. Là où se trouvait auparavant sa piqûre, il y avait à présent une plaie ouverte, complètement noire et purulente. Depuis ce point précis, de petites bosses se formaient sous la peau de l’homme et remontaient son bras. Au moment où ils le remarquaient, certaines d’entre elles commençaient à apparaître sur son cou, remontaient sa gorge et se répandaient sur son visage.

« Qu’est-ce que c’est que cette m… hurla-t-il, mais il ne put finir sa phrase, car déjà de petits insectes lui sortaient de la bouche, des yeux ou simplement lui perçaient la peau avant d’y replonger. »

Paralysés par cet immonde spectacle, ils furent tirés de leur effroi par l’explosion de la forêt autour d’eux. Tous les oiseaux s’envolèrent en même temps, tous les animaux prirent la fuite, tandis qu’un puissant bourdonnement emplissait les alentours. Déjà quelques individus volaient tout autour, comme s’ils quadrillaient les airs en attendant leur essaim. Tyler et Trevor prirent leurs jambes à leur cou, agitant leurs mains dans tous les sens pour chasser les insectes qui volaient trop près d’eux, tandis qu’une masse informe de carapaces multicolores s’abattait sur la voiture et l’engloutissait entièrement. Les cris de leur supérieur ne durèrent quelques secondes avant de retomber à jamais. Finalement, la nuée mortelle avait quitté son territoire. Elle était venue chercher ses petits.

Les deux agents ne purent dire avec précision combien de temps ils coururent. Ayant perdu leur moyen de locomotion, ils redoublèrent d’effort pour quitter au plus vite la forêt, sans un regard en arrière, sans laisser la douleur qui parcourait leurs jambes et leurs cages thoraciques à cause de leur effort surhumain les stopper, sans s’autoriser la moindre pause. Il fallait mettre le plus de distance entre eux et cette masse informe qui nettoyait littéralement les os de ses victimes. Désormais, la cause des positions étranges des corps retrouvés dans l’autre partie de la forêt était évidente. Les malheureux avaient fort probablement croisé l’essaim alors qu’il volait parmi les arbres, avaient voulu fuir mais n’y étaient pas parvenu. Ils avaient été figés pour l’éternité dans leur dernier élan pour échapper à leur destin. Les deux agents ne comptaient pas subir le même sort, d’autant qu’il fallait mettre en application les dernières paroles de leur défunt supérieur pour éviter que la liste ne s’allonge encore. C’était, comme il l’avait parfaitement dit, une affaire de sécurité nationale.

Lorsqu’ils arrivèrent au village, ils se laissèrent tomber sur la première maison venue, reprenant enfin leur souffle. Cette fois, ils étaient suffisamment loin pour être sûrs que les coléoptères ne les avaient pas suivi, et ils purent rester là un moment, agonisants de fatigue. Ce n’est qu’une vingtaine de minutes plus tard, après qu’ils ont été de nouveau en mesure de se lever et pas sans avoir fait mentalement le point sur tout ce qui venait de se passer, qu’ils prirent la direction de l’hôtel de ville. Ils n’avaient aucune idée de l’heure qu’il était, très certainement seize heures passées, mais ils eurent la satisfaction de voir que le bâtiment était encore ouvert. À l’intérieur, ils demandèrent à voir le maire, qui les reçut en arborant une mine soucieuse. Le politicien avait bien compris à l’expression sur leurs visages que leur groupe n’avait pas été réduit dans le but de lui faire un rapport.

Tyler, désormais shérif de fait, annonça sans cérémonie la mort de ses trois camarades. À ses mots, le maire se laissa tomber dans son fauteuil, effaré. Il lui dit également que les disparus ne reviendraient jamais, que la main de l’homme n’avait rien à voir avec cet abominable massacre, et qu’il fallait interdire l’accès à toute la zone sans attendre, le temps que l’on fasse venir des équipes à même de traiter le problème. Le jeune homme souligna également l’importance de ne pas donner de détails quant aux raisons de cette quarantaine, afin d’éviter la panique. Le dirigeant de la ville n’eut rien à redire et demanda une carte pour lui indiquer la zone à proscrire, de manière à ce qu’ils puissent lancer les procédures sur-le-champ. Après avoir ajouté l’endroit où le shérif avait perdu la vie et tracé un grand cercle au-delà des limites pour éviter tout accident, Tyler lui fournit le document. Lorsque l’homme politique vit l’épicentre, il se signa discrètement en marmonnant d’un air angoissé, mais n’ajouta rien de plus.

À présent, il fallait aux deux survivants rentrer à Kalispell le plus vite possible pour contacter des personnes plus haut placées. Ayant perdu leur moyen de transport, le maire se proposa de les conduire personnellement à la gare la plus proche. Heureusement, bien qu’elle fût un peu éloignée, ils arrivèrent avant le départ du dernier train, et purent y monter sans encombre. Avant de prendre congé, le nouveau shérif répéta une fois de plus ses consignes, puis il entra dans le wagon sans cérémonie, à la recherche d’un compartiment au calme. Cette journée avait la plus effrayante de toute sa vie, et il n’avait pas envie de faire face à des gens qui ignoraient tout de ce qui se passait près de chez eux et jouissaient naïvement de leur temps libre. Le train s’ébranla et se mit lentement en marche. Le quai était vide. Le maire du village était probablement déjà reparti essayer de gérer tant bien que mal la situation complexe dans laquelle il était empêtré. Au moins, se dit Tyler, même s’il était passé à côté de la mort aujourd’hui, il rentrait dans une ville située bien loin de toute cette horreur. Il était bien vivant, et c’était inestimable.

Face à lui, Trevor s’était assoupi. Ses nerfs avaient probablement besoin de récupérer. Il était à peine plus jeune que lui, mais n’avait pas encore eu l’occasion d’être confronté à des histoires vraiment sordides. Et ce qu’ils avaient vécu aujourd’hui avait de quoi faire perdre la raison même à quelqu’un ayant été témoin des histoires les plus atroces. N’ayant rien à faire, Tyler entrepris de le détailler des pieds à la tête. Une carrure moyenne, mais un physique discrètement sportif, la clavicule légèrement apparente par l’ouverture du col de sa chemise, un visage long, rasé de près, aussi bien pour la barbe que pour les cheveux, une peau foncée qui trahissait ses origines latino-américaines, et, sous ses paupières closes, deux yeux d’un noir profond qui analysaient tout ce qui se passait autour de lui. Le shérif eut un sourire en coin : à la réflexion, il était tout à fait son type, et le fait d’avoir survécu avec lui le rendait d’autant plus sympathique.

Trevor bougea un peu dans son sommeil et tourna la tête vers la fenêtre, et l’observation que fit Tyler le fit s’étrangler et pâlir. En effet, au niveau de son col, une petite région de sa peau était violacée, presque noir. Sachant très bien à quoi s’attendre, il se leva doucement et s’approcha pour mieux voir, puis s’enfonça dans son siège, horrifié, songeant que s’il y avait un moment pour se mettre à croire en Dieu, c’était maintenant. Car ce qu’il avait d’abord pris pour sa clavicule n’avait absolument rien à voir. Il s’agissait d’une petite bosse, à peine apparente, au niveau de la base du cou de l’agent. La bosse se déplaçait lentement vers son visage. Et elle n’était pas seule.
 

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