Les Fruits Défendus


Temps de lecture : 4 minutes

Ça fait trois jours que je ne suis pas allé sur l’application appelée “Les Fruits Défendus” mais je suis devenu faible au point de ne pas pouvoir rester debout plus de cinq minutes. Je crache du sang, et je sais que je n’ai pas d’autre choix que d’ouvrir à nouveau cette satanée application pour faire un nouvel achat. La livraison va prendre trois heures, j’espère vraiment ne pas mourir d’ici-là.

J’ai premièrement vu l’appli sur mon flux Facebook, et les deux ou trois fois où elle s’est affichée, je suis passé devant sans y faire attention.

Pour être franc, je ne suis pas la personne la plus stable financièrement, bon sang, je peux déjà à peine payer pour toutes les choses nécessaires.

Alors un service de livraison de courses semblait être un luxe que je ne pouvais m’offrir. Surtout qu’ils assuraient vendre la meilleure qualité de fruits, légumes, viandes, et tout le reste.

Ce n’est que quand j’ai vu qu’ils garantissaient également être les moins chers du marché que je me suis décidé à installer l’appli et à au moins regarder ce qu’il en était.

Ça a pris environ trois minutes pour qu'elle soit téléchargée et installée. L’application “Les Fruits Défendus” était maintenant confortablement placée entre Facebook et Reddit. L’écran de chargement était une photo de ce que je supposais être Ève prenant ce qui semblait être une orange à un serpent.

Après quelques secondes, j’ai été accueilli par des photos de toutes sortes d’aliments avec un prix en dessous de chaque article.

Ils ne mentaient pas sur les tarifs. Ils étaient si bas que j’ai cru à une arnaque. C’est pourquoi j’ai décidé de dépenser le prix minimum pour la livraison, c’est à dire dix dollars. J’ai acheté deux steaks pour six dollars, six pommes pour deux, et le reste pour deux paquets de chips. J’ai cliqué sur “Payer” et l’écran d’après m’a demandé de remplir les derniers détails, c’est à dire mes coordonnées bancaires, mon adresse, et mon numéro de téléphone pour la livraison.

Environ deux heures plus tard, on tapait à ma porte.

Très bon timing, il était à peu près 17h, et j’espérais vraiment pouvoir manger un bon steak et des chips pour le dîner.

Le livreur portait un petit masque blanc et des lunettes de soleil. Il n’a pas dit un mot et m’a tendu un petit sac en papier plutôt lourd. Je l’ai remercié, et en réponse il a hoché la tête avant de se retourner, puis est reparti sur son scooter.

Il y avait une petite illustration d’orange sur le sac, avec écrit en-dessous “Les Fruits Défendus” en rouge.

Dans le sac, il y avait tout ce que j’avais commandé, et je pouvais même deviner au premier regard à quel point les pommes étaient fraîches et la viande persillée à souhait. J’en avais déjà l’eau à la bouche.

Vers 18 h, les deux steaks étaient dans mon assiette, cuits à point, avec un paquet de chips ouvert juste à côté.

Bordel, le steak a fondu dans ma bouche et a laissé un goût si explosif dans chacune de mes papilles. Putain, même les chips, qui n’étaient pas de marque, croustillaient parfaitement et avaient un très bon goût barbecue. J’ai mangé une pomme en dessert, que pourrais-je dire ? J’étais loin d’être déçu ! Les pommes étaient juteuses et croquantes, elles étaient bien meilleures que toutes celles que j’avais mangées auparavant.

Mais le lendemain matin, j'ai réalisé une chose étrange au sujet des aliments restants. Alors que je voulais attraper l'une des pommes, j’ai remarqué qu’elles étaient complètement pourries. Même les chips dans le paquet étaient recouvertes de moisissure.

Déçu, j’ai tout jeté et suis allé voir sur l’appli si je pouvais trouver quelque chose qui ne pourrirait pas si vite. Après avoir navigué dans toutes leurs options, je n’ai rien remarqué indiquant une date d’expiration. Déçu encore une fois, j’étais sur le point de quitter l’application. Il n’y avait pas moyen que je puisse me permettre de dépenser dix dollars de nourriture par jour. Mais quand j’ai cliqué sur “Fermer”, une notification s’est affichée à l’écran.

"Le prix minimum pour la livraison est maintenant de cinq dollars. Cette offre est valable pendant 30 jours. Si vous souhaitez en profiter dès maintenant, confirmez en cochant la case et cliquez sur “continuer”."

J’ai évidemment foncé sur l’occasion, c’était parfait. La nourriture était très bonne malgré son dépérissement rapide, et je n’avais plus besoin de me déplacer pour faire les courses ou d’aller manger au fast-food. Et vu que je travaille depuis mon domicile, c’était vraiment le meilleur plan. J’étais juste déçu que ça ne dure que 30 jours.

L’offre a expiré il y a maintenant trois jours, et comme je l’ai dit plus tôt, mon corps s’affaiblit d’heure en heure. Le premier jour, je toussais du sang. Le deuxième, ces petites choses qui ressemblaient à des vers avec deux pattes ont commencé à ramper hors de mes oreilles et de mon nez. En toussant, j’en ai même craché quelques-uns avec mon sang. Aujourd’hui, je suis plus que faible, je peux à peine rester debout sans avoir de vertiges.

Je peux sentir ces petites créatures nager dans mon corps.

Aujourd’hui, j’ai reçu une notification des Fruits Défendus.

"Nous vous conseillons de commander rapidement. Votre corps ne pourra pas nourrir les parasites plus longtemps. Notre nourriture apportera les nutriments nécessaires à l’hôte et aux parasites."

J’ai foiré, et je vous écris juste pour vous avertir. Faites attention aux applications qui vous promettent une alimentation bio au rabais.

J’ai ouvert l'appli et j’ai commandé il y a quatre heures.

Ça vient d’arriver, et cette fois, il y avait une note avec ma commande.

"Je sais que vous ne pourrez pas vous permettre de continuer à acheter cette nourriture, mais il y a une autre option. Vous pouvez choisir de participer à notre concours. Vous serez un des quatre participants. Si vous gagnez, vous recevrez toute la nourriture dont vous aurez besoin pour le restant de votre vie. Si vous perdez, cela ne fera qu’accélérer l’inévitable. S’il vous plaît, appelez le numéro ci-dessous si vous souhaitez participer."

J’ai appelé le numéro indiqué il y a une heure, et la raison pour laquelle je vous écris tout ça est pour recueillir des “fans”. Plus je m’exprime sur cette page, meilleures sont mes chances de gagner ce concours.

Bon, il n’y a pas grand-chose à dire de plus.

Je m’appelle Adam, et j’ai besoin de votre aide.

Ils vont venir me chercher avant que le concours ne commence, dans quatre jours.

Ce texte a initialement été réalisé par Hayong NoSleep sur Creepypasta.com, et constitue sa propriété. Toute réutilisation, à des fins commerciales ou non, est proscrite sans son accord. Vous pouvez tenter de le contacter via le lien de sa création. L'équipe du Nécronomorial remercie également Blue qui a assuré sa traduction de l'anglais vers le français à partir de l'originale, Daniel Torrance, Sawsad et Seven qui ont participé au processus d'analyse et de sélection conformément à la ligne éditoriale, et Litanie et Noname qui se sont chargés de la correction et la mise en forme.

Anatomie Divine (2) - Sharki



Chapitres précédents : 



Temps de lecture : 8 minutes

Le quartier populaire de la zone Est était plutôt calme ce soir. Comme d'habitude, il y avait un grand nombre d'échoppes et divers marchands sur les trottoirs. Au centre d'une petite place, sous un lampadaire à la lumière blafarde, un jeune poète essayait de se faire entendre par les passants. Il s'était hissé au sommet de ce qui avait dû être une statue en des temps plus glorieux. Ici, les artistes ambitieux ne reculent devant rien pour ne serait-ce qu'effleurer la curiosité d'un mécène. Mais ce n'était pas le cas de Sharki.

Non, c'était les mécènes qui venaient à elle. Et plus précisément dans le bar cabaret La Pointe Dansante, formidable tremplin pour les jeunes danseurs et danseuses de talent. S'il y avait un lieu dans toute la zone Est qui pouvait décemment faire vivre ses artistes, c'était bien ici. Les mécènes venaient des quatre coins de la cité, et il se disait même que les Ordos gardaient un œil sur ces virtuoses aux morphologies exceptionnelles.

Sharki était là. Sur scène, entourée de ses assistants. Elle donnait en spectacle son corps si étrange. Un corps façonné à la manière de l'argile qui ondulait au milieu de l'estrade et duquel émanait une douce mélodie. D'une maigreur rare, sa silhouette semblait bien peu musclée. Fine et fragile, sa peau à la limite du translucide laissait apparaître ses os. Ces derniers étaient striés en de multiples endroits sur les bras et les jambes, permettant ainsi à des cordes vibrantes de frotter et glisser sur ceux-ci. Chacune d'entre elles avait été tissée avec soin à partir de cheveux et de crins rarissimes. Quasiment élastiques, elles permettaient, une fois pincées, une grande variété de notes selon la tension qu'exerçaient les membres de la danseuse. Ces accessoires figuraient parmi les miracles anatomiques dont les scientifiques des Ordos étaient capables. Et même le monde du spectacle pouvait en bénéficier.

Dans une danse aussi envoûtante qu'hypnotique, Sharki laissait ses assistants jouer leur mélopée. La grâce qui se dégageait d'elle et de sa robe virevoltante rappelait l'un des fantastiques oiseaux que l'on peut retrouver dans les bosquets chamanistes. Ainsi, c'est face à ce ballet organique que la foule écoutait en silence, contrastant avec le brouhaha provenant de l'extérieur de l'enceinte. Le reste du monde était suspendu ; seul comptait l'art, seule comptait Sharki.

Un assistant éteignit la lumière. La simple lueur des bougies présentes sur la scène éclairait désormais cet instrument humanoïde. Les cordes, constamment en mouvement, reflétaient le feu des bougies au milieu de la pénombre, transformant la scène en un véritable spectacle cosmique. Semblables à des étoiles filantes, les cordes déchiraient le voile nocturne ayant pris place dans La Pointe Dansante.

À la dernière note, la pénombre perdit peu à peu du terrain. Un langoureux silence précéda de tonitruants applaudissements, ainsi que de vives poignées de mains dans le carré réservé aux mécènes.

« Fabuleux », pouvait-on entendre d'un côté, « C'était sa meilleure performance ! Et de loin ! » pouvait-on entendre d'un autre. La foule commençait déjà à s'agglutiner autour de la scène, avec comme seul espoir celui d'obtenir un autographe, un regard, un sourire. Sharki s'évapora derrière le rideau de la scène. Et comme tous les soirs, elle n'accorda aucune attention aux spectateurs. Comment préserver la nature mystique de son spectacle si elle brisait si facilement la barrière qui la séparait de son public ?

Non. Elle ne pouvait voir ses admirateurs de près, telle était la règle imposée par ses mécènes depuis ses débuts. À eux seuls revenait ce privilège, celui de la rencontrer, de la forger, de la façonner.

Une fois arrivée dans sa loge, elle verrouilla la porte et s'assit. Exténuée. Enfin seule.

Sa loge était son sanctuaire, l'unique lieu de sa vie qui lui était libre d'accès.

Des photos de ses précédents spectacles et des guirlandes serpentaient sur les murs.

À l'opposé de son miroir se trouvait un bureau sur lequel s'amoncelait une montagne de parchemins et de lettres. Il s'agissait de messages envoyés par ses plus fervents admirateurs, et elle ne pouvait hélas pas leur répondre.

« Est-ce cela le prix du succès ? Condamnée à ne jamais rencontrer ceux qui m'aiment et me soutiennent ? se demanda-t-elle à voix haute.

– C'est le prix à payer, tu le sais, la voix venait de l'arrière de la loge.

– Qui est là ?

– Ton plus grand protecteur. »

Sortit de l'ombre un homme imposant. Il portait un long manteau ample aux coutures dorées sophistiquées et un haut col cachant son cou. Ses yeux étaient sombres, presque invisibles. De profondes cicatrices sillonnaient son visage jusqu'à l'arrière du crâne. Aucune expression ne traversait son faciès tant sa peau avait été tirée au fil des années. D'un blanc cassé, maladif, son épiderme semblait craquelé par endroit.

« Oh... Je ne vous attendais pas ici.

– N'ai-je pas le droit de venir te rendre visite ? Moi qui t'ai tout donné. »

Il fit quelques pas pesants en direction de Sharki.

– Ne suis-je pas celui qui t'a forgé ce corps... magnifique ? »

Son ton était cassant, sa voix grave. Chacune de ses syllabes était appuyée minutieusement. Il caressa de sa main l’un des bras dénudés de la jeune fille. Sharki fut prise de frissons mais ne laissa rien transparaître. La seule échappatoire possible était d'attendre que ce désagréable moment passe.

Il s'écarta pour aller se positionner près du mur adjacent, devant les photos. Il sortit un cliché de sa poche et l'accrocha. L'air satisfait, il recula de quelques pas.

« Tu as progressé avec brio au cours de ces dernières années, je suis très satisfait. Tout le monde parle de toi dans le quartier. Peut-être même qu'un jour, nous entendrons ton nom dans toute la cité.

– Ce serait incroyable, arriva-t-elle à dire en se redressant sur son fauteuil.

– Oui. Sûrement, oui... mais je ne laisserai pas cela se produire. »

Les frissons laissèrent place à des tremblements, et à un froid soudain. Le froid de la peur.

D'une célérité surprenante, le mécène se jeta sur Sharki et l'emporta au fond de la loge, décrochant violemment les guirlandes sur son passage. Sa force surhumaine rendait toute résistance futile, les meubles explosèrent comme s'il ne s'agissait que de jouets. Une immense douleur lui brûla la peau tandis qu'elle sombrait dans l'inconscience. La dernière lettre soulevée par le tumulte glissa sur le sol, et tout devint noir.

Une forte lumière brûla la rétine de Sharki alors qu'elle essayait d'ouvrir les yeux. Elle tenta de bouger, en vain. Ses quatre membres étaient sanglés avec une précision chirurgicale à une table en bois.

Prendre ses repères était difficile, néanmoins elle devina que la pièce dans laquelle elle se trouvait était vide. Nulle autre lumière que celle du projecteur au-dessus d'elle n’était présente. Était-elle dans un sous-sol ? Ou encore au beau milieu de la nuit ? Elle n'avait plus la notion du temps.

Tentant de se calmer, elle voulut porter son attention sur la table à laquelle ses bras et ses jambes étaient attachés. Des flaques de sang séché étaient étalées sur la majeure partie du bois, mais certaines paraissaient récentes. Une odeur d'encre lui caressa les narines, comme si elle avait été là depuis le début mais qu'elle n'y avait pas prêté attention. Elle baissa la tête et regarda ses bras, puis ses jambes. Des traits avaient été peints à l'encre noire, délimitant chacun de ses membres comme du bétail destiné à l'abattoir.

Sharki eut comme des réminiscences. Quand avait-t-elle été en pareille situation ? Elle n'était bien sûr pas née avec ce corps si étrange. On l'avait changée, façonnée de nombreuses fois comme on retravaille une sculpture. Cette pièce, cette cave, il s'agissait du laboratoire qui l'avait transformée à jamais. Elle se débattit de plus belle. Pourquoi était-elle ici ? Pourquoi la faire revenir ?

« Tu te souviens enfin ? »

L'homme apparut plus loin dans la pièce, ses deux yeux transperçant la pénombre comme deux orbes brillantes. Il approcha de Sharki, s'exposant de plus en plus à la lumière.

Ne portant plus son manteau, il apparaissait sans ses apparats, sans déguisement. Deux jambes supplémentaires pendaient de part et d'autre de son bassin. Des coutures entre ses différents membres étaient visibles à l'œil nu, de même que de profondes craquelures autour. Un troisième bras s'agitait sur son thorax. À la place de la main se trouvait un outil de chirurgie complexe contenant scie, pince, écarteur. Elle voulut crier mais une main l'en empêcha. Pas celle du mécène. Elle perçut du mouvement derrière elle. D'autres personnes arrivaient dans la pièce, d'autres choses. Dans un défilé sordide, des amalgames de chair commencèrent à tournoyer joyeusement autour de la table. Ils étaient petits et gros. Chacun d'entre eux peinait à déplacer sa carcasse moribonde.

« Voici ce que vous auriez tous pu être, mes chéris.

Les petites créatures gargouillèrent en cœur comme pour approuver.

– Toi Sharki, la plus belle de mes créations, te voilà parfaite ! Et je suis prêt à cueillir ton corps, comme on cueillerait un fruit mûr.

Le mécène jubilait, de la bave noire coulait de sa bouche.

– Après tant d'années d’attente, tant d'années à te faire travailler ! »

Sharki tremblait et pleurait à chaudes larmes. Elle manquait de s'évanouir à chaque instant tant l’horreur qu’elle éprouvait était grande.

« Redressez-moi cette fichue table ! » cria-t-il à ses sous-fifres. Dans une fanfaronnade immonde, ils activèrent le mécanisme avec l'aide de leurs nombreux membres tombants.

« Tu vas danser... Oui, tu vas danser une ultime fois ! »

La lumière s'éteignit. Tout n'était qu'épouvante au milieu de ce vacarme écœurant. Peut-être valait-il mieux ne rien voir, après tout.

Au bout d’un court instant, des centaines de bougies s'allumèrent d'un seul coup, laissant Sharki apercevoir l'horrible ironie qui se dessinait sous ses yeux. D'autres petits amalgames étaient présents devant elle. Assis par terre ou sur de vieilles chaises, ils trépignaient d'impatience.

« Que le spectacle commence ! »

Les précédents assemblages humanoïdes toujours présents autour d'elle la détachèrent et commencèrent à placer autour de son corps plusieurs cordes, semblables à celle qu'elle utilisait habituellement dans ses spectacles.

À l’exception que celles-ci n'étaient ni tressées à partir de matières raffinées, ni chatoyantes. Leur tressage était de plomb et leur surface terne.

L'ignoble public commença à applaudir. Les sons de claquements de mains habituels n'étaient ici que des bruits de succions et de chocs visqueux.

Sharki commença à tournoyer, elle n'avait pas la force de résister. Malgré cette tornade d'horreur, elle trouvait un peu de réconfort dans l’attention qu’on lui portait. Ses assistants musiciens n'étaient que des ignominies, mais elle se laissa emporter dans ce qui devrait être son ultime spectacle. Elle était, ce soir plus que jamais, proche de son public.

Elle virevolta en tous sens, les notes que créèrent sa danse et ses musiciens résonnèrent dans la cave morbide. Elle exhalait toute sa souffrance, son désarroi et sa terreur dans une chorégraphie ultime. Un chef d'œuvre ! Plus elle tournoyait, plus les cordes de plomb sciaient sa peau. Son sensible épiderme rougeoyait sous la pression et du sang commença à couler. Une robe écarlate se constitua le long de ses formes au fur et à mesure que les plaies s'élargissaient. Plus rien n'allait être en travers des cordes de son ossature désormais.

La foule, aspergée de son hémoglobine, exultait, poussait des cris de joie hideux et dégénérés. Jamais ils n'avaient vu pareil spectacle. C'est alors que le cri d'extase du macabre maître de cérémonie retentit. Il allait finaliser sa plus grande œuvre. C'est lors du crescendo final qu'il entra dans la danse. Il sautillait et valsait en duo avec la danseuse ensanglantée, ses outils chirurgicaux au clair. Il entreprit de découper en rythme chacun des membres de Sharki, toujours en train de danser, suivant méthodiquement les traits qu'il avait lui-même tracés au préalable. Finissant sa danse macabre dans un tourbillon sanglant, Sharki fut contrainte de rouler pathétiquement sur le sol. Fermant les yeux pour la seconde fois de la journée, elle souhaita ne plus jamais avoir à les rouvrir.

Le quartier était plutôt calme ce soir. Calme pour un quartier de la zone Est. Comme d'habitude il y avait un grand nombre d'échoppes et divers marchands sur les trottoirs. Au centre d'une petite place, sous un lampadaire à la lumière blafarde, une jeune femme-tronc essayait de danser. Qui comptait-elle impressionner ? Elle avait peut-être un jour été au sommet du succès, en des temps plus glorieux. Aujourd'hui, elle semblait plus être une bête de foire qu'une virtuose. Ici, les artistes ambitieux ne reculent devant rien pour ne serait-ce qu'effleurer la curiosité d'un mécène.

Ce texte a été réalisé par RemyC et constitue sa propriété. Toute réutilisation, à des fins commerciales ou non, est proscrite sans son accord. Vous pouvez le contacter sur nos plateformes, nous tâcherons de vous y aider si besoin. L'équipe du Nécronomorial remercie également Sawsad, Adiboy et Kitsune qui ont participé au processus d'analyse et de sélection conformément à la ligne éditoriale, et Blue et Noname qui se sont chargés de la correction et la mise en forme.

Le père Cooke, chapitre 4 : Un bon et joyeux Noël



Temps approximatif de lecture : 12 minutes

« Si tu veux me garder attachée à cette chaise, laisse-moi au moins la dignité de porter mon chapeau », a sifflé ma femme, tout en faisant un signe de tête en direction du bonnet vert à ses pieds, qui avait la forme d'un sapin de Noël.

J'ai pris le couvre-chef et je l'ai doucement posé sur sa tête. Puis je l'ai arrangé comme elle l’aimait, légèrement à gauche, avec le haut plié de sorte que la cloche dorée géante repose sur son épaule.

« Merci », a-t-elle dit alors que j'ajustais les guirlandes qui la maintenaient sur la chaise de la salle à manger.

« Est-ce que c’est trop serré ? » ai-je demandé. Je me sentais mal de devoir l'attacher. « Je peux aller dans le garage chercher la corde en nylon que nous utilisons pour attacher les bâches. »

- Je vais bien, mais je me sentirais beaucoup mieux si tu me détachais. Je ne vais faire de mal à personne. Je veux seulement répandre un peu la joie de Noël.

- Je t'aime, mais tu sais que je ne peux pas faire ça. Tu n’as plus le droit de quitter la maison depuis que tu t'es faufilée chez les Johnson pour redécorer leur sapin.

- Tu as vu leur sapin ? Il était hideux !

- Et la maison des Greenberg ?

- Ils n'avaient pas de sapin du tout, alors je leur en ai donné un.

- Ils sont juifs.

- Les juifs n'aiment pas les arbres ? »

Je n’ai pas pu dire si c'était censé être une blague ou non. J'aurais pu continuer à énumérer les voisins qu'elle avait effrayés ou ennuyés, mais cela n'aurait servi à rien. Elle pensait que ses actions étaient justifiées.

« Nous avons de la chance que tout le monde ait accepté de ne pas porter plainte tant que tu acceptais de rester volontairement en résidence surveillée jusqu'à la fin de Noël, lui ai-je rappelé.

- Je n'étais pas d'accord avec ça, c'est toi qui l’as décidé, m'a-t-elle craché à la figure. Je ne serais jamais d'accord avec quelque chose qui m'empêcherait de profiter des fêtes.

- Je n'ai pas eu le choix. Ta conception des fêtes consiste à entrer par effraction chez nos voisins. »

Elle a détourné la tête, visiblement agacée que je ne me sois pas rangé de son côté.

« Si tu ne me détaches pas, pourrais-tu au moins brancher ça ? » a-t-elle demandé en indiquant les guirlandes lumineuses que j'avais utilisées pour l'attacher. Quelques secondes plus tard, elle a ajouté : « … s'il te plaît.... »

« Si ça peut te faire plaisir, alors je me ferai une joie de les brancher pour toi, lui ai-je assuré en prenant une rallonge. Fais-le moi savoir si elles deviennent trop chaudes. »

J'ai attendu quelques minutes afin de m'assurer qu'elle allait bien, puis je suis allé dans la cuisine pour me servir un verre. En m'éloignant, je l'ai entendue se mettre à fredonner « Oh Christmas Tree ».

Je me suis versé un verre de whisky et l'ai avalé d'une traite. J'étais sur le point de m'en servir un autre quand j'ai entendu la sonnette de la porte d'entrée jouer la mélodie de « Carol of the Bells ». J'avais failli oublier que ma femme avait remplacé la vieille sonnerie, peu après qu'elle était devenue obnubilée par les ornements de fêtes.

J'ai ouvert la porte pour trouver deux hommes debout sur mon porche, tous deux couverts d'une fine pellicule de neige. L'un d'eux était un prêtre, l'autre, un homme grand et mince, entièrement vêtu de noir, serrant une sacoche en cuir contre lui.

Enfin, ils étaient là. J'avais décidé de les contacter après avoir vu sur internet un article parlant d'une femme dont le fils avait été possédé par un ange. J'avais déjà essayé tout le reste concernant ma femme, alors, pourquoi pas un exorcisme ? Je ne voyais pas d'autre explication qu'une possession, pour qu'elle commence à agir ainsi. Elle a toujours aimé Noël, mais pas de manière aussi obsessionnelle que cette dernière semaine. C'était comme si elle était possédée par le Père Noël en personne.

« M. Hudson ? » a demandé le grand homme en me tendant sa main gauche. « Je suis Theodore Alexander et voici le Père Cooke. »

En prononçant ces derniers mots, il a fait un signe de tête vers le prêtre qui se trouvait à côté de lui.

« Appelez-moi Ben, s'il vous plaît, ai-je dit en serrant successivement la main aux deux hommes. Entrez.

- Dois-je vous appeler Magister ? me suis-je enquis auprès de M. Alexander en fermant la porte. Je suis un peu confus sur le protocole. Je ne savais pas que des prêtres sataniques comme vous existaient avant de lire cet article.

- M. Alexander me va très bien, si ça vous met plus à l'aise, a-t-il répliqué en riant. Wow, vous ne plaisantiez pas... »

Il s'est avancé, contemplant toutes les décorations de Noël présentes dans la pièce. Chaque petit espace disponible semblait être rempli de toutes sortes de décors colorés et brillants, jusqu'à faire mal aux yeux.

« Est-ce que chaque pièce est décorée comme ça ?

- Oui… Même la salle de bain. Elle a aussi essayé de décorer plusieurs maisons voisines, ai-je ajouté, pensant que ça pourrait les aider à faire la lumière sur ce qui n’allait pas chez elle.

- Je vois que la plupart des décorations sont des personnages commerciaux. Il y a différentes versions du Père Noël, de Frosty, des rennes et des elfes, mais je ne vois aucun des apparats religieux habituels. Pas de crèche, de croix, ni d'anges, a relevé le Père Cooke en parcourant la pièce.

- … Et des sapins, a souligné M. Alexander. Il y a beaucoup de sapins de Noël.

- Est-ce que ça a une signification ? ai-je demandé.

- Potentiellement, a répondu ce dernier. Les entités avec lesquelles nous travaillons ont tendance à s'entourer de symboles religieux qui peuvent souvent être utilisés pour identifier leurs origines. »

J'ai accroché leurs manteaux dans l'entrée et les ai conduits dans la pièce où ma femme était attachée. Lorsqu'ils l'ont vue ligotée à une chaise, des lumières de guirlandes de Noël clignotant tout autour d'elle, ils se sont regardés l’un l’autre avant de se tourner vers moi.

« Elle m'a demandé d'allumer les lumières » me suis-je justifié en passant par la cuisine pour prendre le whisky et des verres. Quand j'ai reçu votre message, je n'ai pas eu beaucoup de temps pour me préparer et il y avait plein de guirlandes qui traînaient, alors… »

J'ai haussé les épaules. Le reste, ils pourraient le découvrir par eux-mêmes. Je suis retourné dans le salon, et ai déposé le tout sur la table basse. Puis, je me suis assis dans le fauteuil à côté du canapé et me suis servi un autre verre. J'ai offert den verser un à M. Alexander et au Père Cooke, mais ils ont décliné d'un geste.

« J'aime ces guirlandes, a-t-elle déclaré aux deux hommes assis sur le canapé face à elle. Elles aident à illuminer tous ces beaux agencements et me font me sentir festive.

- Elles sont très belles, Mme. Hudson, a acquiescé M. Alexander. Je dois vous demander, pourquoi avoir mis tous ces sapins ?

- Merci, a-t-elle souri poliment avant de répondre à la question. Je me suis dit que deux hommes religieux comme vous connaîtraient déjà la réponse à cette question. Après tout, c'est votre religion qui s'est approprié le sapin.

- Notre religion ? a demandé le Père Cooke avant de jeter un coup d'œil sur M. Alexander.

Le regard qu'ils se sont échangés indiquait qu'une pièce du puzzle leur avait peut-être été remise.

« Ne soyez jouez pas les ignorants, mon Père, vous savez bien que je parle du christianisme, a-t-elle répondu, un peu contrariée. En ce qui me concerne, vous êtes les deux faces d'une même pièce. Votre religion patchwork a été construite à partir des morceaux de celles que vous avez détruites. Cet arbre et sa place dans les maisons étaient des traditions bien avant que votre Dieu n'apparaisse. »

Assis en silence sur ma chaise, je buvais mon whisky tout en écoutant et en me demandant où allait mener cette conversation. Ce n'était évidemment pas ma femme, et ça commençait à m'effrayer. Dire que j’avais partagé mon lit avec la chose qu'elle était devenue... Ça m’a donné des frissons.

« Ben ? »

M. Alexander a levé la voix pour attirer mon attention, puisque je n'avais semble-t-il pas répondu à la question qu'il venait de me poser.

« Quoi ? » ai-je balbutié en émergeant de mes pensées embrouillées. L'alcool commençait à faire effet.

« Y a-t-il un endroit où nous pouvons parler en privé ? a-t-il répété.

- Euh… oui, pourquoi pas le garage ? » ai-je suggéré après avoir réfléchi un instant. Notre maison était petite, et les murs intérieurs ne bloquaient pas très bien le son.

« Apporte des glaçons quand tu reviens à l'intérieur, s’est exclamé ma femme alors que nous passions devant elle en allant au garage. Il devrait y en avoir une boîte dans le coffre. »

Une fois dans le garage en compagnie des deux hommes, je me suis appuyé contre le capot de la voiture, les bras croisés, et j'ai attendu que l'un d'eux parle.

« C'est beaucoup plus agréable pour les yeux, a commenté le Père Cooke en constatant que l’endroit était dépourvu de toute décoration.

- Je viens ici parfois, pour m'éloigner de tout ça, ai-je confessé en faisant un signe de tête vers la maison. C'est le seul endroit que j’ai pu l'empêcher de décorer.

- Je passerais beaucoup de temps ici moi aussi, étant donné les circonstances, a-t-il affirmé en souriant. »

Sur un ton compatissant, M. Alexander est intervenu :

«  Je sais que les décors de Noël sont la dernière chose dont vous voulez parler, mais je dois vous demander de quoi il s'agit, en particulier les cloches. Je n’avais pas réalisé jusqu’à présent à quel point grand nombre de vos ornements ont été rehaussés par des cloches. Ont-elles toujours constitué la majeure partie des décorations ? s’est renseigné M. Alexander.

- Pas que je me souvienne… Je veux dire, nous avons toujours eu quelques décorations avec des cloches, mais rien de comparable à ce que vous voyez là-dedans aujourd'hui.

- La sonnette, j'ai remarqué qu'elle jouait Carol of the Bells, depuis combien de temps avez-vous ça ? a demandé le Père Cooke.

- Elle l'a achetée il y a quelques jours, pourquoi ? Quel est le rapport entre les cloches et cette situation ?»

- Les cloches sont connues pour jouer un rôle important dans de nombreuses religions anciennes et elles sont peut-être justement le symbole religieux que nous avons négligé lorsque nous sommes entrés, a déclaré M. Alexander en posant sa main sur son menton alors qu'une pensée semblait lui venir à l'esprit. Quand vous avez appelé, vous avez mentionné que votre femme était professeure de musique, n'est-ce pas ?

- Oui… et elle est actuellement en arrêt, ai-je dit en agitant la main en l'air, pour des raisons évidentes.

- Votre femme a-t-elle été en contact avec des instruments étranges récemment ?

- Étranges ? Non… je ne pense pas.

- Étrange n'est peut-être pas le bon mot, cela pouvant tout aussi bien être un instrument simple mais ancien, a précisé le père Cooke. Autre question, a-t-elle récemment apporté de nouveaux instruments chez vous ?

- Non… » ai-je commencé avant de m'interrompre. Toute cette discussion sur les cloches avait ravivé ma mémoire. Elle en avait bien rapportés à la maison, il y a peu. Je ne les considérais pas vraiment comme des instruments de musique, mais techniquement, c'en était.

« En fait, le jour où elle a commencé à agir bizarrement, elle a apporté à la maison une petite boîte en bois avec trois cloches dedans… du genre de celles qui ont des poignées. » J'ai essayé de mimer ce dont je parlais. « Il y avait aussi un petit morceau de partition caché sur le côté. Je me souviens qu'elle me l'a montré. Elle avait acheté le tout dans une brocante... »

Pris d'une lubie soudaine, je me suis précipité dans la maison, ce qui a laissé les deux hommes avec des expressions incrédules sur leur visage. J'ai couru jusque dans le salon et ai attrapé la boîte que ma femme avait laissée sur la table dans le hall d'entrée. À mon retour, je l'ai tendue à deux mains à M. Alexander.

« C'est ça. »

Dans ma précipitation, j'avais accidentellement laissé la porte ouverte derrière moi, ce qui a poussé ma femme à me crier : « Et les glaçons ? »

Avec un soupir, je suis allé fermer le battant pendant que M. Alexander inspectait l'extérieur de la boîte. « Elle paraît avoir été sculptée à la main, et ces motifs, le long des parois, semblent être germaniques ou peut-être même scandinaves. Si elle est authentique, elle est très ancienne et très précieuse. Je suis surpris que quelqu'un l'ai cédée à une brocante. »

Il a soigneusement ouvert le couvercle pour révéler les trois cloches ornées en bronze qui se trouvaient à l'intérieur. Au lieu de retirer l'une d'entre elles pour l'examiner, il a saisi le morceau de parchemin, et a remis la boîte au Père Cooke.

A mesure que ses yeux parcouraient le document à l'aspect ancien, un sourire s'est dessiné sur le visage de M . Alexander, ce qui m'a permis de déduire qu'il avait trouvé la réponse qu'il cherchait. Après avoir terminé son examen, il a récupéré la boîte du Père Cooke, et lui a tendu le morceau de papier.

« Ce sont des cloches d'appel, a indiqué M. Alexander en montrant les instruments que contenait la petite boîte. Et ceci, a-t-il dit en pointant la partition, fonctionne comme une incantation. Votre femme a dû tenter d'utiliser ces cloches pour jouer la musique. C'est ce qui a permis à l'esprit du Solstice de la posséder.

- Le quoi ? ai-je demandé.

- Les vieux esprits de la nature, a expliqué le Père Cooke. Des milliers d'années avant que Dieu ne vienne sur Terre, les humains vénéraient diverses divinités de la nature. Les esprits du Solstice étaient les émissaires de beaucoup de ces anciens dieux.

- Mais notre Dieu est un Dieu jaloux, a complété M. Alexander. Quand Il est arrivé, Il a exigé la loyauté de tous, y compris de ces entités. La plupart d'entre elles étaient impuissantes contre Lui, et ont été forcées de se joindre à sa cause. Aujourd'hui, nous appelons certains de ces esprits des anges. En revanche, ceux qui ont lutté en s'opposant au Très-Haut ont rejoint les rangs de la horde de démons du Serpent, ou ont été repoussés dans les plus profondes et sombres crevasses existant entre le Ciel et l'Enfer, rarement visibles aux yeux des humains.

- Oookaaayyy… Mais quel est le rapport entre Noël et toutes ces foutues décorations ?

- Les esprits du Solstice ne sont normalement pas malveillants. En fait, beaucoup d'entre eux ont été appelés à aider en cas de besoin, à rendre grâce, ou simplement célébrer le changement des saisons, a clarifié le Père Cooke.

- Le problème avec cet esprit, a poursuivi M. Alexander, c'est qu'il n'a probablement pas vu le monde depuis des milliers d'années et qu'il est maintenant comme un enfant dans un magasin de bonbons. Il pense qu'il a été invoqué pour célébrer le Solstice d'hiver. C'est pourquoi il se concentre sur les symboles non religieux de Noël, et c'est aussi pourquoi il a essayé d'imposer ces choses à vos voisins.

- Laissez-moi vous arrêter là, l'ai-je interrompu avant qu'il n'ait pu continuer. En supposant que tout ce que vous venez de me dire est vrai… Pouvez-vous sauver ma femme ?

- Je n'ai jamais rencontré d'esprit du Solstice auparavant, mais je crois que nous pouvons la sauver, a déclaré M. Alexander.

- Mais, si ce n'est ni un ange ni un démon, lequel d'entre vous va pratiquer l'exorcisme ? leur ai-je demandé.

- Un exorcisme ne marchera pas sur votre femme. Les esprits du Solstice ne sont pas soumis aux mêmes lois que celles régissant la condition des anges et des démons, a réfuté le Père Cooke.

- Alors comment allez-vous la sauver ? »

M. Alexander s’est mis à sourire, provoquant une grimace du Père Cooke :

« Je déteste quand vous souriez comme ça.

- Si la légende est correcte, les esprits du Solstice sont essentiellement des brutes. Ils n'aiment pas qu'on leur dise quoi faire, ils veulent pouvoir imposer ce qu'ils veulent quand ils veulent et ils feront tout ce qui est en leur pouvoir pour s'assurer de l'obtenir. Mais si vous êtes face à un tyran, quelle est la meilleure façon de le faire partir ? »

Le sourire de M. Alexander s'est agrandi :

« Vous allez chercher un plus grand tyran.

- Quoi ? ai-je bafouillé en passant la main dans mes cheveux. J'ai peut-être trop bu, mais je ne vous suis pas.

- Ce qu'il dit, a enchaîné le Père Cooke, c'est qu'il veut effrayer l'esprit qui possède votre femme.

- Comment ça marche ? »

J'étais extrêmement sceptique.

« C'est un esprit, qu'est-ce qui pourrait l'effrayer ?

- Noël, c'est célébrer, répandre la joie autour de nous et pardonner les petites offenses de la vie. C'est ce que l'esprit du Solstice veut incarner, à sa manière. J'ai l'intention d'invoquer un esprit qui est à l'exact opposé de cette vision des choses, a affirmé M. Alexander.

- Je me doutais bien que c'était pour ça que vous souriiez, a souligné le Père Cooke en pointant du doigt son collègue. Si vous allez faire ce que je pense que vous allez faire, vous devez l'avertir des risques. N'oubliez pas ce qu'il s'est passé la dernière fois que vous avez invoqué quelque chose en dehors de notre domaine de compétence.

- C'était un manque de pot. Je ne m'attendais pas à ce que le garçon l'invite à entrer. »

Ce dont ils parlaient semblait être un vieux point de discorde entre eux deux.

« Je doute sérieusement que Mme Hudson fasse quelque chose comme ça.

- De quoi vous parlez ? »

Je commençais à être fatigué. Je ne savais pas combien de temps encore je pourrais supporter cette folie. M. Alexander a soupiré, et a poursuivi :

« Il n'y a qu'un seul esprit que je connaisse étant capable de renvoyer l'esprit du Solstice dans la grotte sombre d'où il est sorti… Un esprit qui incarne la peur, la mort et l'isolement. Un esprit appelé Samhain. »

J’ai fixé M. Alexander jusqu'à ce qu'il m'explique.

« Samhain est une sorte d'esprit de la moisson… Comme l'esprit du Solstice, il est libre des règles de la religion qui nous gouvernent. » En prononçant le dernier mot, il a désigné le Père Cooke d'un geste du menton, lequel a complété :

« Vous le connaîtriez probablement mieux en tant qu'esprit d'Halloween. »

M. Alexander a regardé le prêtre quelques instants, et a repris :

« Le Père Cooke s'inquiète que nous ne puissions pas le bannir avant qu'il n'essaie de combler le vide laissé dans le corps de votre femme lorsque l'esprit du Solstice s'enfuira.

- Ça semble fou. Ne pouvons-nous pas simplement négocier avec lui et le faire partir de lui-même ? Si c'est l'esprit de Noël, ne va-t-il pas s'en aller quand Noël sera passé ?

- Il pourrait. Ou peut-être pas. Imaginez que je vous donne les clés de votre voiture préférée et que je vous dise : "Rapportez-la quand vous voulez", combien de temps la conduiriez-vous avant de la rendre ? »

M. Alexander n'avait pas tort. De plus, je ne pensais pas pouvoir supporter un autre jour de cette folie.

« Nous ne savons pas combien de temps cette chose prévoit de rester. Nous pouvons essayer d'attendre, ou nous pouvons la forcer à partir ce soir. »

J'ai pris une profonde inspiration, puis j'ai expiré d'autant plus fort.

« D'accord, allons-y. Si j'étais à sa place, je voudrais que vous me l'enleviez le plus vite possible. »

J'ai prononcé ces mots avec une certaine forme d'incrédulité. Après tout, je n'arrivais pas à croire que tout ça se produisait réellement.

« Quelle est la prochaine étape ? Je dois signer une sorte de contrat ? »

Je me souvenais en effet avoir lu que la femme dont ils avaient sauvé le fils avait dû signer un document, pour préparer le rituel.

« Aucun contrat n'est nécessaire. » Visiblement, la question avait amusé M. Alexander.

« Ce que nous allons faire n'est sanctionné par aucune de nos Eglises, donc aucun paiement n'est requis, mais je vais prendre ça avec moi, a-t-il dit en brandissant la boîte de cloches. Vous pouvez considérer ça comme un paiement, si vous le souhaitez.

- Ça me va, lui ai-je répondu. Quand allons-nous commencer ?

- Nous devons d'abord nous assurer que l'esprit de Samhain se sentira le bienvenu lorsqu'il sera invoqué. Ça permettra de s'assurer qu'il restera attaché à la maison suffisamment longtemps pour qu'il prenne conscience de la présence de l'esprit du Solstice.

- Comment faire ?

- Nous devons d'abord débarrasser la maison de toutes les décorations de Noël, a expliqué M. Alexander. Ensuite, nous devrons la redécorer avec celles-ci », a-t-il indiqué en montrant les grandes boîtes étiquetées HALLOWEEN empilées dans le coin du garage.

« … Et juste au cas où, a ajouté M. Alexander en se tournant vers le Père Cooke, indiquant que ce qu'il allait dire était à son intention, nous devrions sceller tous les couteaux… et les fourchettes, aussi.

- Vous n'oubliez pas quelque chose ? »

Le Père Cooke le regardait avec les sourcils levés, visiblement troublé par ladite omission. M. Alexander a semblé légèrement ennuyé, puis a répondu :

« J'allais y venir… Je voulais juste attendre que tout soit prêt ».

« De quoi parle-t-il ? ai-je demandé.

- Invoquer l'esprit de Samhain nécessite un certain type d'investissement, a éclairci M. Alexander. Il faut un peu plus que de la motivation, en plus de quelques phrases anciennes, pour le faire apparaître.

- Quel type d'investissement ? »

J'avais peur de poser la question, mais je l'avais fait quand même.

« Est-ce que c'était de la nourriture pour chat dans la gamelle que j'ai vue sur le sol de la cuisine ? »


Ce texte a initialement été réalisé par K.G. Lewis sur Creepypasta.com, et constitue sa propriété. Toute réutilisation, à des fins commerciales ou non, est proscrite sans son accord. Vous pouvez tenter de le contacter via le lien de sa création. L'équipe du Nécronomorial remercie également Miss_Cobra qui a assuré sa traduction de l'anglais vers le français à partir de l'originale, AngeNoire, Kitsune, et Noname qui ont participé au processus d'analyse et de sélection conformément à la ligne éditoriale, et Litanie et Gordjack qui se sont chargés de la correction et la mise en forme.

Les Appalaches (partie 1)

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Temps approximatif de lecture : 11 minutes


J'ai entendu cette histoire dans un camp de vacances. Elle m’a été racontée par une jeune fille qui vivait dans une petite ville tranquille et qui a juré sur tout ce qu’elle avait de plus cher que c'était vrai... Je suis enclin à la croire.

~~~

Pour Timmy Welsh, la vie était dure et cruelle. Il habitait dans une bourgade rurale au pied des Appalaches. Sa maison était une ruine faite de briques croulantes, de volets blancs pourris et de fenêtres brisées. Elle démontrait la qualité de son enfance. Ses parents eux, n'étaient pas bien différents de ce qu'offrait à voir leur demeure.

Abusifs et constamment en colère, les Welsh menaient une vie de constante déception. Le père avait un tempérament très vif, et la mère était connue pour être une misérable garce qui se plaignait constamment à son fils de sa santé déclinante et de sa jeunesse malheureuse. Des coups de ceinture, des brûlures de cigarettes, des menaces de le déshériter et pire encore empoisonnaient le quotidien de Timmy. Mais malgré tout, cet enfant gardait toujours sa bienveillance.

Considéré comme un accident, il ne connaissait pas d'autre vie que celle du foyer brisé dans lequel il vivait. Il travaillait constamment à cause des lacunes de ses parents, apprenant à réparer des choses dans la maison, à faire les courses, à couper du bois pour le chauffage et à s'assurer qu’ils ne sombrent pas dans la misère. C'est ainsi que Timmy avait appris l'autosuffisance et l'indépendance, à un âge extrêmement précoce.

Il vivait à la périphérie d'une ville qui ne comptait pas plus de trois cents habitants. Personne n'aidait le garçon et pourtant, il ne s’en plaignait jamais. Au contraire, il était fier de son travail, faisait abstraction des coups qu'il recevait et pensait que sous la brutalité de ses parents, il existait une forme d'amour.

Au fur et à mesure que les mois s'écoulaient, les ressources se faisaient aussi rares que la patience des parents Welsh. Pour le jeune Timmy de onze ans, cela signifiait que son travail devenait toujours plus ardu. Il accomplissait ses tâches du matin au soir, souvent dans des températures glaciales, vêtu de fripes. Mais alors que le froid arrivait, il trouva un moyen d'égayer ses journées.

Fort de son expérience dans la coupe du bois et dans les tâches de menuiserie courantes à la maison, Timmy s'était découvert un amour pour le travail du bois et la fabrication de choses en tout genre. De belles choses. Tout au long de la fin de l'été et de l'automne de cette année-là, il avait ramassé des morceaux de bois. Peu à peu, sa réserve s’était agrandie, et quand l'hiver vint, elle fut suffisante pour lui permettre de concrétiser son projet.

Le moment venu, il transporta avec un soin infini son trésor dans le sous-sol de la maison, où se trouvait un vieux poêle à bois. Ses parents ne s'y étaient jamais aventurés, par paresse ou simplement parce qu'ils étaient trop ivres, défoncés ou occupés à se disputer. Timmy était en sécurité là-bas.

Il cacha sa réserve de bois derrière une machine à laver rouillée, qu'il utiliserait comme prétexte afin de gagner du temps pour travailler sur son projet. Avec cette occupation, les jours d'hiver de Timmy devirent un peu plus supportables. Il souffrait toujours pour ses parents et risquait des engelures à chaque journée passée dans les étendues enneigées de sa petite ville, mais son petit projet restait d'actualité. Pour lui, c'était une petite étincelle de joie dans un monde morose.

Alors que le calendrier de novembre laissait place aux affres de décembre, le projet de Timmy se concrétisa, en une magnifique chaise à bascule qui prenait forme peu à peu. Il y avait mis tout son amour, l'avait poncée à la perfection, fait les mesures avec précision, percé des ouvertures pour les articulations. Elle était méticuleusement équilibrée, faisant sa fierté et sa joie.

Lorsque le mois de décembre arriva en hurlant sur la maisonnée des Welsh, Timmy avait enfin terminé. A partir de ce moment, il passa une grande partie de son temps, consacré d'ordinaire au travail, en se balançant sur sa création.

D'avaaaaaaaant en arrière... D'avaaaaaaaant en arrière...

Il se balançait souvent jusqu'à ce que sa mère et son père le réclament d'en haut avec leurs voix rauques. La paix de Timmy volait en éclats à chaque fois, mais il ne se plaignait pas. Il pourrait toujours revenir plus tard.

Parfois c'était une question d'heures, d'autres fois, c’était des jours qui passaient avant que Timmy ne pût revenir, mais il le faisait toujours. Et ses parents n'étaient jamais au courant.

D'avaaaaaaaant en arrière... D'avaaaaaaaant en arrière...

Décembre s’écoula lentement pour les Welsh, amenant avec lui à un néant blanc, froid et silencieux. À l'approche de la fin du mois, un jour ou deux après Noël, le temps commença à se dégrader. Un épais blizzard, que les informations de l'ancienne radio de la famille disaient être une tempête, avait fait rage dans le sud-est des États-Unis. Les régions montagneuses en avaient particulièrement souffert, l'isolement et les hautes altitudes aggravant les conditions de vie de nombreux habitants des Appalaches.

Pour les parents du garçon, cela signifiait de nouveaux maux de tête et des cris supplémentaires sur l'enfant. Pour Timmy, cette tempête menaçait à la fois sa santé mentale et sa vie. Quand elle arriva inéluctablement, une grande quantité de neige tomba sur la ville comme une grande bête blanche, étouffant les habitants dans une coquille immaculée plus épaisse et plus froide que tout ce qu'ils avaient jamais connu.

Timmy pouvait à peine s'aventurer à cent mètres de l'arbre où il récupérait le bois de chauffage pour sa famille. Ses pieds se transformaient en blocs de glace et sa respiration devenait difficile alors qu'il faisait de son mieux pour répondre aux demandes criardes de son père. Malgré tous ses efforts, cela ne semblait jamais être suffisant.

Il trouvait à peine le temps d'accomplir une tâche avant qu'une autre lui soit imposée. Et l'échec signifiait de cinglants coups de ceinture ou de cruelles menaces impliquant de le jeter définitivement dans le froid. Timmy prenait tout cela très au sérieux, et faisait de son mieux. Mais il avait toujours sa chaise à bascule.

En deux jours, le blizzard avait déversé un mètre de neige sur la ville. Au bout de quatre jours, Timmy commençait à craindre qu'ils ne fussent emmurés, tant le niveau avait monté. Il eut même du mal à ouvrir la porte de derrière, ayant peur qu'une avalanche ne s'abatte sur lui. Mais ses parents, ignorant tout du monde qui les entourait, lui demandaient de continuer sans s'en soucier.

Le cinquième jour, Timmy se retrouva chargé de récupérer du bois pour le chauffage. En rentrant, il fut blessé d'une entaille à la joue, car son père, insatisfait du temps qu'il avait mis, le frappa au visage avec la boucle de sa ceinture. Cela fit mal au garçonnet, mais il avait appris à ne pas se défendre.

Il rangea la première fournée de bois, et s'assit silencieusement dans sa chaise à bascule, à côté du poêle, juste le temps de se reposer. D'avaaaaaaaant en arrière... D'avaaaaaaaant en arrière...

Puis, ravalant sa douleur, sous les cris de ses parents qui s'insultaient, Timmy tenta de s'emmitoufler du mieux qu'il pouvait et remonta patauger dans l'étendue enneigée qu'il y avait tout autour de leur maisonnette. Sentant la neige s'infiltrer au travers de ses vêtements au bout de quelques secondes seulement, il la dégagea du mieux qu'il put, et continua d'avancer. A mesure qu'il progressait, il voyait se dessiner les vagues contours des arbres et des montagnes qui se trouvaient au-delà... Mais pas l'ombre d'un morceau de bois adéquat pour le chauffage.

Pendant des heures et des heures, Timmy en chercha. Il pensa tout d'abord que la neige avait enseveli la réserve qu'il avait constituée à l'extérieur, ou qu'elle avait peut-être été volée, mais il était bien plus probable qu'ils étaient tout simplement à court. Très vite, le blizzard effaça toute notion du temps pour Timmy. Bien qu'il se souvînt encore du moment où le jour s'était transformé en nuit, ses nombreuses tâches se mélangeaient entre elles, et il se surprenait par instants à se demander ce qu'il faisait là, dans cette étendue gelée.

Malgré tout, le jeune garçon chercha. Il regarda longtemps et difficilement, allant jusqu'à racler la glace des arbres voisins, même s'ils en étaient totalement recouverts. Soupirant, Timmy se retourna enfin vers sa maison, lassé... et il se figea.

De la fumée s'élevait de la cheminée. Le jeune garçon sentit une peur sans nom s'insinuer dans ses tripes. Pendant un bref instant, il pensa que son père avait peut-être acheté plus de bois, mais il savait qu'ils avaient autre chose. Timmy fit une embardée vers la maison.

Cela lui prit beaucoup plus de temps que ce qu'il avait imaginé, mais il finit par réussir à patauger dans la neige jusqu'à la porte arrière. Il courut jusqu'à la cave, ignorant le cri de sa mère sur son passage, et s'arrêta en dérapant devant le poêle.

Son père se retourna pour lui sourire, montrant des dents pourries et une barbe sale alors qu'il brisait une autre des lattes de la chaise à bascule sur son genou.

« Tu nous as caché quelque chose, hein ? Espèce d'égoïste, sale petit trouduc. Tu pensais nous trahir, et faire de nous des exclaves pour subvenir à tes besoins ? »

Il jeta le bois brisé dans le poêle, pendant que Timmy regardait fixement.

« Tu verras où ça te mènera. »

Le père fit glisser sa ceinture en disant à Timmy de se pencher. Le garçon lui obéit. Il regardait les flammes crépitantes tandis que la ceinture de l'homme fouettait ses jambes, son dos et ses fesses. Le garçon ne broncha presque pas, même lorsque la lanière lui coupa la peau.

Quand le père eut fini, il piétina les restes de la chaise à bascule et prit le menton de son fils dans l'une de ses mains grasses.

« Souviens-toi, espèce de petit bâtard, que sans la grâce de ta mère et moi, ton cul serait déjà dehors dans la neige, bon à se faire baiser par le Père Hiver. Souviens-toi de ça à partir de maintenant.

– Je m’en souviendrai, chuchota Timmy, je m’en souviendrai.

– Bien, dit le père en laissant son fils tomber sur le sol, nettoie toute cette merde. »

Timmy savait qu'il ne devait pas répondre. Il prit un balai et commença à ramasser le reste des morceaux pendant que son père montait à l'étage, maugréant dans sa barbe, maudissant sans doute sa mère quant à l'incompétence de leur fils.

Laissé seul, Timmy commença à ressentir du stress, désespéré par la situation qui s'installait. Comment pourrait-il passer une autre journée sans sa chaise à bascule ? Alors qu'il était en train de nettoyer, ses yeux se mirent à passer sur les outils avec lesquels il avait travaillé si durement. Une hachette, une perceuse, quelques marteaux, du grillage... De plus en plus de choses ressortaient du lot. Des choses qui l'avaient aidé à construire ce qui jusqu'à lors lui permettait de s'évader de ce monde minable.

Alors que Timmy finissait de nettoyer les derniers bouts de la chaise à bascule, il prit le grillage et la perceuse dans ses mains. Peut-être pourrait-il créer un autre moyen d'évasion ?

La nuit vint rapidement, et les conditions météorologiques qui allaient avec. Timmy se sentit reconnaissant lorsque ses parents partirent s'endormir plus tôt que d’habitude, lui donnant ainsi suffisamment de temps pour lui. Une fois qu'il fut certain que ses parents ronflaient vraiment, il rassembla ses outils et se mit au travail.

Vers trois heures du matin, son père entendit un bruit étrange qui le réveilla. Une sorte de grincement métallique mélangé à un bourdonnement grave. Lorsqu'il essaya de se frotter les yeux, il se rendit compte qu'il ne pouvait pas bouger. Ses bras étaient coincés sur les côtés, attachés par quelque chose de pointu et tranchant.

Ce doux bourdonnement imprégna de nouveau l'atmosphère, remplissant d'animosité cette chambre minable. Le père cligna des yeux en se crispant contre ses liens, jurant quand il sentait ce qui lui coupait les bras. Alors que ses yeux s'adaptaient à l'obscurité, il commençait à distinguer la silhouette de Timmy se tenant au pied du lit.

« Timmy ? Qu'est-ce que tu fous, fiston ? T'as envie d'une autre raclée ? » Le père cracha et jura, réveillant sa femme au passage.

La mère cligna rapidement des yeux alors qu'elle se réveillait. Ses cheveux blonds s’ébouriffant dans tous les sens, alors qu'elle regardait autour d'elle.

« Timmy, mon chéri, dit-elle dans un murmure rauque, ne force pas ton père à te fouetter encore une fois. »

Timmy alluma les lumières. Il semblait pâle, éclairé ainsi par la lampe, la perceuse dans une main et le rouleau de grillage dans l'autre. Le père continuait à jurer, et la mère de tenter de raisonner leur fils, alors que ce dernier avançait sur le côté du lit pour rejoindre sa génitrice.

« Je pense que vous n'avez plus besoin de vous inquiéter pour moi, » déclara-t-il d'un ton placide.

Sa mère le regarda, montrant une rangée de dents brunes et noires en lui souriant.

« Oh, chéri, dit-elle d'une voix douce et maladive, je m'inquiéterai toujours pour toi. Nous subvenons à tes besoins. Nous t'aimons. »

De l'autre côté du lit, le père continuait de maudire son fils et essayait de se libérer, mais à chaque fois, le grillage s'enfonçait un peu plus dans ses bras, créant des lacérations superficielles sur son corps.

« Petit baiseur de porc ! Laisse-moi sortir maintenant ou je jure à la nouvelle lune que je t'arracherai la peau avec ma ceinture !

– Écoute ton père, répondit sa mère, sois un bon garçon. Un garçon obéissant. »

Timmy secoua la tête et souleva la perceuse.

« Au revoir, mère. »

Il plongea la perceuse dans les yeux de la femme blonde, remplissant la pièce de cris et du bruit strident de l'outil.

La mère tenta de résister en s’appuyant sur le grillage alors que sa vision devenait rouge, et que la perceuse rentrait plus profondément dans son crâne. Timmy plongea calmement l'outil jusqu'à arriver au bout de la mèche, ignorant le sang et les hurlements de son père qui lui crachait mille insultes. Au milieu du blizzard, il n'y avait personne d'autre qu'eux.

Le bruit de la perceuse continua de remplir la pièce. Bzzzzzzzzt. Bzzzzzzzt. Au bout d'une minute, la mère arrêta de bouger. Elle n'était plus qu'un corps taché de sang allongé sur le lit, fixant le plafond de ses orbites ruinées.

Timmy fit le tour du lit pour rejoindre l'autre côté. Son père le regardait fixement, l'écume à la bouche, tapant assez fort contre le grillage pour former des filets de sang de chaque côté de ses poignets.

« Petit bâtard… fit-il en s'étouffant.

– C’est approprié, répondit Timmy en plongeant la perceuse dans l'œil de son père, étant donné que tu n'as jamais été là. »

Le père s'affaissa tout comme la mère, sa vision se remplissant de spirales de lumières noires et rouges, avant que l'obscurité ne le submerge, quand que la perceuse atteint son cerveau. Bzzzzzzzt. Bzzzzzzzzt.

Enfin, le corps du géniteur de Timmy se détendit.

Le garçon se recula et essuya le sang sur son visage. Il était enfin libre.

Vu les conditions météorologiques et l'isolement de la maison de la famille Welsh, personne ne vint avant quatre jours. A l'issue de ceux-ci, un conducteur de chasse-neige chargé de déblayer les routes, faisant sa ronde dans la région, passa dans la zone. Il avait reçu l'ordre de frapper à chaque porte et d'offrir son aide à quiconque en avait besoin.

Arrivant devant la demeure des Welsh, le conducteur alla frapper à la porte en fredonnant une chanson. Mais il eut beau attendre plusieurs minutes, personne ne lui répondit. Il poussa donc la porte, constatant qu'elle était ouverte, et entra dans la maison. Il fut immédiatement submergé par une odeur de viande pourrie.

« Il y a quelqu'un ? » a-t-il grogné.

Pas de réponse. Bien sûr. Il soupira, enfouit son nez sous sa chemise et s'avança davantage.

L'odeur ne fit que s'intensifier à mesure qu'il s'enfonçait dans la maison. Ses pas résonnaient à travers les lieux, et alors qu'il s'aventurait dans un couloir pour rejoindre la porte qu'il y avait au bout, le fumet se fit plus intense que jamais. Intrigué, il entrouvrit la porte et se figea pendant un instant. Puis, il sortit de la maison.

Lorsqu'il atteignit son chasse-neige, il s'arrêta pour vomir avant de s'enfermer dans sa cabine. Il appela les services d'urgence avec sa radio en scrutant nerveusement les environs, les yeux écarquillés. Se faisant, il jura apercevoir une silhouette à quelques centaines de mètres, vers les arbres. Mais dès qu'il lui accorda un second regard, elle avait disparu.

Ce qu'il avait vu en entrant dans cette chambre resterait à jamais gravé dans sa tête. Un couple, aux corps complètement déchiquetés, avec du grillage de basse-cour enfoncé dans la peau, creusant des sillons à travers leurs cadavres en lambeaux. Leurs yeux n'étaient plus que des cratères brunâtres, leurs bouches étaient grandes ouvertes, comme si elles criaient encore et pour une raison quelconque, il y avait à côté du lit une chaise à bascule... faite d'os et de muscles.

Il n'avait pas couru à cause des corps, bien que ceux-ci fussent immondes. Il avait beaucoup chassé dans la région. Les cadavres ne l'avaient pas effrayé.

Non, c'était cette chaise à bascule. Cette satanée chose qui était en mouvement.

D’avaaaaaaaant en arrière… D’avaaaaaaaant en arrière…

~~~

La jeune fille du camp nous a ensuite raconté que la police avait bien sûr mené une enquête. Un double homicide et la disparition d'un enfant dans un minuscule quartier résidentiel isolé ne pouvaient pas être pris à la légère. Cependant, l'enquête s'était avérée infructueuse, à cause de la stupéfiante superficie des Appalaches.

"L'incident" était lentement tombé dans l'obscurité. C'était un récit qu'il fallait raconter à la lueur d'un feu de camp, comme cette fille l'avait fait avec nous. De temps en temps, il est rapporté qu'un jeune garçon errant sur les sentiers des Appalaches est aperçu, armé d'une perceuse. Pire encore, on raconte que des randonneurs seraient tombés sur une chaise à bascule dans une clairière. Comme toujours, elle se balançait d’avaaaaaaaant en arrière… D’avaaaaaaaant en arrière…

Ce texte a initialement été réalisé par Hdalby33 sur Creepypasta.com, et constitue sa propriété. Toute réutilisation, à des fins commerciales ou non, est proscrite sans son accord. Vous pouvez tenter de le contacter via le lien de sa création. L'équipe du Nécronomorial remercie également Ramiso qui a assuré sa traduction de l'anglais vers le français à partir de l'originale, Rostone Hermann, Adiboy et Kitsune, qui ont participé au processus d'analyse et de sélection conformément à la ligne éditoriale, et Kintefleush et Noname qui se sont chargés de la correction et la mise en forme.

Le grand homme de Briarbell




Temps approximatif de lecture : 5 minutes


Nous aimions tous M. Winscot. Il ne se mettait pas en colère quand nous utilisions la piste de luge de sa propriété et il distribuait toujours les meilleurs bonbons d'Halloween du quartier. Alors lorsque nous avons appris qu'il avait été attrapé par le Grand Homme, ça a fait un choc pour tout le monde.

Vous ne devez pas le connaître, alors laissez-moi vous parler de lui. Le Grand Homme est une légende connue dans ma ville depuis des décennies. Ceux qui prétendent l'avoir vu disent qu'il mesure plus de deux mètres de haut et qu'il est mince et pâle avec un sourire extrêmement aimable. Mon père m'a dit que c’est un collectionneur, qu'il aime les "choses". Il dit que ce qu’il préfère, ce sont les gens tristes, les immeubles vides et les rêves. Je dois admettre qu'il m'a volé mes songes plus d'une fois.

Un dimanche, M. Winscot n’est pas venu à l’église, mais personne n'a trouvé ça bizarre. Puis quand le lundi est arrivé et qu'il n'était pas au travail avec mon père, les gens ont commencé à parler entre eux. Mes parents ont trouvé ça étrange, mais pas particulièrement inquiétant. Mais ensuite, les rumeurs disant que le Grand Homme l'avait attrapé ont commencé à courir les rues. Un enfant de ma classe a même dit qu'il avait vu celui-ci dans la maison de M. Winscot à travers une fenêtre. J'ai répété à mes parents les paroles de Jake, mais ils ont juste ris.

Tyler et moi passions à vélo devant chez M. Winscot tous les jours après l'école pour nous rendre chez notre ami Rory. Nous ne nous sommes jamais arrêtés devant chez lui pour voir le Grand Homme à travers les vitres comme Jake l'avait fait. Nous n'avons même jamais ralenti en approchant de la demeure.

Mais un jour, nous sommes restés jouer trop tard chez Rory. Et comme nous ne voulions pas rentrer à vélo dans le noir, nous avons appelé nos parents et demandé à rester dormir chez lui. Tyler a eu l'autorisation pour rester, pas moi.

J'ai essayé de ne pas regarder vers la maison de M. Winscot lorsque je suis repassé devant. J'ai failli y arriver, mais ma curiosité m'a poussé à jeter un coup d'œil en regardant derrière moi. Les lumières étaient toutes allumées et mes yeux ont immédiatement été attirés par le visage près de la fenêtre. J'ai vu le Grand Homme, il me regardait. Je me suis étouffé en paniquant et mon pied a manqué la pédale alors que j'essayais de gagner en vitesse. J'ai perdu l’équilibre l’espace d’une seconde, mes yeux ne pouvaient quitter le visage, puis j’ai pédalé aussi vite que possible pour rentrer chez moi.

Le lendemain matin à l'école, j'ai parlé du Grand Homme à Rory et Tyler. Ils ne m'ont pas cru, et bien sûr, ils ne croyaient pas Jake non plus. Je savais que je devais leur montrer, sinon ils auraient pensé que j'étais un menteur.

Nous avons attendu le soir et nous sommes ensuite allés à vélo en direction du cul-de-sac de M. Winscot. Le Grand Homme était là, comme je l'avais dit, et nous observait depuis la fenêtre au-dessus de la porte d'entrée. Cette dernière était si grande que j'en ai conclu qu’il devait faire au moins trois mètres de haut pour pouvoir regarder par la lucarne. Il souriait, mais son expression trahissait un certain mécontentement. Soudainement, Tyler est tombé de son vélo.

« Putain de merde ! Courez ! » Et nous avons couru.

Dès que nous sommes sortis des limites du terrain, nous avons tous commencé à parler dans une panique totale.

« J'arrive pas à croire qu'on ait vu le Grand Homme !

– Vous avez vu sa tête ? !

– Il faut prévenir la police ! »

Nous y sommes retournés le lendemain matin avec d'autres amis, mais le Grand Homme n'était plus là. Alors nous avons fait la même chose le lendemain, mais une fois de plus, nous n'avons vu personne derrière cette fenêtre. Nous avons commencé à nous demander s’il ne sortait pas que le soir. Et quelques nuits plus tard, alors que nous étions assis dans la cave de Rory en attendant qu'une pizza arrive, nous avons décidé de sortir en douce pour voir si notre théorie était vraie.

Nous avons tranquillement fait rouler nos vélos dans l'allée afin de gagner la rue et sommes partis rejoindre la maison de M. Winscot, déchirés entre l'espoir que le Grand Homme soit là et priant pour qu'il n'y soit pas.

Nous l'avons vu dès que nous nous sommes approchés. Il était toujours là, après tout. Et cette fois, il fronçait carrément les sourcils.

« Il est furieux, m'a soufflé Rory, il veut que nous restions éloignés.

– Je ne comprends pas pourquoi il ne sort que la nuit, a répondu Tyler pendant qu'il prenait une photo.

– Ne fais pas ça ! ai-je chuchoté, arrête de prendre des photos, tu vas l'énerver encore plus.

– Peut-être qu'il nous regarde la journée aussi, a dit Rory en haussant les épaules, peut-être qu'on ne peut le voir que la nuit parce que c'est là que les lumières du porche s'allument et brillent contre la fenêtre. »

C'était une pensée effrayante. Mais nous avons décidé de tester la théorie de Rory le samedi suivant, enhardis par l'hypothèse que le Grand Homme ne pouvait que nous regarder et ne jamais sortir.

Dès que le soleil s'est levé ce matin-là, nous sommes allés chez M. Winscot avec nos vélos. Nous devions nous rapprocher jusqu'à l’entrée de son allée, mais Tyler a juré avoir vu le Grand Homme toujours debout à la fenêtre.

J'ai placé mes mains en forme de jumelles en regardant vers la fenêtre et j'ai plissé les yeux pendant quelques minutes avant que Tyler ne dise soudainement « Partons ! » et saute sur son vélo avant de s’en aller en pédalant. Nous l'avons rattrapé quelques rues plus loin.

« Mais qu'est-ce qui t’a pris ? me suis-je écrié.

– Le Grand Homme... il était là, mais il avait l'air différent cette fois.

– Comment ça ? a demandé Rory.

– Je ne sais pas, il avait l'air en colère ou… quelque chose clochait chez lui, en quelque sorte. »

Il nous a fallu des jours pour convaincre Tyler de retourner voir la maison de M. Winscot et même après avoir accepté, il a insisté pour emmener son grand frère Matt avec nous. Matt n'était pas du tout impressionné par nos histoires. Il ne nous croyait même pas, mais il est quand même venu pour faire plaisir à Tyler.

Dès que nous nous sommes suffisamment approchés pour voir le Grand Homme par la lucarne, Matt est descendu de son vélo. Il l’a regardé fixement en plissant les yeux pendant un moment. Enfin, il s'est approché, plus près que nous n'avions jamais osé le faire. Nous l'avons suivi nerveusement en restant bien derrière lui.

Matt a remonté l'allée, puis a descendu le chemin de pierre jusqu'au porche. Nous n'avons pas osé le suivre aussi loin. Puis, Matt a monté les escaliers pour arriver jusqu’à la porte.

« Putain de merde ! » avons-nous entendu, suivi de toujours plus de jurons. Matt est soudainement parti en trombe de la maison pour dévaler le chemin, l'allée, et nous retrouver dans la rue où nous attendions.

« Que se passe-t-il ? lui a demandé Tyler.

– Il n'y a pas de Grand Homme ! a-t-il dit, à bout de souffle, il faut appeler les flics. Tout de suite. »

Et il avait raison, ce n'était pas le Grand Homme. Nous sommes restés assez longtemps pour voir la police défoncer la porte et découvrir le corps en décomposition de M. Winscot accroché au plafond où il s'était pendu. Il s'était décomposé comme s'il avait fondu depuis chaque jour où nous l'avions regardé depuis la route. Le pauvre bougre n'avait écrit aucune note et n'avait pas fait d'adieux, ne laissant derrière lui que le triste souvenir d'un homme d'âge moyen, divorcé, souffrant d'une profonde dépression bien cachée.

Il a fallu des semaines avant que les habitants de la ville ne se désintéressent de ce tragique suicide et des mois avant que les autres enfants ne cessent de nous demander de décrire le cadavre dans les moindres détails. Finalement, même Tyler et Rory ont cessé d'en parler. Tout le monde était passé à autre chose. Tout le monde, sauf moi.

Vous voyez, il y a un détail qui m'a toujours dérangé, une chose que je n'ai jamais dite à Tyler et Rory. Il s’agit de la première fois que j'ai vu "le Grand Homme", une fois où j'étais seul. Le fait est que la veille de sa disparition, j'étais passé devant chez M. Winscot. On pouvait le voir assis, seul dans sa cuisine en train de dîner. Mais il y avait aussi autre chose. À la fenêtre du deuxième étage, cet homme incroyablement grand et pâle qui me regardait fixement.

Il avait poliment affiché un large sourire.

Ce texte a initialement été réalisé par Rebecca Klingel sur Creepypasta.com, et constitue sa propriété. Toute réutilisation, à des fins commerciales ou non, est proscrite sans son accord. Vous pouvez tenter de le contacter via le lien de sa création. L'équipe du Nécronomorial remercie également Miss Cobra qui a assuré sa traduction de l'anglais vers le français à partir de l'originale, Sawsad, Daniel Torrance et Adiboy qui ont participé au processus d'analyse et de sélection conformément à la ligne éditoriale, et Kintefleush et Noname qui se sont chargés de la correction et la mise en forme.

Le père Cooke, chapitre 3 : Je voudrais tenir ta main


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Là, le Magister Alexander s'est moqué de moi : 

« Ça ne cessera jamais de m’amuser. » 

Il a ramassé les pages trouvées sur Internet que j'avais imprimées et a commencé à les parcourir en secouant la tête. 

« Si j'avais un dollar pour chaque sort d'invocation qui tourne au désastre, je pourrais prendre ma retraite immédiatement.

– Ce n'est pas drôle ! lui ai-je crié, vous devez m'aider !

– Je ne peux pas vous aider, et même si je le pouvais, je ne le ferais probablement pas. C'est au Père Cooke de décider s'il veut vous aider ou non. » 

Il a utilisé les feuilles pour désigner le prêtre assis sur le tabouret juste en face de moi. 

« Par contre, je peux vous donner un conseil. La prochaine fois que vous voudrez tenter d'invoquer un lutin, ne cherchez pas le rituel sur internet. » 

Il a jeté les pages sur la table devant moi.

« J'ai compris la leçon... Maintenant vous allez m'aider ou non ? C'est vraiment douloureux. » 

Je pleurnichais devant le Père Cooke en pointant du doigt de ma main droite mon bras gauche qui était tenu par deux grands étaux en métal. L'un d'eux tenait mon poignet tandis que l'autre était serré juste en-dessous de mon coude. C'était la seule solution que j'avais trouvée pour éviter que ma main ne cause plus de problèmes. C'est pour cela que nous étions réunis autour d'un établi dans l'atelier d'usinage de mon père.

Ma main gauche a répondu à mes supplications en me tendant le majeur.

« Je suis d’accord avec le gaucher, a souri le Magister Alexander.

– Je peux vous aider, a affirmé le Père Cooke, mais quelle garantie avons-nous que vous ne ferez plus jamais une chose aussi stupide ? Vous pourriez ne pas avoir autant de chance la prochaine fois. 

– Faites-moi confiance, ai-je dit en essayant d'être aussi convaincant que possible malgré les circonstances, j'ai compris la leçon. S'il vous plaît, enlevez-le de mon bras. »

Le Père Cooke m'a regardé pendant plusieurs secondes avant de prendre une décision : 

« Puisque nous sommes déjà là, autant vous aider, a-t-il soupiré avant d’ouvrir la grande sacoche en cuir posée sur la table devant lui, j'espère que vous avez suffisamment souffert pour réellement comprendre votre leçon.

– Je doute qu'il ait souffert autant que le pauvre chien du voisin, a souligné le Magister Alexander.

– Ce n'était pas de ma faute ! » 

Le Magister agissait comme si j'avais vraiment tué ce chien.

« C'était la main ! Je me suis juste penché pour le caresser comme je l'ai toujours fait et… » 

Penser à ce qui était arrivé au chien m'a donné mal au ventre. J'ai baissé la tête de honte et, en jetant un coup d'œil vers le bas, j'ai remarqué le sang et les marques des viscères qui tachaient encore mon pantalon.

« Vous l'avez invoqué, donc vous êtes responsable. » 

Le Magister a replié ses bras contre sa poitrine et m’a regardé, le visage plein de mépris. En entendant son commentaire, ma main gauche a levé le pouce.

« Si vous n'aidez pas, taisez-vous. » 

Le Père Cooke réprimandait son partenaire tout en retirant trois objets de sa sacoche : une fiole remplie d'un liquide clair, une petite bible et une simple croix en bois.

Une fois les objets disposés sur la table, les doigts de ma main gauche ont commencé à gesticuler frénétiquement. J'ai à ce moment deviné qu'il s'agissait d’une sorte de langage des signes.

« Le gaucher a raison, a déclaré le Magister Alexander après avoir interprété ce que ma main avait épelé.

– Qu'est-ce qu'il a dit ? ai-je demandé.

– Il prétend qu'il est la vraie victime dans l'histoire et qu'il ne devrait pas être puni pour votre stupidité. » 

Il s'est tourné vers le Père Cooke. 

« Le gaucher veut plaider sa cause. Je ne vois pas pourquoi on ne le laisserait pas faire.

– Vous vous moquez de moi !? » 

Je ne pouvais pas croire qu'ils allaient perdre du temps à écouter ce truc. 

« C'est juste ma main !

– C'est vrai, mais il prétend détenir des informations qui pourraient nous faire changer d'avis sur la façon dont nous devrions traiter votre situation, a rétorqué le Magister Alexander.

– C'est une main, que pourrait-elle savoir ? » 

J'ai frissonné à l'idée que mon sort pourrait être décidé par ce que ma main gauche allait dire.

« Vous n'êtes pas en danger immédiat, et votre problème est entièrement causé par votre faute. Je suis d'accord avec Alexander. J'aimerais entendre ce qu'il a à dire, » a dit le Père Cooke.

Ma main gauche a formé un poing et a essayé de le diriger en l'air pour signifier sa victoire, mais l'étau l'a empêché de monter bien haut.

« Va te faire foutre ! » ai-je lancé en regardant ma main. Elle m’a répondu en levant lentement son majeur, puis elle a commencé à épeler des choses en langage des signes au Magister.

« Un instant s'il vous plaît. » 

Le Magister Alexander a levé un doigt le temps de sortir un carnet et un stylo. 

« Ok, vous pouvez continuer. »

Nous sommes restés assis en silence pendant une quinzaine de minutes alors que le Magister Alexander transcrivait tout ce qui était dit par ma main. Lorsqu’elle eut terminé, elle a serré le poing, sauf le petit doigt, qui lui, était complètement étiré.

Le Magister Alexander a alors fait le même geste avec sa main en serrant son petit doigt autour de celui de ma main gauche. 

« Nous faisons une promesse, » a-t-il expliqué en remarquant que les sourcils du Père Cooke s’étaient levés.

« Voyons voir... a-t-il dit en lisant ses notes, intéressant. »

Il a ensuite remis le carnet au Père Cooke. 

« Très intéressant, même… a acquiescé le prêtre après avoir lu.

– Quoi ? ai-je commencé à crier, qu'est-ce que ça dit !?

– Donnez-nous un moment. » 

Le Magister Alexander s’est levé en indiquant au Père Cooke qu'ils devaient s'éloigner et parler en privé.

Ils ont parlé à voix basse pendant plusieurs minutes. À un moment donné, j'ai cru entendre le Père Cooke dire : « C'est un peu dur, vous ne trouvez pas ? »

Ça m'a rendu très nerveux. De grosses gouttes de sueur ont commencé à apparaître sur mon front alors que j'attendais qu'ils finissent de délibérer.

Les deux hommes ont fini par revenir, mais aucun d'eux ne s'est assis. Le Magister Alexander se tenait debout, les mains croisées derrière le dos, un sourire en coin sur le visage.

« Alors ? ai-je finalement demandé.

– Nous avons trouvé ce que nous pensons être la meilleure solution, compte tenu des nouvelles informations que... votre main nous a communiquées. Nous allons, bien entendu, vous donner une chance de vous expliquer, m'a dit le Père Cooke.

– D'accord... » 

Je commençais à me sentir un peu soulagé. 

« Qu'est-ce que ça vous a dit ?

– Ces derniers temps, nous constatons une augmentation du nombre de rituels partagés dans les recoins d'internet. Nous avons été appelés à traiter des cas délicats qui y sont liés, y compris votre situation actuelle.

– Quel est le rapport avec moi ? » 

Je ne savais pas comment la chose dans ma main aurait pu savoir ce que j'avais fait, mais je n'avais pas l'intention de l'admettre. Après tout, c'était ma parole contre la sienne. 

« Je suis une victime, comme tous les autres !

– Vous êtes victime de votre propre stupidité. Elle allait bien finir par vous rattraper un jour, m'a grogné le Magister, pensiez-vous vraiment que nous ne le saurions pas ?

– Je ne sais pas de quoi vous parlez.

– Cessez de feindre l'ignorance. » 

Le Père Cooke a levé la main pour me faire taire. 

« Notre ami nous a raconté tout ce que vous avez fait.

– Comment pourrait-il savoir quoi que ce soit ? C'est une main ! ai-je répondu.

– C'est une main possédée, m’a corrigé le Magister Alexander, et en tant que telle, elle a accès à vos pensées et à vos souvenirs. Elle est simplement coincée, incapable de se déplacer ailleurs dans votre corps.

– Mais… » 

J'aurais aimé trouver les mots pour leur expliquer, mais je n'ai rien trouvé à dire qui pourrait les faire changer d'avis. 

« C'est vrai, je l'ai fait... ai-je admis, j'ai voulu les utiliser pour les échanger contre le sort d'invocation. Je ne savais pas qu'ils seraient mis en ligne et que tout le monde pourrait les voir… »

« … Maintenant, est-ce que vous pouvez m'aider, s'il vous plaît ? ai-je supplié.

– Nous allons le faire, a dit le Père Cooke en ramassant ses affaires et en les rangeant dans sa sacoche, mais vous n'allez pas aimer la solution que nous avons trouvée. »

Ça me semblait de mauvais augure. 

« Vous n'allez pas pratiquer un exorcisme sur ma main ? ai-je demandé au Père Cooke.

– Non, pas moi, a-t-il répondu, c'est le Magister Alexander qui le fera.

« Je croyais qu'il ne pouvait pas exorciser les démons ? » 

J'étais confus. D'autant plus que je voyais le Père Cooke placer sur la table une seringue, un rouleau de gaze et quelques autres instruments médicaux que je ne reconnaissais d'ici.

« Effectivement, je ne peux pas, m'a répondu le Magister, nous avons décidé que la meilleure façon de vous aider est de faire en sorte que quelque chose comme cela ne se reproduise plus jamais en limitant votre capacité à pratiquer les arts. » 

Il a ensuite révélé la grande scie à main qu'il tenait derrière son dos. 

« C'est pourquoi je m'apprête à exorciser cette main de votre poignet. »

En entendant cela, ma main gauche a levé son pouce, enthousiaste.


Ce texte a initialement été réalisé par Ken Lewis sur Creepypasta.com, et constitue sa propriété. Toute réutilisation, à des fins commerciales ou non, est proscrite sans son accord. Vous pouvez tenter de le contacter via le lien de sa création. L'équipe du Nécronomorial remercie également Naveen qui a assuré sa traduction de l'anglais vers le français à partir de l'originale, Jared Gauss et AngeNoire qui ont participé au processus d'analyse et de sélection conformément à la ligne éditoriale, et Kintefleush et Antinotice qui se sont chargés de la correction et la mise en forme.