Bonjour à toutes et à tous

Temps de lecture : environ 4 minutes


Je vais directement rentrer dans le vif du sujet. Il faut que je m'en débarrasse. J'ai besoin que vous m'aidiez.

Les explications, tout d'abord. Je pense qu'il faut que vous compreniez la situation, sinon tout cela vous paraîtra bien trop étrange. J'habite dans une grande ville, dans un immeuble au sein d'un quartier plutôt calme. Mes relations avec mes voisins de palier sont courtoises (même si je dois avouer que ce ne sont pas des gens particulièrement intéressants) et il m'arrive occasionnellement de dîner avec certains d'entre eux. En clair, je menais une vie banale, travail, amis et dodo. Mais, comme vous vous en doutez, quelque chose s’est produit.

Depuis plusieurs semaines, j'avais remarqué que la relation entre mes voisins du rez-de-chaussée se dégradait peu à peu. Les disputes incessantes, une histoire de fugue de leur fils et le mari qui rentre tard… Bon, un couple qui va mal, rien d’exceptionnel. Cependant, un jour, plus rien… Un silence. Je ne saurais vous en donner la raison, mais j'en ai perdu le sommeil. Me trouverez-vous bizarre si je vous avoue que les cris me manquaient ? Au fil du temps, c'était devenu une sorte de douce berceuse et cette absence de bruit me gênait maintenant énormément. Me tourner et me retourner dans mon lit me rendait dingue ! Sans compter l'impact sur ma vie quotidienne... Et pourtant, avec le recul, j'aurais mieux fait de rester insomniaque…

Au bout de quelque temps, mon mal a fini par passer. C'est un rêve terrifiant qui a pris sa place, se répétant chaque nuit. Je suis encastré dans un mur de salon d'appartement. Je peux néanmoins observer avec mes yeux qui en dépassent (ne me demandez pas comment). J'inspecte alors la pièce : deux, trois photos de famille, une décoration quelque peu impersonnelle et très peu de meubles. Bref, une résidence en plein déménagement. Soudain, M. Pinkerton, mon voisin, surgit avec une hache. C'est un respectable père de famille, qu’est-ce qu’il fout avec ça ? Le plus étrange, c'est qu'il chantonne : « Chérie ? Chééééééérie ? CHÉRIE ! » Cette dernière entre dans la pièce, puis son visage se décompose devant sa moitié ainsi armée. Elle pousse un hurlement, tente de s'enfuir, mais il l'attrape. La jette sur le sol violemment, lui assène des dizaines de coups de hache ; jusqu’à ce que tous les membres de la défunte soient détachés et en lambeaux. Sous les borborygmes de joie du meurtrier, je me réveille. Chaque fois en sueur, et en retard au travail. C’en était assez ! Un jour, je me suis dit que sitôt rentré, je vérifierais si Mme Pinkerton était encore vivante, ainsi ce rêve ne me boufferait plus la vie.

Le soir, je me suis caché en bas de mon immeuble pour guetter le retour de ma voisine. Rien, absolument rien. J’ai donc décidé de sonner chez eux. La porte s'est ouverte sur l'homme d'âge presque mûr et plutôt massif. Je vous retranscris (à peu près) l'échange.

« Oui ? » a dit Pinkerton, engageant la conversation. « Oh salut, comment tu vas, la jeunesse ?

– Bien, j'ai appris que vous déménagiez, donc j'aimerais vous dire au revoir, à vous et à votre famille.

– C'est gentil de ta part, mais ma femme et mon ado ne sont pas là. » Là, pour rien vous cacher, un frisson glacé m'a parcouru le corps. « Nous avons eu quelques mots, je crois que notre histoire est terminée, a-t-il poursuivi avant de soupirer. Ne sois pas triste pour moi, un chapitre se termine et un autre débute, ainsi va la vie. »

Je vous passe les usages qui ont suivi. Je suis rapidement remonté chez moi, l'absence de sa femme ne constituait pas une preuve, mais soulevait des soupçons raisonnables. La coïncidence était trop parfaite. J’ai alors décidé de cuisiner un gâteau saupoudré d'un vieux somnifère. Je dis vieux, car cela faisait belle lurette qu'il n'avait plus aucun effet sur moi. Je suis redescendu au rez-de-chaussée et ai sonné à la porte. Celle-ci s'est ouverte moins d'une minute plus tard.

« Je suis vraiment désolé pour vous, alors je vous ai fait un gâteau pour vous réconforter.

– Merci, il ne fallait pas, a répondu Pinkerton en arborant un sourire.

– Peut-on le partager ensemble ? Je n'aime pas vous voir triste. »

Il m’a fait entrer dans son logis, immense et vide… Il n'était pas disposé tel que dans mon rêve, mais cela n’avait aucune importance. Dans la cuisine, aussi triste que son occupant, nous avons partagé le plat. M Pinkerton m’a impressionné par sa résistance par rapport à la quantité de drogue ingurgitée... Mais bon, il a fini par s'effondrer, ce foutu potentiel psychopathe. J’ai alors saisi son téléphone et ai cherché le numéro de Rebecca Pinkerton. J’ai appelé : « Bip… Bip… Biiiiiip… Quoi ? Allô ? » J’ai raccroché. Sur le moment, j’ai cru m'être trompé. En m’apprêtant à sortir, j’ai vu une revue de bricolage posée sur une étagère. Dans celle-ci, il y avait des haches à vendre. C'est alors que tout est devenu clair, : mon rêve était prémonitoire. Il n’était pas question que je laisse faire ça. Si je laissais ce gros porc en liberté, ce serait comme tuer Rebecca moi-même.

J’ai tourné en rond, en rond et en rond. Trouver une solution pour garder captif un tueur en puissance n'est pas chose aisée, je vous assure. Pour éviter tout problème, je l'ai attaché et bâillonné, et j’ai fracturé ses deux jambes. Prudence est mère de sûreté. J'ai pris quelques heures pour consulter des sites internet sur les psychopathe, articles, témoignages et compagnie… Il en est ressorti que ce sont d'habiles manipulateurs, qui savent jouer avec les émotions. Il aurait sûrement essayé de faire de même avec moi, jouer avec ma sensibilité. Il aurait imploré ma pitié, m’aurait dit qu'il avait un fils et Dieu seul sait quoi d'autre… Je devais être fort, pour Rebecca et son fils. Je ne devais pas non plus le laisser m'embarquer dans un délire psychotique, qui aurait pu me mener à la folie. Croyez-moi, c'est une situation compliquée à vivre, je vous ne la souhaite pas ! Enfin, pour ma propre sécurité, il fallait lui couper la langue. C'était atroce comme ça saignait, répugnant. Après lui avoir penché la tête en avant pour éviter qu'il ne se noie dans son propre sang, j’ai repris mes réflexions sur la marche à suivre. Prévenir la police était exclu, ils ont l'esprit trop étriqué pour comprendre la situation, ils auraient été dépassés. Cela n’aurait fait qu'aggraver les choses. C'est alors qu'un hurlement a retenti derrière moi, ce qui m’a tiré de mes pensées. L'autre regardait le sol couvert de sang, puis il a levé vers moi des yeux difficilement descriptibles. Des yeux qui m'ont paralysé, un mélange de douleur et d’incompréhension. Je dois avouer qu'il a bien failli m'avoir, mais j'ai tenu et ai pris les mesures qui s'imposaient dans une situation comme celle-ci… Malheureusement (ou pas), l'assassin est mort au second œil crevé. Rebecca, tu peux dormir sur tes deux oreilles, à présent.

Donc voilà, maintenant vous connaissez la situation, je me tourne vers vous. J'aimerais avoir quelques conseils ou idées pour me débarrasser du corps malodorant. Et discrètement de préférence, j'aimerais éviter tous quiproquo avec les autorités. Vous savez comme c'est obtus, un policier ! Et si vous savez comment faire partir les tâches tenaces (j'ai déjà essayé le bicarbonate)... Ce serait terrible que Reb ne récupère pas sa caution...


Ce texte a été réalisé par Wasite et constitue sa propriété. Toute réutilisation, à des fins commerciales ou non, est proscrite sans son accord. Vous pouvez le contacter sur nos plateformes, nous tâcherons de vous y aider si besoin. L'équipe du Nécronomorial remercie également Adiboy et Seven qui ont participé au processus d'analyse et de sélection conformément à la ligne éditoriale, et Magnosa et Kintefleush qui se sont chargés de la correction et la mise en forme. 

CFTC a 10 ans !

 À occasion particulière, publication particulière. Le blog de Creepypasta From The Crypt a été ouvert il y a exactement 10 ans aujourd’hui. 10 ans ! Je ne sais pas si Rob Nukem, l’administrateur qui a créé le Blogger, ou Max le Fou, son prédécesseur qui a fait commencer l’aventure sur une simple page Facebook, se doutait que la communauté prendrait cette envergure et durerait aussi longtemps. En ce qui me concerne, je dois aussi dire que c’est une immense fierté de me trouver là et de rédiger ce message à cette occasion. J’ai rejoint CFTC à la fin de l’été 2013, et j’ai pris mes fonctions d’administrateur un peu avant l’été 2014, et je dois bien dire que, pendant les premières années, cette histoire d’anniversaire des 10 ans était un peu une blague. « Vous imaginez quand CFTC aura 10 ans ? »


Et pourtant, après moultes péripéties, de nombreux changements dans le staff et parmi les administrateurs, la création de nouveaux grades, l’ouverture du Nécronomorial et du serveur Discord, nous y sommes. Je me sens vraiment ému d’avoir tenu aussi longtemps à ma place et d’avoir eu l’occasion de participer à tout cela, aux côtés de gens tous les plus formidables les uns que les autres, même s’il faut bien dire que quelques couacs en route ont causé des départs regrettables.

CFTC, aujourd’hui, c’est un peu moins de 100 000 messages sur le forum (quoiqu’on les atteint largement si on compte les nombreuses suppressions qu’il y a pu y avoir), 1345 publications sur le blog de CFTC et 207 sur le Nécronomorial (sans compter celle-ci), 26 personnes qui ont rejoint le staff ou l’une des équipes officielles pour vous apporter toujours plus de contenu de qualité et font, je dois dire, un travail exceptionnel dont je n’aurais jamais pu rêvé à l’époque où j’y faisais moi-même mes premiers pas, 4457 followers sur Twitter (https://twitter.com/CreepypastaFTC) et 4702 sur Facebook (https://www.facebook.com/CreepypastaFromTheCrypt), un Instagram qui vient d’ouvrir ses portes (https://www.instagram.com/creepypastafromthecrypt), un serveur Discord (https://discordapp.com/invite/8sChvSq) très actif avec des animations diverses et variées.

Mais à côté de ces chiffres, CFTC est surtout, au moins pour moi, devenu une grande famille. Quand je regarde le chemin parcouru, je vois les liens qui se sont créés, et je trouve cela réellement extraordinaire. Des amitiés très fortes et même des relations qui durent encore aujourd’hui sont nées sur CFTC. Notre cher Kamus a partagé avec nous la naissance de son premier enfant. Bien sûr, tout n’est pas rose et il y a aussi eu des disputes et parfois des départs douloureux, mais, après tout, ça aussi, ça fait partie de la vie de famille.

À titre personnel, la communauté m’a accompagné à des étapes importantes de ma vie, mon activité en tant qu’administrateur me sert d’un point de vue professionnel, certains membres sont devenus de véritables proches, et ceux-ci m’ont d’ailleurs tiré d’un très mauvais pas IRL plus d’une fois. J’en suis à un point où ma vie serait radicalement différente si je n’avais jamais rejoint le forum pour y proposer timidement ma première création. C’est pourquoi je tiens à exprimer ma profonde gratitude aux membres du forum. Merci à Tripoda d’avoir eu confiance en moi lorsque j’ai mis ma candidature au poste d’administrateur en 2014. Merci à toutes les personnes que j’ai côtoyées dans le staff au fil des ans, même si nous avons pu avoir des différends, et même si certains ont définitivement quitté notre communauté.

Et je souhaite tout particulièrement remercier le staff de 2020 à de multiples égards. Fin 2019, il me semblait voir venir la mort de la communauté. Plus aucune équipe, presque personne dans le staff, il a même fallu fermer nos portes pendant tout un mois. Mais au final, l’opération de résurrection a fonctionné au-delà de mes espérances, et je pense ne pas me tromper en disant que nous avons retrouvé un niveau d’activité qui n’a rien à envier à l’âge d’or. J’aimerais exprimer ma gratitude à Gordjack, qui m’épaule depuis de longs mois et qui fait un travail extraordinaire, ainsi qu’à Wasite qui nous a rejoint et apporte beaucoup à l’administration depuis qu’il est là ; tous deux ont d’ailleurs également quelques mots à vous dire dans cette publication. Le staff actuel m’a aidé à surmonter des événements très difficiles tout en continuant à faire tourner CFTC à la perfection, et ils ne devraient jamais oublier que ces mois qui ont passé ont, à mes yeux, fait d’eux la meilleure équipe avec laquelle j’ai travaillé pendant toute ma carrière.

Enfin, je veux dire merci à toutes les personnes qui font partie de cette communauté, que vous soyez membres actifs ou dans la majorité silencieuse. Après tout, notre contenu, nous le faisons pour vous, nous cherchons sans cesse à l’améliorer pour vous offrir la plus fine qualité. Et j’espère de tout cœur être encore là dans 10 ans pour vous écrire un nouveau message !

Magnosa

 ***
 
Eh bien, je ne suis pas doué pour ce genre de chose... Vous savez, les seuls discours que j'ai l'habitude de faire et qui m'inspirent sont sur l'abolition de la bourgeoisie et pas pour ce type d'occasions très particulières. Alors on va y aller au feeling, alors je vais simplement vous raconter mon rapport à CFTC et les deux du fond sont priés d'arrêter de bailler d'avance. Je me suis inscris en 2016 et pour vous faire une confession, je n'avais jamais lu de pastas du site, j'en connaissais une dizaine via diverses vidéos YouTube avec des voix robotiques absolument immondes. Je me suis dit « hey, j'aime ce concept alors je veux essayer » et me suis fait un compte sur le premier forum dans la barre de recherche. J'ai proposé ma création et me suis fait refuser, puis encore et encore jusqu'à que je me fasse finalement publier. J'étais comme un gamin devant un paquet de cra... de bonbons ! J'actualisais toutes les cinq minutes la page des commentaires pour n'en louper aucun, attendant impatiemment chaque réaction.

Toujours aujourd'hui c'est quelque chose que j'adore, lire les commentaires et connaître l'avis des gens sur mes textes (et qui nourrit souvent mon formidable ego, mais ceci est une autre histoire). Bref, ça a duré pendant quelques années et CFTC était avant tout pour moi un moyen de montrer, d'affiner et de faire publier mon travail ainsi que de critiquer celui des autres lorsque le cœur m'en disait. Une sorte de forum d'échange entre auteurs en somme. 
 
Cela a drastiquement changé le jour fatidique où j'ai postulé en tant que modérateur du site, avec quelques hésitations sur le moment car je ne suis pas très doué avec les gens en général et ne suis pas habitué à intégrer une communauté. Bon, pour être honnête avec vous, le changement est survenu plutôt 6 mois après ma nomination, le temps que je me mette au travail, puis il a bien fallu encore 3 mois supplémentaire pour que je rejoigne le discord (non sans mal) et entre vraiment dans la communauté. Oui, bon je ne suis pas l'employé du mois c'est sûr, et Gordjack a dû s'arracher quelques cheveux à cause de ma passivité. 
 
C'est d'ailleurs grâce à lui que j'ai pleinement rejoint CFTC et je tenais à le remercier tout particulièrement. C'est lui qui m'a motivé à passer le cap de la discussion avec les autres membres (et à faire mon boulot, accessoirement) et m'a accompagné en tant qu'apprenti modo tout en réparant mes conneries plus régulières que je ne le voudrais. Bref, merci à toi Gordjack. Je ne regrette pas car j'ai fait des rencontres vraiment incroyables dans cette communauté qui a vraiment changé ma vie sur de nombreux plans, m'a fais grandir et évoluer. Je pense être devenu moins con grâce à CFTC, grâce à des discussions vraiment passionnantes, grâce aux critiques sur mes textes ou ceux des autres ou simplement grâce aux échanges que j'ai pu avoir.

Je ne sais pas quoi rajouter d'autres, à part que vous, communauté de lecteurs, êtes ce qui me motive aussi à écrire. J'attends toujours aussi fébrilement vos retours, j'aime lire vos réactions sur tout ce que l'on peut vous proposer (surtout les "je n'ai pas compris", ma douceur perso <3). Voilà, continuez comme ça ! Merci à nous (faut pas déconner, c'est nous qui bossons dans l'histoire) et un peu merci à vous d'être fidèle au poste !

Presque affectueusement, Wasite

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Qui aurait cru que cet adolescent lisant des creepypastas sous la couette, il y a des années, finirait par devenir administrateur sur son site de prédilection ? Pas lui, en tout cas. Si on m'avait dit, à l'époque, ce que je deviendrais, je me serais contenté de rire au nez de la personne.

Et pourtant, je l'ai fait. Comme beaucoup d'entre vous, je n'étais qu'un lecteur parmi tant d'autres, lisant texte sur texte, fasciné par les sensations qui m'étaient ainsi offertes. Mais un jour, cette question m'est venue : et pourquoi pas moi ? Pourquoi, moi aussi, je ne pourrais pas apporter ma pierre à l'édifice ? C'est ainsi que je suis devenu correcteur pour CFTC. Alors, je me suis découvert une passion, un investissement qui n'avaient jamais été les miens auparavant. A nouveau, une question m'est venue : et si j'allais plus loin ? Et si j'en étais capable ? C'est alors que tout s'est enchaîné. De correcteur, je suis devenu référent correcteur, puis modérateur, et enfin administrateur voilà un peu moins d'un an.

CFTC m'a montré qu'avec de la volonté, de l'investissement et des idées, tout était possible. Même le plus notoire des lecteurs a une chance de devenir, un jour, l'un des piliers du site. Il suffit d'y croire, de ne pas baisser les bras, et de faire sienne la communauté qui aujourd'hui nous porte.

Sans nos équipes, sans notre Staff, et sans vous, lecteurs qui pour certains nous suivez depuis les éons, nous ne serions rien. Nombreuses sont les crises qui ont été essuyées par le site, mais à chaque fois, tous autant que vous êtes, vous avez su nous relever.

Aujourd'hui, ce sont dix ans de frissons qui sont célébrés. Dix ans à être à vos côtés, à vous écouter, à vous décevoir parfois. Mais vous, que dis-je, nous sommes une communauté, aux points de vue aussi nombreux que les membres qui la composent, aussi, je ne peux que m'en réjouir.

À vous, CFTC a montré que l'horreur n'était pas qu'un genre décrié par les femmes cinquantenaires possédant un caniche et détestant le metal. Non, CFTC, c'est bien plus que ça. C'est un genre, celui de la creepypasta, amené il y a maintenant dix ans dans nos vertes contrées par les fondateurs du site, et qui n'a cessé de fleurir, pour mener à cette apothéose qui aujourd'hui est la nôtre.

À moi, CFTC a montré que même en partant de zéro, même en n'étant rien, il suffit de se lancer, de sauter dans le vide, pour toucher du doigt l'idéal qui a porté avec tant d'allégresse et de frissons nos plus jeunes années. Alors, l'impossible devient possible.

Peu importe que nous ayons connu une petite baisse d'audience. Peu importe que nous ayons eu des litiges, que ce soit intérieurement à la communauté, avec des perturbateurs extérieurs ou avec vous. Peu importe ce qui s'est mis sur notre route. Nombreux sont ceux qui, des années en arrière, pensaient que nous ne tiendrions pas quelques mois de plus. Mais je sais, non, nous savons, que si nous fêtons nos dix ans en ce jour, CFTC a encore de belles années devant lui.

Des projets sont en route, et une partie de notre avenir est déjà tracé. Tracé en direction de l'abîme, celui dans lequel vous vous plongez sciemment lorsque vous entrez « Creepypasta from the Crypt » dans votre moteur de recherche. Et si d'aventure, vous souhaitez faire partie de cet avenir, sautez le pas, comme j'ai osé le faire il y a des années. Pour moi, CFTC est bien plus que la première référence française de littérature horrifique : c'est un endroit où les rêves se réalisent.

Critiques. Illustrateurs. Traducteurs. Damnés. Ma GrammatikWaffe. Magnosa, qui m'a tendu la main et m'a hissé à ses côtés. Kamus, qui m'a permis d'entrer en cet Éden. Wasite, qui m'a fait découvrir le sandwich aux haricots. Tous les  autres, mes estimés collègues du Staff, mes amis. Et surtout vous, lecteurs. Merci, du fond du cœur merci. En mon nom, merci de m'avoir permis de devenir ce que je suis aujourd'hui. Au nom de CFTC, merci de nous avoir portés pendant si longtemps, qu'importe la période et les événements.

Je sais pertinemment que la plupart d'entre vous, lecteurs, ne lira pas ce post dès la vue de son titre. Et c'est compréhensible, vous êtes ici pour les frissons que nous vous offrons, non pour les états d'âme de trois administrateurs émus de voir subsister une fleur plantée dix ans en arrière. Mais que vous lisiez ces lignes ou non, vous avez ma gratitude inconditionnelle. Tous, autant que vous êtes.

Gratitude que, je l'espère, la terreur que vous feront ressentir nos futurs textes et projets aura tôt fait d'oblitérer.

En attendant, je n'ai plus qu'une chose à dire : longue vie à CFTC, ce lieu où les ombres dansent une valse plus allègre qu'il n'y paraît.

Vous regardant avec amour depuis les nuées, Gordjack

***
 
Après ces messages, quelques indications pour la suite. En effet, nous n’avons pas l’intention de nous relâcher, bien au contraire, et ces 10 ans arrivent avec quelques petites choses. Tout d’abord, nous remercions du fond du cœur Adiboy, qui a pris la décision de quitter le staff de CFTC. L’équipe des Critiques n’aurait pas repris ses couleurs sans lui, et son travail a été extraordinaire. Nous souhaitons également la bienvenue dans le staff à Seven, qui reprendra ses fonctions, et lui disons bonne chance pour prendre la relève !

Par ailleurs, nous avons décidé de relancer une consultation de la communauté, d’une part afin de voir les évolutions par rapport à la consultation de 2018, d’autre part afin de corriger des éléments qui nous sont remontés récemment tout en gardant bien en tête les souhaits de la communauté. Le formulaire est à remplir sur le lien suivant, et nous vous demandons bien sûr d’y répondre avec tout le sérieux possible afin que nous puissions exploiter convenablement les résultats pour en tirer les améliorations qui s’imposent. Le lien se trouve ici : https://forms.gle/qCayXWrLQnnZaA8MA.

Enfin, vous aurez certainement remarqué la disparition de notre logo. Nous ne savons pas ce qui lui est arrivé, mais nous vous assurons que nous mettons tout en œuvre pour le retrouver au plus vite. Si jamais vous avez des informations à ce sujet, n’hésitez pas à rejoindre le Discord pour nous aider dans nos recherches !

La communauté remercie Gordjack, Magnosa et Wasite à l’administration, Antinotice et Noname à la modération, AngeNoire et Sytom à l’organisation des animations, Kamus pour sa gestion des réseaux sociaux et ses nombreuses réalisations ces dernières années, Adiboy pour sa gestion de l’équipe des Critiques, Daniel Torrance pour sa gestion de l’équipe des Traducteurs, Luna Fireline pour sa gestion de l’équipe des Damnés Illustrateurs, et Luidi pour son aide précieuse dans les publications sur les blogs de CFTC et du Nécronomorial, ainsi que l’ensemble des membres des équipes des Critiques, Damnés Auteurs, Damnés Illustrateurs, GrammatikWaffe et Traducteurs !

Damnatio memoriae

Temps de lecture : inférieur à 1 minute


Des eaux grouillantes d'une mer de larmes et de regrets,

Je vis émerger une bête frappée d'anathème.

Et sous ses dix cornes sept têtes couronnées du péché,

Et sur ces sept têtes l'empreinte de noms de blasphème.


Et le Dragon lui avait donné sa puissance,

Et la Grande Prostituée, son autorité.

Les hommes adorèrent la bête et louèrent sa prestance,

Qui les plongea dans les affres de l'impiété.


Puis je vis monter de l'Abyme une autre bête,

Et sur ses deux cornes d'agneau souillées par l'Enfer,

La marque du Dragon, qui parlait à travers elle.


Et lui fut donné de pouvoir combattre le ciel, 

De vaincre les Saints, faire descendre le feu sur terre,

Et par ses grands prodiges, de séduire tous les êtres.


Les bêtes ordonnèrent qu'on adorât leur image,

Et que tous ceux qui s'y refusaient fûssent tués.

Et elles firent que tous reçussent la marque du carnage,

Que nul ne pût sans l'emblème user du denier.


Ainsi la déréliction enveloppa la terre,

Gangrénant le cœur séduit des enfants d'Adam.

Et Babylone la grande revint du néant,

M'arrachant à ceux qui jadis me nommaient "Père". 

Texte de Gordjack


C'est avec ces vers que notre administrateur émérite a gagné son premier concours de poèmes, qui a eu lieu durant le mois de septembre. Nous félicitons également les autres participants pour leurs créations. D'autres concours suivront dans les prochaines semaines, n'hésitez pas à y prendre part !

À la table du Roi

Temps de lecture : 2 minutes

On raconte souvent qu’autrefois, un Roi très puissant organisait chaque année un grand repas, auquel il conviait les personnages les plus illustres de son royaume.   
   
Pour certains, être à la table du Roi durant ce repas était une consécration, l’objectif de toute une vie, démontrant à tous une réussite sociale certaine. Pour d’autres, il s’agissait de la plus fiable des garanties de devenir riche et influent. S’asseoir à la table du Roi était un privilège réputé inestimable, et, pour y accéder, la concurrence était féroce, mais, malheureusement, comme vous devez vous en douter, les places y étaient très limitées.   
   
Neuf. C’était le nombre de sièges disponibles autour de la table du roi, une table ovale, teintée d’or et ornée des plus belles émeraudes du continent. Seulement neuf, dont un qui était, bien évidemment, réservé au Roi lui-même. Ainsi, sept autres étaient destinés à l’élite du royaume, ceux qui n’avaient cessé de briller et qui rayonnaient par leur puissance. Un avocat reconnu, un chef de la pègre comme un peintre émérite pouvait se voir réserver un siège.  
   
Il ne restait donc qu’une place de libre, et le Roi, dans son immense bonté, la destinait à l’un de ses sujets, tiré au hasard dans les registres de naissance de tout le royaume.   
   
Alors, à l’approche du tirage au sort, la table du Roi était dans tous les esprits, des villes les plus bourgeoises jusqu’aux bourgades les plus rurales. Il y avait bien quelques commérages concernant ce repas, mais si ces ragots avaient le don d’effrayer les moins téméraires, ils ne suffisaient guère à dissuader les gagnants de cette étrange loterie.   
   
Et puis vint une année où c’est un enfant qui fut tiré au sort. Mais pas n’importe lequel, le plus misérable de tous les enfants. Celui-ci vivait à la campagne, dans un taudis que même les rats avaient déserté. Sa veuve de mère était une prostituée notoire de la région. Celle-ci, consciente de l'opportunité de son fils, utilisa l’entièreté de ses économies pour payer une voiture le menant à la capitale.   
   
Bien sûr, l’enfant appréhendait le repas, mais il restait animé par un infaillible espoir, celui de sortir de la misère.   
   
Arrivé au majestueux Palais Royal, il fut chaleureusement accueilli par les serviteurs. Mais l’enfant portait encore ses habits terreux, et on lui signifia qu’un bain lui ferait le plus grand bien. On l’emmena sans plus tarder à une magnifique baignoire. L'enfant ne put s’empêcher de l’admirer pendant quelques secondes, c’était la première fois qu’il en voyait une de cette forme, et de cette couleur.   
   
Il s’y installa, l’eau chauffa rapidement. Quelle sensation incroyable ! L’enfant se détendait enfin, il profitait de chaque seconde passée dans ce bain. Jamais le garçon n’avait connu tel luxe. Il avait eu raison d’espérer.   
   
À quelques pièces de là, dans la salle de réception, tous les autres convives étaient déjà installés. Mais étrangement, ce soir-là, autour de la table ovale, il n’y avait que huit sièges, et pas un de plus.   
   
En effet, l’enfant n’avait pas besoin de siège, étant donné que sa place était sur la table elle-même.   
 
Le garçonnet, aveuglé par sa pauvreté, avait pris la marmite pour une baignoire, et c'est ainsi qu'il cuisit.  
 
Après ce funeste bain, le lardon fut cuisiné, puis dégusté par l'ensemble des invités. Ces derniers étaient très reconnaissants envers leur hôte de leur offrir, chaque année, un mets aussi rare, et cette année, aussi tendre.  
 
Le garçon avait tout de même eu le privilège d'être à la table du Roi.


Texte de Sawsad

Le puits dans le jardin

Temps approximatif de lecture : 6 minutes

Mon grand-père a grandi dans un élevage de poulets près de Cracovie, en Pologne. Il est décédé il y a plusieurs années maintenant, à l'âge de 82 ans. Mais quelques jours avant sa mort due à une forme agressive de cancer de l'estomac, il m'a fait asseoir à côté de lui dans son vieux rocking chair, et m'a dit avec son accent polonais si familier : « Tu sais... Après avoir pris le bateau pour New York, je me suis promis de laisser cette histoire derrière moi. »

Il n'a pas levé les yeux une seule fois pendant qu'il me parlait, fixant simplement sa tasse de café noir.

« Cela fait 70 ans et je dois absolument en parler à quelqu'un avant de rencontrer Dieu.

« Ainsi suis-je né dans une petite ville pittoresque et vide, qui tenait toujours malgré l'occupation des Nazis. Nous vivions dans une maison de ferme avec deux chambres à coucher, mon père, ma mère, mes frères Michal et Igor, et moi. Je suis désolé que tu n'aies jamais pu rencontrer l'un d'entre eux.

« Quoi qu'il en soit, Michal et Igor étaient des jumeaux totalement identiques, et nous avions entendu des rumeurs par rapport à la fascination des Nazis pour les cas comme eux. Cela nous a poussés à être encore plus vigilants et réservés, même si nous vivions déjà dans un coin reculé de la campagne, à l'intérieur de la dernière maison habitée de la ville. D’ailleurs, pour éviter d'aller dans les villes occupées des alentours, nous ne mangions que du poulet et des œufs de notre élevage à chaque repas, ainsi que tout ce que maman pouvait ramasser d’autre dans le jardin. Nous étions complètement seuls, mais nous survivions.

« La chose la plus difficile pour moi était le fait que je devais dormir dans la cave. Car Michal et Igor étaient encore des enfants en bas âge, et ils avaient besoin de l'attention constante de nos parents. Ctte cave, elle était froide et avait seulement une toute petite fenêtre où passait le clair de lune, seule lumière que j’avais comme je n’avais pas de bougie. C'est la raison pour laquelle je retardais toujours le moment d'y descendre et que j'attendais à chaque fois d'être complètement épuisé afin de ne pas devoir y rester allongé éveillé. Les nuits où je n'arrivais pas à dormir, je me levais malgré tout et regardais par cette toute petite fenêtre qui me donnait une vue sur le jardin et le grand puits abandonné qui y était. C'était ma principale activité lors de ces nuits solitaires hantées par la guerre. En général, c'était ennuyeux et il ne se passait pas grand-chose, mais il m'arrivait quelquefois d'apercevoir une famille, un homme seul ou même deux amoureux, se faufilant dans notre jardin pour atteindre notre porte d'entrée. Ils avaient toujours l'air pressés, effrayés et ils portaient souvent des uniformes en lambeaux. Leur arrivée était toujours suivie d’horribles bruits de coups sur la porte et de complaintes pour que nous acceptions d'ouvrir. À chaque fois, cela causait une dispute entre mon père et ma mère pour savoir si nous devions les laisser entrer ou non. »

Il a bougé pour se mettre au fond du rocking chair.

« Tu vois mon garçon, nous ne savions pas... JE ne savais pas que nous vivions assez près du camp d'Auschwitz et que ces gens étaient des évadés.

– Et tes parents les ont laissé entrer !? ai-je demandé avec impatience.

– Non, a-t-il dit. Cela aurait valu une condamnation à mort pour eux comme pour nous. Les Nazis n'aimaient pas les Polonais, mais ils nous toléraient et il était plus facile de cacher Michal et Igor que tout un groupe d'évadés. Mon père a fait ce qu'il devait faire pour maintenir sa famille en vie. Au fur et à mesure que la guerre avançait, de moins en moins de gens se sont pointés au milieu de la nuit. Mais c’est durant cette période que nos poulets et nos légumes ont commencé à disparaître. Perdre notre seule réserve de nourriture n'était pas tolérable et à ce moment-là, mon père a soupçonné les évadés, alors il a installé une clôture autour de notre propriété. Malgré cela, les poulets ont continué à disparaître. Ils n’étaient pas tués, ils disparaissaient juste. Ils se volatilisaient de leurs cages et de leurs enclos.

« Une nuit, j'ai décidé de rester éveillé pour voir si je pouvais trouver une réponse. J'ai lutté contre la fatigue jusqu'au petit matin et malgré le peu de lumière et la pluie, j'ai aperçu ce qui semblait être une silhouette humaine courir dans le jardin. Je me suis précipité à l'étage pour le dire à mon père et il a couru dehors avec un couteau, la meilleure arme de défense que nous pouvions nous permettre, mais nous n'avons rien trouvé. Personne.

« Mais le lendemain, nous avons trouvé quelque chose. Des empreintes de pas. Elles menaient des enclos à poulets au puits. Elles avaient été faites dans la boue humide et venaient de pieds nus. Pas de chaussures. Pas de chaussettes. Juste des pieds. Mon père a eu pitié de cette personne qui devait chercher refuge et lui a laissé un mot, indiquant qu'elle avait deux jours pour partir et qu'ensuite il commencerait à sceller le puits. »

J'attendais avec impatience que mon grand-père me raconte ce qu'était devenue cette personne.

« La nuit suivante, j'ai eu l'idée d'apporter une couverture dans le puits car l'hiver s'installait. J'ai attendu que mes parents soient endormis et je me suis faufilé dehors. J'ai crié quelque chose d'amical en direction du trou, indiquant à cette pauvre personne que mes intentions étaient pacifiques, et j'ai commencé ma descente en m'accrochant aux chevilles fixées aux pierres. En me rapprochant du fond, j'ai senti une odeur absolument atroce, alors j'ai sorti la lanterne de mon père qui était dans ma poche pour essayer d'éclairer. C'est là que je me suis rendu compte de la profondeur du puits qui, dans le passé, était utilisé pour approvisionner en eau toute la ville et les familles qui y habitaient. Des familles qui n'étaient plus là.

« J'ai seulement trouvé un tunnel. Un tunnel creusé dans la pierre, là où la paroi du puits était effondrée, ouvrant sur une sorte de crevasse de seulement deux mètres de largeur et trois mètres de profondeur et de hauteur. À l'intérieur, il n'y avait pas une seule personne, mais toute une famille, dont une seule "créature" squelettique avait survécu. La lumière se reflétait sur ses yeux enfoncés et sa peau grise. Du sang couvrait son visage et des carcasses de poulets étaient éparpillées partout autour d'elle. Il y avait un tas de volailles en décomposition à côté d'une femme et de ce que je soupçonnais être son fils et sa fille, des enfants qui ne devaient pas avoir beaucoup plus de cinq ans. Ils semblaient être morts depuis des semaines. L'homme, si l’on pouvait toujours l'appeler ainsi, a juste regardé la lumière et je lui ai rendu son regard, incapable de le quitter des yeux. Je ne me sentais pas menacé par lui, car il n'avait aucune agressivité. Il s'est simplement accroupi, immobile, sans bruit, à côté des corps en décomposition de ses proches et des poulets qui devaient être sa source d’eau, étant donné que leur chair n’avait pas été mangée.

« Il semblait vide, dépourvu de tout ce qui fait de nous des êtres humains. Il aurait dû se rendre compte que les membres de sa famille étaient morts depuis longtemps, et pourtant, il apportait toujours de la nourriture à leurs cadavres. Il ne pouvait pas accepter la réalité. Il a fini par tourner la tête quand j'ai dirigé la lumière vers le corps de sa fille. Il l'a regardée fixement, puis s'est assis plus près d'elle et a continué à la veiller.

« "Vous pouvez partir maintenant, lui ai-je dit. Je vais aller ouvrir le portail pour que vous puissiez vous échapper et mon père scellera le puits au matin. S'il vous plaît, partez maintenant." Mais maa voix et mes supplications semblaient n'avoir aucun effet sur lui.

« À ce moment j'ai décidé qu'il valait mieux que je remonte du puits et que je parte, en espérant que l'homme me suivrait et ferait de même. En commençant mon ascension, je l'ai éclairé une dernière fois.

– Qu'as-tu vu, grand-père ? ai-je dit à voix basse.

– J'ai vu une larme couler de son œil. Il était redevenu un homme. Il n'a pu se libérer qu'après avoir vu le cadavre de sa fille, jusqu'alors caché dans l'obscurité. Il a alors réalisé qu'il avait apporté de la nourriture non pas à sa famille, mais à des morts.

« Cette nuit-là, il a encore plu, mais au matin, quand mon père est sorti pour sceller le puits, nous n'avons trouvé aucune trace de pas. »

Traduction : Ramiso

L'auteur de ce texte est anonyme.
 
Le texte original est consultable à l'adresse suivante : https://www.creepypasta.com/the-well-2/

Ingen Steder

Les histoires sont des choses étranges, des œuvres de l'esprit destinées à divertir ou faire ressentir une série d'émotions à un public en manque. Ceux qui en racontent, de ce point de vue, ne sont-ils que de vulgaires dealers ? Et quel en est donc le prix à payer ? On le sait bien, nulle drogue n'est gratuite. Je suppose que cela dépend, dépend de celui qui raconte. Enfin, connaissez-vous l'histoire d'Ingen Steder ? Eux non plus, je vous rassure. 


C’était une sorte de milice armée, ou de sécurité privée – elle cultivait volontairement le flou – qui avait engagé un guide pour l’orienter au travers des fjords norvégiens, à la recherche d’un village isolé. Ces hommes étaient à la poursuite d’une personne pour des raisons que la morale réprouverait certainement, le recrutement d'un guide ne posant pas de questions étant particulièrement évocateur. La route était risquée et la destination peu recommandable ; le hameau, quant à lui, de sinistre réputation. Pas celui où ils désiraient aller, mais celui où l'homme les emmenait. Chaque voyage a ses étapes, et celle-ci se révélait indispensable.  

Au début, ces étranges clients ne crurent pas le guide. Certes, le patelin n’était sur aucune carte, mais de surcroît, il n’était pas un village comme les autres. L'homme tenta ainsi de leur expliquer la chose au travers des rumeurs qui couraient sur « Ingen Steder », dont le nom fut à l’origine d’une hilarité générale. Le plus jeune du groupe, Noah, fit un jeu de mot plutôt habile. Qu’était-ce, déjà ? Oui, une plaisanterie sur le fait que « Nulle part » était honnête au vu de l'emplacement du village. Quand ils calmèrent leurs zygomatiques et s'assirent tous ensemble pour prendre un peu de bière, l'étranger en profita pour décrire leur futur escale. 

Ingen Steder fut, au cours du XIXe siècle, un endroit fort fréquenté par les marchands et bergers de passage, ce qui offrit une relative prospérité à la bourgade. Les échanges allaient bon train et cela éveillait la curiosité des environs, car l’inaccessibilité des lieux aurait dû les condamner au désintérêt de tous. Cela, pourtant, ne fut jamais le cas, même avec des relais construits à des emplacements beaucoup plus profitables et malgré les tentatives diverses des autorités locales qui tentaient d’attirer les voyageurs vers des routes bien plus logiques et efficaces. Il n’y avait rien à faire, ces derniers s’obstinaient à passer par le bourg en dépit des risques et de la perte considérable de temps que le trajet représentait.

Les mercenaires l’écoutèrent tous sans le couper, visiblement intéressés et curieux au sujet de la légende. L'autochtone, plutôt gringalet, au physique tout à fait ordinaire, aurait volontiers continué son récit, mais leur chef, un vétéran de nature sceptique et pragmatique, le coupa brutalement et ordonna à sa troupe d'aller se reposer. De toute façon, ils ne prenaient certainement pas au sérieux cette histoire, alors les confier à Morphée n’était pas un mal. 

Le lendemain, ils reprirent leur route, et l'homme continua à les guider au travers du dédale de falaises et de crevasses en prenant soin de les avertir des pièges naturels environnants. Les pentes glissantes ou les trous couverts de mousse ne sont pas rares dans la région et s'avèrent souvent mortels pour les voyageurs, heureusement, l'étranger connaissait le chemin à la perfection. Tout au long du trajet, Noah ne cessait de le harceler de questions à propos de l’endroit, discrètement néanmoins, car il craignait l’œil réprobateur d'Henrik, son supérieur grincheux. Cela faisait plaisir au guide de constater un si vif intérêt de la part du jeune homme, et il ne se privait pas pour lui donner de plus amples détails lorsque le vieux vétéran était occupé à réprimander un autre membre du bataillon. Il lui raconta ainsi la suite des événements qu'il avait narrés la veille, en commençant par apprendre au jeune homme que suite à ceux-ci, le seigneur local envoya quelques gardes comprendre les raisons de ce mystère. 

De prime abord, les gardes ne découvrirent rien d’exceptionnel, si ce ne fut une magnifique auberge conçue pour recevoir dignement les visiteurs. Les habitations étaient faites de pierres, et les habitants gras comme des cochons, mais ce n’était pas étonnant au vu du nombre de voyageurs fortunés faisant halte dans la bourgade. Tout aurait pu se terminer ainsi et les soldats repartir, nonobstant, l'un d'entre eux avait un instinct aiguisé et sentait que ces murs de larvikite empestaient la diablerie. Il s’échina donc à trouver des preuves de son intuition et convainquit ses camarades de faire de même. Le soir venu, ils se rendirent dans l’église, un édifice luthérien peu entretenu en comparaison des beaux bâtiments voisins. A l'intérieur, les gardes ne trouvèrent aucun ministre du culte ni aucune croix, ce qui les choqua profondément. Était-ce une preuve d’hérésie ? La réponse était sans équivoque pour notre futé enquêteur, et le trio entama une fouille méthodique de la maison de Dieu. Pour nous, chercher des indices dans le bâtiment manifestement le moins usité peut sembler légèrement ridicule, mais pour les gens de cette époque, il était inconcevable de ne pas considérer une église comme l’épicentre d’une communauté. Que celle-ci soit un ramassis de dévots démoniaques ou non n'y changeait rien. L’idée de la fouille ne sembla finalement pas si mauvaise que cela, car ils trouvèrent une trappe menant à des profondeurs indicibles.

Malheureusement, au grand désespoir de ce pauvre Noah, ils furent coupés dans leur discussion par Henrik, qui exigea que cessent ces simagrées absurdes. Le guide sembla prendre outrage de cette réprimande car il informa le chef, quelques minutes plus tard, qu'il allait repérer le chemin à quelques lieues de là. Ce dernier était retors et dangereux selon ses dires, et méritait donc une inspection préalable. Il expliqua au groupe comment suivre ses traces sans risques, et disparut à travers les rocs avec un pas cadencé. L'escadron, mené par son chef, s'engagea à sa suite, avec beaucoup plus de précautions. Ces routes étaient en effet particulièrement escarpées, ce qui fatigua rapidement le groupe. Qui plus est, leur meneur, impassible, préférait prendre son temps et ne pas épuiser ses ouailles. Il était visiblement peu pressé d‘arriver à destination, aussi ne rejoignirent-ils leur compagnon éclaireur que tardivement. Cela ne sembla pas troubler celui-ci outre mesure, du moins n'en donna-t-il pas l'impression.

Avant de poursuivre leur route et s'enfoncer dans une nouvelle épreuve physique, ils tombèrent d'accord sur le fait qu'un bivouac serait le bienvenu, et firent donc halte. Une fois installés au coin du feu, les hommes commencèrent à discuter, laissant de côté le malheureux maigrichon qui ne put continuer son histoire, le vieux Henrik ne voulant plus entendre parler d'Ingen Steder. Bien évidemment, le guide ne comptait pas se laisser faire. Il attendit d’être seul avec le guet pendant que tous dormaient à poings fermés. Comme il s'y attendait, le bouche à oreille avait parfaitement fonctionné, Noah s’étant fait relais de son histoire. La vigie, qui brûlait d'entendre la suite, serait le prochain pigeon voyageur, rôle qu’il était visiblement ravi d’assumer. L'homme continua donc là où il avait brutalement été coupé.  

Les trois gardes descendirent dans les tréfonds de la ville. Ils ne voyaient rien et n’avaient pas eu la présence d’esprit de prévoir des torches. De toute façon, ils ne se rendirent compte de cet oubli qu’une fois le sous-sol atteint au terme de plusieurs volées de marche. Une fois en bas, les bougres virent des flammèches briller au loin, au bout du long couloir qui leur faisait face. Ils pensèrent qu'il devait s'agir de bougies ou d'un brasier, ce qui restait parfaitement étrange dans un souterrain tel que celui-ci. Alors les trois continuèrent de marcher en direction de la vive lumière, et arrivèrent devant une vaste cavité, de laquelle provenaient ces lueurs diaphanes. En avançant, ils se rendirent compte qu'il s'agissait en réalité d'une immense crevasse circulaire dont le diamètre paraissait impossible à estimer, et sur le bord de laquelle ils se tenaient. Malgré tout, ce cratère improbable ne bouscula que peu l’équilibre mental de nos amis, car ce qui balaya la santé de leur esprit comme un brin de paille au milieu d’un ouragan fut la vision cauchemardesque qui siégeait au centre du cratère. Un gargantuesque amas de chair et de membres de toutes sortes, sans distinction d’espèces. Des chats, des chiens, des cerfs, des vaches… Mais surtout des humains, en quantité incroyable. L’entité profane, la chose ignoble poussait des rugissements continus avec sa myriade de gueules et de bouches, appelant à l’unisson ses engeances. Le cri était curieusement harmonieux, sorte de symbiose vitale et de cohésion parfaite entre ces choses assemblées en un chaos par essence contre-nature, et tous chantaient ensemble au travers de l’infâme blasphème avec leurs voix propres. Oh, cet orchestre était beau, faites-moi confiance. Deux des hommes furent subjugués sur le coup, dans un instant de passion contradictoire oscillant entre le dégoût le plus profond et la joie exaltée tandis que leurs fondations psychiques se déchiraient comme du papier mouillé. Le dernier garde, le malin qui les avait menés jusqu'ici, voulut fuir sans attendre, mais en se retournant, il constata que les villageois affluaient de toutes parts depuis le sombre couloir. En effet, chaque habitation ou édifice semblait posséder une trappe menant à cet épicentre inique. Alors, l'homme se battit comme il le put, car tous les habitants se jetèrent sur le pauvre hère sans penser une seconde à leurs propres vies. Celui-ci parvint tout de même à en occire deux ou trois avant d’être submergé et maîtrisé. Les trois intrus, immobilisés, ne tardèrent pas à découvrir leur sort, car leurs assaillants les envoyèrent presque immédiatement rejoindre les chœurs de la divinité absurde. Plus précisément, ils opérèrent membre par membre, en finissant par les têtes tranchées qui une fois engluées, chantèrent à leur tour sous les gesticulations incessantes des infinités de parties muettes comme des jambes ou des bras, composant la majorité du corps de l’entité.

Tel un enfant captivé par un conte des frères Grimm, le vigile demanda pourquoi les villageois faisaient-ils cela, et ce qu’était cette chose. Le guide conserva une part de mystère en lui promettant des réponses avant la fin du récit. Cependant, il lui glissa tout de même une révélation, certes évidente pour les plus perspicaces d’entre vous, mais visiblement déconcertante pour lui. La divinité offrait un étrange pouvoir d’attraction au hameau, comme un trappeur attirant du gibier dans un piège grâce à de délicieux appâts. 

Malheureusement pour l'auditeur curieux, la relève arriva avant qu'il ne pût bombarder l'autochtone de questions, au grand soulagement de celui-ci qui souhaitait maintenant s'isoler un peu. Il était néanmoins satisfait de cette soirée, car ils approchaient à grand pas d'Ingen Steder et son récit allait bon train.  

La journée suivante fut assez rude, et la chaleur étouffante du plateau qu'ils arpentaient transformait toute conversation un tant soit peu longue en calvaire christique. Ce n’était pas de chance, le guide bouillonnait littéralement contre les caprices de Dame nature et de ses lassantes facéties. Enfin, tous n’étaient pas à l’article de l’agonie, car Noah, qui était parti en éclaireur un peu plus loin, était en meilleure forme que les autres, même si sa tâche était surtout un prétexte du commandant pour l’éloigner du distrayant inconnu et de ses histoires que le vétéran jugeait abracadabrantesques et nuisibles à la concentration de ses hommes. 

Au bout d'un moment, le jeune éclaireur, au bord de l’asphyxie, leur cria qu'il avait fait une découverte, et les invita à venir l'admirer. Ce fut ainsi que la troupe se retrouva devant une antique stèle gravée indiquant « Ingen Steder ». Le curieux petit personnage, hochant la tête, fut très satisfait de voir qu'ils étaient sur la bonne route, le panneau à l'allure médiévale l’attestant. Non qu'il doutât outre mesure de ses capacités de guide, mais l’assurance demeure une bouillotte pour la conscience. 

Devant la preuve de l'existence du hameau, les autres se mirent à murmurer entre eux, donnant enfin du crédit à la légende. Henrik, lui, était fort courroucé de voir que leur guide ne les avait pas menés en bateau, et lui demanda des explications. L'homme lui répondit simplement qu'ils n'étaient qu’à quelques lieues de la destination, et qu’avec un peu de chance, ils l’atteindraient bien vite. Après quelques instants à  regarder l'autochtone, le commandant se mit à rire, expliquant à sa troupe que leur compagnon se plaisait à pratiquer une sorte d’humour local en affabulant sur l'endroit pour effrayer les voyageurs avant de les y amener, comme une sorte de tourisme étrange. Face à ces accusations, le guide soupira. Tout était vrai, et il tenait à ce qu’ils l’intègrent. C'était pourquoi il était primordial qu’il finisse son récit. A sa suite, le groupe se remit en marche, décontenancé par ces mots.  

Au bout de quelques minutes de marche, le voyageur profita de la distraction d'Henrik, perdu dans ses pensées, pour s'adresser au reste de la troupe. En effet, ce point de passage lui avait rappelé une anecdote concernant un marchand, ou bien peut-être était-ce un moine itinérant, ayant emprunté la même voie qu'eux des décennies auparavant. 

Il n'était pas un fanatique ou bien une personne crédule, adepte de la raison, fusse-t-elle théologique, et ne prêta donc pas attention aux multiples avertissements que les habitants de la région lui confièrent tout au long de sa route. Il arriva alors devant un grand arbre, un chêne magnifique et centenaire, sous lequel, adossé, se tenait un vieux sage qui l'interpella. « Ne continue pas ta route, mon ami, tu ne trouveras que ta fin. Ingen Steder n'est pas un lieu pour les Hommes ». Le sceptique n’eut cure des paroles du vieillards et ne les écouta que par respect pour son grand âge. Il continua donc sa route, et tomba sur un pendu presque décomposé. Malgré ses lèvres gonflées, celui-ci s'exprima tant bien mal : « Arrête-toi, tu ne sais pas où tu te rends ». L'humeur taquine du voyageur le poussa à répondre qu'il ne se rendait nulle part, ce qui courrouça le macchabée, qui rétorqua : « Écoute-moi, tais-toi et apprends, sinon mon sort sera enviable en comparaison du tien ». Une seconde fois, il refusa en argumentant qu'un pendu n'a d'expérience que celle qui mène au trépas, et reprit tranquillement son trajet. Il arriva alors aux abords de cette stèle indicative, ce panneau de pierre. Il s'y tenait la mort en personne, sa longue faux à la main et le visage couvert d'un capuchon noir. Ses doigts squelettiques pointaient en direction d'Ingen Steder. « Suis cette route, pauvre âme, et jamais je ne viendrai te faucher. Tends l'oreille et entends la raison ». Le têtu marcheur ne lui accorda qu'un regard dédaigneux, la mort n'a de raison que celle menant à un inéluctable décès et il comptait encore vivre moultes années, alors il ignora tout simplement le vieil amas d'os drapé dans ses fripes noires, et passa son chemin. Plus personne ne revit jamais l'indécrottable sceptique après cela.

Les soldats regardèrent avec incompréhension le hâbleur narrant son anecdote farfelue. Devant leur regard, ce dernier rit de bon cœur en expliquant qu'il ne fallait pas prendre cette histoire au pied de la lettre, qu'il s'agissait d'un conte local, possédant toutefois un fond de vérité certain. Néanmoins, il leur précisa que c'était à eux d'en tirer les leçons qu'ils souhaitaient. Lui, après tout, n'en était que le narrateur. La morale qui en résulta fut presque unanime, bien qu'elle mît quelques heures à éclore. L'équipe insista pour connaître la fin de l'histoire, insista pour connaître le passé d'Ingen Steder et cela sans tenir compte de l'avis du chef. De bonne grâce, le guide la leur offrit.  

La disparition des gardes venus à Ingen Steder pour enquêter ne causa qu’un émoi temporaire relatif, les enquêteurs suivants ne s’attardant jamais et ne collectant rien d’incriminant sur le village. Les années passèrent ainsi sans que la situation n’évolue. Quelques voyageurs partis pour la bourgade se volatilisaient parfois, mais les routes étaient peu sûres, n’est-ce pas ? Cela dura jusqu’à ce que se développe le journalisme et que le monde voie naître les premiers vrais investigateurs. C'est ainsi qu'au cours du XIXe siècle, il se développa une nouvelle passion pour la région. Une curiosité presque obsessionnelle, de la part de bourgeois et d’intellectuels oisifs, pour le cadre de vie rural et paysan censé être préservé de la réalité désenchantée qu'elle offrait. Une sorte de matrice inchangée des temps immémoriaux et conservatoire de traditions ancestrales. En somme, des sauvages locaux. Un homme d’une trentaine d’années fut donc mandaté pour parcourir les villages reculés de la zone afin de capter une partie de cette essence originelle et de la retransmettre. Ce qu’il fit de bonne grâce, et le nom de la bourgade mystérieuse finit par parvenir à ses oreilles. Alors, le folkloriste se décida à s’y rendre en prenant soin de conserver un pistolet afin de se prémunir des bandits infestant la région, qu'on disait nombreux.

Une fois sur place, il prit son temps pour connaître la petite cité et ses habitants. Il trouvait étrange que ces derniers soient habillés de manière convenable, tranchant avec ses précédentes expériences rurales, tout comme les bâtiments qui semblaient resplendir. Il n’y avait là aucune préservation du passé, simplement une extension de la modernité dans un cadre bucolique, telle une pustule suintant au milieu d'un beau visage. L’investigateur ne se découragea pas pour autant et continua à étudier l’endroit, sans se soucier du fait que les locaux ne semblaient pas vraiment enchantés de ce trop curieux visiteur.  

Les jours passants, notre homme commença à remarquer une chose particulièrement suspecte. Les réponses et les conversations des habitants ne sonnaient pas naturelles, comme si elles étaient l’œuvre d’automates aux réflexes perlocutoires préenregistrés. L’homme notait jour après jour les bribes d’échanges qu’il pouvait voler par-ci par-là, et les faits ne mentaient pas. Plus troublant encore était sa vision des habitants : plus il s’accoutumait à leur présence, et plus leur forme changeait. À la manière d’un voile se levant, ou d’une brume psychologique se dissipant. Bientôt, ils ne furent plus des êtres humains, mais des tas de chairs et de membres agglutinés en un seul bloc profane. Les dignes enfants de la monstrueuse génitrice, - bien que ces choses ne fussent que des extensions - des pantins dénués de volonté propre. Ils n’existaient que pour rendre viable la toile immonde et nourrir l’araignée en son centre. Lorsqu’il se rendit pleinement compte de cela, le chercheur voulut immédiatement s'échapper en direction de la civilisation, car il n’attendit pas d’obtenir le fin mot de l'histoire pour prendre la poudre d’escampette. Devant sa fuite, les abominations tentèrent évidemment de l’arrêter en se jetant sur lui, mais il parvint à en éliminer suffisamment, grâce à la technologie moderne, pour atteindre les limites du bourg. Une fois qu'il les eut passées, force fut de constater que plus personne ne le suivait, et il put suivre son chemin. Cependant, après une pause bien méritée à des kilomètres de là, il se réveilla sur la grande place d'Ingen Steder, entouré par les cauchemars ambulants. Je pense que vous vous doutez de ce qu'il advint de notre pauvre ami, qui n’eut pas le temps de comprendre ce qui lui arrivait avant son inévitable assimilation.

Le guide n'avait pas été honnête avec ses compagnons, il avait menti par omission. Ingen Steder n’était pas vraiment un lieu, ni un village, mais un monstre se tapissant sur cette route, prêt à fondre sur ses proies. La bête n’avait pas de localisation exacte et s’arrangeait toujours pour être trouvée. On ne pouvait s’en sortir que si elle le souhaitait, car quiconque se retrouvait englué dans sa toile était à sa merci. Tous ne mouraient pas, il ne fallait pas que cette voie soit réputée maudite et que la crainte populaire freine l’attraction naturelle qu'elle exerçait. Or, malheureusement, les désormais rares personnes de passage ne pouvaient guère espérer en réchapper, car la modernisation et les multiples sollicitations de toutes sortes, du fait des possibilités de voyages ou d’explorations aisées tout autour du monde, noyaient l’influence du lieu dans un maelstrom d’autres, bien plus accessibles. Il en résultait une faim vorace et impitoyable de tout ce qui pouvait passer à porter de crocs, la famine atroce de l’immondice l'obligeant à une assimilation cruelle et sans distinction de la faune environnante. Malgré tout, les humains restaient évidemment un mets de choix pour l'entité.

Sans crier gare, le commandant attrapa l’autochtone par le col et lui hurla diverses insultes. Ses soldats, livides, lançant des regards furtifs dans une direction précise, demandèrent au guide pourquoi il les avait offerts en pâture. Cette soudaine prise de conscience de la part de l'escouade pouvait sembler brusque, mais le vieux briscard le croyait maintenant plus qu'on ne pourrait s'en douter, cela s'expliquant par le fait qu'Ingen Steder était apparu subrepticement à quelques centaines de mètres avant la fin de l’histoire. La panique qui en résulta chez le groupe fut sans nom. C’est à ce moment que le narrateur prit congé de ses amis d’un récit, n’aimant pas souffrir de la peur et du ressentiment d’autrui. Ce n'était qu’un guide racontant des histoires, après tout. 

Que se passa-t-il pour ses malheureux auditeurs en treillis ? Eh bien, ils tentèrent de fuir, mais les pauvres étaient déjà arrivés sans le savoir. Prisonniers de la toile.


Texte de Wasite

Une ville aux frontières de la réalité

 Chaque année depuis que mon fils Lucas a eu 10 ans, lui, ma femme Jennet et moi prenions des vacances d'une semaine dans le Vermont. Il y a des années, le père de ma femme lui avait laissé un petit chalet au bord d’un lac dont je n’avais jamais entendu parler, dans une ville qui m’était inconnue jusque-là ; un endroit parfait pour s'évader, à l'écart de la civilisation. Nous nous y aventurions tous les mois de juillet ; la nuit précédant le départ était passée à remplir avec enthousiasme des valises de vêtements, des glacières de snacks et de boissons, et à fixer notre modeste barque sur sa vieille remorque branlante. Le dîner de ces nuits-là était toujours le meilleur. Ma femme ne s'épargnait aucune dépense, passant des heures à préparer des repas qui auraient pu rendre jaloux même la royauté.

Nous nous réveillions toujours le lendemain matin à l'aube, montions dans la voiture et prenions le petit-déjeuner dans un restaurant voisin appelé Cleo’s en prévision du voyage à venir. De là, nous commencions notre route de huit heures vers le Vermont. Après la première année, ma femme et moi avions cartographié chaque arrêt de station-service et chaque aire de repos pour faire le plein d'essence et les pauses toilettes. C'était devenu une sorte de rituel comme notre façon de faire le laissait penser. Pendant des années, tout sur notre trajet s'était déroulé comme prévu, mais pas cette fois-là. L'année dernière, l'autoroute qui parcourait les soixante ultimes kilomètres de notre voyage était en travaux et avait été complètement fermée. Nous n'avions eu d'autre choix que de prendre le détour indiqué à travers les petites routes.

Il avait commencé à pleuvoir assez abondamment avant que nous n’atteignissions la bifurcation du détour, et nous nous étions presque immédiatement perdus. Les panneaux étaient devenus trop difficiles à voir et, pour ne pas glisser hors de la route, nous nous déplacions près de 25 kilomètres à l'heure en dessous de la limite de vitesse. Au bout d’une heure environ, nous nous sommes retrouvés dans un petit village délabré appelé Orion’s Crest, selon notre carte. Il était presque impossible de distinguer quoi que ce soit de la ville alors que nous traversions les étroites rues à une seule voie, n'apercevant que des lanternes au-dessus des trottoirs ou suspendues aux devantures des magasins.

Ma femme et moi avons décidé que le temps rendait les choses beaucoup trop difficiles. Nous avons décidé de nous garer sur le premier parking que nous avons vu pour attendre la fin de la tempête. Ceci fait, j'ai arrêté la voiture, fermé les yeux, posé ma tête contre le siège et j’ai écouté la pluie. Ma femme était assez frustrée. Il n'y avait eu aucun avertissement de pluie sur son application météo, et elle voulait désespérément savoir combien de temps cette tempête allait durer. Nous aurions déjà pu être en train de profiter de nos vacances, mais au lieu de cela, nous étions coincés dans une ville marécageuse, piégés par les forces cruelles de mère nature.

Je ne l’avais pas réalisé lorsque nous étions arrivés, mais nous nous étions garés sur le parking d’un restaurant. D'après ce que je pouvais discerner, cela ressemblait beaucoup à l’établissement Chloé, dans notre ville. Comme si ma pensée avait allumé un interrupteur invisible, les lumières du restaurant ont clignoté. En grandes lettres rose fluo familières ; Chloé. Dès que le panneau est apparu, la pluie s'est arrêtée. Le ciel était encore assombri par les nuages et l’on pouvait toujours entendre le tonnerre au loin. J'ai donné un coup de coude à ma femme et lui ai indiqué le panneau.

« Hmm, a-t-elle dit. Je ne savais pas que c’était une chaîne. 

– Ça n’en est pas une », ai-je répondu.

J'ai tourné la tête pour voir Lucas. Il s'était endormi.

Je ne peux pas dire pourquoi, mais j’ai ressenti le besoin soudain de voir le restaurant de plus près. Du parking, il ressemblait exactement à celui de chez nous. Comme s'il avait été copié et collé, ou même ramassé et déplacé vers notre emplacement. Quelque chose à ce propos m’a semblé étrange.

« Hé, ai-je chuchoté à moitié à Jennet. Je reviens tout de suite. »

Sans quitter des yeux l'enseigne au néon, je suis sorti de la voiture. Ma femme me demandait quelque chose, mais j'étais trop concentré pour y prêter attention. Pour je ne sais quelle raison, le restaurant me captivait. Je suis allé vers l'établissement, parcourant de temps en temps l’endroit du regard à la recherche de signes de vie. Nous étions seuls. Je me suis dirigé vers la fenêtre près de l'entrée et j'ai jeté un œil à l'intérieur. Rien d'inhabituel. Soudainement, l'alarme de la voiture s'est déclenchée. Je me suis retourné pour voir ma femme se penchant du côté du conducteur pour essayer de l'éteindre. Mon fils est sorti de la voiture, les mains sur les oreilles. L'alarme a cessé progressivement alors qu'il se rapprochait de moi.

« Papa, où sommes-nous ?

– Nous nous sommes juste arrêtés pour laisser passer la pluie. Allez, p’tit gars. Allons-y. »

Nous sommes remontés en voiture et nous sommes engagés sur la route. Plus loin en ville, nous sommes tombés face à un autre spectacle inhabituel. Des véhicules de police bloquaient la route, ainsi que des barricades ; le mot ATTENTION peint sur celles-ci. Un officier est sorti de l'un des véhicules et a levé la main, me signalant de m'arrêter. Il s’est approché et a toqué à ma vitre.

« Bonsoir, mes amis. » 

La voix de l’officier était grave et grinçante. 

« Vous allez devoir faire demi-tour. Il y a eu un très grave accident de ce côté.

– Qu'est-il arrivé ? » a demandé ma femme en se penchant pour mieux voir l'officier. L'officier a regardé Lucas sur le siège arrière.

« Il serait préférable que le petit n'entende pas les détails, m’dame. »

J'ai acquiescé et l'ai remercié de nous avoir épargné l'information.

« Qu'est-ce qui vous amène à Orion’s Crest, vous trois, si ce n’est pas indiscret ?

– Nous sommes en voyage dans le Vermont. Nous possédons un chalet là-haut. Le détour nous a éloignés de notre route. Comment pouvons-nous contourner l’accident ? »

L'officier nous a ensuite donné des instructions qui nous mèneraient dans quelques rues moins fréquentées, nous menant à une autre autoroute. Nous l'avons remercié et avons fait demi-tour ; une tâche difficile avec une remorque sur une si petite route.  Les nuages s'étaient pour la plupart dissipés et la lumière du soir remplissait le ciel d'orange et de bleus sombres. Nous avions deux heures de retard sur notre planning et Lucas commençait à s'inquiéter d'être dans la voiture depuis si longtemps.

Quinze minutes plus tard, nous avons rencontré un autre barrage routier, similaire au premier. Il y avait des tout-terrains de la police et d'autres barricades avec ATTENTION peint dessus. Un autre flic s'est approché de notre voiture après nous avoir fait arrêter. J'ai failli éclater d’un rire nerveux. C'était le même officier qu'auparavant.

« Bonsoir, mes amis, a dit l'officier. Vous allez devoir faire demi-tour. Il y a eu un très grave accident de ce côté. »

Abasourdi, je me suis tourné vers ma femme. Son expression était la même que la mienne. « Vous ne vous souvenez pas de nous, officier ? Nous étions juste ici il y a quelques minutes », a dit Jennet. L'officier est resté un moment à nous regarder. Son visage vide de toute expression.

« Il serait préférable que le petit n'entende pas les détails, m’dame.

– Vous allez bien, officier ? », ai-je demandé, perplexe. Encore une fois, il nous a juste regardés.

« Qu'est-ce qui vous amène à Orion’s Crest, vous trois, si ce n’est pas indiscret ? »

Qu’est-ce que c’était que ce bordel.

J'ai demandé à l'officier s’il m’était possible de sortir et de parler avec lui.

« Bien sûr, monsieur. »

J'ai remonté les vitres et je suis sorti. L'air était beaucoup plus frais qu'il ne l'était au restaurant sur lequel nous étions tombés par hasard.

« Alors, vous ne vous souvenez pas que nous nous sommes arrêtés ici il y a quelques minutes ?

– Non, monsieur, a-t-il répondu d’un air nonchalant.

– Je m’inquiète un peu du fait que… 

– Aimeriez-vous les voir ? » m’a-t-il coupé. Pris au dépourvu par sa question, je l’ai fixé un moment.

« Quoi ? 

–  Aimeriez-vous les voir ?

–  Voir quoi ? ai-je demandé.

–  Leurs corps. »

À ce stade, j'étais assez paniqué.

« Que voulez-vous dire par… »

L'officier m’a interrompu.

« Venez ! » Il a commencé à marcher vers les tout-terrains. « Venez voir. »

J’ai regardé ma femme par la vitre, qui essayait de faire signe à l’officier sans y croire. Elle a haussé les épaules, mais m’a fait signe de le rejoindre. Je me suis exécuté, aussi curieux qu'elle.

Alors que l'officier et moi passions le barrage, il a commencé à fredonner. Je l'ai regardé, toujours confus, et il s'est retourné vers moi. J'ai rapidement détourné le regard et examiné les environs pour éviter un contact visuel gênant. Les 4X4 étaient vides. Devant, après les feux clignotants, se trouvaient ce qui semblait être deux corps sur la route, recouverts de bâches grises. Lorsque nous les avons atteints, l'officier s'est tenu entre eux, pointant chacune de ses mains vers les défunts.

« Choisissez, a-t-il dit.

– Quoi ?

– Choisissez celui que vous voulez voir en premier. 

– Non.

– Bien. » Il sourit. « Les deux en même temps alors. »

Il s'est agenouillé et a soulevé les bâches, révélant les visages des morts. En un instant, mes genoux ont lâché et je suis tombé par terre.

Pas. Possible. Pas réel. Ça ne pouvait pas l’être.

Sous les bâches se trouvaient les visages ensanglantés de Jennet et Lucas. Ressentant une forte sensation de vertige, j'ai fait de mon mieux pour rester debout. J'ai commencé à m'éloigner de la scène avant de me tourner et de sprinter vers ma voiture. Je me suis arrêté à quelques mètres. Là, dans la voiture, ma femme et mon fils ; vivants, me regardant d’un air confus. Je leur ai fait signe de la main comme pour leur dire « Je vais bien. » Les yeux de Jennet ont alors dérivé quelque part derrière moi. On aurait dit qu’elle criait, pointant follement du doigt ma direction. Je n’ai même pas entendu ses pas, mais à présent, l’officier se tenait derrière moi, et j’avais un couteau enfoncé dans le bas du dos. La douleur était immense. Je suis à nouveau tombé au sol. L'officier, maintenant à genoux devant moi, m'a attrapé par les cheveux et a relevé ma tête pour que nos visages se fassent faces.

« J’adore les visages. Ils sont le point culminant de leur histoire. Les derniers mots exprimés à travers un regard mort. C'est ma partie préférée. »

Il s’est levé et s’est tourné vers la voiture. J'entendais maintenant Lucas et Jennet crier. Ma femme a frénétiquement essayé d'ouvrir la portière de sa voiture, en vain.

« Choisissez, a-t-il dit calmement.

–  Quoi ? » J'ai senti ma conscience disparaître ; le désir de fermer les yeux se fortifiant à chaque respiration. Je ne pouvais même plus ressentir la douleur. J'étais trop fatigué pour.

« Choisissez-en un. »

Je n'ai même pas pu prononcer le moindre mot. Parler était une tâche trop difficile dans mon état.

« Très bien, les deux alors », s’est-il répondu à lui-même.

Il s’est dirigé vers la voiture et s’est installé dans le siège du conducteur. Ma femme était montée à l'arrière pour protéger Lucas. L'officier m'a regardé à travers la vitre, arborant un sourire insidieux ; sa mâchoire se détendait comme celle d'un serpent. Il s'est ensuite tourné vers ma femme et mon fils. La dernière chose que j'ai vue avant de m'évanouir, c’était lui avalant inexplicablement ma famille.

Quand je me suis réveillé, j'étais dans un lit d'hôpital. À ma gauche, dans un autre lit, se trouvait une jeune femme. Son bras était enveloppé d'une épaisse gaze. Du sang coulait tout le long et gouttait à côté d'elle. Alors que je le regardais goutter, ma douleur est revenue, et avec elle, les souvenirs de ce qui s'était passé. Une infirmière a accouru. Je ne l'avais même pas réalisé, mais je m’étais mis à crier.

Après m’être calmé, un engourdissement a envahi mon esprit et mon corps. J'ai été informé par un médecin que je dormais depuis maintenant six semaines. Je ne savais pas quoi faire. Ma famille avait été officiellement portée disparue et une enquête était en cours. J'ai parlé avec des psys et les autorités, leur racontant toute mon histoire. Personne ne m'a cru, mais ils ont au moins pu exclure mon implication. Ma voiture avait été repérée par une caméra de circulation quelques jours auparavant, conduite par une femme non identifiée.

Après quelques jours de plus au lit, j'ai été autorisé à me lever et à marcher. L'hôpital lui-même semblait normal, mais quelque chose en particulier a attiré mon attention. Je rentrais de la cafétéria lorsque j'ai remarqué le panneau au-dessus de la porte verrouillée par carte-clé du service où j'avais été enregistré.

Le panneau disait : Service des cas curieux. PERSONNEL AUTORISÉ UNIQUEMENT.


Traduction de Daniel Torrance

Texte original
Auteur original : R.L Roger