Il me reste deux pas à vivre

Quand j'étais enfant, j'aimais les jeux.

Pas le sport ou ce genre de choses, je détestais sortir, et en fait, je déteste toujours ça. Je préférais rester à l'intérieur, à regarder la télé, à dessiner, mais plus que tout, j'aimais les jeux.

Vous vous souvenez des classiques de soirées pyjama ? Ce genre-là. Bloody Mary, Les Trois Rois, Charlie-Charlie... j'en étais dingue. J'invitais tout le temps des amis à la maison pour y jouer. Tous ceux que je connaissais s'étaient dégonflés au moins une fois lors de nos séances, mais pas moi. Rien ne m'effrayait. Je n'ai jamais crié quand une planche Ouija nous a répondu. Je n'ai pas bronché pendant "Concentrate". J'étais la courageuse de la bande. Je cherchais à avoir peur.

Une nuit, ça a marché.

Cette fois-ci, c'était quelqu'un d'autre qui avait trouvé le jeu. Pour respecter son anonymat, je vais l'appeler Anne. Ce soir-là, je m'étais rendue chez elle, on fêtait son anniversaire avec des amies. J'étais donc dans la cave, assise sur mon sac de couchage, et mes amies étaient dispersées à travers la pièce. On parlait, on riait, et on mangeait des cochonneries. En y repensant, je regrette.

C'est la dernière fois que j'ai été heureuse.

Vers onze heures, la star de la soirée est descendue. Elle avait un sac de chips. Ses yeux brillaient d'un éclat que je ne connaissais que trop bien.

Elle avait un jeu.

Je me suis redressée sur le matelas. Anne s'est dépêchée de descendre les escaliers et s'est assise sur une couverture. Elle a esquissé un sourire qui m'a donné un frisson d'excitation. Les autres filles se sont tues. Le meilleur moment de la soirée était arrivé.

"Vous avez déjà joué à "La Sorcière et la Servante" ?

J'ai reniflé. "C'est quoi ce nom ?"

"Sérieux, c'est vraiment cool." Anne a posé son sac de chips. "On devrait y jouer."

"D'accord, donc comment on joue ?" a demandé une autre fille.

Anne a souri, appréciant l'attention qu'on lui portait. Je ne peux pas la blâmer : j'avais été à sa place plus d'une fois. Elle a fermé les yeux. Après une pause dramatique, elle m'a pointée d'un doigt tremblant.

"Toi" a-t-elle murmuré.

J'ai levé les yeux au ciel, mais me suis approchée pour m'asseoir près d'elle. Anne a attiré ma tête vers ses genoux.

"Oh ?" Je l'ai regardée et ai souri. "Wow, Anne, je savais pas que tu ressentais ça pour moi-"

"Oh mon Dieu, arrête," a grommelé l'intéressée avec un sourire. "Tu casses l'ambiance !"

J'ai replacé ma tête sur ses genoux. "Si tu le dis..."

"Bon." Anne a bougé ses jambes en s'éclaircissant la gorge.

 "Voilà comment jouer. Il faut au moins deux personnes. De préférence des femmes, mais ça fonctionne aussi avec des hommes. L'une des deux,'la sorcière', couvre les oreilles de  'la servante'.La sorcière doit ensuite dire son plus gros secret à voix haute. Évidemment, la servante n'est pas censée entendre quoi que ce soit. Cependant, le jeu lui laisse entendre certaines syllabes.  Ces syllabes sont les morceaux du nom d'un démon. »

J'ai baillé, interrompant Anne. "Et ensuite on meurt, c'est ça ?"

"Pas exactement," a-t-elle répondu. "Ça délimite le temps qu'il te reste à vivre."

J'ai levé un sourcil. C'était nouveau.

"Plus tu entends de morceaux du nom, moins il te reste de temps." Anne a de nouveau bougé ses jambes, se mettant plus à l'aise."Par exemple, une syllabe, c'est un million de pas."

Je me suis tordue le cou pour la regarder. "Et le nom entier ?"

Anne a ri. "Dans ce cas, tu meurs sur le coup."

"Oh, ça a l'air marrant." J'ai installé ma tête sur ses genoux. "On y va."

Je pouvais presque sentir Anne lever les yeux au ciel. "Oh ça va, on s'y met..."

Et elle a couvert mes oreilles avec ses mains.

Au début il n'y avait rien, juste un marmonnement indistinct. J'étais sur le point de dire que c'était de la connerie.

TA-

J'ai failli m'asseoir. Putain quoi ? C'était aussi clair que si elle avait parlé dans mon oreille. Je l'ai regardée, suspectant une astuce. Tout ce que j'ai vu, c'était le menton de  Anne qui bougeait. Je me suis réinstallée. Sa main avait dû glisser.

BO-

D'accord, donc ça fonctionnait. Je n'ai plus bougé. J'étais sûre qu'une sorte de phénomène naturel faisait partie du truc. C'était toujours le cas. Des hallucinations pour Bloody Mary, le vent pour Charlie Charlie. C'était simple. Je me suis détendue, attendant les prochaines syllabes.

TU-DI-MOU

Puis, ses mains se sont détachées de mes oreilles. Je me suis redressée. Anne me regardait avec impatience.

"Alors ?" a-t-elle demandé. J'ai haussé les épaules.

"Cinq, il me semble ?" J'ai étiré ma nuque. "Combien de temps, Docteur ?"

Anne a soupiré. "Pas du temps, des pas. Enfin..." Elle a réfléchi une seconde. "Tu as vingt pas."

J'ai mis ma main sur ma poitrine dans une fausse expression d'horreur. "Oh non ! Apparemment je vais avoir besoin d'un fauteuil roulant !"

"Oh, la ferme," a reniflé Anne. "Enfin bref, à qui le tour ?"

Tout le monde avait hâte de participer. Une fois leur tour venu, les autres filles ont respectivement obtenu cinquante, quatre-vingts et vingt. La dernière à passer m'a fait un high-five, on avait le même nombre. Puis ç'a été le tour d'Anne.

"D'accord, faut que j'essaie ce truc," ai-je dit, tapotant mon genou. "Viens là."

Anne a grogné. "J'ai pas envie de me lever..."

"C'est pas à toi qu'il reste vingt pas," me suis-je moquée. Anne a ri et s'est approchée. Quand on a été bien installées, j'ai couvert ses oreilles. Bien. Un secret.

"Bon, quand j'avais huit ans, j'ai voulu un cookie," ai-je commencé. Les filles ont rigolé. "Ils étaient sur une étagère donc j'ai TA-"

Ça m'a arrêtée net. Quand j'avais prononcé la dernière syllabe, ça n'avait pas sonné comme ma voix, j'aurais pu le jurer. J'ai levé la tête. Personne n'avait l'air d'avoir remarqué. J'ai avalé ma salive et ai continué.

"J'ai tapé l'étagère en question, ce qui n'était pas une très BO-ahem, bonne idée. Elle est tombée et m'a presque TU- tuée." Je me suis encore arrêtée. Les filles me regardaient. "Continue," a dit l'une d'elles.

"Aha, ouais," ai-je dit. "Euh, j'ai commencé à pleurer, et j'ai DI-dit 'Maman, au secours, je vais MOU-mourir.'" J'ai pris une seconde pour m'éclaircir la gorge. J'avais atteint la limite de mes propres syllabes.

"Elle est arrivée en COU-courant, et j'avais tellement PEur parce que je croyais qu'elle allait me TUer..." J'ai grimacé. Ça commençait à faire beaucoup. "DOnc j'ai fait semblant d'être MOrte quand elle m'a vue."

Les filles ont commencé à rire. "Oh non, pauvre chou !" ont-elles rigolé. J'ai souri  faiblement. Anne s'est assise, enlevant mes mains de ses oreilles.

Elle a souri, puis a compté sur ses doigts avant de lever les mains en l'air.

"Waw, dix syllabes... Oups ! On dirait que je vais mourir !"

Les autres filles l'ont immédiatement acclamée. "Attends, combien de pas ?" ai-je demandé. L'effroi grandissait dans mon ventre. J'avais bien compté le nombre de syllabes.

"Cinq, si je dois aller pisser, je suis condamnée," rit-elle.

Je suis devenue pâle. "Anne, je crois pas que-"

Son visage s'est éclairé. "Oh, je vais mourir ?" Elle s'est levée et a fait un pas de façon exagérée. "Regarde, je fous ma vie en l'air !" Elle en a fait trois autres. J'ai attrapé sa jambe.

"Anne, arrête ça," ai-supplié. Je n'avais jamais eu aussi peur. "C'est plus drôle."

Elle a repoussé ma main en riant. "Pas pour toi peut-être." Elle a tourné un pied. A levé l'autre.

Un dernier pas.

Du sang a jailli de sa bouche.

En quelques secondes, on en était toutes couvertes. Il était encore chaud. Métallique. Rouge. Quelqu'un a crié.

Nous étions toutes marquées par la mort.

La fille à qui j'avais fait un high-five un peu plus tôt, celle qui avait eu vingt également, a inconsidérément utilisé ses pas pour courir à l'étage chercher de l'aide. Son sang a coulé derrière elle dans les escaliers, comme une rivière. Celle qui avait obtenu cinquante est arrivée en haut, mais n'a réussi qu'à effrayer la mère d'Anne avant que ses pas ne soient comptés. La pauvre femme a été recouverte de sang. Quatre-vingts a été plus maline. Elle a gardé ses pas pour aller jusqu'à la voiture de la police. Malheureusement, elle n'est pas allée beaucoup plus loin.

Moi ?

La police m'a trouvée en larmes à la cave, couverte de sang et refusant de marcher. J'ai dû être transportée jusqu'à leur voiture. En fait, j'ai dû être transportée partout. Les docteurs, perplexes, ont attribué ça au choc. Ils ont expliqué la mort des autres par une soudaine maladie. Je ne leur ai pas dit la vérité.

Maintenant, j'ai vraiment un fauteuil roulant. Vingt ans ont passé. Pendant tout ce temps, j'ai fait dix-huit pas accidentels. J'ai passé le reste de mon temps à éviter scrupuleusement de marcher. Je vis ma vie comme une invalide.
Je ne veux plus vivre comme ça.

Considérez ceci comme une lettre de suicide. Je n'ai personne à qui je vais manquer, donc tout devrait bien se passer. J'espère juste que mes jambes peuvent toujours me porter. Mais, avant de partir, vous devez me promettre une chose.

Comptez vos pas.

Traduction de DydyMcFly

L'enfant riait alors qu'il était brûlé vif

"Je jure, à mes frères dans les cavernes sombres, à mes sœurs sous l'océan, que toute vie nouvelle s'éteindra, que la lune se fissurera, et que tout renaîtra à nouveau."

Ainsi furent les derniers mots d'Alexios Rosa, brûlé vif à l'âge de douze ans.

Alexios Rosa fut l’un des cas de sorcellerie les plus intéressants de l’Histoire, bien qu'une grande partie des traces liées à ce genre de récits ait été supprimée par l'Église, n'y laissant que de rares références.

Sa mère mourut alors qu'elle le portait en elle, poignardée à maintes reprises par le père du jeune garçon et succombant sur le coup. Les légistes opérèrent le corps trois jours pour tard, et c'est de ce ventre froid que sortit Alexios, encore en vie.
Ainsi, d'un cadavre naquit Alexios Rosa.

Adopté par l'un des médecins qui avaient opéré le corps de sa mère, son enfance fut marquée par la peur de ceux qui l'entouraient. Il respirait de façon anormale, exagérée, comme s'il faisait semblant.
À la maternelle, il faisait souvent le mort pendant plusieurs heures, attrapant et mordant la jambe de quiconque s'approchait trop de lui.
Sa comédie ne faisait jamais grand effet sur les autres, il était trop immobile, trop silencieux. Dans ces moments-là, certains enfants se demandaient même s'il respirait encore.
Un jour, les enfants de sa classe commencèrent à disparaître, un par un. Ils partaient jouer dans la cour de récréation, pour ne jamais revenir.

Le père adoptif d'Alexios Rosa finit par déclarer qu'un démon avait pris possession du corps de son fils, la présence d'un prêtre fut donc demandée dans l'optique de procéder à un exorcisme.
Après avoir passé une heure seul avec le jeune garçon, le prêtre était ressorti de la pièce, le regard[e] perplexe, et avait fini par dire à son père adoptif :

"J'ai examiné le corps de ce garçon... Il est entièrement vide. Ce qu'il y a dans cette pièce n'a rien d'humain."

A compter de ce moment, le médecin n'eut guère d'autre choix que de confesser son péché au prêtre. Six ans plus tôt, trop de nuits blanches furent passées par le père adoptif du garçon, à guetter sa porte et à craindre la surprise de voir son fils sur le pas de cette dernière, immobile, dégageant la terrifiante aura de quelqu'un qui s'apprêterait à nuire à sa vie.
Il avait alors pris décision de le tuer pendant son sommeil, suite à quoi il avait enterré son cadavre dans le jardin. Trois jours après, alors qu'il se dirigeait vers la cuisine pour prendre son petit-déjeuner, le médecin légiste avait eu la malheureuse surprise d'y trouver Alexios, assis à sa table, réclamant à manger. Pour les six prochaines années, le médecin n'avait plus dormi une seule nuit chez lui.

Après cette courte entrevue, le deux hommes se mirent donc d'accord sur la seule solution envisageable : brûler le jeune garçon.
Nul ne s'opposa à cette décision. La peur que prodiguait Alexios était partagée par tout le village, qui mobilisa un groupe d'hommes afin d'accomplir cette funeste tâche.

Le jour venu, le docteur monta dans la chambre du jeune garçon, mais ne l'y trouva pas.
Depuis la fenêtre, le légiste put cependant apercevoir que dans la cour de récréation de l'école, au loin, quelqu'un se tenait debout.
Le prêtre demanda au médecin d’y aller en premier pour n'éveiller aucun[e] soupçon. Ainsi, les autres le rejoindraient après.
A mesure que l'homme approchait, la terreur envahissait ses nerfs. Des voix, il entendait des voix. Elles émanaient toutes de la cour de récréation, et chantaient à l’unisson, guidées par celle d'Alexios Rosa.
Tous les enfants de la ville semblaient être là, et chantaient à son rythme.

Le légiste arrivant à proximité de la porte de la cour, les voix commencèrent à s’estomper. Lorsqu'enfin il ouvrit le battant, il vit Alexios, seul, qui riait à  gorge déployée.
Les corps des autres enfants ne furent jamais retrouvés.

Traduction de Kamus

Nous ne voulons pas mourir - Prologue & 14 Août 2026

Prologue

L’ordinateur démarra en grésillant. Il faut dire qu’il n’était plus de toute première jeunesse. Mais heureusement qu’il était là tout de même, j’aurais eu du mal à en trouver dans les circonstances actuelles. L’écran s’alluma après une vingtaine de secondes, et je pus bientôt entrer le mot de passe pour accéder à la seule session disponible. Par habitude, je regardai l’heure et la date affichées à droite de la barre des tâches : samedi 11 février, 23 heures 37 minutes. J’eus un petit sourire en coin. Cette fonction était déréglée depuis un moment, et personne ne prenait la peine d’y remédier, personne n’en voyait l’utilité. Dehors, le soleil laissait encore derrière lui une lueur rougeâtre. La nuit était quasiment tombée, mais on était bien loin de l’heure indiquée.

Je cliquai sur l’icône me permettant d’accéder au répertoire « Docs écrits », et, pendant le temps que prenait le chargement, j’écoutai le silence que seul le soufflement de l’unité centrale troublait. Ce silence pesant qui faisait désormais partie de notre quotidien, dés lors qu’on n’entendait pas des explosions, des ricochets de balle, des hurlements de terreur ou de colère ou des grognements sortis d’outre-tombe. Ce silence qui, malgré tout, était mille fois plus inquiétant que les bruits qui pouvaient nous épouvanter, ce silence qui nous écrasait littéralement et nous glaçait le sang. On avait l’impression que l’air lui-même était devenu notre ennemi, qu’il nous espionnait au compte d’on ne sait quelle horreur. Ce silence qui avait rendu fous plus d’un de nos compagnons.

La page s’ouvrit enfin, laissant apparaître une multitude d’icônes de documents Word, certains n’ayant pas de titre très expressif comme « Article 1 », « Article 2 », etc. D’autres semblants un peu plus intéressants, comme « Règles de vie commune », « Ordre des tours de garde à venir » ou « Procédure à suivre en cas d’attaque ». On ne consultait plus beaucoup ce genre de document, la plupart étaient désormais connus par cœur de tous, seuls ceux réactualisés fréquemment méritaient attention. Certains montraient un caractère un peu plus privé, comme « À ma fille », « Pensées intimes d’un rescapé » ou encore « Pourquoi moi ? ». Ce répertoire contenait les mémoires de notre camp, de ceux qui vivaient toujours comme de certains qui avaient disparu. Rares étaient ceux qui n’avaient pas cédé à la tentation de s’asseoir une heure ou deux devant l’ordinateur et d’écrire sans s’arrêter ce qui leur passait par la tête, pour décompresser. Certains avaient préféré le support papier, mais tout avait rapidement été épuisé. Ceux qui n’écrivaient pas étaient ceux qui ne parlaient pas en général.

Tous les documents avaient été copiés sur une clé de mémoire d’un téraoctet. Ce n’était pas la plus puissante qui existait, depuis 2021 tout le monde avait au minimum deux téraoctets, mais c’était tout ce qu’on avait pu trouver. Et puis pour ce qu’on y mettait, c’était amplement suffisant. Mis à part les documents Word, il y avait un peu de musique, quelques films et des photos. C’était tout ce qui nous restait de notre vie d’avant. Le routeur internet était mort, et de toute façon, nous n’étions même pas certains qu’internet marche encore. Sur l’ordinateur, il y avait des programmes qui permettaient de lire nos documents, un démineur et un pac-man. On était bien loin de l’utilité que pouvait avoir un ordinateur il n’y a pas si longtemps.
Je cherchai dans les titres, et mon choix s’arrêta sur un document intitulé « Journal de bord ». Je l’ouvris. La page mit un moment à s’ouvrir, il faut dire qu’elle était plutôt longue comparée aux autres. Les mots s’étalèrent enfin sous mes yeux, dans une police d’écriture plutôt pauvre, semblable à celle des machines à écrire du siècle passé. Le cadre qui contenait le nom des polices indiquait « Simplified Arabic Fixed ». Il y en avait d’autres à disposition, mais je trouvais que celle-ci convenait bien à un journal de ce genre. Je descendis tout en bas de la page et voulus commencer à écrire. Mais les mots ne vinrent pas. J’avais beau me triturer les méninges, je ne savais pas comment commencer mon texte.

Après quelques minutes passées à regarder fixement l’écran sans bouger, je remontai finalement la page jusqu’au début et commençai à me relire, espérant trouver de l’inspiration dans mes anciens écrits. Là figurait la date où j’avais commencé à écrire. Si peu de temps après que nous nous soyons retrouvés dans cette situation. Et pourtant, les débuts de notre jeu de survie n’étaient pas si terribles comparé à ce qu’il était devenu aujourd’hui. Il s’était passé tellement de choses… Nous avons été surpris plus d’une fois, et nous sommes moins nombreux qu’au début. Mais nous sommes encore là, bien vivants, restes agonisants d’une humanité décimée, déchue, qui a perdu son statut de sommet de la chaine alimentaire pour prendre celui d’une simple proie. Nous sommes peut-être les derniers rescapés. Nous sommes désespérés. Mais nous ne voulons pas mourir.


14 Août 2026

À ceux qui liront ces lignes. Je m’appelle Stefan Grim. Je suis un français d’origine anglaise, j’ai tout juste 31 ans. Je vis à New York depuis maintenant 6 ans. Ou plutôt je suis arrivé à New York il y a 6 ans, et j’y suis resté jusqu’à il y a peu. À la base je suis venu parce que c’était le rêve de ma petite amie Illyria (enfin tout le monde l’appelle Lili) et puis finalement je m’y suis habitué, j’avais trouvé un emploi d’informaticien à peine à trois rues de notre appartement, rejoint un club de tir à balles réelles (grâce au permis de port d’arme je pouvais garder mon revolver chez moi) et de jiu-jitsu, je m’étais fait de nouveaux amis, bref, la belle vie.

Mais il y a environ 3 mois il s’est passé quelque chose. Non en fait tout a commencé il y a 5 mois. Une histoire de fou me dirait-on si tout était resté comme je l’avais connu. On ne voit ça que dans les films. Et pourtant il y a 5 mois, le destin de l’humanité a été bouleversé à jamais. Au départ c’était quelque chose de banal, pendant des travaux chez lui un homme a trouvé un puits de pétrole et résultat tout le monde a accouru pour pouvoir l’exploiter. Ce qui fait qu’une semaine après on était en train de percer des trous pour pouvoir extraire l’or noir. Cependant ce n’est pas tout ce qu’ils ont trouvé sous terre. Une fois qu’ils eurent vidé la cavité (elle était relativement petite) ils ont essayé de creuser en-dessous, parce qu’il était évident que toutes les richesses n’avaient pas été exploitées, et il paraît que ça sonnait creux de toute façon. Pauvres fous, ils n’auraient jamais dû aller plus loin.

Quand un trou suffisamment grand fut foré, ils sont tombés sur quelque chose qui n’avait rien à voir avec du pétrole. C’était un liquide visqueux, transparent, qui s’écoulait lentement par l’orifice creusé. Là ce sont les scientifiques qui ont rappliqué pour analyser ça. Leurs tests ont rapidement apporté un résultat, le liquide comportait des similitudes avec le placenta des mammifères, cela dit il y avait tout de même de grandes différences jamais vues auparavant. Mais ça a suffi pour qu’on s’intéresse à ce qu’il y avait dans le liquide. C’est à peu près à ce moment là, soit dit en passant, que des sectaires se sont manifestés en disant que c’était un signe de Dieu par rapport à je ne sais plus quoi. Ceux-là se servent vraiment de tout et de n’importe quoi… Bref.

Comme vous devez vous en douter, il y avait des formes de vie qui « dormaient » à l’intérieur de la grotte. Vu la tête des créatures, ça ne m’étonne pas qu’ils aient préféré étudier sur place plutôt que d’en extraire une du sous-sol. Curieusement, le fait que le niveau du liquide baissait ne semblait pas les affecter. Elles étaient toujours dans un genre de sommeil imperturbable. Tout allait encore à peu près bien à ce moment là, même si le monde était en ébullition. Certains avaient peur, d’autres étaient curieux, d’autres pensaient qu’on devrait faire sauter cette grotte, et d’autres étaient heureux qu’on ait découvert une nouvelle espèce. Je me demande si ce sont les premiers ou les troisièmes qui ont eu le plus raison.

Toujours est-il qu’après encore quelques semaines d’études qui n’ont pas mené à grand-chose, ces « choses » se sont réveillées brusquement, sans aucun signe avant-coureur. C’était il y a 3 mois. C’était le début des ennuis. On a vu leur sortie du trou en direct, il y avait en permanence des journalistes qui retransmettaient les avancées du travail des scientifiques à ce moment là. On a pu les voir se trainer lentement dehors, humant le monde nouveau qui s’offrait à elles. Pendant plusieurs heures elles ont tourné en rond, l’air perdu, restant à l’ombre et fuyant la lueur du soleil qui se déplaçait au fur et à mesure que la journée s’écoulait. Les journalistes faisaient sans cesse des gros plans commentés sur les différentes parties du corps de ces créatures inconnues, de leurs pattes imposantes, dont les épaules terminées en pointe se prolongeaient bien au-dessus de la tête, et dont les doigts, au nombre de 4, se terminaient par de grosses griffes crochues, jusqu’à leur gueule pour le moins effrayante, pourvue d’yeux minuscules, laissant voir deux larges fentes en guise de narines et une mâchoire puissante, garnie de dents acérées. Au crépuscule elles ont commencé à s’agiter un peu, à ce moment une partie des hommes sur place a commencé à se reculer et à les regarder d’un œil plus méfiant que curieux. Tout le monde ou presque devait être devant sa télé ou son ordinateur à ce moment là, l’humanité toute entière retenait son souffle pour savoir ce qui allait suivre.

Et puis enfin le dernier rayon de soleil a disparu. À ce moment l’enfer a débuté. Les créatures se sont mises à émettre des sons inquiétants et soudainement l’une d’elle a sauté sur l’homme le plus proche et lui a arraché la tête d’un coup de mâchoire. La moitié de l’humanité a dû vomir à ce moment là. Dès cet instant toutes les autres se sont mises en mouvement et ont commencé à massacrer tous les humains qu’elles avaient sous la main. La tentative désespérée du caméraman de fuir et ses commentaires horrifiés ne faisaient qu’amplifier l’horreur de la scène. Et puis la caméra a cessé de transmettre. Dans les heures qui suivaient on voyait tous les dirigeants de tous les pays du monde s’adresser à leurs peuples, essayant de les rassurer, et envoyant immédiatement des troupes armées sur les lieux de l’incident. Et sur deux trois chaînes on voyait aussi les gourous des sectes s’adresser à tous, disant que c’était là le début de l’Apocalypse, et que la seule chance de salut était la conversion.

Quand j’y repense, ça me fait bien rire. Les militaires ont eu bien du mal, le cuir noir des bêtes est extrêmement épais, les balles standard ne faisaient que les énerver d’avantage. Il a fallu se servir de balles perforantes explosives pour commencer à tuer un peu de ces saletés. Même les véhicules blindés n’arrivaient pas à tirer leur épingle du jeu, les bêtes ne se laissaient pas intimider par leur puissance de feu et s’acharnaient dessus jusqu’à atteindre les conducteurs qu’elles réduisaient en charpie. Peu de temps a été nécessaire pour se rendre compte que les premières troupes envoyées étaient en nombre trop insuffisant pour lutter, alors on a envoyé des renforts. Beaucoup de renforts. L’idée était que si la qualité de l’armement était insuffisante pour réellement entamer les forces ennemies, alors la quantité devrait faire l’affaire.

Mais ils n’ont pas compté sur un détail : ces créatures ont prouvé à ce moment qu’elles n’étaient pas stupides. Très vite, elles ont fait croire aux soldats qu’ils remportaient la bataille et ont battu en retraite dans leur tanière, tête baissée. Mais au moment où les humains eurent posé le pied à l’intérieur, un nombre incalculable de ces choses a fondu sur eux, et au final ce sont les militaires qui ont battu en retraite. Le peu de militaires qui restait. À vrai dire il devait rester quelques divisions bien amoindries. Le reste des forces militaires présentes sur place avait été massacré. On avait l’air malins, nous, humains, qui nous croyions plus forts que tout. On en a pris cher pour notre grade.

La suite on la voit dans tous les scénarios de film post-apocalyptique. Les monstres ont pris l’Afrique, l’Europe et l’Asie en un mois, malgré les efforts des soldats, qui ont rejoint le nombre affolant de victimes. On ne sait pas trop comment, mais plus les bêtes prenaient du terrain, plus il en sortait de partout. Il devait y avoir des nids un peu partout sous la surface, et l’éveil du premier a du déclencher celui des autres. Le pire, à mon avis, ça a été la Russie. Les russes se sont barricadés dans leurs abris anti-nucléaires, à savoir le métro. Sauf que contre toute attente, c’est justement des profondeurs du métro que l’attaque est venue. Les pauvres s’étaient renfermés dans leur propre tombe.

Après ce scénario d’horreurs, les continents envahis ont été déclarés zone interdite. Pendant que les dirigeants américains et océaniens essayaient de trouver une solution à cette crise, on fabriquait en urgence des abris fortifiés pour les populations, tandis que cette même population essayait tant bien que mal de se préparer à une invasion possible. Ça n’aurait pas été possible il y a une quinzaine d’années tiens, les hommes auraient sûrement préféré faire des casses dans des magasins et voler la dernière merveille technologique pour laquelle ils gardaient leur argent depuis plusieurs mois. Ce sont sûrement les incidents survenus après le 21 décembre 2012 qui ont changé la mentalité des gens. Bref.

La vente d’armes et de cartouches a explosé. Il y en avait pour tous les goûts, du simple pistolet à la grosse mitrailleuse, en passant par le lance-flamme et le bazooka. Pour les balles, ce n’était pas bien difficile, des perforantes explosives. Les plus chanceux pouvaient espérer se procurer des prototypes militaires sur le marché noir, par exemple des armes à laser ou même des robots, mais l’emploi de ce genre de gadgets hyper modernes forçait l’utilisateur à un pari risqué, leur efficacité n’ayant jamais été démontrée sur les envahisseurs. Peut-être qu’un ou deux de ces joujoux auraient pu nous sauver la mise quelques fois, qui sait.

Par ailleurs, certains, bien avisés, fortifiaient leur cave et leur maison avec tout ce qu’ils trouvaient, allant jusqu’à piéger les alentours. Je suis assez fier de mon œuvre d’ailleurs, on a pris un vieux lotissement désert avec une cinquantaine de personnes et on l’a transformé en vrai bunker. On avait là 4 bâtiments assez grands pour tout le monde, murés de plusieurs couches de béton armé (heureusement qu’on avait parmi nous un ingénieur et plusieurs maçons bien équipés sinon on n’aurait jamais fini à temps je pense), entourés de plusieurs mètres de barbelés (une seule ouverture, prête à être refermée, avait été ménagée), et autour un petit champ de mines activables ou désactivables à volonté. Enfin aussi et surtout, les denrées non-périssables ont très vite disparu des rayons des magasins.

Voilà ce qui se passait à ce moment, sans que personne ne sache si c’était bien utile. Au bout d’un moment, les dirigeants ont pris la décision d’envoyer toutes les armes nucléaires qu’ils avaient à leur disposition sur les continents envahis, visant de préférence les cachettes des bombes qui s’y trouvaient afin de faire un maximum de dégât. Il n’était plus question de se soucier des quelques survivants, la survie de l’humanité en dépendait. On a pu sentir les explosions d’ici. Pendant un moment, on a attendu, et puis on a envoyé des éclaireurs voir si ça avait marché. Tout avait été dévasté. Mais, au désespoir de tous, toutes les créatures n’avaient pas été détruites, et il en sortait toujours plus des entrailles de la terre. On se disait qu’avec ça au moins, elles auraient un peu plus de mal à survivre.

Cependant, un jour, on a perdu le contact avec l’Océanie. Il n’y avait aucune preuve, mais tous savaient que les bêtes avaient trouvé un moyen de traverser l’eau. Soit dit en passant, vous vous demandez peut être comment je sais tout ça alors que je n’étais qu’un petit informaticien new yorkais. C’est justement grâce à ça que je le sais. Quand j’étais plus jeune j’étais un excellent hacker, et ma foi je n’ai pas perdu la main. J’ai trouvé les informations directement sur le site de l’armée américaine. Le gouvernement avait autre chose à faire que de surveiller les intrusions, ce qui m’a grandement facilité la tâche. Voilà pour la petite histoire. Je disais donc, ce n’était plus qu’une question de temps avant que l’Amérique ne soit à son tour touchée. Et il y a un mois et une semaine, elles sont arrivées.

J’ai eu la chance de ma vie ce jour là. Avec des amis qui avaient participé à la construction de notre mini bunker, on était allés chercher encore un stock d’armes, de munitions, de nourriture et de quoi fortifier encore et même des pièges que l’on allait pouvoir ajouter à ceux qu’on avait déjà posés. Bon c’est vrai qu’à ce moment presque tout avait été écoulé, ce qui fait qu’on est repartis avec des denrées non périssables pour à peine deux semaines, 10 barils de fuel, 2 lance-flammes, 40 boites de cartouches perforantes explosives (nous on appelle ça des jacks, en référence à Jack Bauer qui sauve le monde et sa fille en 24 heures sans manger ni pisser ni dormir… Quoi il faut bien rire un peu !) et des pièges à loup, on a rien trouvé de mieux. On n’était pas loin de la sortie quand une sirène s’est mise à hurler dans toute la ville.

Tout ce qu’on avait pu voir sur le net est apparu sous nos yeux. C’est bien plus flippant de voir ça en vrai. Elles ont déboulé du métro je pense, comme en Russie, en tuant tout le monde sur leur passage. Ce qui nous a surpris, c’est qu’elles sont arrivées en pleine journée, alors qu’on croyait qu’elles ne supportaient pas la lumière du soleil. Elles ont dû s’y habituer. Leur vitesse d’adaptation est vraiment impressionnante. Certaines de celles qui sont apparues ici étaient un peu différentes de celles qu’on avait vues à la télé. Elles avaient plutôt l’allure de gros chiens avec une gueule un peu plus allongée, des griffes énormes par rapport à celles des bestioles originales et deux pattes de plus. Quand on y réfléchit, c’est sûrement celles-là qui ont creusé des galeries pour permettre le passage de toutes les créatures entre les continents.

J’ai appuyé sur l’accélérateur de la camionnette et on a filé d’ici aussi vite que possible, voyant un terrifiant spectacle se jouer derrière nous. Les Originales grimpaient sur les façades des bâtiments, rentraient et sortaient par les fenêtres, couvertes de sang, chassant les humains qu’ils trouvaient et déchirant leurs corps. Les chiens, eux, restaient dans la rue et massacraient les piétons et ceux qui étaient dans leurs voitures. Ils couraient bien plus vite que ceux qui s’enfuyaient, et il suffisait d’un coup de griffe pour qu’un morceau de corps vole à travers la rue.

Lili, qui était venue avec nous, ne pouvait détacher ses yeux de la scène. Je les lui ai cachés, et j’ai bien fait je pense, car quelques secondes après un des chiens a sauté sur une mère portant son bébé dans les bras et tentant de fuir, et a littéralement explosé les deux corps avant de plonger sa gueule dedans. Lili n’aurait pas supporté de voir ça. Je dois avouer que même à moi, ça m’a donné la nausée. Je me suis retourné et ai essayé de ne pas imaginer l’entrée des bêtes dans un hôpital, coté maternité, ou dans une école. Tant bien que mal on a réussi à mettre de la distance entre les créatures et nous. Si on avait été coincés un peu plus loin dans la ville, on ne serait plus là à l’heure qu’il est.

Notre bunker est à deux heures de la ville, on avait donc du temps pour nous préparer. Il était évident qu’à ce moment là commençait une ère de terreur dans laquelle la moindre erreur serait fatale. Personne ne disait un mot dans la camionnette, tout le monde essayait de charger les armes qu’on avait emportées au cas où sans trop trembler. La peur se lisait sur tous les visages, et quand l’un d’entre eux regardait un autre, c’était dans le vain espoir de voir une expression assurée, confiante, qui suffirait pour rasséréner les autres. Mais évidemment personne n’en était capable. Lili se rongeait les ongles, plongée dans de noires pensées.

Texte de Magnosa

L'Ogre

L’indicible horreur tapie au cœur des ténèbres abscons, je ne suis guère plus qu’une bête traquant ses proies. Peut-être étais-je davantage fut un temps, mais mon esprit n’est pas certain et se refuse catégoriquement à toutes recherches. Cela importe t-il vraiment ? Oui, tout particulièrement dans ma situation. Je crois que des réponses sont indispensables.

Quoi qu’il en soit, mon estomac dévore mes tripes afin de me signaler son mécontentement. Très littéralement, je peux sentir l’acide gastrique s’insinuer dans le reste du corps. Alors, avec la lenteur qu’une sortie d’hibernation exige, j’ouvre les yeux, puis je gratte avec ferveur la terre au-dessus de moi. Mes longs doigts griffus, squelettiques et tordus selon une logique n’appartenant pas à ce monde, s’affairent à me creuser un tunnel.

Je le ressens, Lui aussi s’éveille peu à peu. Il se manifeste sous la forme de mon instinct. Instinct prévoyant les rochers, les fossiles ou tout autre obstacle, me permettant ainsi de les contourner. Plus l’acide me rongera, plus Sa conscience s’affirmera jusqu’à ce qu’il soit pleinement en moi. Ou en Lui, pour ce que j’en sais finalement. Ce n’est pas une voix intérieure, ni une quelconque divinité, mais simplement une puissance. Nous ne communiquons pas, nous ne nous voyons pas. Lorsque que cette force est présente, Elle exprime Sa volonté sous forme de pulsions et de besoins soudains contre lesquels je suis impuissant. Un compagnon qui ne se satisfait que de manger et se reposer. Et puis nous partons hiberner un temps, alors je me retrouve enfin solitaire lors de mes songes lucides.

L'ultime motte de terre ôtée, un violent rayon de lumière me brûle la rétine. Je continue mon ascension malgré tout. Je passe la tête, doucement. Il ne faut jamais se faire voir. Une forêt, le sol couvert de feuilles mortes comme à l’accoutumé. Mais au-delà de cela, les choses ont changé. Bien plus de bruits mécaniques au lointain, moins de bruits d’animaux. L’Homme a conquis cet endroit. Je me rappelle avoir dormi ici car à l’abri de la fourche et de la poudre. Le monde change, ce n’est pas ma première surprise matinale…

Je n’entends aucun humain pour l’instant, en dépit du fait que je tende l’oreille. Il m’ordonne de sortir. Aussi, je m'efforce de courir avec engourdissement vers la rivière afin de me désaltérer. Mon reflet ne s’est pas attendri avec les années. Un corps d’une pâleur absolue, des bras décharnés et immenses pour un tronc et des jambes minuscules. Ceux-ci mesurent près d’un mètre chacun, pour un corps ne dépassant pas le mètre cinquante des pieds à la tête. Ces doigts couronnés de griffes acérées, maculées de terre, sont tout autant disproportionnés. Mon visage est similaire à un œuf cabossé pourvu d’une gargantuesque bouche couvrant les trois quarts de mon faciès, laquelle n'arbore plus que quelques malheureux chicots pourris prêts à quitter le navire. Le dernier quart accueille deux yeux, si l’on peut les qualifier ainsi, s'apparentant à de microscopiques, presque imperceptibles, points noirs creusés dans le cuir nacré de mon visage. Mon ventre est pour le moment ridiculement desséché, mais à terme, il devrait grossir jusqu'à atteindre une circonférence qui doublera mon volume. Mes jambes, quant à elles, sont désespérément les mêmes. Ridiculement petites, mais absurdement musculeuses et puissantes, capables de me faire ramper et m’enfouir à des vitesses incroyables.

Je lape en très peu de temps de grandes quantités d’eau grâce à ma langue gigantesque se mouvant et se modelant sans difficulté. Soudain, mêlés à tous les bruits environnants, des sons alarmants parviennent à mes oreilles, me forçant à relever la tête aussi sec. Des pas.. Quelqu'un, ou du moins quelque chose, emprunte le chemin à proximité ! Je me précipite dans mon terrier aux abords de la route, le recouvrant méthodiquement de feuilles mortes, et observe la situation. Les pas résonnent, des pas de chiens. Il doit gambader dans les bois aux côtés de ses maîtres. Mécaniquement, je laisse mes bras traîner à l’extérieur du trou, recouverts d’une couverture sylvestre. Quoique "Mécaniquement", ne me semble pas l'expression la plus adéquate.

Le canidé montre finalement le bout de sa truffe, au détour d’un croisement. Malgré la distance, je hume ses émanations. La puanteur suave d’un garage mal isolé, de la boue, de la crasse et l’eau de Cologne de son propriétaire. Je peux voir les courses effrénées à la plage, la joie des jeux, la douceur des croquettes… Mais surtout, mon amour infini pour mes maîtres. Je peux voir une série de visages me câlinant, une maison immense que j’appelais chez moi… Je crois que ce sont mes souvenirs, et non les siens. J’étais un chien, fut un temps ? Que s’est-il passé ? À mesure que je me remémore, mes mains s’activent selon Son bon vouloir, et l'une d'entre elles pénètre dans le sol afin de remuer la terre et faire croire à une taupe. Ce que je hais les taupes, ces intruses qui entrent chez moi comme dans un moulin ! Mais c’est amusant de les chasser. L’animal s’approche avec méfiance de la terre que mes appendices agitent, et renifle afin d’estimer le danger. Je me souviens, je me souviens comment communiquer. J’aboie, un aboiement presque étouffé, de bête blessée. En retour, mon interlocuteur grogne. Il me prends comme une menace, un rival… Je réitère. En guise de réponse, il se jette sur la terre mouvante, et l’Autre en profite pour refermer brusquement mes doigts sur le museau de notre proie, avant de la ramener tout aussi brutalement sous terre, au son de ses piaillements apeurés.

Une fois rentré en sécurité, Il se met immédiatement à préparer notre repas. En tenant fermement le chien, le sinistre maître d’œuvre lui enfonce dans le dos une griffe qui rompt sa colonne vertébrale d'un coup, afin qu’il ne puisse continuer de se débattre. Dans un second temps, nous dévorons sans nous presser l'animal, alors encore vivant. Découpant, lamelle par lamelle, la chair à l’aide de nos ongles plus tranchants que des cisailles. Après quelques heures de lente consommation et avoir rejeté les os et nerfs, impropres à notre digestion, je me retire plus profondément dans le sol afin de me reposer.

Une fois repus et alerte, je remonte à la surface pour scruter les lieux. Il est tôt, très tôt, les bois sont donc déserts. Les restes du chien traînent encore à quelques dizaines de mètres, là où je les ai lancés la veille. Je demeure immobile, attendant patiemment le passage de quelque nouvelle victime. Le choix ne m’est pas donné, esclave de ma condition, et surtout de Lui. Le temps passant, de nouvelles vibrations de pas secouent le sol. Une odeur de sueur masculine me parvient alors, empestant jusque dans mon trou. Je me recroqueville. C'est une odeur menaçante, cette proie est dangereuse. L'infect relent finit par diminuer jusqu'à disparaître totalement, et je continue d’attendre silencieusement. Puis finalement, une nouvelle odeur, délicieuse cette fois, parvient à mes narines. Celle de la sueur d'une femme, d'une femme épuisée par une longue activité musculaire. Il n'y a pas seulement de la sueur pure, l'odeur véhicule également un parfum discret mais entêtant, typique des personnes souhaitant imposer leurs marques sans toutefois que cela ne se voie réellement. Plus diffuse est l’imprégnation froide des open space, du café et de la photocopieuse, et pourtant, elle s’accroche de façon presque indélébile au reste. Une senteur de femme fatiguée. À toute vitesse, j’agrandis la tanière car cette douce n’y entrera probablement pas autrement.

À mesure que la belle s’approche, des souvenirs ressurgissent, je me rappelle. De celle que j’étais avant. Je me vois, une brune croquant la vie. Une jeune adulte aimant passionnément son homme, du moins au début. Les sentiments sont comme un feu. Si personne ne les entretient, il finissent par s’essouffler, s’essouffler puis s’éteindre. A ce moment-là, ce n’était pas encore le cas avec Marc, mais je voyais bien qu’il préférait regarder ses amies plutôt que moi. Je ne le blâme pas, ce n’était pas faux pour moi non plus. Les seuls moments où je me sentais épanouie étaient au travail, les challenges continuels sont vraiment stimulants ! Contrastant drastiquement avec la monotone routine de notre couple vieux avant l’âge. Je réfléchissais souvent à cela pendant mes joggings, chassant ces sombres pensées le reste du temps et tentant de nous rendre heureux du mieux que je le pouvais. Marc en faisait autant, nous essayions de nous faire rire mutuellement comme si tout était comme au premier jour, en sachant que ce ne serait plus jamais le cas. J’en viens à penser que la facile sécurité d’une relation stable nous poussait à nous persuader de la vivacité d’un cadavre. Il arrivait même que nous parlions enfants, et même si je les aimais vraiment (je voulais être aide à l’enfance initialement, mais bon, le salaire est misérable malheureusement) et souhaiterais en avoir un jour, ce ne sera pas avec Marc. Ç’aurait été folie  de faire des enfants avec l’absurde espoir qu’ils agissent comme le ciment de notre relation. Non, il fallait que l’un de nous deux prennent les devants et soit honnête, j'espérais que ce soit lui…

Nous nous mettons en place de la même manière qu’hier, cachés par les feuilles, les bras tendus sous le vert tapis et prêts à fondre sur la fille. Mon cœur saigne à cette idée. Pauvre âme, je n’étais pas différent d’elle fut un temps. Non, vraiment pas si différent de cette grande brune élancée approchant peu à peu de son heure fatidique. À l’instant où elle est à portée de voix, je pleure. Des sanglots de petits garçon traversent ma gorge et fusent au-delà de mes lèvres. La joggeuse s’arrête net.

« Il y a quelqu’un ? » demande-t-elle.

« Je...Je… suis perdu » chouiné-je en réponse.

« Où es-tu, mon grand ? Je vais t’aider ». Elle essaie de repérer le garçonnet au son.

« Ici, je suis tombé dans un trou ». Je parle faiblement et plaintivement.

« J’arrive, continue de parler. T’en fais pas, je vais te sortir de là ».

« Merci madame, comment vous appelez-vous ? ». Elle n’est pas loin.

« Lisa, tiens le coup. Je suis là ».

« J’ai peur, je suis tout seul dans le noir ». Plus que quelques mètres.

« Tu n’es plus seul maintenant, je suis avec toi ».

Lisa marche sur l'une de mes mains, qui accroche aussitôt son pied pendant que l’autre saisit sa cheville, et Il la tire vers son triste destin. La femme tente de résister, de s’accrocher aux racines et aux mottes, sans succès. Notre prise est trop ferme et la pression trop forte.

Elle hurle encore et encore, espérant une aide providentielle qui ne viendra pas. D’un geste sûr et rapide, Il plante sa colonne vertébrale, mettant fin à toute résistance, puis emplit sa bouche de terre afin de couvrir les sons qui s'en échappent. Ainsi, Il peut se mettre au travail, découpant délicatement chaque lambeau de peau que nous engloutissons aussitôt, ne pouvant résister à cette gourmandise. Ses yeux terrifiés suivent le moindre de nos mouvements, la moindre découpe, les larmes s’agglutinent au creux de ses joues. Mais à terme, son regard cesse de nous suivre. C’est alors que je comprends que la pauvresse n’est plus.

Je connais les humains. S’ils voient les restes que j'ai rejetés, ils traqueront le responsable, et tomberont à un moment ou un autre sur mon souterrain. Je dois me déplacer, trouver un autre endroit, et pour cela je me fie à mon instinct. À la nuit tombante, lorsque la forêt redevient solitaire, je me précipite alors au-dehors. Cette fuite éperdue, mais guidée par Lui, m’entraîne aux abords d’une petite abbaye. La bâtisse est entourée d’une sorte d’enclos paroissial que j’escalade sans difficulté. Mes griffes et mes longs bras me permettent de grimper aussi simplement qu'ils me permettent de creuser. Les jardins ne sont qu’un vaste cimetière bien entretenu, disposant de multiples arbres et par extension, d’un tapis automnal idéal. Sans m’attarder, je creuse mon tunnel près d’un tronc épais.

Le lendemain, je suis tôt aux aguets, particulièrement enjoué à l’idée d’être rassasié sous peu, et par conséquent de dormir paisiblement. J’examine discrètement les alentours, mais personne ne fréquente les lieux si ce n’est un curé et un gardien dans la fleur de l’âge. Puis, arrive enfin une famille, et avec elle une odeur qui me titille particulièrement. Celle d’une adolescente. Un délice, vraiment ! Un relent de parfum faussement luxueux, le genre que l’on vous offre à Noël pour ne pas se ruiner tout en étant socialement acceptable, mêlé à une odeur de cigarette à peine camouflée par de l’eau de toilette en spray à base d’alcool fort. Le tout étant lié par le parfum corporel typique de la puberté, transparaissant derrière une dose excessive de déodorant.

Les souvenirs remontent, je les vois, je me souviens. Oh oui, je me souviens de l’école. Ce lieu immonde. Voilà depuis le début de l’année qu’une gamine m’avait prise en grippe. Cette connasse ne pouvait pas m’encadrer, pour je ne sais quelle raison. Mon côté différent[e], certainement ? C’est vrai que j’aimais les mangas, le cosplay et tout ce qui est culture japonaise Otaku, mais ce n’était pas si exceptionnel que ça. Si ? En 2019 ? Bref, j’avais le droit aux brimades lorsque l’on se croisait dans la cours ou en perm. Il en avait résulté que j’évitais Christie au maximum… Et puis au fond, si j'avais été honnête avec moi-même,  peut-être que j'aurais réalisé que c'était un peu de ma faute, également ? Peut-être que si mon style avait plus ressemblé plus à celui des autres filles… J'aurais été moins seule si je m’étais intéressée à des trucs plus communs. Psycho-Pass, Cowboy bepop ou la coupe de France de cosplay (j’en ai un super du Major à présenter) n’intéressaient pas vraiment les autres. En tout cas, pas dans mon lycée. Je me disais que si je faisais semblant, au minimum, en faisant genre que j’adorais ce qu’elles aimaient... je me serais un peu plus intégrée. Ça aurait pris du temps, mais les gens auraient certainement trouvé une autre cible avec un « bizarre » plus ostentatoire pour se moquer. Et enfin j'aurais passé des nuits tranquilles, sans boule au ventre, à craindre une journée de plus au purgatoire…

Il se prépare, et nous nous mettons en position, les bras tendus sous le feuillage mort. Discrètement, je continue d'observer la jeune fille, qui se tient à côté de ses parents et son frère. Elle a l'air de s'ennuyer profondément. C'est alors que l'ouverture que nous attendions apparaît enfin. La petite famille entre dans le bâtiment, sauf la jouvencelle prétextant une envie de prendre l’air. Elle s’allume alors une cigarette. Quant à moi, je ne traîne pas en besogne et me hâte d'imiter un écureuil, ce qui attire son attention. Dans l'optique de confirmer ses éventuelles craintes, je recommence avec une intonation plus lente, comme si j'étais blessé. La fumeuse s’approche alors, cherchant dans l’arbre le pauvre rongeur agonisant. Plus que quelques pas, moins d’un mètre, avant qu’Il ne saisisse ses pieds… Soudain, une voix autoritaire retentit, invitant fermement ma proie à la rejoindre. Celle-ci écrase prestement sa cigarette,  et s’exécute. Les quatre bougres partent alors, me laissant là, le ventre vide.

Ce n’est pas possible, je ne peux la laisser partir ! J’ai besoin d’elle pour me souvenir davantage, pour me nourrir, pour dormir… Nous devons trouver une solution.

Nous la poursuivrons, nous la traquerons. Son odeur si particulière, si délicate, nous montre la direction. Une fois le jardin déserté, nous grimpons le vieux mur de pierre, et nous nous mettons en route. Bien sûr, la sortie de forêt et les déplacements les plus audacieux ne peuvent se faire que sous la protection du crépuscule, dans lequel le ciel ne baigne pas encore. Fort heureusement, la jeune dame n’habite pas si loin que ça du couvert des arbres. Une petite habitation de campagne située dans un quartier calme, à laquelle je parviens rapidement. Par une vitre, depuis ma cache, je repère successivement le père, la mère, le frère et, finalement, la divine demoiselle. Je profite donc de la fenêtre ouverte de la salle de bain pour me faufiler dans la demeure, ce n’est en effet pas rare que papa prenne sa douche le soir. Son père a les mêmes habitudes que le mien autrefois, une coïncidence amusante. Discrètement, je m’infiltre jusqu’à la chambre visée, et y pénètre à pas feutrés. Elle est vide. En revanche, ses effluves y sont omniprésentes, un bouquet d'odeurs si merveilleux qu’il en devient perturbant. Cependant, Il reste concentré et nous cache sous le lit sans hésitation, attendant le bon moment pour agir.

La jeune femme finit par rentrer, jetant du même coup ses chaussons au fond de la pièce. Je continue de guetter, ce n'est pas encore l’occasion parfaite. Après s'être assise à son bureau et avoir passé une ou deux heures devant son ordinateur, elle va enfin se coucher. Synchroniquement, je peux entendre toute la maison l'imiter. Il faut désormais que tous s’endorment profondément, et je pourrais frapper. Au bout d'un certain temps, les ronflements du père font grincer les murs, et la lycéenne cesse dès lors de se  mouvoir sous sa couette. Depuis les pieds du lit, je sors ma tête avec une infinie précaution, et observe quelques instants ses chevilles, qui dépassent de la couverture. Il les saisit alors promptement, et tire de toutes mes forces. La jeune femme est propulsée hors de son lit, tellement surprise qu’elle reste sans voix, et Il s'empresse de la traîner dans ma cachette. Elle n'a le temps de pousser qu'un cri étouffé avant que nous ne perforions ses cordes vocales et son épine dorsale, mais cela sera sans doute suffisant pour alarmer les chambres voisines. Le père viendra sûrement s’enquérir de la situation, le repas est donc pressant. Il lacère le plus prestement possible, à pleines griffes, la chair et les membres de la petite avant de les dévorer goulûment. Je ne peux m’attarder. Comme je m'y attendais, la porte s'ouvre en claquant quelques minutes après le cri de ma victime, et les pieds poilus du gaillard apparaissent. À peine entend-il les résonances de ma déglutition qu'il se baisse pour regarder sous le sommier. Devant le choc de la scène, l'homme s'effondre d'effroi et de surprise.

"Il" profite de cette seconde, répit inespéré, pour foncer vers la sortie. Il nous précipite dans la salle de bain dont les volets ne sont jamais fermés. Nous la traversons dans un bruit de verre brisé, et montons sur le toit afin d'accéder plus aisément au champ non loin. Les lumières s’allumant dans toute la maison pressent considérablement l’opération. Nous descendons donc des tuiles le plus vite possible, et nous enfuyons.

En creusant mon repaire, j’entends les hurlements du patriarche dans la nuit et sa course insensée pour  nous retrouver. Il n’y parviendra pas.

Il faut que je creuse en profondeur, nous avons bien mangé et je suis las. Une hibernation s’impose.

Texte de Wasite