Et le temps passe

Il est 22h51.
Je cours aussi vite que je le peux, puis je tourne à gauche près de l'arbre. Je suis un peu fatiguée, mais j'ai l'habitude. Ça doit faire environ une semaine que je fais ça chaque nuit. Il est juste derrière moi, mais il est plus rapide, il me rattrapera bientôt. À force, sa hache ne me fait même plus peur.

Il est 22h55.
J'atteins l'entrée de ma maison, il fait nuit noire. Il est tout près mais je comprends que je ne risque rien. Depuis cinq ou six jours, je fais toujours le même rêve, et tout se passe toujours de la même façon. Je sais qu'après être entrée, il me trouvera dans le placard où je me cache, puis il tentera de me tuer mais échouera, car je me réveille toujours quand ma montre affiche 23h00. C'est toujours pareil.

Il est 22h57.
Quelque chose m'intrigue : je suis censée passer par le salon avant de rejoindre ma chambre, mais là, je me dirige directement vers ma chambre. Ce n'était pas prévu, ça va me faire gagner trop de temps. Même si je suis consciente de rêver, je n'arrive pas à contrôler mes mouvements. Que se passera-t-il s'il me trouve trop tôt ? S'il me tue avant 23h00 ?!

Il est 22h58.
J'entends le parquet grincer, il est sûrement déjà entré. Il me reste deux minutes avant d'être sauvée, mais je suis déjà dans ma chambre ! Il a beaucoup trop de temps pour me trouver.

Il est 22h59.
Je suis dans le placard. Je sais que s'il me tue, je vais simplement me réveiller car je ne risque rien dans un rêve. Mais alors, pourquoi suis-je si inquiète ?
Pourquoi je ne me souviens que de mes rêves, et pas de la réalité ? Que s'est-il passé hier, avant que j'aille dormir ?
Soudain, ça me revient. Toute la réalité.
Quand il est 23h dans mon rêve, il est 7h dans la réalité et mon réveil sonne.
Et je me réveille toujours dans le placard.
Je n'ai pas cours le dimanche. Je n'ai pas mis mon réveil. Il ne sera jamais 23h.

Il est 22h60.

Texte d'Antoschka Kartoschka

Nécromantique

En cette année de grâce 1892, je dois avouer que la condition d’érudit est assez précaire. Mon plaisir est à la recherche et la compréhension du monde, écumer les bibliothèques et les colloques d’intellectuels afin de livrer des analyses pertinentes à la société. Malheureusement, mes finances ne sont guère aussi enclines à se satisfaire de la culture. Je dois donc régulièrement m’arranger afin de vivre convenablement. Je travaille ainsi en collaboration avec la société d’Histoire et de Sciences naturelles sur divers cas nécessitant une approche scientifique. Oh, je vais être honnête avec vous, il s’agit d’enquêtes à propos d’événements étranges ou occultes. A notre époque, la mode est au spiritisme et l’exploration de ce qui se trouve au-delà du monde matériel. Toute cette frénésie à la para-psychologie est vraiment exagérée. Au cours de ces trente printemps de carrières, j'ai dû assister à moins d’une dizaine d’événements paranormaux. 

Un matin, je reçus la visite d’un estimé collègue, Sir Clifford. Ce dernier me fit part de son inquiétude vis-à-vis d’un pli qu'avait reçu son frère - un oisif vivant sur les rentes offertes par son défunt père - l’invitant à une soirée. Le problème étant que la réception se situait au sein des îles britanniques, dans un manoir depuis longtemps oublié. Sir Clifford, malgré un réseau tout à fait digne de son rang, n'avait pu déterminer l’origine de la lettre. Logiquement, mon pair craignait une tentative d’enlèvement, mais la réputation locale de hantise du lieu avait attisé sa curiosité. Il me proposa alors d’enquêter contre une substantielle rémunération et la présence d’un garde du corps. J’aurais certes dû décliner l’offre, mais pareil mécénat m’aurait mis à l’abri du besoin pour une longue période.  

Je pris donc la mer depuis un patelin proche de Glasgow, en direction de l’îlot privé où se tenait la supposée festivité, non sans emmener avec moi Wellington, ancien soldat de l’empire, et mon fidèle revolver. Durant la traversée, j’étudiai l’histoire de la demeure. Construite en 1794 par un noble Français en exil, elle était passée de main en main jusqu’en 1842. À cette date, Henri De Rancy, petit-fils dudit expatrié, devint le patriarche de la famille. Dès lors, le destin de la dynastie fut sinistre. Un à un, les membres de la famille moururent ou partirent vers la capitale. En l’espace de deux années, Henri se retrouva seul sur le domaine. Et ce fut au tour des autochtones résidant sur les îles environnantes de disparaître. La maréchaussée saisit donc l’affaire et perquisitionna la résidence de Mr De Rancy, mais ne trouva rien d’autre en son sein qu’une absence de trace de vie humaine. Des fouilles plus minutieuses permirent toutefois d’exhumer le corps de l’hôte. Celui-ci n'était mort  que depuis quelques heures, selon le croque-mort présent sur place. Cependant, les disparitions ne cessèrent pas pour autant, et la police s’en retrouva vite impuissante. Un soir, les locaux décidèrent de détruire les lieux par le feu ; le fait que les spécialistes chargés de rapatrier le corps du défunt ne l’aient pas retrouvé alimenta une psychose collective expliquant ce déchaînement de violence, si impropre à la race anglaise. Quoiqu’il en fût, l’incendie ne régla pas l’affaire, bien que les disparitions se firent plus rares, cantonnées au rythme d'une ou deux par année. La chose dura encore jusqu’à récemment, avec le départ des derniers habitants des villages avoisinants, qui répandirent la légende macabre de cet endroit inique. Ceux-ci expliquaient à qui voulait bien l’entendre les pratiques sataniques et les inclinaisons nécromantiques d'Henri, vivant comme mort..  

Au bout de quelques heures, nous parvînmes à notre destination, et ma surprise fut alors grande. Depuis l’embarcadère, nous pouvions voir un manoir parfaitement restauré et un magnifique jardin, de type français (ce qui dénote toutefois un certain mauvais goût) l’entourant. Tandis que je scrutai s déjà les lieux, à la recherche de la moindre anomalie, nous empruntâmes un chemin pavé en direction du seuil. Je sentis que mon camarade de misère était nerveux. Il gardait constamment la main sur son arme.
« Je le sens mal, monsieur Andrew. Il y a un quelque chose de malsain ici » me confessa-t-il. Je ne lui répondis que par un haussement d’épaules approbateur: inutile d’exacerber sa panique en lui racontant l’histoire des De Rancy. Je frappai sans entrain à la lourde porte d’entrée, pas plus rassuré que mon acolyte. Ce fut alors qu’un quarantenaire plutôt bedonnant m'ouvrit, vêtu d’une redingote et d’un costume. Un bourgeois commerçant des villes, une espèce on ne peut plus désagréable.  

« Bonjour gentleman, c’est un plaisir de vous rencontrer. ». Le nouveau riche tend sa main afin de serrer les nôtres. « Je suis Monsieur Warren Graves, pour vous servir ». Ces gens-là… Toujours à en faire beaucoup trop… Néanmoins, je lui rendis sa politesse.  

« Tout le plaisir est pour moi. Je suis le Docteur Josiah Andrew, mandaté par le Sir Clifford afin d’enquêter sur le domaine Rancy ». Inutile de faire durer le suspense, je comptais déjà interroger les personnes présentes sur les lieux, et une position d’autorité aidait toujours à cette fin.  
« Que se passe-t-il ? ». Mr Graves sembla tout de suite bien gêné.  
« Rien de dangereux, ne craignez rien ».  
Je n’attendis aucune réponse supplémentaire de la part de mon hôte et entrai, le climat des îles britanniques étant rarement clément. L’intérieur de la bâtisse était en parfait état, et je m’attardai quelques minutes sur les murs et les bibelots. Rien ne semblait neuf, comme s’il s’agissait d’une vieille demeure adroitement entretenue. Comme s’il n’y avait jamais eu d’incendie. Étrange. Se pourrait-il que l’histoire ne fut qu’un canular savamment monté ? Pourtant, les archives policières étaient formelles… Étrange, étrange, étrange… L’œuvre d’artisans particulièrement doués, sans que quiconque n’ait eu vent de pareil chantier ? Pas même un homme aussi influent que Clifford ? Une farce faite par ce dernier, dont je serais la caution scientifique ? Peu probable, c’est un homme trop sérieux et suffisamment attaché à la pensée scientifique pour se livrer à ce genre d’enfantillages. Son frère ? Je doute qu’il sache faire ses lacets, alors un exploit tel que celui-ci…  
« Monsieur, Monsieur ». Warren m'avait saisi l’épaule, extirpant mon esprit de ces considérations. Je tournai la tête vers lui, et vis Wellington attrapant le bras du bourgeois, sa seconde main prête à sortir son arme. L’homme sembla surpris et très effrayé. 

« Tout va bien, Harvey », dis-je, tout en tournant mon buste afin de ne plus être en contact physique avec celui que je supposais être notre hôte. L’ex-soldat libéra sa prise. Je me confondis alors en excuses auprès de Mr Graves.  
« Veuillez excuser le zèle de mon escorte ainsi que le vagabondage de mon esprit, Monsieur Graves ».  
« Il n’y a pas de mal ». Il semblait toutefois offensé. « Permettez-moi de vous introduire auprès des autres invités ». Il prit immédiatement la tête du trio le long du couloir éclairé à la bougie.  
« Êtes-vous l’aimable initiateur de cette fête ? ».  
« Seulement le premier arrivé, je n’ai pas encore eu la chance de rencontrer notre mystérieux maître de cérémonie ».
Voilà un point qui était au moins éclairci.   
Le salon était plutôt rustique, du moins, pour un manoir construit par un noble, mais semblait néanmoins très confortable. Une multitude de fauteuils moelleux étaient disposés autour de la table centrale. Une grande cheminée crépitante trônait au fond de la pièce. En comptant Warren et moi-même, il y avait cinq invités. Tous de divers horizons, visiblement. Une femme, plutôt jeune, dont la basse extraction était plus que visible. La robe rapiécée et sale qu'elle portait était un indice plutôt révélateur. Un homme, de large constitution, rentrant à peine dans ce qui semblait être ses habits du dimanche. Ses mains calleuses et son visage abîmé semblaient indiquer son appartenance irlandaise. Et enfin, une Lady, plutôt âgée, se tenait en retrait du groupe. Bien qu’elle fût à coup sûr de la noblesse, le passéisme de son style vestimentaire dénotait avec les habitudes aristocratiques. Une noble de province tentant en vain de suivre les tendances Londoniennes ?  
Mis à part les politesses d’usage, l'accueil fut glacial. Soit j’avais interrompu une fête endiablée, soit - et plus vraisemblablement - personne ne se connaissait. Je m’installais donc, et me serbis un verre de ma fiole personnelle. Je craignais un empoisonnement de la nourriture et des boissons, la thèse d’un guet-apens n’étant pas véritablement écartée. Je me levai alors de mon siège..   
« Je porte un toast, mes chers amis. En l’absence de notre hôte, j’usurpe avec audace sa place ». Quelques rires retenus sifflèrent. « Je vous propose un tour de table afin de nous présenter et d’expliquer nos raisons d’être en ce lieu ». L’assemblée acquiesça de tête, ou au moins par des éructations informant, je pense, de leur approbation.

« Kolton Hopper, m’sieur, paysan de mon état. Rien à dire sur moi, mon père a fui la famine pour s’installer en Ecosse. J’étais tout petit à l’époque, et ma mère n’a pas survécu au voyage. Si je vous dis ça, c’est que c’est en lien avec ma présence ici. Pour la faire courte, en 48, les Irlandais étaient mal vus par le reste du royaume et pas moyen de fuir la disette autrement qu'en se dirigeant vers les colonies. Mon père voulait pas risquer un tel voyage et a cherché à faire autrement. Le prêtre, je me souviens plus de son nom, a réussi à nous mettre en contact avec une famille de nobles catholiques des Highlands qui nous ont aidés et recueillis. Bon, en échange, mon père et moi nous mettions à leur services. Après, c’est pas la mort. Je mange à ma faim, je n’ai pas froid et les terres qu’ils nous prêtent sont bien fertiles. Les trois piécettes que je mets de côté tous les mois enverront les gamins à la capitale pour faire des études. Et donc, le fils du Comte à reçu cette invitation, mais c’est son père qui l’a vue en premier. Il m’a envoyé pour voir de quoi il retournait. » 

« Moi, je suis Myriam Hayeson. Et j’ai simplement répondu à une offre d’emploi qui m’a été envoyée. Rien à dire de plus. »  

« Et vous ne craigniez pas un piège ou des brigands, mademoiselle ? ». Rétorqua presque immédiatement mon garde du corps. 
« Mon choix était simple. D’un côté, je mourais de faim à Londres en sécurité, enfin si on veut. Les faubourgs sont des saletés de coupe-bourses et de gorges. De l'autre, je tentais ma chance, surtout que la lettre contenait une avance pour le voyage. »

Elle m’avait l’air très naïve, même pour une femme. 

« Je suis Adelyn of House. Il serait vulgaire de m’épancher sur mon histoire. Sachez simplement que ma vie et mon cœur sont dévoués à Buckingham, à mon pays et à Dieu. Et la raison de ma présence ici est simple, une invitation d’un pair ne se refuse pas. Bien que je doive avouer que je trouve ses manières plus qu’étranges ». 

Ma théorie se confirmait. 

« J’ai déjà eu l’occasion de me présenter à vous, mais en guise de rappel, je me prénomme Warren Graves. Je suis un négociant d’épices et c’est à cet égard que j’ai été convié. La famille De Rancy aurait une proposition à me faire. »

« Quant à moi. Docteur Josiah Andrew, partisan de l’éclectisme, mais surtout doué en sciences naturelles. Je suis présent sur la demande de Lord Clifford afin d’enquêter sur ces lieux. La raison est grossièrement similaire à celle de Mr. Hopper ». 
C’est alors que je remarquai les yeux de la vieille noble qui s’enflammaient.   
« Vous devez être un homme d’une grande qualité, les Clifford ont toujours su s’entourer de gens compétents. »
« Hum… Certes. ». 
Elle allait être utile, mais profondément agaçante.  
« Je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour vous aider à comprendre les motivations de ces si singuliers De Rancy ».   
« C’est très urbain de votre part ». Je tournai la tête vers le premier invité à ma droite afin de conjurer mon malaise.   

Après ces présentations, la glace se brisa quelque peu. Bien sûr, le mélange de classes ne faisait jamais de miracles, mais les échanges restaient cordiaux. Cependant, je n’appris rien qui aurait pu me servir ou qui serait étrange. Aucune de ces personnes n’avait plus d’informations à me transmettre. Pourtant, il y avait forcément un lien entre le bourgeois, la noble désargentée et la souillonne. Je ne connaissais que trop mal le frère Clifford pour me permettre de l’ajouter à l’exercice. Malheureusement, si ce n’était le besoin, rien ne vint. En effet, Graves confessa ses difficultés financières au bout de quelques verres. C’était peut-être ça, cibler des individus n’ayant pas la possibilité de refuser l’invitation. Enfin, la chose restait vague. Le frère du Duc de Clifford, et ceci était de notoriété publique, était un dandy exubérant à qui l’argent brûlait les doigts. Ce qui était la raison de sa mise sous tutelle par son aîné. Pour lui, la fortune n'était donc pas un problème.  
Enfin, toujours rien de paranormal là-dedans.   

Après quelques temps, je prétextai une nécessité naturelle afin de m’éclipser et de fouiller l’endroit. Le rez-de-chaussée ne contenait rien de plus que les pièces habituelles d’un manoir nobiliaire. Une cuisine, une arrière-cuisine, un vestibule, une salle de repas, un boudoir et autres… Une seule chose me troublait, c'était la couche de poussière omniprésente sur les meubles, les bibelots et le sol. Ce qui signifiait, somme toute, une absence de vie humaine et une certaine antériorité. Cela ne correspondait pas avec mes informations. Et je doutais que des bandits communs aient choisi pareil lieu d’embuscade sans faire de repérage précédent. De plus, comment les bougies avaient-elles pu être allumées dans l’ensemble de la résidence sans que des traces de pas ne soient visibles ? Une entité qui n’était pas de notre monde ? Possible, ou bien une mise en scène particulièrement bien montée. J'aurais presque été honoré de me faire détrousser par pareils génies. Quoiqu’il en fût, je décidai de continuer l’exploration au second étage. Une dizaine de chambres attendant d’être usitées, des placards ne contenant que linges et serviettes. Même les pots de chambre étaient rutilant malgré la poussière. Toujours aucun fait notable. 

Puis, je passai à la bibliothèque privée. Des étagères d’ouvrages particuliers trônaient en évidence, mais ceci n'était rien de notable. Signaler à ses invités que l’on était amateur de Voltaire, Rousseau ou Diderot était une marque de prestige pour ce qui fut la noblesse française.  
En revanche, les quartiers ou bureaux personnels étaient en général bien plus révélateurs. La porte était toutefois fermée. Fichtre. Premier coup d’épaule, second et puis troisième… Je sentais qu’elle cédais. A l'instant où j'enfonçai le battant, du sang se mit à couler le long de l’encadrement. Le doute n’était plus permis, il y avait bien une force mystique à l’œuvre. Couvrant mes mains d’un mouchoir, je tâtai l'hémoglobine, qui coulait continuellement, comme émanant d’une plaie, depuis l’endroit où le bois était endommagé. Cela me fit dire qu’une entité s’était liée à la maison, et qu’elles avaient fait fusionner leurs caractéristiques. Pourtant, je n’avais pas souvenir d’expériences ou de lectures faisant part de tels phénomènes. Une découverte pareil dans les cercles de l’occultisme parfera ma réputation, je ne peux m’en plaindre.  
Si la chose ne souhaitais pas que je pénètre le cabinet, alors je me devais de le faire. Je me relevai, et pénétrai dans l'a pièce par l'embrasure de la porte que je venais d'enfoncer. Un bureau en chêne dominait le centre de la pièce, quelques sièges confortables lui faisant face. L’ensemble des murs était couvert par des bibliothèques lourdes et chargées, excepté une partie, qui exposait un tableau masqué par un voile noir opaque.

Je commençai par inspecter les ouvrages, passant outre tout ce qui ne touchait pas à l’ésotérisme. Oui, il était inutile de chercher d’éventuels grimoires secrets, car les mystères cabalistiques et autres Éleusis étaient gages de bon goût et de bonne compagnie pour tout aristocrate et intellectuel de notre temps. Il en résultait un jeu de dupe dont le but était de cacher ces livres, tout en s’assurant qu’ils soient vus. Fascinant, vraiment. Ah, nous y voilà. Le Pseudomonarchia daemonum, classique. Le Malleus Maleficarum, écrit par un déviant sexuel pour le compte d’une institution incarnant le puritanisme. Dieu avait le sens de l’humour. Le livre des esprits… Puis, une collection toute particulière retint mon attention. Une dizaine de manuscrits, reliés main et non imprimés, se cachaient tout en bas des collections. Tous étaient dédiés à la nécromancie, il semblerait que le dernier des De Rancy habitant sur place fût l’un des pionniers de la discipline. Les premiers tomes de ces carnets de recherches consistaient en une compilation des savoirs connus à ce sujet. Les suivants traitaient de la pratique divinatoire via les entrailles, de l’invocation et de la communication avec les morts. L’ultime carnet, quant à lui, se plongeait dans le soin par vampirisme nécromantique. 

Henri De Rancy avait théorisé l’idée selon laquelle chaque individu disposait d’une âme. Selon lui, elle parviendrait à se fixer dans un corps matériel grâce à l’action préliminaire du Mesmer (il s’agit d’un flux spirituel continu propre à chaque individu, qui assure le lien entre l’âme et le corps) préparant le corps à la greffe de l’âme. Reprenant une partie des théories spirites, il s’en déviait en affirmant que l’âme en est la source, comme un cœur spirituel, et c’est lors de la grossesse que la mère transmet le sien à son enfant. Ce fluide spirituel permettrait l’arrivée d’une âme et donc de la vie, la matière n’étant qu’un réceptacle pour le spirituel. Partant de ce postulat, Henri développa des méthodes afin de l’extraire puis de s’en servir. La première étape fut un succès, mais la seconde le fut moins.  
Les conclusions préliminaires du nécromancien estimaient que l’extraction du Mesmer de ses sujets animaliers était aisée, mais que le refaçonner fut difficile. Lorsque l’âme s’extrayait, l’état de stress intense du cobaye polluait irrémédiablement le fluide, même s’il précisait que ce n’était pas perdu. Ce Mesmer s’écoulait alors, et imprégnait le bois. Le bois étant une matière vivante, il pouvait canaliser le Mesmer et peut-être le purifier. Le sorcier faisait part de ses inquiétudes quant à son état de santé défaillant: en effet, une maladie le rongeait. Il s’était persuadé que son unique chance de guérison résidait dans une transfusion de Mesmer qui lui permettrait de renforcer le sien. Son but était de renforcer l’emprise de son âme sur son corps, permettant ainsi qu’elle guérisse ce véhicule endommagé. Le monde spirituel ne comprendrait pas la mortalité, donc corrigerait ce « défaut » si le déséquilibre esprit/matière était trop largement en faveur du premier. Cependant, l’urgence grandissante de son état le poussa à expérimenter sur des humains, dont le Mesmer était de meilleure facture au vu du degré de complexité de l’âme humaine.  
Le carnet s’arrêtait brutalement après une dizaine de cas humains. La maladie avait fini par avoir raison de lui.

Je fourrai le tout dans mon bagage, avant de me tourner vers le tableau. J’ôtai le voile, faisant apparaître un portrait d’Henri jeune, un homme blond, de forte stature, charismatique. Toutefois, les portraitistes mettaient toujours le client en valeur. En tout cas, c’était l’occasion de vérifier une nouvelle théorie. Je sortis un cran d’arrêt, et commençait à balafrer le pauvre hère. Les murs commencèrent à trembler. L’entité présente avait donc un attachement émotionnel envers l’ancien maître des lieux. Le voile de deuil ne m’avait pas menti. Je reculai alors pour me diriger vers la sortie, mais une bibliothèque me tomba soudainement dessus. 

Ce fut le grincement du plancher sous un bruit de pas qui me sortit du royaume de Morphée, ou peut-être même d’Hadès. Le lourd meuble était encore suspendu au-dessus de ma tête, ma survie tenant uniquement au bureau l’ayant empêché de m’écraser. C’est alors que des pieds nus, livides et décharnés apparurent en dessous du meuble suspendu. Des mains me tirèrent ensuite, et je n'opposai pas de résistance. La chose humanoïde, certainement féminine, qui me tirait par un bras était à peine vivante. Un cadavre ambulant, n’ayant même plus de dents, quelques touffes de cheveux ici et là, des yeux translucides, le visage et l’ensemble du corps si creusés qu’elle semblait s’être réveillée d’un sommeil funéraire centenaire.
Mais soudain, un coup de feu retentit, et l’immondice s’effondra au sol. Je me levai péniblement, et commençai à clamer :
« Harvey, vous êtes le meill... ». Mais ce n'était pas Harvey qui se tenait devant moi. C'était Hayeson, avec l’arme de Wellington en main. « Je doute que mon compagnon vous l’ait offerte de son plein gré, ou vous avez l’éloquence d’un Cicéron ».
« Taisez-vous, votre ami dort. Comme tous les autres. Après votre départ, ils ont tous bu et mangé, et c’était apparemment drogué ». Je lui fis un signe de tête pour qu’elle baisse son arme, ce que Myriam accepta de faire non sans un soupir.  
« Et vous n’avez ni bu, ni mangé, vous ? Pourtant, ça n’a pas l’air d’être le cas tous les jours. »
« Vraiment ? La seule chose qui compte, c’est de savoir ce qui se passe et comment partir ! Il n’y a plus de bateau amarré ! »
« Répondez à mes interrogations et je vous en rendrai l’obligeance ». Elle soupira de nouveau. Quelle outrecuidance. Je doute qu’elle s’en sorte vivante sans moi.   
« Je ne suis pas en recherche d’emploi. On a eu cette invitation par un noble ruiné qui nous l'a échangée contre de l’opium. On s’est dit qu’il devait y avoir pas mal de bibelots de valeurs dans ce genre de soirées. »
« Et vous comptiez vous faire passer pour une noble adorant le style des bas-fonds ? ».   
« Non, me faire recruter en tant que domestique et puis droguer tout le monde. Le larcin parfait ». 
« On vous a devancé, je crois ».   
« Bon, vous m’expliquez maintenant ? »
« Nous avons affaire à un nécromancien souhaitant se servir de notre Mesmer, fluide vital si vous préférez, afin de servir je ne sais quel dessein. Peut-être guérir de sa maladie. Et cette chose que vous venez d'abattre est un serviteur d’outre-tombe. »

 Je sortis le carnet VI qui explicitait le concept, sous les yeux écarquillés de la jeune fille. 

« Pour faire bref, un serviteur d’outre-tombe est un corps humain dont l’âme a été extraite. Le nécromancien ajoute une certaine quantité de son Mesmer en fonction de la corpulence et de la durée d’autonomie souhaitée pour la créature. Ensuite, une âme fidèle préalablement extraite doit être insérée dans le serviteur. Le plus sûr et efficace étant de se servir d’un chien bien éduqué à vous obéir. Cependant, la greffe est instable et l’âme ne produit pas de Mesmer. Le serviteur est donc limité et jouit d’une espérance de vie qui l’est tout autant, bien que l’invoquant puisse réinjecter de son Mesmer pour maintenir en vie l’abomination. Nonobstant, le corps se dégrade tout de même rapidement. Autrement dit, le serviteur est astreint à une existence courte. »
« Vous êtes fêlé. »
« Non, cultivé. Cependant, les gens de votre espèce font rarement la distinction. En ce qui concerne notre échappatoire, il doit arriver 8 h après mon arrivée. Si j’en crois ma montre, il reste 2 h. ».  
« Parfait, allons nous planquer de ces trucs… En attendant que le navire arrive. » 
Elle se tourna. Pour ma part, je ne bronchai pas.   
« En aucun cas. Il y a également une entité liée à cette demeure qui sait constamment où nous sommes. On ne peut pas se cacher. Nous allons riposter. ».  
« Démerdez-vous tout seul. ». 
La malpolie s’en alla sans même attendre de réponse. Je lui emboîtai le pas.   
« Comme vous le désirez. Je vous souhaite bonne chance dans l’éventualité de ma disparition face à des forces qui vous dépassent, sans le concours d’un expert. Sachez qu’à ce moment-là, vous n’aurez besoin que d’une seule balle. ».

J'accélérai afin de la dépasser. Il faut bien travailler ses sorties dramatiques, que diable. 
Un silence de mort était tombé sur l’endroit, seul le grincement de l’escalier rompait la pesanteur du mutisme généralisé. Exceptée bien sûr la pluie battante s’écrasant sur les vitres, qui expliquait en toute logique pourquoi mademoiselle était rentrée dans la demeure. Le choix entre un danger intangible et une pneumonie… Soudainement, les marches tremblèrent brusquement, manquant de nous faire trébucher.  
Constamment sur mes gardes, et évitant de passer à proximité des meubles massifs, je me dirige vers le salon où étaient censés se trouver nos camarades. Je remarquai que Myriam m’emboîtait le pas. Mon discours avait fait son office. Les invités avaient visiblement été déplacés, mais il était simplissime de suivre les traces dans la poussière. Ce que nous nous employâmes aussitôt à faire. Celles-ci menaient à un escalier s’enfonçant profondément dans les entrailles de la bâtisse. 

« Non, là, c’est trop. ». La voleuse tremblotait, je ne pouvais pas l'en blâmer.   

« Bon, prenez votre courage à deux mains ou restez vous faire dévorer en haut ». 
Les serviteurs n'étaient pas anthropophages, ni les nécromanciens d’ailleurs. Mais en rajouter éviterait un long débat que je gagnerai sans l’ombre d’un doute.   
« Vous êtes une sale ordure. ». Rétorqua-t-elle, avant de me suivre tout de même.  
La descente au gré du long colimaçon de pierre fut éprouvante. Les marches étaient irrégulières et tantôt très hautes, tantôt basses. Notre progression fut donc lente, et à mesure que nous nous enfoncions dans l’abîme, des bruits se faisaient entendre, de plus en plus distincts. Des bruits de pieds qui se traînaient, de verres s’entrechoquant. Et finalement, un cri perçant.  
Je me précipitai alors en bas, me doutant quelque peu de l’origine de ce hurlement. Mais l’escalier se mit à trembler, et il n’y avait aucune prise afin de me retenir. Je perdis presque immédiatement l’équilibre avant de chuter. Par réflexe, je parvins à protéger mon visage.  
Je repris connaissance relativement vite grâce à un coup de feu tiré au-dessus de moi. Péniblement, j’ouvris mes yeux, et vis la petite tenant quelque chose en joue, matraquant la gâchette, puis le son d’une charge lourde s’écrasant au sol. Elle se baissa et toucha ma jambe, la douleur était insoutenable.  

« Vous avez la jambe cassée ». Cette constatation résonna comme un anathème à mes oreilles.  

« Aidez-moi à me lever, je vous prie. Nous devons arrêter tout cela avant que ce soit nous qui soyons arrêtés ». Mon aimable assistante m’aida à me relever, et me tendit une épaule en guise de béquille. 
« Je n’ai plus de munitions, malheureusement. Votre homme de main ne disposait que d’un barillet ». Je lui tendis le mien. 
« Je n’en ai que trois. J’oublie toujours de le recharger après utilisation ». Sans que j'obtînt réponse de sa part, elle saisit le barillet, et nous reprîmes notre route à travers l’obscurité.  
Heureusement, cette cave était bien éclairée. En effet, les serviteurs, s’ils disposaient d’une impressionnante résilience, avaient de fortes mauvaises acuités. Au milieu de l’endroit, nous remarquâmes Koton Hopper étendu. La chose devait probablement être en train de le transporter lorsqu’elle nous avait vus. Hayeson m’installa contre un mur, et alla au chevet de l’irlandais. Elle ouvrit une bouteille de bordeaux qui traînait sur un promontoire, et en versa un peu sur le visage de l’endormi tout en lui stimulant un peu violemment le visage. Il finit par se réveiller.  
« Que se passe-t-il, je suis où ? ». Le vieux paysan essaya en vain de se relever avant que la jeune fille ne l’aide.   
« Nos camarades ont été enlevés par des créatures étranges. Voyez ». Elle montra la créature étendue sur la pierre. Le catholique arbora une expression horrifiée. Anticipant sa réaction, je m'adressai à lui :   
« Nous devons arrêter celui à l’origine de cette abomination. Sinon, nous irons grossir les rangs de ces monstres ». J'avais pris le ton le plus péremptoire possible.   
« Seigneur Jésus… Qu’est-ce qui se passe ? ». 
« Je vous l’expliquerai en route, le temps est une denrée précieuse. Dépêchons ».  
Nous dépassâmes la cave à vin pour nous engouffrer dans un passage secret ouvert. Certainement conçu afin de faciliter la circulation des monstres.   
Cela nous mena vers une petite salle disposant d’un âtre dont la fumée était évacuée par un tuyau s’enfonçant dans le plafond. À côté de ce chauffage, se situait un secrétaire désordonné couvert de papiers. Je m’y installai promptement, à la révolte de mes compagnons, devant la nécessité vitale d’obtenir le maximum d’information. 

Je triai rapidement les notes par dates et en excluant les rapports d’expériences. Je cherchai avant tout comment mettre fin à la possession de la maison, et le nombre de serviteurs présents. Mais finalement, je tombai sur mieux: des notes datant de 1844. Peu de temps après la découverte du corps d’Henri par la police, et surtout signées de son nom. Il s’agissait d’un rapport de situation. En effet, il semblerait que le nécromancien n’avait pas péri, mais était simplement dans un état catatonique proche du décès. Les serviteurs l’auraient emmené dans la cave afin de l’abreuver de Mesmer, repoussant ainsi l’échéance fatidique. Ce qui avait énormément étonné De Rancy, car ils n'étaient pas censés pouvoir prendre des initiatives. Pourtant, la chose ne suffit pas à sauver complètement l’homme. Le Mesmer injecté ne soigna pas son corps, mais se contenta d'en ralentir le vieillissement  et la progression de la maladie, au prix de la majeure partie de son énergie. Il ne lui était plus possible de monter l’escalier sans dépenser l’ensemble de ses forces et ne pouvait rester éveillé plus d’une demie heure par apport de Mesmer. Réveils qui n'étaient d’ailleurs pas automatiques, et se faisaient de plus en plus sporadiques.

À ce moment, la poignée de la porte du fond se tourna. Heyeson se précipita pour la bloquer. Des coups ne tardèrent pas à secouer la fermeture métallique. Hopper la rejoignit aussitôt, et m’ordonna de me préparer à me battre: je lui montrai ma jambe fracturée. Il saisit le pistolet de la jeune femme et me le lanca. Je leur demande, cependant, de tenir un peu, car je devais absolument comprendre le fin mot de cette histoire. Ce qui pouvait, de plus, nous aider dans cette lutte. Sous les protestations outragées de ces deux béotiens, je repris donc ma lecture.

Cependant, à chaque phase de conscience, le noble prenait soin d’évaluer la situation et de tenter de la comprendre. Comment les serviteurs étaient-ils renouvelés, comment le Mesmer lui était-il administré ? Au fil des entrées, les réponses venaient. Un homme apporterait de la matière première inconsciente dans le domaine, apparemment payé par les richesses thésaurisés de la salle du coffre. Des serviteurs prendraient ensuite le relais, extrairaient le fluide pour Henri ou créeraient un remplaçant. Mais d’où venait le Mesmer servant à constituer lesdits remplaçants ? La solution à cette énigme vint lorsque Henri avait réussi à en suivre un, en train de s’exécuter. Dans la salle d’expérience, le zombie avait entaillé une immense poutre porteuse d’où s’était écoulé un liquide rouge, du sang. Surpris, il n'avait pas pu en savoir davantage ce jour-là. Le réveil suivant fut consacré à la résolution de ce mystère et l’examen de ce bois.
Puis, ce fut l’épiphanie. La chose était évidente. Ce n’était pas du sang qui s’en écoulait, mais du Mesmer. En effet, la matérialisation d’un concept spirituel était incompréhensible pour le cerveau humain ne pouvant concevoir que le matériel. Alors, l’esprit associait le concept à son équivalent le plus proche de sa réalité. Le Mesmer se transformait en sang, à ses yeux. Le sorcier se maudissait de ne pas l’avoir compris immédiatement, lui qui fut maintes et maintes fois confronté au phénomène. Il en conclut donc que le processus de préservation nécromantique endommageait les capacités cognitives. Quant à savoir comment ce « sang » étaitt produit, la réponse était évidente à ses yeux. Les multiples rejets de Mesmer au cours de ses expériences, au fil des ans, avaient imprégné le bois. Cette accumulation avait atteint une masse critique permettant l’association entre la structure même et une âme issue du monde spirituel. Le moyen de communication entre la demeure devenue vivante et ses mignons se ferait par le biais des rêves. En effet, il était possible de lier partiellement les esprits via le partage du Mesmer, ce qui permettait une communion dans le lieu le plus proche du monde des esprits pour le matériel : le royaume des songes. Il en déduisit cela, car l’entité le visiterait régulièrement. Henri peinait à réellement détailler ces rêves autrement que par les sensations de chaleur, de sécurité ou autre sentiment positif. Il fit part de ses craintes vis-à-vis de l’entité, s’effrayant qu’elle travaille en réalité à abaisser ses défenses afin de prendre possession de son corps ou de son savoir par la manipulation ou via un procédé nécromantique inconnu. Malheureusement, il n’y avait point d’autres entrées à ce journal de recherches.  

Je me retournai vers la situation de mes compagnons d’infortune, qui tenaient à grand-peine le passage fermé. Sous un flot d’insultes, ils me demandèrent si j'étais prêt. Ce à quoi j’acquiesçai, et nous nous préparâmes à accueillir les engeances d’outre-tombes, mais pas sans équiper les deux soldats des tisonniers présents près de l’âtre. Puis, nous ouvrâmes la la porte. Cinq serviteurs se précipitèrent sur nous, tels les chiens que leurs âmes étaient devenues. Je tirai un coup de feu, dans le mille. Dieu merci que mes classes ne soient pas un souvenir oublié. Je préparais le second coup pour celui qui se précipitait sur moi, quand je remarquai le vieil homme aux prises avec une de ces bêtes, mais il prenait légèrement le dessus, pendant que la fille se faisait étrangler et mordre par deux de ces créatures. Je tirai rapidement, abattant un premier assaillant. L’inverse aurait été honteux à cette distance. Je me tirai sur une troisième fois, mais ne parvins qu’à toucher l’épaule de l’étrangleur, pendant que Hayeson perdait peu à peu conscience. C’est alors que Kolton réussit à tuer son adversaire d’un coup de tisonnier bien placé, et se précipita afin d'éliminer les autres de la même façon. Par bonheur, les serviteurs étaient peu vifs, le second mit bien trop de temps à réagir lorsqu’il vit le premier s’effondrer. Après cela, le paysan se mit au chevet de la jeune pouilleuse, le temps qu’elle émerge.
« Nous devons nous presser » leur dis-je.   
« Elle est à peine en état de marcher et nous ne pouvons pas la laisser seule ici ». Me répondit-il, d’un ton choqué. 
« Je vais à peu près bien, réglons ça le plus vite possible ».

La courageuse chapardeuse se leva tant bien que mal, vacillant tout de même une fois sur ses pattes.   
Puis nous traversâmes l’ouverture, et nous retrouvâmes dans un grand laboratoire. Des Erlenmeyers, des béchers et autres éprouvettes étaient disposés sur les différents plans de travail. La plupart contenaient un liquide rouge ou transparent. Au centre de la pièce était disposée une table d’opération avec un nécessaire de chirurgie, mais pas d'équipement de pointe. L’équipement datait certainement de la prétendue mort du propriétaire des lieux. Sur la table, Warren Graves était allongé, percé de part en part par des tuyaux s’enfonçant tantôt dans ses veines, tantôt ses muscles sans réelle logique médicale matérialiste, mais suivant le protocole nécromantique de Henri De Rancy dans le but d’extraire le Mesmer. Au fond de la pièce, il y avait une porte d’acier dont l’interstice laissait entrer de la lumière naturelle. Une sortie vers l’extérieur.
Le pauvre Graves était plus proche de la mort que de la vie, ce qui n’empêcha pas le vieil Irlandais d’aller s'enquérir de son état. À côté de la table, dans un chariot de bois, gisait Lady Of House, qui avait probablement nourri le maître de ce cirque macabre. Néanmoins, il y avait une bonne nouvelle, puisque Harvey était vivant. Saucissonné dans un coin, mais vivant. Hayeson se dépêcha de le libérer, sentant la nécessité d’avoir un renfort supplémentaire en cas de retour des serviteurs. Je doutais qu’elle fût en mesure de se défendre à nouveau. 

Une fois mon garde du corps éveillé et la situation clarifiée, je lui demandai de me soutenir. Il accéda à ma requête d'un mouvement de tête, puis je me tournai vers ma jeune acolyte.
« Vous voyez cette poutre aux multiples traces, comme des cicatrices, Mrs. Hayeson ? ».   

Le terme cicatrice convenait parfaitement, ce bois était très étrange, comme si le Mesmer lui avait octroyé les propriétés régénératrices d’une membrane de chair. Ce qui expliquait certainement l’état de presque parfaite conservation de la bâtisse.  
« Oui ». 
« Et bien détruisez-la ». 
« Non, si vous demandez ça, c’est que c’est le plus dangereux et donc vous ou votre garde allez le faire »; dit-elle, d'un ton renfrogné. 

« Détrompez-vous. Il s’agit de la source du Mesmer de la maison, l’organe sylvestre à l’origine de l’âme du lieu. Le cerveau si vous préférez. Le détruire reviendrait à lobotomiser l’entité ». 
« Et donc, c’est bien le plus dangereux ! Je ne sais pas si vous vous foutez de moi ou me prenez pour la dernière des connes ? »
J'indiquai le fond de la pièce, où une silhouette était couchée dans un lit.
« Non, car cet homme, allongé sur le lit, compte bien plus pour la maison que sa propre existence. Et c’est de lui dont nous allons nous occuper. Néanmoins, échangeons si vous le désirez ». À vrai dire, je ne'aurais su dire si je venais de mentir. En tout cas, je ne l’avais pas convaincue, mais cessa au moins de discuter, et s’exécuta en soupirant, se saisissant d'un bidon de pétrole usité pour recharger les lampes du laboratoire. Quant à nous, nous nous dirigeâmes vers le presque macchabée endormi.
Sous nos pas, l’ensemble de la structure se mit à trembler, les murs grincèrent, de la poussière tomba du plafond. Le tremblement allait crescendo à mesure que nous nous approchions du nécromancien, jusqu'à finir par devenir un véritable vacarme.   
« Monsieur, tout l’endroit va s’effondrer ! ». Mon soutien commençait à s’affoler. 

« J’en doute, mon cher, j’en doute. Un effondrement reviendrait à tuer son ami, ce qu’elle ne souhaite pas ». Je l’espérait, bon dieu, je l’espérait. 
« Vous êtes sûr de vous ? »
« Parfaitement ». Et ce bruit qui s’amplifiait, ces murs qui se craquellent… 

Nous finîmes par arriver près du Noble. Il ressemblait plus à une goule qu’à un homme. Son apparence était cadavérique, sa chair était pourrie, ses ongles et ses dents noircis. Ce corps aurait été identique à celui d’un serviteur si son visage n’était pas si paisible. Comme si l’esprit était déjà dans un monde meilleur.  
Je me tournai vers Miss Hayeson qui achevait d’asperger le cœur de la demeure, non sans une expression de doute profond. En tout cas, j’avais visiblement raison, car toute la pierre du sol se fracturait excepté autour du lit, bien que les fissures ne dépassèrent pas les quelques centimètres. Puis,  sur un mouvement d'allumette de ma jeune acolyte, le bois se mit à brûler, et les tremblements s’arrêtèrent presque immédiatement. Sauf à un endroit. La parcelle du sol soutenant une table basse sur laquelle fleurit une rose rouge. La fleur tombe sous l'impulsion des coups, caressant délicatement le visage de l’homme avant qu’un silence de mort ne retombe.  

Il était en tant d’en finir. Je me saisis de l’oreiller, et demandai à Harvey de mettre fin à ce triste conte. 


En sortant de ce domaine malfaisant, Harvey m’interroge. 

« C’est donc la maison qui est responsable des enlèvements, de tout le bordel ? ».  
« On peut dire ça. Bien que Mr. De Rancy en soit l’originel instigateur».   
« Comment une maison peut-elle enlever des gens ou envoyer des lettres ? »
« Et bien, par le biais des serviteurs. Ces choses, qui vous ont enlevées, sont des êtres très primaires et d’une obéissance aveugle si créés avec les bonnes âmes, canines en général. La demeure est parvenue à se substituer en tant que maître des serviteurs de De Rancy lors de sa dégénérescence. Par l’intermédiaire de leurs rêves, l’endroit transmettait ses ordres et ses consignes. Que ce soit l’envoi de lettres postées depuis une autre île, la création d’autres engeances, le paiement de mercenaires pour les enlèvements ou bien nourrir Henri... ».  

« D’ailleurs pourquoi le garder en vie ? S’il mourait, la maison disparaissait ou quelque chose comme ça ? »
« Non, l’amour mon cher. Simplement l’amour ». 

Texte de Wasite

J'ai découvert une licorne difforme dans les égouts


La première fois que j’ai rencontré la licorne, j’étais pourchassé.

J’avais entraîné mon vélo sur un chemin rocailleux – freinant brusquement – et m’étais jeté derrière un large buisson. J’entendais le vrombissement menaçant du pick-up noir s’éloignant peu à peu. Ils me cherchaient. Boy Gosset et son frère Clint. Depuis qu’ils avaient juré de me botter le cul après la classe, je savais qu’ils viendraient pour moi. À l’instant même où la cloche avait sonné la fin des cours, j’avais enfourché mon vélo et filé comme une fusée.

Face contre terre, je pouvais entendre le craquement des pierres à mes côtés . Je les imaginais scrutant les fourrés, tel des oiseaux de proie à l’affût d’une souris. Ils n’avaient pas vu dans quelle direction j’étais allé, sinon ils seraient déjà descendu dans le fossé, hurlant et braillant à propos de ce que j’allais prendre.

Le moteur s'est alors rallumé, et a crépité en une complainte. J’ai entendu le véhicule rouler au loin jusqu’à ce que son bourdonnement devienne à peine perceptible. J’ai essayé de pousser un soupir de soulagement, mais mon corps était bien trop occupé à hyper-ventiler. Pendant un certain temps, je suis resté immobile dans la boue. 

Maintenant que le camion avait disparu, une paix surnaturelle régnait. Il n’y avait pas de vent, pas de circulation, aucun bruit en dehors de ma respiration saccadée.   

Puis j’ai distingué quelque chose. Quelque part dans ce silence imperturbable, j’ai cru entendre quelqu’un pleurer.  

Près de moi, un ponceau couvert de mousse jaillissait du sol. J’ai passé la tête dedans, et les pleurs son devenus plus forts. Il y avait suffisamment d’espace pour que je puisse entrer, j’ai donc baissé la tête, balayé le rideau de feuillage qui masquait l'entrée du tunnel, et m'y suis glissé.  

Celui-ci était plongé dans les ténèbres. J’ai enclenché la lampe-torche de mon téléphone, et ai tracé précautionneusement mon chemin dans la boue. Plus je m’enfonçais, plus les sanglots prenaient l’allure d’une mélodie irréelle. Ça ne ressemblait à rien de ce que j’avais déjà pu entendre: cela exhalait une profonde tristesse, teinté d’une innocence mystique.   

La galerie s’ouvrait sur une grotte souterraine, illuminée par une mince fissure au plafond. L’intérieur était frais et humide, et je pouvais y entendre le clapotis régulier de l’eau.  

En son sein, adossée contre un mur en briques, j’ai aperçu une jeune fille d’environ huit ans.

« Bonjour ? Est-ce qu’il y a quelqu’un ici ? » Ai-je demandé, la voix vacillante. 

En dépit de la pénombre, je pouvais observer l’inhabituelle constitution de l’enfant. Elle avait un visage jeune et innocent, d’incroyables cheveux blonds argentés, ainsi que de pâles yeux bleutés. Elle portait un T-shirt surdimensionné camouflant la majeure partie de son anatomie - si bien qu’en premier lieu, j’ai pensé qu’elle n’était qu’un torse et une tête. Toutefois, en y prêtant un peu plus attention, je pouvais distinguer des bras et des jambes déformés, ainsi que des bouts de chair estropiés qui apparaissaient par endroit. En réalité, son corps d’enfant semblait affublé des minuscules caricatures de véritables membres. Elle ne pouvait marcher avec de tels pieds ou agripper quelque chose avec ses mains. J’ignorais même la manière dont elle pouvait se tenir debout. 

Le plus perturbant dans tout cela, c’était cette corne d’environ quinze centimètres qui lui sortait du front. Sous ces reflets d'opale, elle semblait aussi aiguisée qu’un poignard. Elle ne paraissait pas peser le moins du monde sur sa tête. C’était grotesque, dérangeant, mais étrangement magnifique. 

Ensuite, elle m’a parlé : « Bonjour Matthew. Ça fait longtemps que j’attends de te rencontrer. » Elle avait la voix d’une enfant épuisée et ses mots étaient teintés d’un accent germanique. 

«  Co-comment est-ce que tu connais mon nom ? » Ai-je bredouillé. « Tu vas bien ? Tu es blessée ? Qu’est-ce que tu fais ici ? »

« Je suis si fatiguée. » A-t-elle dit, en prenant appui sur chaque mot. « S’il te plait, j’ai besoin de ton aide. »

« Oui, tout ce que tu veux ! Dis-moi juste ce que je peux faire. Je peux appeler une ambulance, ou la police… » 

« Non ! Tu ne dois dire à personne que je suis ici ! » a-t-elle supplié, soudain agitée. « S’il te plait, je dois être un secret. Si tu dis un seul mot à mon sujet, mon monde va s’effondrer. Promets-moi que tu ne le diras à personne ! ». Elle a commencé à tanguer, si bien que j’ai cru qu’elle allait s’effondrer.

« Oui, bien sûr, je te le promets. » Ai-je répondu. « Je t’apporterai ce dont tu as besoin. » 

« Merci. J’ai toujours su que tu serai mon gardien. Je n’ai pas mangé depuis si longtemps. J’ai si faim. Pitié, ramène-moi des ailes de poulet crues. Si tu le fais, je rendrai les choses meilleures. » 

« Des ailes de poulet ? Je peux faire ça. Je vais les chercher tout de suite ! Ce sera rapide du moment que je ne croise pas… » Je me suis interrompu, me souvenant des deux frères et de leur abominable pick-up noir.  

« Les Gosset ne t’ennuieront plus aujourd’hui. » A-t-elle affirmé. « Je peux sentir leur rage ; après ce que tu leur as fait, leur colère brille comme du bacon. » 

« Minute, comment tu sais à propos des Gosset ? Et pourquoi es-tu ici ? Qui es-tu ? Es-tu allemande ? » J’avais un million de questions, et je les ai déversées comme les balles d’une mitraillette. Plus que tout, je voulais l’interroger sur sa corne et sa difformité, mais j’étais effrayé à l'idée de le faire. 

« S’il te plait, apporte-moi les ailes de poulet et je répondrai à toutes tes questions. » 

« Dans ce cas, dis-moi ton nom ! Tu connais le mien, c’est injuste. » J'ai croisé les bras, en accord avec ma pensée. 

« Mon nom est Leben » A-t-elle déclaré. « Lebensunwertes Leben*, mais s’il te plait, ne m’appelle jamais par mon nom complet. » 

« C’est un très joli nom. Okay Leben, je reviendrai ! Ne bouge pas ! » 
-       -      - 
J'ai quitté la chambre souterraine, ai enfourché mon vélo, et pédalé jusqu’à la ville. Bien qu’elle m’ait assuré que les Gosset ne m’embêteraient pas, je restais en alerte.

Les Gosset pouvaient être les deux pires individus de cette planète. Ils me tourmentaient quotidiennement depuis des années, passant des taquineries de l’école élémentaire aux passages à tabac du lycée. Je ne pouvais énumérer toutes les tortures qu’ils m’avaient infligées. J’ai toujours été la victime facile, passive, incapable de rester sur mes positions. Je m’excusais s’ils se faisaient mal aux poings et ma faiblesse les endurcissaient. 

Mais finalement, j’ai pris les choses en main. 

Je voulais faire quelque chose de mauvais, qui leur laisserait des marques indélébiles ; je voulais une revanche à grande échelle, la destruction de tout ce qui leur était cher. Je voulais leur faire payer chacune de leurs humiliations indignes. 

Cependant, plutôt que d’instaurer une guerre totale, je me suis concentré sur de petits actes de vandalisme : j’ai utilisé la clé de chez moi pour graver « FUCK LES GOSSET » sur la portière conducteur de leur pick-up noir. Je savais que ça leur ferait mal ; cette voiture faisait leur fierté et leur joie. J’aurais tout autant pu graver ça sur le front de leur mère.   

J’ai emprunté les petites routes jusqu’à l’épicerie, tout en restant attentif. Je savais pourquoi ils en avaient après moi et je n’osais imaginer ce qu’ils me feraient si jamais ils venaient à me trouver.  

J’ai cadenassé mon vélo face au magasin, payé une portion familiale d’ailes de poulet crues et les ai empilées dans le sac arrière de ma bicyclette. J’ai fait un bref détour pour m’emparer d’une couverture et je suis retourné voir la fille en embarquant mon attirail.  

J'ai gagné le tuyau, franchi le tunnel boueux, et pénétré à nouveau dans la grotte. Leben était là, toujours adossée contre le mur humide en briques.  

« J’ai tes ailes de poulet ! » Son visage s’est aussitôt éclairé. « Comment est-ce que tu veux les cuisiner ? Je n’en ai jamais fait avant, mais je suis sûr que je peux m’en sortir. Je présume que j’aurais dû les faire cuire quand je suis allé chercher la couverture. Ah, oui, je t’ai apporté une couverture! » J’avais l’impression  de sortir milles phrases à la minute.  

« Merci à toi, mais non. Elles doivent être crues. Aussi… » Elle hésita, l’air embarrassée. « Je ne peux pas me nourrir sans ton aide. » 

« Tu veux que je te nourrisse avec ces ailes de poulet crues ? » 

« Oui, s’il te plait. » 

« Mais tu ne vas pas être malade ? J’ai entendu dire que la salmonelle était vraiment horrible. Tu vas vomir pendant des jours ! » 

«  Non, tout se passera bien. Ma mère avait l’habitude de me nourrir comme ça il y a longtemps. » 

« Okay » Ai-je dis. « Si tu le dis.. » J’ai glissé la première aile visqueuse dans sa bouche, et ai été choqué par la vitesse à laquelle elle la dévorait. C’était comme si la viande avait été aspirée. Elle a  rapidement ingéré la totalité des ailes, des os et de tout ce qui allait avec. J'ai fait de mon mieux pour retenir un haut-le-cœur. Bientôt, il ne restait plus qu’une mousse de polyester imbibée de sang de poulet. 

J’ai attendu qu’elle termine son ultime bouchée avant de parler: « Leben, tu répondrais à quelques questions, maintenant ? » 

Elle a grimacé. « Je suis désolée Matthew, mais je suis si fatiguée. Si lasse. » Ses yeux ont papillonné, et sa voix déjà faible a commencé à s’estomper. « Je n’avais pas mangé depuis longtemps. J’ai besoin de temps pour retrouver des forces. S’il te plait, reviens demain et je te dirai tout. Je te le promets. » 

« D’accord. » Ai-je acquiescé, plus que déçu. « J’ai école, donc je serai de retour dans l’après-midi. » 

Sa fatigue s'est brutalement changée en un grand sérieux : « Ecoute-moi. Tu ne m’as pas découvert par accident. J’ai un avertissement pour toi, alors tu ferais mieux d’écouter attentivement. Demain, les Gosset te trouveront et ils te feront  mal. Ils te feront vraiment mal. Tu ne peux pas – tu ne dois pas – te cacher d’eux. Tu penseras que fuir retardera la douleur, mais tu devras y faire face. Lorsque la souffrance sera à son maximum, ne demande pas l’aide des autres : viens à moi. Je suis la seule qui pourra t’aider. »

« Okay, ça ne me dit rien qui vaille. Je reviendrai demain, mais tu devras commencer à répondre à mes questions ! Je ne me sens pas à l’aise de laisser une enfant seule dans les égouts. » J’ai soigneusement enveloppé la couverture autour d’elle; elle était si petite que celle-ci la recouvrait entièrement. 

Avant de partir, je me suis retourné et j’ai constaté qu’elle s’apprêtait déjà à dormir. Je lui ai alors demandé : « Est-ce que tu peux juste me dire ce que tu es ? » 

« Je suis une licorne » a-t-elle répondu. 
-       -      - 
Je n’ai pas dormi cette nuit-là. Mon esprit était balayé par l’effroi, et l’adrénaline nourrissait mon anxiété. Si Leben avait raison, ça signifiait que les Gosset allaient me faire du mal. Plus que jamais. J’avais déjà été brisé et frappé auparavant, mais visiblement, nous allions franchir une toute nouvelle phase dans l’atrocité. 

Mais si elle avait tort ? Pouvais-je lui faire confiance ? Elle savait des choses qu’elle n’aurait pas du savoir. Elle était coincée dans une grotte, d’autre part elle connaissait mon nom et elle était au courant pour les Gosset. Elle savait que j’avais fait quelque chose pour provoquer leur rage. Je sentais qu’il y avait quelque chose de tout à fait magique en elle, mais c’était un sentiment insaisissable que je ne pouvais appréhender. Elle ne cessait de tourner dans mon esprit : j’ignorais si elle était une enfant difforme, ou un monstre vivant dans les évacuations. Elle disait qu’elle était une licorne. Mais les licornes n’existaient pas, et elles avaient quatre pattes, pas des nageoires mutilées.  

J’aurais dû contacter la police, envoyer de l’aide, mais elle était tellement insistante sur le fait que je ne devais pas le faire. Et puis, j’avais promis. 

Le matin suivant, j’ai entamé ma marche funèbre en direction de l’école. La cloche a sonné dès que je suis arrivé. Le pick-up noir des Gosset dominait le parking. On aurait dit que quelqu’un avait donné un coup de ponceuse sur la porte conducteur : tout était rayé. Néanmoins, mon message n’était plus lisible. J’ai dégluti douloureusement et me suis rendu en classe. 

C’était l’heure du déjeuner et j’étais dans le couloir – près de mon casier – lorsque je les ai aperçus. La tension était palpable et personne ne me regardait dans les yeux. Ils savaient tous qu’une inévitable scène de cruauté s’apprêtait à se jouer. Quand les Gosset sont apparus en face de moi, tout le monde s’est écarté. 

Ils avaient l’allure de deux footballeurs déguenillés; tous deux portaient un blouson en denim grossier, tandis que leurs ventres reposaient sur une ceinture ridiculement ostentatoire. Le seul élément permettant de les différencier était le large chapeau de cowboy arboré par Boy Gosset. Clint, lui, portait un bandana représentant le drapeau confédéré. Les deux souriaient de toutes leurs dents, une lueur meurtrière dans le regard. 

Il n’y a pas eu de phrase d’introduction avant qu’ils ne commencent à me battre. 

M'est alors venue l’illumination choquante que, jusqu’ici, ils avaient retenu leur coups. Chaque claque me prodiguait une nouvelle vision de la douleur. Je sentais certaines parties de mon corps – qui m’étaient jusque-là inconnues – se briser et craquer. Le sang déferlait sur mon visage, pénétrant à l’intérieur de ma bouche et de mes yeux. J’ai senti l’un d’eux bloquer mes bras en arrière pendant que l’autre pulvérisait mon estomac à coups de poings. 

Je perdais la notion du temps à mesure que ma conscience s’évaporait. Cependant, lorsque leurs assauts ont pris fin, j'étais parvenu à garder un semblant de lucidité. J’étais au sol, face contre terre, crachant des gluaux de sang. 

« On n'en a pas fini avec toi, petite merde. » a menacé Clint. Son frère s'est penché au-dessus de moi et m'a craché au visage une boule de tabac à chiquer. Je me suis assis, tentant vainement d’essuyer le sang qui inondait mes yeux. J’étais seul ; il n’y avait plus aucun spectateur face à cette atrocité.

J’essayais de me tenir debout, mais mes genoux se heurtaient systématiquement au sol. J’avais besoin de soins au plus vite. J’aurais dû me rendre aux urgences et voir un médecin, mais je me suis souvenu de ce que la licorne avait dit. « Lorsque la douleur sera à son maximum, ne demande pas l’aide des autres : viens à moi. Je suis la seule qui pourra t’aider. » Je devais la rejoindre. 

Le chemin était long jusqu’à la grotte, et chaque mètre parcouru faisait palpiter la douleur en moi, me renvoyant de manière explicite l’image des coups que j’avais endurés. Le sang continuait de couler depuis la profonde coupure sur mon front, déversant une cascade de liquide écarlate sur mon visage. Je suis finalement arrivé au chemin rocailleux, peinant à mettre un pied devant l’autre. J’étais revenu à elle. 

Elle se tenait au même endroit, enveloppée dans la couverture. Elle a semblé alarmée, mais pas surprise, quand elle m'a vu entrer en boitant. Je me suis effondré dans la flaque d’eau à côté d’elle, brisé et épuisé. 

« Je suis désolée. » A-t-elle dit. « Mais tout ça en vaudra la peine, tu verras. Maintenant, sombre dans l’oubli et laisse l’eau te soigner. » 

J’ai marmonné quelque chose d’incompréhensible, avant de perdre conscience. 

Je me suis réveillé bien plus tard. Mon esprit s’est immédiatement empli des souvenirs de l’assaut. Je m’attendais à l’agonie promise, mais rien de tel ne s'est produit. Miraculeusement, je n’éprouvais pas de souffrance, je me sentais bien. Revitalisé, comme si j’avais dormi tout un week-end. Je me suis assis ,déconcerté, et ai aperçu Leben en train de me fixer. 

« Qu-qu’est ce qui s’est passé ? » Ai-je demandé. 

« Tu es très spécial, Matthew. Les eaux t’ont restauré.  

« Quoi ? Comment ? » Je me suis assis. Mes vêtements étaient déchiquetés, sales, imprégnés d’eau crasseuse et de je ne sais trop quoi. 

J'ai rassemblé mes pensées. Dans l’absolu, je préférais être sauf mais imbibé d’eau croupie plutôt qu’à demi-mort et sanguinolent. Mais ça semblait tout de même surréaliste.

Je me suis souvenu qu’elle avait juré de répondre à mes questions, j'ai donc commencé par la principale : « Qui es-tu ? » 

« Je suis Leben » 

« Oui, je sais ça » ai-je contré « Où sont tes parents ? Qui t’a nommée ainsi ? » 

« Ma mère m’a donné ce prénom. Elle m’en avait choisi un autre, mais lorsqu’elle a vu mes membres trapus et informes – mes doigts soudés et mes pouces manquants – elle a changé d’avis. » 

«  Pourquoi aurait-elle fait ça ? » Ai-je demandé.

« Elle a grandi en des temps difficiles, et a appris à connaître le monde via de mauvaises personnes. Lorsque j’étais encore dans son utérus, ma mère souffrait de terribles nausées matinales. C’était à cause de moi. Elle prenait chaque jour des médicaments nommés « Thalidomide ». Cela devait l’aider, la faire se sentir mieux . Et ça a marché. Mais il y avait des effets secondaires. J’étais l’effet secondaire. Elle me haïssait. La seule fois où elle m’a tenue dans ses bras, c’est quand elle est venue me chercher, affublée de ses vieux gants de jardinage. Elle était persuadée que me toucher la souillerait. J’étais recluse dans une chambre noire, à l’abri des regards indiscrets. Elle disait vouloir m’euthanasier, mais c’était après la guerre, et ce n’était plus autorisé. »

« Quelle guerre ? Quel âge as-tu ? » 

« Plus vieille que toi »

« Non tu ne l’es pas, tu es juste une enfant. Où est ta mère maintenant ? »

Elle a grimacé en un froncement de sourcils. « J’en ai dit assez pour le moment.» 

« Mais j’ai encore une tonne de questions à te poser ! » 

« Ecoute-moi Matthew, j’ai une dernière chose à te dire : demain, fixe l’horizon. Tu devras suivre l’arc-en-ciel de flammes. La vengeance sera tienne. Tout ce que tu as à faire, c’est lui donner un coup de pouce. » 

« L’arc-en-ciel de flammes ? Qu’est-ce que ça signifie ? Et lui donner un coup de pouce ? » 

Elle est restée muette. Ses yeux étaient déjà clos. 
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Je suis rentré chez moi à vélo. Je n’aurais dû être qu’un tas d’os brisés sur un lit d’hôpital ; mais à la place, je me sentais bien. Je connaissais la légende selon laquelle les licornes détenaient le don de guérison, mais je n’aurais jamais pensé que celui-ci proviendrait d’une flaque d’eau croupie. J’ignorais ce qu’était un arc-en-ciel de flammes, mais si Leben m’avait dit de le trouver, je devais faire de mon mieux. 

J’ai fait un rêve saisissant cette nuit-là. 

Il y avait une pièce bondée d’équipements médicaux. Les murs et le toit me faisaient penser à une serre en ruine. Au milieu de la pièce se tenaient six femmes enceintes, uniformément réparties en cercle. Toutes étaient sanglées à une chaise, alimentées par bon nombres de tubes et pourvues d’un voile sombre cachant leur visage. J’ignorais comment, mais je pressentais qu’elles étaient plongées dans le coma. L’une des femmes s’est éveillée, et je lui ai injecté un barbiturique. J’ai attendu que la paix revienne. 

Une vaste étagère recouverte de bocaux translucides s’étendait à mes côtés. À l’intérieur de chaque bocal se trouvait un nourrisson difforme, nageant dans du formol. Je savais qu’il s’agissait de notre collection d’échecs, mais que nous découvririons sous peu la bonne formule. Je voulais une licorne parfaite. Du moment que nous obtenions plus de Thalidomide. 

Je me suis dirigé vers le frigo et j’ai saisi un large plat d’ailes de poulet crues. L’heure du dîner avait sonné.

Je me suis réveillé, tentant de retrouver mes esprits, mais cette vision m’assaillait. Je revoyais encore et encore chaque détail du rêve. Merde, à quoi venais-je d’assister ? 

À midi pétante, je chevauchais de nouveau mon vélo, scannant l’horizon. J'ai fait le tour de la ville, pas totalement sûr de ce que je cherchais, mais confiant en ma capacité à le reconnaître une fois que je le verrai.  

J’étais en périphérie de la ville lorsqu’il est apparu. A l’inverse d’un somptueux spectre multicolore, il ne comptait qu’une seule teinte, celle de l’urine. L’arc se courbait dans le ciel, semblant s’enraciner à quelques kilomètres de ma position. Je me demandais si d’autres pouvaient le voir. 

J’ai orienté mon vélo dans cette direction et j’ai pédalé. Contrairement à un véritable arc-en-ciel, celui-ci ne s’éloignait pas. Plus j’approchais, plus il grossissait; il possédait un emplacement précis et je n’en étais plus très loin. Une odeur de souffre commençait à se faire sentir, comme un millier d’œufs pourris. 

Au bout de l’arc-en-ciel sulfureux se dessinait un pick-up noir. C’était indéniable : il s’agissait des Gosset. J’ai planqué mon vélo derrière un arbre et j’ai tenté de repérer les lieux : le véhicule était garé au sommet d’une grande colline surplombant une carrière rocheuse. En face, une pente escamotée déboulait sur une pile de gravats, cent mètres plus bas.  

J’ai observé attentivement, mais je ne voyais les Gosset nulle part. J’avais entendu dire qu’ils traînaient souvent dans le coin, j'ai donc gardé l’œil ouvert. Je savais qu’ils ne devaient pas être loin. 

Était-ce ce à quoi Leben faisait référence ? Était-ce ma vengeance ? Qu’est-ce que j’espérais vraiment faire ici ? Puis, je me suis remémoré les paroles de Leben : « Tout ce que tu as à faire, c’est lui donner un coup de pouce » 

Ça m’a frappé comme une claque en plein visage : j’étais ici pour pousser le camion dans la carrière. Ça leur apprendrait, à ces bâtards. Graver des obscénités n’était rien en comparaison. Cette fois, ce serait une guerre totale.  

Je me suis glissé précautionneusement en direction du truck. Les Gosset n’avaient toujours pas montré signe de vie. J’ai déverrouillé la portière conducteur. La cabine était vide. J’ai donc bondi à l’intérieur, abaissé le frein à main et ai placé le levier de vitesse en position neutre. Mon cœur s’est emballé. Je me suis précipité à l’arrière du camion et je l’ai poussé de toutes mes forces. Cela m’a demandé un effort monumental, mais quand il a commencé à bouger, il a aussitôt pris de la vitesse, et dégringolé la vallée à toute allure.  

C’est à ce moment-là qu'ont surgi deux figures à travers la vitre arrière. Les Gosset étaient endormis sur la banquette, derrière la plage arrière. Ils frappaient leurs visages et leurs mains contre le verre dans une tentative désespérée de s’en sortir, avant que le véhicule ne chute du haut de la falaise. Quelques secondes plus tard, j'ai entendu le bruit d'un énorme crash. 

J’ai couru au bord du précipice, et ai regardé en bas. Le camion était là, plié comme une vulgaire canette. Il n’y avait aucune chance pour qu’ils aient survécu ; sans doute réduits à un amas de viscères coulantes.

Mais qu’est-ce que j’avais fait ? Je n’avais aucune idée de ce qui allait se produire ! Je les avais tués. Est-ce que quelqu’un m’avait vu ? Non, il n’y avait personne autour. L’arc-en-ciel de flammes avait disparu, et l’odeur de souffre s’était estompée. 

Je me suis enfui aussi vite que mes jambes chancelantes me le permettaient. Je devais voir cette licorne. 
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J’ai sollicité mes muscles au-delà de leurs limites en pédalant comme un possédé. La pluie tombait à foison maintenant; elle bombardait mon visage et laissait de nombreuses traces éphémères sur la route. Je me suis approché du ponceau, constatant que l’averse commençait à le remplir.  

Je me suis enfoncé dans le tunnel et suis entré dans la grotte. Leben tenait sa position habituelle, pourtant, elle semblait différente. Son expression exténuée s’était changée en un immense sourire.  

« Leben, je crois que quelque chose de terrible est arrivé » me suis-je exclamé. 

« Non Matthew, tu as fait le nécessaire. Ils méritaient tous deux de mourir pour ce qu’ils t’avaient fait subir. » A-t-elle annoncé.  Un frisson m'a parcouru l’échine. Je ne pouvais croire que ces mots sortaient tout droit de la bouche d’une enfant souriante. 

« Attends, quoi ? De quoi tu parles ? Tu savais ce qui allait arriver ? »  

« Tout est inscrit dans les étoiles. Parfois, les mauvaises personnes doivent mourir pour leur transgression. » 

« Transgression ? Qu’est-ce que ça signifie au juste ? » 

«  Ma mère m’a conduit ici, Matthew, il y a des années. La dernière fois que j’ai aperçu le ciel, c’est quand elle m’a sorti du coffre de sa voiture.  Elle m’a emmené dans cette "chambre", munie de ses  éternels gants de jardinage. Elle m’a déposée ici dans cette position et m’a abandonnée à mon sort. » 

« Je suis désolé » ai-je répondu.

« Ne le sois pas. Avant de partir, elle a dû ressentir l’étreinte de la culpabilité, parce qu’elle a fait demi-tour pour me donner un baiser. Le seul et unique qu’elle m’ait accordé. Mais elle était mauvaise et avait commis des transgressions, alors je l’ai poignardé dans le cœur avec ma corne. » 

« Qu’est-ce que tu dis ? »

« Elle est morte ici pour ce qu’elle m’avait fait. Et pendant des années, je l’ai admirée pourrir. Elle est sous ce tas de feuilles derrière toi. » Je me suis retourné, et j’ai observé une bosse suspecte que je n’avais jamais remarquée auparavant. 

« Mais ça devait arriver. Tout comme ce qui est arrivé aux frères Gosset. » A-t-elle allégué. 

« Non ! Ce que j’ai fait était un accident. Je voulais juste foutre leur voiture en l’air ! » 

« Je sais à propos de ton rêve, Matthew. Tu étais dans la serre destinée aux mères porteuses. Il s’agit des prémices de ton avenir. Vois-tu, nos destins sont liés – et ensemble, nous nous vengerons de ceux qui nous on traités comme des monstres. » 

La pluie se déversait au-dehors et menaçait de remplir la grotte. Si l'averse continuait, tout serait submergé, Leben compris. 

« Non ! » Ai-je hurlé. « Je ne veux rien avoir à faire avec ça ! » Je me suis détourné de Leben, et j’ai quitté la caverne pour affronter la tempête qui sévissait à l’extérieur. Je suis monté sur mon vélo, et suis retourné chez moi.  

Je l’ai laissée mourir. Cette enfant qui n’en était pas vraiment une. 
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La culpabilité que je ressentais rongeait chacune de mes pensées. Ce que j’avais fait – ou échoué à faire – était totalement inimaginable.  Une semaine s’était écoulée avant que je ne regagne l’entrée du tunnel, mais quand je suis arrivé, tout avait été inondé par deux mètres d’eau. 

Je pouvais simplement supposer que la licorne était piégée au fond de la grotte. 

J’ai laissé un message anonyme sur une ligne de police, comme quoi une petite fille était morte dans les égouts. Quelques jours plus tard, un corps à été retrouvé. Toutefois, ce n’était pas une petite fille récemment décédée qu’ils avaient repêché, c’était un squelette en décomposition. Le journal local expliquait que c’était une femme dans la trentaine, portant des gants de jardinage. La mort avait été jugée suspecte. 
Un mois plus tard, tout ce à quoi je pouvais penser concernait cette licorne. J’aurais pu la sauver, mais je ne l’avais pas fait.

Elle ne méritait pas de mourir, pas comme les Gosset. Je devais assister à une assemblée en leur honneur, supporter tous ces discours à la con et encaisser toutes ces prières imméritées à l’attention de ces connards. J’étais satisfait de leur mort. Je m’étais tout d’abord senti coupable, mais au final, j'étais revenu sur mes positions. Je commençais à penser que Leben avait raison. Peut-être que nous devions punir les méchants pour leurs transgressions. Voir mes camarades bouleversés par la mort des pires individus de cette planète m’a fait réaliser qu’il y avait beaucoup de mauvaises personnes au-dehors. 

Leben avait raison à propos de beaucoup de choses. Peut-être aurais-je dû rester avec elle. 

Après la commémoration, j’ai fait un détour sur le chemin escarpé. La fosse avait était balisée en tant que scène de crime  
Une fois sur place, j’ai humé une odeur de souffre. En scrutant l’horizon, j’en ai aperçu la source : il y avait un arc-en-ciel de flammes au loin. J’ai sauté sur mon vélo, faisant de ce répugnant arc d’urine ma destination. 

L’arc-en-ciel terminait sa course dans une zone isolée et abandonnée de la ville. Au centre se trouvait une pépinière délabrée.  
En entrant, j'ai immédiatement été frappé par la familiarité des lieux. C’était la serre de mon rêve. C’était ici que je prenais soin des mères porteuses et remplissait mes jarres de leurs échecs. C’était ici que j’œuvrais pour l’avenir que la licorne avait vu dans les étoiles. C’était ici que je punissais les méchants pour leurs transgressions. 

En pénétrant dans le bâtiment, j’ai réalisé que ma destinée m’attendait ici. 


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Note d'information

Lebensunwertes Leben :  « Lebensunwertes Leben » peut se traduire par « vie indigne de la vie ». Il s’agissait d’une désignation nazie attribuée aux êtres qui, selon le régime, ne possédaient aucun droit de vie. L’état décida finalement de leur euthanasie générale, entraînant alors l’holocauste. Ce terme incluait également les personnes handicapées et victimes de difformités. 

Traduction : Undetermined.B