Le troisième parent

Mon nom est Matt. Et pour tout vous dire, mon enfance ne fut pas des plus « normales ». Sous aucun aspect. Quelque chose est arrivé à ma famille, quelque chose de presque impossible à comprendre. Mais je vais faire de mon mieux pour raconter mon histoire. Durant cinq longues années, j'ai vécu dans la terreur. Cinq années durant lesquelles nous avons tous connu la peur. Cinq années que nous ne pourrons jamais rattraper... 
Mon père, Spence, n’était pas un homme très fort, que ce soit physiquement ou mentalement. Il était le type de père qui laissait souvent sa femme parler en son nom. Bon, il n’était pas non plus complètement un froussard, mais il se contentait souvent de se laisser porter par le courant plutôt que de tenter de l’altérer. Il travaillait dur et dédiait tout son temps libre à nous, sa famille. Il s'assurait toujours de satisfaire nos besoins ; sa douceur consolidant les fondations de notre famille. 
C'était ma mère, Megan, qui en était la chef. Elle était franche, indépendante, et extrêmement loyale. Elle aimait les manières discrètes de mon père et, même à mon jeune âge, je pouvais voir la forte osmose qui les unissait. 
Ma petite sœur, Stéphanie, était ma cadette d'un an. Elle me respectait grandement, et mon père me disait toujours qu'en tant que grand frère, j'avais la responsabilité de veiller sur elle. Nous nous entendions du mieux que l'on pouvait, et j'avais beau lui montrer de l'adversité fraternelle, je l'aimais. 
Nous vivions dans une communauté de classe moyenne en banlieue, semblable à une vraie photo d'archive du Rêve Américain. Mon père travaillait neuf heures par jour, pendant que ma mère donnait des cours de yoga à la maison. C'était une vie agréable, organisée et structurée. Tout était soumis au débat, considéré et accompli en famille. C'était une bonne maison dans laquelle grandir.
Mais ça, c'était avant qu'il arrive. 
C'était avant le Troisième Parent.


Juillet 1989

J'étais assis à table, attendant que mon père finisse de cuisiner. Ce soir, c'était à son tour de faire à manger. Et mon estomac gargouillait en attendant le plat que concoctait mon père: un poulet au romarin. Dans le salon, ma sœur Stéphanie était allongée sur le ventre et coloriait. Ses cheveux blonds dorés tombaient sur ses épaules, ondulant comme des vagues tandis qu'elle me regardait en souriant. Elle me montra le produit de ses efforts, et je la gratifiai d'un simple hochement de tête en retour, pas du tout impressionné. Elle me fit une grimace et continua de dessiner. Ma mère entra dans la cuisine, mettant ses cheveux en arrière, fraîchement sortie de la douche.

- Tout le monde est parti ? demanda mon père depuis son plan de travail.

Ma mère hocha la tête.

- Oui Spence, la maison est de nouveau toute à nous. Enseigner le yoga dans la cave était vraiment une bonne idée, il y fait tellement plus frais. Je suis contente que nous ayons fini d'aménager celle-ci pendant l'hiver. Mes clients apprécient aussi. Le soleil cogne dur, dehors.

- Maman, s'il te plaît, tu peux t'asseoir pour qu'on puisse manger ? » demandai-je de ma place à table.

Ma mère se retourna et se mit a rire.

- Matt, le garçon de six ans le plus affamé de ce côté du Mississippi. Pourquoi tu ne demandes pas à ton père de s'activer ? Après tout, c'est lui qui cuisine !

J'appuyai mon front sur le bord de la table.

- Papaaaaaaaaa, j'vais mourir de faim.

Stéphanie leva les yeux de son cahier de coloriage :

- Matt, dis pas de choses folles comme ça !

- C'est toi qui es folle, murmurai-je, sans même la regarder.

Elle me fit une grimace, en me tirant la langue.

- D'accord, d'accord, dit mon père en se retournant vers nous.

- Viens t'asseoir Steph, c'est prêt ! ordonnai-je alors à ma sœur.

L'odeur et l'aspect de la viande assaisonnée me faisaient déjà saliver. Alors qu'elle se levait et que ma mère prenait place à côté de moi, nous nous immobilisâmes tous. Quelqu'un frappait à la porte d'entrée. Ma mère et mon père s'échangèrent un regard perplexe. Mon père posa le repas sur la table, et nous dit d'attendre un instant. Grommelant, je le regardai marcher jusqu'à la porte. Il regarda à travers le trou de la serrure. Soudain, il sembla tendu, son corps devenant aussi rigide que le ciment d'une statue.

- Spence, qui est-ce ? demanda enfin ma mère.

Mon père se retourna lentement vers nous. Ses yeux étaient grand ouverts, et je pouvais voir la peur dilater ses pupilles. Ses lèvres tremblaient alors qu'il nous jetait des regards paniqués à Stéphanie et moi.

- Spence ! insista ma mère, le visage crispé d'anxiété.

- Non... Ça ne peut pas arriver... Pas encore..., murmura-t-il, le regard perdu dans le vide.

 La porte fut secouée par une autre série de coups faisant écho dans toute la maison. Ma mère se leva, sa voix se cassant dans une terreur contagieuse.

- Spence, qui-est-ce ?! Qu'est ce qu'il se passe ?

- Je suis tellement désolé..., marmonna mon père, la main posée sur son estomac, le visage blanc comme un linge. Je dois le laisser entrer.

Avant qu'aucun d'entre nous n'ait pu dire quoi que ce soit, mon père se tourna et ouvrit la porte. Le soleil couchant m'aveuglant, je plissai les yeux pour voir qui était ce visiteur impromptu.

- Salut ! Je suis Tommy Taffy ! C'est bon de te revoir, Spence !

Alors que je regardais la scène, mon père recula lentement du seuil de la porte. Un homme entra dans la maison, fermant le battant derrière lui. Mon jeune cerveau essayait de trouver un sens à ce que je voyais, mais même à cet âge-là, je savais que quelque chose ne tournait pas rond avec ce visiteur inattendu. Il faisait à peu près 1m90, et arborait une touffe de cheveux dorés coupés courts autour de son crâne. Il portait un short kaki et un T-shirt blanc sur lequel était marqué le mot « SALUT ! », imprimé en police enfantine rouge. Mais ce ne fut pas ça qui me sauta aux yeux. C'était sa peau... Elle était complètement dépourvue de pores, et semblait avoir une texture crémeuse, parfaitement lisse, ressemblant presque à du plastique souple. 
Son visage était une marre de rose doux, et sa bouche formait une incision entre ses joues, révélant des dents blanches... Si du moins on pouvait les appeler comme ça. C'était juste une rangée lisse, sans bords, comme s'il portait un protège-dents. Son nez n'était qu'un relief de sa peau, dépourvu de narines, comme celui d'une poupée. Et ses yeux... Ses yeux étaient des flaques d'un bleu étincelant, brillants au milieu de son sinistre visage, sans aucun défaut. Ils étaient larges, comme si l'homme était dans un état constant de stupéfaction, et semblaient scruter la pièce, bougeant dans un mouvement rapide, discordant. 
Son sourire s'élargit et il nous salua d'un parfait geste de la main :

- Salut ! Je suis Tommy Taffy ! Enchanté !

Je remarquai alors qu'il n'avait pas d'ongles, ou même de défauts de peau. Pas de grains de beauté ou de marques, rien. Il était comme une poupée vivante, parlante, mais à taille humaine.

- Spence, croassa ma mère, la terreur brillant dans ses yeux.

- Tout va bien se passer, Megan, dit mon père, la voix tremblotante. Soyons polis envers notre nouvel invité, d'accord ?

L'homme, Tommy, pencha la tête vers mon père :

- Hehehehehe.

Mon père recula d'un pas, les mains levées.

- J-Je veux dire notre nouvel ami !

Le sourire gelé ne quittait jamais le visage de Tommy, comme sorti d'un moule.

« Hehehehehe. » Il n'y avait aucun humour dans ce rire étrange. On aurait dit qu'il se raclait la gorge ou qu'il imitait quelqu'un qui gloussait. C'était trop prononcé, chaque syllabe sonnait trop intentionnelle. Mon père se forçait à afficher un sourire.

- J-Je veux dire...

Il regarda ma mère d'un air désespéré. Cette dernière n'était capable de lui offrir aucune aide, son corps gelé dans un effroi absolu.

- Je voulais dire : votre nouveau parent, les enfants !

Stéphanie, qui se tenait à côté de ma mère, fronça les sourcils.

- C'est pas notre papa. Notre papa, c'est toi. Et pourquoi il est aussi bizarre ?!

- Stéphanie ! siffla ma mère, l'attrapant par l'épaule.

Tommy rit et s'avança vers Stéphanie, se baissant pour être à sa hauteur :

- Ce n'est pas gentil de se moquer des gens différents, si ?

Ma sœur baissa le regard, toute rouge. Tommy caressa ses cheveux.

- Ça fait rien ! Souris, petite ! On va très bien s'entendre ! Je vais aider tes parents à vous élever ! C'est un gros boulot d'être une maman et un papa ! Parfois, papa et maman ont besoin d'aide !

Tommy se tourna vers mes parents, ce sourire de plastique constamment étiré sur son visage.

- J'ai aidé leurs papa et maman à les élever ! Pas vrai Spence ? Megan ?

Ma mère fit bouger Stéphanie alors que mon père hochait la tête nerveusement.

- C-C'est vrai les enfants, il l'a fait !

Tommy sourit et se tourna vers moi. J'étais encore assis à table, regardant cette étrange scène. Je ne comprenais pas ce qui se passait, je ne savais pas qui était cet homme à l'apparence si étrange, ou même ce qu'il nous voulait. Ce qu'il disait n'avait pas de sens, mais mes parents avaient l'air de le connaître ; je gardai donc mes spéculations pour moi.

- Et tu dois être Matt, dit Tommy en s'avançant vers moi.

Je ne le regardais pas, gardant les yeux rivés sur mon assiette vide. Je n'avais plus faim. Je pouvais sentir l'homme étrange près de moi : sa présence me faisait tourner la tête. Mes lèvres tremblaient et mon cœur commençait à battre plus rapidement. Je n'aimais pas cet intrus. Il m'avait l'air dangereux. Tommy s'arrêta derrière moi, gloussant, et fit glisser ses mains sur mes maigres épaules.

- Oh, on dirait que nous avons un timide. Ça ne fait rien. Je l'aiderai à propos de ça, lança-t-il à mes parents.

Ses doigts creusaient dans ma peau, me faisant grimacer, mais je gardais malgré tout la bouche fermée.

- Ne le touche pas ! feula ma mère, les yeux désormais larges.

Tommy la regarda, bouche élargie :

- Hehehehehe.

Mon père leva la main, alarmé :

- Euh, ne sois pas si dure, Megan !

Tommy continua de fixer ma mère, qui baissa nerveusement les yeux.

- Tu restes pour le dîner ? demanda Stéphanie, brisant le silence tendu. L'homme-poupée lâcha mes épaules. Une de ses mains parcourut ma joue, puis caressa mes cheveux.

- Oh oui. Je vais rester ici pour un bon moment.

Et c'est comme ça que Tommy Taffy entra dans nos vies. A seulement six ans, je ne connaissais meilleure solution que de me demander sérieusement ce qu'il se passait. Même si mes parents avaient réagi de manière troublée à son arrivée, leur assurance constante pour nous faire croire qu'il s'agissait d'un ami poussa mes soupçons hors de mes pensées. 
A mesure que les jours se transformaient en semaines, je m'habituais à la présence de Tommy dans notre maison. Ma peur initiale laissait doucement place à une prudence accrue. J'ai vite appris que Tommy n'aimait pas la compagnie. Dès que ma mère donnait ses cours de yoga, Tommy la tirait dans un coin et lui murmurait quelque chose. Je regardais tout cela en silence. Je voyais ma mère devenir pâle, hocher la tête, lui murmurant un message inconnu. Tommy se tournait ensuite, ce sourire permanent encastré sur son visage et montait à l'étage, jusqu'à ce que le cours soit terminé. Mes parents disaient à Stéphanie et moi que nous ne devions pas parler de Tommy à nos amis. En dehors de la maison, Tommy ne faisait pas partie de nos vies. Je ne sais pas pourquoi, mais ma sœur et moi obéissions. Une autre chose que j'avais remarquée, c'est que Tommy ne mangeait jamais. Il s'asseyait à table avec nous mais ne participait jamais au repas. Stéphanie lui avait demandé une fois s'il avait faim, et Tommy s'était contenté de sourire en silence tout en lui caressant la tête. 

Tous les soirs, il réunissait notre famille dans le salon et nous donnait une courte leçon sur comment être une bonne personne. Mes parents ne parlaient jamais durant ces discours, ils s'asseyaient à nos côtés et hochaient simplement la tête. Tommy nous disait de ne pas se moquer des autres, d'aimer nos amis et nos ennemis, et de toujours aider ceux dans le besoin. Il nous disait que c'était pour ça qu'il était ici avec nous. Pour aider mes parents à nous élever. Que nous pouvions lui parler si nous avions un problème à l'école ou que nous ne savions pas comment résoudre certaines situations. 
Ça c'est passé comme ça pendant un mois.
Jusqu'à ce que ma mère craque.


Août 1989

Mon père venait de rentrer du travail, et j'étais assis à la table de la cuisine pour faire mes devoirs. Ma mère cuisinait le dîner, et Stéphanie s’entraînait à danser pour un futur spectacle d'école. Elle allait incarner une ballerine et avait trois semaines pour apprendre quelques pirouettes et vrilles de base. Elle s'était entraînée religieusement au cours des derniers jours, mais n'y arrivait tout simplement pas. Elle était petite, et son tempérament prenait facilement le dessus. C'est à ce moment que Tommy décida de l'aider. Il s'était assis sur le canapé pour la regarder quand soudainement, il s'était levé et mis derrière ma sœur, plaçant ses mains sur les épaules de celle-ci.

- Laisse moi t'aider, chérie, gazouilla-t-il, sa voix portée par une note joyeuse.

Ma mère se tourna du plan de travail et eut soudainement l'air très tendue. Elle n'aimait pas que Tommy nous touche. Elle serra sa cuillère en bois à en faire blanchir ses phalanges, regardant la scène, alors que Tommy se baissait et collait son corps à celui de Stéphanie. Il prit ses mains dans les siennes et guida ses hanches et sa taille, sa joue doucement pressée contre celle de ma sœur.

- Tommy, laisse-la se débrouiller toute seule, lança ma mère, la voix tremblante.

Tommy ne la regarda même pas, continuant de guider ma sœur. J'entendis mon père descendre les escaliers, tout juste rentré d'une journée de travail au bureau. Tommy fit tourner ma sœur et, pour la première fois, elle réussit parfaitement la vrille, ses petits pieds guidant son corps en un cercle complet, parfaitement exécuté. Tommy applaudit et se pencha pour embrasser Stéphanie sur la joue.

- Bonne petite !

- NE FAIS PAS ÇA ! hurla ma mère, lâchant la cuillère.

Son visage devint livide. Je sursautai sur ma chaise en déglutissant. Je ne comprenais pas pourquoi ma mère était si contrariée. Il était juste en train de l'aider. Je savais aussi, au fond, que c'était une mauvaise idée de crier sur le nouveau membre de notre famille. C'était mon instinct d'enfant, venu du plus profond de mes tripes, un simple avertissement qui résonnait dans ma tête. Tommy se leva...

- Hehehehehe.

Mon père se tenait à présent dans les escaliers, immobile, peu sûr de savoir quoi dire de cette confrontation.

- Megan, qu'est ce qui ne va pas ? demanda-t-il.

Ma mère ne quittait pas Tommy des yeux.

- Spence, je ne peux plus. Je ne peux plus faire comme si tout allait bien. Nous savons bien quel genre de monstre il est. Nous savons ce qu'il a fait à notre ville il y a toutes ces années. Je veux qu'il s'en aille.

Mon père écarquilla les yeux ; la panique marquait son visage.

- Megan ! lança-t-il, la voix chevrotante, son regard se précipitant sur chaque personne présente dans le salon. Ne sois pas si rude ! Tommy nous a beaucoup aidés !

 Ma mère grinça des dents.

- Arrête ça. Arrête de faire comme si on voulait qu'il reste. Je ne peux plus voir ça. Je veux QU'IL SORTE !

Tommy marcha vers la cuisine, très lentement, et se tint droit devant ma mère. Il la regardait de haut. Ses yeux bleus immaculés brillaient comme des lunes de cristal. Sa voix était comme de la soie glacée :

- Megan, pourrais-tu venir dans la cave avec moi ? Je dois te parler.

Ma mère recula.

- Éloigne-toi de moi. Éloigne-toi de ma famille ! Tu n'es plus le bienvenu ici !

Elle se tourna alors vers mon père, le regard rempli de désespoir.

- Spence, FAIS QUELQUE CHOSE ! 

Mon père leva les mains dans un geste d'impuissance. Je pouvais voir qu'il était terrifié. Stéphanie regardait depuis le salon, la lèvre tremblante, les yeux humides. Je voulus aller la réconforter, mais je me sentais comme collé à ma chaise.

- Allez Megan, juste un instant.

- Va te faire foutre, cracha ma mère.

Je déglutis, la boule au ventre. Je n'avais jamais entendu ma mère jurer avant, et cela m'effraya puissamment. Soudain, Tommy agrippa ma mère par la nuque, affichant toujours son effroyable sourire, et la balança sur la porte de la cave.

- Spence, ARRÊTE-LE ! AIDE-MOI ! hurla ma mère, impuissante face à la poigne de fer de Tommy.

Celui-ci lança à mon père un regard qui le fit geler sur place.

- J-Je suis désolé Megan... N-Nous devons faire ce qu'il dit ! cria-t-il.

Stéphanie pleurait, les mains sur son visage, des larmes coulant sur ses joues. J'étais malade de voir Tommy ouvrir la porte de la cave et entraîner ma mère dans les ténèbres. La porte claqua derrière eux. Pendant quelques minutes, on n'entendit rien d'autre que le silence... Jusqu'à ce que des cris commencent à résonner. Je n'avais jamais entendu ma mère crier ainsi avant... Et ce son cassa quelque chose en moi. Mon père courut dans la cuisine et nous attrapa ma sœur et moi dans ses bras. Il monta les escaliers en sprintant, se dirigeant vers sa chambre, et nous jeta sur le lit. Nous restâmes collés ainsi pendant des heures, sans que personne ne lâche le moindre mot. Pendant ce temps, ma mère continuait de crier. 
Enfin, un long moment après le coucher du soleil, nous entendîmes la porte de la cave s'ouvrir.

- Maman dort dans la cave, ce soir ! lança Tommy.


Mars 1991

Deux ans passèrent. Après cette sinistre nuit, ma mère n'avait plus jamais remis Tommy en question. Quand elle était sortie de la cave le matin suivant, je m'attendais à la voir couverte de bleus et de sang. Mais je n'avais vu aucun signe visible de violence. J'étais trop jeune pour comprendre ce qui était arrivé, pourquoi ma mère boitait à présent, et boiterait pour le reste de sa vie. Elle n'adressa pas la parole à mon père pendant un mois, et même après, leurs échanges ne se résumaient plus qu'à quelques mots. Pendant ces deux ans, je remarquais que mon père pleurait beaucoup. Je ne comprenais pas ce qui arrivait à ma famille, mais je me taisais et j'obéissais aux règles : Écoute Tommy. Ne parle pas aux autres à propos de Tommy. La situation s'était calmée durant ces deux années. Tommy nous donnait encore des leçons de vie et restait un membre de notre famille. Personne d'autre ne savait que Tommy vivait chez nous. C'était notre secret, l'étoile sombre qui flottait au dessus de nos têtes. J'avais appris à sourire quand Tommy était proche, tout comme ma sœur. S'il croyait que nous étions heureux, il était plus détendu. Mais cette nuit où ma mère l'avait défié... Quelque chose avait changé. Une fois tous les deux mois, Tommy affirmait son autorité sur mes parents. Il les testait, cherchant à voir où allaient lâcher leur patience et leurs nerfs. La plupart du temps, ma mère et mon père se soumettaient humblement à la moindre torture mentale qu'il voulait leur infliger. En général, il faisait ou disait quelque chose à Stéphanie ou à moi. Ça me mettait toujours mal à l'aise. 
Parfois, il nous faisait s'asseoir sur ses genoux pendant qu'il caressait nos têtes. Parfois, il chantait d'étranges choses à ma sœur à propos de l'amour. Et d'autres fois, il nous faisait prendre un bain ensemble pendant qu'il regardait. Je tentais toujours de paraître courageux face à ces épreuves. Stéphanie était encore jeune et n'était pas aussi gênée que je l'étais. C'était dérangeant, et je regardais souvent mes parents pour qu'ils m'aident. Ils se contentaient de hocher la tête et leurs visages, devenus pâles, me forçaient à continuer l'activité qu'il m'était imposée. 

Ce fut au début de l'année 1991 qu'une nouvelle chose atroce arriva à ma famille. Tommy avait poussé les limites, encore une fois.
Je me frottais les yeux pour chasser le sommeil en regardant mon réveil sur le mur. Les aiguilles phosphorescentes indiquaient deux heures du matin. J'entendais quelque chose dans le couloir en face de ma chambre. On aurait dit quelqu'un qui pleurait. Où était Tommy ? Je regardai les coins sombres de ma chambre pour m'assurer qu'il n'était pas là, à me regarder dormir. Quand je fus assuré que ce n'était pas le cas, j'enlevai mes couvertures et glissai hors du lit. Je me faufilai vers la porte et regardai dans l'obscurité. Je pouvais distinguer une silhouette assise sur le sol en face de la porte fermée menant à la chambre de ma sœur. La silhouette d'une personne. Je plissai les yeux dans le noir et me rendis compte que c'était mon père, ses mains recouvrant son visage. Il sanglotait, dos au mur. 

- Papa? murmurai-je. 

Mon père me regarda un instant, et me poussa à l'intérieur de ma chambre. Je restais debout alors que mes yeux s'adaptaient à l'obscurité. C'est alors que je vis son visage ; un fatras d'ecchymoses et de sang.

- Retourne au lit, Matt, je t'en prie, sanglota-t-il.

Je fis un pas hésitant vers le couloir.

- Papa, qu'est-ce qui est arrivé à ton visage ? Qu'est-ce qu'il se passe ? C'est Tommy qui t'a fait ça ?

Les yeux de mon père s’écarquillèrent et il me fit taire d'un geste.

- Non non, bien sûr que non ! Ne dis pas de choses pareilles. Tommy est... Il est là pour nous aider à être une meilleure famille.

Alors que je m'approchais de mon père, je m'immobilisai devant la chambre de ma sœur. Je pouvais entendre des cris étouffés. Je pouvais entendre la terreur.

- Papa... murmurai-je, pointant la porte du doigt. Qu'est-ce qui ne va pas avec Steph ?

Mon père essuya un filet de sang de ses lèvres, les yeux humides, l'angoisse déformant ses traits.

- Viens ici, Matt. 

Je me faufilai dans ses bras ouverts alors que quelque chose cogna lourdement contre le mur de la chambre de ma sœur. Je sursautai, et mon père me serra contre son torse. Je pouvais sentir ses larmes me couler sur le front, alors qu'il semblait combattre l’anéantissement.

- Tommy est là-dedans, pas vrai ? dis-je discrètement.

- Oui fiston, renifla mon père.

Je regardai son visage ensanglanté.

- Tu as fait quoi, papa ?

Mon père essaya de sourire, mais son visage refusa de coopérer.

- Il... Il voulait faire quelque chose à ta sœur, quelque chose qui ne me plaisait pas. Je lui ai dit non.

Pendant qu'il parlait, je pouvais entendre ma mère pleurer dans sa chambre. Mon père attrapa mon menton :

- On ne peut pas dire non à Tommy, tu m'entends ? Tâche de t'en souvenir. 

Ma sœur cria depuis sa chambre, un cri perçant qui secoua mon âme. J'agrippai le bras de mon père.

- Pourquoi il est là ? susurrai-je. Pourquoi il ne s'en va pas ? 

Mon père resta silencieux pendant un moment, puis il porta sa bouche à mon oreille :

- Écoute-moi bien, Matt. C'est très important. Quand tu seras grand, ne fais pas d'enfants. Il suit ceux qui ont des enfants.

Je tremblais dans les bras de mon père, alors que quelque chose semblait être traîné sur le plancher de l'autre coté du mur. Mon père serra les dents, faisant encore couler plus de larmes.

- On ne sait pas qui il est ou ce qu'il est. Il est venu dans notre ville quand nous étions des petits garçons ou des petites filles, comme toi et Stéphanie. Ta mère et moi vivions à deux pâtés de maisons l'un de l'autre. Tommy a infesté notre rue. Je ne sais pas comment. Il était... partout.. toujours... Il était chez moi, mais aussi de l'autre côté de la rue, et chez ta mère... Tout ça en même temps. Je ne sais pas ce qu'il veut, ou quel est son but. Il est juste arrivé un jour. Il est arrivé et ne voulait plus partir. Dieu sait que mon père a tenté de le faire déguerpir...

- C'est comme ça que papy est mort ? demandai-je.

Je n'avais jamais connu mon grand-père. Je savais juste qu'il était mort longtemps avant ma naissance. Mon père acquiesça :

- Oui Matt. Tommy... Tommy a dû lui donner une leçon. Il a dû donner une leçon à tout le quartier. Après ça... Après ça...

- Pourquoi... tu le tues pas ? demandai-je, toujours aussi doucement. Mon père amena sa bouche plus près de mon oreille ; sa voix était à peine audible.

- Nous avons essayé. Nous l'avons brûlé, nous lui avons tiré dessus, nous l'avons coupé en morceaux... Mais ça n'a jamais marché... Il revenait toujours, en frappant à la porte. Et quelqu'un devait payer. Quelqu'un devait toujours payer. Si nous ne suivions pas les règles... Quelqu'un... devait... payer. Tommy était notre secret. Il était notre monstre invisible, caché du reste du monde. Nous avons caché les morts... Nous nous sommes tus pour ses méfaits... Parce que nous savions que... si qui que ce soit disait quoi que ce soit, Tommy ferait du mal à celui qui en avait parlé.

Je tentais de digérer tout ça avec la compréhension d'un enfant de huit ans, et la seule chose que j'étais capable de dire fut :

- Quand est-ce-qu'il va s'en aller ?

Mon père m'embrassa sur le front.

- Dans trois ans...

La porte de la chambre s'ouvrit soudainement, faisant sursauter mon père qui me fit tomber hors de ses bras. Tommy se tenait debout dans les ténèbres, son visage identique à ce qu'il avait toujours été. La seule différence était qu'il respirait lourdement. Son visage tel du plastique me terrifiait, ses deux yeux bleus brillant dans le noir. Tommy pointa du pouce derrière lui, vers la chambre devenue silencieuse :

- Elle va dormir comme un loir, cette nuit !


Septembre 1993

On avait encore une année à tenir. Une année encore. Je pouvais presque voir le désespoir grandir dans les yeux de mes parents chaque jour, priant pour que le calendrier avance plus vite. Nous étions presque sortis de ce cauchemar. J'ai beaucoup pensé à ce que mon père m'avait dit lors de cette horrible nuit dans le couloir. Je pensais à ce qu'il avait dû subir quand il était enfant. Ce qu'il avait dû vivre. Je me demandais à quel point les choses avaient mal tourné pour que Tommy tue mon grand-père. J'ai réalisé, malgré toutes les choses horribles que Tommy faisait, que c'était la soumission de mon père qui nous maintenait en vie. Son silence agonisant maintenait le courroux de Tommy à distance. Avec du recul... Je ne peux pas m'imaginer la torture mentale qu'il à dû subir pendant ces cinq longues années. Stéphanie ne parlait plus autant depuis cette nuit de Mars. J'avais également remarqué que son caractère charismatique avait changé drastiquement et soudainement : elle était devenue une enfant sans sourire, silencieuse. Je ne pense pas qu'elle ait compris ce qui lui était arrivé et alors qu'elle grandissait, je suppose que son esprit a doucement bâti un mur, bloquant cette nuit loin de ses pensées. Ma mère et mon père semblaient être encore plus soumis durant cette dernière année. Ils se lançaient dans les leçons du soir de Tommy avec un enthousiasme nouveau, et ma mère essayait désespérément de faire en sorte que Stéphanie et moi réagissions de manière à satisfaire ce dernier. 

Cependant, je n'en suis pas sorti indemne non plus. Tommy faisait en sorte de laisser sa marque sur toute notre famille.
J'étais assis dans ma chambre, la porte fermée. Le dîner était bientôt prêt et tout le monde était en bas pour se préparer. Je pouvais entendre Tommy rire depuis le salon. Je regardais le magazine qu'un de mes amis à l'école m'avait donné. C'était un Playboy. Nous avions regardé quelques pages à l'école, ricanant en reluquant les femmes nues répandues à travers le magazine. Je n'avais jamais rien vu de tel. C'était la première fois que j'étais exposé à ce monde. Ça faisait battre mon cœur plus vite que jamais, d'une manière agréable, et je sentais quelque chose de bizarre, mais plaisant, grandir en moi. J'avais demandé à mon ami si je pouvais lui emprunter le magazine, et il m'avait laissé le prendre. Je me posai donc sur mon lit en regardant les photos érotiques. Je ne pouvais pas croire que des femmes s'étaient laissées prendre en photo comme ça. Je sentais quelque chose grandir au niveau de mon entrejambe alors que je tournais les pages. Mon cœur battait la chamade et j'avais chaud, mes joues devenant rouges pivoine. J'étais à la dernière page, quand j'entendis une voix en provenance de l'encadrement de ma porte.

- Qu'est ce que tu as là, Matt ?

Je sursautai, laissant tomber le magazine par terre. Tommy me regardait depuis le seuil de la porte. Je ne l'avais même pas entendu ouvrir.

- R-Rien ! balbutiai-je, agrippant le Playboy et l'enfouissant sous mon coussin. Tommy avança jusqu'à moi.

- Hehehehehehe !

- J-Je t'ai pas entendu entrer, dis-je en rougissant.

Tommy passa la main sous mon oreiller et en sortit le magazine :

- C'est pas bien de mentir. Je te l'ai dit. Pourquoi me mens-tu, Matt ?

Je déglutis difficilement, mon cœur tapant contre ma cage thoracique.

- J-Je suis désolé... Je... Euh...

Je décidai de lâcher l'affaire alors que Tommy parcourait les pages. Il me jeta un regard.

- Tu aimes ça ?

Je savais que je ne pouvais pas lui mentir à nouveau. J'acquiesçai en baissant les yeux. Tommy sourit et s'assit à coté de moi, sur mon lit. Il posa une main sur mon genou.

- Est-ce-que ces images te font... du bien ?

Je fis encore une fois « oui » de la tête, sans oser le regarder. Soudain, Tommy glissa sa main vers mon entrejambe, le pinçant doucement :

- Ça te fait du bien ici, Matt ?

Je sursautai. Son geste m'effrayait. Il enleva sa main et ricana. Ce qui lui servait de dents étincelait. Tommy rangea le magazine, et posa ses doigts sur mon menton :

- Tu sais comment on fait pour se masturber, Matt ? Ton père te l'a expliqué ?

Ma respiration se faisait par saccades, sa main lisse et froide glissant contre mon visage. Je ne savais pas de quoi il me parlait ou ce qu'il voulait que je réponde. Je me contentais de le fixer de mes yeux impuissants. Tommy soupira.

- C'est sûrement mieux ainsi. C'est une discussion sensible que je devrais avoir avec toi. Tu as dix ans, non ?

Je répondis par l'affirmative, paralysé. Tommy refit le même geste indécent que précédemment.

- Tu veux que je te montre ?

Je frissonnai sous sa poigne.

- N-Non Tommy, merci...

Tommy sourit doucement :

- C'est normal d'avoir peur. Grandir, ça fait peur. Tu vas être un jeune homme si séduisant. Il caressa ma joue de son autre main. Tu as déjà embrassé quelqu'un?

- T-Tommy, je t'en prie... sanglotais-je, sentant des larmes se former dans mes yeux.

Tommy me poussa contre le lit, et je me retrouvais en train de le fixer alors qu'il prenait ma tête dans sa main.

- Tu n'as pas à avoir peur de grandir. Plein de belles choses vont t'arriver. Et puis... Quand tu auras des enfants, je viendrai t'aider à les élever. Ce sera...amusant.

- L-Laisse moi partir..., priai-je, pleurant ouvertement à présent. 

Je pouvais sentir son souffle chaud sur mon visage. Tout à coup, Tommy se pencha pour m'embrasser. Je lâchai un couinement de panique alors que je sentais un goût de fruit pourri et de viande faisandée, un goût de saleté, envahir ma bouche. Il recula et me murmura : 

- Tu ne vas pas t'exciter pour moi ? 

Je continuais de pleurer, mes yeux écarquillés par la panique et le choc. 
Tommy sourit et chuchota :

- Ça ne fait rien.

Il se releva et me lâcha.

- Allez. Le dîner est prêt. 

Tremblant, je le suivis en séchant mes larmes. Je n'avais plus faim.


Juin-Juillet 1994

Alors que les jours avançaient et qu'approchait le mois de juillet, ma famille développa un optimisme silencieux, une prière désespérée pour que tout s'arrête. Pour que notre souffrance s'en aille. Ma mère et mon père faisaient de leur mieux pour qu'il n'y ait pas de punition supplémentaire. Ils s'inclinaient devant Tommy, priant, les dents serrées, pour que nous atteignions le mois de Juillet sans autre incident.

Et le 3 Juillet, nous nous levâmes pour nous rendre compte que Tommy Taffy avait disparu. Cinq ans, au jour près. Nous n'arrivions pas à y croire. Il s'était évaporé dans la nuit. Nous avons fouillé toute la maison, ma mère lâchant des larmes de joie en voyant que le cauchemar était enfin terminé. Après avoir passé la maison au peigne fin trois fois de suite, nous nous retrouvions dans le salon, accolés les uns aux autres comme une vraie famille. Tommy était parti. La sentence était terminée. 
Mon père prit des congés, et nous partîmes deux semaines à la mer. Pendant ces deux semaines, je m'attendais encore à me réveiller pour voir Tommy penché au-dessus de moi, ce sourire atroce dessiné sur son visage. Mais il n'était pas là. Tout était fini. Mes parents firent de leur mieux pour reconstruire notre famille, réparer les cassures qui s'étaient faites pendant ces longues années. Et je les aime tendrement pour ça. 
Mais certains monstres ne sont jamais oubliés. Je ne sais pas ce qu'était Tommy Taffy, et encore moins d'où il venait. Je pense que je ne le saurai jamais. Quel était son but ? Pourquoi nous a-t-il fait toutes ces horribles choses ? Aujourd'hui, quand que je passe en revue toutes les réponses possibles, je craque et je me retrouve en train de pleurer, les souvenirs étant trop rudes pour être remis sur la table. Certaines choses sont mieux laissées mortes et enterrées. 
Mais je n'ai pas oublié ce que mon père m'a dit devant la chambre de ma sœur lors de cette atroce nuit. J'ai 33 ans désormais, et je suis resté célibataire et sans enfants. Je ne peux pas prendre ce risque. Je ne peux pas risquer que ce monstre revienne dans ma vie. Je n'ai jamais compris le choix qu'avaient fait mes parents d'avoir des enfants. Ils ont été tous les deux exposés à Tommy durant leur enfance... Alors pourquoi Stéphanie et moi ? Peut-être croyaient-ils qu'il ne reviendrait pas.
Mais moi, j'y crois. 
Et je suis terrorisé. 
Parce que, voyez-vous... 
Hier, ma sœur a donné naissance à des jumeaux.

Traduction de  Foxideo

Le démon, Partie 1 : L'appel à Satan

« Qu'est-ce que je fais là, encore ? » était une question que je me posais très régulièrement ces derniers temps, mais aujourd'hui était la goutte d'eau qui faisait déborder le vase.
J'avais assisté à de nombreux rituels à base de pentagrammes inversés, de bougie noire et de litanie à la gloire de Satan afin de l'invoquer, donc me retrouver en pleine nuit au milieu d'une forêt du Finistère en compagnie de mon ami Kévin et d'une pseudo-sorcière au prénom imprononçable typique de la région me faisait perdre patience.
Alors qu'elle dansait autours d'un feu « sacré » allumé au sans plomb 95 avec une boite d'allumette achetée au Lidl quelque heures avant, notre sorcière en profitait pour psalmodier un mélange de français, d'anglais, de celte et d'akkadien ancien digne d'une incantation d'un film bollywoodien.

Assis côte à côte à une distance respectable du spectacle, mais pas si éloignée du bidon qui nous noyait sous une odeur infâme d'essence, Kevin et moi-même étions un peu sceptique vis-à-vis de la jeune femme. On en avait croisé des « experts » dans le domaine du satanisme, allant des chercheurs un peu barrés aux amateurs de la théorie du complot en passant par des gamins ayant créé des blogs dédiés à des rituels sortis de leur propre imagination, mais là on avait clairement touché le gros lot avec Noelaïg. Elle nous avait l'air d'être le candidat idéal à l'invocation de l'Homme cornu, surtout lorsqu'elle nous a expliqué descendre d'une longue lignée d'anciens druides celtes ayant pour habitude d'invoquer Satan à la première nouvelle lune d'avril, mais on s'est vite mis à douter de ses réelles capacités lorsqu'elle nous a demandé si ça nous dérangeait d'aller prendre un menu au McDonald's de Chateaulin car c'était un lieu « chargé en énergie », selon elle.

Après s'être mise à crier un mot à répétition en jetant des branches dans le brasier tout en faisant des tours sur elle-même, la sorcière s'était agenouillée et avait arrêté de bouger. Kévin m'a alors regardé avec un regard empli de désespoir et de tristesse encore plus profond que lors de toutes les autres tentatives ratées que nous avions expérimenté, et j'ai décidé de prendre la parole afin d'arrêter le massacre.

« Bon, c'est pas tout, hein - Kévin continuait de me regarder pendant que je me relèvais - mais je crois qu'on a tous assez perdu de temps, hein. C'était sympa Noe... Noelaich, mais je suis pas sûr qu- »

Avant même que je termine ma phrase, Noelaïg s'est relevée en tournant son regard vers moi, tout en s'écriant qu'il était convenu que durant tout le rituel, elle n'était plus Noelaïg mais bien Abūtum-Maṣṣarum et que l'interrompre est quelque chose de déconseillé. J'allais émettre une objection quand Kévin m'a fait signe de la tête de me rasseoir, ce que je fit avec un soupir. Et avec un air satisfaite, notre sorcière s'est remise à danser autours du brasier de plus belle, en psalmodiant encore plus fort. Qu'est-ce qu'il faut pas faire pour rencontrer le porteur de lumière quand même...
On est le 16 Avril, il est presque 1 heure du matin et on se rapproche de 0 degrés Celsius. Et je suis en plein milieu d'une forêt avec un pote en train d'attendre qu'une fille qu'on connaît depuis à peine quelques jours daigne réussir à invoquer une entité magique surpuissante. C'est dans ce genre de situations que je me rappelle ce que me répète ma mère depuis quelques années déjà, sur le fait de reprendre ma vie en main. Et plus j'y réfléchis, plus je me dis que je devrais peut-être arrêter mes conneries et essayer de faire quelque chose d'utile aux autres, parce que visiblement ma façon de vivre va rencontrer un mur dans très peu de temps. Et là, j'ai comme l'impression que le mur prend étrangement l'apparence d'une rousse aux yeux bleus, dansant autours d'un feu en hurlant des mots aléatoires et en jetant tout ce qui lui passe sous la main dans le brasier, en faisant des gros yeux. Bordel, mais qu'est-ce que je fais là, encore ?

« Enfin, je sens l'énergie de Satan ! » s'écria Noelaïg en agrippant le bidon d'essence et en le jetant dans le brasier avant même que nous puissions réagir à la stupidité de cette action. En l'espace d'un instant et sous nos regards ébahis à moi et Kévin, la flamme s'est mise à grossir aussi bien en hauteur qu'en largeur, enveloppant tout sur un rayon d'à peu près deux mètres autours du point initial du brasier, la sorcière compris, avant de nous coucher au sol tout en envoyant valser sur la forêt environnante des milliers de morceaux de bois, de plastique et de femme rousse enflammés.
Et pendant que cette forêt millénaire commençait à s'enflammer aussi bien que la maison d'un pyromane et que nous sombrions dans l'inconscience avec Kevin suite au contre-coup du souffle de l'explosion, j'ai ressenti quelque chose de spécial et réellement étrange. Non pas que comprendre que notre « druide » venait de rejoindre ses ancêtres dans le même état qu'un puzzle 300 pièces n'était pas spécial et réellement étrange, loin de là, mais j'ai ressenti comme une présence.
Une présence qui m'empêchait de rejoindre Kévin au pays des rêves.

Alors que tout s'illuminait autours de moi, j'ai trouvé la force de me relever, avec un peu de mal tout de même. Complètement sonné, à vrai dire. Et pendant que j'essayais de retrouver mon équilibre en vérifiant que je n'étais pas blessé, j'ai entendu une voix rauque dans la direction du cratère où se tenait le brasier et Noelaïg il y a quelques minutes. Alors que je me tournais dans la direction de la voix, je l'ai vu. Une forme sombre ressemblant à un être humain, des jambes ressemblant à celles d'un cerf et des cornes de bouc sur sa tête. Il était debout, regardant dans ma direction, parlant dans une langue que je ne comprenais juste pas du tout. En fait, tout bien réfléchis, je crois que même s'il s'était exprimé dans ma langue en m'interpellant, je n'aurais juste pas compris que cette incantation foireuse avait réussi. Et alors qu'un crépitement inquiétant commençait à se faire entendre dans la forêt tout autours de nous, l'Homme cornu pencha sa tête sur le côté et recommença à parler, de manière plus compréhensible désormais:

« Petit humain, es-tu celui qui m'a invoqué ? » dit-il d'une voix rauque à glacer le sang. A cette question, j'ai hoché la tête négativement, et je lui ai montré la chaussure de notre sorcière. Il s'est alors approché de celle-ci, l'a prise et l'a retourné, laissant tomber un morceau de pied complètement noir au sol. Il a alors soupiré en regardant tout autours de lui, avant d'émettre un « Encore ces amateurs... » tout en lâchant la chaussure. « Je suis censé servir la personne qui m'invoque, petit humain. Si celle-ci n'est plus, alors je n'ai pas à rester. » dit-il en me regardant de nouveau.
Et, tout en étant complètement ébahis par la scène, j'ai observé Lucifer lever l'un de ses bras en l'air, la paume ouverte. Et tandis qu'il refermait son poing, les flammes aux alentours s'éteignaient les unes après les autres, replongeant la forêt dans l'obscurité la plus complète, à tel point qu'il n'était plus possible de le voir. Au moment précis où la dernière braise s'est éteinte, j'ai alors cessé de ressentir sa présence et je me suis écroulé.

Mais avant de sombrer dans l'inconscience, j'ai entendu une dernière fois la voix rauque de l'homme cornu. « Qu'est-ce que je fais là, encore ? »

Texte de Daemoniack

Confessions de l'étrange : Le voyageur intemporel

Je recevais un homme, âgé d’une vingtaine d’années, cheveux blond rangés sur le côté. Ils possédait de grands yeux bleus, et des bretelles recouvraient sa chemise à carreaux au style vieilli, laquelle semblait malgré tout comme neuve, à l’exception d’un blason qui paraissait déchiré, en haut de la manche droite. Ce fut ce dernier détail qui attira mon attention. Intrigué, je lui demandai pourquoi son habit était dans un tel état. Il me répondit alors qu'il s'agissait d'une longue histoire, histoire qu’il allait me raconter depuis le début.

« Connaissez-vous l'Ahnenerbe ? me demanda-t-il, non sans un fort accent étranger.

- Oui, une vielle association nazie qui tentait tout pour trouver des choses paranormales afin de les dompter. Une belle bêtise, répondis-je.

- Nous étions jeunes et fous à l’époque... Le sentiment de race supérieure amena tous les miens dans la tombe...

- Excusez-moi, mais l’Ahnenerbe n’existe plus depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. De plus, vous ne faites pas plus de vingt-cinq ans. D'après vous, cette association se serait reformée ?

- Ça, je n’en sais rien... Quant à mon âge… Je l'ignore tout autant. Vingt-cinq ans ? Pourquoi pas. Mais je pourrais aussi bien en avoir cinquante ou cent-vingt… Connaître son réel âge n’est pas donné à tout le monde….

- Que me racontez-vous ? Que vous seriez immortel ?

- Entre nous, je dirais que oui et non. Intemporel serait un mot plus approprié.

- Pardon ? Je dois vous avouer que j'ai un peu de mal à vous suivre....

- Un immortel vit à l’infini, mais sur toute une période. Parallèlement, un intemporel ne vit que par fragments d'Histoire. Il va toujours plus loin dans le temps, mais pas à l'échelle humaine. Bon, revenons au début….

Je m’appelle Rudolf Hernestein, Seconde Classe du treizième régiment, par la suite affilié à un petit groupe censé accompagner des hommes et des scientifiques un peu zélés dans de vieilles catacombes de Berlin. La guerre faisait rage, et nous n’avions plus rien pour nous défendre des rouges et des amerloques. Himmler en personne avait organisé cette petite expédition dont je ne savais pratiquement rien. Tout ce que je devais faire, c'était accompagner des types plus savants les uns que les autres, qui portaient tous des tenues avec écrit en gros « Ahnenerbe » sur le torse. A vrai dire, je ne savais pas ce que c’était à l’époque. Je me disais que cela ne pouvait pas être bien méchant.
Ainsi, nous sommes descendus dans de longs couloirs étroits. La mort pesait sur chacun de nos pas, et les crânes des squelettes parsemant ceux-ci semblaient nous fixer. La limite du rayon de nos lampes-torches se situait à quelques mètres à peine, marquant la frontière entre notre groupe et l'obscurité qui nous entourait. Même si cela aurait effrayé n’importe qui, nous n’avions pas peur, car nous étions armés de mitraillettes et de pistolets. Notre équipe était composée de trois soldats, moi compris, d'un lieutenant et de quatre scientifiques dont le chef expéditeur, qui avait des origines tchétchènes. Il parlait un dialecte inconnu, sûrement était-ce une sorte de code pour que nous ne comprenions pas. Seuls les scientifiques semblaient saisir ses mots, et lui répondaient parfois dans cette même langue.
Là, le chef nous fit signe de nous arrêter, et nous montra un mur qui portait une inscription ressemblant à de l’hébreu. Il nous ordonna alors de le briser avec les pioches que nous transportions. Comme il n’y en avait que deux, ce furent mes deux camarades qui s’y attelèrent pendant que je guettais avec mon lieutenant. Plus les minutes s’égrenaient, et plus le scientifique en chef exaltait. Le mur était maintenant brisé, et avait laissé place à un grand trou noir. Il ordonna à l'un de mes compagnons d’y entrer. Le noir absolu l’y attendait. Ainsi qu’une chute dont nous ne connûmes pas la fin. Je me souviens encore de la stupeur qui nous transperça, le soldat, le lieutenant et moi, tandis que le cri désespéré s’éloignait de plus en plus. Mais les scientifiques s’en fichaient royalement, et décidèrent d’étudier les lieux pour mieux y retourner.
Ils aperçurent alors un étroit rebord qu’il fallait longer, à l'entrée du trou, et y envoyèrent le deuxième soldat. Ce dernier était terrifié, mais ils insistèrent férocement. Tout dépendait de ce qu’il allait entreprendre, cependant. Coincé sous une épée de Damoclès, il se résigna à y aller, tout en prenant soin de ne pas tomber. Lorsqu’il eut avancé à environ trois mètres de l'entrée, ils m’ordonnèrent d’y aller aussi. Je savais que je n’avais pas le choix, et m’y aventurai donc.
Je longeais ainsi le rebord, mes yeux alternant entre le vide, où gisait sûrement mon camarade, et mon autre compagnon, dont je pouvais entendre les battements de cœur de l'endroit où je me tenais. Nous étions donc là, perchés sur cette corniche, alors que le danger pouvait être partout et arriver à n’importe quel moment… Ce qui ne manqua pas.
Je ne saurais pas dire ce qu’il se passa réellement. Seulement un cliquetis, un bruit de brique qui glissait, puis un cri glaçant qui me rappela cruellement ce qu'il s’était passé dix minutes auparavant. Lorsque je tournai la tête, je sus que mes doutes étaient avérés. Mon compagnon n’était plus là, absorbé par le noir profond de ce gouffre. Même s’il s’était résigné à mourir ici, je ne pus m’empêcher d’avoir de la peine pour lui. Mais la réalité revint rapidement à moi. Les scientifiques me hurlaient d’avancer. Et, avec en tête la sombre destinée de mes compagnons, je fermai les yeux, tout en continuant de longer le mur.
Toujours les yeux fermés, je m’interrogeai sur le sol que touchais à présent mon pied gauche. En effet, j’avais fini par trouver l’extrémité du gouffre mortel. J’annonçai ma découverte à l’équipe d’un ton soulagé, qui elle se congratula d’avoir cherché au bon endroit. Ils arrivèrent, en ligne et sans crainte, et nous continuâmes dans un grand couloir bordé de hautes colonnes. Cette sorte d’hébreu était partout. Des signes d’occultisme étaient là aussi. Les scientifiques accéléraient comme si tout cela était banal, tandis que le lieutenant et moi avancions lentement, aberrés, surpris et admiratifs, mais surtout craintifs de ce qui nous attendait là bas. Les colonnes entre lesquelles nous avancions mesuraient au moins cinq mètres, taillées dans la roche et recouvertes de ces gravures aussi étranges qu’effrayantes. Celles-ci semblaient former des espèces de mots, même si je ne pouvais que les imaginer, car je ne connaissais pas d’autres alphabets que le romain. Il y avait aussi des croix d’occultisme, d’autres signes religieux, ainsi que celui d’un triangle mêlé à croix gammée qui avait l’air assez récent…
Tout à coup, un bruit sourd se fit entendre. Le plafond sembla alors trembler, et des morceaux s’en détachèrent. Ils nous tombaient dessus. Les scientifiques coururent vers la sortie opposée. Sans nous poser de questions, nous fîmes de même. Et sans le savoir, cela venait de me sauver la vie. Le plafond semblait maintenant s’écrouler. Les scientifiques étaient déjà arrivés de l'autre côté, comme s’ils savaient ce qui allait arriver, tandis que le lieutenant et moi courions à toute allure, le cœur battant la chamade et la peur guidant notre course. Et, avec soulagement, j’y arrivai. Mais mon lieutenant, un peu moins rapide, était encore trois mètres derrière moi, et glissa. Il rampa au sol, et tendit son bras que j’attrapai. Je commençai à tirer, mais un énorme bloc de pierre se détacha du plafond, et écrasa le pauvre homme, dont il ne resta plus entre mes mains que le bras sanguinolent.
J’étais dans un autre monde. Si la mort de mes deux camarades était horrible, je ne l'avais pas vue, et l'obscurité avait au moins eu le mérite de m'épargner la vision de leurs corps. Mais le sergent, ce que j'avais vu dans ses yeux, c'était la tristesse d’un homme se sachant déjà mort. La tristesse d’un homme qui avait des rêves et une femme. Sa vie avait littéralement été écrasée par des scientifiques qui n’en avaient rien à faire, alors que j’étais là, la bouche grande ouverte, assis sur mes genoux, le reste de bras du lieutenant entre mes mains tremblantes.
Mais ils n’avaient que faire de mes trois compagnons morts pour eux, compagnons qu’ils estimaient dispensables. Ils m’ordonnèrent d’ouvrir la dernière porte. Alors que ceux-ci étaient morts dans d’atroces souffrances, ces scientifiques jubilaient d’avoir trouvé ce qu’il cherchaient. J’avais tellement envie de les envoyer se faire voir... Mais ma curiosité prit le dessus. Qu’y avait-il derrière cette porte qui intéressait tant ces cinglés ? La réponse ne pouvait pas attendre. J’ouvris donc le battant, haletant. C'est alors qu'un bruit insupportable résonna dans ma tête. C’était comme si celle-ci était prise dans un étau. Ma vue devint floue, je chancelai, mais personne ne vint m’aider... La douleur était atroce, et évoluait. D’abord cet étau, puis ce fut comme si on me roulait dessus avec un blindé. Ensuite, j'eus littéralement l’impression qu’on m’arrachait la tête. Je gisais sur le sol, gigotant à demi. Je me sentais mourir. J’étais prêt à rejoindre mes coéquipiers.
Tout à coup, une chose se fit entendre en moi, comme une voix. Mais je fus le seul à l’entendre. C'était la voix rauque d’un vieil allemand avec un accent terrible dont j’ignorais la provenance : 

“Alors ? Ils se fichent de toi ? Ils te jettent comme une serviette trop usagée et inutilisable ? Le sort de tes camarades n’est-il pas insupportable ? Alors qu’ils s’en fichent ? Je suis enclin à t’aider, si tu te débarrasses d’eux. Je t’offre un souhait, mais un seul. Tout ce que tu veux, en un souhait. Une femme ? Ou plutôt un harem ? Une maison, un pays, la terre, la galaxie à toi tout seul ? Des pouvoirs incommensurables ou même, l’éternité ? Un souhait, mais à une condition : tue ces gêneurs. Mais pas de n’importe quelle manière. Je veux que tu sois le plus sadique possible afin que je puisse m’en repaître. Ensuite, j’exaucerai ton voeu”.

Plus surpris que charmé par l'idée, du moins au premier abord, je lui posai des questions, mais n’obtins aucune réponse. Face à cet étrange dilemme, je me mis à réfléchir. C'est alors que des images s’imposèrent à mon esprit ; mes compagnons, leur mort, les scientifiques qui riaient et s’en moquaient. Les images semblaient si claires et si réelles, comme un film en couleurs. C'est ainsi que la vengeance prit le dessus. Mon visage arbora un sourire sadique. Je voulais les voir souffrir comme, non, pire, que mes amis dont ils s’étaient moqués. J’avais ces images en boucle dans ma tête. Puis, je ressentis un incontrôlable sentiment de satisfaction, en imaginant ce que j’allais leur faire. Je n’étais plus moi-même, j’étais un monstre assoiffé de sang, de violence et de vengeance. Je saisis une vieille tige d’acier qui traînait par là. Et je me dirigeai vers mes futures victimes. Pour ne pas vous choquer, docteur, je ne vous dirai pas ce qu’il s’est passé. Mais, sachez une chose, le sang et son odeur emplissaient la salle. La tige, qui était censée être en acier, était pliée. L’effroi était certes dessiné sur leur visage, mais mes expériences les avaient rendus méconnaissables… Ironique pour des scientifiques, n’est-ce pas ?

Mais revenons plutôt à notre histoire.
Ainsi, lorsque le massacre fut fini, lorsque tout fut terminé, je pus enfin hurler mon dû : l’éternité.
C'est alors que je me réveillai, sans me souvenir m’être endormi. Je n’étais plus dans ce couloir humide et froid. Mais dans une chambre, à Berlin… Une chambre vide. Pétri d'incompréhension, je m'aventurai dans la rue en contrebas, et errai dans la ville. Alors que je marchais, les heures avaient beau passer, Berlin semblait complètement vide, comme amputée de ses habitants. Un vacarme assourdissant se fit alors entendre. Des explosions et des cris. Des coups de feu. En m'orientant dans cette direction, j’aperçus le drapeau soviétique flotter sur le Reichstag. Sachant ainsi la guerre perdue, j’arrachai le blason sur ma manche pour ne pas me faire tuer. Mais il était déjà trop tard; des russes venaient d'apparaître de derrière moi, prêts à m’éliminer. Je fermai les yeux. Et à partir de ce moment, tout est flou… J’ai vu des moment entremêlés ; des centaines, tous à des périodes différentes. Un président assassiné en voiture dans une ville avec de hautes constructions, et dans cette même ville,  j’ai vu des tours s’effondrer, des terroristes tirer avec des armes automatiques sur des civils... J'ai vu des atrocités, des choses cruelles, et surtout des morts…. J’ai vu tant de choses, et toujours de la même manière : j’arrive, j’attends, je vois, je disparais et ça recommence. J’ai le poids du temps sur les épaules, alors que théoriquement je n’ai que la vingtaine… Maintenant, savez-vous ce qu’est la différence entre immortel et intemporel, docteur ? 

- Mais qu’avez-vous donc souhaité, pour en arriver là ?

- J’ai tout simplement dis : " Je veux vivre à jamais pour voir les grands moments de l’humanité à venir ". Il m'a pris au mot près. Cela m'a permis d'apprendre deux choses, docteur. Premièrement, il faut toujours réfléchir à ce que l’on dit ou fait. Deuxièmement, j’ai appris que ce que l’humanité pouvait faire de plus important était souvent le pire… Au revoir, docteur, merci de m’avoir écouté. Je suis désolé, je n’ai pas un seul Reichsmark à vous donner. En espérant qu'aujourd’hui, cela ne sera pas trop grave. Adieu docteur, et j’espère sincèrement, pour vous, ne plus vous rencontrer. »



Auteur : Abunter

Cigarette

La vie est chiante. Ok, le propos fait dépressif ou blasé, mais faut se rendre à l'évidence, c'est la vérité. Tout les jours le même quotidien, avec les mêmes têtes et les mêmes conversations... Seuls quelques moments, assez rares, brisent cette salope de routine. Souvent, ils te tombent dessus sans que t'aies le temps de comprendre, et s'en vont sans prévenir. Un peu comme ce canon rencontré en Ardèche... L'unique chose qu'il te reste est l'infime souvenir de la sensation ressentie et la volonté de la retrouver. Ce que j'essaye de faire de mon temps libre. Bordel, avant de pouvoir courir misérablement derrière un paradis éphémère d'émotions autant orgasmiques que fugaces, je dois me coltiner un interrogatoire dont je me fous complètement.


On peut savoir beaucoup de choses sur quelqu'un juste en observant ses manières, ses vêtements, son apparence générale en somme. Mais, le type devant moi, un gaillard stoïque, ne transpire pas grand-chose. Un homme grand, cheveu court, jean, t-shirt… Le genre de mec dont tu ne te souviens jamais du nom. Tu t'en rappelles seulement par des : « Non, mais tu sais celui-là... ». Ces mecs-là sont les plus dangereux, pratiquement des hommes invisibles. Et putain, cet enfoiré en a conscience. Ah, je le vois s'agiter puis je remarque ses doigts jaunes. En manque, mon garçon ? Je mets une cigarette sur la table, il la prend. Plaquant sa Lucky entre le majeur et l'annulaire, au plus près de la paume, il me regarde. Je lui fais signe que je n'ai pas de briquet.
  
En peu de temps, fini le calme olympien et bienvenues les erreurs grossières. Moins d'une heure plus tard, j'ai ses aveux et je peux enfin rentrer chez moi. Ça laisse songeur quand on y réfléchit. La condamnation de ce type n'a tenu qu'à une clope. Il faut vraiment que j’arrête.

Texte de Wasite 

Gérard

Gérard est un méchant flic. Oh, pas le genre à faire chanter les conducteurs ivres et à racketter les dealers, encore moins à tabasser les minorités dans les ruelles sombres... Non, pas ce genre-là. Gérard est au dessus. Lui, ce n'est pas n'importe qui. Déjà, c'est l'adjoint du shérif. Et puis, il faut bien dire qu'il est plus cultivé que la moyenne. Il est allé à la fac, où il a étudié la littérature et un peu la philosophie. Plus tard, quand le moment fut venu de lui faire passer quelques tests, on lui a évalué un QI de 130. D'ailleurs, il est devenu enseignant, puis, après un ou deux soucis, il a pris la grande décision de se reconvertir en prêtre. Mais face à ce nouvel échec, il ne s’est pas dégonflé non plus. Il a poursuivi sa vocation de redresseur de torts. C'est qu'il a une certaine morale, le Gérard...

En 1972, après une malencontreuse aventure impliquant deux étudiantes, une corde et un couteau, Gérard est arrêté. Dans l'armoire de son bureau, on retrouve quelques feuillets. Beaucoup ont été détruits avant que la police – ses collègues plutôt – ne rappliquent. Mais bon, on a quand même retrouvé quatre textes. Quatre nouvelles. De simples contes, selon leur auteur.
On y suit un sympathique personnage : La Goule. C'est son surnom. Il est flic (comme c'est étrange). Il lui arrive plein de petites aventures. Des aventures impliquant des étudiantes, des cordes et des couteaux. La Goule aime bien ça, les cordes et les couteaux. Il aime aussi les sacs plastiques, les jupes qui sentent la merde et les mouches sur les yeux des filles. De simples contes, donc.

Gérard est accusé de trente-quatre meurtres. C'est beaucoup. Mais non, Gérard n'est pas la Goule. Tout ça, ce n'est que complots et machinations ! Il s'est juste mis un procureur à dos. Et puis, oui, peut-être, il a un peu abusé dans ses opérations de prévention sur les dangers de l’auto-stop. Mais il faut bien ça parfois. Quand une jeune fille se retrouve ligotée après être montée dans une voiture – même une voiture de flic – il faut bien qu'elle comprenne que c'est de sa faute. « Il fallait être plus prudente, ma petite ». La prochaine fois au moins, elle aura retenu la leçon. La prochaine fois, elle ne finira pas au fond d'un marécage.
Gérard est en taule. Un flic en taule, voyez-vous ça ! Un adjoint de Shérif, en plus ! Mais bon, Gérard sait y faire. En taule, il rencontre plein de personnages sympas qui ressemblent vachement à La Goule. Il y a Ted qui est plutôt bavard. Ottis, un peu foufou. Et Art, le gros dégueulasse. Gérard n’est pas content. Il est innocent, voyons. Alors, histoire de quand même faire quelque chose avec ce qu'il a, il se met à écrire.


Il écrit plein de contes. Il écrit d'abord ses histoires de prisons. Il imagine sa libération... Dans un bar, avec un pote et des putes. Il retranscrit les histoires de Ted (Ah Ted ! Toujours plein d'anecdotes à raconter, celui-là !). Et puis bon, ses autres histoires, là, les premières, elles ont été publiées dans la presse. Tout le monde le traite de monstre mais, au fond, il a un certain succès. Il va jouer là-dessus. Tout le monde le croit coupable ? Peu importe ! Il va jouer les coupables. Il va leur montrer ce qu'un vrai monstre peut écrire.
Alors il écrit des contes. Plein. Comme il aime bien les mouches sur les yeux des filles, il commence par ça : Des Mouches dans ses Yeux. Et puis, il aime bien les têtes aussi. Parfois, avant, il en ramenait chez lui, mais c'était rare. Hmmm, une bonne petite tête de fille, toute seule, sur un pieu. Une Blonde sur un Pieu. Les titres viennent tous seuls. Morbides. Appât pour Alligator. Démons du Crime. Morceaux de Choix. La Mort et le Sexe. Putes : Mode d'Emploi. Terreur Expérimentale. Oui, les titres viennent tous seuls. Ça en rappelle, des souvenirs...


Gérard a une bonne pote dehors. Une ex du lycée. Elle va lui publier ses trucs. Ça l'encourage. Il écrit. Il écrit. Il écrit ses fantasmes, ses histoires de putes et de merdes, d'étudiantes, de cordes et de couteaux. Il parle de sacs plastiques, il parle des marécages et des corps qui flottent au fond de l'eau, menottés à des épaves de voitures coulées. Il parle de cette fille-là, qui pourrit quelque part, attachée à un tronc. Et de cette autre dans l'étang, dévorée lentement par de petits crabes bleus. Sade peut aller se faire foutre. Gérard écrit. Il remplit le monde de ses cauchemars bizarres. Il dessine aussi. Les filles, il les dessine avec des cordes au cou, les genoux ouverts et les seins écorchés.

Parfois, le soir, Gérard se branle. Il se branle en pensant à ce qu'il a écrit. À ce qu'il a fait.

Le procureur, celui qu'il s'est mis à dos, a dit un jour un truc à peu près de ce genre à propos de lui : « Vous savez, cet homme mérite sa place dans l'une des pires prisons du pays. Je veux être personnellement informé de tout éventuel examen de son dossier, s'il demande une remise de peine. Cet homme... Cet homme est dangereux. Je ne pense pas qu'il soit en mesure de se contrôler. C'est un grand malade. Et s'il affirme que j'essaie de tout faire pour le maintenir en détention, il n'a pas tort. Le laisser sortir, ce serait signer l'arrêt de mort de plusieurs personnes ».
On peut être d'accord avec Monsieur le procureur. Gérard est un grand malade. Sa bouche le dit. Son regard le dit. Le tremblement de ses mains et les rides sur son front. Sa voix, qui s'enroue et devient plus grave... Ses yeux qui se mettent à briller dès qu'on parle de cordes. De cordes, de couteaux et de jolies filles pleines de mouches. Gérard est un grand malade, un psychopathe, une anomalie de la science, un monstre, un ogre et probablement la pire saloperie de la pire prison du pire État de ce foutu pays.

Mais ce n'est pas ça qui vraiment me dégoûte.
Non, ce n'est pas ça l'horreur.
Pas ça, la véritable horreur.
La véritable horreur, c'est que ce fils de pute m'a donné envie d'écrire.

Texte de Manticore

10 petits internautes

10 petits internautes aimaient le surf,
L'un d'eux, trop curieux, alla sur le darknet,
Il le retrouvèrent chez lui le cou tranché net.
N'en resta plus que neuf.

9 petits internautes étaient parmi l'élite,
L'un d'eux trollait avec trop de véhémence,
Il fut retrouvé pendu chez lui, pas de chance.
N'en resta plus que huit.

8 petits internautes cherchaient des vrais mecs,
L'un d'eux avait trouvé la perle rare sur Tinder.
Elle aurait dû se méfier, il ne voulait que manger son cœur.
N'en resta plus que sept.

7 petits internautes ne faisaient pas d’exercice,
L'un d'eux n'était pas sorti de sa chambre depuis 2 ans.
A l'odeur, on pouvait deviner qu'il était mort depuis longtemps.
N'en resta plus que six.

6 petits internautes aimaient regarder Netflix la lumière éteinte,
L'un d'eux n'avait pas fermé la fenêtre correctement.
Quelle bêtise ! Il l'a payé de son sang.
N'en resta plus que cinq.

5 petits internautes jouaient tranquillement à Mario Kart,
L'un d'eux n'avait pas supporté la défaite.
Dans un élan de rage, il avait appuyé sur la gâchette.
N'en resta plus que quatre.

4 petits internautes pirataient à tour de bras,
L'un d'eux avait hacké une fois de trop.
Le lendemain, son corps gisait au fond de l'eau.
N'en resta plus que trois.

3 petits internautes parcouraient des sites odieux,
L'un d'eux, sans se retenir, affichait ses vices.
"Tu vas finir ta vie en prison", lui avait dit la police.
N'en resta plus que deux.

2 petits internautes aimaient coder jusqu'au matin,
L'un d'eux désespérait de voir son application sur le store.
Comme jamais ce n’est arrivé, il s'est donné la mort.
N'en resta plus qu'un.

1 petit internaute aimait lire des textes malsains.
Il adorait se faire peur sur ce site, lisant des Creepypastas.
Sans remarquer l'ombre qui derrière lui se glissa.
N'en resta aucun.


Texte de Kamus

Béhémoth

Le sol tremble. De puissants sons se font entendre tandis que des vibrations gargantuesques se font ressentir au sein de la colonie. Un hurlement immense fait vibrer une nouvelle fois les galeries souterraines qui s'écroulent pour la plupart dans un fracas de terre et de pierres.

L'absence de mâles, morts pour la majorité pendant la recherche de nourriture hivernale laisse les mères désemparées et sans défense. La plupart envisagent de fuir, essayant de repousser l'inévitable, tandis que certaines tentent d'affronter leur destin alors que les autres peinent à comprendre ce qui leur arrive, ce qui les attaque.

Profitant d'un mouvement de panique et de nouveaux éboulements, scellant le destins d'amies, d'enfants et de parents, un groupe de survivantes atteint la surface, brûlante et inhospitalière. Tandis que la majorité fuit, désemparée, certains osent lever leur regard vers ce qui cause ce désastre. Une vision d'horreur s'offre alors à eux : immense, la créature se dresse devant et au-dessus d'eux. Quatre pattes, un corps poilu, des crocs monstrueux, une gueule béante crachant de la bave par torrent, ainsi que des yeux gargantuesques et exorbités, la bête ne laisse paraître que son poitrail et sa tête démesurée.

Levant sa patte droite, un amas de chair et de poils pourvu de quatre longues griffes, l'ombre de celle-ci se met à recouvrir l'ensemble des rescapés. Les lâches fuient aussi vite qu'ils peuvent, abandonnant pour la majorité ce foyer qui les avait vu grandir, et leurs ancêtres avant eux. Pourtant, la plupart de ces âmes restent stupéfaites devant le monstre s'apprêtant à frapper et terminer le restant de l'abri, le restant de cette colonie perdue.

Se sachant condamnés dans cette immensité qu'est la surface, les survivants regardent le Béhémoth frapper continuellement sur les restes de leur ancienne demeure, où gisent par milliers leurs sœurs et leurs enfants. Alors que l'enfer se déchaîne, un son encore plus puissant se fait entendre, qui tétanise le peu de fuyards ayant réussi à survivre...

« KIKI ! LAISSE CETTE FOURMILIÈRE TRANQUILLE ! »

Texte de Daemoniack