Apocalypse - Chapitre 3 : Avarice

Cela faisait plusieurs jours que je passais mes journées couché sur mon lit, à me demander comment j'en étais arrivé là. Ça ne faisait que très peu de temps que j'avais commencé ce périple à travers le monde avec le professeur Blondeau et le prêtre Jean, et j'avais déjà vu plus de cadavres que durant toute ma vie entière, en comptant ceux que j'avais vus à la télé. Et ce n'était même pas ça qui me dérangeait le plus, c'était le fait que ça ne me choque pas plus que ça, et ça me déprimait.

Je restais donc couché sur mon lit, à soupirer, et à regarder l'anneau sur ma main. Cet anneau qui venait de la mythique arche d'Alliance. Cet anneau qui, au contraire de ceux de mes compagnons, avait noirci. Enzo nous avait bien prévenus que l'influence des reliques des péchés détériorait l'anneau un peu plus à chaque fois, mais dans le cas présent, c'était uniquement le mien qui avait pris cet aspect sombre. Je ne comprenais pas pourquoi, et le professeur, ainsi que le prêtre, ne comprenaient pas plus.

Ça ne pouvait pas continuer comme ça. J'ai alors décidé de sortir un peu de ce cocon, et de voir un peu l’extérieur. La France n'avait pas encore été touchée par la folie qui avait agité la Chine ou l’Afghanistan, les rues étaient encore tranquilles. Je me suis promené une partie de la journée au soleil, et cela m’a conduit devant une église. Étant athée, je n'avais vraiment pas l'habitude de venir dans ce lieu, mais, au vu des événements, je me suis dit qu'il serait peut-être judicieux d'entrer dans cette église et de voir un peu comment c'était à l'intérieur.

Je n'avais pas fait deux pas vers celle-ci que j'ai été intercepté par deux personnes, un homme et une femme, qui portaient tous deux un costume blanc, des espèces de Men in black inversés.

« Veuillez nous suivre », m'ont-ils dit.

Ça faisait très "américain" comme méthode, on aurait dit des agents du FBI qui me demandaient de monter avec eux dans leur voiture. Tout y était : les pistolets à la ceinture, la voiture avec les vitres teintées, les costumes... Bon, ceux-là étaient blancs, mais ce n'était qu'un détail. J'aurais dû être plus inquiet de ce qui m'attendait, mais vu ce à quoi j'avais assisté quelques jours auparavant, il en fallait bien plus pour m'impressionner.

Après être monté dans leur voiture, ils m'ont finalement rassuré en disant être eux aussi des envoyés du Vatican, qui allaient nous assister pour cette mission. Pendant celle-ci, ils seraient sous les ordres du père Jean. Ils m'ont aussi indiqué le lieu de notre prochaine mission, un lieu que je connaissais bien du coup. Et il ne fallait même pas prendre l'avion pour y aller, ni même le train. Et moi qui disais que notre pays avait été épargné... il semblait que c’était le tour de la France d'avoir son lot de bizarreries bibliques.

Les agents du Vatican sont allés chercher le professeur Blondeau et le prêtre pour nous amener sur le lieu où se trouvait notre prochaine relique de péché. Celle-ci se situait dans le plus grand quartier d'affaires de France, et même d’Europe : la Défense.

Je connaissais bien ce lieu car je me rendais parfois à l'Université de Nanterre, et ce n’était pas très loin. Sur le parvis, lieu emblématique de ce quartier, se trouvait un grand centre commercial, et manger en compagnie de quelques amis sur les marches à côté de la grande arche au soleil était très agréable. Pourtant, quelque chose me disait qu'aujourd'hui, nous n'allions pas y manger de Panini au poulet.

« Alors, qu'est-ce qui se passe aujourd'hui ? Des morts qui se relèvent ? Des fous qui arrachent des organes à des gens encore vivants ? » ai-je demandé.

La femme en blanc a alors pris la parole :

« Il semble qu'il y ait un grand rassemblement de personnes sur l'esplanade de la Défense, et, selon nos sources, ces gens auraient un comportement très étrange...

– Il y a toutes sortes de gens à la Défense. Et certains ont un comportement étrange, cela ne change pas de d'habitude… »

Le professeur est alors venu à la rescousse de la jeune femme :

« Ne faites pas attention à lui, il a vu des choses qui en auraient choqué à vie plus d'un. C'est sa façon à lui de montrer qu'il en marre de tout ça je présume. De quel genre de comportement parlez vous ?

– Disons que la Défense s'est changée en un gigantesque lieu d'adoration. Les quelques personnes qui ont eu le temps de fuir nous ont affirmé qu'ils ont vu des milliers de gens prier sur ce lieu, sans nous en dire davantage. Nous ne savons pas de quelle religion il s'agit.

– On ne va pas tarder à le savoir, nous voici arrivés sur place », a annoncé l'homme en blanc, qui venait de se garer dans un parking souterrain.

À peine étions-nous sortis de la voiture qu'un homme, couvert d'un drap blanc, s’est présenté à nous. Il avait le teint très pâle, et paraissait souffrant. Il ne semblait pas vouloir nous agresser, cependant. Il a juste fait tomber son drap, nous montrant un corps mutilé. Sur celui-ci étaient dessinés des cercles, avec des sortes de chiffres à côté. Nous avons mis quelques temps avant de comprendre que c'était des prix pour chaque partie de son corps : une oreille, cent euros ; un oeil, cinq cents euros ; un poumon, quatre-mille euros ; et un rein, deux-mille euros. Mais ce prix-là était barré, et j'ai compris pourquoi en voyant l'énorme cicatrice dégoulinante de pus et de sang sur son ventre : c'était déjà vendu. L'homme est resté quelques minutes, et, devant notre mine effarée, a revêtu son drap et est parti en quête de clients potentiels.

J’étais déjà venu plusieurs fois ici et j'avais déjà vu beaucoup de personnes demander de l'argent ou vendre des objets à la sauvette, mais c'était la première fois que je voyais quelqu'un aller aussi loin.

Alors que nous poursuivions notre chemin, un petit garçon est venu voir le père Jean pour lui vendre une sorte de tablette en verre représentant des anges, entourés de citations de la bible. Le prêtre l'a gentiment remercié, avant de lui donner le maigre contenu de son portefeuille en guise de paiement. Le gamin a alors couru vers la porte de sortie, les billets à  la main, comme s'il avait quelque chose d'urgent à faire.

Nous sommes remontés à la surface, et une fois à l’extérieur, une nouvelle personne est venue nous voir : une femme, accompagnée de ses enfants. Elle nous les a présentés : une fillette, qui devait avoir dans les 12-13 ans, et un bébé, qui n'avait pas plus de 3 ans. Cette fois, pas de drap sur eux, ou d'indications de prix.

« Bonjour Messieurs, je la fais à trente euros ou trois cents euros pour l'emporter, nous a-t-elle annoncé.

– Mais de quoi parlez vous ? a demandé le professeur.

– De ma fille Lucinda, elle a 13 ans. Je vous la laisse pour trente euros pour une heure, ou si vous voulez l'emmener, cela vous fera trois cents euros. »

Cette femme prostituait sa fille en plein jour, devant tout le monde, et personne ne semblait s'en inquiéter dans le coin.

« Attendez, vous êtes en train de vendre votre fille ? Mais vous êtes malade !

– Vous préférez les garçons ? Mon petit Oscar a 3 ans, mais si vous me donnez mille euros, vous en faites ce que vous voulez ! »

C'était insupportable d'entendre une chose pareille. Je me suis alors tourné vers les agents du Vatican :

« Faites quelque chose, c'est horrible de voir ça !

– Nous ne sommes pas des policiers, nous avons une mission bien précise. Nous ne pouvons rien faire », ont-ils répondu, impassibles.

Je ne pouvais cacher ma colère. Le monde était devenu fou, j'avais vu des gens se faire tuer, des morts se relever, mais c'était de loin la pire saloperie que j'avais vue depuis le début. Le professeur a dû me tirer par le bras pour qu'on s'éloigne de cette femme. Elle avait déjà pris à parti un autre homme, qui venait d'arriver sur place, pour lui proposer la même chose qu'à nous, et, vu la réaction de l'homme qui avait sorti son portefeuille, elle avait conclu la vente. Je faisais mon possible pour ne pas aller vers eux et leur asséner de violents coups de poing à la mâchoire. Mais, comme l'avait dit l'homme en blanc, nous avions une mission.

En se dirigeant vers le parvis de la Défense, on se faisait aborder par toutes sortes de vendeurs tous les trois mètres. On aurait dit que tous auraient vendu leur âme au diable pour quelques euros. La Défense était un quartier d'affaire, tout ici tournait autour de l'argent, mais c'était maintenant poussé à l’extrême.

Je me demandais à quel genre de péché nous avions alors affaire, et un seul me semblait correspondre ici : l'avarice.

L'avarice : se priver de tout pour ne manquer de rien. Vivre sur une montagne d'or et ne vouloir s'en séparer à aucun prix. Mais les gens que nous avions vu ne semblaient pas être très riches, ils semblaient plutôt vouloir accumuler de l'argent pour quelque chose ou pour quelqu'un. Une fois sur le parvis, on a pu assister au phénomène qu'avait décrit la femme en blanc. Des milliers de personnes, toutes tournées vers les marches de l'esplanade.

Des gens en costard, en uniforme, des enfants, des adultes, des vieux, des jeunes...

Ils se prosternaient, imploraient quelque chose : une minuscule idole. Ils vénéraient une toute petite statuette de veau en or qui était posée en plein milieu des marches, là où j'avais l'habitude de venir manger mon jambon beurre. Autour de cette statuette se trouvait une montagne d'argent. Des billets, des pièces de monnaie, des bijoux, et même des lingots. Des gens venaient alimenter ce coffre-fort en plein air, comme le petit garçon qui avait vendu la tablette au père Jean quelques minutes auparavant. Il avait déposé les billets reçus du père Jean à côté de la statuette avant de se mettre à genoux, puis de se prosterner lui aussi.

Je me suis tourné vers le Père Jean, et ses mains tremblaient. Sur son visage, des larmes coulaient :

« Tu n’auras pas d’autres dieux devant ma face, murmurait-il sans discontinuer.

– Il semble que nous ayons trouvé notre relique du péché de l'avarice, a annoncé le professeur.

– Cette idole d'or me fait penser à celle qu'avait érigé le peuple juif après avoir été libéré d'Egypte pendant que Moïse recevait les 10 commandements de Dieu. Mais ce n'est qu'une supposition, le père Jean devrait nous en dire d'avantage. »

On s'est alors tournés vers le père Jean. Sa tristesse s'était muée en colère. Sa main tremblante était maintenant un poing menaçant, levée vers le ciel. Il criait :

« Tu n’auras pas d’autres dieux devant ma face ! Tu ne te feras point d'image taillée, ni de représentation quelconque des choses qui sont en haut dans les cieux, qui sont en bas sur la terre, et qui sont dans les eaux plus bas que la terre. Tu ne te prosterneras point devant elles, et tu ne les serviras point; car moi, l'Eternel, ton Dieu, je suis un Dieu jaloux, qui punis l'iniquité des pères sur les enfants jusqu'à la troisième et la quatrième génération de ceux qui me haïssent, et qui fais miséricorde jusqu'en mille générations à ceux qui m'aiment et qui gardent mes commandements. »

Il semblait avoir perdu la raison à la vue de ce spectacle. Il a brandi la tablette qu'il avait achetée au petit garçon et l'a jetée sur le sol, la brisant en mille morceaux.

« Il faut récupérer cette idole pour la mettre dans l'arche de l'Alliance, mais comment allons-nous faire pour la prendre devant tous ces gens qui l'adorent ? ai-je demandé au professeur.

– Il va falloir demander des renforts je pense, a-t-il répondu.

– Ce ne sera pas nécessaire, a crié le père Jean.  Il n'y a qu'une seule chose à faire pour ces gens qui désobéissent au premier commandement, comme ceux au pied du Mont Sinaï. Dieu a déjà donné ses ordres pour ces hérétiques. »

Il s’est alors tourné vers les agents du Vatican.

« Tuez-les tous. C'est un ordre de Dieu. »

À ces mots, les agents du Vatican ont sorti leurs armes et se sont tournés vers la foule. On a bien tenté de les raisonner, mais il est difficile d'approcher quelqu'un qui dégaine un pistolet. Celui qui était le plus choqué dans cette histoire était le professeur, qui venait de voir son vieil ami donner l'ordre de tuer des centaines de personnes. Il en était resté bouche bée. Le père Jean venait de franchir un cap dont il ne pouvait plus revenir.

Il a levé les mains au ciel, pendant que ses sbires ouvraient le feu sur la foule. Les agents avançaient en ligne droite, chacun tirant de chaque côté, séparant la foule en deux.  Certains continuaient à vénérer l'idole pendant la fusillade, d'autres tentaient de fuir. Nous avons bien essayé de contacter la police, mais les lignes étaient occupées et de toute façon, dans la foule qui vénérait l'idole, il y avait des policiers, eux aussi subjugués par le pouvoir de la relique.

Une fois à court de balles, les agents sont revenus vers nous, et le père Jean a baissé les bras. Devant nous se trouvait un spectacle sordide. Une rivière de sang s'était mise à couler depuis l’endroit où se trouvait la foule quelques instants plus tôt. Des dizaines de cadavres gisaient sur le sol. Parmi eux des enfants en bas âge. C’était un véritable massacre.

Le professeur semblait tétanisé devant cette scène, quant à moi, je ne ressentais rien. Des dizaines de personnes étaient mortes devant moi, et pourtant, je n'avais pas peur, je n'étais pas triste. J'avais pourtant ressenti de la colère contre la mère qui vendait ses enfants tout à l'heure, mais j'étais maintenant dénué d'émotions.

Le père Jean semblait satisfait de la tournure des événements. Il est allé vers le professeur et lui a tendu la main.

« Bien, ces hérétiques ont goûté à la punition divine. Allons récupérer la relique de l'Avarice.

– Tu... qu'as-tu fait ? Tu es un monstre !  a répondu le professeur, refusant la main tendue du prêtre.  Ces gens étaient sous l'emprise de la relique ! Il n'y avait aucun besoin de les tuer !

– Ces gens vénéraient un Veau d'or... exactement comme au pied du mont Sinaï ! La parole de Dieu est indiscutable : il fallait les tuer. C’était des hérétiques ! »

On pouvait lire de la tristesse dans les yeux du professeur. Il venait de perdre l’un de ses plus anciens amis. Après ça, les agents du Vatican ont emporté l'idole pour la mettre en sûreté dans l'arche d'Alliance. De notre côté, nous sommes retournés à notre hôtel par nos propres moyens. Il était hors de question de rester avec le Père Jean.

Le professeur avait informé le Vatican de ce qui s'était passé, et ils condamnaient également les actes de l’homme de foi, celui-ci ne nous accompagnerait donc plus à partir de ce jour. Notre mission devait continuer, mais sans le prêtre. Ce qui était vraiment une mauvaise nouvelle, car c'était lui qui nous avait aidés à trouver les origines de la reliques du péché en Afghanistan, son aide était précieuse.

Trois reliques du péché étaient apparues. Il y en avait encore quatre à découvrir et ce serait la fin du monde. Je me demandais si le professeur avait encore de l’espoir, ou s'il faisait semblant pour ne pas me décourager. Mais il n'avait pas besoin de ça, car pour moi, cela faisait plusieurs jours que le destin de l'humanité ne m'importait plus. Pire encore, après avoir vu de quoi l'humain était capable, je souhaitais presque que la fin du monde ait bien lieu.

En attendant notre prochain voyage, je suis retourné sur mon lit, et ai repris là où j'en étais avant cette histoire : la déprime.

Texte de Kamus

7 commentaires:

  1. J'adore tes histoires sur les pêchers capitaux, en plus tu raconte super bien. J'attend la prochaine avec impatience 👏👏

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  2. C'est vraiment bien ! Et alors l'idée des péchés capitaux est juste génial ! Hâte de voir les prochains épisodes ✌🏻

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  3. Rhaaa vivement la prochaine !!!
    Histoire génial comme les 2 premières !!

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  4. C'est excellent... Y a t'il une référence à moise séparant les eaux du Nil en 2, quand le père jean ouvre les bras pendant que ses sbires écartent la foule en 2 avec leur flingues, faisant couler un océan... de sang ? :-) Ce qui me fait dire ça c'est que moise jette lui aussi les tablettes au sol quand il descend du mont Sinaï, les brisant.

    Si c'est voulu, je te tires mon chapeau bien bas !!

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    1. J'ai pensé exactement la même chose franchement à la base je voulais attendre que toute la série sorte mais je n'ai pas pus me retenir j'ai tout lus c'est tellement bien fait, je crois que je vais vénérer l'auteur :)

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  5. Enfin !!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!

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