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Apocalypse, chapitre 12 : Conquête

 Chapitres précédents :

- Chapitre 1 : Prologue
- Chapitre 2 : Gourmandise
- Chapitre 3 : Envie
- Chapitre 4 : Avarice
- Chapitre 5 : Orgueil
- Chapitre 6 : Colère
- Chapitre 7 : Luxure
- Chapitre 8 : Paresse
- Chapitre 9 : Famine
- Chapitre 10 : Guerre
- Chapitre 11 : Mort


"Alors je vis que l’Agneau avait ouvert un des sceaux, et j’entendis l’un des quatre animaux qui disait d’une voix de tonnerre : Viens et vois. 

Je regardai donc, et je vis un cheval blanc, et celui qui était monté dessus avait un arc, et on lui donna une couronne, et il partit en vainqueur, pour remporter la victoire. 

 Et lorsque l’Agneau eut ouvert le second sceau, j’entendis le second animal qui disait : Viens, et vois. 

Et il sortit un autre cheval qui était roux ; et celui qui le montait reçut le pouvoir de bannir la paix de la terre, et de faire que les hommes se tuassent les uns les autres ; et on lui donna une grande épée. 

Et quand l’Agneau eut ouvert le troisième sceau, j’entendis le troisième animal, qui disait : Viens et vois. Et je regardai, et il parut un cheval noir, et celui qui était monté dessus avait une balance à la main. 

Et j’entendis une voix qui venait du milieu des quatre animaux, et qui disait : La mesure de froment vaudra un denier, et les trois mesures d’orge vaudront un denier ; mais ne gâte point ni l’huile ni le vin. 

Et quand l’Agneau eut ouvert le quatrième sceau, j’entendis la voix du quatrième animal, qui disait : Viens, et vois. 

Et je regardai, et je vis paraître un cheval de couleur pâle ; et celui qui était monté dessus se nommait la Mort, et l’Enfer le suivait ; et le pouvoir leur fut donné sur la quatrième partie de la terre, pour faire mourir les hommes par l’épée, par la famine, par la mortalité, et par les bêtes sauvages de la terre." 

Apocalypse selon Jean, 6:1-8 

 
Seul dans sa grande maison de campagne, le professeur Blondeau regardait les jours défiler. Cela faisait maintenant un mois qu'il n'avait plus eu de nouvelles d'Edgar, et que les événements de New York s'étaient déroulés. Au fond, il savait qu'il avait pris la bonne décision en décidant d'enfermer son jeune ami, mais cela ne l'empêchait pas de s'en vouloir terriblement, et ce malgré ce qu'il avait affirmé à trois reprises en face de ce dernier. Il l'avait trahi, lui qui lui faisait confiance. 
Ironiquement, bien que le descendant de Judas ait été Edgar, le professeur trouvait que le rôle du traître livrant le Christ lui convenait bien mieux, dans cette situation.

Avec un soupir, il a regardé le verre de vin blanc qu'il tenait dans sa main droite. C'était déjà le troisième de la soirée, et ce ne serait sûrement pas le dernier. Depuis plusieurs jours maintenant, il restait vautré dans son fauteuil, sans but, attendant n'importe quel événement qui pourrait le sortir de la torpeur dans laquelle sa culpabilité l'avait plongé dès qu'il n'avait plus été capable de la surmonter. Un coup de fil du Vatican, peut-être. Après tout, la fin du monde était encore en marche, et était loin d'avoir été écartée. En effet, Edgar était toujours porté disparu, et s'il était bel et bien le descendant de Judas dont la venue était annoncée par le texte ancien que le professeur avait décrypté, tout dépendait de lui.
L'homme fatigué a vidé d'une traite son troisième verre, et a fermé les yeux quelques instants, savourant le semblant de paix intérieure que procuraient les vapeurs de l'alcool à son esprit accablé. Lorsqu'il les a rouverts, c'est avec surprise qu'il a constaté qu'il ne se trouvait plus chez lui, mais assis au beau milieu d'un jardin florissant et recouvert d'une herbe verte qui s'étendait à perte de vue. Il était cerné de dizaines d'arbres fruitiers, portant de magnifique fruits d'une couleur rouge très vive, et à côté de lui coulait une eau si claire et limpide qu'il pouvait voir les poissons miroiter à travers. A cet instant, le professeur aurait dû être effrayé. Se demander par quel maléfice il s'était retrouvé en ces lieux, qui avaient l'air beaucoup trop matériels pour n'être qu'un simple rêve. Mais tout ce qu'il ressentait, c'était de l'apaisement. Là, assis dans cette prairie verdoyante, victime d'une sérénité mystique, il s'est senti mieux que n'importe quand lors du dernier mois écoulé, qu'il avait passé à broyer du noir. Avisant l'une des pommes à l'aspect merveilleux qui pendait à une branche de l'arbre le plus proche, l'homme s'est levé, et s'est approché du pommier, puissamment attiré par la couleur et l'aura que dégageait le fruit. Il a tendu la main pour s'en saisir, mais lorsque ses doigts allaient en effleurer la surface, une voix l'a arrêté.

"Je ne ferais pas ça, si j'étais vous. Eve l'a fait, et en a payé le prix fort. Elle, et toute l'humanité."

Arraché à sa transe par cette voix ferme et incroyablement douce dont on aurait dit qu'elle émanait du ciel lui-même, le professeur Blondeau s'est retourné pour découvrir un être divinement beau. Un homme à l'aspect androgyne, et aux longs cheveux blonds et bouclés qui descendaient en cascade sur ses épaules, mis en valeur par des yeux d'un bleu si clair qu'on aurait pu croire qu'ils reflétaient le Paradis. L'homme était simplement vêtu d'une toge blanche, et portait une épée à la ceinture.
Troublé par l'apparition de cet inconnu autant que par son aspect, le professeur a eu un mouvement de recul. Était-il en plein rêve, finalement ? Ou  bien était-ce l'alcool qui lui donnait des hallucinations ?
Voyant que l'apparition qui lui faisait face ne bougeait pas et se contentait de le toiser avec un sourire bienveillant, l'homme s'est adressé à lui, hésitant.

"Qui êtes-vous, vous qui me parlez d'Eve... ? Et ce jardin si singulier, serait-ce...
- Le Jardin d’Éden, oui. Un homme de votre culture ne pouvait qu'aisément deviner la nature de cet endroit"

Le professeur a marqué un temps d'arrêt, qui lui était nécessaire pour digérer une telle information, puis s'est exclamé :

"Mais comment diable suis-je arrivé ici ?
- Je vous ai amené en ces lieux pour discuter. N'ayez crainte, je vous renverrai chez vous dès que nous aurons terminé. Et pour ce qui est de mon identité, je mise une nouvelle fois sur votre sens de l'observation pour la deviner. Maintenant que vous savez où nous nous trouvons, cela devrait être facile pour vous."

En effet, depuis qu'il s'était retourné pour tomber face à ce bel inconnu, quelque chose avait attiré l'œil du professeur : l'épée que l'homme portait à la ceinture. Il l'avait déjà aperçue quelque part... Dans des représentations bibliques, peut-être ? Ou bien sur des sculptures ? Mais malgré tout son savoir, il se faisait vieux. Il y avait de nombreuses connaissances qui étaient maintenant perdues au fin fond de son subconscient.
L'homme, voyant les efforts visibles que le professeur mettait en œuvre pour trouver son identité, a croisé les bras, et l'a regardé d'un air faussement abattu.

"Vraiment, vous me décevez. Peut-être avez-vous besoin d'un indice supplémentaire..."

À ces mots, il a décroisé les bras, et deux paires d'ailes d'un blanc immaculé et pur se sont déployées dans son dos. Simultanément, un halo de lumière céleste est apparu au-dessus de la tête de l'homme, qui, le professeur venait de le réaliser, n'en était pas vraiment un. 
Subjugué par les attributs de l'ange qui se tenait en face de lui, il a enfin compris de quoi il retournait. Il existait de nombreux êtres célestes, mais rares étaient ceux représentés avec une épée, et davantage l'étaient ceux possédant deux paires d'ailes. 
Le professeur Blondeau est tombé à genoux, provoquant un discret sourire de son interlocuteur. A mi-voix, il a chuchoté :

"L'Archange Michel...
- Bien, je vois que mon indice a été suffisant. Relevez-vous. Nous avons à parler d'affaires importantes."

D'un claquement de doigts, Michel a fait apparaître une table et des chaises. Sur celle-ci, des petits gâteaux et deux tasses de thé. D'un geste de la main, il a invité le professeur à s’asseoir, avant d'en faire de même.

"Servez-vous, ce thé noir Darjeeling est... divin."

Sans se faire prier davantage, le professeur a pris un petit gâteau fourré au miel, puis as bu une gorgée de thé sous le regard soucieux de l'ange, qui le regardait silencieusement. Alors que la chaleur du breuvage descendait agréablement le long de sa gorge, l'homme a hoché la tête.

"C'est vrai que ce thé est délicieux !
- N'est-ce pas ? Le thé est pour moi l'une des meilleures inventions humaines. Rien que pour cela, l'humanité ne doit surtout pas disparaître. Mais, trêve de mondanités, il est temps de parler de choses sérieuses."

Le professeur Blondeau, à ces mots, a avalé d'une traite le reste de sa boisson. Michel a plongé ses yeux bleus dans les siens, puis à croisé les mains sur la table.

"Vous n'êtes pas sans savoir que le monde se trouve aux portes de la destruction. L'Apocalypse se prépare, et il est encore temps de l'arrêter.
- Oui, tout était écrit sur les parchemins trouvés en Cisjordanie que j'ai décryptés...
- Je suis au courant. C'est moi qui ai mis ces parchemins sur votre route. J'en suis l'auteur.
- Vous ? Mais... Je ne comprends pas.
- C'est une longue histoire... Mais je vais essayer de vous l'expliquer simplement. "

Michel s'est levé, et a croisé les mains dans son dos. Il s'est alors mis à faire les cent pas devant son invité, commençant son récit.

"Au début, il n'y avait que Dieu, et les anges. Puis vint le jour ou il a créé l'Humanité. Lucifer, jaloux des créations de son père, croyant que Dieu les aimaient plus que lui, voulut détruire cette création, détruire les humains. C'est pour cela que notre Père me chargea de le bannir des cieux. La bataille fut rude, mais finalement, je réussis à le vaincre à la force mon épée.
Après cela, Dieu, pour préserver sa chère création, brida le pouvoir de tous les anges, et donna à l'humanité son bien le plus précieux : Le libre arbitre. Enfin, il décida de laisser évoluer les humains sans interférer lui-même, en interdisant également à ses anges d'intervenir dans les affaires des mortels. Il a cependant autorisé, sous certaines conditions, certains anges à apparaître. C'est de ces apparitions que sont nées toutes les religions.
Mais malgré tout, mon cher frère, ivre de rancœur, n'a jamais renoncé à détruire l'humanité. Il a profité de ces conditions imposées par Dieu pour apparaître lui-même, et lentement, siècle après siècle, poser le décor de l'Apocalypse. Tout a commencé lors du passage d'un des anges de Dieu sur terre, Jésus. Lucifer en a profité, et est parvenu à corrompre l'un de ses plus fidèles disciples : Judas. 
Puis il a béni, à sa façon, sa lignée, permettant à celle-ci de voir apparaître en son sein quatre personnages qui une fois réunis, déclencheront l'Apocalypse.
- Vous voulez parler de...
- Oui. Des quatre cavaliers de l'Apocalypse.
- Mais... Ce qui se passe au Japon, en Égypte, c'est donc...
- Les cavaliers Guerre et Famine sont déjà en route. Quant à Mort, il est éveillé depuis plus de 700 ans. C'est lui qui détient Edgar. C'est lui qui essaie de faire pencher la balance en la faveur des cavaliers, et donc de Lucifer, par l'intermédiaire de votre jeune ami.
- Que voulez-vous dire ?
- Comme je vous l'ai dit, Dieu est très attaché au libre arbitre de sa création. Il est bien sûr au courant pour l'Apocalypse. Surtout qu'elle est déjà arrivée une fois.
- Vous voulez parler du Déluge ?
- Tout juste. Lors de cette première Apocalypse, Dieu a pris en pitié l'humanité et l'a sauvée à travers Noé. Mais cette fois, il n'interviendra pas. Cette fois, tout repose entre les mains de L'Antéchrist.
- L'Antéchrist ?
- Oui. Le dernier cavalier. Conquête. C'est la clé. Celui dont dépendra l'avenir du monde... Celui qui est en ce moment même entre les mains du Cavalier apportant la Mort."

À ces mots, le professeur a pris sa tête entre ses mains. Au fond de lui, il le savait depuis longtemps déjà, mais le déni l'avait aveuglé. A présent, il en était certain. Son protégé était bien l'homme dont parlaient les textes anciens.

"Edgar...
- Oui. Edgar est l'Antéchrist. Il est aussi le dernier des Cavaliers. Il sera celui qui déclenchera l'Apocalypse. Du moins, si on ne l'en empêche pas.
- Pourquoi n'êtes-vous pas allé lui parler de tout ça vous-même ? Je suis sûr qu'il aurait compris...
- C'est impossible. Comme je l'ai déjà dit plusieurs fois, Dieu tient à ce que le libre arbitre de l'Homme soit préservé. Il veut que ce soit uniquement leurs choix qui déterminent leur avenir. Encore une fois, il a interdit à tous les anges d'interférer directement. Et Edgar est étroitement surveillé. Je ne pourrai pas l'approcher sans que mon Père soit au courant.
- Que pouvons-nous faire, alors ?
- Lucifer a déjà dû placer ses pions. Même s’il ne peut pas influencer Edgar directement, il a sans doute manipulé les cavaliers pour qu'ils le fassent à sa place. En ce moment même, Damian, le cavalier de la Mort, doit déjà être en train de l'inciter à faire le mauvais choix.
- Et vous ne pouvez pas aller détruire les autres Cavaliers directement ?
- Ils sont bien trop puissants. Il me faudrait une armée pour cela, et il n'y a que peu d'anges qui souhaitent le salut de l'espèce humaine comme je le souhaite. Au contraire de mon frère, j'aime l'Humanité. J'aime leurs musiques, leurs danses. J'aime leurs plats et leurs boissons. J'aime leurs films et leurs séries. Avez-vous vu Supernatural ? Ou Game of Thrones ?
- Je...
- Désolé, je me suis égaré. Ce que je veux dire, c'est que je refuse que le monde soit à nouveau détruit. Quand Dieu a invoqué le Déluge, afin de laver la terre de toutes les impuretés créees par les précédents cavaliers durant l'Apocalypse, de nombreux trésors ont disparu. Des morceaux de musique mémorables, des plats divins. Des êtres humains admirables. Je refuse de tout perdre une seconde fois. 
Si Lucifer a placé ses pions, j'ai aussi placé les miens. Vous en faites partie. Mettre en sécurité les reliques des péchés a ralenti l'éveil des Cavaliers, et je vous remercie pour cela. Vous m'avez donné assez de temps pour mettre en place des plans de secours et surtout, de trouver assez d'alliés pour préparer l'acte final.
- Qui est...
- C'est trop dangereux de compter sur le libre arbitre de l'humanité. On ne peut risquer de laisser Edgar éveiller son pouvoir. Je prends le risque de désobéir à mon Père, j'espère qu'il me pardonnera. Il n'y a qu'une seule solution : je vais tuer Edgar de mes propres mains."

Le professeur a levé la tête, indigné par ce que venait de dire l'Archange. Mais malgré tout, il avait beau retourner le problème sous tous les angles, il ne voyait pas d'autres solutions. Il avait confiance en son jeune ami, mais le risque pour l'Humanité était trop grand. L'homme s'est levé, et a posé ses mains à plat sur la table.

"Comment voulez-vous procéder ?"

L'ange s'est approché du professeur, et a posé sa main sur son épaule.

"J'ai besoin de vous. Vous devez le piéger. Envoyez-lui un message. Dites-lui que vous devez lui parler. Que vous voulez vous excuser. Donnez-lui rendez-vous là où a commencé votre périple. Il sera obligé d'y aller, car quelque chose va l'attirer vers cet endroit. Et, quand il sera là, avant qu'il ne soit devenu l'Antéchrist... je le transpercerai de mon épée. Cela ne durera qu'une seconde, mon Père n'aura pas le temps d'interférer. L'avenir dépend de vous, professeur Blondeau. Ne me décevez pas."

L’intéressé a levé les yeux pour fixer ceux de l'ange, mais il n'était plus là. A la place, un mur bien trop familier. Le décor avait changé. Il était de retour dans son salon.
Il avait maintenant une mission, et était plus déterminé que jamais à l'accomplir. Il était trop tard pour les regrets. L'homme a soufflé un grand coup, mis ses émotions de côté, et a saisi son téléphone. Une fois qu'il a eu trouvé la bonne adresse dans son répertoire, il a levé les yeux vers le plafond, et a commencé la rédaction de son message.

*** 
 
Assis en face de son nouveau compagnon de route, Edgar dégustait son burger à toute vitesse. Après tout, il était au pays de l'extravagance et du gras, autant en profiter. Avec un grand sourire, Damian le regardait manger, ayant déjà terminé sa propre assiette.

"Et bien, quel appétit. Tu peux en avoir autant que tu veux, c'est moi qui régale. Éclate-toi la panse, mon pote !" 

Il a ensuite donné une grande claque amicale dans le dos d'Edgar, manquant de faire s'étouffer le garçon avec le morceau qu'il venait d'avaler. Levant les yeux en crachotant, le jeune homme a aperçu une petite fille qui s'approchait timidement de leur table. Elle était très maigre et portait des vêtements sales et troués. On pouvait voir toute la détresse du monde à travers ses yeux. 
La fillette, avisant avec appétit la nourriture posée sur la table, a regardé les deux hommes et a demandé un peu de celle-ci à mi-voix. Elle était affamée, et voulait également en apporter un peu à sa famille, qui faisait la manche à l'extérieur.
A la vue de cette enfant, Edgar s'est arrêté net de manger, son appétit coupé en l'espace d'un instant. 
Offrant un sourire à la petite, Damian a sorti son portefeuille, et lui a donné quelques billets en lui caressant la tête.

"Tiens, prends cet argent et achète à manger pour ta famille et toi. Bon ap'."

Le visage de l'enfant s'est illuminé, et elle a rendu son sourire au cavalier avant de se précipiter vers la sortie pour montrer l'argent à sa famille. Damian a secoué la tête en la regardant s'en aller, et s'est tourné vers Edgar.

"La misère est de plus en plus présente, même dans un si grand pays comme les États-Unis. Comment en sommes-nous arrivés là ? Pourquoi les riches sont-ils toujours plus riches et les pauvres toujours plus pauvres ? Des fois, je voudrais juste que tout ça s'arrête. Que le monde fasse peau neuve, et que les coupables paient."

Edgar n'a pas répondu, se contentant d'acquiescer par pure politesse. Puis, face à la perte de cet appétit dont il avait brutalement été estropié, il s'est levé sans finir son sandwich, et a suivi Damian à l'extérieur du restaurant.

L'homme l'a amené chez lui, dans une petite caravane garée le long de la route. Ce qui a troublé Edgar lorsqu'il est entré, c'était le type de décoration qui ornait les lieux. La caravane était très "Girly", alors que visiblement, ce n'était pas du tout le style de Damian. Quelque part, c'était comme si cette habitation n'était pas la sienne.
Après avoir pris une bonne douche, Edgar a décidé qu'il allait longuement questionner son sauveur. Il voulait avant tout savoir qui il était et pourquoi il l'avait tiré des griffes du Vatican. Et aussi, de quelle façon il s'y était pris pour tuer les gardes de la sorte.

"Merci pour ton hospitalité, Damian. Ta maison est très... coquette.
- Oui... C'est, heu... mon ex-femme qui était chargée de la décoration. J'ai juste eu la flemme de la changer depuis."

Le cavalier s'est levé et a ouvert la porte du frigo, laissant apparaître un large stock de bières. Il en a attrapé une, puis en a présenté une autre à Edgar.

"Tu veux une p'tite bière, mon gars ?
- Non, merci, ça ira. Par contre, je veux bien des réponses, si tu en as en stock.
- Tout ce que tu veux. T'es mon invité, après tout."

Damian s'est assis sur son fauteuil, a décapsulé sa bière avec les dents, et en a pris plusieurs gorgées.

"Pose tes questions, vas-y.
- D'abord... qui es-tu ?
- Moi, c'est Damian. Mais ça, tu le sais déjà.
- Oui, je veux dire... Pourquoi tu m'as sauvé ? Comment tu me connais ?
- Disons que quelqu'un de très haut placé m'a demandé de te protéger. Et que c'est lui qui m'a indiqué où te trouver et m'a donné les moyens de le faire.
- Et qui est cette personne ?"

Damian, finissant sa bière d'une traite, s'est levé sans répondre à la dernière question, laissant Edgar perplexe. Il a rouvert le frigo, en sortant une nouvelle bouteille qu'il a ouverte de la même manière que la précédente.

"Je sais pas qui il est. Il m'a juste donné une grosse somme d'argent contre ta protection. Il m'a aussi donné un anneau qui m'octroie certains pouvoirs."

Damian a alors présenté sa main gauche à Edgar, dont l'annulaire était muni d'une bague noire ornée d'un joyau rouge. Le jeune homme n'était pas totalement convaincu par ces explications, mais après avoir vu ce qu'il avait vu, les grandes lignes de cette histoire lui paraissaient plausibles, même s'il sentait que quelque chose ne tournait pas rond. Il avait aussi la curieuse impression qu'il ne parviendrait pas à soutirer davantage d'informations à  son hôte.

Après son arrivée chez Damian, Edgar est resté quelque temps en sa compagnie, ne voulant pas attirer l'attention du Vatican, qui ne viendrait sans doute pas le chercher dans une caravane perdue en plein milieu des États-Unis. A l'intérieur de celle-ci, la majeure partie de son activité se résumait à regarder la télé, surtout les chaînes d'informations. Son hôte ne tenait à regarder que ces canaux-là qui, selon lui, permettaient de contempler à  travers un prisme toute l'étendue du vice humain. Meurtres, tueries, viols, famines ... De quoi dégoûter pour de bon de l'espèce humaine.
Au bout d'une semaine, frisant la folie à force d'être enfermé, Edgar a demandé à Damian de l'accompagner faire des courses, n'en pouvant plus du confinement qu'il s'était lui-même imposé.

Mais durant leur sortie, alors qu'ils revenaient des courses les bras chargés, Edgar, tournant la tête en direction de la vieille route en terre qu'ils longeaient, a été frappé par l'horreur de la scène qui s'y déroulait.
Un homme de couleur fuyant des agresseurs blancs, qui le poursuivaient dans un pick-up, courait juste à côté d'eux. Les hommes étaient armés et lui tiraient dessus. À bout de force, le coureur s'est arrêté à quelques mètres d'Edgar et son hôte, et s'est tourné vers ses poursuivants en criant : 

"Attendez ! Ce n'est pas comme ça que cela devait se passer !"

Mais rien n'y a fait, car à peine a-t-il eu fini sa supplique qu'il s'est fait abattre comme un chien, sans autre forme de procès. 
Alors que les agresseurs remontaient dans leur pick-up en riant à gorge déployée après avoir roué de coups de pied le corps de l'homme, qu'ils ont fait glisser dans un fossé, Edgar a regardé Damian, du dépit et de la colère plein les yeux. Ce dernier a répondu à son regard par un soupir.

"Tu sais, ça arrive très souvent ici. Le racisme est omniprésent. Et pas qu'dans un sens ! Et, surtout, c'est partout pareil. Mais je sais ce que tu te dis : j'aurais p'têtre pu le sauver. Mais même quand y'a plus rien à sauver, il reste une solution : la vengeance. Ce pauvre type, il sera vengé."

À ces mots, Damian a levé sa main gauche, paume en avant, en direction de l'une des ordures du pick-up. D'un coup, l'homme s'est écroulé, comme frappé par la foudre. L'autre, assistant à la scène, a regardé Damian en écarquillant les yeux, et a commencé à crier : "Attendez ! Ce n'est pas ce qui était..." avant de s'écrouler à  son tour, sans avoir pu achever de prononcer ses derniers mots. Quant au conducteur du véhicule, il avait de ce que pouvait entendre Edgar subi le même sort que ses deux compagnons, en témoignait le son du klaxon qui retentissait désormais de façon ininterrompue, activé par la tête du cadavre qui occupait maintenant le siège conducteur.

Comme le l'avait prophétisé Damian, durant les semaines qui ont suivi, ce genre d'événement est devenu une routine pour Edgar. Tous les jours ou presque, lorsqu'il risquait le nez dehors, le jeune homme assistait à ce que l'Humanité avait de pire en elle.  Racisme, viols, meurtres... Chaque nouvelle journée lui montrait une facette différente de l'Homme et de sa décadence. 

Mais un beau matin, en regardant ses nouveaux messages, le jeune homme a eu la surprise de trouver un mail en provenance du professeur. Ce dernier, au travers d'un long texte où il admettait qu'il avait fait une erreur en le trahissant et où transparaissait sa culpabilité, disait vouloir le revoir, et lui présenter ses excuses. Afin de ne pas alerter le Vatican, il fallait qu'Edgar se présente, seul, là où tout avait commencé : au Portugal.
Poussé par une volonté inexplicable de revoir son ami, le jeune homme a pris sa décision le soir même. Sans rien dire à son hôte, il a quitté la caravane en silence au cours de la nuit, empruntant au passage un peu d'argent ce dernier. Il lui était redevable, mais il savait que s’il lui avait parlé du message du professeur, Damian l'aurait empêché de partir. C'est donc sous une pluie battante que le jeune homme a pris la direction de l'aéroport le plus proche.

***

Sachant que le rendez-vous fixé par le professeur n'était prévu que dans quelques semaines,  Edgar a acheté un billet pour la France, afin de profiter de ce laps de temps pour retourner chez lui voir ses parents, qu'il avait quittés quand avait commencée sa folle aventure en compagnie du professeur. Il espérait que le Vatican ne le retrouverait pas là-bas, mais au fond de lui, quelque chose le rassurait, une sorte d'intuition qui lui soufflait que ça n'arriverait pas. 
Ses parents, chez qui il n'était donc pas revenu depuis plusieurs mois, étaient ceux qui lui avaient trouvé ce stage, et incité à braver l'inconnu qu'il représentait. Edgar aurait ainsi voulu tout leur raconter, de l'hôtel transformé en Mont Olympe à l'orgie de la Basilique Saint-Pierre, mais il savait qu'il devrait se contenter des grandes lignes. 

Lorsqu'il a passé le pas de sa porte d'entrée après quelques heures de vol, quelques chose l'a immédiatement frappé. Ses parents, censés être athées, avaient décoré le hall avec une grande variété d'objets religieux, qui, Edgar l'a réalisé en pénétrant dans celui-ci, était loin d'être la seule pièce de la maison en arborant. Crucifix, chapelets et tableaux représentant le Christ se comptaient par dizaine dans chaque pièce, offrant à l'endroit une atmosphère que le jeune homme était précisément venu pour oublier. L'atmosphère d'une vraie maison de croyants. 
Lorsqu'ils ont aperçu leur fils qui les avait prévenus de son arrivée dès qu'il avait franchi les portes de l'aéroport, les parents d'Edgar l'avaient accueilli à bras ouverts, visiblement plus qu'heureux de le retrouver. C'est à ce moment-là que celui-ci a réellement commencé à sentir que quelque chose avait changé. Ces retrouvailles étaient certes touchantes, mais le zèle avec lequel elles s'opéraient sonnait faux. 
Le jeune homme n'a pas perdu de temps, car à peine l'ont-il invité à passer à table que sitôt assis, il a questionné ses parents sur cette croyance nouvelle, avant même que ceux-ci n'aient pu lui en poser sur son voyage. Avec un sourire qui a dérangé Edgar, ils ont simplement répondu qu'un ami leur avait montré la voie, leur avait montré à quel point la foi était bénéfique dans la vie. Depuis qu'ils étaient devenus croyants, ils assuraient à leur fils que chaque nouveau jour était une bénédiction pour eux.

Afin de profiter optimalement de son séjour, Edgar a décidé de mettre ce curieux revirement de côté, ne voulant pas risquer de gâcher cette période de retour aux sources. 
Et bien lui en a pris, car après tout ce qu'il avait traversé, retrouver son confort familial lui a fait un bien fou, à tel point qu'il en avait presque oublié l'immense épée de Damoclès qui flottait au-dessus de lui. Ses parents le gâtaient, lui cuisinaient ses plats préférés, lui faisaient passer des soirées jeux de société mémorables au coin du feu, en compagnie de ses amis d'enfance spécialement invités pour l'occasion. 
À l'inverse de toute l'horreur humaine qu'il avait pu contempler lors de son séjour aux États-Unis, chaque jour lui offrait à voir ce que l'humanité avait de meilleur. Il accompagnait régulièrement ses parents récolter des dons ou aider des associations, donnant aux pauvres et soutenant les personnes dans le besoin. Le monde était soudé, les gens s'entraidaient, se souriaient les uns aux autres, se tendaient la main mutuellement.Tout n'était qu'amour depuis qu'il était revenu chez lui, aussi bien à l'intérieur qu'à l'extérieur du foyer. Mais il n'était pas totalement aveugle non plus. Très vite, il a constaté un comportement étrange de la part de ses parents, qui n'osaient jamais élever la voix contre lui ou le contredire. Pour eux qui avaient toujours été très sévères, la douceur et la compréhension qui était maintenant la leur perturbait Edgar, qui essayait tant bien que mal d'en faire fi malgré tout. C'était presque comme s'ils avaient peur de lui.

Lors d'un repas dominical, alors que la télévision était allumée et diffusait un documentaire barbant sur l'importance de la foi, Edgar a pris la télécommande et a zappé sur une chaîne d'informations sous le regard surpris de ses parents. En regardant une femme que personne ne connaissait raconter à qui voulait bien l'entendre que son pèlerinage lui avait rendu l'usage de ses jambes, il s'était rendu compte que depuis qu'il était arrivé, il n'avait pas regardé les informations une seule fois. Au début, cela lui avait fait un bien fou, étant donné que chez Damian, il y avait droit chaque jour. Mais à présent, il était curieux. Curieux de savoir comment avait évolué le reste du monde, duquel il s'était enclavé en retournant à ses origines.
Comme il s'y était attendu, celles-ci n'annonçaient rien de bon. La guerre, qui s'était récemment propagée en Égypte, gagnait maintenant l'Europe. Des conflits avaient éclaté en Grèce et en Italie.
Après les récentes famines au Japon, d'autres avaient vu le jour à travers toute l'Asie, pour finalement arriver jusqu'en Europe. La seule bonne nouvelle était que depuis peu, la situation au pays du soleil levant se stabilisait, au contraire des autres nations que ce fléau touchait.
Mais Edgar n'a pas pu en voir davantage, car son père a saisi la télécommande, et a changé de chaîne sans un mot, adressant un sourire à son garçon. L'écran s'est alors rallumé sur une autre chaîne d'informations, qui parlait cette fois d'un projet dont Edgar avait déjà entendu parler. Il était question de la construction d'un gigantesque vaisseau spatial, financé par un milliardaire, qui était enfin terminé et allait très bientôt décoller à la conquête de l'espace.
Suite à cela, Edgar n'a rien dit, et a focalisé toute son attention sur son assiette en faisant passer la télévision en bruit de fond, rendant au déjeuner une ambiance normale. 
Jusqu'à la fin de son séjour, les parents d'Edgar sont restés aux petits soins avec leur fils, et très vite, la date du rendez-vous fixé par le professeur est arrivée.
Ainsi, le jour venu, le jeune homme a enlacé chaleureusement ses parents et les a salués, avant de tourner les talons, refermant une nouvelle fois la porte du domicile familial derrière lui, mêlé entre la peine de quitter à nouveau le nid et la légèreté de ne plus avoir à subir le malaise que lui procurait le comportement de ses géniteurs.

***

L'endroit du rendez-vous, le lieu où tout avait commencé, était inéluctablement le monastère de Batalha, là où le Père Jean les avait rejoints. Lorsqu'il est arrivé sur place, plein d'appréhension, Edgar s'est surpris à penser que même si le professeur ne lui avait pas donné rendez-vous en cet endroit, il y serait retourné quand même. Il l'avait senti dès le début, quelque chose l'appelait en ces lieux, et lui-même se sentait attiré par ceux-ci.
En scrutant les alentours, il a aperçu le professeur qui se trouvait devant les portes du monastère. Dès qu'il l'a vu, une boule s'est formée dans son estomac. Il ne savait pas quelle attitude adopter. D'un côté, il était ravi de revoir son ami, mais de l'autre, cet ami l'avait trahi, et ce même si Edgar savait qu'il avait ses raisons. Mais le professeur avait semble-t-il fait pénitence au travers de son message, et le jeune homme savait que sans ces circonstances particulières qui l'avaient poussé à commettre cet acte qu'il avait dû regretter pendant des semaines, son ami ne l'aurait jamais trahi. Edgar, poussé par la sincérité avec laquelle celui-ci s'était exprimé dans son mail, a fait le premier pas, un grand sourire dessiné sur le visage.

"Professeur... Nous revoilà revenus là où tout a commencé... Ce jour-là, qui aurait cru qu'on allait vivre une telle aventure ?"

Le professeur n'a pas répondu. Il restait debout devant la porte du monastère, la tête baissée, fuyant son jeune ami du regard. Edgar, entreprenant, a continué d'avancer.

"J'ai beaucoup hésité à venir... Mais je pense que votre message était sincère. Vous aviez vos raisons, je le sais, et n'importe qui en aurait fait autant... Oublions cette histoire, professeur. Vous n'avez pas besoin de vous excuser. Payez-moi juste une bière locale... Une Super Bock, je n'en ai entendu que du bien...
- Je suis désolé...
- Pas besoin d'excuses, mon ami..."

Edgar a fait un nouveau pas vers le professeur. C'est alors qu'il s'est aperçu que quelque chose ne tournait pas rond. Le visage de ce dernier était fermé, sans expression. Lorsqu'il l'a constaté, un grand frisson a parcouru la colonne vertébrale du jeune homme. Il n'avait vu le professeur dans cet état-là qu'une unique fois, dont il ne se souvenait que trop bien. Quand il l'avait trahi, après leur virée à New York.
Le professeur Blondeau a relevé la tête vers Edgar. Une larme roulait sur sa joue.

"Mon jeune ami... Je suis désolé."

À ces mots, un grand bruit s'est fait entendre, en provenance du toit du monastère. Une multitude d'êtres ailés s'en est alors élevée , faisant s'écarquiller les yeux du jeune homme, qui a mis quelques secondes à comprendre de quoi il retournait. Des anges, menés par l'un des leurs dont les longs cheveux  blonds et bouclés reflétaient toute la lumière du jour. Il se distinguait également de ses pairs par les deux immenses paires d'ailes déployées dans son dos, et par la lame irisée qu'il tenait dans sa main droite. Suspendu dans les cieux au-dessus de l'édifice, son armée en vol stationnaire derrière lui, l'Archange a pointé son épée dans la direction du jeune homme, et lui a crié :

"Quel est ton choix ? Apporteras-tu la destruction ou le salut de l'Humanité ?
- Mon choix ? Je ne comprends pas...
- Mensonges ! Je ne laisserai pas l'Apocalypse se produire à nouveau. Le libre arbitre ne cesse de causer votre perte. Je me dois de mettre un terme à tout cela. Pour cette fois, c'est à nous qu'appartiendra le pouvoir de faire des choix, que mon Père a eu la miséricorde de vous accorder. Pour le bien de l'Humanité, et le salut du monde."

A ces mots, l'archange s'est élevé majestueusement dans les cieux, a déployé ses ailes au maximum de leur envergure, avant de piquer vers Edgar à la vitesse de la lumière, sa lame immaculée dirigée vers le cœur du jeune homme sans défense. Ce dernier a fermé les yeux, attendant ce funeste destin qui semblait lui faire du pied depuis le début de cette aventure, résolu au jugement que les Cieux avaient décrété être le sien. 
Mais en entendant un bruit métallique accompagné d'une intense vibration de l'air en lieu et place de la mort à laquelle il s'était résolu, il a rouvert les paupières. Devant lui, de dos, une silhouette familière avait bloqué la lame de l'Archange avec sa propre épée. Une silhouette qu'il n'avait plus revue depuis les événements survenus à Israël lors de la conférence pour la paix.
Consciente qu'elle avait été reconnue, Marion a risqué un œil vers lui, profitant de la surprise qu'elle avait infligée à son adversaire pour gratifier le jeune homme d'un sourire. En regardant son visage, Edgar a été soufflé par l'apparence de celui-ci. Elle avait beaucoup changé. Ce n'était plus la petite fille chétive et mendiante qu'il avait rencontrée, c'était devenu une guerrière au visage teinté de rouge et armée d'une gigantesque épée. Après avoir repoussé l'Archange d'un revers de lame, elle a offert un clin d'œil à son ami, puis s'est de nouveau tournée vers l'être céleste, et s'est ruée sur lui avec un cri rageur.

Aussitôt qu'ils l'ont vu en difficulté, les autres anges ont foncé à la rescousse de leur leader, mais d'autre alliés s'étaient déjà joints à la bataille. Une armée de morts-vivants, sortie de terre en un instant, s'opposait à eux, leur coupant tout accès à la zone qui servait de champ de bataille au duel opposant Marion à l'Archange. 
Bien que les êtres célestes n'avaient aucun mal à détruire les morts, le nombre de ces derniers rendait la tâche beaucoup plus difficile, d'autant qu'il en venait toujours plus, demandant aux anges de redoubler d'efforts. A la vue de cette armée à la fois macabre et providentielle, Edgar, perdu au milieu d'un champ de bataille qui s'était formé autour de lui en à peine quelques secondes, a scruté l'horizon à la recherche de l'origine de telles troupes. A une trentaine de mètres de l'épicentre du combat, il a alors reconnu une autre silhouette familière postée devant les grilles de l'immense cimetière du monastère, chevauchant son cheval pâle. Un cigare à la main, Damian était là, riant à gorge déployée alors qu'autour de lui, la terre grouillait au-devant des tombes profanées par le pouvoir du cavalier, qui d'un geste de la main faisait émerger plusieurs squelettes des anciens tombeaux. Les morts se joignaient aussitôt à la bataille, cortège ininterrompu et funèbre de vieux os grinçants guerroyant pour une cause contre laquelle ils s'étaient sûrement battus de leur vivant. Alors que le cavalier continuait de lever les mains, poursuivant l'appel de ses sinistres renforts, Edgar a remarqué quelque chose qui l'a troublé : Damian ne portait plus aucune bague à la main gauche. 

En retournant son regard vers le professeur, le jeune homme l'a aperçu à  terre, recroquevillé, se protégeant comme il le pouvait du chaos environnant. 
Autour d'eux, la bataille faisait rage, les anges ayant indéniablement un large avantage malgré les moyens mis en œuvre par le camp opposé. En dépit du nombre des morts, ceux-ci restaient des marionnettes sans âmes et faciles à écraser, quant à Marion, même si elle montrait une adresse exemplaire dans le maniement de son épée lors d'un combat d’anthologie contre le chef des anges, elle perdait lentement l'avantage qu'elle avait obtenu grâce à son entrée fracassante.
Face à cette lutte acharnée contre l'armée des cieux, qui semblait déjà perdue d'avance pour Marion et Damian, un autre individu a rejoint la bataille depuis l'arrière du monastère,  un individu assis sur le dos d'un cheval noir comme la nuit qui s’est avancé en trottant vers le champ de bataille. L'individu en question a arrêté son sombre destrier en périphérie de celui-ci, toisant le conflit sanglant qui se déroulait devant lui sans un mot. Il n'avait pas d'armée et semblait ne pas vouloir engager le combat, mais Edgar a très vite remarqué quelque chose de troublant. Le cavalier paraissait concentrer son regard sur des anges en particulier, tournant légèrement la tête de temps à autre afin de changer de cible, et semblait pouvoir affaiblir les êtres célestes par ce simple regard, leur faisant perdre progressivement une bonne partie de leur énergie. Du moins, suffisamment pour qu'en une dizaine de secondes, l'ange victime de ce curieux pouvoir se fasse déborder par les morts. Avec sa venue, le combat a paru devenir un peu plus équitable entre les deux partis.

Avec ce nouvel atout, la bataille a atteint son sommet. Marion, en dépit de son désavantage progressif, parvenait tant bien que mal à repousser les assauts répétés de son adversaire, qui débordait de puissance et semblait bénéficier d'une endurance illimitée. A la vue des deux magnifiques paires d'ailes que l'Archange portait dans le dos et de la grâce avec laquelle il exécutait ses mouvements, Edgar serait tombé en admiration devant ce dernier si le contexte avait été autre. Mais en l'état, il s'inquiétait davantage pour Marion, même s'il devait admettre qu'il était impressionné du fait qu'elle puisse tenir si longtemps face à cet être divin. Comme en écho à cette pensée, un cheval d'une couleur rousse, qu'Edgar n'avait pas vu s'approcher du champ de bataille, a franchi la mêlée au galop pour prêter main-forte à la guerrière, qui l'a chevauché dans sa course avant de repartir à l'assaut de son adversaire. Ce destrier à la couleur flamboyante, dont la symbiose qui l'unissait à sa cavalière forçait l'admiration et n'avait d'égale que sa vitesse, a permis d'un peu plus équilibrer le combat entre ces deux guerriers extraordinaires.
De son côté, Damian a lui aussi révélé sa botte secrète. Les morts venant peu à peu à manquer et ne faisant de toute évidence pas le poids, il a entrepris d'enrôler dans son armée des guerriers beaucoup plus puissants : les anges tombés au combat. Si pour les morts du cimetière, un geste de la main suffisait, relever les êtres célestes lui coûtait bien plus de temps et d'énergie, et il ne pouvait vraisemblablement n'en ramener qu'un seul à la fois. Mais le jeu en valait la chandelle, car ces anges corrompus revenus d'entre les morts étaient des armes exceptionnelles, s'attaquant avec fureur à leurs anciens compagnons contre lesquels ils se battaient à armes égales.
Edgar a alors constaté que le troisième individu s'était finalement lui aussi jeté dans la bataille. Maintenant qu'il pouvait le voir de près, il a réalisé qu'il s'agissait d'un homme, asiatique, au corps atrocement famélique. Il traversait le champ de bataille sur son cheval noir comme la nuit, mais ne portait aucune arme et ne se battait pas. Il se contentait de galoper entre les rangs des anges, qui semblaient alors ralentir leurs mouvements, comme lorsque l'homme, en retrait, avait fixé certains de leurs défunts camarades. Son pouvoir avait visiblement grandi avec la proximité, lui permettant ainsi d'agir sur plusieurs individus pour peu qu'il soit assez proche de ceux-ci.
Les anges, dont la plupart avait vu la majeure partie de sa force sapée en un instant, perdaient lentement leur avantage au profit des mystérieux cavaliers qui redoublaient d'ardeur. 
Soudain, l'Archange a suspendu son duel avec Marion, et s'est envolé dans les cieux, au-dessus du monastère. De là-haut, il a fait un geste de la main, considérant le champ de bataille avec une détermination froide. Aussitôt, d'innombrables autres anges sont descendus des nuées dans un rayonnement, et ont plongé dans la bataille. 

A nouveau, le combat est devenu inégal en faveur des anges qui se battaient avec une ferveur renouvelée, ragaillardis par ces renforts providentiels. Acculé en un instant par le poids du nombre de ces nouvelles troupes d'assaillants ailés, le camp des cavaliers reculait à vue d’œil. Mais ceux-ci n'avaient pas dit leur dernier mot. Marion, le sourire aux lèvres face à ce nouveau revirement, a levé son épée vers le ciel, puis l'a pointée en direction des anges. Dès qu'elle a achevé son geste, un bruit de cavalcade s'est fait entendre au loin, accompagné d'autres sons plus mécaniques.
Derrière la jeune femme est alors apparue une véritable armée militaire, des hommes, des femmes, à pied ou à cheval, armés de fusils d'assaut et d'autres armes de guerre. Aussitôt qu'ils sont apparus, Edgar a remarqué leurs yeux injectés de sang. Ces yeux, il les avait déjà vus : ces combattants, tant dans leur regard que dans leur volonté palpable de destruction, ressemblaient aux victimes de la relique du péché de la colère, a Jérusalem.
Avec des cris de bêtes enragées, ils se sont jetés dans la mêlée sous le regard satisfait de Marion, déterminés à en découdre avec l'ennemi.

Nombreux d'entre eux sont morts très rapidement, mais étaient relevés tout aussi promptement par Damian qui dépensait bien moins d'énergie pour eux que pour ramener les anges. Les guerriers repartaient aussitôt au combat, ivres de violence.
Edgar, toujours immobile au centre du champ de bataille, ne pouvait qu'assister impuissant à la scène surréaliste qui se déroulait autour de lui. C'était un combat dantesque qui avait lieu, un combat pour le sort de l'humanité. Mais c'en était trop pour le jeune homme. Il en avait assez. Assez de tous ces secrets, de toutes ces machinations, de toute cette violence. Il ne savait pas pourquoi il était là, ni pourquoi tout le monde semblait lui accorder une attention si particulière. Le fait d'être le descendant de Judas importait-il tant que ça pour que la Vatican ait voulu l'enfermer, et pour qu'un Archange en personne décide de le supprimer ? Il n'avait pas choisi cette vie. Pas choisi ce destin. Pas choisi d'être responsable du conflit qui faisait rage devant le monastère, ni que tout le monde pense qu'il tenait le destin du monde entre ses mains. A présent, il lui fallait des réponses, qui le contenteraient davantage que celles qu'il avait déjà.
Indifférent à la violence qui l'entourait, Edgar s'est approché du professeur avec un mélange de colère froide et de détermination, puis l'a secoué pour lui faire reprendre ses esprits. Lorsque l'homme, brusqué, s'est tourné vers son jeune ami, des larmes coulaient toujours sur ses joues. A cette vue, ce dernier a ressenti une pointe d'empathie pour le professeur, en dépit de sa seconde trahison. Lui non plus n'avait pas choisi. 

"Professeur... par pitié. Dites-moi la vérité. J'en ai assez de tous ces mensonges. Dites-moi pourquoi tout cela arrive. Dites-moi qui je suis !

- Mon jeune ami... Je suis désolé. Je t'ai une nouvelle fois trahi... Je suis tellement, tellement désolé... Je l'ai fait pour que l'Humanité vive, et notre amitié... Elle est bien réelle, mais au regard du destin du monde, c'est une broutille, Edgar...  Cet être ailé qui a manqué de t'empaler, c'est... l'Archange Michel. Il est là pour détruire l'Antéchrist... avant que ce ne soit lui qui décide de détruire le monde..."

A ces mots, le professeur est parti en sanglots. Quant à Edgar, il a reculé d'un pas, estomaqué par ce qu'il venait d'apprendre. Le professeur venait de lui dire qu'il était l'Antéchrist. C'était donc cela, la sinistre vérité qui était la sienne. Il était le Mal absolu. Le jeune homme a pris sa tête dans ses mains, et après avoir poussé un hurlement d'impuissance, s'est mis à pleurer de colère. Dans son cœur, la rage, la rancœur et l'amertume dansaient le sinistre ballet de la déréliction. On lui avait caché la vérité. Caché qui il était, et manipulé de bout en bout. Le professeur, interrompant ses propres sanglots, s'est avancé vers lui, et l'a pris dans ses bras. Le jeune homme s'est laissé faire.

"Je te connais, Edgar. Tu n'es pas malfaisant. Tu es quelqu'un de gentil, compatissant. J'ai été ravi de t'avoir auprès de moi dans cette aventure. Je sais que tu vas faire le bon choix, il est encore temps. Moi, je n'en ai pas été capable, aveuglé par le tragique destin d'une Humanité qu'on m'a vendu comme inévitable. Mais je sais que toi, tu ne répéteras pas les mêmes erreurs. Tu es bon, en dépit du sang qui coule dans tes veines. Edgar, je le sais, tu peux encore sauver l'humanité. Montre-leur..."

Le jeune homme, une profonde tristesse se mêlant peu à peu à sa colère au travers de ses larmes, a serré le professeur dans ses bras. Il pensait à tout ce qu'il avait vécu lors de ces aventures, a ce qu'il avait enduré, mais aussi aux personnes qu'il avait rencontrées, dont certaines étaient fabuleuses et lui avaient apporté bien plus qu'on ne lui avait jamais apporté. Il a aussi repensé aux paroles de Damian et à tout le vice humain qu'il avait entrevu de l'autre côté de l'Atlantique. Mais pour autant, le monde était-il mauvais ? Tout ce qu'il avait vécu en compagnie de ses parents lors de ces dernières semaines lui avait peut-être démontré que non.
Il fallait maintenant qu'il fasse un choix, maintenir l'équilibre entre ces deux extrêmes était impossible et mènerait inéluctablement à la destruction. L'Humanité méritait-elle vraiment d'être sauvée ? Les hommes méritaient-ils que leurs péchés soient lavés pour la troisième fois, ces hommes que même le fils de Dieu avait abandonnés ? 

Le professeur serrait toujours Edgar dans ses bras, larmoyant.

"Pardonne-moi, mon ami..."

Cet homme, qui venait de le trahir pour la deuxième fois, demandait à Edgar de le pardonner. Le méritait-il, au même titre que les autres hommes ? Et au nom de quoi l'avait-il trahi ? Au nom d'une Humanité déclinante, qui de toute façon courait sans doute à sa perte ? Mais le professeur restait son ami, et il le savait. Il avait fait cela pour une cause en laquelle il croyait, et en laquelle il lui demandait également de croire.
Face à ces considérations, Edgar a fermé les yeux, et a réfléchi quelques secondes. Lorsqu'il les a rouverts, ils flamboyaient de détermination.
Son choix était fait.
Ses larmes avaient cessé de couler. Il a approché ses lèvres de l'oreille du professeur Blondeau, et lui a murmuré :

"Je vous pardonne, professeur. Je vous pardonne tout."

À ces mots, le professeur a levé la tête les yeux pleins d'espoir, et humides de ses larmes. Mais avant que le moindre son ait pu sortir de sa bouche, il a émis un gargouillement sonore, et du sang a giclé depuis sa gorge béante. 
Le visage totalement fermé, Edgar s'est relevé, retirant d'un geste son bras ensanglanté du corps de son ami, qui est tombé mollement sur les dalles avec un hoquet. Là, couché sur le sol avec un énorme trou à la place du cœur, le professeur a regardé Edgar. Un désespoir sans nom se lisait dans ses yeux, alors qu'un filet de sang continu coulait depuis ses lèvres entrouvertes. Puis, les yeux du professeur Blondeau se sont vitrés, et la vie a quitté son corps.
Dans le cœur du jeune homme, le sombre ballet de ses émotions s'était intensifié en une valse encore plus sinistre, un autre sentiment y étant apparu : la détermination. La détermination de détruire ce monde absurde, ce monde qui l'avait trahi, manipulé, qui lui avait menti. C'était terminé. L'Humanité ne méritait pas d'être sauvée. Il avait fait son choix, et occulté du même coup tout ce qui le rattachait encore au monde tel qu'il était. Il s'est alors souvenu d'autres mots que Damian avait prononcé. Il était enfin temps de faire peau neuve, et de faire payer les coupables.
Depuis qu'il avait retiré son bras du corps de son défunt ami, une épaisse fumée s'en dégageait. Puis, lorsque les volutes ont commencé à se dissiper, un tatouage est apparu sur son avant-bras. Un tatouage représentant un arc. 

Edgar a alors tourné son visage impassible vers le milieu de la cour, où se trouvait la statue qui l'avait tant fasciné lors de sa première visite. Celle d'un homme assis sur un cheval. Alors qu'autour de lui, le temps avait semblé s'arrêter dès lors que son tatouage était apparu, la statue s'est mise à se craqueler. Le cavalier est rapidement tombé en morceaux, qui ont chuté aux pieds d'un cheval pierreux semblant s'animer lentement. 
Le destrier s'est extirpé de la pierre, et a galopé jusqu'à Edgar. C'était un cheval blanc, magnifique. Entre ses dents se trouvait une couronne, qu'il a placé sur la tête de celui qu'il avait vraisemblablement choisi pour être son cavalier.
Derrière le jeune homme, le camp des trois cavaliers semblait prendre lentement l'avantage, jouissant d'une puissance et d'une vigueur renouvelée depuis l'apparition du tatouage sur son bras. L'Archange Michel, assistant au spectacle qui amorçait la destruction du monde, est tombé à genoux, des larmes ruisselant le long de ses joues.

"Le quatrième sceau a été ouvert. Tout est perdu... Père, une nouvelle fois, le libre arbitre, que vous chérissez tant, a mené la création vers sa destruction. Tout est terminé, à présent..."

Profitant de ce moment d'égarement de la part de son adversaire, le Cavalier de la Guerre a galopé vers l'Archange à toute allure, et lui a tranché la tête d'un coup d'épée. Celle-ci est tombée au sol, sa chute amortie par les longs cheveux de Michel, qui avaient formé une corolle dans leur chute. Dans les yeux de l'ange qui n'avaient rien perdu de leur éclat, on pouvait lire de la résignation. De la résignation, et du désespoir. 

Après la perte de leur leader, les anges restants n'avaient pas résisté longtemps. La victoire appartenait déjà à Edgar et à ses nouveaux compagnons, c'était inexorable.
Le jeune homme, froid, contemplait le corps sans vie du professeur. C'était de sa faute. S'il ne l'avait pas trahi par deux fois pour une cause qui n'en valait pas la peine, son cœur n'aurait pas cédé aux ténèbres qu'il tentait de contenir depuis trop longtemps, et il aurait sûrement choisi de préserver l'humanité. 
Alors que le dernier cavalier se dirigeait vers son cheval, un bruyant rire s'est fait entendre, semblant venir de sous la terre. Un rire démoniaque, et victorieux. Puis, cet horrible son a laissé la place à ces mots, qui ont procuré une étrange sensation à Edgar :

"Lève-toi, ô cavalier de l'apocalypse apportant la victoire. Chevauche ton destrier, blanc comme la lumière de ta gloire éternelle, et apporte le désespoir sur cette Terre." 

Chevauchant son cheval immaculé, Conquête s'est mis en route vers son destin, comme ses trois pairs avant lui. Mais alors qu'il s'éloignait du champ de bataille au galop, une mélopée annonçant le début de la fin a retenti dans les cieux. Le chant funeste de trompettes aux accents apocalyptiques.

Texte de Kamus


Le père Cooke, chapitre 2 : Pourquoi tomber amoureux ?

« S'il te plaît, laisse-moi sortir, m’a supplié mon fils David, je jure de bien me comporter !

– Tu sais que je ne peux pas faire ça, David... »

Je me tenais appuyée contre le mur de la salle de bain dans laquelle j'avais enfermé mon fils de 16 ans, la seule pièce sans fenêtres de la maison.

« LAISSE... MOI... SORTIR ! » a-t-il crié tout en prenant soin de ponctuer chaque mot par un violent coup de pied au bas de la porte et en secouant violemment la poignée, tentant d’ouvrir.

J'ai sursauté à cause de cette soudaine manifestation de violence. Ses accès de rage étaient devenus monnaie courante ces dernières semaines, mais ils me faisaient toujours peur. Je me répétais que ce n’était plus mon David tout en serrant la croix en or qui pendait autour de mon cou.

« Je suis désolé, maman. Je ne voulais pas t’effrayer, » a-t-il confié. Cette façon qu’il avait de lire mes émotions si facilement même quand il ne pouvait pas me voir paraissait étrange. 

« Je vais mieux maintenant. » 

Je savais qu'il valait mieux ne pas le croire. Il essayait juste de me bercer dans un faux sentiment de sécurité uniquement pour que je le laisse sortir.

Quelqu’un a sonné à la porte. « Enfin, » ai-je pensé en me hâtant vers la porte d’entrée.

« C’est qui ? a crié David à travers le couloir, est-ce que c’est Veronica ? Si c'est elle tu dois me laisser sortir, » a-t-il insisté en secouant la poignée frénétiquement, essayant en vain d'ouvrir la porte.

« Bonjour Mme Knowles. » 

Le prêtre debout sur mon porche m'a saluée après que j'ai ouvert la porte. L'homme qui était à côté de lui a simplement souri.

« Père Cooke, merci beaucoup d'être venu. Entrez, je vous prie, » les ai-je invités en tenant la porte grande ouverte pour que les deux hommes puissent entrer dans ma maison.

« J'aimerais vous présenter mon associé, M. Alexander, » a dit le Père Cooke en montrant le grand homme qui se tenait à côté de lui. J’ai supposé qu'il devait être une sorte de prêtre vu la façon dont il était habillé, mais j'ai trouvé étrange qu'il ne porte pas de blanc.

« Il est spécialisé dans la gestion des situations spéciales comme la vôtre, m’a-t-il expliqué lorsqu'il a remarqué la façon dont je l’avais regardé.

– C'est un plaisir de vous rencontrer, Mme Knowles, » a déclaré ce M. Alexander en tendant sa main libre. Son autre main tenait une petite sacoche en cuir serrée contre lui.

– Dis-leur de partir, maman ! a hurlé David, ils n'ont rien à faire ici !

– Je ne savais pas où le mettre… » ai-je dit, gênée. Je voulais m’éclipser, de peur qu'ils pensent que j'étais une mère horrible.

« Nous comprenons parfaitement. J'espère qu'il n'aura pas à rester là-dedans plus longtemps, a déclaré le Père Cooke.

– Nous pouvons aller parler dans la cuisine, » ai-je dit en commençant à les guider à travers la maison.

« Est-ce que je peux vous offrir quelque chose à boire ? ai-je demandé après qu'ils se sont assis autour de ma petite table.

– Rien pour moi, a répondu le Père Cooke.

– Du café, si cela ne vous dérange pas, » m’a demandé M. Alexander après avoir posé son sac sur la table.

Je préparais tranquillement le café pendant qu'ils attendaient patiemment que je prenne place. Ils avaient l'air un peu anxieux. Je savais qu'il était important qu'ils aient commencé le plus tôt possible, mais admettre que son fils a besoin d'un exorcisme n'est pas facile. C’est quelque chose qui frôle la folie.

« Je ne savais pas qui appeler d’autre, ai-je expliqué tout en remuant mon café et en fixant le fond de la tasse avant de m’asseoir auprès d’eux, je pensais que personne ne me croirait.

– Nous vous croyons. m’a assuré le Père Cooke en attrapant et serrant ma main avec douceur, votre histoire n'est pas aussi folle qu'elle en a l'air. » 

Il a lancé un regard à son associé avant de continuer : 

« Surtout pour des hommes comme nous. La possession est bien plus courante que ce que l’Eglise veut bien vous faire croire.

– Mme Knowles, je sais que vous avez déjà parlé au Père Cooke de tout ce qui s'est passé et il m'a raconté votre histoire, mais si ça ne vous dérange pas, j'aimerais l'entendre à nouveau, j’aimerais l’entendre avec vos propres mots, » m’a demandé M. Alexander.

Je l'ai dévisagé. 

« Je ne sais pas par où commencer. Ces deux dernières semaines ont été complètement dingues.

– Commençons par la rupture, vous avez dit que c'est là que vous aviez commencé à remarquer son comportement instable. »

J'ai détourné le regard vers la fenêtre. Je suis restée comme ça plusieurs secondes avant de prendre une grande inspiration, puis j'ai essayé de reprendre l'histoire de David.

« La séparation a eu lieu il y a un peu plus de deux semaines, le jour où Veronica est rentrée chez elle après son voyage en Floride. À l'époque, je ne connaissais pas encore la raison précise de leur rupture, mais j'ai appris depuis que c'était parce que David était trop sur son dos. Pendant toutes les vacances de Veronica, il a passé son temps à lui envoyer des SMS et à lui téléphoner plusieurs fois par jour. » 

J'ai marqué une pause et ai pris une gorgée de mon café avant de continuer à raconter : « Personne n'aime être étouffé comme ça, mais c'était tellement différent de mon David. Il n'avait pas du tout pour habitude de se montrer si collant. »

Pendant que je parlais, M. Alexander avait sorti un stylo et un petit carnet de la poche intérieure de sa veste afin de prendre des notes. 

« Comment David a-t-il réagi après la rupture ? a-t-il demandé après avoir trouvé une page vierge pour y écrire.

– Il était psychotique... C'est le moins qu'on puisse dire, ai-je répondu, il était devenu fou, totalement obsédé par l'idée de la récupérer. Je ne l'avais jamais vu agir comme ça. Tout ce qu'il disait et tout ce qu'il faisait... Rien qu'en y repensant, ça me donne des frissons.

– Pourriez-vous être plus précise ?

– Le premier soir après la rupture, j'ai tenté d'aller parler à David, mais il est parti dans sa chambre en claquant sa porte. J'ai pensé qu'il valait mieux lui laisser un peu de temps pour apprendre à gérer ses émotions et qu'il viendrait me parler plus tard, quand il serait prêt. Je ne sais pas exactement quand, mais il est sorti par la fenêtre. La seule chose dont je suis au courant, c'est que la police a frappé à ma porte à deux heures du matin pour le ramener à la maison.

– JE NE FAISAIS RIEN DE MAL ! a hurlé David, sa voix résonnant le long du couloir, ILS N'AVAIENT PAS LE DROIT D'INTERVENIR ! J'ESSAYAIS JUSTE DE FINIR CE QUE NOUS AVIONS COMMENCÉ ! »

Une larme est apparue au coin de mon œil et a lentement coulé le long de ma joue. Le Père Cooke s'est levé et a pris la boîte de mouchoirs qui se trouvait sur le rebord de la fenêtre puis l'a posée sur la table devant moi. J'ai souri en le remerciant et je me suis mise à sangloter.

« Peut-être serait-il préférable que je demande uniquement des éclaircissements sur certains points de l'histoire que vous avez racontée au Père Cooke, a-t-il suggéré en prenant note de mon état émotionnel fragile, je sais que c'est difficile, mais je dois m'assurer que j'ai le plus d'informations possible pour pouvoir déterminer qui a pris possession de David.

– Je suis désolée. »

J'ai utilisé un mouchoir pour m'essuyer les yeux.

« Ça a été si dur. Je ne peux plus continuer comme ça, pas toute seule. »

Mon cher mari, M. Knowles, avait décidé que la vie de famille n'était pas pour lui. Il a donc décidé de partir lorsque David avait trois ans. Je ne me suis jamais remariée et je n'ai jamais demandé de pension alimentaire pour moi ou mon enfant pendant la procédure de divorce. J'étais déterminée à subvenir moi-même à mes besoins et à ceux de David sans l'aide de personne d'autre.

« Vous n'êtes pas seule, plus maintenant. »

Le Père Cooke m'a tapoté la main.

« Prenez votre temps. Nous comprenons combien c'est difficile pour vous. »

J'ai pris quelques minutes pour me ressaisir.

« Ok. »

J'ai respiré un grand coup.

« Je suis prête.

– La nuit où David a été ramené à la maison par la police, les officiers vous ont dit qu'il avait été arrêté pour destruction de biens et trouble à l'ordre public. Savez-vous ce qui s'est passé cette nuit-là ?

– Oui, mais seulement parce que Dawn, la mère de Veronica, m'a appelée le lendemain matin pour m'expliquer et me faire savoir qu'ils allaient demander une ordonnance restrictive. David avait arraché toutes les fleurs des rosiers d'un voisin et avait commencé à les déposer sur la pelouse tout en appelant Veronica pour lui demander de sortir et de se tenir à l'intérieur du symbole qu'il faisait. Ça, ainsi que l'heure tardive, les ont suffisamment dérangés pour qu'ils appellent la police à ma place.

– De quelle couleur étaient les fleurs ? a demandé M. Alexander, vous a-t-on dit quoi que ce soit sur la façon précise dont il les avait disposées ?

– Je sais que les fleurs étaient roses. Je les ai vues plein de fois quand je déposais David chez Veronica. Je ne sais rien sur ce qu'il en faisait. Mais... si vous allez voir dans sa chambre, il a dessiné cet étrange symbole, cette étoile inscrite dans une étoile, sur tous les murs. C'était probablement ça qu'il voulait faire. Il est obsédé par ce symbole depuis la rupture.

– Où est la chambre de David ?" a demandé M. Alexander, se levant et se dirigeant vers le couloir.

– C'est la dernière porte à gauche. »

J'ai regardé M. Alexander marcher dans le couloir et ouvrir la porte de la chambre de David, mais il n'est pas entré. Il est resté juste devant à regarder à l'intérieur de la pièce. On aurait presque dit qu'il avait peur de franchir le seuil.

« C'était trop pour toi, Magister ? a ricané David alors que M. Alexander passait devant la salle de bain pour retourner dans la cuisine.

– Vous savez ce que ça veut dire ? ai-je demandé une fois M. Alexander revenu à son siège.

– Oui, mais je pense qu'il est préférable de tout vous expliquer une fois que j'aurai toute l'histoire, sinon nous perdrons un temps précieux en nous attardant sur des choses qui n'auront pas de sens sans le contexte adéquat. Continuons, a-t-il dit en reprenant là où il s'était arrêté avant d'aller vers la chambre de David, a-t-il essayé de retourner chez elle après cette nuit-là ?

– Non, il ne l'a pas fait. La police a clairement indiqué que s'il revenait près de sa maison, il serait arrêté. Cependant, ça ne l'a pas empêché d'essayer de la contacter.

– C'est à ce moment que vous avez dû confisquer son téléphone, exact ?

– Oui. Il a commencé à l'appeler. Puis, quand elle ne répondait pas, il lui laissait des messages vocaux. Quand ça ne marchait pas, il lui envoyait SMS sur SMS. »

Je me suis levée et me suis dirigée vers le comptoir, j'ai pris le portable de David dans mon sac, puis je suis retournée à ma place.

« Dans les messages, il a commencé par la supplier d'aller au milieu du symbole avec lui. Au fil des jours, il est devenu plus insistant et menaçant, et ensuite il a commencé à envoyer du charabia. »

J'ai déverrouillé le téléphone, je suis allée sur l'application de messagerie, puis j'ai remis le téléphone à M. Alexander en lui expliquant : 

« Certains des premiers messages ont été effacés, mais les plus malsains sont toujours là.

– CES MESSAGES SONT PRIVÉS ! » a soudainement hurlé David en essayant à nouveau de s'évader de la salle de bain.

M. Alexander a passé quelques minutes à faire défiler l'historique des SMS. Je pouvais lire dans son regard qu'il avait vu quelque chose qu'il connaissait.

« Ce sont ces SMS qui ont convaincu le juge d'accorder l'injonction contre David, lui ai-je expliqué pendant qu'il lisait les messages.

– Vu ce que vous me dites, je pense que ce qui est arrivé à David a commencé quelque temps avant le départ de Veronica pour la Floride. Je pense aussi qu'elle en sait plus qu'elle ne le laisse entendre, notamment sur ce symbole dans la chambre de David et sur la langue utilisée dans certains messages.

– Est-ce le numéro de téléphone actuel de Veronica ? a-t-il dit en tenant le téléphone de David en l'air pour que je puisse voir l'écran, je pense qu'il est grand temps qu'elle dise la vérité.

– Ça devrait l'être, lui ai-je répondu, je ne pense pas qu'elle l'ait changé.

– NE T'AVISE PAS DE L'APPELER ! » a crié David, de plus en plus agité. Nous avons continué à l'ignorer.

M. Alexander a sorti son propre téléphone – sachant que celui de David serait bloqué – puis a composé le numéro de Veronica. Lorsque le téléphone a commencé à sonner, il a appuyé sur le haut-parleur et a posé le téléphone sur la table pour que tout le monde puisse entendre la conversation :

« Allô … ? a murmuré Veronica,  méfiante, ne reconnaissant pas le numéro.

– Bonjour Veronica, je m'appelle Théodore Alexander. Je travaille avec la famille Knowles sur un traitement pour David et je me demandais si je pouvais vous poser une question.

– Je ne sais pas...

– Cela ne prendra qu'un instant et ce serait extrêmement bénéfique pour David.

– Mes parents ne veulent pas que j'aie affaire à David ou à Mme Knowles. Ils feraient une crise s'ils savaient que je vous parle.

– Vous ne parlerez à aucun d'entre eux, seulement à moi et je n'ai qu'une seule question."

Elle a fini par céder.

« Une seule question, pas plus.

– Merci, a-t-il dit avant de poser sa question, le symbole dessiné sur tous les murs de David et les SMS qu'il vous a envoyés, ceux qui ressemblent à du charabia, je sais que vous savez de quoi il s'agit. Sur la base de la chronologie avec laquelle je travaille, je suppose que vous les avez vus environ une semaine avant votre départ en vacances et si je ne me trompe pas, ils faisaient partie d'un sort ou d'un rituel que David a accompli. Pour le bien de David, j'ai besoin que vous me disiez le nom de ce qu'il a trouvé. »

Sa question a été accueillie par un long silence. J'ai regardé le Père Cooke, sachant que quelque chose d'étrange arrivait à David, mais ne voulant pas accepter qu'il pouvait vraiment être possédé, malgré toutes les preuves indiquant qu'il l'était.

« Veronica ? » a insisté M. Alexander.

« Si je ne découvre pas ce qu'il a fait, ses effets vont probablement le rendre fou si cela ne finit pas par le tuer. Vous savez que ce n'est pas David. Aidez-moi. Aidez-le.

– Lusiurandum aeternum, a-t-elle enfin chuchoté, il l'a trouvé sur Internet. »

Il semblait sur le point de poser une question supplémentaire, mais à ce moment Veronica lui a coupé la parole : « J'ai répondu à votre question, ne me rappelez plus. »

Elle avait raccroché.

« Est-ce que ça va aider ? ai-je demandé, savez-vous ce qui est arrivé à David ? » 

Je commençais à espérer qu'il y avait un moyen de sortir de ce cauchemar.

« Oui, je sais ce qui est arrivé à David et la bonne nouvelle est que je peux l'aider. » 

M. Alexander a souri, puis il a commencé à retirer plusieurs objets de sa sacoche.

Le premier objet qu'il a sorti était un vieux livre qui, à première vue, ressemblait à une Bible, mais le grand pentagramme en relief sur la couverture noire unie indiquait le contraire. Ensuite, il a sorti une amulette suspendue à une chaîne en argent qui possédait un symbole similaire avec la phrase en Latin ambulamus in tenebris ergo lumen non est caecus nobis écrite sur sa circonférence. Enfin, il a attrapé une étole de satin rouge ornée d'une croix noire inversée aux deux extrémités.

« C'est quoi tout ça ? Pourquoi a-t-il des objets maléfiques ? ai-je demandé au Père Cooke, pourquoi l'avez-vous amené ici ? ai-je insisté face à son silence tout en pointant M. Alexander du doigt.

– S'il vous plaît, calmez-vous Mme Knowles, m’a doucement dit le Père Cooke, ce n'est pas ce dont ça a l'air.

– Me calmer ? ME CALMER ? ai-je alors crié, vous avez amené un sataniste dans ma maison !

– Je vous en prie, permettez-moi de vous expliquer, m'a-t-il supplié, nous sommes venus ici pour aider David, et d'après ce que vous m'avez dit, je n'allais pas pouvoir le faire seul, mais j'étais sûr que le Magister Alexander y arriverait. Tout ça n'est que pour le bien de votre fils.

– Je sais que c'est peut-être difficile à croire Mme Knowles, mais je veux vraiment le bien de David et je suis la seule personne qui puisse l'aider. Lorsque le Père Cooke a prononcé ses voeux, il est devenu impuissant pour interférer avec l'entité qui possède votre fils, » a tenté de m'expliquer le Magister.

Je suis restée assise là, les yeux passant du Père Cooke au magister Alexander, bouche bée. Je voulais leur hurler dessus mais les mots ne sortaient pas. J'étais trop étonnée qu'un prêtre que je connaissais depuis près de 20 ans ait fait entrer cet homme chez moi.

« Laissez-moi vous dire ce que je sais sur l'être qui possède votre fils. Ensuite, si vous ne voulez toujours pas de moi ici, je partirai. »

Je l'ai juste regardé fixement avec du mépris dans le regard. Le Magister a pris mon silence comme un oui et a commencé à décrire les événements qui, selon lui, avaient conduit à la possession de David.

« David et Veronica étaient de simples adolescents amoureux, pensant qu'ils étaient faits l'un pour l'autre et qu'ils allaient être ensemble pour toujours, a-t-il commencé, mais quelque chose les faisait craindre pour leur avenir en tant que couple et comme tous les couples qui sont forcés de se séparer, ils ont cherché un moyen d'empêcher que cela n'arrive en utilisant la seule chose qui était à leur disposition : internet. Je ne sais pas comment ils ont trouvé le Iusiurandum aeternum, mais ils l'ont fait. Le Iusiurandum aeternum est un rituel de dévotion Énochien. Son titre se traduit par “serment éternel”, ce qui, dans le contexte du rituel, signifie qu'ils s'engagent éternellement l'un envers l'autre. Pour accomplir le rituel, le couple doit compléter l'incantation à l'intérieur d'un symbole Énochien créé à partir de pétales de rose. Si l'un d'entre eux ne la termine pas, l'ange qui a été appelé pour superviser le lien que le rituel doit créer sera emprisonné dans le corps de la personne qui l'a initialement invoqué.

– Un ange ? ai-je prononcé avec une envie de me moquer, mon fils est possédé par un ange ?

– Oui, un ange, a répondu le Magister Alexander, plus précisément, un Chérubin. »

Il a rapidement continué après avoir vu l'incrédulité sur mon visage.

« Vous pouvez penser qu'ils sont mignons et innocents, mais ce n'est qu'une interprétation des artistes. Ils sont représentés comme des bébés à cause de leur tempérament enfantin et de leur obsession pour Dieu. Ils ont besoin de quelque chose à aimer, c'est pourquoi ce sont eux qui sont convoqués lors de ce rituel et c'est aussi pourquoi ils deviennent totalement fous lorsqu'ils sont piégés et incapables d'exprimer cet amour. »

J'ai éclaté de rire avant qu'il n'ait fini de parler, mais la folie de cette situation a rapidement transformé mes rires en sanglots. L'idée que mon fils fût possédé par un petit bébé potelé avec des ailes était ridicule. Je me sentais comme coincée dans un rêve dont je ne pouvais pas me réveiller.

« Je sais que cela paraît ridicule, mais c'est ce qui possède votre fils et il n'y a que deux façons de le sauver : soit convaincre Veronica d'accomplir le rituel et d'être liée à David pour toujours, ce qui, nous le savons tous les deux, n'arrivera jamais, soit... me permettre de l'exorciser. »

Je me suis vite remise et je me suis essuyée avec un mouchoir propre après avoir remarqué les regards graves sur les visages du Père Cooke et du Magister Alexander.

« J'ai prononcé les vœux, donc il m'est interdit d'interférer avec les émissaires du Tout-Puissant, sinon je pratiquerais l'exorcisme moi-même. C'est pour ça qu'il doit être fait par le Magister Alexander, a tenté de m'expliquer le Père Cooke, en tant que prêtre, j'ai le pouvoir d'exorciser les démons et le devoir de protéger mon troupeau des créatures des ténèbres. Théodore est un Magister de l'église Satanique. Il a le pouvoir d'exorciser les anges et le devoir de protéger les membres de la congrégation des êtres de lumière.

– Nos deux églises se tiennent en échec ici sur Terre et lorsqu'un démon ou un ange se retrouve piégé dans un corps humain, il est de notre responsabilité de le renvoyer d'où il vient le plus rapidement possible. Plus longtemps ils sont piégés ici, plus ils deviennent fous et moins il est probable que nous puissions sauver la personne possédée.

– Cela vous aide-t-il à y voir plus clair ? m’a finalement demandé le Père Cooke après m'avoir donné quelques instants pour réfléchir à ce qu'il avait dit.

– C'est beaucoup à encaisser, mais oui... oui je comprends. Ça n'a pas vraiment d'importance, tant que vous pouvez sauver mon fils... Je veux juste retrouver mon David.

– Est-ce que ça veut dire que vous voulez que je procède à l'exorcisme, Mme Knowles ?

– Oui, ai-je murmuré.

– Il y a une dernière chose dont nous devons nous occuper. »

Il a ainsi sorti un épais morceau de parchemin de son sac, qu'il a glissé devant mes yeux.

« Il s'agit d'un contrat standard pour les services que je m'apprête à rendre. En tant que membre de l'église Satanique, je dois exiger le paiement de l'exorcisme mais le paiement ne doit pas avoir de valeur monétaire. Il doit s'agir de quelque chose que vous estimez au-delà des biens matériels. Dans cette optique, j'ai une dernière question à vous poser :

Qu'êtes-vous prête à donner pour sauver votre fils ? »


Traduction de Naveen


Texte original

Auteur original : Ken Lewis

L'homme mutilé


Temps approximatif de lecture : 6 minutes. 

Il y a quelques années, je travaillais comme infirmière dans l'unité gériatrique de l'hôpital de ma ville natale. Là-bas, il y avait une vieille femme aux yeux d'un bleu incroyablement clair et dont l'esprit était encore extrêmement vif. Son désir de se sociabiliser avec les autres et de se faire de nouveaux amis la distinguait de la plupart des personnes vivant dans cette aile de l'établissement. C'est pour cette raison que cette femme et moi sommes rapidement devenues proches. Elle s'appelait Yana et depuis sa mort, elle me manque chaque jour.

Le Chiffre de l'ombre : Première partie

Le Chiffre de l'ombre : Première partie
Le Chiffre de l'ombre : Deuxième partie
Le Chiffre de l'ombre : Troisième partie
Le Chiffre de l'ombre : Quatrième partie


Le journal de Charles Cooperton.

9 Février, 1860

Je commence ce journal comme un testament pour les épreuves et les souffrances que ma famille a endurées.  

Puisse Dieu avoir pitié de nos âmes ; j'ai l'impression que nous sommes vraiment maudits. 

Quand je pense que cela fait seulement six ans depuis que nous avons quitté notre terre ancestrale de l'île du Prince Édouard pour venir sur celle soi-disant promise de Californie. Une éternité à mes yeux. Je suis devenu veuf. Ma jambe gauche a été amputée et remplacée par une autre, inconfortable et trop longue patte de bois, je boite et je dois m'appuyer sur une béquille. J'ai regardé notre fortune familiale s’effondrer lentement jusqu'à presque disparaître entièrement. Et maintenant, j'ai dû faire venir un prêtre pour l'état de mes filles qui a empiré. Beaucoup empiré. Mes deux petites jumelles – Bethany et Joséphine – ont commis des actes de profanation et de fornication tels que j'arrive à peine à y penser, et encore moins à le confier sur le papier. Il semble en effet que mes chères enfants, âgées de seulement 14 ans, aient succombé à une sorte d'infection démoniaque et soient possédées par des démons. Même en ce moment, alors que je suis assis, occupé, la plume à la main, à noircir ce pâle parchemin avec mes mots, je peux les entendre crier de leur chambre, où nous avons dû les attacher à leurs lits, leurs hurlements, semblables à ceux d'animaux, comblant le vide de la maison. 

De plus, la situation avec les indigènes ne cesse de s'aggraver. Bien que nous ayons eu pitié de leurs parias et que nous ayons ramené chez nous leurs malades et leurs vieillards, un veuf et sa fille, et que nous les ayons traités avec rien d'autre que de la dignité et du respect comme le voulait la coutume de l’île du Prince Édouard, ils nous voient comme le diable et haïssent nos prés et nos champs, nos granges et nos clôtures, et tout particulièrement notre moulin. Leurs attaques sont devenues si conséquentes que nous avons dû construire une clôture en rondins taillés de deux mètres de haut autour du périmètre du moulin, et quand c'est possible, nous faisons venir quelques gardes armés pour surveiller l'entrée.

Maintenant, comme pour mettre toutes ces questions à portée de main du pire, un vent froid nous vient du nord et la neige commence à tomber, épaisse et lourde, couvrant les champs et les forêts d'un manteau glacé. 

Quand nous avons quitté l'île du Prince Édouard pour la terre promise de Californie, notre plus grande crainte était le voyage en bateau autour du Cap Horn. Pendant 230 jours nous n'avons rien connu d'autre que la voile du bateau gonflée par le vent, et quand enfin nous avons fait quai à San Francisco, il est apparu que le Seigneur nous avait souri et nous avait accordé sa bénédiction, car la traversée a été douce et nous n’avons subi aucune des catastrophes qui ont frappé ceux qui avaient pris le même chemin. Tous les quatre, nous étions vigoureux et en bonne santé, ma femme Margaret avait le ventre arrondi par un nouvel enfant. 

Étant le plus âgé, il était de ma responsabilité de partir en repérage et de nous trouver une terre à cultiver ainsi qu’un courant d'eau en montagne suffisamment vif pour construire notre moulin. J'avais emmené avec moi mon frère Adolphe, né seulement un an après moi. C'était à nous deux que notre père avait transmis sa sagesse et ses connaissances sur les affaires des hommes, cela sans oublier l'enseignement de notre Seigneur et Sauveur Jésus Christ. Les trois derniers – George, David, et John – étaient trop jeunes pour pouvoir se rappeler de notre cher patriarche ou recevoir les préceptes de ses fermes croyances dans ses idéaux de tolérance, de démocratie participative, et ses idées sur l’amélioration de soi. 

Comme de l'or avait été trouvé dans les collines les quatre années précédentes, une importante migration avait eu lieu avant notre arrivée dans toute la zone bordant San Francisco. Nous avons donc été contraints de voyager loin, jusqu'à la côte pour trouver un terrain à vendre. Nous avons tout d'abord pensé à aller dans l'Oregon, mais dans la région sud du comté de Humboldt, à la périphérie d'une petite ville du nom de Hydesville, nous avons découvert ce qui s'apparentait au paradis. Le sol était riche, noir, fertile, le gibier abondant. Il y avait des wapitis et des cerfs, des oies et des canards, les cours d'eau étaient habités par les meilleurs saumons. De plus, nous avons trouvé une prairie bien dégagée, prête pour le labourage, et des collines escarpées avec des courants d'eau parfaits pour les systèmes hydrauliques d'un moulin. 

Après m'être entretenu avec les agriculteurs locaux et les éleveurs, il a été déterminé que ce serait un excellent emplacement pour établir notre moulin et créer nos produits laitiers. Nous avons obtenu des promesses de gens assurant qu'ils viendraient broyer leur blé et leur maïs dans notre moulin, et nous leurs avons fait le serment que nous allions procéder à la construction de routes solides sur les Trinity Alps et dans Sacramento où nous pourrions faire courir le bétail. Enfin, nous avons fait une rapide traversée pour rejoindre nos familles et amis à San Francisco afin de les prévenir. J'étais vraiment pressé de m'installer dans cet endroit, voulant le faire à temps pour la naissance de notre prochain enfant si ce n’était pas déjà arrivé. 

En quittant cet Éden, des projets plein la tête et nos rêves semblants devenir réalité, il était difficile d'imaginer l'horreur qui nous attendait à notre arrivée. Une épidémie de choléra avait balayé San Francisco. Sur quarante de notre groupe, dix-huit avaient succombé à la redoutable maladie. Ma femme était morte – ma douce, ma merveilleuse Margaret – partie loin de moi pour toujours, comme les épouses de tous mes frères. Presque toutes les femmes étaient mortes. Cet honorable sexe, semblait-il, n'avait pas eu la force et les moyens de combattre la maladie comme les hommes. 

« Et qu'en est-il de mon enfant ? ai-je demandé à mon jeune frère David qui devait s'occuper de tout en l'absence d'Adolphe et de moi-même. 

– Le docteur l'a sorti après qu'elle soit décédée. C’était un garçon. Il a vécu pendant quelques instants, mais est mort avant la fin du jour. Je suis tellement désolé mon frère. » 

Un mâle. Un héritier. La seule chose à laquelle j'arrivais à penser était cette pauvre petite vie partie trop tôt, dont le corps était calé contre celui de ma femme adorée. Une étincelle d'espoir qui s'est éteinte en une journée. Je me sentais dépossédé de tout ce que j'avais et j’étais complètement découragé. J'ai beaucoup lutté pour accepter ces faits, mais telle est la vie et qui sommes-nous pour contester les décisions du Seigneur ? Je savais que je devais faire preuve de tolérance. Je devais penser à Bethany et Joséphine, mes douces jumelles aux cheveux couleur miel. À présent j'allais être leur seul parent. Pour elles, je devais mettre de côté ma tristesse. 

En outre, en tant qu'aîné du groupe, je me devais d'avoir l'air fort et stoïque pour donner l'exemple et soutenir les autres qui avaient également perdu des êtres chers. Je m'entourais d'un calme morne et me hâtais de rassembler nos compatriotes pour le voyage. Rapidement, nous avons atteint le nord, désireux de mettre loin derrière nous la ville qui nous avait coûté tant de proches. J'étais maintenant un veuf avec deux filles, laissant derrière moi une femme et un fils enterrés dans le froid, dans la terre enveloppée de brouillard de San Francisco. 

Nous avons monté notre groupe industriel de travailleurs en plusieurs années, nous avons construit des granges, et avons mis en place un ranch avec soixante vaches laitières, deux cents têtes de bovins et trois cents porcs. Et alors que c'était notre première année, nous avons récolté mille cent boisseaux de blé. Nos produits laitiers étaient les premiers dans la région, et si nous vendions du beurre aux mines de Trinity pour un dollar la livre, nous emballions du porc pour Eureka à cinquante cents la livre. Enfin, à la périphérie des colonies, sur le bord d'une dense forêt de séquoias, nous avions construit notre moulin. Le coût de la cargaison de la machinerie ainsi que celui du travail étaient immenses. Ils ont pris une grosse partie de nos fonds, nous laissant à la fin avec un reste de la fortune familiale pour laquelle mon père avait travaillé si dur et tant lutté. Mais nos entreprises semblaient prospérer et nous avions bon espoir de bientôt voir la somme de notre investissement initial réapparaître accompagné d'un joli profit. En fait, notre courage et notre entreprise faisaient venir d'autres colons dans la région où nous avions fait raser la forêt de séquoias pour qu’ils construisent leurs granges, leurs maisons, et planter des champs pour la production de farine et de semoule. 

Nous avons vu peu de natifs durant les premières années, et chaque interaction avec eux était de nature pacifique. Nous sommes même devenus amis avec des personnes âgées, des infirmes, dont une veuve avec plusieurs enfants, et nous les avons laissé habiter avec nous. Nous leur donnions un abri et à manger en échange du travail qu'ils pouvaient fournir. Nous ne savions pas qu'un flot de colons européens empiétait sur les territoires des nombreuses tribus de la côte qui avaient déjà du mal à survivre. Le conflit semblait inévitable, tandis que nous, dans notre ignorance béate, étions inconscients de tout cela. 

Les ennuis ont commencé lorsque Adolphe et moi-même nous sommes aventurés dans les Trinity Alps jusqu'à Sacramento où nous pourrions obtenir un troupeau de bovins. Le voyage s'est passé sans incidents; cependant, sur le retour, nous avons été attaqués par une bande d’aborigènes fous furieux. Nous avons été forcés d'abandonner le bétail à Hayfork, près de la rivière Trinity. Et on m'a tiré une flèche dans la cuisse. Elle est rentrée profondément dans le muscle et sa pointe s'est ancrée dans mon fémur. 

Quand nous sommes enfin retournés à notre campement, nous avons découvert que la plaie s’était infectée. Ma jambe gauche a fini par être amputée. Une procédure épouvantable. J’étais retenu de force par mes frères tandis que le médecin effectuait minutieusement son devoir, une ceinture de cuir serrée entre mes dents. La sensation de la scie déchirant ma chair avant de toucher l'os, le bruit et la vibration de celui-ci quand l'objet tranchant s'est frayé son chemin à travers : jamais auparavant je n'avais eu tant l’envie de mourir. 

Après l’opération, alors que je restais étendu là, dans le tourment et la souffrance, des sangsues ont été apposées sur la plaie afin d’en faire sortir le mauvais sang. Entretemps, Adolphe était parti avec une équipe d'hommes pour réclamer le bétail. Aucun d'eux n'est revenu. Je n'aurai jamais l'occasion de revoir mon frère chéri, et les personnes envoyées en reconnaissance n'ont même pas trouvé un cadavre que nous aurions pu enterrer et pleurer convenablement en lui donnant une sépulture chrétienne. Les Indiens sont à blâmer, je n'en doute pas. Il est à préciser que je sais que toutes les tribus ne sont pas composées de violents hors-la-loi, que beaucoup d'entre elles sont relativement pacifiques. Et en ce sens, même si je voulais que justice soit faite pour les assassins de mon frère, je ne pouvais pas blâmer ou calomnier tous les peuples autochtones pour ce crime. 

Mais c’est après cet évènement que les attaques sur le moulin ont commencé.

En raison de la pression nécessaire au système hydraulique pour faire tourner la roue dans l'eau, nous étions obligés de placer le moulin sur la corne de la montagne, un endroit isolé, loin des fermes et des colonies. Ce qui le rendait vulnérable. Évidemment, des tribus en maraude ont considéré ça comme un sacrilège face à la forêt de séquoia et à la rivière qu'ils considéraient comme un lieu sacré. Et les champs au nord, maintenant cultivés et clôturés, étaient autrefois des prairies où ils chassaient. Par deux fois ils ont tenté d'incendier le moulin. Nous avons embauché des hommes armés pour le garder, mais ça s'est avéré trop coûteux, nos fonds ont diminué pour n'être plus qu'une misère, d'autant plus que perdre l’important troupeau de bétail avait déjà affaibli nos économies. Nous avons donc construit des fortifications autour du moulin, la haute clôture avec des sommets pointus, afin de le transformer en forteresse. 

C'est à cette même période que les problèmes avec Bethany et Joséphine ont commencé. 

À cause de mon infirmité, j'étais considéré comme trop fragile pour être d'une grande utilité dans la laiterie ou les fermes, alors il ne me restait plus qu'à superviser le travail du moulin et à entretenir les livres. À partir de là, il s'est produit un changement au niveau des filles. Elles ont commencé à faire des crises de somnambulisme. Nous les trouvions à errer dans les couloirs la nuit, se tenant par la main, marmonnant des choses incohérentes à propos du diable et des flammes sulfureuses de l'enfer. 

Un soir, en allant dans leur chambre pour les border dans leurs lits comme à mon habitude, je les ai trouvées en train de sauter d'un matelas à l'autre en riant bruyamment. Je n'y ai pas fait attention. Elles avaient 14 ans, presque l’âge de la féminité, leurs corps prenaient des formes et leurs joues devenaient plus rosées, et évidemment des jeux stupides comme celui-ci étaient la norme pour leur âge. 

« Les filles, il est temps de dormir à présent. Arrêtez ce chahut et allez dans vos lits. 

– Mais nous ne sommes plus tes petites filles, ont-elle-dit d'une même voix à vous donner des frissons dans le dos. 

– Allons mes chéries, quel est le sens de cela ? Pourquoi voudriez-vous dire une chose pareille ? 

– Parce que tu n'es plus notre père à présent, a ricané Bethany. 

– Nous avons un nouveau papa maintenant, a déclaré Joséphine avant de partir elle aussi dans un grand éclat de rire, son visage virant au rouge. 

Mais quand j'ai crié : « Alors, alors ! » et ai clappé fortement des mains, elles ont arrêté leurs bêtises et sont docilement allées jusqu'à leurs lits.

« Stupides filles, ai-je dit en lissant leurs couvertures, vous ne devriez pas dire de telles choses. Ça fait de la peine à votre pauvre vieux père. »

Elles ont ricané de nouveau. J'ai supposé que c'était juste une des folies de l’adolescence et je les ai laissées, emportant la lanterne avec moi afin que la pièce soit plongée dans l'obscurité. 

Elles ont tellement changé ces six dernières années, laissant l'enfance derrière elles pour devenir des jeunes filles. Et à ce moment, en boitant le long du couloir, loin de leur chambre, ma jambe de bois traînant sur le sol, je souffrais tellement pour ma défunte Margaret que j'ai senti quelque chose se briser dans ma poitrine. Je me suis effondré en pleurant. Ce n'était pas juste de douleur et de pitié pour moi-même, c’était également à cause de la grande inquiétude que j’avais pour mes filles. Comment pourrais-je, moi, un homme, les élever comme des dames dans cette terre sauvage ? Sans une seule femme raffinée ou rien n’y ressemblant à moins de mille miles ? J'ai pris la résolution de les inscrire dans un pensionnat. Dès le lendemain, je comptais me pencher sur la question et leur trouver un endroit convenable.

Cette nuit, longtemps après minuit, de l'agitation s'est fait entendre dans l'enclos des moutons. 

N'importe qui ayant déjà égorgé une de ces bêtes connaît le bruit que fait un agneau qui agonise. Un gémissement presque humain. Ça m'a réveillé moi, ainsi que quelques travailleurs du moulin qui dormaient dans la maison. Nous équipant de lanternes et de fusils, nous nous sommes risqués à sortir et nous sommes dirigés vers le petit enclos derrière la maison. Nous avons découvert que plusieurs brebis et leurs petits avaient été abattues plus que sauvagement. Une avait sa tête joliment décapitée. 

Les filles avaient fait ça. 

Nous les avons découvertes allongées et dévêtues dans les viscères des animaux éventrés, trempées de sang pourpre, se tortillant dedans. Le pire dans tout ça, c’est qu'elles semblaient avoir commis ce terrible acte de brutalité à mains nues et avec leurs dents. Comment ? Je ne le sais pas. Aucun couteau n'a été trouvé. Elles étaient insensibles et babillaient des choses sans aucun sens pendant que quelques domestiques et moi-même les ramenions à la maison. 

Je leur ai donné un bain cette nuit. Je les ai lavées comme si elles étaient redevenues des bébés. Je les ai assises dans la baignoire avant de verser de l'eau chaude sur elles, pour les détendre et les nettoyer, épurer leurs touffes de cheveux de tout sang, tout en leur disant que tout allait bien, pendant qu'elles bourdonnaient calmement, comme si elles étaient en transe : « Impur, impur, impur. » 

Craignant qu'il n'y ait d'autres étranges incidents de somnambulisme, j'ai mis un verrou à leur porte et j’ai pris l’habitude de les enfermer la nuit. 

Peu de temps après, une étrange maladie s'est abattue sur elles. 

Elles gisaient dans leur lit, tremblantes et transpirantes. Et elles ont commencé à avoir des saignements de nez, d’oreilles, cela avec une humeur bleue et visqueuse coulant de leurs yeux. J'ai cessé de les considérer comme mes deux jumelles adorées, débordantes de vie, prêtes à éclore comme un bourgeon qui grossit avant de devenir une rose. Elles n’avaient pas tardé à prendre l'apparence de monstres, leurs yeux se révulsant souvent, de sorte qu'on n’en voyait que le blanc, brillant et créant un contraste avec leurs cernes. Leurs lèvres avaient pris la contenance de la pourriture et étaient devenues noires et gercées. Un médecin a été appelé. Il ne pouvait établir aucun diagnostic. Elles n'avaient pas de fièvre, pas de glandes enflées. Leur état n’avait pas tardé à empirer comme elles tâchaient de nous maudire plus vilement, de blasphémer et de parler dans des langues étranges dont nous ne connaissions pas les mots. 

C'est quand le médecin a émis l'avis que c'était peut-être une maladie d'ordre surnaturel qu'il nous a recommandé de faire appel à un prêtre. 

Au début, je n'ai pas pris ça au sérieux et j'étais déterminé à attendre patiemment que le mal étrange s'en aille, espérant chaque jour une quelconque amélioration. Il n'y en a pas eu. Elles refusaient la nourriture et commençaient à se faner et se flétrir, leurs yeux enfoncés et perdus dans la peau de leur tête décharnée dont le crâne commençait à se faire voir. Leur belle et épaisse chevelure miel avait perdu de sa souplesse et des touffes commençaient à tomber. 

Les travailleurs autour du moulin ont commencé à s'inquiéter et plusieurs sont partis. Ils pouvaient entendre les cris des filles, les odieuses exécrations qu'elles criaient tout au long de la nuit. Les ouvriers restants ont commencé à me fuir aussi, et quand je venais pour superviser la mouture du grain et en vérifier le poids et la qualité, un silence gênant tombait, ponctué de murmures prudents et de regards furtifs. 

Puis est arrivée cette horrible, atroce nuit, où, je me suis trouvé sans autres choix que celui d'appeler un prêtre. 

J'ai été réveillé par le son des rires et des gémissements. Il était vraiment tard. Je me suis glissé dans le couloir et j'ai remarqué que les bruits venaient de la chambre des filles. De derrière la porte, je pouvais entendre un étrange bruit de succion et des éclats de voix. J'ai déverrouillé la porte, l'ai entrouverte, et dans la pâle lumière de la lune, j'ai vu un spectacle des plus exécrables. 

Que Dieu ait pitié de mon âme pour avoir laissé ces immondes souvenirs remonter à la surface afin de noircir les pages de ce parchemin blanc, mais mes filles étaient nues et enlacées d'une manière des plus hideuses. Leurs visages étaient enfouis entre les jambes de l'autre, leurs mollets encerclant leurs épaules, léchant chacune le sexe en face d’elles. Et, oh, ça me fait mal de l'écrire, mais elles devaient avoir leurs règles, car leurs lèvres étaient colorées d'un rouge foncé qui ne pouvait être que du sang. Quand je suis entré, elles ont tourné leurs têtes vers moi, les yeux révulsés, blancs comme le ventre d'un poisson, les lèvres rouges, ruisselantes, et elles disaient, à l'unisson, d'une voix profonde et sensuelle : « Venez, venez et joignez-vous à nous, Père. » 

C'est là que j'ai su que je n'avais plus le choix, et qu'il fallait faire venir un prêtre de toute urgence.


Traduction de Antinotice


Texte original
Auteur original : Humboldt Lycanthrope

Concours d'écriture de l'été 2020

 Salut à vous, jeunes, ou pas, écrivains !

  
  
CFTC lance officiellement un concours d'écriture à destination de la communauté, et notamment sa partie silencieuse. Nous serions ravis de voir un maximum de participants à ce concours sous contrainte, étant à la recherche de nouvelles plumes prêtes à s'investir dans le monde horrifique francophone. Le vainqueur aura droit à une publication sur CFTC ou le Nécronomorial, suivant la nature de son oeuvre !
  
  
Voici quelles sont les règles du jeu:
  
  
- Le texte peut être une creepypasta ou une nouvelle.  
- Votre production peut prendre diverses formes.  Montage vidéo,  thread Twitter et tout autre concept un tant soit peu exotique seront les bienvenus. Le but est de créer l'horreur, et vous êtes libres de le faire avec le média qui vous sied le mieux !
- Il faut obligatoirement intégrer un minimum de deux illustrations à votre production. Nous allons vous en proposer une sélection, mais vous pouvez tout aussi bien en choisir des extérieures.  
- Parmis tous les clichés du monde de la pasta, trois sont interdits :  
1/ Le tueur est celui qui raconte la pasta.
2/ Le narrateur meurt et c'est une source extérieure qui achève le témoignage.
3/ Le sang beaucoup trop réaliste dans un vieux jeu vidéo.
Tous les autres clichés, bien que nous n'encouragions pas forcément l'utilisation de certains, sont autorisés.
  
  
Vous pouvez vous inscrire au concours via les commentaires, les réseaux sociaux, en message privé Discord ou Forum auprès d'Antinotice ou Wasite, et enfin via l'adresse mail suivante: creepypastaftc@gmail.com
Les inscriptions seront ouvertes dès la semaine suivant la publication de ce message. Suite à la clôture de cette inscription, vous aurez deux semaines pour achever votre travail et nous l'envoyer. Quant aux votes, ils dureront une semaine.  
À l'instar de votre inscription, l'envoi de vos productions peut se faire par message privé auprès des personnes susmentionnées, ou bien par mail.
  
  

Bonne chance à vous !

Images proposées :


Le père Cooke, chapitre 1 : Un chat dans le berceau

« Oh merde » ai-je pensé en passant la porte d'entrée, alors que je découvrais le petit corps poilu de Cee Cee, le hamster de ma fille, étendu sur le sol devant moi.
 
Ce n'était pas le vrai nom de cet animal, normalement on l’appelait Chubby Cheeks, mais Allison, la petite sœur de Samantha, avait du mal à le prononcer, alors nous lui avons trouvé un surnom.
 
J'ai touché le corps de Cee Cee avec ma chaussure pour être sûre qu'il était bel et bien mort, et effectivement, il l'était. Je craignais l’arrivée de ce jour. Notre chat, Baal, adorait tuer de petits animaux et les laisser dans la maison pour que je les trouve, et son endroit favori pour les déposer était juste à côté de la porte d'entrée.
 
Samantha avait certainement laissé la porte de sa chambre ouverte avant d’aller à l'école. Je l’avais pourtant prévenue que si elle oubliait de la fermer ça finirait par arriver. À chaque fois qu’on ouvrait la porte, même pendant une seconde, Baal arrivait en courant et essayait de se faufiler à l’intérieur.
 
Je me suis dit que Samantha allait vouloir enterrer le hamster dans notre jardin, alors je suis allée dans le garage afin d’y récupérer une boîte pour lui faire un cercueil. Et j’ai ensuite utilisé mes clefs de voiture pour pousser le petit corps dedans. Je sais que je n'ai pas été très délicate avec lui, mais ce hamster était mort, je ne pense pas l’avoir beaucoup dérangé.
 
Alors que je fixais la boîte du regard, j'ai brièvement pensé à la jeter à la poubelle et dire à ma fille que Cee Cee s’était échappé. Je voulais lui épargner le chagrin de perdre son animal de compagnie, mais plus j'y pensais, plus je me rendais compte que c'était une mauvaise idée. Les animaux meurent, et c’était quelque chose qu'elle allait devoir accepter.
 
Je suis allée dans la cuisine avec le cercueil improvisé et l'ai rempli de serviettes en papier pour empêcher le corps de glisser dedans. Une fois tout ça fait, je me suis dirigée vers le tiroir et en ai sorti du ruban adhésif afin de maintenir le couvercle de la boîte bien fermé. C’est à cet instant que j'ai vu la note que j'avais écrite ce matin sur le tableau.
 
Elle disait : « LES FILLES TERMINENT PLUS TÔT ». Je l'avais soulignée trois fois et pourtant, je l’avais oubliée.
 
« Si l’école terminait plus tôt aujourd’hui, les filles devraient déjà être à la maison » ai-je pensé. J'ai vérifié l'heure, juste pour être sûre, et il était déjà plus de deux heures. Elles auraient dû rentrer plus d'une heure auparavant.
 
« Samantha ! Allison ! » ai-je crié en traversant la maison. J’ai scandé leur nom une nouvelle fois en arrivant au pied de l'escalier.
 
Personne n'a répondu, mais j'ai entendu un léger bruit sourd venant d'une des pièces de l’étage. En montant les marches, j'ai vu que la porte de Samantha était grande ouverte, et je pouvais apercevoir son sac à dos posé sur son lit. Elle était donc sûrement à l’intérieur.
 
Une fois arrivée en haut, je suis directement allée dans la chambre de Samantha pour y jeter un rapide coup d'œil, mais elle n'était pas là. J'ai remarqué que la cage de Cee Cee était au sol, complètement renversée, la partie supérieure un mètre plus loin. J'ai refermé la porte et j'ai continué à crier, me demandant où elles avaient bien pu passer. Elles savaient pourtant très bien qu'il valait mieux ne pas quitter la maison sans me prévenir.
 
En arrivant devant la chambre d'Allison, je me suis rendue compte que la porte était légèrement entrouverte. Je ne sais pas pourquoi, mais quand j'ai saisi la poignée, j'ai eu le pressentiment que je ne devais pas l’ouvrir. Je me suis dit que c'était une peur irrationnelle, probablement causée par mon inquiétude croissante pour mes filles. Mais je n’allais pas la laisser m'empêcher de les chercher. J’ai pris une grande inspiration et j'ai ouvert la porte. Ce que j'ai vu m’a immédiatement fait reculer. J’étais dégoûtée.
 
Allison était à genoux sur son lit, appuyée sur son bras gauche pendant qu'elle léchait du sang coulant du bout de sa main droite. Elle se léchait les doigts comme le ferait un chat se lavant par de longs coups de langue. Autour de son cou se trouvait le collier de Baal.
 
Quand elle a remarqué ma présence, elle s’est arrêtée et a poussé un doux miaulement, puis elle s'est mise à ronronner. Ça semblait si peu naturel venant d'elle.
 
« Allison… » ai-je dit en m'approchant lentement. Elle m'a simplement fixée et a continué à faire ces troublants bruits de chat.
 
C'est alors que j'ai regardé le sol et que j'ai remarqué des pattes noires et poilues qui sortaient de sous son lit. Je me suis accroupie, j’ai attrapé la plus visible de celles-ci et l’ai lentement fait glisser de sous le lit pour découvrir le cadavre de Baal.
 
J'ai levé les yeux vers Allison et je l’ai regardée continuer d’imiter les moindres mimiques et les moindres sons de notre chat qui était mort. Elle le copiait jusqu’à sa façon de pointer sa tête vers moi avec un air curieux.
 
« SAMANTHA ! » ai-je soudainement crié, inquiète pour mon autre fille. Ça a fait sursauter Allison qui a alors poussé un sifflement strident, puis un grognement du fond de sa gorge.
 
J'ai couru hors de la chambre et j'ai fermé la porte derrière moi. Je me suis frénétiquement précipitée d’une pièce à l’autre, appelant Samantha aussi fort que possible. Elle n'était pas censée laisser Allison toute seule, mais je ne la trouvais nulle part. J’espérais qu'elle pourrait m’expliquer ce qui était en train de se passer.
 
J'ai fouillé toute la maison jusqu’à arriver devant la porte du seul endroit que je n'avais pas encore été voir, le sous-sol.
 
« Sois là, s’il te plaît » ai-je pensé alors que j’ouvrais lentement la porte.
 
« Samantha ! » ai-je appelé dans l’obscurité. Aucune réponse. À vrai dire, je ne m’attendais pas à ce qu'elle me réponde car elle avait une peur bleue du noir. Si elle était en bas, les lumières auraient été allumées. Mais je voulais quand même vérifier.
 
J'ai appuyé sur l’interrupteur et je suis descendue au sous-sol. Une fois en bas des escaliers, j'ai regardé autour de moi et j'ai crié son nom encore une fois. Toujours aucune réponse. J'étais sur le point de remonter lorsque j’ai vu la porte qui menait au jardin s’ouvrir et Samantha montrer le bout de son nez.
 
« Maman, c'est toi ?
 
– SAMANTHA ! »
 
Je me suis précipitée vers elle et je l'ai prise dans mes bras.
 
Heureuse qu'elle soit en sécurité, ma peur s'est rapidement transformée en colère alors que j'essayais de comprendre ce qui pouvait bien se passer. J’ai éloigné Samantha et je l'ai tenue à bout de bras.
 
« Qu'est-il arrivé à ta sœur ? » lui ai-je demandé.
 
Elle s'est mise à sangloter.
 
« Je ne sais pas. J’étais allongée sur mon lit quand elle est arrivée et s'est mise à quatre pattes en portant le collier de Baal. Quand je lui ai demandé de sortir de ma chambre, elle m’a attaquée. »
 
Elle m’a ensuite montré les griffures sur ses bras.
 
« C’est Allison qui t’a fait ça ? » ai-je demandé alors que j’examinais les longues traces rouges sur la chair de ma fille.
 
Elle a hoché la tête.
 
« J'ai essayé de la forcer à sortir, mais elle était comme un animal sauvage, alors j'ai couru chez April. J'ai essayé de t'appeler, mais tu n'as pas répondu. »
 
J'ai voulu prendre mon téléphone que je gardais normalement dans ma poche, mais il n'y était pas. Je l’avais sûrement laissé dans la voiture. Ça m’arrivait souvent de l’oublier lorsque je le branchais sur le port USB en conduisant.
 
« Allez, viens » ai-je calmement dit. Je lui ai pris la main et l'ai conduite jusqu’à l’escalier pour aller dans la cuisine. J'allais l'emmener dans la salle de bain et désinfecter ses blessures, mais je me suis arrêtée quand j'ai aperçu Allison assise sur le comptoir de la cuisine.
 
« Allison, ai-je prononcé, en lui tendant ma main pour tenter de l’apaiser.
 
– Ce n'est pas Allison, a précisé Samantha.
 
– Qu'est-ce que tu veux dire ? ai-je rétorqué, tournant mon regard vers ma fille aînée.
 
– C'est Baal. »
 
Avant que je ne puisse demander de plus amples explications à Samantha, Allison a sauté du comptoir et a couru vers sa sœur, en soufflant lourdement et en grognant.
 
J'ai couru avec Samantha jusqu’au sous-sol et j'ai fermé la porte juste à temps pour protéger ma fille. J’ai fermement tenu la porte pendant qu'Allison griffait et frappait de l’autre côté en essayant d’ouvrir. Je n'ai pas lâché prise, j’ai tenu le coup jusqu'à ce qu'elle abandonne et décide de s’éloigner.
 
Je me suis tournée vers Samantha :
 
« Il faut que j’aille chercher mon téléphone dans la voiture.
 
– Non, a-t-elle répondu en secouant la tête.
 
– Ne t’inquiète pas. Je ne vais pas partir longtemps. »
 
J’ai sorti mes clés de voiture de ma poche.
 
« Viens ici et tiens la porte bien fermée. Elle ne pourra pas l'ouvrir si tu la maintiens. » lui ai-je donné pour consigne. J’ai pensé que ça la rassurerait pendant mon absence.
 
Elle a tendu la main à contrecœur et a saisi la poignée.
 
« Je reviens tout de suite » ai-je assuré.
 
Il m'a fallu moins de trois minutes pour courir jusqu'à ma voiture, récupérer mon téléphone et revenir.
 
« Tout va bien se passer, lui ai-je promis en arrivant, pourquoi tu ne retournerais pas chez April ? Je viendrai te chercher très rapidement. »
 
Elle est restée là à me fixer.
 
« Vas-y vite Sam. Allison ne va pas quitter la maison. »
 
Je n'étais pas sûre de ça, mais j'espérais que c'était vrai.
 
Après l’avoir convaincue d’aller chez son amie, j'ai sorti mon téléphone et j’ai ouvert mon répertoire. J’ai fait défiler la liste jusqu'à ce que je trouve le numéro de mon mari. Pendant que j'attendais qu’il décroche, je fixais le plafond, me demandant où se trouvait Allison.
 
« C'est le Père Cooke » ai-je entendu. Je n’ai pas reconnu la voix.
 
J'ai éloigné le téléphone de mon oreille pour le regarder. Le numéro qui s'affichait à l'écran n'était pas celui de mon époux.
 
« Je suis désolée, ai-je dit, j'ai dû composer le mauvais numéro.
 
– Si vous cherchez le Pasteur Reed, il ne sera pas là aujourd'hui. Je peux peut-être vous aider. »
 
Ça expliquait mon erreur. Le numéro du pasteur Reed était juste au-dessus de celui de mon mari. Dans ma hâte de le prévenir, j'avais dû accidentellement appuyer sur le mauvais contact.
 
J’ai présenté mes excuses une nouvelle fois avant d’ajouter : « Je dois vraiment contacter mon époux. »
 
J'ai raccroché pour mettre fin à cet appel. Je ne voulais pas me montrer rustre auprès d’un prêtre, mais je n’avais pas le temps de lui expliquer la situation.
 
J’ai rouvert ma liste de contacts et j'ai pris soin de bien sélectionner le numéro de mon mari. Après plusieurs sonneries, je suis directement tombée sur son répondeur. Je lui ai laissé un message lui disant de me rappeler dès que possible, pour ensuite raccrocher et tenter de le rappeler. J’ai essayé plusieurs fois, mais à chaque tentative, j’étais redirigée vers sa boîte vocale.
 
Frustrée, j’ai appuyé mon dos contre la porte, et je me suis laissée glisser jusqu'à m’asseoir sur les marches. Je ne savais pas quoi faire à ce moment-là, si ce n'était attendre… Alors c’est ce que j'ai fait.
 
Quand le téléphone a sonné quelques minutes plus tard, j'ai sauté sur place et j'ai répondu aussi vite que possible, pensant que c'était mon époux.
 
« Je suis désolé de vous déranger Mme Duncan, mais je n'ai pas pu m'empêcher de repenser à vous. J'espère que ça ne vous dérange pas que je vous rappelle, mais je voulais m'assurer que vous alliez bien. Vous aviez l'air troublée. »
 
C’était le Père Cooke.
 
« Non ! ai-je crié, je ne vais pas bien ! Mon hamster et mon chat sont morts, une de mes filles pense ne plus être une humaine... Donc non... Je ne vais pas bien du tout !
 
– Vous devriez peut-être commencer par le début, a-t-il dit calmement, dites-moi ce qui s’est passé et n'oubliez aucun détail, aussi incroyables ou anodins puissent-ils paraître. »
 
J'ai été surprise par sa réponse. Depuis le début, il était poli avec moi alors que je lui avais crié dessus. Il semblait sincèrement se soucier de moi et avait l’air de vouloir m'aider. Il pouvait peut-être me dire quel était le problème. C'était un prêtre, après tout, et ce à quoi j'avais affaire semblait un peu en dehors des limites du rationnel. Je me sentais mal d’avoir été désagréable avec lui.
 
Au départ, j’avais l’intention de demander à mon mari de rentrer à la maison et de m'aider à attraper Allison afin que nous puissions l'emmener à l'hôpital le plus proche. Mais en y réfléchissant, ce n'était peut-être pas la meilleure solution. J’ai pris une grande inspiration et j'ai raconté au père Cooke le déroulement des événements depuis que j’étais rentrée à la maison.
 
« Restez où vous êtes, m’a-t-il répondu après que j'ai fini de lui raconter tout ce qui avait pu se passer et après lui avoir donné mon adresse, j’arrive très vite. »
 
Il semblait convaincu que mon appel téléphonique n'était pas un accident. Il était persuadé que quelque chose avait guidé ma main et nous avait réunis tous les deux pour que nous puissions aider Allison ensemble. J'espérais pour ma fille que c'était vrai.
 
Vingt minutes plus tard, quelqu’un a frappé à la porte du sous-sol qui donnait sur le jardin. Je suis allée voir et je l’ai ouverte. Le Père Cooke se tenait devant moi, il était habillé exactement comme je pouvais m’y attendre. Lorsqu’il m'a vue, il a repoussé ses épaisses lunettes jusqu'à l'arête de son nez et s'est présenté avec un grand sourire.
 
« Entrez s’il vous plaît, lui ai-je dit, me décalant pour l’inviter à avancer.
 
– Où est votre fille ? a-t-il demandé sans perdre de temps.
 
– Je ne sais pas, ai-je répondu en haussant les épaules, elle est probablement à l'étage. »
 
J'ai suivi le père Cooke vers l’escalier menant à la cuisine. Il s’est arrêté pour tendre l’oreille. Nous pouvions entendre le léger son des pas de ma fille au-dessus de nous.
 
« Y a-t-il quelqu'un d'autre dans la maison à part votre fille et nous ? a-t-il demandé.
 
– Non. »
 
Le père Cooke a alors traversé la maison jusqu'à arriver à l’escalier. Il a posé sa main sur la rampe et a commencé à monter les marches.
 
« Où est la chambre d'Allison ? » a-t-il demandé en se retournant avant de continuer à avancer.
 
Je lui ai pointé la direction du doigt, puis j’ai attendu au bas des escaliers alors qu’il entrait dans la chambre. Quelques instants plus tard, il est sorti et a continué sa marche dans le couloir. Je ne pouvais plus le voir, mais je pouvais toujours l'entendre.
 
« Bonjour Allison, a-t-il dit, je suis le père Cooke. Je suis un ami de ta maman. »
 
Allison a poussé un sifflement strident en guise de réponse et s'est ensuite mise à grogner.
 
Le père Cooke a lentement reculé dans le couloir. Il a tenté de calmer Allison avec de doux gestes de ses mains. Lorsqu’il est revenu vers les escaliers, il les a descendus à reculons, en gardant les yeux rivés sur ma fille. Elle l'a suivi en sifflant et en grognant et ne s'est pas arrêtée avant d'avoir atteint les marches.
 
« Allons-y » a-t-il dit en posant sa main sur mon épaule pour me guider. Il m’a conduite à la cuisine pour me faire redescendre au sous-sol.
 
« Le collier que votre fille portait, il appartenait au chat ? a demandé le père Cooke une fois que nous étions en sécurité derrière la porte close.
 
– Oui, il était à lui, ai-je répondu.
 
– Où avez-vous trouvé votre chat ?
 
– C'était un chat errant. Il est apparu un beau jour et s’est mis à traîner devant la maison. Les filles ont commencé à le nourrir et à le laisser entrer donc nous l'avons en quelque sorte adopté. Il n'avait pas l'air d'être un méchant chat.
 
– Et il portait toujours ce collier ? »
 
J'ai hoché la tête.
 
« Je dois passer un appel, a-t-il annoncé en sortant un téléphone de la poche de sa veste, c'est un peu en dehors de mon domaine de compétence.
 
– Vous pensez toujours pouvoir l'aider ?
 
– Je pense que oui » a-t-il affirmé avant de s’éclipser pour passer son appel.
 
À son retour, il souriait.
 
« Les renforts sont en route. »
 
Pendant que nous attendions la personne qui allait nous venir en aide, le prêtre a fait de son mieux pour apaiser mes inquiétudes et me rassurer.
 
Peu de temps après, on a de nouveau frappé à la porte donnant sur le jardin. Il est lui-même allé ouvrir.
 
« Je suis le père Cooke. C’est moi qui ai appelé. »
 
Le prêtre s’est présenté et a tendu la main au grand homme maigre qui se tenait devant la porte ouverte. Il avait également l’allure d’un ecclésiastique, mais il ne portait pas de col blanc.
 
« Père Cooke ? L’exorciste ? a demandé l’invité, en serrant la main tendue de l’autre.
 
– Je suppose que ma réputation me précède... a répondu le père Cooke, qui semblait assez mal à l'aise.
 
L’homme s’est ensuite présenté.
 
« Je suis Théodore Alexander.
 
– Magister Alexander ? »
 
Les deux hommes semblaient avoir entendu parler l'un de l'autre. Je pourrais même affirmer qu'ils avaient l’air de partager un respect mutuel.
 
« Je suis un peu surpris qu'ils vous aient envoyé, a dit le père Cooke à l'homme qu’il avait appelé Magister.
 
– Ils ne m'ont pas envoyé. Je m’occupais d'une autre affaire quand j'ai entendu votre appel. Il est rare qu'un prêtre nous demande de l'aide. J’étais intrigué et j'ai voulu voir par moi-même ce qui était si important. Je dois avouer que je ne m'attendais pas à vous trouver ici.
 
– J'étais également en ville pour une affaire différente. D’ailleurs vous pourriez peut-être m’éclairer sur ce cas, il implique un pasteur du coin. »
 
Le Magister Alexander a commencé à sourire en disant : « Je ne suis pas sûr de savoir de quoi vous parlez. »
 
Il était évident pour moi qu'il mentait.
 
« Nous pourrons en discuter plus tard, après avoir réglé le problème que nous avons ici, a dit le père Cooke, qui avait aussi remarqué que son interlocuteur ne lui disait pas la vérité.
 
– Bien sûr, a répondu le Magister Alexander, et maintenant, où est la fille ?
 
– Elle est à l'étage, ai-je indiqué alors que je m’empressais de pointer le plafond du doigt.
 
– Vous devez être Mme Duncan, m’a dit le Magister Alexander en me tendant la main, c'est un plaisir de vous rencontrer.
 
– Pareillement. » ai-je rétorqué, mais je n’étais pas honnête. Il y avait quelque chose de troublant dans la façon dont cet homme me regardait.
 
« Je vais vous montrer le chemin » a finalement proposé le père Cooke.
 
J’ai suivi les deux hommes dans ma maison jusqu'à ce qu'ils s'arrêtent en bas de l’escalier. Le premier a montré ma fille du doigt, assise tout en haut.
 
« Elle le porte autour du cou » a déclaré le prêtre.
 
J'ai regardé avec stupeur le Magister Alexander monter l’escalier et poser sa main sur la tête d'Allison. À ma grande surprise, à son contact, elle s'est penchée et a recommencé à faire ce ronronnement si perturbant.
 
D’une main il caressait ses cheveux, de l’autre il fouillait dans sa poche pour y saisir une sorte de pendentif. De là où je me tenais, je ne parvenais pas à distinguer le symbole qui était dessus. Il a placé le bijou contre le front de ma fille et a commencé à parler dans une langue qui m’était totalement étrangère. À la fin de son rituel, les yeux d'Allison se sont retournés vers l’arrière de sa tête avant qu’elle ne s’effondre sur le sol.
 
J'ai mis ma main devant ma bouche, choquée. J’étais sur le point de courir vers ma fille en haut des escaliers, mais le père Cooke m'a arrêtée en plaçant sa main sur mon bras.
 
« Elle va bien, m'a-t-il murmuré, il sait ce qu'il fait. Cette façon de faire est beaucoup plus sûre que de devoir pratiquer un véritable exorcisme. »
 
J'ai regardé le prêtre, puis le Magister Alexander. Je lui ai demandé :
 
« Pourquoi aurait-elle besoin d'un exorcisme ?
 
– Votre fille était possédée par votre chat.
 
– Comment est-ce possible ?
 
– C’est possible à cause de ça. »
 
L’homme avait enlevé le collier afin de le tendre vers nous.
 
« Ça m’a pourtant tout l’air d’un simple collier, non ? »
 
Je savais que quelque chose n'allait pas du tout avec ma fille, mais il était difficile de croire qu'elle était possédée par… notre chat.
 
« C'est bien plus qu'un simple collier, m’a-t-il assuré en le glissant dans sa poche, c'est un simulacre.
 
– Un quoi ? »
 
Je n'avais jamais entendu ce mot auparavant.
 
« C'est un objet possédé, a poursuivi le père Cooke, il permet à l'esprit qui y est lié de posséder le corps de celui qui le porte. »
 
Avant que je ne puisse poser l'une des mille questions qui me venaient à l'esprit, le Magister Alexander s'est penché et a pris Allison dans ses bras.
 
« Où est sa chambre ? » a-t-il demandé en se relevant.
 
Je lui ai montré la porte qui était encore ouverte, puis j'ai monté l’escalier et je l'ai suivi. Je suis entrée dans la pièce alors qu'il la posait doucement sur le lit.
 
« Elle va probablement dormir pour le restant de la nuit, a-t-il dit en s'écartant de mon chemin.
 
– Pourquoi le chat portait un collier comme celui-ci ? lui ai-je alors demandé en sortant de la chambre.
 
– Je ne sais pas. »
 
Je ne l'ai pas cru. J’étais persuadée qu'il en savait plus qu'il ne le faisait paraître. Je voulais le confronter et exiger des réponses, mais je n'en avais pas la force. J'étais trop fatiguée après tout ce que je venais de vivre. Au lieu de ça, je me suis assise sur le lit d'Allison et j’ai passé ma main dans ses cheveux.
 
« Pourquoi lui avez-vous menti ? »
 
Le Père Cooke était monté à l’étage pour demander des comptes au Magister Alexander, juste devant la porte de la chambre. Même s'il essayait de parler à voix basse, je pouvais clairement les entendre.
 
Je me suis levée et je me suis discrètement dirigée vers la porte pour mieux les écouter.
 
« Je l'ai fait pour protéger sa famille. Si elle savait que ce chat appartenait à sa grand-mère, comment pensez-vous qu'elle réagirait ? Sa mère a donné sa vie pour quitter la congrégation ! Elle a payé le prix ultime pour que sa fille puisse avoir une vie normale. Je suis obligé d'honorer le pacte qu'elle a conclu. »
 
Ma mère est morte lorsque j'étais très jeune et je n'ai jamais connu mes grands-parents. Ce que je venais d'entendre m’avait bien sûr alarmée. Est-ce que le Magister Alexander insinuait que ma mère était une sorte de sorcière ?
 
« Si sa mère a fait un pacte pour quitter la congrégation, pourquoi le chat était-il ici ? a demandé le père Cooke en descendant les escaliers.
 
– J'espérais que vous pourriez me répondre à ce sujet, a répondu l’autre, ce chat ne devrait pas être ici. Tout comme nous, et pourtant nous voilà. Nous avons été réunis pour une raison ou pour une autre et nous devons absolument découvrir laquelle. »
 
C'est la dernière chose que j'aie entendue avant que les deux hommes ne sortent finalement de chez moi.

Traduction de Naveen


Texte original 
Auteur original : Ken Lewis