Fermeture jusqu'au 9 février


Bonsoir,

Ceci est certainement un message qui va vous attrister, mais il me paraît malgré tout inévitable. Les réflexions qui suivent et leurs conséquences ne viennent pas d’un coup de tête, il s’agit du fruit, d’une part, de discussions avec certains membres du staff actuel, mais aussi de l’expérience que j’ai de sa direction depuis plusieurs années déjà (ça ne me rajeunit pas).

À compter de ce soir, et jusqu’à la fin de la première semaine de février, CFTC et le Nécronomorial ferment leurs portes. Contrairement à la fermeture estivale que nous avions connue en réponse à l’irrespect d’une partie des lecteurs à cette époque, il s’agit cette fois d’un aveu d’échec. Malgré les efforts qui ont été faits pour innover et les remaniements tant au sein de la communauté que du staff, il faut bien se rendre à l’évidence : le fonctionnement interne du site est grippé. 

Concrètement, mis à part quelques éléments particuliers qui ont leur indépendance et qui sont plutôt légers à la gestion (comme les brèves de cryptoire sur Twitter), l’ensemble des deux sites repose majoritairement sur les épaules d’une seule personne à la fois, avec un peu de soutien de-ci de-là de temps en temps. Si vous suivez le blog régulièrement, vous saurez que je ne parle d’ailleurs pas de moi, et je remercie Gordjack d’avoir pris autant sur lui pour tout faire tourner ces derniers mois avant d’avoir besoin d’une pause. 

En revanche, ce n’est pas le premier membre du staff à avoir expérimenté cela, et je me rappelle bien le moment où j’étais à sa place et où je me rendais compte que les sites et la communauté bouffaient littéralement la vie privée que je pouvais me permettre d’avoir en dehors de mes activités universitaires. On est beaucoup sur le site à en être arrivés là, beaucoup se sont inscrits alors qu’ils étaient au lycée et avaient suffisamment de temps libre pour cumuler les deux, et ce n’est plus tellement possible quand s’ajoute un travail, une vie familiale, les factures à payer, etc. C’est compréhensible, et c’est d’ailleurs une des raisons qui avaient motivé le recrutement d’une équipe beaucoup plus large. 

Sauf que ça n’a pas marché. Plus précisément, ça a marché un petit temps durant lequel tout était fluide, et certaines choses qui nous prenaient la tête avant se sont même automatisées et fonctionnent jusqu’à maintenant. Mais bon, ça s’est arrêté là. La GrammatikWaffe, dont nous étions fiers de la résurrection, est de nouveau moribonde, puisque certains de ses membres ne touchent à un texte qu’une fois par mois au mieux (rappel : nous publions quatre fois par semaine !). Une partie du staff remplit les fonctions qui lui ont été assignées, mais une autre partie, pour des raisons diverses (que je ne jugerai pas légitimes ou non car ce n’est pas le débat), est assez fantomatique pour tout ce qui concerne les missions du staff, voire fantomatique tout court. 

Je n’ai pas l’intention de faire le procès de qui que ce soit, car chacun peut avoir de très bonnes raisons, et je fais d’ailleurs partie de ceux qui ne sont là que rarement. Cela étant, l’écrasante majorité des rôles distribués requiert une présence régulière (sans aller jusqu’à une présence quotidienne, ça reste quelque chose de bénévole) ainsi qu’une certaine activité, puisqu’il ne suffit pas d’être là pour remplir ses fonctions. C’est pourquoi, au cours du mois de battement, se dérouleront dans la foulée un nettoyage des rôles à fonctions, staff compris, une révision de certains d’entre eux pour qu’ils correspondent mieux aux personnes qui les occupent (parce que vu le peu d’effectifs, si au moins un bout du travail est fait, on ne peut pas cracher dessus), et une nouvelle session de recrutement pour, je l’espère, repartir d’un bon pied.

J’aurais pu finir là-dessus, mais ça n’aurait pas été honnête. Donc je vais aller jusqu’au fond de ma pensée. J’espère bien que ça redonnera du souffle aux sites, mais j’ai de sérieux doutes. Ces dernières années, les postes de modérateur n’ont été l’objet que de timides candidatures en général, et les candidatures au poste d’administrateur se comptent sur les doigts d’une main à laquelle on en aurait amputé quelques-uns. C’est pourquoi tous les postes ne seront peut-être pas occupés à l’issue des élections (d’autant que les candidatures d’individus n’ayant rien à envier à la ligue du lol ne sont pas recevables, n’en déplaise à certains). Cela pourrait très bien signifier encore davantage de difficultés pour le site, mais rien d’autre n’a marché. Le fait est que nous n’avons pas les moyens de payer les membres du staff, et sans cette carotte, beaucoup n’ont pas envie de candidater. Ajoutons à cela le fait qu’il est de plus en plus fréquent de recevoir des messages se plaignant de la trop grande contrainte de lire des textes qui dépassent la taille de l’écran (voir de lire tout court, pour certains), et vous avez les raisons de mes craintes pour l’avenir des sites. Je ne pense pas qu’on puisse déjà en sonner le glas, mais ça ne me rend pas optimiste pour autant.

Bref, j’ai dit ce que j’avais à dire. En attendant la réouverture, vous aurez toujours les brèves de cryptoire sur le Twitter qui, lui, ne s’arrête pas. Le Discord sera lui aussi toujours ouvert, vous pouvez venir discuter avec les membres de la communauté dessus (mais n’attendez pas de discussions à propos des creepypastas, la plupart des membres ne s’y intéressent plus). Si vous êtes intéressés par les candidatures, vous êtes invités à aller à la fois sur le forum et le Discord dans les prochains jours. Sur ce, peut-être à bientôt.

Les 1% - Partie 4

Barry pouvait sentir le pus s'échapper de ses orbites. Le liquide visqueux et verdâtre gouttait à une vitesse terriblement lente depuis le coin de sa paupière, glissant sur le côté de son nez, et finissait par rejoindre sa lèvre supérieure en un agglomérat immonde. L'odeur était horrible. Mais il avait l'habitude. C'était toujours le cas.

Il se serait bien essuyé, mais ses bras étaient sanglés au lit. A présent, cela faisait presque trois jours qu'il était dans celui-ci, pourrissant dans ce pyjama élimé qu'il portait depuis un laps de temps équivalent. Les rayures jadis bleues du tissu étaient maintenant effacées par les tâches de fluides corporels.

Barry avait été un homme très actif. Il aimait le VTT et la course à pied. Sa vie avait été faite de jours et de nuits bien remplis. L'approvisionnement financier illimité fourni par ses parents lui permettait de faire absolument tout ce qu'il voulait. Même épouser une strip-teaseuse dont il était tombé fou amoureux.

Mais à présent, il était réduit à cette position, limité aux quelques centimètres de lit sur lesquels il pouvait bouger. De toutes façons, ses muscles étaient désormais si atrophiés qu'il pouvait à peine soulever sa tête. Des escarres recouvraient sa peau flétrie. Chaque jour qu'il avait passé dans ce lit, il avait combattu son ennui du mieux qu'il avait pu. Il avait compté tous les carreaux du plafond plus d'une centaine de fois. Il connaissait par cœur la course du soleil et de la lune. Il dormait autant que possible, mais la douleur le gardait éveillé la plupart du temps.

Monica venait voir comment il allait autant qu'elle le pouvait. C'était une femme timide dans la quarantaine. Elle avait beaucoup de mal à regarder Barry dans les yeux. Elle nettoyait ses plaies avec de l'alcool à frictionner, chuchotant des excuses. Ce n'était pas une infirmière, mais elle s'était habituée au sang. Barry la suppliait souvent d'appeler la police. Il lui aurait offert de l'argent en échange, plus d'argent qu'elle n'en avait jamais rêvé.

Mais elle n'avait jamais accepté son offre. Au fond de lui, Barry comprenait qu'il n'y avait aucune chance qu'elle le fasse. Depuis ces trois jours, il avait à peine vu Jared, son mari. Mais parfois, il pouvait l'entendre dans l'autre pièce. Elle aimait s'asseoir sur les genoux de Jared, riant de façon indécente. Monica ne pleurait plus. Mais Jared si, parfois.

Il étaient tous les deux présents à son mariage, il y a si longtemps. Monica avait travaillé pour lui pendant des années. Mais elle était plus une amie qu'une simple femme de ménage. Barry s'était donc assuré de l'inviter elle, mais aussi son mari et ses enfants. Monica avait semblé beaucoup apprécier l'invitation, même si elle semblait émettre quelques réserves quant à la future femme de Barry.

Mais Monica n'était pas encore venue lui rendre visite aujourd'hui. A en juger par la position du soleil, Barry devina qu'il était à peu près onze heures du matin. Il devait attendre qu'Elle se lève avant que qui que ce soit ne vienne l'aider. Le pus continuait de goutter lentement, et il en tomba un peu sur sa lèvre inférieure. Il avait envie de vomir, mais n'avait plus rien dans le corps.

Soudain, Elle apparut dans l'encadrement de la porte. S'il avait pu bouger, il aurait fait un bond en arrière. Au cours des derniers mois, Elle s'était transformée en quelque chose de terrifiant. Sa voix était devenue étrangement aiguë. Sa poitrine autrefois si généreuse était maintenant complètement plate. Elle se promenait souvent dans la maison en chantonnant, ne portant rien d'autre que des sous-vêtements Disney.

Aujourd'hui, Elle était coiffée de deux tresses qui encadraient son visage. Elle portait un costume de Mickey Mouse qu'elle avait dû trouver dans un magasin de déguisements. La tenue était beaucoup trop petite pour elle, mais elle s'était débrouillée pour rentrer dedans. Elle se débrouillait toujours. Barry resta muet, de peur d'être obligé de sentir le goût de la bile qui recouvrait à présent ses lèvres.

"Barry", railla t-elle de sa voix haut perchée. "Tu veux jouer avec moi ?"

Barry ferma les yeux. Il essaya de se La remémorer le jour de leur mariage. Elle était si belle dans sa robe. Certes, il avait trouvé un peu étrange que ce soit une réplique exacte de la robe de Cendrillon. Mais il l'aimait tellement qu'il était prêt à lui donner tout ce qu'elle voulait. Ils avaient mangé des hot-dogs et des cupcakes pendant la réception. Le DJ passait du Kidz Bop. Les invités n'avaient rien dit de négatif. Ils arboraient juste des sourires forcés. Même ses parents étaient trop nerveux pour critiquer quoi que ce soit.

"Barry! Est-ce que tu m'ignores ?" Sa voix était si forte. C'était douloureux à entendre. Mais Barry refusa d'ouvrir les yeux.

Il essaya de se souvenir d'Elle le jour de leur rencontre, au club de strip-tease. Elle se faisait appeler "Dolly". Elle jouait le rôle d'une petite fille, et ça lui rapportait pas mal d'argent. Les hommes aimaient bien ses joues roses, ses couettes et son énorme poitrine. Mais Barry avait vu au-delà de ça. Il avait vu son regard, beau et innocent. Il avait payé 900$ pour une danse privée. Ils avaient passé tout ce temps à discuter. Elle lui avait expliqué comment ses parents étaient morts dans un horrible accident de voiture et qu'elle avait dû se déshabiller pour vivre depuis lors. Elle avait commencé à danser quand elle avait onze ans. Barry lui avait dit qu'il se sentait seul et qu'il voulait vraiment se poser. Elle s'était assise sur ses genoux comme une enfant. Il pouvait se rappeler précisément de ce qu'elle lui avait dit. "Tu n'es pas comme les autres."

"Barry !"

Il fut arraché à ses souvenirs par une vive douleur qui lui déchira le cou. Il poussa un cri, réalisant qu'Elle venait de lui tailler une profonde entaille dans la gorge. Aussitôt, le pus entra dans sa bouche, et il se mit à crachoter. Elle se tenait au dessus de lui, tenant une paire de ciseaux de sécurité. Du sang avait éclaboussé son visage.

"C'est l'heure de s'amuser, petit frère."  Elle brandit à nouveau les ciseaux, et entreprit de dessiner un quadrillage aux lignes écarlates dans son cou. "Morpion."

Barry essaya de crier, mais le sang se répandait dans sa gorge, et il ne put émettre qu'un gargouillement. L'hémoglobine se répandit sur son torse, teintant sa peau d'un rouge crémeux.

Elle se mit à rire, jusqu'à ce qu'une expression différente traverse son visage. Elle émit un petit "Merde."

Barry sentit qu'il perdait conscience. Il crut l'entendre appeler "Maman et Papa", et entendit Monica et Jared arriver en courant. Il perçut du mouvement. Puis Barry s'évanouit.

...

"Il ne doit pas mourir."

Barry reprit conscience. Il entendit la voix de Rebecca, qui semblait s'exprimer sévèrement. Il y avait des gens près de lui. Il ouvrit son œil valide, mais sa vision était floue. Il ne distingua qu'une vague foule de visages flottant au-dessus de lui.

Puis il réalisa qu'il n'était plus attaché. Une vague de soulagement l'envahit alors. Il essaya de lever le bras droit et, au prix de beaucoup d'efforts, réussit à toucher son visage. Son œil ne lui faisait plus mal. Il aurait même pu rire. Mais les gens autour de lui avaient remarqué qu'il bougeait.

"Est-ce qu'on devrait l'attacher ?" Rebecca n'avait pas l'air inquiète.

"Non. Il n'a quasiment plus de muscles. Il n'atteindrait même pas la porte." La voix était celle d'un homme. Son était calme, comme celui d'un docteur.

Barry cligna des yeux et tenta d'y voir plus clair. La scène devint un peu plus nette. Il était dans une chambre humide, couché sur un dur lit de métal. Rebecca et un homme qu'il ne connaissait pas se tenaient près de lui. Il pouvait vaguement distinguer Monica et Jared un peu plus loin, blottis l'un contre l'autre. Une ampoule nue pendait au-dessus d'eux. Elle se balançait d'un côté à l'autre d'une manière presque menaçante.

Monica tenta d'intervenir, "Peut-être que si on-"

"Maman, la ferme." Rebecca ne la regarda même pas. A la place, un sourire éclaira son visage malsain. "Tu as de la chance qu'il ne soit pas mort. S'il meurt, les patates qui te servent de progéniture meurent aussi." Elle rit cruellement.

"Vous retenez leurs enfants ?" demanda l'homme. Il n'était pas choqué. Pas inquiet. Sa voix était complètement dénuée d'émotions.

"Ils sont dans une usine en Russie. Je les ai envoyés là-bas pour fabriquer des vêtements ou quelque chose comme ça. Je n'ai qu'un mot à dire pour qu'il aient un petit accident." Rebecca ne lâchait pas Barry du regard.

Barry essaya de parler, mais s'en trouva incapable. Il se rendit compte qu'il avait mal au cou. Il descendit sa main et sentit un gros pansement sur sa gorge.

"N'y touchez pas," dit l'homme. "Ça a déjà été assez laborieux à recoudre."

Rebecca eut un rictus. "Le Dr Allshipp est le meilleur. C'est celui qui m'a rendue belle. J'ai décidé de te confier à lui." Elle rit. "Il fait des miracles, tu sais."

Le Dr Allship s'autorisa un sourire. "Vous êtes trop aimable, Becky." ¨Il posa alors une main gantée sur l’œil valide de Barry. "Je vais avoir beaucoup de travail avec vous, jeune homme. Mais on va faire en sorte que vous soyez à nouveau au meilleur de vous-même." Il se tourna vers une silhouette que Barry ne distinguait pas entièrement. "#995, assure-toi que #1477 soit à son aise. Demain, nous lui enlèveront l’œil qui lui reste."

Barry, paniqué, essaya de se relever. Il tenta de bouger, ou de faire n'importe quoi d'autre qui aurait pu le sortir de cette situation. Mais il ne réussit qu'à tomber de la table. Rebecca, qui le regardait avec dédain, eut un petit rire. "Tu n'es qu'un idiot, Barry." Elle se pencha vers lui, moqueuse.

Barry entendit ensuite un grand bruit sourd. Il ouvrit son œil valide, et vit que Rebecca était tombée à côté de lui, visiblement inconsciente. Il essaya de regarder vers le haut, mais ne vit que le reflet du gros objet tenu par le Dr Allship.

"#995," dit-il stoïquement. "Nous allons aussi avoir besoin d'une chambre pour #1478." le Dr Allship se retourna alors pour faire face à Monica et Jared.

"S'il vous plaît..." La voix de Jared tremblait. "Nous ne dirons rien à personne. Nous n'avons jamais rien dit."

Le docteur ne releva même pas les paroles de Jared. "Quant à vous deux, nous n'avons plus besoin de vos services." Barry entendit crier Monica. Deux grandes détonations résonnèrent dans l'air. Puis il y eut deux nouveaux bruits sourds, ceux de corps qui tombent sur un sol en terre.

Les 1% - Partie 3

#995 se souvient. Il a une très bonne mémoire. Les médecins diraient qu'il a une mémoire photographique, mais il n'a vu qu'un docteur dans sa vie. Et celui-ci n'est pas intéressé par son intelligence.

#995 se souvient de chaque misérable jour qu'il a vécu.

Ce jour-là, il nettoie tous les bassins du repaire. Il y a vingt-deux bassins appartenant à vingt-deux numéros différents. Chacun doit être vidé, récuré, séché et remis en place. Quinze des numéros devront avoir leurs parties génitales nettoyées. Six d'entre eux sont capables de le faire eux-mêmes. Et l'un d'entre eux n'a pas du tout de parties génitales à nettoyer.

Il n'y a pas beaucoup de bruit dans la tanière. Parfois il y a des cris, mais la plupart du temps, seulement le son de la souffrance. Les oreilles de #995 sont intactes pour pouvoir tout entendre. Il a demandé à Allen de les lui enlever, mais celui-ci a refusé. Il lui a dit qu'il ne pouvait pas réparer le passé.

#995 entre dans la chambre de #1470. Il est alité, comme la plupart d'entre eux au début. Son corps se rétablit après avoir été perfectionné. Il est presque complètement couvert de bandages, à l'exception de son visage. Il a toujours eu un visage parfait. #995 se souvient de la première nuit de #1470 dans le repaire. Il martelait les murs. Il criait et menaçait. C'était un homme grand, avant d'être corrigé par Allen, et il avait fait très peur à tout le monde. Son visage, même rougi par la colère et la peur, était parfait. Ses yeux et ses pommettes étaient parfaitement symétriques. Même lorsqu'il a essayé de se pendre avec les draps, son visage était toujours aussi beau à voir. Cela avait dû être difficile pour Allen de lui couper les joues, le nez et les lèvres. Allen aimait vraiment la perfection.

Mais il aimait encore plus son travail.

#995 glisse le bassin en dessous de #1470. Celui-ci le supplie du regard. Il a l'impression que ses yeux l'implorent de le tuer. Mais évidemment, #995 ne ferait jamais une chose pareille. De plus, tout le monde dans le repaire a exactement la même apparence, au début. Il a fini par s'y habituer.

#995 continue de ramener les bassins dans les chambres, mais s'attarde dans l'une des dernières. C'est #1459. Elle se tient loin de la porte, près du mur. Elle est l'une des seules à avoir le droit de s'habiller. Elle porte une tenue d'infirmière blanche et moulante. Ses cheveux sont longs et blonds, comme leurs cheveux à tous. Elle est pieds nus, mais une paire de talons hauts traîne près d'elle. Elle ne bouge pas. #995 s'approche un peu. C'est toujours passionnant de voir la transformation.

Personne n'aurait deviné qu'il y a un peu moins d'un an, c'était une ermite qui n'ouvrait sa porte qu'aux livreurs. #995 s'en souvient. Elle était entrée en silence, comme si elle avait déjà abandonné. Ça avait dû plaire à Allen. Il aime à prétendre que ses numéros aiment son travail. Il aime à prétendre qu'il rend leurs vies meilleures.

#1459 a dû se rendre soudainement compte de sa présence car elle se tourne pour lui faire face. Un sourire est placardé sur son visage. Son maquillage a été tatoué sur sa peau; laquelle est tellement tirée qu'une simple inclinaison de la tête a l'air douloureuse. "Bonjour, monsieur." Elle sourit toujours. "Le docteur m'a t-il demandée ?"

#995 secoue la tête et regarde le sol. #1459 rit légèrement. "Ce n'est pas grave, monsieur. Je serai prête lorsqu'il le fera." Elle se retourne ensuite et fait à nouveau face au mur. #995 se glisse hors de sa chambre.

Le dernier bassin doit être ramené à #1101. Une odeur horrible s'échappe de sa chambre, bien pire que toutes les autres. C'est la plus ancienne ici, exception faite de #995 lui-même. Tous les autres ont été transformés ou sont morts. Ou les deux.

Mais #1101 est têtue. C'est peut-être la raison pour laquelle Allen a continué de travailler sur elle pendant toutes ces années. Elle avait subi tant d'opérations qu'elle n'avait certainement plus une once de sa peau d'origine. Ses os avaient été brisés tant de fois que son corps craquait à chaque mouvement.

Mais au fil des années, elle avait gardé sa volonté. Allen avait cousu sa bouche à plusieurs reprises car s'il lui donnait ne serait-ce que la plus petite chance de parler, elle le maudirait. Elle n'avait jamais arrêté de se battre. Si elle pouvait bouger ses jambes, elle lui donnerait des coups de pieds. Si elle avait des dents, elle mordrait. Allen l'avait finalement amputée de tous ses membres. Elle n'avait plus de dents. Ni de paupières. Et elle était la seule que #995 ait jamais vue dont les parties génitales avaient été enlevées. Elle n'avait plus pour corps que de la peau lisse sans poils et des trous.

#995 se souvient du premier jour où elle est arrivée. Elle n'était pas comme #1459. Elle avait été enlevée à sa famille au cours de la nuit. Elle venait d'avoir seize ans. A peine plus jeune que #995 lui-même. C'était une fille de ferme rondouillarde qui sentait la terre. Elle portait une jolie chemise de nuit bleue qui lui frôlait les talons. Elle s'était réveillée à peine quelques heures après qu'Allen l'avait ramenée à la tanière. Elle n'avait rien dit les premières minutes, tournant dans sa cellule comme si elle cherchait à s'en échapper. Et cette nuit, sa première nuit, elle avait montré à quel point elle était forte.

"Eh toi," avait-elle appelé. #995 était resté assis dans le couloir, la regardant comme il avait regardé tous les autres numéros. Il avait regardé autour de lui, confus, puis s'était finalement rendu compte que c'était à lui qu'elle parlait.

"C'est toi qui m'a amenée ici ?" Son ton était calme. Contenu. Elle n'allait pas marteler les murs ou éclater en sanglots. Elle étudiait ce qui l'entourait.

#995 avait seulement secoué la tête et détourné le regard.

#1101 avait froncé les sourcils. "Est-ce qu'ils vont me rendre comme toi ?"

Elle devait faire allusion à l'apparence de #995. Il avait l'air moins bien à l'époque, étant donné que les cicatrices peuvent prendre des années pour disparaître. Il était le premier 1% de Allen. Celui-ci avait exclusivement travaillé sur lui pendant huit mois. Il était chirurgien débutant à ce moment-là, un simple novice sous la tutelle de son père. Il avait fait beaucoup d'erreurs sur #995. Et #995 avait senti chacune d'entre elles.

Mais sur le moment, #995 n'avait pas su s'il devait acquiescer ou pas. Il ne pouvait évidemment pas répondre oralement, étant donné que sa langue avait été retirée. Il avait donc juste serré ses bras contre lui. Son agrafe s'était enfoncée un peu dans le tissu cicatriciel qu'était devenu son ventre, mais il n'avait plus de terminaisons nerveuses à cet endroit.

#1101 avait appuyé ses mains contre les barreaux de la porte de sa chambre. "Approche."

#995 était hésitant. Mais il avait avancé un peu vers la porte. Elle avait souri gentiment. Personne n'avait souri comme ça à #995 depuis son enfance.

"Tu as un nom ?"

#995 avait acquiescé. Il s'était retourné pour lui montrer l'arrière de sa nuque. A cet endroit, tatoués à l'encre rouge sombre, se trouvaient les chiffres 9-9-5. Il lui avait fait face à nouveau, s'attendant à une expression de pitié ou de mépris. Mais à la place, il avait vu la même gentillesse.

"Moi aussi j'ai un nom bizarre. C'est Amaryllis. C'est le nom d'une fleur. Mais pour être franche, je n'ai rien d'une fleur. Tu peux m'appeler Mar." Elle avait bougé pour coller ses deux mains aux barreaux. "Tu dois me promettre de ne jamais oublier ça. Tu ne peux pas oublier mon nom. Je parie qu'il vont vouloir me donner un numéro à moi aussi, mais ils ne sont pas réels. Je suis réelle. Et toi aussi. Tu comprends ?"

#995 avait acquiescé lentement. Puis il avait fait quelque chose qui, il le savait, lui aurait valu une punition de la part d'Allen. Il avait posé sa main intacte sur les barreaux et avait touché celles de la captive. Il pouvait sentir sa peau, sa sueur. Il avait senti une connexion pour la première fois depuis que le Dr. Allen Allship II l'avait enlevé à sa mère décédée et l'avait amené au repaire.

Il ne l'avait plus jamais touchée après ça, et elle ne lui avait plus parlé. #995 l'avait vue chaque journée pendant quarante-trois jours, mais aucun d'eux n'avait montré se souvenir de cette première nuit. Mais peu importe combien de temps passait, #1101 avait toujours sa gentillesse en elle. Après toutes ces opérations, elle avait toujours cette gentillesse qui transparaissait à travers ses yeux sans paupières.

Mais ce jour-là, l'odeur est affreuse. Et malheureusement, c'est une odeur que #995 ne connaît que trop bien.

"Elle est morte, n'est-ce pas ?" Allen est derrière #995. Ils se tiennent là, regardant l'intérieur de la pièce ensemble. "#1101 a fini par mourir."

Allen sourit. Il est fier. "C'est une bonne nouvelle, #995. J'en ai un nouveau pour prendre sa chambre."

Superprédateur

Les grands requins blancs rôdant sur le rivage de la côte atlantique furent certainement ce qui suscita le plus de crainte. Personne n'avait jamais vu quelque chose de ce genre. Des témoignages avaient rapidement fait surface, des gens ayant aperçu un groupe de deux ou trois douzaines de requins blancs adultes nageant à l’unisson à quelques mètres des plages. Comme de grands robots en cuir blanc et aux yeux sombres nageotant en cercle. Un esprit de ruche totalement différent de tout comportement observé auparavant chez ce superprédateur. Et nous réalisâmes rapidement que ça ne se limitait pas à la côte Est.
 
Des requins tigres pullulant littéralement dans les eaux côtières du Golfe Persique, des orques qui, par groupes de 300 au maximum, parcouraient les calanques de l'Alaska et du Canada, sans oublier les littoraux entourant Madagascar qui disparurent sous les nageoires de milliers de raies manta (C'était un spectacle qu'il fallait voir sur YouTube, d’ailleurs). Partout dans le monde, nous observions les prédateurs les plus grands et les plus dominants des océans (qui n'avaient pour la plupart pas un comportement grégaire) se regrouper par bancs et se rassembler partout où les gens étaient. Pas une seule attaque ne fut répertoriée.
 
Ces carnivores marins ne semblaient pas chasser du tout. Ils ne mangeaient pas de poissons, pas de plancton, pas de phoques, rien. Ils étaient concentrés sur une autre tâche. Ce fut quelques semaines plus tard que les biologistes marins remarquèrent pour la première fois des turbulences dans les eaux du Pacifique. Celles-ci étaient en train de bouillir.
 
Je fus l'un des spécialistes sélectionné pour partir dans les Galápagos et ainsi tenter d'étudier ce phénomène nouveau. Pendant mon séjour, j’eus une conversation avec Björn Wagner, un zoologiste qui avait mené des recherches au Congo avant les événements étranges de ces 3 derniers mois. Je me souviens avoir trouvé étrange qu’un scientifique, qui quelques semaines auparavant seulement, ait documenté sur des gorilles et des chimpanzés aux confins de l’Afrique, soit appelé à l’aide pour cette mission aquatique. D'une voix nerveuse, il m'avait expliqué que cela était dû au fait qu'il avait précédemment observé un comportement similaire à l'actuelle attitude des superprédateurs marins.
 
Il avait vu des hyènes vivre temporairement en groupes près des rhinocéros, ainsi que des pythons d'Angola se déplacer à plusieurs pour construire des terriers au sein du territoire des blaireaux. Et pendant qu’ils partageaient cet espace, ces différentes espèces animales vivaient dans un havre de paix. Ils ne se chassaient pas, ne se traquaient pas et ne se cachaient pas. Mais en réalité, ils communiquaient. Utilisant des moyens préhistoriques de langage bestial, des créatures de classes et d’ordres totalement différents se mettaient en garde les unes les autres contre une menace commune. "L'ennemi de mon ennemi est mon ami. C'est l'idée." avait ajouté Björn.
 
En ce moment même, je regarde par-dessus le rail de notre dériveur pour fixer l'abîme bleu et silencieux. L'ombre noire d'un nuage plane dans l'eau au-dessous de moi, tandis que je me demande... Qu'est-ce qui pourrait poser une telle menace aux requins, aux orques, ainsi qu’aux humains?

Traduction de Plane
Source

Thrène en césure pour le Titan Profane

Car tu es né gisant, tu jailliras encore. 
Mais dès que vent souffle, lève-toi création !  
Mets en courroux les dieux, en quittant cette mort,  
Que tu les fasses ployer quand ceux-ci s’inclineront. 

Te voilà qui avance, et la terre de trembler. 
Quand ton nom apparaît, les voici qui reculent !  
Ces héros d’autrefois firent fleurir leurs épées,  
Et rougirent les Achille, tremblèrent les Hercules.

Tu étais né de rien, et te voilà un tout.   
Un grand dieu apathique, mais prends garde aux humains !   
Tu subiras les pierres, et les fous, et les coups,  
Nous te suivrons sans peur car nos cœurs sont les tiens. 

Tu es déjà parti. Vers le prochain village.  
Et leurs corps aussi périront sous ton sceau !   
Leurs membres découpés, formeront ton visage,   
Nous ne serons plus qu’un, fusionnés sous ta peau. 

Texte de Tac


Laura

Laura a les yeux dans le vide. Le regard absent. Elle est fatiguée. Autour d’elle, ses sœurs parlent de rumeurs inquiétantes. On raconte qu’un homme se glisse dans le lit des jeunes femmes à la nuit tombée. Le bruit court qu'elles disparaissent peu après. Certains disent que c'est parce qu'elles ont regardé l'homme. Emportées par la folie à sa vue, elles fuient pour ne jamais être retrouvées. D'autres murmurent que l'homme les emporte dans le noir. Les yeux dans le vide et le regard absent, Laura sait que ses sœurs n’ont pas à s’inquiéter. Elle est là pour elles.

En éteignant la lumière ce soir-là, elle sait qu’il ne va plus tarder à arriver. Il vient à la même heure depuis trois jours. Laura a fermé la porte à clef. La fenêtre aussi. Il n’utilise aucune des deux. Allongée sur le dos, elle attend les premiers craquements de plancher et les pas feutrés, fugaces. Elle ferme les yeux. Elle sent un poids sur son lit, elle ferme les yeux plus fort. L’homme semble glisser sous la couverture. Laura l’appelle l’homme, mais elle sait qu’il n’en est pas un.

Laura ne disparaît pas car elle ne le regarde pas. Elle sait que sa curiosité peut lui être fatale. Elle garde les yeux fermés, mais elle ne dort pas. Elle ne dort plus. A cause de la peur, très certainement, mais aussi à cause du sifflement de la respiration de la chose qui dort à côté d’elle depuis trois jours, chaque nuit. Laura lui avait dit qu’elle l’aimait, qu’elle voulait rester à ses côtés pour toujours. Pas par amour, mais par peur. Très humainement, elle ne veut pas disparaître à son tour. Et si la chose reste avec elle, elle n’ira pas voir ses sœurs.

Mais Laura est fatiguée. Elle lutte contre le sommeil. Ce sommeil fourbe, qui veut lui faire baisser sa garde. Elle sait qu’endormie, elle ne pensera plus à la chose à quelques centimètres d’elle. Elle se tournera, et elle ouvrira les yeux sans y penser. Alors elle verra la chose et disparaîtra, sans bruit.

Laura résiste. Elle serre fort les paupières et bat la mesure avec son pied. Ce mouvement la tient éveillée. Et pourtant, la respiration de la chose, sifflante, agit comme une berceuse. Au départ dérangeante, aujourd’hui enivrante. En elle, Laura ressent de la colère. Pourquoi l’avoir choisie elle ? Pourquoi pas sa plus petite sœur ? Pourquoi pas la plus grande ? Laura se sent coupable. Elle ne devrait pas penser ce genre de choses. Mais pourtant, cette colère est bien là. Elle veut résister, chasser cet intrus qui l’envahit.

Laura espère. Si elle crie assez fort, si ses mots sont assez durs, peut-être alors que la chose partira. Alors elle parle. Des mots de haine, terribles, se déversent de sa bouche comme une rivière d’eau croupie. Elle l’insulte, le renie, l’abjure, crache feu et soufre sur la chose. Le poids sur le lit s’en va. Elle se tait.

Le poids revient. Il est sur elle. Laura, terrifiée, sent les mains de la chose, froides et minces, enserrer son visage. Ses doigts glissent sur sa peau, palpent ses paupières. La respiration sifflante se fait de plus en plus rapide. Des pouces et des index froids agissent de concert pour lui ouvrir les yeux. Laura ne veut pas les ouvrir. La chose grogne à présent. Laura sent ses yeux qui s’ouvrent, forcés par des doigts agiles et glacés. Elle ne veut pas voir. Les muscles de ses paupières sont trop faibles. Ses yeux s'ouvrent. Sifflement. Yeux blancs. Minuscules pupilles noires. Le néant.

Laura a vu.


Texte d'Atepomaros

Et le temps passe

Il est 22h51.
Je cours aussi vite que je le peux, puis je tourne à gauche près de l'arbre. Je suis un peu fatiguée, mais j'ai l'habitude. Ça doit faire environ une semaine que je fais ça chaque nuit. Il est juste derrière moi, mais il est plus rapide, il me rattrapera bientôt. À force, sa hache ne me fait même plus peur.

Il est 22h55.
J'atteins l'entrée de ma maison, il fait nuit noire. Il est tout près mais je comprends que je ne risque rien. Depuis cinq ou six jours, je fais toujours le même rêve, et tout se passe toujours de la même façon. Je sais qu'après être entrée, il me trouvera dans le placard où je me cache, puis il tentera de me tuer mais échouera, car je me réveille toujours quand ma montre affiche 23h00. C'est toujours pareil.

Il est 22h57.
Quelque chose m'intrigue : je suis censée passer par le salon avant de rejoindre ma chambre, mais là, je me dirige directement vers ma chambre. Ce n'était pas prévu, ça va me faire gagner trop de temps. Même si je suis consciente de rêver, je n'arrive pas à contrôler mes mouvements. Que se passera-t-il s'il me trouve trop tôt ? S'il me tue avant 23h00 ?!

Il est 22h58.
J'entends le parquet grincer, il est sûrement déjà entré. Il me reste deux minutes avant d'être sauvée, mais je suis déjà dans ma chambre ! Il a beaucoup trop de temps pour me trouver.

Il est 22h59.
Je suis dans le placard. Je sais que s'il me tue, je vais simplement me réveiller car je ne risque rien dans un rêve. Mais alors, pourquoi suis-je si inquiète ?
Pourquoi je ne me souviens que de mes rêves, et pas de la réalité ? Que s'est-il passé hier, avant que j'aille dormir ?
Soudain, ça me revient. Toute la réalité.
Quand il est 23h dans mon rêve, il est 7h dans la réalité et mon réveil sonne.
Et je me réveille toujours dans le placard.
Je n'ai pas cours le dimanche. Je n'ai pas mis mon réveil. Il ne sera jamais 23h.

Il est 22h60.

Texte d'Antoschka Kartoschka