NOR 3 - Promenons-nous dans les bois

« Non, non, non, je ne viendrai pas avec vous, jamais de la vie ! »

Ces mots vrillaient encore les oreilles de Thomas. Elle avait fait un sacré boucan lorsque les deux garçons lui avaient parlé de leur idée. Un boucan totalement inutile, puisqu’au final, elle était quand même venue avec eux. Sacha n’aurait jamais osé rester toute seule une nuit de pleine lune, superstitieuse comme elle était. C’est bien une fille, pensait-il.

Thomas, Sacha (Alexandra de son vrai prénom) et Damien campaient ici chaque année depuis maintenant trois ans, parfois avec d’autres amis, pour fêter les vacances d’été. C’était devenu une sorte de rituel entre eux et ils ne manquaient jamais à l’appel. Cette année, ils n’étaient que tous les trois, au grand dam d’Alexandra qui préférait toujours que quelqu’un soit là afin d’éviter les plaisanteries douteuses des deux garçons. Ils avaient la fâcheuse habitude de mettre tout en œuvre pour l’effrayer un maximum, ce qu’ils trouvaient assez amusant. Ils savaient qu’elle croyait en beaucoup de <oses, alors qu’eux-mêmes prenaient ces superstitions pour des histoires de gamins, et profitaient pleinement de ces croyances. Malgré cela, elle les aimait bien. Dans d’autres circonstances, ils étaient plus ou moins raisonnables.

Cette nuit-là, Thomas et Damien avaient eu la bonne idée d’essayer de l’entrainer dans la forêt que l’on distinguait depuis leur tente, et qui était rarement empruntée par les voyageurs, étant donné qu’une route la contournait. L’idée venait du fait qu’une des grandes craintes d’Alexandra était de se retrouver seule en pleine nuit dans une forêt. Ce genre d’endroit l’angoissait simplement, sans aucune raison particulière. Alors quand en plus les arbres présents semblaient vieux et avaient un aspect particulièrement biscornu, avec des troncs bosselés et des branches semblables à de longs doigts effilés, l’effet était garanti.

Ils avaient emporté une lampe torche chacun, et Damien avait un petit sac à dos dans lequel il transportait la trousse de premiers secours, au cas où l’un d’eux se foule la cheville sur une racine. Maintenant, ils avançaient côte à côte sous le feuillage de la forêt, les deux garçons d’un pas assuré, Sacha, tremblotante, se collant à eux le plus possible. L’atmosphère était passablement lugubre. Le son de leurs pieds touchant le sol résonnait étrangement, comme s’ils étaient dans un tunnel, et les troncs tout autour d’eux grinçaient fréquemment. Un léger sifflement d’air ininterrompu parachevait cet environnement qui angoissait terriblement la jeune fille et amusait ses compagnons. Ces derniers ne semblaient même pas remarquer dans quel paysage ils évoluaient. Ils faisaient des plaisanteries vaseuses de temps en temps, et ne cessaient de parler et de rire à gorge déployée.

Les arbres gris défilaient lentement autour d’eux, semblant ne jamais laisser plus d’ouverture que le petit chemin qu’empruntaient les trois adolescents, quand ils débouchèrent soudain sur une petite clairière qu’ils n’avaient pas aperçue avant d’y arriver. Les arbres semblaient s’être simplement écartés du centre, si bien qu’elle était parfaitement ronde. Au centre se dressait un petit autel de pierre. Lorsqu’ils s’approchèrent pour regarder de plus près, ils virent qu’un symbole était gravé dessus : un œil rouge qui, dès qu’ils l’eurent distingué, leur donna l’impression de les fixer.

« Mais c’est moche ! » ricana Damien.

Sacha tremblait comme une feuille. Elle était maintenant terrorisée. Elle ne cessait de murmurer quelque chose d’inaudible, si bien que Thomas se tourna vers elle et lui lança d’un ton moqueur :

« Qu’est-ce qu’il y a, tu as vu un fantôme ? Ou c’est un esprit de la forêt qui est rentré par ton oreille et te fait murmurer des choses ? »

La jeune fille se tut, le regarda d’un air mi-surpris, mi-scandalisé, puis elle lui adressa distinctement la parole, quoique d’une voix un peu chevrotante :

« C’est pas drôle. L’œil sur l’autel doit être un symbole de magie noire. Quelqu’un a dû jeter un sort sur cet endroit. La forêt est maudite, on ne doit pas rester ici, retournons à la tente…
– N’importe quoi, l’interrompit Damien, goguenard, si ces trucs débiles existent, ben demain je gagnerai à la loterie ! En attendant, moi je vais continuer d’avancer, on se retrouve dans les bois ! »

Et il s’enfuit, ne laissant pas à Sacha le temps de réagir. Thomas réprima un sourire. Avant de partir, ils avaient convenu que l’un d’eux s’enfuirait pour inquiéter davantage leur amie, qu’ils lui feraient une grosse frayeur et qu’ils rentreraient à la tente. Le moment était venu. Il attrapa Sacha par le bras et l’entraina à sa suite sur les traces de Damien. La jeune fille se débattit un peu mais le suivit néanmoins, ne voulant pas se retrouver toute seule dans cet endroit effrayant. Quand ils passèrent sous les arbres, elle les regarda d’un air craintif. Les bosses sur leurs troncs dessinaient presque des formes connues, on aurait dit des…

« Eh, t’as vu, celui-là il te sourit, il doit te trouver mignonne ! » plaisanta Thomas.

L’arbre qu’il désignait semblait avoir un visage qui, effectivement, lançait un grand sourire. Mais ce n’était pas un sourire rassurant, c’était plutôt un sourire de psychopathe qui s’apprête à découper sa victime. Ce qui semblait être des yeux confortait Sacha dans cette idée. Les branches pendaient vers eux et avaient l’air d’être sur le point de les saisir avec leurs longs doigts crochus. Elle se mit à pleurer et à souhaiter ne jamais avoir accompagné les deux garçons dans leur aventure stupide. Thomas, s’en apercevant, se dit qu’après ça ils feraient mieux de la laisser un peu tranquille.

À ce moment, un cri glaçant d’effroi retentit en avant d’eux. Sacha gémit et se serra contre Thomas, ne parvenant plus à garder son calme. Ce dernier, pas impressionné, se contenta de penser que Damien surjouait un peu son rôle. S’il n’avait pas été au courant du plan qu’ils avaient élaborés, il y aurait sans doute cru et aurait commencé à reconsidérer la demande de son amie. Mais il ne se laissa pas démonter et continua d’avancer, entrainant derrière lui une jeune fille n’offrant plus aucune résistance. Elle était vraiment dans tous ses états.

Ils marchèrent pendant environ deux minutes, qui parurent à l’adolescente horriblement longues, quand ils aperçurent un faisceau de lumière. La lampe torche de Damien ! Ils accélérèrent le pas et la trouvèrent par terre, entre deux racines. Décidément, il jouait trop bien son rôle, un tel détail n’était pas nécessaire. Même Thomas commençait à être lassé de la plaisanterie.

« Mec ? Sors de ta cachette, elle en a eu assez pour ce soir je pense. Eh oh ? Tu m’écoutes ? T’es où ? »

Une branche craqua à coté d’eux et les fit sursauter. Le jeune homme fit le tour des deux arbres auxquels appartenaient les racines qui encadraient la lampe torche, mais revint seul. Il commençait à angoisser, lui aussi, et ne savait pas trop quoi faire. Sacha était toute pâle et ne bougeait plus. Thomas se rapprocha d’elle, l’air mal assuré, puis ses yeux se posèrent sur ce qu’éclairait la lampe torche de Damien et il fit brusquement un bond en arrière.

« Pu !... tain de… Qu’est… »

Sacha regarda à son tour et sentit son cœur s’arrêter. L’arbre en face d’eux avait aussi un visage, encore plus effrayant que celui de l’autre. Il souriait, la bouche ouverte, et des filets de sang dégoulinaient de ses lèvres de bois. En regardant plus haut, on pouvait apercevoir la veste de Damien accrochée sur une branche, transpercée en plusieurs endroits, suintant de la sève mêlée à du sang. Les yeux des deux adolescents se reportèrent, horrifiés, sur le visage arbrifié de Damien, qui continuait d’afficher son effrayant sourire ensanglanté. Le tronc semblait se pencher lentement vers eux et les branches descendaient doucement…

« VIENS !!! »

La main de Thomas agrippa celle de Sacha et elle se sentit entrainée par le garçon qui prenait ses jambes à son cou, tandis qu’un déluge de feuilles et de bois s’abattait là où ils se trouvaient quelques secondes plus tôt. La forêt entière semblait s’animer. Des racines surgissaient de nulle part, des branches leur griffaient le visage et leur déchiraient leurs vêtements. Ils arrivèrent bientôt à la clairière de l’autel, mais ne s’y arrêtèrent pas, trop terrifiés pour prêter attention au fait que dès qu’ils y eurent mis un pied, les arbres se mirent à grincer comme de colère mais cessèrent leurs mouvements. Sacha eu juste le temps de percevoir comme un sifflement qui provenait de l’autel. L’œil suivit leur course folle, puis, lorsqu’ils sortirent de son champ de vision, cligna, et les arbres se remirent en mouvement.

Les deux adolescents ne pouvaient pas être bien loin de leur tente, ils n’avaient pas mis plus de vingt minutes à arriver à la clairière en marchant, ils y seraient plus rapidement rendus en courant, les arbres s’arrêteraient sûrement à la lisière de la forêt. Ces pensées traversaient l’esprit de Thomas à toute allure, tandis qu’il faisait son possible pour leur éviter les racines qui se dressaient sur leur route ou les branches qui essayaient de les tirer en arrière. Et puis, tout à coup, il s’immobilisa, lâchant la main de Sacha.

« Cours, et ne te retourne pas ! » lui lança-t-il aussi fort qu’il pouvait encore.

Sacha lui obéit, pleurant, et disparut, abandonnant le corps de son ami mourant, traversé par une grosse branche. Thomas cracha du sang et se permit, maintenant que son amie était partie, d’hurler de douleur. La branche était sortie de nulle part, ne lui laissant pas la moindre chance, et maintenant, sûre de garder sa prise, elle le soulevait lentement du sol et l’amenait vers la bouche grande ouverte de l’arbre auquel elle appartenait. Le regard du garçon se brouillait, la branche avait détruit un de ses poumons et déchiré son estomac.

Il fut enfourné grossièrement dans la bouche de l’arbre, ne rentrant même pas entièrement, le bas de son bassin étant encore à l’extérieur. La branche se retira de son thorax, laissant un flot de sang se déverser, tandis que de la sève lui tombait déjà dessus en grosse quantité, dissolvant ses vêtements et rongeant petit à petit sa chaire, à la manière de sucs gastriques. Thomas ne pouvait plus bouger, il se sentait mourir à petit feu, il ne pouvait même plus hurler de douleur. Et puis la bouche de l’arbre se ferma, écrasant ses intestins et ses reins, éclatant son bassin, brisant la colonne vertébrale et sectionnant net la moelle épinière.

Sacha ne s’était pas retournée, même si elle avait perdu ses deux amis, elle n’avait cessé de courir, même si un point de coté la torturait et qu’elle était à bout de souffle. Les arbres la poursuivaient toujours, et elle avait peur de mourir, elle ne voulait pas disparaitre d’une manière si atroce, dévorée par les monstres qu’elle craignait depuis sa tendre enfance. Elle savait qu’ils n’auraient pas dû aller dans cette forêt, mais ils ne l’avaient pas écoutée. Sa crainte de ce genre d’endroits ne les avait pas dissuadés, et, pis encore, les avait poussés à se jeter dans la gueule du loup, juste pour une plaisanterie stupide.

Elle savait bien que ce en quoi elle croyait n’était pas uniquement de la superstition, qu’on aurait dû l’écouter, que ce n’était pas de sa faute et que ses craintes étaient souvent justifiées, même quand elle n’en connaissait pas l’origine. Et maintenant elle pleurait, parce que ce genre de détail avait mené à la mort de ses deux amis, parce qu’elle risquait aussi de disparaitre à tout instant, parce qu’elle était complètement terrorisée et qu’elle ne savait même plus si elle courait dans la bonne direction. Les branches battaient l’air derrière elle et la fouettaient parfois dans le dos, les racines lui égratignaient les jambes en essayant de se refermer sur elle. Son cœur battait la chamade, elle avait l’impression qu’il allait exploser, les cris ne parvenaient plus à sortir de sa gorge tellement elle était nouée. Ses jambes lui faisaient mal.

Enfin, elle devina au loin la lisière de la forêt. Sa gorge se dénoua et elle cria de soulagement, elle avait réussi, ils ne l’avaient pas attrapée, elle était encore vivante, il ne restait plus que quelques mètres avant de sortir de la forêt et de retrouver la tente, ou au moins l’air libre, elle n’aurait plus qu’à appeler les secours et ses parents pour qu’ils l’emmènent loin d’ici. Elle devrait raconter ce qui lui était arrivé, et personne ne la croirait, mais elle s’en fichait, elle voulait juste survivre et ne plus jamais avoir affaire à des choses aussi effrayantes. Elle continuait de courir, elle se précipitait vers les derniers arbres, vers la sortie, vers la vie, elle n’était plus qu’à une vingtaine de mètres de l’orée de la forêt – et puis elle se sentit soulevée dans les airs.



Texte de Magnosa

Classement annuel, version Necronomorial.



Cela fait maintenant un an que le Necronomorial a vu le jour. Nous espérons que les histoires que nous y publions vous plaisent autant qu’elles nous plaisent

Même si ces textes ont certains points communs avec les Creepypasta, il est nécessaire de rappeler que ce n’en sont pas. La différence, c’est que c’est des fictions assumées. Les auteurs sont d’ailleurs cités. Donc, si le manque de reconnaissance est un frein dans le fait de venir sur le forum proposer vos textes, c’est l’occasion de les faire publier ici !

Bref, pour les 1 ans du blog, il est temps, comme pour les Creepypasta en fin d’année, de faire un classement des textes publiés depuis le début, CAD septembre 2017.

Il y a en tout 34 textes (Hors spotlights), du coup on va partir sur un top 5 des familles !

On rappelle le fonctionnement des votes :

- Les participants établissent chacun un classement personnel de 5 textes, NI PLUS, NI MOINS. Les classements comportant plus, ou moins de 5 publications ne seront pas pris en compte car ils ne peuvent pas entrer dans le calcul de la moyenne.

- Les ex-æquo ne seront pas pris en compte. Une seule publication à chaque position de votre classement.

- Le choix se fait parmi les publications ayant eu lieu entre le 1er Septembre 2017 et le 19 Septembre 2018.

- Vous nous transmettez vos classements par les moyens habituels : Facebook, mail, twitter…  ou en commentaire sur cet article. Sentez-vous libre d'y ajouter des remarques ou tout ce qui vous semble mériter d'être dit. ;)

- Les votes seront ouverts jusqu'au 30 Septembre Minuit. Les résultats seront donnés soit le mercredi suivant, le 3,ou celui d'après, le 10.

Sur ce, voici la liste des textes de cette année :


Ubloo (Saga)
Le tueur aux charades
Paranoïa spatiale
Le puits à souhaits
NoEnd House
Le pommier de Monsieur Fergunson
Lâches
Pensées volatiles
L'espoir venu d'ailleurs
De simples songes (Saga)
La salle d'attente
Un chasseur sachant chasser
Apocalypse (Saga)
La fin des temps
L'homme le plus riche du monde
Mon groupe de soutien préféré
Portail
Casanova
Je n'étais pas le seul à chercher refuge dans la tempête
La pilule
Je vous avais supplié
Au pied de mon arbre
Suis le chat
L'homme des gares
Le néant
Ils n'apprendront jamais
La réaction
Les regrets d'un voyageur temporel
Ils me regardent
Ma femme n'arrête pas de parler pendant son sommeil
Je ne fais de mal à personne (Saga)
NOR (Saga)
Buffalo
Mars 2094


Place aux votes !

   

Mars 2094

Mars 2094.

Quand la téléportation a commencé à se démocratiser, que les trains, les bus et les voitures ont progressivement disparus pour laisser place au « moyen de transport du présent de demain », personne ne s’est inquiété. La communauté scientifique avait validé le projet, qui a vite été présenté comme étant encore plus sûr que l’avion, et la modernité des équipements permettant une économie considérable, tout le monde, du président des États-Unis au plus démuni des SDF, pouvait utiliser la téléportation pour se déplacer instantanément.

A vrai dire, je me demande à présent si je suis le seul homme vivant n’ayant jamais utilisé cette locomotion. Je sais pourtant qu’un scientifique comme moi, ayant aidé à réaliser les tests pour valider le projet de transport en commun par copie des particules, n’a aucune raison d’être le seul effrayé par cette modernité. D’ailleurs, lorsque 1000 cobayes singes sur 1000 furent téléportés sans accroc, moi et mon équipe ne pouvions qu’affirmer la fiabilité du moyen de transport. Mais le doute que j’avais à l’époque s'accroît de jour en jour.

La téléportation est pourtant un concept facilement compréhensible : On copie vos particules, baryons, protons, neutrons, leptons, électrons, photons, atomes, ions et le reste, on les supprime, puis on les recopie à l’identique dans un endroit qui peut être à des milliers de kilomètres du point de départ, et cela à la vitesse de la lumière. Mais tandis que la joie d’une telle avancée régnait parmi mes collègues, une étrange idée commenca à germer de mon esprit. Si on supprime les particules d'un individu afin de les copier à l'identique dans un autre endroit, dans le bon ordre et avec les caractéristiques exactes de celui-ci, alors, bien que l’être humain qui ressort de l’opération soit un humain identique, avec la même pensée, les mêmes souvenirs, il n'est plus qu’une copie de l’original, qui lui a été désintégré dans le processus. La téléportation est ainsi une machinerie mortelle, et les gens y allaient tête baissée, pour un prix défiant toute concurrence.

Je n’ai jamais réussi à prouver mes dires, puisque les passagers étaient identiques à ceux qu’ils avaient remplacés, et étaient eux-mêmes persuadés d’être les originaux. Mais ce n’étaient que des fantômes. Les gens devenaient des copies d’êtres humains.

Mais depuis quelques jours, je remarque certaines erreurs. Rien de grave bien sûr. Ma sœur avec les yeux d’une couleur différente, la voix de ma mère plus grave... Quelques particules qui se sont mal placées. Mais ces erreurs se font de plus en plus fréquentes.

Je n’ose plus sortir de chez moi depuis hier. Les humains deviennent étranges, certains comportements me terrifient.

Je vis dans un monde de copies, de copies, de copies, de copies d’êtres humains.

Ma femme ne m'a pas reconnu ce matin.

Texte de Tac

NOR 2 - Des clochettes pour Halloween

Halloween. Fête de la peur précédant le jour de la veillée des morts, occasion pour les enfants de se déguiser en créatures de la nuit pour aller quémander des bonbons de maison en maison, occasion pour les plus grands de réveiller en eux leurs peurs les plus ancestrales au moyen d’histoires contées au coin du feu ou de mises en scènes macabres avec des amis. C’est cette dernière option qu’avait choisi le groupe dont Christian et Marie faisaient parti. Le petit bois qui se trouvait non leur avait donné l’idée de jouer à un Slender – jeu de survie disponible sur internet qui remportait alors un petit succès, où le protagoniste doit échapper à un grand homme sans visage – grandeur nature.

Christian, qui vivait au loin, avait pu venir chez Marie pour quelques jours et, grand amateur d’histoires donnant froid dans le dos, avait sauté sur l’occasion pour faire partie des trois Slendermen qui se dissimuleraient dans l’ombre afin d’effrayer les autres. Les préparatifs s’étaient faits dans l’excitation. Bien sûr, copier l’entité sombre à laquelle ils devaient « échapper » n’était pas une mince affaire, aussi le jeune homme avait-il préféré maquiller ses paupières en noir et se faire un large sourire, tout aussi noir, sur le visage. Les autres, qui étaient arrivés quelques heures auparavant chez Marie, avaient tout de suite trouvé son visage effrayant. Ils trouvaient qu’il ressemblait un peu à un clown.

Lorsque tous furent prêts, ils sortirent et se dirigèrent vers le bois, qui se trouvait à cinq minutes à peine. Déjà, les trois garçons en charge d’effrayer le reste du groupe se servaient des ombres et de leur capacité à se déplacer silencieusement pour commencer à instaurer une atmosphère d’angoisse au sein du groupe. Ainsi, lorsqu’ils atteignirent le couvert des arbres, bon nombre d’entre eux n’avaient déjà plus trop envie de se séparer. Certains abusaient même du flash de leur portable pour éclairer les environs, mais on leur demande rapidement d’arrêter car cela faisait mal aux yeux, et de toute manière la lumière de la lune et des lampadaires au loin devait largement suffire. Le groupe entier s’enfonça un peu dans le bois, et les trois Slendermen leur faussèrent compagnie sans que les autres ne s’en rendent compte. La chasse pouvait commencer. Et quelques minutes plus tard, des cris de terreur déchiraient la nuit.

Les deux alliés de Christian, Jack et Harry, se tapissaient dans les fougères et rampaient sans bruit jusqu’à ceux qui tentaient de les fuir, et surgissaient derrière eux sans prévenir. Leur silhouette mince les aidait grandement à se dissimuler, et leur façon de s’incruster dans les conversations comme s’ils avaient toujours été là était encore plus impressionnante que lorsqu’ils saisissaient quelqu’un par les épaules en leur criant « Coucou ! » Jack aimait aussi rester sur le sol et attraper les jambes des personnes qui passaient à portée. Tout cela causait beaucoup de cris.

Christian, lui, se contentait de marcher parmi les arbres en profitant de leur ombre pour effacer sa présence en suivant sans bruit ceux qu’il choisissait comme proies. Parfois, on parvenait tout de même à détecter sa présence, mais il continuait son chemin, imperturbable, le visage totalement inexpressif, laissant le sourire qu’il s’était dessiné lui donner l’air d’un véritable psychopathe. Ainsi, même au courant de sa présence, les autres le craignaient. Mais la plupart du temps, il n’était pas découvert, et se contentait alors d’apparaître là où une seconde plus tôt il n’y avait personne. Cela faisait particulièrement peur aux autres, et cet effroi était décuplé lorsqu’il redisparaissait après qu’on eut simplement tourné la tête et réapparaissait du côté opposé, presque comme s’il se téléportait. Et arrivant à se déplacer assez vite sans briser le silence, il arrivait à suivre tout le monde à la fois, tel un spectre. On aurait dit qu’il était partout.

La partie dura une heure sans qu’il y ait d’incident notoire. Au début, lorsque quelqu’un entendait un bruit, on suspectait directement Jack ou Harry, car le troisième Slenderman n’était pas très connu, mais son prénom fut rapidement aussi cité que les deux autres. Au bout d’un moment, Marie, qui faisait équipe avec sa correspondante allemande pour se déplacer, en eut assez de faire partie des effrayés et décida de rejoindre le camp adverse, ce qui plut à sa correspondante car elle n’avait pas peur du tout. Cela donna un peu de fraîcheur à la partie, car le reste du groupe n’était pas au courant de ce changement de camp, et ils furent déstabilisés pendant un moment. Cependant, les deux filles étaient beaucoup moins discrètes et se faisaient repérer beaucoup plus facilement, ce qui atténua grandement la peur qu’elles inspiraient mais permit aux trois autres de tromper beaucoup plus facilement la vigilance des autres.

Après une deuxième heure, toutefois, quelques petites disputes éclatèrent. En effet, pour contourner l’interdiction de la lumière des téléphones, l’un des garçons membre du groupe fuyant les Slendermen se servait d’un laser qui projetait un rayon vert traversant le bois de part en part et permettait de détecter n’importe quel mouvement de près ou de loin, ce qui tuait l’ambiance car on s’attendait alors à être attaqué. Jack cessa même de tenter d’effrayer les autres car le jeu n’avait plus d’intérêt à cause de ça. Finalement, ce fut Marie qui mit un terme au conflit en réussissant à subtiliser l’objet. Le jeu pouvait donc reprendre.

Malgré cela, la coupure causée par le laser avait freiné l’avancée du jeu, et tout était beaucoup plus silencieux qu’avant. Jack et Christian eurent alors, sans se concerter, la même idée en même temps : jeter des bouts de bois en direction des groupes qu’ils voyaient de manière à ce que cela provoque d’énormes craquements à quelques centimètres à peine d’eux. L’effet fut immédiat : à peine le premier morceau percutait un tronc d’arbre que les filles qui se trouvaient juste à côté se mettaient à hurler d’épouvante et à détaler. Les deux garçons furent satisfaits et se rencontrèrent par hasard, découvrant la simultanéité de leur idée, ce qui les amusa. Ils s’apprêtèrent à repartir dans des directions opposées lorsqu’une forme sombre s’approcha d’eux. Intrigués, ils la regardèrent se déplacer dans les fourrés.

C’était Marie, tentant visiblement de se rapprocher d’eux sans bruit. Elle se déplaçait avec précaution, mais lorsqu’elle vit que ses efforts étaient inutiles, elle se remit à marcher normalement et sauta dans les bras de Christian. L’idée de lui faire peur ne pouvait pas vaincre son envie de revenir vers lui, songea ce dernier. Ils discutèrent un court instant, puis la jeune fille leur confia avoir dit aux autres qu’elle avait entendu le tintement de clochettes dans le bois, sans savoir ce que c’était, cela afin de leur faire croire qu’ils n’étaient peut être pas seuls. Après avoir gloussé de cette idée qui pouvait être fort utile, ils se séparèrent de nouveau, à la recherche du reste du groupe.

Grâce aux idées de dernière minute, le jeu put se poursuivre pendant une heure, avant que certains ne commencent à vouloir partir. Il était près de minuit et certains n’avaient de toute manière pas la permission de rentrer plus tard. Après s’être réunis hors du bois pour discuter de cela sous la lumière rassurante des lampadaires, tous furent plus ou moins d’accord pour dire que cela avait déjà été très amusant et qu’ils pouvaient rentrer sans regret. Ils s’apprêtaient donc à partir lorsqu’un grand bruit de fougère les fit tous se retourner vers le bois. Bien que personne ne put distinguer ce que c’était exactement, tous virent une forme disparaître promptement dans l’ombre des arbres. Quelque chose qui n’avait visiblement rien d’humain. Curieux, Christian commença à se rediriger vers l’obscurité.

« Mais qu’est-ce que tu fais ? lui cria Marie, qui avait perdu son calme aussi soudainement que la forme s’était montrée.
– Je vais juste voir ce que c’est, je n’en ai pas pour longtemps, ne t’inquiète pas…
– Si je m’inquiète ! Il fait noir, on est Halloween et personne n’a pu voir ce que c’est, ça fait peur alors je préfère qu’on rentre !
– Je vais revenir, t’inquiète pas, qu’est-ce que tu veux que ça me fasse ?
– On va y aller ensemble, les interrompit Jack, avec ceux qui veulent nous suivre, vous, vous restez groupés sous la lumière, si ça peut vous rassurer. »

Marie se tut, ne voulant rien ajouter, puis elle regarda son petit ami en lui disant d’une voix faible de vite revenir. Harry préféra rester hors du bois, au cas où. La correspondante allemande, en revanche, voulu venir, car elle était la seule à ne pas vraiment s’être amusée, et elle voulait avoir un peu plus peur. Christian ne l’aimait pas beaucoup, mais qu’à cela ne tienne, ça le ferait beaucoup rire si elle se mettait à crier alors qu’il n’y avait rien d’alarmant. Quelques autres les suivirent lorsqu’ils se dirigèrent vers les arbres, ce qui forma deux groupes de taille quasiment équivalente. Ils ne savaient visiblement pas où aller, mais, heureusement pour eux, les deux garçons de tête avaient repéré le chemin où s’était engagée la chose mystérieuse avant de disparaître de leur champ de vision.

Le silence était devenu plus pesant qu’auparavant. Peut être parce qu’ils avaient maintenant un mystère à élucider, mais au moins cela permettait de prolonger un peu la soirée. Au début, certains parlèrent pour se détendre, mais plus ils avançaient loin de la lumière, plus ils se taisaient, incapables de prononcer un mot supplémentaire. Leurs yeux commencèrent à s’écarquiller dans le noir, à la recherche de quelque chose qui aurait pu être ce qu’ils avaient vu et qui les rassurerait dés qu’ils auraient compris que ce n’était rien de plus qu’une biche ou autre chose du genre. Ce qui ne les empêcha pas de hurler de peur lorsque ladite forme apparut de nouveau au loin et détala à leur approche, provoquant de grands bruissements.

Sans vraiment savoir pourquoi, Christian se mit à courir vers elle, ayant compris de quoi il s’agissait. Il fut seulement suivi par Jack et l’allemande, les autres préférant rebrousser chemin, ayant eu leur compte d’émotions pour la soirée. D’ailleurs, même l’insupportable jeune fille qui ne s’était pas débinée commençait un peu à geindre, procurant à Christian une grande satisfaction, car il savait que ce après quoi ils couraient n’était normalement pas dangereux, du moins pour eux. Après une course d’une vingtaine de seconde, il les fit s’arrêter net, scrutant l’obscurité, ne mettant pas longtemps à trouver ce qu’il cherchait. Deux yeux luisant l’observaient dans l’obscurité. Lorsque les deux autres les aperçurent à leur tour, ils se figèrent.

Le chien, qui se trouvait juste assez loin pour qu’on ne puisse déterminer ce qu’il était au premier abord, se mit soudain à aboyer, ce qui permit aux deux autres de réaliser l’erreur qu’ils avaient fait. Christian, lui, continua de doucement s’approcher, en s’arrêtant toutefois lorsqu’il fut suffisamment près pour voir les crocs de la bête lorsqu’elle ouvrait sa gueule. Le jeune homme reconnu là des aboiements destinés à faire fuir, cependant il était persuadé qu’ils n’étaient pas adressés aux adolescents. Le comportement de l’animal le laissait de plus supposer qu’il avait peur de la chose contre laquelle il hurlait, car un chien n’est pas si facile à faire détaler, surtout dans un environnement ouvert comme celui où ils étaient. C’était déjà un peu plus inquiétant que de voir des formes sombres se déplacer parmi les arbres.

Soudain, l’animal se tut et décampa, tandis que des bruissements de feuilles se faisaient entendre derrière Christian. Son cœur se mit à battre plus fort dans sa poitrine. Il se retourna, puis poussa un imperceptible soupir de soulagement : ce n’était que Jack. Il voulait savoir s’ils pouvaient s’en aller, parce que les autres s’impatientaient sûrement, s’ils n’étaient pas mortifiés à l’idée de ce que pouvait être la forme qu’ils avaient vu, et maintenant qu’ils en connaissaient l’origine, rien ne servait de s’attarder ici davantage. « C’est peut être le moment de partir » dit-il avec un sourire. Ils allaient s’engager sur le chemin du retour quand Christian remarqua enfin que quelque chose n’allait pas. En effet, ils étaient trois à s’être enfoncés dans le bois, et non deux. Où était passée l’autre ?

C’est en arrivant à cette pensée qu’il les entendit pour la première fois. Distantes, mais pourtant inratables, avec un son si clair qu’il tranchait la plus profonde obscurité et parvenait jusqu’à ses oreilles comme si elles se trouvaient à quelques pas de lui. Diling… Diling… Le doux tintement de clochettes se faisait entendre depuis un autre endroit, qu’ils eurent du mal à repérer les premières secondes. Ils se regardèrent, sans savoir quoi dire. Marie n’avait-elle pas dit qu’elle avait inventé l’histoire des clochettes pour faire peur aux autres ? Diling… Diling… Une boule se forma dans leur gorge. Néanmoins, ce n’était probablement que sa correspondante qui avait décidé de disparaître pour tenter de les effrayer, ce qui ne fonctionnerait probablement pas. Ils avancèrent vers là d’où semblaient provenir les tintements, en restant sur leurs gardes.

La zone semblait beaucoup plus sombre que l’espace où ils avaient joué, et le bruissement des feuilles qu’ils déplaçaient en marchant était beaucoup moins perceptible. Le son des clochettes, en revanche, ne faiblissait pas, et il avait même l’air de se rapprocher lentement. Diling… Diling… Sans vraiment le remarquer, ils accélérèrent le pas. L’atmosphère devenait étouffante, et ils se demandaient ce que les autres pensaient, il était inutile d’envoyer davantage de gens se perdre parmi les arbres, ils seraient bientôt sortis de toute manière, ils n’avaient qu’à retrouver la farceuse, ce ne serait probablement pas difficile, elle s’était maquillée tout en blanc et luisait presque dans le noir à l’approche de la moindre source de lumière. Cependant, de lumière il n’y avait pas ici, et ils marchaient à l’aveuglette en écartant tant bien que mal les branches qui se mettaient parfois sur leur chemin.

Soudain, les clochettes se turent, et ce fut le moment que Christian choisit pour trébucher sur une grosse racine et tomber. Il pu amortir sa chute avec ses mains, qui s’enfoncèrent légèrement dans l’humus étrangement chaud, particulièrement glissant et dégageant une odeur nauséabonde. Jurant, il se mit à genou et essaya d’essuyer ses mains moites contre quelque chose de sec, mais n’y voyant rien, ses efforts étaient vains. Avec un peu de chance, il était tombé sur les déjections d’un animal sauvage, et préférait donc éviter de toucher ses vêtements. Il lui fallait un peu de lumière. Le jeune homme en demanda à son acolyte, qui s’était arrêté et avait commencé à ricaner lors de la malencontreuse chute. Jack prit son téléphone, toujours en ricanant, et activa son application lampe torche. Son rire mourut dans sa gorge aussi vite que la lumière se fit et il pâlit légèrement. Se tournant de nouveau vers l’avant, Christian comprit immédiatement pourquoi.

Du sang. Beaucoup de sang. Trop de sang. Du sang sur les branches des buissons, du sang sur les pierres qui parsemaient le chemin, du sang sur la couche de feuilles mortes qui recouvrait le sol. Du sang sur ses mains. Ses mains étaient complètement rouges, comme s’il les avait plongées dans le liquide. Il exhalait une odeur fétide qui s’insinuait dans ses narines et se transformait en un effroi se répandant dans tout son corps, paralysant ses membres et empêchant le cri qui s’était formé dans sa gorge de sortir. Le sang était encore chaud, comme si la veine dont il sortait était directement posée sur les mains de Christian. Face à lui, adossée à un tronc d’arbre, l’allemande le dévisageait de ses yeux morts, tandis que le liquide vital continuait de s’écouler depuis la plaie béante et si nette qui traversait son cou. Un troisième œil avait était dessiné avec sur son front, et ce dernier semblait en revanche tout à fait vivant, il était presque hypnotisant.

« Je crois que maintenant, c’est vraiment le moment de rentrer, » dit le jeune homme en déglutissant, après s’être arraché avec grand peine de cette vision d’horreur.

Il devait absolument garder son calme. Il ne fallait pas qu’ils soient les prochains. Il se mit à réfléchir à toute vitesse. Il fallait avertir la police le plus vite possible et déguerpir. Comment allaient-ils l’annoncer en rentrant, et comment allaient-ils le dire à la famille de la victime ? C’était probablement un fou furieux qui les avait suivit pour leur jeu d’Halloween et qui avait entendu l’idée de Marie, et profitait maintenant de la séparation des membres du groupes pour assouvir ses pulsions macabres en donnant vie à leur histoire d’Halloween. Il pouvait être n’importe où, peut être les observait-il derrière un tronc d’arbre juste derrière eux, peut être… Bon sang, mais à quoi pensait-il ?! La première chose à faire était de déguerpir !

Il se releva en vitesse et secoua Jack pour le sortir lui aussi de sa contemplation, après quoi ils prirent tous deux la fuite. Peu importe s’ils faisaient du bruit, le psychopathe ne pourrait pas les tuer si facilement que s’ils étaient en train de marcher. Sitôt qu’il eut pensé cela, il crut réentendre le son des clochettes. Malgré la stupidité de l’action, il ne put s’empêcher de s’arrêter quelques secondes pour en avoir le cœur net. L’autre garçon fit de même et lui tira la manche pour le forcer à continuer d’avancer. Des bruissements de feuillage provenaient de derrière eux, et les clochettes, qui avaient bien recommencé à sonner, se rapprochaient terriblement vite. Diling ! Diling ! La peur lui donna des ailes et ils se remirent à courir, essayant d’accélérer malgré l’essoufflement qui commençait à pointer. Christian n’avait jamais eu beaucoup d’endurance. L’idée que cela pourrait lui coûter la vie ce soir le tétanisa, et il redoubla d’efforts pour continuer sa course.

Après quelques minutes qui leur parurent interminables, ils aperçurent enfin la lisière du bois et s’y précipitèrent, ne pouvant attendre de rejoindre les autres. Cependant, à bout de force, Christian trébucha une nouvelle fois. Son cœur sauta dans sa poitrine à ce moment, et il crut que sa fin était venue. Pourtant, le tintement des clochettes s’était de nouveau tut. Jack remarqua bien vite qu’il était au sol et revint sur ses pas pour l’aider à se relever. À ce moment, une forme à l’opposé d’où ils venaient retint leur attention. Cela semblait être une des autres filles qui les avait suivis lorsqu’ils avaient suivi le chien. Que faisait-elle toute seule ? La réponse ne viendrait probablement jamais, car au moment où ils voulurent lui crier de vite les rejoindre, elle se mit à crier et sembla tirée en arrière, dans l’obscurité. Ses hurlements s’interrompirent derechef. Il était là.

Ni une, ni deux, Christian et Jack reprirent leur course folle vers la lumière des lampadaires et sortirent du bois. Les autres les virent et accoururent ; lorsqu’ils virent le sang qui gouttait encore des mains de Christian, ils reculèrent cependant, devenant livides. Seule Marie, les larmes aux yeux, sauta sur lui en le serrant fort dans ses bras. On demanda ce qui s’était passé, pourquoi ils n’étaient que deux à être ressortis de la forêt. Ce fut l’autre garçon qui se chargea d’expliquer tant bien que mal. Lorsqu’il arriva au sort de l’allemande et de l’autre fille, tous furent saisis d’effroi et certains se mirent à pleurer, partagés entre le déchirement que causaient ces deux assassinats et la terreur. Quelqu’un dit qu’il y avait encore d’autres gens dans le bois et qu’on ne pouvait pas les laisser là, mais on lui répliqua que s’il le voulait, il irait les chercher tout seul. Quelles étaient les chances de les revoir en vie, après tout ?

À ce moment, des regards se tournèrent de nouveau vers les arbres. Une autre avait visiblement réussi à s’en sortir, car des soupirs de joie se firent entendre. De loin, Christian eut, l’espace d’un instant, l’impression de reconnaître celle qui avait disparu près de la lisière du bois, mais il devait se tromper, la victime avait été trop loin à ce moment pour qu’il puisse reconnaître qui que ce soit. La fille qui venait était toute tremblante et couverte de sang. Elle était apparemment tombée sur les cadavres des personnes manquantes et avait dés lors cherché à sortir du bois par tous les moyens possibles, mais elle avait tourné en rond et n’avait retrouvé la sortie que grâce au cri qu’elle avait entendu. Elle fut soulagée de voir que les deux garçons allaient bien. Cependant, la fille était très choquée et avait du mal à s’exprimer.

Il fallait partir au plus vite. Ils ne pouvaient rien faire d’autre, de toute manière. La soirée était une véritable catastrophe. La peur était la seule chose qui permettait à tout le monde de ne pas s’effondrer sur place et de pleurer leurs amis. Sur le chemin, Harry prit son téléphone et appela la police, peinant à dissimuler son émotion lorsqu’il raconta ce qui s’était passé. On lui répondit de regrouper tout le monde au même endroit et d’attendre l’arrivée des secours. Sans réfléchir, il donna l’adresse de Marie comme lieu de regroupement. C’était donc là qu’ils iraient tous. Christian, lui, était plongé dans de sombres pensées. Tout était de sa faute. S’il ne s’était pas entêté à courir après ce stupide chien, ils seraient tous rentrés sains et saufs. Il aurait dû écouter sa petite amie. Il était responsable de tous ces morts.

La jeune fille, qui était cramponnée à son bras en pleurant, remarqua vite qu’il n’était pas seulement préoccupé par ce qui venait de se passer, et lorsqu’il finit par lui avouer ce qui le tourmentait, elle s’arrêta net, surprise, et le frappa. Christian fut choqué sur le coup. Marie était d’ordinaire gentille et refusait toute violence, c’était la dernière qui pouvait avoir ce genre de réaction. Elle fondit ensuite en larmes, s’excusa et le serra dans ses bras, lui murmurant que ce n’était pas de sa faute si un psychopathe était venu au même endroit qu’eux. Ils reprirent ensuite leur chemin, et tous furent arrivés chez Marie à peine une minute plus tard.

Ses parents étaient dans la cuisine. Lorsqu’ils arrivèrent pour les accueillir, la vue du sang les pétrifia, et la mère se retira, n’en supportant certainement pas la vue. Jack et Harry prirent la parole pour expliquer le drame qui venait de se produire. L’homme fut visiblement aussi choqué que les adolescents, et ne trouva pas tout de suite les mots pour s’exprimer. Il ne savait probablement pas plus que les autres ce qu’il fallait faire. C’était si soudain… Enfin, il finit par inviter ceux qui étaient couverts de sang à aller dans la salle de bain à l’étage pour se débarbouiller et se changer. La police étant déjà prévenue et probablement déjà sur le chemin, il n’y avait probablement pas grand-chose à faire de plus. Au final, ils ne furent que trois à monter, Christian, la fille qui était ressortie du bois, et Marie, qui avait aussi un peu de sang sur elle à cause des mains de son petit ami.

Le jeune homme prit immédiatement l’évier, car il n’avait que ses mains à nettoyer, l’autre fille aurait probablement besoin d’au moins la pomme de douche pour bien se rincer ne serait-ce que le visage et les mains avant l’arrivée des policiers. Il essaya d’en mettre le moins possible ailleurs que dans l’évier et frotta avec force pour retirer le liquide rouge de ses main. Il avait l’impression de se laver les mains du meurtre de l’allemande. Cependant, les mots de Marie lui revinrent en tête et il essaya de chasser cette idée, se concentrant uniquement sur ce qu’il faisait. Derrière lui, la fille couverte de sang plongea son visage sous l’eau et réussit à en enlever une certaine quantité. Elle ne semblait pas se soucier de ce qu’elle répandait sur ses vêtements ou le sol. Dans une telle situation, ce n’était de toute façon pas bien important.

Elle releva ensuite la tête et entreprit de retirer un bracelet fait de cordelette rouge avant de se laver les mains. Christian laissa sa place à sa petite amie, qui devait aussi essayer de retirer un minimum de ce que le jeune homme avait mis sur elle. Il s’appuya légèrement sur la machine à laver qui se trouvait juste à côté et la regarda faire d’un air songeur. La question de savoir ce qui se serait passé s’il n’avait pas été là ce soir lui occupait l’esprit. Seraient-ils tous rentrés plus tôt ? Ou serait-ce arrivé quand même ? Est-ce que Marie aurait aussi été prise dans les bois. Cette seule idée le fit frissonner. Il ne pouvait s’imaginer quelle aurait été sa réaction si tel avait été le cas. Et puis…

Ses pensées furent interrompues par un doux tintement qui lui glaça le sang. Il devait rêver, c’était impossible autrement. Le bracelet de la fille penchée sur la baignoire ne pouvait pas produire ce son, il était impossible que ce qu’il voyait là en train de briller à la lumière des lampes soit une petite clochette décorée du même œil rouge qu’il avait vu représenté avec du sang sur le cadavre de l’allemande dans le bois. Et pourtant, maintenant qu’il regardait la fille, il voyait tout ce que ses cheveux et le sang qui la maculait quelques instants plus tôt avaient dissimulé. Il voyait la représentation grotesque de cette œil affreux sur son front, qui semblait le fixer, tout comme le vrai qui se trouvait sur la clochette. Il voyait sa gorge tranchée qui n’avait plus de sang à laisser s’écouler. Il voyait ses yeux morts, vides de toute expression.

Marie, qui s’était retournée en entendant aussi le son tant redouté, saisit la main de son petit ami et la serra fort, terrorisée. Ni l’un ni l’autre ne pouvaient plus bouger. Ils ne savaient pas si la peur était trop grande ou si ces yeux étranges avaient quelque chose à voir là-dedans, mais une chose était sûr, ils étaient paralysés et incapables de crier. Dehors, une lumière rouge et bleue commença doucement à briller. La police était enfin arrivée. Cependant, il était trop tard, le meurtrier – ou peu importe ce que c’était - était déjà dans ces murs. La détentrice des clochettes esquissa une grimace qui devait probablement être un sourire et avança vers eux, lâchant le bracelet avec la clochette qui tomba sur le sol.

Diling… Dil-.

Texte de Magnosa

Je ne fais de mal à personne - Chapitre 3

Cinq années qu’elle m’a quitté. Enfin, je dis cinq ans, mais je n’en suis même plus sûr. Les jours me paraissent infinis. Je me sens comme un robot effectuant une programmation dénuée de tout sens… Avant, ce n’était pas ça. Oh, certes, nous étions pauvres et vivions de petit boulot par ci par là… Mais c’était différent…
 
Il y a quelque temps, j’ai atterri à Junk : un des seuls coins où je pouvais avoir un toit. Et, contre toutes mes attentes, l’accueil des locaux a été très chaleureux enfin celui des humains. On ne se mélange pas trop, ici. Les gens forment une communauté soudée qui inclut sans problème les nouveaux arrivants : grâce à ça, j’ai fait la connaissance de gars supers tels que Clara ou Hugo. Tiens, il y a même un type qui m’a aidé à trouver un job en tant que gardien d’une baraque un peu excentré de la ville, pour le compte d’un Ricain qui ne venait que tout les 36 du mois.
 
Je ne dirais pas que la vie était douce, certainement pas, mais je me sentais à ma place au moins. C’est un sacré sentiment de se sentir à sa place quelque part. La sensation de savoir pourquoi on se lève le matin, d’avoir des lieux de rassemblement et la certitude de ne jamais se retrouver seul. Ouais, j’aimais cela. Je commençais même à oublier peu à peu Inès.
 
Puis, un jour peut-être trop alcoolisé, Joseph a voulu faire un tour au quartier rouge. On l’a suivi, l’idée de se faire une synthétique ne dérangeait personne. C’est en rigolant que nous y sommes allés, enfin, je n’ai pas rigolé longtemps : j’ai vu une femme. C’était elle, le visage de ses 20 ans, une posture altière, cette assurance… Je la reconnaissais. Sur le moment, j’étais sous le choc, et je me suis figé. Ce qui n’a pas empêché mes camarades de partir à l’hôtel adjacent avec leurs partenaires rémunérés. J'ai mis plusieurs minutes à reprendre partiellement mes esprits, en tout cas, je suis parvenu à m’approcher d’Inès. Elle m'a fait un large sourire que je lui ai rendu par automatisme. Cependant, ma voix avait foutu le camp et je n'ai pu dire un mot. Surprise de mon mutisme, mon aimée m'a simplement pris par la main afin de m’emmener, à mon tour, dans l’hôtel. Une fois dans la chambre, elle a retiré ma veste puis commencé à déboutonner ma chemise. J'ai saisi ses mains :
 
« Inès, Inès ! ai-je dit, les larmes aux yeux.
 
Je peux être qui tu veux, a-t-elle répondu en m’embrassant dans le cou.
 
Non… Tu n’es pas n’importe qui… Qu’est-ce qui t’arrive ? »
 
Les multiples verres m’embrouillaient complètement le cerveau. Je n’arrivais pas à réfléchir.
 
« Tu devrais te détendre, laisse-moi faire si tu le désires. » 
 
Elle a achevé de m’ôter mon vêtement et est descendue sur mon torse avec des baisers.
 
À cet instant, une immense colère m’a envahi. Ce n’était pas ma femme, elle ne parlait pas comme ça. J'ai donc repoussé violemment l’imposteur sur le sol où elle s’est écroulée. La fille m'a regardé, interloquée, en sanglotant.
 
« Je suis désolée, je ne voulais pas te brusquer, ne me fais pas de mal. »
 
Cette chose m’implorait, accrochée à mes genoux. La déception a alors laissé place à une profonde haine. Elle souillait le visage d’Inès avec ce comportement digne d’une… Esclave. Non, jamais ma moitié n’aurait baissé les yeux ou se serait soumise. Inès était DIGNE ! Digne, putain de merde ! Je l’ai alors frappée dans la mâchoire, puis j’ai continué jusqu’à ce que ses circuits internes sortent par ses orbites.
 
  ***
 
Allongé sur le lit, je me suis souvenu. C’était il y a longtemps. Au début de notre relation, en désespoir de cause, ma femme s’est proposée comme modèle pour une entreprise de robotique dont j’ai oublié le nom, pour faire un robot. Cela aurait pu nous rendre riche avec les droits intellectuels sur la copie du corps, mais bon, l’entreprise a fermé suite à un procès et nous n’avons jamais perçu de royalties. C’est vrai, les Svetlana étaient basées sur ma femme. Une grande nouvelle, une merveilleuse nouvelle ! Il est évident qu’il n’ont pas copié que le corps, les scientifiques ont obligatoirement fait un examen psychologique où je ne sais quoi pour faire de ces synthétiques de parfaites copies de ma femme. Du moins, il y a le matériel de base pour le permettre. Je me suis levé et suis parti, résolument déterminé à retrouver mon amour.
 
Je me suis donc préparé. La première fois, j’ai eu beaucoup de chances que personnes ne fasse attention à mon escapade, mais je ne peux pas me reposer sur ma bonne étoile. Il me fallait agir avec méthode. Élément essentiel : trouver un coin tranquille afin d’éduquer la future à devenir elle-même. Pour cela, la maison était parfaite de par son éloignement. Et en plus, il paraissait qu’une cave était construite en-dessous. J’en ai trouvé l’entrée, sous un tapis, après de minutieuses recherches. L’intérieur de celle-ci était spacieux, équipé d’un atelier avec quelques bricoles (du bois, des clous, des outils…) et surtout une voiture était garée là. Ce qui réglait l’étape n°2 du transport. Dernière étape, un programme d’action : la nuit pendant ma garde. Une évidence. Je pouvais donc agir dès le soir venu. 
 
Je me suis habillé en fonction des circonstances : un sweat a capuche avec des gants, puis j’ai pris la voiture. Je n’ai pas eu à beaucoup sillonner, repérant une potentielle. La voiture s’arrêta près d’elle, et je lui ai fait signe de monter. Mes mains tremblaient, je suais à inonder un désert… Installée à côté de moi, ma moitié a caressé mes cuisses et est remontée lentement vers mon entrejambe. Outré, j’ai écarté promptement ses avances. Cela l’a beaucoup amusée, et elle a ri à gorge déployée en me demandant si j’étais du genre prude. Ce rire, il était magnifique : aussi pure et cristallin que celui d’Inès… Mes zygomatiques s’activèrent donc comme pour lui répondre, comme si mon corps réintégrait un organe vital. Une symbiose absolument parfaite. Nous nous sommes arrêtés devant la maison et je l’ai fait entrer. 
 
« Waouh, t’as une de ces maisons… Impressionnant. », a dit l’ange en posant son sac à main sur le canapé et en retirant ses vêtements.
 
Je suis resté devant la porte du salon, la fixant sans dire un mot. Je ne savais pas vraiment comment lui rendre la mémoire, faire revenir ma femme dans ce corps. Mes pieds ont avancé l’un après l’autre vers elle, lentement. Elle se tenait nue, face à moi. Je lui ai saisi les épaules fermement, la regardant droit dans les yeux, mais je n’arrivais presque pas à desserrer les dents. Celles-ci se levaient et puis se claquaient brutalement. Mon angoisse et ma peur prenaient le dessus, malgré la lutte acharnée de mon conscient.
 
« Oh, je vois », a-t-elle dit en esquissant un sourire avant de me griffer le visage en poussant des petits cris. De surprise, je l'ai poussée au sol. Et le pitoyable jeu d’acteur a repris : 
 
« Je vous en supplie, monsieur, je ne suis qu’une femme fragile et innocente. Ne me faites pas de mal... »
 
C’en était trop, il fallait qu’elle comprenne que ce n’était pas ce genre de personne. Il fallait lui expliquer. Je me suis positionné sur elle afin de la bloquer, et ai pris sa tête entre mes mains. Bon dieu, impossible de parler avec ce fichu de claquement de dents ! « Pitié, non », a supplié la prostituée tout en écartant les cuisses. Cela suffisait ! Et, de rage, j’ai percuté le sol avec son crâne mainte et mainte fois… Jusqu’à la transformer en une bouillie infâme.
 
  ***
 
L’expérience n'avait pas été concluante, c’est le moins qu’on puisse dire… C’est donc que je m’y prenais mal et que je devais revoir ma méthode. Chaque soir, je pouvais peaufiner mes techniques sur une nouvelle prétendante. Malheureusement, chaque soir, une nouvelle tête ornait la cave… Néanmoins, les résultats étaient de plus en plus prometteurs. La solution se nichait dans la rééducation : si je pouvais discuter sereinement avec ma prétendante, j’arrivais à la faire évoluer sensiblement et dans un temps incroyable ! Par contre, je devais me méfier de leurs fourberies. Elles faisaient semblant de redevenir Inès afin de me tromper, mais je connais trop ma femme pour que ce type de stratagème fonctionne. Ce comportement me met toujours hors de moi, se retrouver devant une immonde imitation de mon épouse est à la fois insultant et blessant. 
 
Un soir, un homme s'est présenté au bar que j’avais l’habitude de fréquenter. La quarantaine, un chapeau, le visage rongé par l’alcool… Un flic, sans aucun doute. Il a posé plusieurs questions à propos du bled et notamment si l’on pouvait trouver des Svetlanas… C’était évident, ce mec me poursuivait. Enfin, comment pouvait-il retrouver ma trace ? Aucune chance, j’étais bien trop brillant pour cela. Quoiqu’il en soit, pas question de se laisser distraire par ces détails sans importance. 
 
Plus je touchais au but, plus il était compliqué de trouver des candidats. Les Svetlanas devenaient méfiantes et les synthétiques s’agitaient. Les tensions n’avaient jamais été aussi fortes et il ne manquait plus qu’une étincelle pour que toute la ville flambe. Dans ces conditions, j’ai adapté ma stratégie d’approche. Finis la Ford et les vêtements discrets trop suspect, aborder sereinement et naturellement est plus efficace. C’est donc ce que j'ai fait, et j'ai d'abord entamé la rééducation dans un hôtel bas de gamme. Nul, mauvais, intolérable ! Impossible d’arriver à un quelconque résultat à cet endroit ! Après tout, les synthétiques ne sont pas fait comme les humains. J'ai donc découpé la tête de la prétendante et l'ai fourrée dans mon sac, dans le but de converser plus tranquillement une fois à la cave. Mais ça a été un échec, les circuits étaient trop endommagés et la pauvre fille ne baragouinait que des bouts de phrases… Dommage. Plus de décapitation préventive à l’avenir. 
 
Et le soir suivant, ce soir, j’en ai convaincu une de me suivre bien que la ville explosait littéralement de violence. Il y avait des affrontements entre l’armée et des émeutiers… Des coups de feu de tous les côtés… Puis j’ai aperçu la maison incendiée au loin. Heureusement que j’étais en chasse ! J'ai donc préféré amener la candidate dans mon appartement. À peine le seuil franchit que je l’assommais. Plus de temps à perdre. Une fois attachée et bâillonnée, je me suis assis devant elle, attendant patiemment qu’elle se réveille. Inès est si belle quand elle dort. Après avoir émergé, elle s'est mise à pousser des hurlements étouffée par le tissu. 
 
« Chut, chut, chut… lui dis-je en lui montrant mon poing. Parfait, tu es là pour redevenir toi même, Inès, et je suis là pour t’aider. Tu vas répondre à une série de questions et si tu réponds mal, tu prendras un coup. Pour chaque mauvaise réponse, un coup supplémentaire. C’est-à-dire que la première mauvaise réponse, c’est un coup, la deuxième, ce sont deux et ainsi de suite… Compris ? »
 
La fille acquiesce. Avant d’ôter son bâillon, mes poings renforcés de plaques métalliques lui caressent la joue.
 
« Tu es dans une file d’attente et quelqu’un te passe devant. Que fais-tu ?
 
Je… Je lui dis de retourner à sa place. » Elle est tremblotante, un mauvais signe. Inès n’a jamais eu peur de moi.
 
« Bien, et si ce dernier refuse ?
 
Je tente de le convaincre. »
 
Le choc de mon coup amoche ses lèvres qui se mettent à saigner abondamment.
 
« Non, Inès aurait alpagué le reste de la queue.
 
Je ne suis pas Inès, putain ! »
 
Je lève, prêt à en asséner un second.
 
« Question suivante, question suivante ! crie-t-elle, la bouche ensanglantée.
 
Quel est ton plat préféré ?
 
De quoi ? (je serre les doigts) Les papillotes ! Les papillotes ! »
 
Deux autres coups volent, directement sur son visage. Elle ne survivra probablement pas à une autre mauvaise réponse. Dommage, je suis triste pour cette pauvre demoiselle.
 
« Non, le bœuf bourguignon. Comment nous nous sommes rencontrés ? »
 
Pas de réponse. Tant qu’elle est en vie, le test continue et une abstention compte comme une mauvaise réponse.
 
« Veux-tu que je répète ? »
 
Toujours pas de réponse, je me lève donc afin de la sanctionner quand ma porte est sauvagement enfoncée. Deux personnes entrent : l’alcoolique et une femme. Je me précipite pour les stopper lorsque que le type dégaine son arme et me tire dans la jambe. Tombant à terre, je me relève pour faire front, mais la femme m’envoie dans les roses par un coup bien placé.

Buffalo

Salut,
En fait ça fait un moment que je me tâte de raconter cette histoire, et je me suis dis « pourquoi pas ? ».
Alors voilà, en fait je suis camionneur, je conduis des gros camions partout où il y a une route et, au bout, quelqu'un qui veut un grand nombre de quelque chose.
Je le suis depuis plusieurs années, je connais les habitudes des camionneurs, les coins où la bouffe est pas mal, le langage, tout ça...
Mais ça, à la limite, c'est pas le nœud de l'histoire, voyez, quand j'étais plus jeune et que je venais de commencer, j'ai rencontré ce gars qui bossait avec moi, il était américain et il adorait se foutre de ma gueule.
Il était du genre à mettre des coussins péteurs ou à me raconter des histoires qui font peur pour bien rigoler. Un vrai gamin. Mais j'avais un peu d'affection pour lui, le mec allait sur ses cinquante ans et il m'aimait bien dans le fond.

Un jour qu'on était en livraison tous les deux, il m'a appelé sur la radio de mon camion.

« Gamin ?
Je suis là.
Dis-moi voir, y'a pas de buffalos en France, non ?
Des buffalos ? Eh bien non pourquoi ?
Non pour rien, j'ai cru voir une grosse bête sur le bord de la route, mais c'était sans doute rien. »

On était en pleine nuit et il était sur une bretelle mal éclairée, je me suis dis que c'était une vache ou un autre truc dans le genre et je me suis reconcentré (terme non-indexé par les dictionnaires de langue française) sur la route.

« Je crois que j'ai un cheval qui me suit.
Un cheval ?
Ou en tout cas un truc qui court vite, je vais faire un break le temps de le laisser passer, voire même voir s'il a pas besoin d'aide. »

Un silence de quelque minutes puis :

« Bizarre, y'avait rien du tout, sans doute mon imagination, ou un reflet.
Va peut-être falloir faire une pause, vieux !
Non je suis un retard sur le parcours à faire. »

J'étais moi-même en train de fatiguer un peu, je me suis posé dans une station-service et j'ai pris un café avec une bouteille d'eau. J'avais juste eu le temps de pisser et faire mes achats, mais quand je suis revenu à ma cabine et que j'ai remis le contact, il était en train de crier.

« PUTAIN, PUTAIN, PUTAIN, PUTAIN, PUTAIN !
Il se passe quoi ?
Le buffalo me poursuit !
Le quoi ? Y'a pas de buffles en France je t'ai dit !
Y'a un putain d'animal de shit qui m'a tapé le derrière alors que j'étais en train de ralentir, je vois rien dans les rétros et ça commence à taper de plus en plus fort !
Arrête tes conneries !
MAIS JE DÉCONNE PAS SHIT !
Essaye de tourner pour t'arrêter.
Le truc est aussi big que mon camion bordel, si je freine ou que je tourne trop lentement, il tape dans le derrière, je peux rien faire à part accélérer !
T'es sûr que c'est pas un autre camion ?
Y a que toi qui répond à la radio et y a un de ces bruits de tonnerre dehors, ça peut être qu'un putain d'animal ! »
Il y a eu un silence de quelques instants quand il a recommencé à insulter le truc derrière lui. Quand il était en colère, il parlait anglais, et je dois dire que j'ai pas un super bon niveau en anglais, donc je sais plus exactement ce qu'il a dit. Mais c'était assez glaçant de l'entendre insulter le truc et son moteur accélérer.

« Fais gaffe à pas perdre le contrôle ! que je lui ai dis. Y a moyen que quelque chose de grave arrive ! », j'ai rajouté.

Mais il hurlait, très fort. Je l'avais jamais entendu crier aussi fort, plein d’insultes, de « son of a bitch » et de « sucker », et avec le temps j'entendais des gros coups contre son véhicule. Des gros « BAM, BAM, BAM ! ».

Puis silence radio toute la nuit. Aucune réponse, rien. Juste du silence.

Le lendemain j'ai vu mon patron qui m'a raconté que les flics avaient retrouvé son camion, qui avait fait une sortie de route dans un ravin. Le camion était explosé, la boîte noire introuvable, et lui était mort.

Personne m'a pris au sérieux, la version officielle est qu'il s'est endormi au volant.

Alors vous allez peut-être pas me croire pour l'histoire mais bon, faites gaffe quand même, il y a peut-être vraiment un buffalo, ou un truc encore plus gros quelque part qui parcourt les routes. Et j'aimerais pas tomber dessus. Surtout de nuit.

Texte de Nigiel

Spotlight : Entre les chaînes

À 3h du matin, je me réveille en sursaut, transpirant et la respiration saccadée.
J'ai sûrement dû faire un cauchemar. Oui, il était vraiment étrange, je me rappelle difficilement de ce que j'ai vu, tout était flou. Je rêvais qu'on ouvrait ma porte doucement, et d'un seul coup, elle s'ouvrait complètement. Ma vision était complètement floue, ma tête bougeait dans tous les sens. C'est le bruit d'un objet qui tombe sur le sol qui m'a réveillé. Tant mieux, tout ça n'était qu'un rêve. J'allais me rendormir mais...

Je n'y arrive pas. Je suis mal à l'aise, comme si quelqu'un ou quelque chose m'observait. Je lève la tête de mon lit, quand je vois quelque chose : ma lampe est par terre, cassée. Marmonnant quelques insultes, j'allais la ramasser quand... J'entends une respiration. Une respiration faible certes, mais j'arrive à l'entendre. Pas de doute, il y a quelqu'un dans ma maison.

Prenant mon courage à deux mains, j'allais me lever quand... je me fige. Devant moi, au fond du couloir, il y a... Une bête. Une créature humanoïde, blanche, assise sur le plancher, m'observant de loin. J'amorce à peine un mouvement, pensant sortir de mon lit, qu'elle s'approche de moi à une vitesse effarante. Comme si elle savait que j'allais bouger mon pied.

Donc, je me fige aussitôt, ne bougeant plus d'un pouce pendant quelques secondes, jusqu'à ce que la bête s'éloigne de la chambre. Elle semble grogner, et retourne dans le couloir, dans la même position, continuant de m'observer. Mais je remarque qu'à chaque fois que je cligne des yeux... Elle se rapproche de moi. Mes yeux picotant, je ne peux arrêter de cligner des yeux, donc elle continue toujours de s'approcher de plus en plus près de moi. Quand elle est arrive au pied de mon lit, je veux tenter le tout pour le tout : courir jusqu'à la sortie de mon appartement. Ça avait des chances de marcher, mais...

Je me rends alors compte que je suis enchaîné à mon lit. Je comprends enfin : je n'avais pas rêvé, la lampe qui s'est cassée, la porte qui s'ouvrait, ce n'était pas un rêve, ça s'était vraiment passé et... Je ne m'en suis pas rendu compte. Alors, seules mes mains étant attachées aux barreaux de mon lit, je gesticule de mes jambes, voulant frapper l'animal, et je lui hurle dessus, lui demandant ce qu'il veut. Rien, aucune réponse, même pas un grognement. Après quelques minutes, essoufflé, transpirant et fatigué, j'arrête, tout en fixant la bête des yeux. Ne pouvant plus rien faire,  et mes yeux commençant à piquer, je dois me résigner.

Je cligne des yeux une dernière fois.