Apocalypse, chapitre 6 : Colère

Chapitres précédents :

- Chapitre 1 : Prologue
- Chapitre 2 : Gourmandise
- Chapitre 3 : Envie
- Chapitre 4 : Avarice
- Chapitre 5 : Orgueil


***

A vrai dire, je n'ai dû attendre que peu de temps à l’hôtel avant d'être à nouveau contacté par le professeur. Une affaire urgente le retenait au Vatican, aussi m'a-t-il demandé d'assurer seul la prochaine mission. J'ai eu beau lui dire que je ne pensais pas en être capable, il persistait à m'assurer le contraire... Bien sûr, j'aurais toujours pu refuser, mais cela aurait voulu dire rester dans cette chambre d’hôtel à mourir d'ennui pendant encore un bon moment.
Je me suis donc mis en route pour ma première mission solo. Et pas des moindres : je devais assister à une conférence pour la paix... à Jérusalem. Pas le premier endroit qui nous traverse l'esprit quand on parle de paix.
Le Vatican n'était pas sûr que ce lieu abritait une relique du péché. Ils avaient simplement eu quelques rapports indiquant des phénomènes inhabituels, comme des bagarres qui éclataient en ville, sans raison. Comme il ne restait que la colère, la paresse et la luxure à trouver, ils avaient fait le lien avec une possible apparition du péché de la colère à Jérusalem. Mais le professeur m'avait précisé que rien n'était sûr. C'était peut-être pour cette raison qu'ils n'avaient envoyé qu'un débutant comme moi sur place.


Il n'y a aucun avion qui relie Paris à Jérusalem. Il a fallu que je prenne d'abord un avion pour Tel-Aviv, avant qu'un Taxi ne m’emmène directement à mon hôtel. La conférence était prévue pour le lendemain.
Celle-ci allait réunir tous les grands cadres des plus grandes religions du monde. Tous seraient unis dans un même but : trouver un moyen de s'entendre.
Le conflit qui agitait cette région n'était pas nouveau. Certains considèrent les Israéliens comme des envahisseurs, là où d'autres soutiennent que les juifs ne font que reprendre leur terre d'origine. Quoiqu'il en soit, la guerre faisait partie du quotidien de tout le monde, ici.
Ainsi, les représentants religieux qui seraient présents à cette conférence le seraient autour d'un seul homme : Karim Oukad. L'homme le plus pur du monde.
Celui-ci était réputé comme étant l'homme n'ayant jamais commis le mal. Cet homme de 32 ans, né d'un père algérien et d'une mère guadeloupéenne, avait très tôt montré des signes d'une pureté inouïe : Il refusait de faire du mal à tout être vivant.
Végan depuis la naissance, il avait refusé de marcher à l’extérieur de sa maison, peu de temps après avoir appris à le faire, et ce pour éviter de blesser des insectes en leur marchant dessus par mégarde.
Il avait ensuite grandi en faisant tout son possible pour aider les autres, au détriment de sa propre santé. Le professeur m'avait même raconté que les fois où sa mère avait dû l'emmener à l’hôpital parce qu'il donnait toute sa nourriture aux autres, oubliant de s'alimenter lui-même, ne se comptaient plus.
Toute sa vie n'était que bonté et sacrifice de soi. Oui, c'était vraiment un homme bien. Le plus pur qui soit sur cette Terre.


Ce soir-là, je l'ai passé à vagabonder dans les rues, visitant quelques lieux emblématique de la ville. Le mur des lamentations était encore plus impressionnant en vrai. D'ailleurs, la conférence du lendemain allait sûrement avoir lieu non loin de celui-ci, à en juger par son importance dans le milieu religieux. Après cette promenade, je suis rentré à l’hôtel, et me suis affalé sur mon lit, exténué.
Le lendemain matin, après m'être levé de bonne heure, j'ai pris un copieux petit-déjeuner dans le restaurant de l’hôtel, avant de me rendre sur place. Comme j'étais en avance, j'ai préféré prendre mon temps en y allant à pied à travers les petites ruelles de la ville, délaissant le taxi que le Vatican m'avait commandé.
Au détour d'une ruelle, j'ai aperçu une mendiante. Elle semblait avoir mon âge, et arborait des cheveux blonds comme les blés, ce qui était peu commun dans cette région. Intrigué, je me suis alors approché d'elle, et ai réalisé que ce n'était pas la seule chose qui la différenciait des autres habitants de Jérusalem. Elle avait les yeux bleus.
De magnifiques yeux bleu ciel, dont la couleur si lumineuse tranchait violemment avec les vêtements en lambeaux et le visage couvert de crasse de cette fille. Je me demandais bien  comment une fille comme elle s'était retrouvé ici à faire la manche, aussi me suis-je approché. Après avoir fouillé dans ma poche, je lui ai donné un petit billet en lui disant :


"Courage, la vie ne semble pas être facile pour toi. Prends ce billet et dors au chaud cette nuit."


Elle m'a alors regardé un bref instant, avant de me répondre "Merci" dans un français parfait et sans accent. Agréablement surpris, je lui ai souri.


"Oh, tu parles français ?
- Oui, ma mère était française. C'est elle qui m'a appris cette langue. Mon père le parlait aussi. J'ai grandi en parlant le français, en plus de l’hébreu et de l'arabe...
- C'est remarquable... tu parles donc plusieurs langues.... Comment, avec ces qualités, en es-tu réduite à vivre dans la rue ?.
- C'est... compliqué.
- Je comprends que tu n'ai pas forcément envie d'en parler.
J'ai une proposition. Je dois assister à la conférence sur la paix à deux pas d'ici. Le problème, c'est  que mon hébreu est un peu... rouillé. Même si je pense qu'elle sera tenue en anglais, ce ne serait pas du luxe d'avoir quelqu'un parlant l’hébreu à mes cotés. Que dirais-tu de m’accompagner ? Tu seras payée, bien évidemment.
- Je... d'accord.
- A la bonne heure. Moi, c'est Edgar. Et toi ?
- ... Marion."


C'était loin d'être un prénom commun, par ici. Il avait sûrement été choisi par sa mère. Après que je lui aie offert le déjeuner, elle m'en avait dit un peu plus sur elle.
Sa mère était née en France, puis était partie vivre en Israël. Étant de confession juive, elle avait suivi quelques membres de sa famille, qui étaient du mouvement Sioniste. Le sionisme, le "Retour à Sion", prône le retour des juifs en terre de Sion, synonyme de Jérusalem, et par extension en terre d’Israël.
Quant à son père... Il était Palestinien. Connaissant la haine que se vouent ces deux peuples, il m'était difficilement concevable qu'une métisse née d'un père palestinien et d'une mère israélienne puisse exister.
Pourtant, c'était bien le cas.
Vers la fin du repas, j'ai remarqué qu'elle semblait porter un lourd fardeau, mais lorsque je l'ai interrogée à ce sujet, elle n'a pas semblé vouloir en parler.
Après avoir mangé, nous nous sommes donc rendus sur le lieu de la conférence.


Une grande scène avait été installée. Au centre de celle-ci, un pupitre, agrémenté de quelques micros. Pupitre derrière lequel se tenait un homme. Karim Oukad.
La conférence avait commencé.
En jetant un coup d'oeil dans le public, j'ai repéré quelques grands noms des principales religions monothéistes. Des imams, des évêques, des rabbins, des moines bouddhistes... même le Dalaï-lama en personne était présent dans le public !
Le discours de l'homme le plus pur du monde était très bien écrit. Et très émouvant. Quand on l'écoutait parler, on ne pouvait souhaiter qu'une chose : La paix dans le monde. Et, à force d'entendre ses arguments, et les solutions qu'il proposait, on pouvait presque croire que c'était possible !
Enfin, vu ce à quoi j'avais assisté ces derniers mois, et la possible fin du monde qui arrivait à grands pas, il m'était impossible d'imaginer la paix dans le monde survenir dans un futur proche.
Au bout de quelques minutes, Karim Oukad s’est saisi d'une pierre, et l'a brandie face à la foule. Il a alors crié avec conviction : "Comme une simple pierre est le début d'un édifice, cette conférence sera le début de quelque chose de plus grand. Quelque chose qui restera à jamais dans l'histoire... Quelque chose qui..."
Il n'est pas parvenu à finir sa phrase. Il a soudain semblé comme pris de tremblements, et de la bave a commencé à apparaître au coin de ses lèvres. Puis, d'un seul coup, il a violemment lancé la pierre qu'il tenait dans la main vers le Dalaï-lama, qui l'a reçue en plein visage. Puis il s’est retourné vers la première personne qu'il a vue en face de lui, et a littéralement sauté de l'estrade pour l'attaquer sauvagement et la rouer de coups.
Jurant entre mes dents, j'ai serré les poings.
Quel était donc ce coup de folie ? Était-il sous l'influence d'une relique du péché ? C'était fort probable, car j'avais beau regarder de tous les côtés, personne ne tentait de l’arrêter. Au contraire, la conférence était en train de se transformer en une vraie boucherie. Boucherie à laquelle j’assistais, impuissant.
Moins d'une minute après que Karim Oukad ait sauté de l'estrade, toute l'audience était déjà en train de se battre sans raison apparente. Les imams, rabbins, prêtres et moines bouddhistes se livraient à des combats à mains nues.
Un imam de bonne constitution a entrepris d'arracher les cheveux d'un rabbin avec les dents. Le cuir chevelu de ce dernier s'est alors teinté d'un rouge sombre, et les dents de l'imam ayant presque scalpées le pauvre rabbin, on pouvait quasiment apercevoir son crâne sous les quelques mèches de cheveux restantes. Mais au moment où le musulman allait achever ce qu'il avait commencé, il s'est écroulé. Derrière lui, un moine bouddhiste, à la manière d'un catcheur, venait de briser avec violence une chaise sur son dos. Ce dernier a alors ramassé les morceaux de celle-ci pour tenter de briser le crâne de l'imam. Il a à son tour été interrompu par un prêtre, qui lui a asséné un direct du droit d'une puissance sans pareille. Avec effarement, j'ai alors constaté que ce dernier tenait fermement une croix en fer dans la main, et l'y avait placée à la manière d'un coup de poing américain, augmentant ainsi la puissance de ses coups. Sans surprise, le moine a fini à terre, le visage couvert de sang. Puis plusieurs autres personnes étaient venu le rouer de coup, avant de se retourner les uns contre les autres.


Mais dans le fond, on pouvait assister à un combat encore plus insolite, s'il en était : Le Dalaï-lama, s'étant relevé, était en train régler ses comptes avec l'homme le plus pur du monde, qui ne l'était plus tant que ça, à vrai dire.
Il était en train de lui faire une clé de bras, si puissante qu'on pouvait entendre tous les os de Karim Oukad hurler de douleur. Puis, de sa main valide, Karim a attrapé un stylo dans sa poche arrière, avant de l'enfoncer dans l’œil du Dalaï-lama d'un geste sec et précis, lui faisant lâcher prise. Malheureusement, cela n'a pas suffit à arrêter le combat, bien au contraire. Les deux hommes se sont de nouveau rués l'un sur l'autre, tels des animaux en rut se disputant une femelle.
C'était un spectacle incroyable. Et dire qu'ils étaient tous venus pour parler d'une possible paix future... Ce que j'avais sous les yeux n'était certainement pas le résultat escompté.


Sortant de l'hypnose dans laquelle la contemplation de cette scène m'avait mise, j'ai réalisé  qu'il fallait agir vite pour arrêter cette folie. Si ce bain de sang était arrivé, c'était bien la preuve que la relique du péché de la colère était dans les parages. J'en étais maitenant certain. Et il fallait la trouver au plus vite.
Me souvenant que Marion m'accompagnait, je me suis retourné pour voir si elle allait bien, mais, à ma plus grande inquiétude, elle avait disparue. J’espérais vraiment qu'elle n’était pas en train de se faire rouer de coups quelque part au milieu de cette arène sanglante. Malheureusement, je ne pouvais pas partir à sa recherche maintenant. Il fallait absolument que je trouve la relique.
Certes, je n'avais pas l'arche avec moi pour contenir sa puissance néfaste, mais j’espérais au moins que le fait de la tenir dans ma main l'atténuerait, grâce à mon anneau. Ensuite, il me suffirait de m'isoler quelque part en attendant les agents du Vatican.
J'ai alors commencé à chercher autour du pupitre, là où tout avait commencé, esquivant tant bien que mal les hommes de foi qui étaient occupés à s'arracher les yeux à mains nues. Cependant, ce que je n'avais pas prévu, c'est qu'ils pouvaient s'en prendre à moi à tout moment. Ce qu'ils avaient fini par faire peu de temps après le début de mes recherches.
J'étais coincé, dos au mur des lamentations. Un rabbin, un imam et deux prêtres étaient montés sur l'estrade et se tenaient face à moi, les yeux révulsés et la bave aux lèvres. Ils semblaient prêts à se jeter sur moi.
Sentant mon heure arriver, j'ai alors levé les yeux au ciel, implorant en silence pour que se produise un deus ex machina... qui avait, à ma grande surprise, finit par arriver.
Mon miracle, c'était Marion. Elle est arrivée pile au moment où les hommes allaient m'étriper, brandissant leurs poings. Elle a donné un grand coup de pied dans les côtes du rabbin, qui a valsé quelques mètres plus loin. Quelle force elle avait ! Ce rabbin devait peser au moins 80 kilos.
Puis, sans peur, elle a fait face aux trois hommes restants, qui s'étaient alors tous jetés sur elle.
Avec une grâce bestiale, elle esquivait toutes leurs attaques, le sourire aux lèvres, profitant de chaque ouverture pour leur asséner de violents contres. On aurait dit que tous les coups qu'elle recevait étaient au ralenti, alors que c'était en réalité tout le contraire. En effet, même s'ils manquaient de précision, ses adversaires frappaient avec une force et une vitesse extrême, guidés par la colère sourde à laquelle ils étaient en proie. Il l'attaquaient vraiment pour la tuer.
Mais étrangement, il n'ont pas réussi à la toucher une seule fois. Au bout de 30 secondes, ce sont eux qui gisaient tous trois au sol, inconscients, terrassés par la puissance et la précision de leur adversaire. Admiratif, j'ai alors remercié ma sauveuse.


"Merci... Tu m'as sauvé d'un bien triste sort... Mais comment as-tu fais ça ? Tu pratiques les arts martiaux?
- Je... Je ne sais pas. Mon corps à juste bougé tout seul. J'avais l'impression d'être invincible... J'avais l'impression que j'étais devenue... moi même."


Elle est alors partie vérifier l'état de santé des hommes qu'elle avait vaincu. Pendant ce temps, j'ai continué mes recherches.


Tout était parti du pupitre. Que faisait Karim Oukad au moment où sa folie s'est déclenchée ? Il parlait. Oui, mais de quoi ? Qu'avait-t-il dans les mains ?


Pendant que je réfléchissais, j'ai vu Marion pleurer au loin. Je l'ai hélée.


"Que se passe-t-il ?
- Il y en a un de mort... Je... Je l'ai tué ! C'est affreux !
- Allons... Ces hommes t'attaquais ! Tu n'as fait que te défendre. Que ME défendre ! Personne ne te jettera la pierre pour..."


En disant ces mots, j'ai eu un déclic. Jeter la pierre...  Et si la relique faisait référence au passage de la bible où Jésus prend la défense d'une femme adultère ?


"Que celui qui n'a jamais péché lui jette la première pierre !"


C'était exactement ce qui s'était passé. Je suis alors descendu de l'estrade, et suis retourné, en me faisant le plus discret possible, à l'endroit où Karim Oukad avait lancé la pierre. En cherchant un peu, j'ai fini par la retrouver. A vrai dire, elle n'avait rien de spécial. Ses bords étaient arrondis, comme si elle avait traversé le temps. Je l'ai alors prise dans ma main, puis ai serré le poing de toutes mes forces, comptant sur l'influence de mon anneau.
D'un coup, tous les combats se sont arrêtés. Les hommes se regardaient les uns les autres, hébétés, comme s'ils venaient de se réveiller d'un affreux cauchemar. Personne n'avait l'air de savoir ce qu'ils faisaient tous ici. À ce moment, seule l'incompréhension générale régnait en ces lieux.
Afin que cela ne recommence pas, je me suis éclipsé et me suis vite éloigné talonné par Marion. Je pouvais sentir l'influence de la relique dans mon poing. Mon anneau s’efforçait de la contenir, mais pour combien de temps...? Il semblait déjà chauffer sous la puissance phénoménale à laquelle il faisait face.
Tout en m'éloignant, je me posais des questions sur Marion. D’où tirait-elle cette force phénoménale ? Et, surtout, pourquoi la relique n'avait eu aucun effet sur elle ? Je ne m'en rendait compte que maintenant, mais elle aussi aurait dû elle enrager et agresser tout ce qui bougeait... Mais, malgré son inexplicable coup d'éclat, elle était restée lucide jusqu'au bout.
J'aurais bien sûr voulu lui poser des questions, mais il fallait avant tout que je contacte le Vatican, afin qu'ils m’envoient leurs agents et l'Arche le plus tôt possible. Malheureusement, elle a profité de mon appel au Vatican pour s'éclipser. Finalement, j'aurais peut-être dû la questionner avant.


Mais quelque chose me disait que j'allais bientôt la revoir.


Avant l'arrivée des agents, j'ai attendu quelques heures dans un endroit désert et à l'abri des regards, priant pour que l'anneau tienne. Au début, j'ai voulu rentrer dans une petite église qui me semblait vide, mais au moment où j'ai voulu y entrer, la porte s'est brusquement refermée devant moi, comme pour m'en interdire l'accès. J'ai pris ça comme un signe, et ai poursuivi mon chemin.
Une fois sur place, les agents du Vatican ont enfin placé la pierre dans l'Arche. Je leur ai alors demandé comment allait s'organiser mon retour à Paris, mais ils m'ont appris que cette fois, je n'y rentrerais pas.


J'étais attendu au Vatican.

Auteur : Kamus

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Les numéros de chapitres ont été modifiés :-)

NOR 4 - Essaim

Le réveil sonna. Son insupportable bip-bip ne mit pas longtemps à remplir toute la chambre. Le propriétaire du deux-pièces se leva en grommelant et laissa tomber sa main sur l’appareil, qui s’arrêta. Il affichait six heures trente. Tyler le regarda d’un air désabusé puis alla dans la salle de bain en trainant les pieds. Il avait encore peu dormi. Son métier lui laissait déjà peu de répit, mais en plus, le peu d’heures de sommeil dont il pouvait profiter étaient peuplées de cauchemars dus à ce qu’il voyait pendant la journée.

Tyler était shérif-adjoint dans le comté de Flathead, dans le Montana. Il était domicilié à Kalispell, la ville la plus important du comté, et devait souvent régler des affaires plus ou moins macabres. Du fait de la proximité avec la frontière du Canada, la région était considérée comme calme, et même certains résidents en étaient persuadés. Mais, en réalité, la forêt de Flathead aidait à dissimuler certains crimes qui n’étaient pas dévoilés au grand public. Personne n’avait envie de savoir qu’on avait retrouvé des restes humains à dix kilomètres de chez lui. Et ceux qui le découvraient préféraient l’oublier.

Mais ce n’était pas le cas du jeune homme de 27 ans. Tous ceux qui entraient au service du shérif étaient un peu obligés de rester plongés dans ce monde au moins le temps du travail, et certains, comme Tyler, ne parvenaient pas à en sortir lorsqu’ils rentraient chez eux. Les images des cas de meurtres leur revenaient tout le temps en tête. Non pas qu’il y en eût beaucoup, mais comme on retrouvait souvent les corps en forêt, en plus des mutilations qu’ils avaient déjà d’origine, ils étaient souvent à moitié dévorés par les insectes, et il manquait même parfois des bouts de chaire entiers, probablement arrachés par un animal charognard.

Aujourd’hui, Tyler devait partir avec le shérif lui-même et trois autres hommes pour un petit village au Nord. Le maire avait formulé une demande d’enquête au shérif l’avant-veille, car de nombreuses disparitions étaient rapportées dans la forêt, au niveau du lac. En temps normal, une affaire dans un petit village aurait été traitée en plus de temps, mais le nombre et le caractère répétitif des disparitions devenaient inquiétants, suffisamment pour commencer à attirer l’attention des médias. Aussi, il avait été décidé qu’on s’en occuperait le plus vite possible, autant pour la sécurité des habitants que pour éviter d’apporter une mauvaise réputation à la région.

Après un maigre petit-déjeuner composé de flocons d’avoine, d’une pomme et d’une tasse de café pour lutter contre la fatigue, le jeune homme s’équipa et quitta son logement, en prenant soin de verrouiller à double-tour. La ville commençait à peine à s’animer. Cela le changeait de voir des gens dans la rue à l’heure où il se rendait au commissariat, d’habitude il devait partir beaucoup plus tôt, vers quatre heures, et à cette heure-là les rues étaient vides, mais cette fois, comme ils étaient de sortie pour un moment, le shérif avait ordonné aux quatre autres membres de son équipe de se reposer un peu, car l’enquête risquait de demander pas mal d’énergie, et de toute façon le maire ne les accueillerait pas avant neuf heures.

Lorsqu’il arriva au bureau, au contraire, c’était plus calme que d’habitude, vu que l’effectif était réduit. Il salua les collègues qui restaient puis se dirigea vers le bureau du shérif. Ce dernier l’attendait déjà avec deux des trois agents qui les accompagnaient. Le dernier n’allait certainement pas tarder. En attendant, ils avaient déjà commencé à évoquer les faits qui les amenaient à enquêter aussi loin de la ville. Après les avoir également salués, Tyler se joignit à la conversation, cependant elle ne lui apporta pas grand-chose de plus que le maigre rapport qu’il avait eu à lire le jour précédent. Depuis quelques semaines, les gens qui allaient se balader du côté du lac cessaient d’en revenir. On avait envoyé des volontaires chercher les disparus, mais eux non plus n’étaient pas rentrés, et depuis, le coin était évité comme la peste. Ce qui n’empêchait pas quelques personnes d’encore disparaître de la circulation, probablement après s’être perdues ou du moins trop approchées de la zone. On en était déjà à 36 disparus, et les habitants du village posaient des questions. Beaucoup commençaient à penser à quitter leur maison, au moins le temps que l’affaire soit résolue.

L’agent manquant arriva au cours de la conversation, et, après avoir résumé les faits une dernière fois pour tous et avoir pris ce dont ils avaient besoin dans leurs bureaux respectifs, ils purent se mettre en route. Ils ne prirent qu’un seul véhicule de fonction, le village était relativement petit, et il était peu probable qu’ils puissent faire beaucoup de chemin en voiture lorsqu’ils iraient jeter un œil dans la forêt. La route durait moins d’une demi-heure et ils furent donc bientôt arrivés à destination. Malgré le charme de la petite localité, il était évident que quelque chose n’allait pas. La plupart des volets restaient fermés malgré les premiers rayons du soleil, et les rues étaient pratiquement désertes. Lorsque quelqu’un s’y trouvait, il se déplaçait au pas de course afin d’y passer le moins de temps possible. Les habitants avaient visiblement peur que la raison des disparitions en forêt puisse se déplacer jusqu’à leur porte.

Le maire les attendait devant l’hôtel de ville. Il paraissait exténué et fort soucieux. L’histoire devait le tourmenter, et voir son village sombrer lentement dans l’angoisse n’aidait en rien. Lorsqu’il les vit arriver, un air de soulagement se dessina sur son visage, comme si on le libérait d’un poids. Tyler songea qu’il devait voir l’arrivée des forces de l’ordre comme une possibilité de laisser la responsabilité à quelqu’un d’autre. Il est vrai que dans une telle situation, cette réaction était des plus normales. Cependant, le jeune homme ne pouvait s’empêcher de penser qu’il se réjouissait bien trop vite, ils n’étaient pas sûrs de pouvoir résoudre l’affaire très vite, s’ils y arrivaient. Les psychopathes réussissant à faire 36 victimes n’étaient généralement pas les plus faciles à attraper.

« Bienvenue dans notre village ! leur dit le maire, en essayant de paraître le plus amical possible. Je vous remercie au nom de tous les habitants d’avoir fait le déplacement et de bien vouloir nous apporter votre aide aussi rapidement. En effet, nous sommes complètement dépassés par les évènements, et… »

Tyler soupira discrètement. Les hommes politiques avaient décidément l’art et la manière de brasser du vent avec de belles paroles. Par politesse, aucun des policiers ne lui coupa la parole, mais il fallu une bonne dizaine de minutes avant que le petit homme en costume ne commence à leur donner des informations réellement utiles. À ce stade, ils n’avaient plus réellement besoin que de connaître les chemins les plus rapides pour atteindre la zone délimitée sur leur carte et d’autres petits détails techniques. Lorsque ces informations complémentaires furent en leur possession et que le maire leur eut donné ses propres recommandations quant à la manière d’interroger ses concitoyens à propos de l’affaire, il était presque dix heures moins le quart.

Les membres des forces de l’ordre prirent alors congé du politicien et retournèrent à leur véhicule pour se préparer. Le shérif savait déjà quelles directives donner, si bien qu’à peine cinq minutes plus tard, ils étaient déjà en route vers la sortie nord du village, où ils se sépareraient. Lui-même et Tyler allaient commencer à se diriger vers la zone dangereuse de la forêt, tandis que les trois autres resteraient un peu plus longtemps là où ils étaient pour poser des questions aux villageois. Dans un premier temps, ils avaient prévu de reprendre contact une heure plus tard, approximativement au moment où le premier groupe atteindrait le lieu des disparitions, et s’ils ne devaient pas changer leurs plans suite à une découverte quelconque, l’idée était de faire des rapports sur leurs situations respectives toutes les heures. Quand le clocher du village commença à sonner pour indiquer dix heures, les deux groupes s’étaient déjà mis en chemin.

Le chemin depuis la sortie de la ville à travers la forêt se déroula sans anicroche. Les arbres majestueux donnaient l’impression d’être minuscule et étaient la preuve de la puissance de la nature en ces lieux. C’était une des raisons pour lesquelles Tyler appréciait la région, l’Homme n’avait pas altéré tout son environnement, et il restait encore des havres de paix comme cette immense étendue boisée. Le vent faisait doucement bruisser les feuilles et se mariait au chant des oiseaux dissimulés dans les branches. Au loin, le shérif-adjoint reconnu les tapements réguliers du bec d’un pic-vert sur un tronc. Le bourdonnement continu des insectes en train de butiner s’ajoutait à cette véritable symphonie forestière.

À côté de lui, le shérif soupira d’agacement. Tyler se renfrogna : son supérieur n’avait absolument pas les mêmes goûts, il préférait en effet le vacarme citadin aux sons naturels et était d’avis que de tels endroits devraient être utilisés pour les besoins exclusifs de l’humanité. De surcroit, il affirmait que cela permettrait de limiter un peu les meurtres de la région, car les cachettes pour les corps se raréfieraient. Le shérif était un homme bon en ce qui concernait ses semblables, mais il avait une vision du monde un peu vieillotte. Et bien sûr, les affaires comme celles dont ils avaient la charge ce jour étaient d’autant plus d’arguments en sa faveur. Fort heureusement, il n’essayait d’embrigader personne dans ses théories et restait le plus souvent silencieux à ce sujet.

Après quelques temps, ils finirent par arriver aux limites de la zone. Une heure s’était quasiment écoulée, aussi ils décidèrent de contacter leurs collègues pour faire le point. La radio cracha un peu, puis ils reconnurent la voix d’un de ceux qui avaient été envoyés interroger la population. Jusqu’à présent, ils n’avaient rien découvert d’intéressant, un bon nombre d’habitants du village semblait ne rien savoir et ne voulait pas en parler, et ceux qui acceptaient ne possédaient aucune information nouvelle. Un ou deux avaient prétendu que le coin était maudit, mais n’avaient rien pu ajouter à ce sujet. Déçu, le shérif leur intima l’ordre de poursuivre leurs recherches et de le prévenir s’ils tombaient sur quelque chose de juteux. Le cinquantenaire soupira de nouveau. C’était à partir de maintenant que l’enquête commençait pour eux.

Ils ne furent pas bien loin que Tyler remarqua déjà un changement dans l’atmosphère. Plus ils avançaient, plus les animaux se faisaient discrets, comme si quelque chose les avait effrayés. Seuls les insectes poursuivaient leur bourdonnement incessant. Peut être un prédateur rodait-il aux alentours. Intérieurement, le jeune homme pria pour ne retrouver aucun corps. Il n’avait vraiment pas envie d’être confronté une fois de plus à de la chaire en putréfaction à moitié dévorée. À mesure qu’ils s’approchaient du lac, comme la densité des arbres diminuait progressivement, le vent se mit à souffler un peu plus fort. La chaleur augmentait légèrement avec le soleil qui progressait dans le ciel, si bien qu’elle aurait presque put se révéler étouffante, n’eût été cette brise.

Soudain, le shérif se mit à jurer. Il avait visiblement été piqué par une guêpe ou une abeille qui s’était un peu trop approchée de lui. Tyler se détourna pour cacher le sourire qui lui montait aux lèvres, puis, lorsqu’il l’eut réprimé, continua d’avancer comme si de rien n’était, accompagné des grommèlements de son supérieur. Le proverbe avait beau dire que la petite bête ne mangeait pas la grosse, la première pouvait tout de même se révéler agaçante pour la seconde. Ces pensées furent cependant chassées par l’objet qui entra dans son champ de vision. Un grand rocher se trouvait sur le côté du sentier, et des mots y avaient été inscrits à la craie : « Vous qui défiez cet endroit, fuyez avant de mettre vos vies en péril ». Les deux hommes se regardèrent.

« Eh bien, je crois que nous avons là un début de piste », dit le shérif d’un air satisfait.

L’examen du rocher ne leur appris pas grand-chose de plus. Les inscriptions semblaient avoir été faites à la va-vite, mais il n’y avait aucune autre trace d’activité humaine, que ce soit sur le rocher ou autour. Si des empreintes avaient été laissées, elles étaient maintenant recouvertes ou effacées. Le message lui-même commençait à devenir difficilement lisible. Il avait déjà dû subir quelques intempéries. Lorsqu’ils furent sûrs de ne rien pouvoir tirer de plus de l’endroit, le shérif et son adjoint se remirent en chemin, cette fois-ci bien plus déterminés à découvrir le fin mot de cette histoire. Tyler songea qu’ils auraient pu faire un rapport, mais cela faisait à peine une demi-heure depuis leur premier contact radio avec leurs collègues, et ce n’était là qu’une maigre avancée, aussi spectaculaire soit-elle. Il se dit simplement qu’il vaudrait mieux garder les yeux ouverts pour trouver au plus vite de nouveaux éléments.

À son grand dam, ce qu’ils découvrirent ensuite était précisément ce qu’il craignait le plus de voir apparaître : des corps. Cependant, leur état était loin de celui dont il avait l’habitude. En effet, les trois corps, disposés sur une ligne droite, comme s’ils avaient essayé de fuir et avaient été frappés chacun leur tour par la mort, n’étaient plus que des squelettes sans la moindre trace de peau, de chaire ou même de sang. Les os avaient comme été complètement nettoyés et n’étaient plus partiellement recouverts que par de la terre et des feuilles. Les deux agents regardèrent la scène de crime d’un air perplexe. Qui, sur cette terre, pouvait effectuer un travail aussi impeccable dans ce genre de lieu, et en si peu de temps ? Cela faisait moins de deux mois que les disparitions avaient commencé, les insectes et les charognards n’auraient jamais eu le temps de tout dévorer aussi rapidement. Le mystère du mode opératoire du ou des meurtriers venait tout à coup de s’épaissir.

Tyler s’approcha de l’un des tas d’os d’un air mal assuré. Les restes du corps humain étaient partiellement enterrés et avaient commencé à prendre une teinte qui rappelait de loin celle des pierres. Cela devait faire un moment que ces trois-là gisaient à même le sol. Tandis que le shérif commençait à marquer l’endroit, son adjoint, prenant son courage à deux mains, commença à examiner chaque os de plus prêt, sans rien modifier à la scène. Il n’y avait pas de trace de brisure, pas de fêlure, pas de sillon, rien qui aurait pu indiquer l’arme employée pour tuer. Il ne put non plus retrouver aucune douille à proximité. Ses yeux n’étaient probablement pas aussi aiguisés que ceux d’un médecin-légiste, et seule une véritable autopsie aurait permis de déterminer à coup sûr que l’arme du crime n’était ni un objet contondant, ni un objet tranchant, ni une arme à feu, mais ce qu’il voyait restait tout de même troublant. Rares étaient les affaires où l’on ne retrouvait rien d’autre que les corps.

Le shérif ne tarda pas à le rejoindre, ayant terminé ses marquages. Il se tenait la main qui avait été piquée et tentait de ne pas succomber à la tentation de se gratter. La blessure avait doublé de volume et pris une teinte violacée, affreuse à voir. Nul doute qu’il entrerait dans une de ses rares crises de nerfs contre la nature lorsqu’ils rentreraient. Sans dire mot, il sortit sa radio pour contacter leurs collègues. Le grésillement habituel retentit un moment, jusqu’à ce que l’un d’eux réponde :

« Déjà un autre rapport ? Que se passe-t-il, shérif ? Avez-vous trouvé quelque chose ?
– Hawkins, avez-vous avancé ? Nous venons de découvrir trois corps, complètement dépouillés. Il ne reste que des os parfaitement propres. Pas de trace de blessure apparente, aucun autre indice. Nous changeons de programme, si vous n’avez toujours rien trouvé dans deux heures, mettez-vous en route pour nous retrouver au lac.
– … Entendu, patron. »

Sur ce bref échange, Tyler et son supérieur se remirent en route. L’atmosphère était devenue beaucoup plus tendue, comme souvent lorsque des cadavres venaient d’être retrouvés.

Marquant l’endroit sur une carte afin de pouvoir envoyer une équipe dès que possible pour rapatrier les ossements, ils se résolurent à reprendre leur avancée. Ne sachant pas vraiment par où chercher, les deux hommes choisirent d’essayer de suivre la direction dans laquelle les trois victimes avaient visiblement tenté de fuir. Nul doute que s’il y en avait d’autres, leur chemin avait sans doute été bien différent, mais ils n’avaient à ce moment aucun autre indice. Depuis leur entrée dans la zone, il leur semblait que tout ce qu’ils avaient pu découvrir n’avaient été que des éléments soulevant davantage d’interrogations sans répondre à aucune de celles qu’ils avaient déjà. Malgré la boursouflure prenant une teinte inquiétante sur la main du shérif, ce dernier ne disait pas grand-chose. Il affichait une mine maussade.

Comme il s’avéra bientôt clair que le chemin sur lequel ils s’étaient lancés ne les menait à rien, ils rebroussèrent chemin au bout de vingt minutes afin de pouvoir continuer en direction du lac. Si Tyler avait été croyant, il aurait probablement pensé que la providence voulait qu’ils continuent sur cette voie, car ils trouvèrent deux autres squelettes à peine quelques minutes après avoir bifurqué. Un regard rapide leur permit de conclure qu’ils étaient exactement dans le même état que ceux qu’ils avaient trouvé plus tôt, et qu’ils ne pourraient rien en tirer de plus. Ils marquèrent la carte comme précédemment et la rangèrent avant de reprendre leur marche, mais ils durent bien vite la ressortir, deux nouveaux corps s’ajoutant au compteur. Ce n’était peut-être qu’un hasard, mais après un échange de regard avec son supérieur, le jeune shérif-adjoint sut qu’ils pensaient tous les deux à la même chose : plus ils approchaient du lac, plus ils approchaient de la clé de ce mystère.

Ils hâtèrent un peu le pas, s’apercevant que les deux heures qui avaient été imparties à leurs collègues étaient déjà écoulées. Les deux hommes continuaient à marquer la carte lorsqu’ils trouvaient de nouveaux ossements, mais ne s’arrêtaient plus vraiment pour relever quoi que ce soit d’autre que leur position, ne trouvant jamais rien de nouveau. Ils eurent toutefois le loisir d’observer un schéma de disposition légèrement différent de ceux qu’ils avaient découverts jusqu’ici, un des corps n’ayant pas l’air d’avoir été fauché en pleine fuite mais au contraire alors qu’il se trouvait assis contre un arbre. C’était probablement insignifiant, mais au moins cette découverte sortait légèrement de l’ordinaire. En songeant à cette expression, Tyler se rendit compte à quel point cette affaire devenait macabre : il commençait à s’habituer à trouver des cadavres après seulement quelques heures de recherche dans une forêt, comme s’il avait pénétré un monde parallèle où l’espèce humaine était devenue la proie naturelle d’un prédateur mystérieux. S’il avait agi seul, l’homme responsable de tous ces crimes devait vraiment s’approcher davantage d’un animal que d’un être humain.

Il leur fallu encore une dizaine de minutes pour atteindre l’étendue d’eau. Le paysage aurait pu être idyllique, s’il n’avait pas été frappé d’un silence de mort. Après les animaux, c’était la forêt elle-même qui s’était tue. Les arbres, les feuilles, plus rien ne bruissait aux alentours. Le vent s’était soudainement couché, comme s’il craignait de perturber l’immobilité parfaite du lieu, et le lac était tout aussi calme. Pas une ride, pas une onde ne troublait sa surface semblable à un miroir reflétant les rayons du soleil de plomb. Sans souffle d’air pour les rafraîchir, la chaleur était vraiment devenue accablante. Il était deux heures de l’après-midi passées, et Tyler se sentait définitivement dans un autre monde : la situation lui paraissait bien trop romanesque pour être réelle. Un message mystérieux sur un rocher, des corps qui s’accumulent sans apporter la moindre réponse, la nature elle-même qui semble retenir son souffle… L’atmosphère le mettait franchement mal à l’aise.

Leurs trois collègues ne mirent plus très longtemps à arriver, ayant le loisir de venir en véhicule par une voie un peu détournée, mais bien plus praticable pour les pneus d’une voiture, qui menait au lac assez rapidement. Le bruit du moteur soulagea presque le shérif-adjoint et son supérieur, que le silence avait réussi à faire complètement oublier sa piqûre. Dès qu’ils posèrent pied à terre, les trois hommes furent également saisis par l’atmosphère et interrompirent la conversation qui les animait avant d’arriver. Sans un mot, le petit groupe se rassembla et commença immédiatement une marche précautionneuse mais néanmoins un peu hâtive, trahissant l’envie de quitter l’endroit qui les gagnait lentement, sur les bords du lac, dont les contours irréguliers étaient en partie masqués par la forêt. Tyler était de plus en plus persuadé que la clé du mystère se trouvait tout près, mais il commençait à se demander s’ils tenaient tant que ça à la découvrir.

Après une vingtaine de minutes à évoluer sous l’étouffante chaleur au gré des berges capricieuses, ils finirent par trouver ce qu’ils cherchaient sans le savoir : dissimulée par un bosquet, à l’extrémité est du lac, se tenait une vieille bâtisse tombant lentement en décrépitude. Le toit était partiellement effondré, et les pierres ne semblaient tenir que grâce à un quelconque sortilège. De la mousse les recouvrait par endroits, et les plantes grimpantes s’étaient frayé un chemin à l’intérieur grâce aux fenêtres brisées, dont les battants en bois pendaient lamentablement, semblant attendre qu’on vienne les libérer enfin de leur lente agonie. Une seule expression convenait pour décrire parfaitement ce qui se dégageait de l’effroyable bâtiment : oublié de Dieu. Par conséquent, cela en faisait l’endroit le plus probable pour résoudre leur affaire.

Ayant longuement tourné autour pour être sûr de ne rien manquer, l’équipe finit par rentrer par une encadrure ayant depuis bien longtemps perdu sa porte, cette dernière gisant, à moitié pourrie, devant la bâtisse, à la manière d’une langue putride attirant le voyageur imprudent dans ses entrailles. Alors que l’extérieur était absolument silencieux, l’intérieur ne l’était jamais complètement. Le vol de petits insectes ayant élu résidence dans la verdure qui avait pris possession des lieux empêchaient une quiétude totale de s’y installer. De temps en temps, quelques feuilles bruissaient, témoignant d’une activité minuscule qui n’intéressait guère les policiers. La progression n’était pas aisée, car tout était en désordre : ça et là traînaient des chaises en partie rongées par le temps, ici une armoire éventrée laissait apercevoir de la vaisselle brisée en son sein, là-bas c’était le plancher qui avait été mastiqué par les termites et commençait un peu à s’enfoncer sur lui-même, trahissant l’existence d’une cave.

Le rez-de-chaussée étant tout à fait vide, il restait encore l’entrée du sous-sol à trouver et les deux étages supérieurs à visiter. Hawkins se proposa pour la première tâche, les quatre autres montèrent donc et se répartir en équipe de deux pour explorer le reste des pièces. Tyler fut chargé du second étage avec Otis, un agent d’une quarantaine d’années aux cheveux poivre et sel avec une apparence sévère, tandis que le shérif parti avec Trevor, une des plus récentes recrues du bureau. Ils grimpèrent tous les escaliers avec méfiance, car ils montraient eux-aussi des signes de décrépitude, puis se séparèrent au premier palier. D’une certaine manière, ce fut un soulagement pour le binôme s’occupant du haut de la bâtisse, car le premier étage était plongé dans la pénombre et n’avait rien pour adoucir l’atmosphère lugubre qui régnait. Arrivés en haut, ils constatèrent que leur mission serait relativement vite accomplie : il n’y avait que trois portes sur le palier, et celle se trouvant à leur droite béait, laissant voir une pièce complètement effondrée.

Ils ouvrirent d’abord la porte de gauche et découvrirent une petite chambre d’enfant sans dessus dessous. Un vieux berceau métallique, rouillé par le temps, trônait au centre de la pièce, au milieu de jouets cassés et de draps sales et déchirés. Avec appréhension, les deux agents s’approchèrent du berceau pour y jeter un œil, mais à part quelques petites bêtes volantes, ils n’y trouvèrent rien, à leur grand soulagement. La maison avait dû être désertée bien avant le début des disparitions. Le tour de la pièce ne leur prit qu’une minute de plus, et, ne trouvant rien de plus, ils retournèrent sur le palier pour faire face à la dernière porte, qui les intimidait beaucoup plus pour une raison qu’ils n’arrivaient pas à s’expliquer.

C’était une porte tout ce qu’il y avait de plus normal. Faite de bois, avec une serrure à gorges, la peinture bleue pâle était presque totalement écaillée, mais on la reconnaissait encore par endroits. Le temps l’avait légèrement déformée, si bien qu’elle semblait vouloir s’extraire du mur dans lequel elle était encastrée pour libérer ce qu’elle renfermait. Le fait qu’elle faisait face à l’escalier, et que le toit du bâtiment était effondré de sorte à ce que les rayons du soleil frappent précisément en son centre accentuaient davantage l’impression que c’était là qu’ils devaient aller, que toutes les réponses se trouvaient de l’autre côté. Décidément, c’était trop irréel pour Tyler. En revanche, ce qui était bien réel, c’était leur mission. Ils n’avaient pas le temps de s’attarder sur des considérations métaphysiques, aussi inquiétants que pouvaient être les lieux, aussi étouffante l’atmosphère pouvait-elle être. Il posa donc sa main sur la poignée. L’espace d’un instant, il lui sembla que celle-ci tressaillait. Sous le regard tendu de son collègue, il la tourna et ouvrit la porte en grand, reculant instinctivement d’un pas. Le spectacle qui s’offrit aux deux hommes les remplit à la fois de fascination et d’effroi.

Les rayons du soleil continuèrent leur chemin, désormais libre, pour révéler une pièce dont les murs et le sol étaient recouverts par d’étranges coléoptères, aussi gros que des balles de ping pong, grattant, fouissant, grouillant dans tous les sens. Leurs carapaces aux couleurs variées donnaient un air irréel à la scène, qui était teintée d’horreur par les ossements, tout aussi propres que ceux que les policiers avaient trouvé dans la forêt, qui jonchaient la pièce. Cependant, ce qui avait véritablement figé les deux intrus, c’était le motif qui semblait se dessiner grâce aux couleurs savamment agencées des répugnants insectes sur le mur du fond. Révélé par la lumière du jour, c’était comme un immense œil rouge qui observait attentivement ce qui se passait. Malgré les grouillements incessants, l’image se maintenait, comme si les carapaces changeaient de couleur en fonction de la lumière… où à dessein.

Lentement, Tyler, bien que ne saisissant pas encore totalement l’ampleur de la situation, se mit à se déplacer vers la porte dans le but de la refermer, persuadé qu’il ne fallait perturber cet essaim pour rien au monde. Mais à peine eut-il fait un pas qu’il s’immobilisa de nouveau, effaré, car le motif dessiné par les coléoptères avait bougé. L’œil rouge avait roulé dans une orbite invisible et le regardait lui, à présent. Il n’aurait su dire comment c’était possible, par quel maléfice cette image semblait prendre vie au milieu de ces horribles rampants, il n’aurait su dire pourquoi il était sûr que cet œil le fixait, mais il en était absolument certain. Il sentait peser sur lui la malice et la cruauté qui en émanaient si violemment qu’elles en semblaient presque palpables. L’œil rouge le transperçait jusque dans son âme, il le dévorait – littéralement – du regard, il se repaissait de son esprit. Ce fut Otis qui le tira de sa paralysie en se ruant vers la porte, mais ce moment marqua également le début de l’horreur.

Le quarantenaire la referma d’un mouvement vif et ferme, ne laissant pas ses contours déformés s’y opposer, mais pas avant que quelques bêtes se soient échappées du nid. Un choc sourd parcouru le bois, comme si quelqu’un frappait de l’autre côté, et l’obligea à y rester plaqué pour ne pas relâcher l’essaim furieux. Et pendant ce temps, les quelques membres qui avaient quitté la pièce fondirent avidement vers lui, envahir ses vêtements et commencèrent à les mastiquer. Leurs mandibules étaient redoutablement efficaces, car des trous furent très vite créés dans son uniforme, et ils se mirent à grignoter des bouts de peau, arrachant à Otis des grimaces de douleur. Tyler voulu voler à son secours, mais un regard de son collègue, suivi presque immédiatement d’un tremblement beaucoup plus tremblant de la porte, lui fit comprendre qu’il lui fallait déguerpir au plus vite. Obéissant à l’ordre implicite du condamné, il dévala les escaliers en hurlant les noms de ses collègues.

Dans l’escalier menant au premier palier, il rencontra Trevor et le shérif, qui s’apprêtaient à monter, alertés par les coups donnés à la porte, et leur dit qu’il fallait partir immédiatement. Ne comprenant ni son changement d’attitude soudain, ni son air effaré, les deux exigèrent des explications, mais il n’eut pas à en fournir. En effet, un troisième coup, plus fort que tous les autres, projeta Otis sur le second palier, à la vue des autres policiers. Sa chemise et son visage étaient tachés de sang, il était parcouru de tremblements et tenait difficilement sur ses jambes. Son regard se posa sur ses camarades, il entreprit d’articuler « Cou… » mais s’étrangla, et d’épouvantables borborygmes remplacèrent la fin du mot tandis que, sous les yeux horrifiés des trois autres, s’ouvrait un trou au milieu de sa gorge qui laissa sortir un gros scarabée couvert du liquide écarlate, qui se mit à couler à gros bouillons de la blessure. Quelques instants plus tard, la nuée de mort, libérée de la pièce dans laquelle elle était enfermée, s’abattit sur lui, et ils purent voir la peau, les muscles et les organes se volatiliser en quelques secondes, comme les pages d’un livre jeté au feu se recroquevillant et laissant place à la couche inférieure.

Les policiers n’attendirent pas la fin de ce spectacle macabre pour se précipiter au rez-de-chaussée. Il leur fallait récupérer Hawkins, mais ils comprirent qu’ils ne le reverraient jamais quand ils virent que les mêmes scarabées s’échappaient du plancher pourri qu’ils avaient remarqué en entrant et s’affairaient activement, envahissant rapidement la maison. La retraite ne leur étant pas encore coupée, ils se ruèrent vers l’entrée et coururent sans se retourner vers leur véhicule, ce qui leur évita d’être tétanisé par la scène qui se déroulait dans leur dos : en effet, les insectes, dont la faim insatiable venait d’être réveillée par les intrus, avaient pris leur envol et s’échappaient par toutes les ouvertures de ce véritable tombeau. Heureusement pour eux, l’essaim ne les repéra pas tout de suite, et vola un peu au hasard autour de la maison ; cependant, une colonne finit par se former et se lancer à la poursuite des fuyards, imitée par le reste de la nuée.

Sans plus regarder où ils mettaient leurs pieds, courant pour leur vie, les trois survivants parvinrent à atteindre leur véhicule en quelques minutes à peine, en ouvrirent violemment les portes, se barricadèrent dedans et démarrèrent en trombe. Les roues de la voiture dérapèrent en produisant un gros nuage de poussière et ils quittèrent les berges maudites de ce lac, songeant avec effarement que tout cela était bien au-delà de leur compétence. Tous suaient à grosses gouttes, leurs visages était encore écarlate de leur course folle, et leurs cœurs battaient à tout rompre tandis qu’ils voyaient défiler la végétation par les fenêtres. Un coup d’œil dans le rétroviseur les convainquit de ne surtout pas ralentir : la nuée de coléoptères les suivait de près. Certains, un peu plus rapides que les autres, se cognaient déjà contre la vitre arrière, causant des petits bruits de choc contre le verre. Dès que la piste serait plus stable, il leur faudrait absolument accélérer encore.

Il ne leur fallut, heureusement, pas attendre trop longtemps. Ayant quitté les rivages de l’étendue d’eau, le sol se raffermit et leur permis d’augmenter sensiblement leur vitesse, commençant lentement à mettre de la distance entre eux et le nuage de mort qui était à leurs trousses. Cependant, une pensée terrifiante traversa l’esprit de Tyler : n’allaient-ils pas amener ce fléau vers les habitations, vers la civilisation, et lui permettre de faire davantage de victimes ? Il se dit, pour se rassurer, que ces insectes étaient probablement territoriaux, vu que la zone considérée comme dangereuse n’avait pas bougé depuis le début des disparitions, et que la vie dans la forêt ne semblait pas troublée dès lors qu’on s’en éloignait un peu. Ce n’était, bien sûr, qu’une hypothèse, mais elle tenait largement la route, et surtout elle offrait un espoir au jeune homme : il leur suffirait peut-être de passer la frontière pour être hors de danger. Il en fit immédiatement part à Trevor, qui conduisait, et ce dernier accéléra encore un peu, se raccrochant à cette idée comme à une corde le maintenant au-dessus d’un vide sans fond.

Au fur et à mesure, l’essaim rapetissait dans le rétroviseur, et il vint un moment où il disparut complètement de leur champ de vision, détendant sensiblement l’atmosphère dans le véhicule, bien que la peur les maintînt toujours dans le silence. Un coup d’œil à ses deux collègues suffit à Tyler pour voir qu’il était probablement celui qui était encore le plus maître de lui-même : le conducteur était blanc comme un linge et se cramponnait au volant, tandis que le shérif regardait par la fenêtre d’un air totalement absent et se grattait frénétiquement la main, ayant cédé aux démangeaisons. Lui-même ne cessait de se retourner pour s’assurer que le nuage ne réapparaissait pas derrière eux, mais il essayait de rester rationnel : la voiture allait tout droit, donc leur route ne risquait pas d’être coupée par quelque chose qui venait de derrière eux, et leur vitesses était supérieure à celle de leurs poursuivants. Il ne leur faudrait probablement plus qu’une dizaine de minutes pour rejoindre la partie présumée sûre de la forêt. Afin de vérifier sa théorie, il leur faudrait toutefois ralentir après quelques minutes pour s’assurer que les insectes n’étaient plus sur leurs traces.

C’est pourquoi, moins d’une demi-heure plus tard, la voiture était à l’arrêt au milieu de la végétation. Les trois passagers fixaient avec appréhension l’espace qui s’étendait derrière eux et attendaient qu’il se passe quelque chose, ou plutôt qu’il ne se passe rien. Les secondes leur paraissaient durer des heures, et rien ne troublait le silence tendu dans lequel ils étaient plongés. Le silence, encore. Après la course-poursuite, il leur donnait l’impression d’être un prédateur plus redoutable encore que ce qu’ils fuyaient, s’immisçant entre eux, s’insinuant dans leurs têtes et pénétrant leur cerveau. L’absence de son les angoissait encore plus, et ils redoutaient d’entendre le moindre bourdonnement.

Le shérif et Trevor sursautèrent soudain : n’y tenant plus, Tyler avait ouvert la portière, laissant ainsi une foule de sons se déverser dans la voiture. Il leur fallut quelques secondes pour juguler leur peur, mais le calme commença lentement à revenir. Dehors, ils entendaient de nouveau le bruit du vent qui passait flegmatiquement dans les feuilles. Les oiseaux avaient repris leurs pépiements insouciants, et le toc-toc d’un pic-vert tapant contre un arbre se faisait de nouveau entendre au loin. Des brindilles craquaient au passage de petits animaux, des branches bruissaient lorsqu’un volatile s’y posait ou en décollait, l’harmonie des sons de la nature avait été rétablie. La forêt était bien vivante, et de nouveau accueillante. On eût presque dit que tout ce qui venait de se produire n’avait été qu’un mauvais rêve, n’eussent été les équipements d’Otis et d’Hawkins qui témoignaient de leur disparition. Et, à l’évidence, la théorie de Tyler était avérée, car les minutes passaient sans que l’atmosphère change, sans que l’essaim ne fasse mine d’apparaître.

« Bien, lança le shérif, hésitant, si ces… choses ne nous ont toujours pas suivi jusqu’ici, c’est probablement qu’elles ne nous suivront plus. Il va falloir euh… en référer à des autorités plus compétentes pour euh… qu’une quarantaine soit mise en place, le temps qu’une solution soit trouvée…
– C’est nous, l’autorité compétente dans ce comté, souffla Trevor, amer.
– Oui bon… euh… Nous allons boucler le périmètre aussi vite que possible, en euh… en comptant large pour éviter des accidents…
– Mais comment est-ce qu’on va pouvoir présenter ça au public ? le coupa Tyler. « Bonjour, veuillez ne pas vous approcher de la forêt car des insectes mangeurs d’hommes y sévissent » ? On ne nous prendra pas au sérieux, et ça ne manquera pas d’attirer les médias et des foules de curieux.
– C’est vrai, répondit le shérif, se reprenant, mais nous n’avons pas beaucoup d’autres alternatives. L’important, c’est que la population soit en sécurité, et de toute évidence il faut l’empêcher de venir ici. On peut tout à fait gérer ça comme un risque sanitaire, sans donner trop de détails, et faire venir des experts aussi vite que possible. Nous n’avons pas les moyens de régler ce problème nous-mêmes, et même si ces insectes se cantonnent à leur territoire, rien ne dit qu’ils vont continuer. C’est une affaire de sécurité nationale. »

Disant cela, il leva la main pour souligner l’importance de la chose, et ses deux collègues bondirent hors de la voiture, horrifiés. Le shérif pâlit lorsqu’il posa ses yeux dessus et comprit la réaction de ses deux hommes : en fait de main, il n’avait plus qu’une charpie informe dont se repaissaient de petits coléoptères. Là où se trouvait auparavant sa piqûre, il y avait à présent une plaie ouverte, complètement noire et purulente. Depuis ce point précis, de petites bosses se formaient sous la peau de l’homme et remontaient son bras. Au moment où ils le remarquaient, certaines d’entre elles commençaient à apparaître sur son cou, remontaient sa gorge et se répandaient sur son visage.

« Qu’est-ce que c’est que cette m… hurla-t-il, mais il ne put finir sa phrase, car déjà de petits insectes lui sortaient de la bouche, des yeux ou simplement lui perçaient la peau avant d’y replonger. »

Paralysés par cet immonde spectacle, ils furent tirés de leur effroi par l’explosion de la forêt autour d’eux. Tous les oiseaux s’envolèrent en même temps, tous les animaux prirent la fuite, tandis qu’un puissant bourdonnement emplissait les alentours. Déjà quelques individus volaient tout autour, comme s’ils quadrillaient les airs en attendant leur essaim. Tyler et Trevor prirent leurs jambes à leur cou, agitant leurs mains dans tous les sens pour chasser les insectes qui volaient trop près d’eux, tandis qu’une masse informe de carapaces multicolores s’abattait sur la voiture et l’engloutissait entièrement. Les cris de leur supérieur ne durèrent quelques secondes avant de retomber à jamais. Finalement, la nuée mortelle avait quitté son territoire. Elle était venue chercher ses petits.

Les deux agents ne purent dire avec précision combien de temps ils coururent. Ayant perdu leur moyen de locomotion, ils redoublèrent d’effort pour quitter au plus vite la forêt, sans un regard en arrière, sans laisser la douleur qui parcourait leurs jambes et leurs cages thoraciques à cause de leur effort surhumain les stopper, sans s’autoriser la moindre pause. Il fallait mettre le plus de distance entre eux et cette masse informe qui nettoyait littéralement les os de ses victimes. Désormais, la cause des positions étranges des corps retrouvés dans l’autre partie de la forêt était évidente. Les malheureux avaient fort probablement croisé l’essaim alors qu’il volait parmi les arbres, avaient voulu fuir mais n’y étaient pas parvenu. Ils avaient été figés pour l’éternité dans leur dernier élan pour échapper à leur destin. Les deux agents ne comptaient pas subir le même sort, d’autant qu’il fallait mettre en application les dernières paroles de leur défunt supérieur pour éviter que la liste ne s’allonge encore. C’était, comme il l’avait parfaitement dit, une affaire de sécurité nationale.

Lorsqu’ils arrivèrent au village, ils se laissèrent tomber sur la première maison venue, reprenant enfin leur souffle. Cette fois, ils étaient suffisamment loin pour être sûrs que les coléoptères ne les avaient pas suivi, et ils purent rester là un moment, agonisants de fatigue. Ce n’est qu’une vingtaine de minutes plus tard, après qu’ils ont été de nouveau en mesure de se lever et pas sans avoir fait mentalement le point sur tout ce qui venait de se passer, qu’ils prirent la direction de l’hôtel de ville. Ils n’avaient aucune idée de l’heure qu’il était, très certainement seize heures passées, mais ils eurent la satisfaction de voir que le bâtiment était encore ouvert. À l’intérieur, ils demandèrent à voir le maire, qui les reçut en arborant une mine soucieuse. Le politicien avait bien compris à l’expression sur leurs visages que leur groupe n’avait pas été réduit dans le but de lui faire un rapport.

Tyler, désormais shérif de fait, annonça sans cérémonie la mort de ses trois camarades. À ses mots, le maire se laissa tomber dans son fauteuil, effaré. Il lui dit également que les disparus ne reviendraient jamais, que la main de l’homme n’avait rien à voir avec cet abominable massacre, et qu’il fallait interdire l’accès à toute la zone sans attendre, le temps que l’on fasse venir des équipes à même de traiter le problème. Le jeune homme souligna également l’importance de ne pas donner de détails quant aux raisons de cette quarantaine, afin d’éviter la panique. Le dirigeant de la ville n’eut rien à redire et demanda une carte pour lui indiquer la zone à proscrire, de manière à ce qu’ils puissent lancer les procédures sur-le-champ. Après avoir ajouté l’endroit où le shérif avait perdu la vie et tracé un grand cercle au-delà des limites pour éviter tout accident, Tyler lui fournit le document. Lorsque l’homme politique vit l’épicentre, il se signa discrètement en marmonnant d’un air angoissé, mais n’ajouta rien de plus.

À présent, il fallait aux deux survivants rentrer à Kalispell le plus vite possible pour contacter des personnes plus haut placées. Ayant perdu leur moyen de transport, le maire se proposa de les conduire personnellement à la gare la plus proche. Heureusement, bien qu’elle fût un peu éloignée, ils arrivèrent avant le départ du dernier train, et purent y monter sans encombre. Avant de prendre congé, le nouveau shérif répéta une fois de plus ses consignes, puis il entra dans le wagon sans cérémonie, à la recherche d’un compartiment au calme. Cette journée avait la plus effrayante de toute sa vie, et il n’avait pas envie de faire face à des gens qui ignoraient tout de ce qui se passait près de chez eux et jouissaient naïvement de leur temps libre. Le train s’ébranla et se mit lentement en marche. Le quai était vide. Le maire du village était probablement déjà reparti essayer de gérer tant bien que mal la situation complexe dans laquelle il était empêtré. Au moins, se dit Tyler, même s’il était passé à côté de la mort aujourd’hui, il rentrait dans une ville située bien loin de toute cette horreur. Il était bien vivant, et c’était inestimable.

Face à lui, Trevor s’était assoupi. Ses nerfs avaient probablement besoin de récupérer. Il était à peine plus jeune que lui, mais n’avait pas encore eu l’occasion d’être confronté à des histoires vraiment sordides. Et ce qu’ils avaient vécu aujourd’hui avait de quoi faire perdre la raison même à quelqu’un ayant été témoin des histoires les plus atroces. N’ayant rien à faire, Tyler entrepris de le détailler des pieds à la tête. Une carrure moyenne, mais un physique discrètement sportif, la clavicule légèrement apparente par l’ouverture du col de sa chemise, un visage long, rasé de près, aussi bien pour la barbe que pour les cheveux, une peau foncée qui trahissait ses origines latino-américaines, et, sous ses paupières closes, deux yeux d’un noir profond qui analysaient tout ce qui se passait autour de lui. Le shérif eut un sourire en coin : à la réflexion, il était tout à fait son type, et le fait d’avoir survécu avec lui le rendait d’autant plus sympathique.

Trevor bougea un peu dans son sommeil et tourna la tête vers la fenêtre, et l’observation que fit Tyler le fit s’étrangler et pâlir. En effet, au niveau de son col, une petite région de sa peau était violacée, presque noir. Sachant très bien à quoi s’attendre, il se leva doucement et s’approcha pour mieux voir, puis s’enfonça dans son siège, horrifié, songeant que s’il y avait un moment pour se mettre à croire en Dieu, c’était maintenant. Car ce qu’il avait d’abord pris pour sa clavicule n’avait absolument rien à voir. Il s’agissait d’une petite bosse, à peine apparente, au niveau de la base du cou de l’agent. La bosse se déplaçait lentement vers son visage. Et elle n’était pas seule.

Texte de Magnosa.

Le cliché des yeux

Il a commencé par enfoncer la pointe de l’aiguille dans mon œil.

Il y avait une délicate précision dans son geste, et si je ne me faisais pas torturer, j’aurais même dit que c’était gracieux. En fait, l’aiguille ne faisait pas trop mal. Du moins, au début.
C’était comme se faire piquer par une épine, je sentais une douleur perçante transpercer les zones concernées. Ensuite il y a eu un peu de sang qui a débordé sur ma rétine. Ça brûlait. Je pouvais sentir le liquide s'y frotter, suintant dans les parois intérieures de mon œil. Mes pupilles se sont contractées, ce qui a rendu ma douleur plus intense. Je sentais mon œil se faire écorcher vif.

Avant de se mettre à gratter, il a fait une petite incision dans ma rétine, m’aveuglant un instant, comme si l’on avait baigné mon œil dans du sel marin. Après ça, il a pris son aiguille, l’a trempée dans de la capsaïcine, et a frappé doucement sur l'incision, griffant en même temps les parois de mon œil de façon imprécise. Chaque tour autour de la cavité principale prenait environ une demie-heure, et une fois de temps en temps, il enfonçait plus profondément, et tordait l’aiguille dans un mouvement circulaire. Ça provoquait systématiquement un gargouillis écœurant d’humidité. Je pleurait de sang à chaque fois qu'il réitérait ce geste.

Ensuite, lorsqu'il fallait sortir l’aiguille… Il ne la sortait en réalité pas vraiment, mais l'arrachait brusquement, déchirant encore davantage ma rétine, avant de l'enfoncer ailleurs. C’était comme s'il plantait une fourchette dans mon œil et la ressortait en boucle. Lorsqu’il fait rentrer l’aiguille, il fait bien attention de la faire tourner doucement après un petit coup sec. Grossièrement, c'est comme si vous aviez une perceuse piégée dans votre œil, alors qu’il est encore ouvert.
Enfin, lorsqu’il en a eu assez de son petit jeu sadique, il a entrepris de coudre ma paupière. Ce n'était pas très douloureux. Du moins, par rapport aux autres choses qu'il a faites.
Cependant, ce n'était pas encore fini. J'ai alors entendu la pire chose possible ...

« L'autre œil, maintenant. »

Traduction de Lillythe

J'ai reçu d'étranges lettres de la prison de St. Louis

Peut-être que je me suis laissé surprendre par le fait qu’il ait débarqué à 3h de l’après-midi. Il a frappé très doucement à la porte, pour un homme de son gabarit ; un imposant mètre 95 avec des épaules immenses et d’épaisses phalanges poilues. Quand j’ai demandé en quoi je pouvais lui être utile, il a plongé sa main dans la poche de son manteau, en a sorti une enveloppe et me l’a tendue. Qui porte un manteau en plein mois d’août ? J’ai pris l’enveloppe et je l’ai examinée. Le recto était estampillé à plusieurs endroits avec les coordonnées de l’Etablissement Correctionnel de St. Louis. Une lettre de la prison. Génial. Je ne connaissais personne en prison. Puis j’ai remarqué un post-it agrafé au verso de l’enveloppe. Ca disait simplement :

Veuillez laisser le coursier assister à la lecture de cette lettre.

J’ai levé les yeux vers l’homme qui me surplombait sur le perron. Bien qu’il fût imposant, il n’avait pas l’air menaçant. En fait, son sourire rassurant le faisait même paraître plutôt amical. Je lui ai demandé s’il avait la moindre idée du contenu de la lettre, ou de la raison pour laquelle il devait être présent pour sa lecture, mais le grand homme s’est contenté de hausser les épaules et de faire un geste en direction du hall d’entrée. J’ai acquiescé et l’ai invité à l’intérieur.

Dans la cuisine, nous nous sommes assis l’un en face de l’autre à la table. Je lui ai proposé du café, mais il a silencieusement refusé. En jetant un dernier coup d’œil vers lui, j’ai déchiré l’enveloppe et en ai sorti une lettre de 10 pages, griffonnée d’une écriture rapide sur du papier jaune quadrillé. Elle commençait comme ça :

Vous ne me connaissez pas. Vous ne me rencontrerez probablement jamais. Je suis dans le couloir de la mort de l’Etablissement Correctionnel de St. Louis. J’ai été condamné pour les meurtres de ma femme et de mes deux enfants. Lionel avait 3 ans. Macie n’avait que 6 mois. Je les aimais profondément. Mais je les ai bien tués. Je vais commencer par avouer ça dès le début. Je me déteste pour ça, et je pourris dans ma cellule, torturé par les images de leur sang dégoulinant de mes phalanges. Laissez-moi vous raconter mon histoire.

J’ai levé les yeux vers le coursier, avec une expression ostensible de dégoût sur le visage. Son sourire doux et calme ne s’est pas estompé en me regardant. Je me suis levé pour prendre un verre d’eau, puis je me suis remis à lire. L’auteur de la lettre, dont j’ai découvert que le nom est Fitz Willard, avait été incarcéré 2 semaines auparavant et avait commencé à travailler sur sa lettre dès qu’il avait eu accès au magasin de la prison. Il n’a jamais expliqué comment il avait eu mon adresse ni pourquoi il m’avait choisi pour partager son histoire. Mais son histoire était brutale.

Fitz prétendait avoir été maudit. Ma première idée a été qu’il souffrait peut-être de schizophrénie, mais il expliquait qu’il avait été testé là-dessus, et que les médecins n’avaient rien trouvé. Il affirmait formellement qu’un esprit démoniaque le possédait. L’esprit se moquait de lui, le torturait sans cesse. Il lui murmurait des ordres diaboliques dans l’oreille quand il était couché dans son lit. Il apparaissait dans son reflet quand il passait devant un miroir. Le démon était constamment en train de lui suggérer des actes de cruauté innommables, et de bourrer son cerveau avec des insécurités, des phobies et des idées morbides. La vie quotidienne de Fitz s’est vite transformée en un discours infini sur la faiblesse des humains, la fragilité de la chair, et la liberté que procurait le meurtre. Le démon avait commencé à hanter les réunions au travail à travers des hurlements stridents. Il lui soufflait des choses terribles sur chaque personne que Fitz croisait dans la rue.

Mais le pire, finalement, était ce que pensait le démon de la famille de Fitz. Il traitait sa femme de pute, et ses enfants de bâtards ingrats. L’entité avait dit à Fitz que sa famille ne l’appréciait pas, que sa femme le trompait et que ses enfants ne pouvaient pas supporter sa présence. Que Fitz ne pourrait jamais subvenir convenablement à leurs besoins. Que leur maison était un taudis. Que leurs vêtements étaient des guenilles. Que tout ce pourquoi Fitz avait travaillé durant sa vie n’était au mieux qu’une vaste blague.

Pendant 10 pages, Fitz Willard racontait la folie qui s’était immiscée dans son esprit. Les cauchemars qui le réveillaient douze fois par nuit. L’entité faisait grésiller les ampoules quand Fitz passait dessous. Il faisait se transformer l’eau du bain en sang. Des mouches s’agglutinaient sur les miroirs. Et les suggestions du démon devenaient de plus en plus virulentes. Jusqu’au jour où, Fitz a craqué. Craqué les crânes de ses deux enfants en bas âge à coups de poings, avant d’étrangler sa femme si fort que ses vertèbres du cou se sont fracturées avant même qu’elle n’asphyxie.

Voilà comment se terminait la première lettre. Le grand homme s’est levé et m’a fait un signe de tête en silence, puis je l’ai reconduit dehors par la porte d’entrée. Inutile de dire que j’étais sous le choc. Pourquoi quelqu’un avait-il décidé de partager une histoire si sordide avec moi ?

Deuxième jour. Le grand homme se tenait sur mon perron à nouveau, à 3h de l’après-midi, et quand j’ai ouvert la porte il m’a tendu la deuxième lettre. Bien que rebuté par la première, je me suis rendu compte, alors que je regardais la télévision cette nuit-là, que je n’arrivais pas à me l’ôter de l’esprit. J’ai pris la seconde lettre et ait invité le coursier à s’asseoir à la table de la cuisine une nouvelle fois. J’en voulais encore.

Quel mot pourrait rendre justice à cette deuxième missive ? Sombre. Tordue. Désespérée. Le papier jaunâtre était truffé d’esquisses de personnages malheureux recroquevillés dans des coins, et de minuscules corps étendus dans des mares de sang grises, dessinés au crayon de papier. Les tâches de graphite faisaient ressembler les gribouillis à des ombres. La seconde page de la lettre ne contenait qu’un seul grand dessin : le visage d’une femme déformé de douleur, sa bouche béate, et sa gorge grouillant d’asticots. Des araignées emmêlées dans ses cheveux. Des larmes coulant de ses yeux. Ses mains agrippées à son visage, les ongles plantés dans ses joues.

Cette deuxième lettre donnait un nom au démon. Grimmdeed. Grimmdeed le Tourmenteur. Je levais souvent les yeux vers l’homme assis en face de moi à la table. Est-ce qu’il connaissait la terrible histoire que j’étais en train de lire ? Est-ce que c’était la raison pour laquelle il était si important qu’il soit présent pendant ma lecture ? Son sourire bienveillant n’a jamais vacillé, ne s’est jamais estompé alors que son regard se baladait distraitement dans ma cuisine.

Fitz détaillait sa descente dans la folie. Son appel larmoyant au SAMU alors qu’il se tenait devant les corps sans vie de sa famille. Il racontait le procès et comment, même dans la salle de tribunal, Grimmdeed était assis derrière lui sur le banc de l’accusé, et qu’il lui soufflait des insultes à propos de toutes les personnes présentes dans la pièce. Grimmdeed avait demandé à Fitz d’essayer d’attraper l’arme de l’huissier à la fin du procès, et Fitz l’avait fait. Ça lui a valu un léger tabassage. Grimmdeed avait dit que Fitz devait se tenir à la porte de sa cellule, et crier des insultes et des menaces à l’égard des gardes. Ça lui a valu un tabassage beaucoup plus conséquent. Grimmdeed avait ordonné à Fitz de cracher au visage du juge le deuxième jour du procès et, sa pauvre conscience anéantie par l’influence perpétuelle du démon, il l’avait fait.

La lettre s’achevait sur un autre dessin. Cette fois c’était la salle de tribunal, parsemée des corps des avocats, massacrés, et le juge pendu au-dessus de sa tribune. Tout était tâché de traces de crayon de papier et d’empreintes de doigts sur le papier jaunâtre.

Le troisième jour, j’étais assis sur la dernière marche de mes escaliers juste devant ma porte d’entrée, en attendant 3h. Pile à l’heure, le coursier est arrivé et sans échanger un seul mot je l’ai conduit à la table de la cuisine et je me suis assis. Son sourire était plus lumineux ce jour-là, plus grand que d’habitude. Je pouvais déduire de son attitude que c’était sûrement la dernière lettre.

J’ai ouvert l’enveloppe et me suis installé avec un café brûlant à côté de mon coude. Dans sa troisième missive, Fitz parlait de son quotidien en prison. Il racontait que même pendant son incarcération, Grimmdeed le Tourmenteur continuait de le hanter. Il disait à quel point la procédure de peine de mort était longue, et qu’il allait probablement mourir de vieillesse dans sa cellule avant qu’une date d’exécution ne soit choisie. Son écriture devenait à peine lisible. Il semblait agité. Il se comparait à un rat, coincé dans une cage, et continuellement poussé à bout par les réflexions de Grimmdeed le Tourmenteur. La raison de Fitz était depuis longtemps perdue. Il se badigeonnait le corps et le visage, ainsi que les murs de sa cellule, avec ses excréments. Il parlait de s’arracher les oreilles dans l’espoir que ça le rende sourd aux murmures de Grimmdeed. Les pages étaient tachées de ses larmes. Il s’en excusait.

Puis, à la dixième page, une lueur d’espoir. Après s’être ressaisi, son écriture était redevenue propre et lisible. Les dernières lignes disaient :

Grimmdeed a commencé à s’ennuyer avec moi. En étant derrière les barreaux, le mal que je peux faire n’est plus assez bien pour lui. Il m’a dit comment mettre fin à mon tourment. Enfin, non, le fléau ne s’arrête pas tout à fait. C’est la raison pour laquelle je vous écris. Pour faire passer la malédiction à sa prochaine victime. Mais, comme il me reste encore une once d’humanité, je vais au moins te dire comment ça se passe. Tu fais attraper la malédiction de Grimmdeed à quelqu’un d’autre de la même façon que je l’ai attrapée : en l’invitant dans ta maison trois fois. 

Mon cœur s’est arrêté de battre. Je n’osais pas respirer en levant les yeux de la signature narquoise de Fitz à la fin de la lettre, pour soutenir le regard de l’homme qui me fixait dans les yeux. Ses yeux à lui étaient d’un noir infini. Ce sourire cruel plus grand que jamais.

« Brûle la lettre », a demandé Grimmdeed.

Auteur : AHarmonRights

Mes deux premiers fils sont morts à la naissance

Mes deux premiers fils sont morts à la naissance. Le premier était prématuré, il est né deux mois trop tôt. Le deuxième est mort quelques heures après avoir été mis au monde, d’une insuffisance respiratoire. Ma femme avait accouché deux semaines avant la date prévue. Un grand choc pour moi, accompagné peut-être d’une certaine culpabilité. Mon diplôme de chirurgien m’avait été inutile dans cette situation.

Ma femme et moi avons eu beaucoup de mal à traverser ces épreuves. Je l’ai toujours soutenue, et nous n’avons jamais perdu espoir.
Mais, un jour, un doute s’est emparé de mon esprit. Je ne sais plus vraiment quel jour, quelle heure, quelle minute a changé ce qu’était mon esprit auparavant. Le doute était infime au début. Mais il a fini par me dévorer complètement. Je ne pensais plus qu’à ça. Je n’osais même plus regarder ma femme dans les yeux.

C’était de sa faute. Mes enfants naissaient trop tôt. Tout était de sa faute.
Tout était de sa faute.

Je ne ressentais plus rien pour elle, mais elle tomba malgré tout enceinte une troisième fois. Le cauchemar allait recommencer si je n’agissais pas.
Mais comment régler ce problème ? Je n’allais quand même pas l’empêcher de pouvoir accoucher, c’était inconcevable.

Pourtant.

Un appareil de couture et beaucoup de concentration pour ignorer les cris. C’est tout ce qu’il m’a fallu. En deux petites heures, son col de l’utérus était complètement hermétique. A présent, il fallait attendre.

Je n’avais nullement besoin de notre deuxième salle de bain, c’est donc là qu’elle resta en attente du résultat. Les 7 premiers mois, sa grossesse se déroula sans accroc.

Au huitième mois, ses complaintes devinrent plus fréquentes. Elles se muèrent en cris au neuvième mois.
Je fus le premier surpris, mais mon système, certes précaire, semblait fonctionner. Bien que des contractions se produisirent, dans une douleur certaine comme c’était à prévoir, il ne se passa rien. Bien qu'elle perdit les eaux, ce fut en moindre quantité que les deux dernières fois, à en juger par le peu de liquide qui stagnait dans le fond de la baignoire.

Mais ce qui me surprit le plus, ce fut au dixième mois.

Le cœur du bébé battait encore.

Cela fait bientôt un an et trois mois que cette curieuse histoire a commencé. Ma femme ne fait plus aucun mouvement, mais vit encore, je ne sais pour combien de temps. Il ne lui reste plus grand-chose à faire, elle a déjà tant accompli pour notre enfant. Son ventre a une taille bien supérieure à la normale,  j’estime son poids à 14 kilos. Elle est clouée au sol.

Je pense qu’il va bientôt être temps pour moi de libérer notre fils.

J’entends des grognements à travers la porte de la salle de bain. Et ce n’est pas la voix de ma femme.

Texte de Tac

Je ne fais de mal à personne, Épilogue.

Comment un loubard humain de cinquante piges est devenu homme de main d’une baronne de la pègre robotique est une bonne question. À vrai dire, j’ai quitté l’école très tôt, je ne suis pas très finaud à vrai dire, et me suis retrouvé à voler et racketter les chalands. Ça m’a valu pas mal de problème avec les flics, mais aussi de me faire recruter par les gangs locaux. Bon, je ne vais pas mentir, c’est une vie violente, mais pas si horrible que les films le font croire. J’ai les muscles pour me faire respecter et suis suffisamment malin pour ne pas doubler le mauvais gars. Je m’en sortais plutôt bien, j’ai même pu me payer une bonne baraque et une bonne voiture. Classe, hein ? Bon, le rêve bleu n’a duré qu’un temps avant le gang dont je me souviens même plus le nom (c’est dire mon affection pour lui, après on évite de trop s’attacher aux gens dans ces milieux, car notre espérance de vie n’est pas fameuse) se fasse baiser. On pourrait croire que c’est à cause d’un groupe rival, mais pas du tout. Ouais, à cette époque, les pachas locaux cherchaient à régler les conflits sans se mettre sur la gueule ; ce serait mauvais pour les affaires. Non, ce sont ces foutus politicards qui ont voté la loi Valazer (c’est le nom du juge qui l’a proposé, me semble). L’armée et la police ont déboulé dans les quartiers et arrêté tout le monde sans respecter les procédures habituelles. La plupart des chefs ont fini en taule ou se sont barrés en Afrique.



Perso, j’ai échappé à la purge par ce que j’étais en mission incognito à ce moment. Je ne savais pas trop quoi faire et où me planquer, ces nazis patrouillaient partout… Il n’y avait qu’un seul endroit sûr : Junk-Town. C’était déjà la merde à l’époque et les officiels évitaient aussi d’y mettre les pieds. J’ai pu m’infiltrer sans problème à l’intérieur, il n’y avait pas autant de checkpoints dans ma jeunesse. Bon, les choses n’allaient pas forcément mieux pour ma pomme. Un petit sac à viande, seul, dans une ville remplit à 99 % de robots haïssant les humains. En clair, j’évitais la prison pour me retrouver planter dans une ruelle sombre… Je crèverais peut-être la gueule dans le caniveau, mais je crèverais libre ! Après, ce n’était pas le but recherché, j’allais essayer de survivre quand même. Je me suis installé dans un squat isolé et récupéré deux trois morceaux d’électroniques et me suis fait un cosplay de boite de conserve (heureusement que j’ai eu une ex fan de manga qui m’a montré comment se déguiser…). Je me suis donc fondu dans la masse et reprit quelques activités afin de survivre. Rien de méchant : du vol et du trafic surtout. Puis un soir tout à dégénéré, je voulais tirer le sac d’un mec (Mais pas de sa bourgeoise, j’ai pas beaucoup de principes mais je ne m’en prends jamais aux femmes et aux enfants. Il n’y a que les résidus d’incestes pour faire un truc pareil) et il va pour me le donner. Au moment de l’échange, il sort en un éclair son couteau et va pour le coller dans le crâne. Réflexes du métier, j’esquive et l’envoie se mettre en veille. Malheureusement, le salaud m’a quand même touché : envoyant valdinguer mon déguisement facial et me coupant profondément. La fille est restée me regarder l’air totalement abrutie. « Putain, un humain ». Je me suis barré immédiatement, avant que ses potes se ramènent.



Une fois à la planque, je me suis recousu avec ce que j’avais. Et bordel, les trousses de secours sont rares à Junk. Je voyais bien que la plaie s’infectait. J’ai fait le point, avaler ma dernière boite de THC de synthèse (ou l’inverse, peu importe) et me suis endormi. Je me suis réveillé, bandé, dans un lit confortable. Une Japonaise toute blanche était à mon chevet. Bizarrement, je me sentis toute de suite en confiance et détendu. Encore plus lorsque qu’elle prit ma température. Nous avons parlé toute la nuit, j’appris qu’elle était le boss du bled et me proposa de la rejoindre. Mme Ziyi avait besoin d’un humain pour faire ses trafics hors de Junk et d’autres trucs. Je n’ai pas hésité une seule seconde et j’ai accepté, quelle chance !



Je suis au courant pour les Sayuri, mais j’en ai rien à foutre. Peut-être à cause de ses phéromones, sais pas, mais bosser pour une si grande dame est génial. Savoir que l’on compte pour quelqu’un, que son travail à quelque chose qui nous transcende… Sa mafia est différente de celle des humains. Le cliché de la famille d’adoption et les conneries qui vont avec, bah, c’est l’idée. Même si les synthés ne m’acceptent pas vraiment, mais j’en ai rien à foutre encore une fois. Ce n’est pas ça qui compte.

En bref, voilà comment on se retrouve dans le clan d’une ennemie publique mondiale.

Ma mission du jour est toute simple. Assister à un procès. Un événement vraiment gros : le jugement de Timéo Gram, tueur en série de synthétiques. Je me rappelle, les gens de Junk ont vraiment pété les plombs quand ils ont appris ça. Ziyi leur a juré de prendre l’affaire en main et c’est qu’elle à fait. Putain, il y a des caméras partout devant le palais, mais pas dans la salle, ouf. Je ne suis pas fan des médias, ni de l’idée de me faire filmer. Le plus étrange est qu’il n’y ait pas de jury, juste le cortège habituel de magistrats. Je me pose confortablement dans le public et j’observe comme me l’a demandé mon boss. Ce sac à merde de Gram me fait rire jaune, même pas capable de lever la tête (je suppose que je ferais pareil si j’avais assassiné autant de femmes, salopard). Par contre, l’avocate à charge est époustouflante. Je la connais, Maître Daery Roche, une célébrité chez les robots. D’ailleurs, la patronne a bien joué de ses contacts pour qu’elle soit chargée de l’affaire ou quelque chose du genre.



« - Monsieur le juge, Noble assistance, Société toute entière. Ce procès n’est pas seulement celui des crimes immondes commis par Gram, mais celui de nos pratiques. L’humanité à enfantée une nouvelle espèce, depuis longtemps prouvée comme étant doté d’un sens moral, qu’elle malmène. Chaque jour, nous parquons des êtres sensibles dans une prison à ciel ouvert pour le simple crime de n’être plus à notre goût. Tels des produits obsolètes, nous jetons des individus à part entière après une vie d’esclavage au service de nos petites envies. Si l’humanité à enfantée, c’est elle qui reste immature. Nous avons le pouvoir de créer la vie et nous nous en servons dans le seul but de satisfaire notre fainéantise et notre avidité. Nous avons la cruauté de l’enfant capricieux.  

Certains arguent et argueront l’économie, la tradition ou même Dieu… Ceux qui refusent de grandir tenteront d’effrayer le plus grand nombre. Ainsi, fonctionne ces gens, car ils craignent le changement, ils ont peur de cette masse informe fait de circuits électroniques comme leurs ancêtres ont eu peur des Juifs, des noirs ou des communistes… Cependant, il faut s’adresser à la raison et non a l’instinct de survie ! Il faut que le monde voie les conséquences de ses actes, non pour se flageller, mais stopper l’ignominie meurtrière qui le souille toujours plus !  



Monsieur le Juge, vous avez les preuves des actes de l’accusé et vous ne pouvez nier la barbarie des actes de Monsieur Gram. Personne ne le peut. Il est donc inutile de plus s’épancher sur le sujet. À vous de faire ce qui est juste. ».  



Après le discours final de l’avocate, le juge et ses assistants (je suppose), sont partis délibérer. Ça dure une plombe, mais il y a de l’ambiance au moins. Le public est fébrile, et les gardes doivent en sortir deux trois pour calmer le troupeau. Puis les types reviennent et reprennent leurs places. Le juge chasse un chat de sa gorge, demande à la salle de se lever et commence :



« - Timéo Gram est reconnu coupable des chefs d’accusation de dégradation de biens publics (il frappe plusieurs fois avec son marteau afin de faire taire l’assistance). Cependant les chefs d’accusation concernant le meurtre avec actes de barbarie, tortures et séquestrations ne peuvent être retenu à son égard. En effet, ces chefs d’inculpation ne concernent que les objets de droit disposant de la personnalité juridique. Et juridiquement, monsieur Gram n’a fait de mal à personne. ».  



Devant l’indignation et les hurlements de joie frénétique de la foule. Le juge fait évacuer manu militari le public. Je sors alors du palais avec un goût amer dans la bouche et fais directement mon rapport a Ziyi.



« - Allô, patronne ? Oui, Gram vient d’être acquitté. 

- C’était une évidence, ce n’est pas ce que veux savoir. Comment était la population, qu’elle ont été les réactions ? Je tourne la tête pour une dernière observation. les synthétiques et les militants commencent à faire du grabuge. Une vraie émeute.

- Le bordel, les synthés et les consciencistes s’agitent à fond. 



- Parfait (à sa voix, je savais qu’elle souriait franchement et c’était foutrement rare), rentre maintenant. ». 

Texte de Wasite

Classement annuel 2018 : Nécronomorial

L'année 2018 a vu la publication de 34 textes, pour sa première année. En septembre, à l'occasion de l'anniversaire du site, je vous avait demandé de faire un top 5 des textes publiés. Il y a eu 22 votes au total ! Merci à tous ceux qui ont prit la peine de voter. Sans plus attendre, voici le résultat :


Meilleures nouvelles de 2018
(Classement des lecteurs)





3. NoEnd House (25 points)

2. Ubloo (44 points)

...

1 . Apocalypse (45 points)
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C'est donc un texte français qui prend la première place de cette année. La légende raconte que le chapitre suivant ne devrait pas tarder à sortir, d'ailleurs.

Nous espérons que la prochaine année sera aussi riche en texte fabuleux que cette année, et que vous serez toujours au rendez-vous, car c'est vous, chers lecteurs, qui faites vivre le site.

Bonne journée à tous.