Peut-on vendre son âme ?

« Le corps ne sera pas identique à l'âme. L'âme est la forme d'un corps naturel ayant la vie en puissance : l'âme est donc inséparable du corps » - Aristote.

L'âme, du latin anima, signifiant « respiration » est un concept on ne peut plus reconnu de nos jours. Selon les définitions les plus simplistes, il s'agirait d'un principe spirituel, inhérent à chaque être vivant et qui le transcende. En somme, ce serait de l'âme dont découlerait la panoplie d'émotions et de sentiments que nous sommes capables d'éprouver.

Ce principe, à priori religieux, ne l'est pas pour autant. Du moins, pas exclusivement, car les grands philosophes reconnaissent à tour de rôle ce principe. Toutefois, ils ne s’accordent pas sur la nature indissociable de celui-ci, car si pour Nietzsche l'âme est une partie même du corps, pour Descartes, l'âme est totalement séparable de ce dernier. Alors, peut-on se séparer de son âme ? Allons plus loin, peut-on la vendre ?

Selon les grandes religions monothéistes, c'est tout à fait possible. L'exemple le plus connu étant bien évidemment le « pacte avec le diable ». Cette pratique implique qu'en l'échange d'une âme humaine, Satan octroie amour, gloire et richesse à l'intéressé. Celui-ci, privé de son âme, est de ce fait lié au Malin par le pacte en question, malédiction ne pouvant être levée. Et si en théorie, les effets pervers de ce pacte ne sont censés prendre forme qu'après le décès du contractant, la pratique nous apprend que ces conséquences interviennent même de son vivant. En effet, sur Terre, seule l'enveloppe corporelle subsiste, puisque l'absence de l'âme condamne à la damnation. Mais avant de développer davantage sur les effets de ce genre de pacte, il convient de définir les modalités du contrat.

Attention. Il apparaît tout de même nécessaire de rappeler que pour réaliser ce genre de pacte, posséder une âme est un prérequis plus que nécessaire. Ne pourront transférer leur âme que ceux qui ne l'ont pas déjà vendue.

En premier lieu, il semble important d'opérer un distinguo car dans les faits, le pacte avec le diable n'est que très peu pratiqué. Aujourd'hui, nous préférons user d'un contrat bien différent que celui décrit dans les textes sacrés, il s'agit plus communément de la cession d'âme contre une compensation monétaire.

Le terme de « pacte avec le diable » pouvait en effet en dérouter plus d'un, car si l'existence de l'âme est, de nos jours, plus qu'admise, l'existence du diable laisse encore place à un certain doute. La notion de diable est ici à apprécier de manière large, ainsi est considéré comme diable celui qui est prêt à payer pour obtenir l'âme. Par ailleurs, l'élément consensuel est également primordial ici, parce que c'est bien par la volonté profonde du détenteur de l'âme que le transfert peut avoir lieu. Il ne peut y avoir de transfert sans consentement du gardien.

La procédure est simpliste, voire minimaliste, elle se résume à une conclusion de contrat tout à fait banale.

Après avoir négocié le prix, il faut simplement attester sur une feuille vierge que vous cédez bien votre âme au nom du co-contractant (le diable donc), lui donner un objet quelconque, puis signer. Néanmoins, le cédant doit avoir la volonté profonde et certaine de vendre son âme, auquel cas la conclusion du contrat échouera.

Récemment, un néo-zélandais a vendu son âme à une chaîne de restaurants dans le but de leur faire de la publicité. Dans ce cas précis, on peut aisément remettre en question la volonté réelle et profonde du cédant quant au transfert.

Acte élémentaire, mais lourd de conséquences.

Les répercussions relatives au pacte avec le diable ou d'un contrat de cession entre humains sont parfaitement identiques, du moins du vivant de l'individu. Et outre le gain octroyé par cette vente, les effets dans la vie de tous les jours se font ressentir progressivement. En effet, ils se caractérisent par une perte manifeste de sentiments, d'émotions et, plus globalement, de sensations. Ainsi, le rire, la tristesse, l'affection ou l'empathie disparaîtront pour ne laisser final qu'une coquille vide.

Il ne faut tout de même pas penser que ces effets arrivent de manière directe et brutale. Ces pertes se font progressivement, à mesure que l'âme se dissocie du corps. Il est important de noter que l'ordre de disparition des sentiments reste assez hasardeux, et varie en fonction de l'individu. Cela a notamment été le cas dans le rapport d'une décision rendue par la Cour de cassation, dépeignant une femme ayant vendu son âme et ne ressentant plus que désespoir.

Toutefois, considérer ces pertes comme un préjudice serait se méprendre puisque ces ressentis ne sont finalement que momentanés, la disparition des émotions négatives y mettant fin.

C'est au niveau de l'après-vie que la distinction des deux contrats prend tout son sens : dans le cas d'un pacte avec le Malin, l'âme appartient à celui-ci dans sa totalité, condamnant son ancien propriétaire à l'enfer. Concernant les contrats entre humains, l'âme, n'étant plus fusionnée au corps, demeure sur terre indéfiniment.

Il serait donc plus judicieux de contracter avec l'humain, même si cela implique que le contrat en lui-même, compte tenu de son faible apport monétaire, puisse paraître dérisoire à côté du pacte avec le diable, lequel possède un apport beaucoup plus conséquent, mais un prix bien plus lourd.

Édit : J’ai noté un certain intérêt pour la décision judiciaire précédemment citée. Cette dernière n’étant plus disponible sur Légifrance, je me permets de la poster ici.

Cass., Civ. 1ère, 19 Mai 2019.

Sur le moyen unique pris en sa première branche :

Vu l’article 1137 du Code civil ;

Attendu, selon l’arrêt confirmatif attaqué, que, le 23 Septembre 2018, par acte sous seing privé intitulé « contrat de cession d’âme », suivi d’un acte authentique de vente, Mme X a vendu à M. Y son « âme » ; à la suite de la vente, Mme X a fait une sévère dépression la menant à faire, le 30 Septembre 2018, une tentative de suicide ; Mme. X sollicite l’annulation de la convention de vente du 23 Septembre 2018 pour dol ;

Attendu que, pour retenir la nullité de la convention de vente, l’arrêt se borne à constater que conformément à l’avis de professionnels de santé, l’intéressée s’est vue ôter « toute volonté de vivre », que le « mal-être permanent et incommensurable » ressenti par celle-ci, compte tenu de sa santé psychologique antérieure à la convention, ne saurait s’expliquer autrement que par la conclusion du contrat susvisé, que M. Y, en n’ayant pas informé Mme. X des risques d’un tel contrat, information sans laquelle elle n’aurait pas contracté, a vicié son consentement par une manœuvre dolosive ;

Mais attendu que, la cession d’une « âme » n’implique que des conséquences hypothétiques et non fondées sur des éléments concrets, que ces conséquences étaient prévisibles par l’intéressée, dont M. X n’avait aucune obligation de rappeler, qu’en ayant déterminé une réticence dolosive, la cour d’appel a violé le texte susvisé ;

CASSE et ANNULE (…)

Texte de Sawsad

Les 1% - Partie 5

Allen était un très bon garçon.

Il mangeait tous ses légumes. Se brossait bien les dents. Ne répondait jamais. Allen ne se plaignait pas que Mère l'habille toujours avec les même vêtements, même si les autres enfants se moquaient de lui. Il ne se salissait jamais, ne réclamait jamais de dessert en plus, et ne veillait jamais tard. Il faisait ses devoirs. Allen aimait les devoirs, tout particulièrement la biologie.

Allen n'aimait pas grand-chose. Il n'aimait pas son père. Il n'aimait pas son frère. Il n'aimait pas les autres enfants. Il n'aimait pas les petites chaussures noires qu'il devait porter tous les jours. Mais il ne se plaignait jamais. Il parlait à peine de toute façon, à part si on s'adressait à lui. Et même dans ces cas-là, il essayait de répondre le plus brièvement possible.

Les autres enfants se moquaient de lui. Il n'avait pas d'amis. Même quand les enfants le frappaient, Allen s'en allait, se débarbouillait et restait silencieux. Il ne servait à rien de crier. Il n'aimait pas le bruit de toute façon. Les autres enfants semblaient encore plus agacés par son manque d'émotions. Ce qu'ils lui faisaient subir était de pire en pire - comme le déshabiller et l'obliger à traverser toute l'école sans rien pour couvrir son petit corps. Ils riaient encore et toujours. Allen n'avait jamais supplié ou pleuré. Il allait juste voir le principal et lui demandait calmement des vêtements, étant donné qu'il avait perdu les siens.

Mère n'avait jamais rien su de ce que lui faisaient subir les enfants. Elle l'aimait vraiment beaucoup. Elle admirait sa façon de se contrôler. Même lorsqu'il était bébé, il pleurait rarement. Le mettre au monde avait été très facile, et elle s'était attendue à la même chose pour son deuxième enfant. Mais son plus jeune fils était l'exact opposé du premier. Il gémissait sans cesse. Il était bruyant et avait toujours besoin d'attention. Il faisait tout le temps des dégâts autour de lui.

Mais Allen - Allen était parfait.

A la remise des diplômes d'Allen, Mère n'avait pas pu s'empêcher de pleurer. Il avait l'intention de faire médecine. Son père l'avait poussé à devenir chirurgien, comme lui. Allen avait accepté sans montrer d'émotions. Mais Mère ne pouvait contrôler les siennes et des larmes avaient coulé silencieusement sur ses joues.

« Tu te ridiculises », lui avait rétorqué froidement son mari.

Allen était bien content d'en avoir fini avec le lycée. A cette époque, les autres élèves le laissaient tranquille la plupart du temps. Le fait qu'il ne réagisse pas à leur cruauté les avait lassés. Ils se concentraient sur des cibles plus faibles, comme son petit frère. Mais Allen n'aimait pas son frère, il se fichait donc de ce qu'ils pouvaient bien lui faire. Même quand celui-ci avait dû être hospitalisé pour hémorragie interne, il s'en fichait. Même quand il avait été découvert que ces brutes avaient enfoncé de force une batte de base-ball en métal dans le rectum de son petit frère, il n'avait pas réagi. Il avait plus important à penser.

L'école de médecine serait facile. Allen avait toujours été bon à l'école. Il avait eu des A dans toutes les matières, sauf en art. Il ne comprenait rien à l'art. Il n'en voyait pas l'intérêt. Pour ses devoirs, il dessinait des schémas compliqués de l'anatomie des animaux. Son professeur lui avait dit d'être un peu plus créatif. Donc Allen avait commencé à... « améliorer » les animaux. Il leur faisait des dents plus longues, des griffes plus acérées. Il essayait de les rendre parfaits. Mais son professeur ne trouvait pas ça assez créatif.

Il décida de laisser tomber le cours.

Mais à part ça, Allen était l'élève idéal. Il ne parlait jamais en classe et ne perturbait pas les autres étudiants. Il terminait toujours son travail dans les temps et ses devoirs étaient excellents. Il ne dérangeait jamais les professeurs. Il allait leur manquer.

Eux ne lui manqueraient pas. Il ne les aimait pas. Il n'aimait pas grand-chose.

Mais il aimait Mère. C'était une femme potelée avec des cheveux châtains ondulés. Elle avait une petite pointe d'accent allemand. Son père l'avait « rencontrée » en ligne, même si Allen suspectait qu'il ne l'ait achetée par correspondance pour l'épouser. Après tout, elle ne devait pas avoir plus de seize ans lorsqu'elle avait eu Allen. Son accent était alors très prononcé, mais son père l'avait forcée à le faire disparaître. Son père ne voulait pas qu'elle se fasse remarquer.

Mais Allen aimait bien la façon dont les mots sonnaient étrangement à cause du peu d'accent qu'il lui restait. Quand il était petit, elle lui chantait des chansons en allemand. Elle devait chanter doucement pour que son père ne l'entende pas. Il se souvenait des paroles de ces chansons. Allen détestait qu'on le touche, mais ça ne le dérangeait pas lorsque Mère l'habillait ou lui donnait son bain. Il s'était habitué à son bain quotidien,où elle le lavait avec une éponge. Ils ne parlaient pas pendant qu'il était dans la baignoire, mais quand sa main caressait accidentellement sa peau, il se sentait soulagé. Ça lui rappelait la sensation d'être nourri au sein. Il avait eu la chance de l'être bien après l'âge de neuf ans.

C'était le jour de la remise des diplômes d'Allen. Il était premier de sa classe. Son école lui avait demandé d'écrire un discours. Il l'avait fait, puisqu'on lui avait demandé, sachant pertinemment qu'il serait hué par les autres élèves. Le discours était court. Dans celui-ci, Allen remerciait sa famille et son école. Il parlait du futur. Allen apprenait à simuler des émotions.

Comme toujours, c'était Mère qui l'avait habillé. Elle lui avait enfilé son boxer, attaché son pantalon. Elle avait boutonné sa chemise blanche.
Elle lui sourit gentiment. « Tu es si beau », souffla-t-elle.

Il y eut un fracas, le petit frère de Allen avait dû jeter quelque chose contre le mur. Il leur fit face, la mine renfrognée. « J'y vais pas », dit-il sévèrement.

Mère ne détourna son regard d'Allen. « Très bien. Tout le monde se fiche que tu viennes ».

Son frère attrapa une lampe et la jeta au sol. « Je vais tout casser dans cette maison si vous m'obligez à y aller ».

Mère lui lança un regard agacé. « Comme je t'ai dit, tout le monde s'en fiche ».

Allen se racla la gorge, mais ne dit rien. Les crises comme celle-ci étaient courantes. Son petit frère avait été diagnostiqué comme ayant des « troubles du comportement ». Pour Allen, ça voulait juste dire qu'il était faible et stupide. Il réclamait tout le temps de l'attention, plus spécialement de la part de Mère. Mais Mère n'avait jamais aimé son deuxième fils. Il était trop compliqué et bruyant. Elle n'avait jamais eu besoin de l'aimer, puisqu'elle avait Allen.

Son jeune frère respirait bruyamment. Il inclina la tête. « Pourquoi tu ne m'aimes pas, Maman ? »

Mère se contracta. « Je t'ai déjà dit de ne pas m'appeler comme ça. Tu dois m'appeler Olga ».

« Mais Allen t'appelle Maman ! »

« Il m'appelle Mère. Et c'est comme ça que je veux qu'il m'appelle. Toi, tu dois m'appeler Olga ». Elle secoua la tête. « Tu n'es pas Allen ».

Le plus jeune fils fit un pas en avant. « Tu me le rappelles tout le temps ».

Mère et Allen étaient toujours proches, regardant de haut le garçon pathétique. Il avait seize ans maintenant. C'était presque un adulte. Il aurait dû savoir comment se comporter, et pourtant il agissait toujours comme un enfant. Allen fit claquer sa langue, montrant sa désapprobation.

« La ferme », commença à crier son jeune frère. « La ferme ! La ferme ! La ferme ! » Il attrapa l'objet le plus proche de lui, qui était le chapeau a casquette de cérémonie d'Allen. Il la jeta avec force.

Il y eut un moment de silence avant que Mère ne se mette à hurler. Allen réalisa alors que le coin pointu de son chapeau s'était logé en plein dans l'oeil de Mère. Allen ne savait pas quoi faire. Mère tomba au sol et arracha le chapeau de son oeil. Son globe occulaire vint avec, toujours rattaché à son crâne par un fin fil rouge. Elle hurlait. Allen n'aimait pas le bruit, mais il s'agenouilla près d'elle.

Son petit frère se mit à rire. « La prunelle des yeux de Maman », le provoqua-t-il. Il chercha dans la poche de son jean et en sortit un couteau suisse. Allen le regarda. « Non », implora-t-il.

Mais son frère était déjà sur sa mère, la poignardant encore et encore avec la petite lame. C'était comme s'il avait fini par craquer. Elle essaya de le repousser, mais elle perdait trop de sang. Allen réussit finalement à pousser son frère, serrant Mère contre lui.

« Qu'est-ce que tu as fait ? » dit-il. Il essaya de crier, mais sa voix ne voulait pas sortir.

Puis son père apparut dans l'encadrement de la porte. Allen Allship II regarda la scène sans rien dire. Il vit ses fils sur le sol et sa femme sombrant dans la douleur. Ses lèvres s'écartèrent en un léger sourire, le premier que ses fils virent de sa part. « Qui a fait ça ? » demanda-t-il.

« C'est James, répondit rapidement Allen, il faut appeler les secours. Elle est en train de mourir ».

James, le plus jeune fils, regarda son père. Il s'attendait à voir de la rage ou de la colère sur son visage. Mais tout ce qu'il vit fut quelque chose qu'il recherchait depuis sa plus tendre enfance - de la fierté.

« Je vois que j'ai favorisé le mauvais fils ». Il se dirigea vers James et l'aida à se relever. Il était couvert de sang. « Je suis impressionné, Allen ».

« C'est moi Allen », dit celui-ci d'un air interrogateur. Il tenait toujours sa mère mourante dans ses bras.

« Non. C'est lui Allen. Depuis le début ». Son père essuya un peu de sang sur le visage de James... sur le visage d'Allen.

« Alors je suis qui ? » Le fils aîné ne comprenait pas les émotions qui le submergeaient. Tout ce qu'il savait, c'était que sa mère était morte et qu'il tenait un cadavre dans ses bras.

« Toi, mon garçon, tu es #995 ». Son père tapota le dos d'Allen. « Nous avons beaucoup de travail devant nous. Mais je sens que tu vas faire honneur à notre nom ».

Traduction d'Undetermined.B

Dernier contact

J'ai grandi sur GJ 581 c, la seule planète habitable du système planétaire Gliese 581. J'ai été l'un des scientifiques ayant théorisé "Le grand cri". Ceci sera sûrement mon dernier message.

C'était en l'an 4236 du calendrier Terrien Standard (HMST). Le système Gliese 581, situé en bordure de l'Empire Terrien dans la constellation qui est nommée "La Balance", a capté une communication extérieure à celle-ci. C'était le premier contact venu d'une zone non colonisée par l'espèce humaine, utilisant la fréquence 1420 mhz. C'était aussi le message le plus terrifiant jamais entendu, consistant en un long et fort cri monocorde, ou mono sonore, si vous préférez. Il inspirait le désespoir.

 De nombreux savants ont cherché à décrypter le message, en vain. Rien dans ce son n'évoquait un quelconque langage.

Cela a suscité pendant longtemps de nombreuses questions. Était-ce vraiment la tentative de communication d'une civilisation intelligente ? Était-ce amical, ou hostile ? L'Humanité devait-elle aller à la rencontre de ce peuple ? La majorité de ces questions se sont passées de réponses.

 En 4243, un nouveau message a été capté, provenant de la même direction que le premier, mais d'un cryptage différent. Puis en 4247. En 4250 aussi, puis en 4252. À partir de 4253, l'humanité s'est mise à capter plusieurs de ces messages par an, résultant toujours après décryptage en ce cri terrifiant.

En 4255, mon équipe et moi-même avons fini par théoriser une explication à cette série de messages. On a appelé cette chose "Le grand cri", une communication primaire facilement compréhensible pour tout être vivant la recevant. Il ne fallait pas chercher un message particulier en déchiffrant la fréquence. Il fallait interpréter ce hurlement comme la transmission d'une émotion.

 La peur.

 Au-delà même de ce constat, la réception de plus en plus de messages, tous cryptés d'une manière différente, nous faisait entrevoir une réalité très sombre : la chose causant ces dizaines de hurlements se rapprochait de nous.

L'Empire Terrien a pris notre hypothèse très au sérieux et a créé l'Armada, une flotte de vaisseaux stellaires à la puissance de feu inégalée. Les humains s'étaient toujours battus pour leurs droits au travers de milliers de générations, et c'est ce qui était prévu une fois de plus. Cette décision a dans un premier temps calmé la paranoïa naissante des colonies voisines tout en appuyant la légitimité des dirigeants dans les secteurs concernés, la politique étant ce qu'elle était.

 Il a fallu vingt années pour terminer la flotte, et seulement cinq pour qu'un contact soit établi. En l'an 4280, une dizaine de vaisseaux rapides d'origine inconnue sont entrés dans le système Gliese 581. Après de nombreuses tentatives de contact avec eux et la mise en place d'un barrage constitué de cuirassés galactiques, l'un des vaisseaux a activé ses propulseurs et s'est jeté contre l'un des plus petits navires de notre flotte, provoquant sa destruction. 

 L'Armada a instantanément riposté en annihilant les autres vaisseaux extraterrestres, mais très vite d'autres se sont mis à arriver. Ils étaient plus grands, plus nombreux, et très vite il est devenu évident qu'ils étaient aussi en avance technologique sur nous. C'était comme se battre avec des bâtons face à des fusils lasers. Notre flotte a été annihilée en moins de 3 heures, et un afflux d'envahisseurs a ensuite eu lieu, pendant plusieurs semaines. Ils avaient un système d'armement, de protection et même de camouflage inconnu. Nous n'avions aucune chance.

J'ai été évacué par les forces de l'Empire tandis que ma planète natale, GJ 581 c, se faisait prendre d'assaut par la horde de vaisseaux d'origine inconnue. À chaque escale pratiquée par notre véhicule de fuite, il y avait toujours plus d'afflux de réfugiés venus de mondes connus ayant dû fuir suite à la colonisation de leur planète. Chaque fois, ce qui avait réduit à néant notre meilleur moyen de défense finissait par arriver jusqu'à la planète où j'avais été emmené, nous obligeant à repartir.

 À force de remonter les systèmes, j'ai fini par arriver dans le bastion de l'Empire Terrien, la Terre elle-même. Cela faisait des siècles que celle-ci était devenue désertique à cause des excès de la première guerre systémique. Cependant, elle avait été transformée en véritable forteresse de défense pour l'Empereur. C'était la dernière carte de l'humanité, et nous avons attendu l'arrivée des ennemis, surnommés "La Horde" de par son nombre.

 C'est arrivé plus vite encore que prévu. Leur nombre était tel que le Soleil lui-même n'arrivait plus à transmettre sa lumière jusqu'à nous. Alors que nous étions tous persuadés que l'extinction de notre espèce allait être imminente, la douzaine de milliards de survivants ont observé la nuée esquiver la Terre et la dépasser.

Pendant de longues semaines, l'amas de vaisseaux extraterrestres a englobé la planète, filant en direction de la sortie du système solaire. Durant les semaines suivantes, personne n'a tenté ne serait-ce que de quitter l'attraction de la planète pour vérifier que le danger était bien écarté. Beaucoup ont "fêté" la fin des hostilités et la non-extinction de notre race, d'autres on pleuré leurs morts et la fin de centaines de mondes. Alors que le gouvernement envisageait déjà d'envoyer des éclaireurs dans les anciennes colonies pour vérifier l'état des dégâts, dans l'optique de reconstruire, j'ai aperçu une ombre grandissante en provenance de la constellation de la Balance. Quelque chose qui se rapprochait de nous. Et c'est alors que j'ai compris.

Merde, les hurlements venaient de la Horde.

Texte de Daemoniack

Comment effrayer papa

Mon père est l'homme le plus effrayant que j'ai jamais connu. Et lorsqu'il était armé d'une bouteille de bière, il me faisait atteindre des niveaux de terreur cauchemardesques. Juste le bruit de sa ceinture ou l'élévation de sa voix suffisait à me faire trembler comme une feuille.

Une nuit, alors que je luttais pour me mettre à l'aise au lit à cause des ecchymoses et du bruit des pleurs de ma mère, j'ai élaboré une idée ingénieuse pour arrêter toute cette douleur et cette souffrance : effrayer papa. De toute évidence, il ne savait tout simplement pas comment ses actes nous influençaient, mais si je lui faisais peur comme il nous faisait peur, alors peut-être qu'il changerait ses manières.
J'ai essayé tout ce à quoi je pouvais penser pour faire connaître la peur à papa. Je me suis caché dans un coin, attendant qu'il se montre pour lui sauter dessus, mais il n'a même pas bronché. J'ai placé un serpent en plastique dans les toilettes, mais cela n'a abouti qu'à une autre raclée pour moi.
Enfin, j'ai pensé à détruire son alcool. Je sais que les gens ont peur quand ils perdent quelque chose qu’ils aiment, alors j’ai versé le contenu de toutes les bouteilles de mon père dans l’égout, et j’ai attendu avec impatience sa réaction. Je savais que ce serait ça qui marcherait. Il allait enfin connaître la peur !

Cette nuit-là, je me souviens que mon père a découvert les bouteilles vides et est devenu plus en colère qu'il ne l'avait jamais été. Je me souviens qu'il a quasiment tout détruit dans la maison. Je me souviens de lui faisant irruption dans ma chambre. Je me souviens de ses mains autour de mon cou. Et après ça... trou noir.
Heureusement, mon plan et mon travail acharné cette nuit-là ont porté leurs fruits ! Aujourd'hui, mon père vit dans un état de peur constante. Quand je le regarde, je vois un homme perpétuellement nerveux. Chaque fois que je lui rends visite, son teint devient d'un blanc pâteux, son corps frissonne comme le mien à l'époque, jusqu'à avoir des sueurs froides.

J'ai tellement effrayé mon père cette nuit-là que désormais, lorsqu'il me voit arriver, on pourrait penser qu'il a vu un fantôme.


Traduction de Kamus

Enfin le grand amour ?

Le grand soir est arrivé. Ce n'est pas mon premier date Tinder, mais cette fois c'est différent, cette fille me plaît vraiment. Elle est magnifique (sur les photos tout du moins), marrante, et elle aussi est passionnée par les mangas. La dernière fois que j'ai accepté de rencontrer une personne de l'appli, c'était plus pour tromper l'ennui qu'autre chose, je savais que ce serait au mieux un coup d'un soir. Mais cette fois, je dois assurer, et c'est pour cette raison que même si je risque d'être un peu en retard, ça vaut le coup de prendre le temps de me préparer.

Pendant ce temps-là, elle est assise dans un coin du bar que nous avons choisi ensemble. Elle fait de son mieux pour avoir l'air détendue mais elle regarde un peu trop souvent son téléphone et bouge frénétiquement sa jambe gauche sous la table, un tic nerveux qui trahit son appréhension. Quoi de plus normal après tout, ce n'est jamais facile de passer au réel après avoir tant parlé à une personne par le biais d'internet. On se demande à quel point l'autre va nous apparaître comme un inconnu, et si son sourire nous procurera la même sensation agréable que les messages envoyés toute la journée, toute la nuit parfois. Elle m'envoie justement un message pour me dire qu'elle a hâte de me rencontrer. Ça me rassure.

Elle lâche enfin un peu son téléphone pour scruter les gens qui passent dans la rue et ceux qui entrent dans le bar, elle sait que ça fait déjà 10 minutes que je devrais être là, et que je ne devrais pas tarder. Un homme d'une trentaine d'années entre alors et se dirige vers sa table en souriant. Elle a un mouvement de surprise qui se transforme vite en déception. Plus que déçue, elle est même dégoûtée par la personne en face d'elle. Petit, difforme, le visage complètement asymétrique et au teint grisâtre, la barbe constellée de trous, nez et doigts tordus, ongles sales, voilà une petite compilation de ce qu'elle a en face. L'homme lui dit juste : « Salut ma belle » de sa voix fluette et s’assoit en souriant. Elle a bien envie de partir, mais elle sait que nous avons beaucoup en commun et que toutes ces choses qu'on s'est dites valent bien le coup de faire un effort pour essayer de surmonter le mensonge concernant mon apparence.

Je n'oserais pas affirmer être une belle personne, ce serait présomptueux, mais je ne pense pas être laid pour autant. Mes cheveux blonds et mes yeux bleus font que je ne peux pas vraiment être qualifiée de monstre hideux, ça je n'en doute pas. Certes, ma petite taille (1m50) peut parfois être rédhibitoire, mais je sais que ça a déjà plu à certaines, alors j'essaie de ne plus voir ça comme un défaut, mais plutôt comme une caractéristique neutre. En plus, mon parfum est une arme de séduction infaillible, et ce soir, je n'ai pas hésité à m'en asperger.

Elle commence à regretter de ne pas être partie directement, après tout, quand on ment à ce point sur son identité, au point d'avoir visiblement usurpé les photos de la personne qu'elle pensait rencontrer, c'est une bonne raison pour mettre fin au rendez-vous. Elle a beau discuter de nos mangas favoris, utiliser le même humour noir qui nous a rapprochés, il n'y a ni attirance ni intérêt pour l'homme répugnant en face, qui dégage une forte odeur de transpiration. Elle se résigne à l'idée que la personne qu'elle s'est imaginée à travers nos messages n'existe tout simplement pas.

Mais surtout, elle commence à être vraiment mal à l'aise. Au fil de la discussion, elle se rend compte que son interlocuteur sait plus d'informations sur elle qu'elle ne lui en a donné. Elle n'ose pas trop relever, elle a un peu peur en fait. Elle commence à se dire que je suis sans doute un stalker. Ce ne sont pas juste des choses qu'on peut trouver sur internet, sur son Insta ou son Facebook, qui en soi, ne sont pas si difficiles à trouver. Non, c'est bien plus intime. Elle se rend compte que le petit homme sait des choses sur sa famille : il sait qu'elle est brouillée avec son père depuis des années, pourtant elle n'a jamais mentionné ses parents. Ça lui paraît un peu fou, mais elle se dit que peut-être ce mail douteux qu'elle a reçu la semaine dernière et qu'elle a ouvert m'a donné l'accès à son téléphone. Toutes ces informations sont issues de messages envoyés récemment avec mon entourage.

L'homme finit même par lui dire qu'il va la ramener chez elle. Elle me répond qu'elle n'habite pas si loin et que ça va aller, mais ma réponse lui glace le sang. Non, elle n'habite pas près d'ici du tout, et elle n'a pas le choix. Il attrape sa main sous la table et lui fait sentir qu'il a avec lui un couteau. Elle est prise au piège.

Le serveur vient encaisser l'addition, et elle essaie par tous les moyens d'attirer son regard, de lui faire comprendre qu'elle est en danger, mais l'homme veille à ce qu'elle ne fasse pas un pas de travers. Il a même pris discrètement son téléphone au cours de la conversation pour le mettre dans sa propre poche. Elle aimerait aller se cacher aux toilettes, mais mon emprise sur son poignet est aussi discrète que puissante.

Elle est obligée de me suivre, et elle se retrouve dehors, dans le froid sur ce parking. Elle ne pensait pas que j'avais autant de force jusqu'à ce qu'elle se retrouve traînée de force jusqu'à une Mercedes grise, impossible de prendre la fuite vers sa propre voiture. Son téléphone sonne, mais l'homme l’éteint. Désespérée, elle me demande si je la laisserais tranquille si elle obéit. Non, il n'a jamais été question de la libérer. Elle éclate en sanglots et m'insulte de tous les noms, jusqu'à se faire trancher la gorge. Oui, comme ça, pas de préambule, et pour l'utilité qu'elle aura, morte ou vive ne change que peu de choses, alors mieux vaut qu'elle se taise.

J'arrive sur le parking, et cours de ma voiture jusqu'au bar pour ne pas finir trempée jusqu'aux os. Je rentre mais ne la vois nulle part. Est-ce qu'elle m'aurait posé un lapin ? Elle n'a pas répondu à mes messages depuis environ 40 minutes, peut-être qu'elle n'a pas apprécié mon retard, mais j'étais stressée, et incapable de décider comment m'habiller. Je l'appelle, mais tombe directement sur sa messagerie. Elle doit être vraiment en colère. Je m'approche timidement du serveur dès qu'il a l'air un peu disponible.

Au moment où je retourne sur le parking, la Mercedes n'est déjà plus là.

Texte de Antinotice

Il me reste deux pas à vivre

Quand j'étais enfant, j'aimais les jeux.

Pas le sport ou ce genre de choses, je détestais sortir, et en fait, je déteste toujours ça. Je préférais rester à l'intérieur, à regarder la télé, à dessiner, mais plus que tout, j'aimais les jeux.

Vous vous souvenez des classiques de soirées pyjama ? Ce genre-là. Bloody Mary, Les Trois Rois, Charlie-Charlie... j'en étais dingue. J'invitais tout le temps des amis à la maison pour y jouer. Tous ceux que je connaissais s'étaient dégonflés au moins une fois lors de nos séances, mais pas moi. Rien ne m'effrayait. Je n'ai jamais crié quand une planche Ouija nous a répondu. Je n'ai pas bronché pendant "Concentrate". J'étais la courageuse de la bande. Je cherchais à avoir peur.

Une nuit, ça a marché.

Cette fois-ci, c'était quelqu'un d'autre qui avait trouvé le jeu. Pour respecter son anonymat, je vais l'appeler Anne. Ce soir-là, je m'étais rendue chez elle, on fêtait son anniversaire avec des amies. J'étais donc dans la cave, assise sur mon sac de couchage, et mes amies étaient dispersées à travers la pièce. On parlait, on riait, et on mangeait des cochonneries. En y repensant, je regrette.

C'est la dernière fois que j'ai été heureuse.

Vers onze heures, la star de la soirée est descendue. Elle avait un sac de chips. Ses yeux brillaient d'un éclat que je ne connaissais que trop bien.

Elle avait un jeu.

Je me suis redressée sur le matelas. Anne s'est dépêchée de descendre les escaliers et s'est assise sur une couverture. Elle a esquissé un sourire qui m'a donné un frisson d'excitation. Les autres filles se sont tues. Le meilleur moment de la soirée était arrivé.

"Vous avez déjà joué à "La Sorcière et la Servante" ?

J'ai reniflé. "C'est quoi ce nom ?"

"Sérieux, c'est vraiment cool." Anne a posé son sac de chips. "On devrait y jouer."

"D'accord, donc comment on joue ?" a demandé une autre fille.

Anne a souri, appréciant l'attention qu'on lui portait. Je ne peux pas la blâmer : j'avais été à sa place plus d'une fois. Elle a fermé les yeux. Après une pause dramatique, elle m'a pointée d'un doigt tremblant.

"Toi" a-t-elle murmuré.

J'ai levé les yeux au ciel, mais me suis approchée pour m'asseoir près d'elle. Anne a attiré ma tête vers ses genoux.

"Oh ?" Je l'ai regardée et ai souri. "Wow, Anne, je savais pas que tu ressentais ça pour moi-"

"Oh mon Dieu, arrête," a grommelé l'intéressée avec un sourire. "Tu casses l'ambiance !"

J'ai replacé ma tête sur ses genoux. "Si tu le dis..."

"Bon." Anne a bougé ses jambes en s'éclaircissant la gorge.

 "Voilà comment jouer. Il faut au moins deux personnes. De préférence des femmes, mais ça fonctionne aussi avec des hommes. L'une des deux,'la sorcière', couvre les oreilles de  'la servante'.La sorcière doit ensuite dire son plus gros secret à voix haute. Évidemment, la servante n'est pas censée entendre quoi que ce soit. Cependant, le jeu lui laisse entendre certaines syllabes.  Ces syllabes sont les morceaux du nom d'un démon. »

J'ai baillé, interrompant Anne. "Et ensuite on meurt, c'est ça ?"

"Pas exactement," a-t-elle répondu. "Ça délimite le temps qu'il te reste à vivre."

J'ai levé un sourcil. C'était nouveau.

"Plus tu entends de morceaux du nom, moins il te reste de temps." Anne a de nouveau bougé ses jambes, se mettant plus à l'aise."Par exemple, une syllabe, c'est un million de pas."

Je me suis tordue le cou pour la regarder. "Et le nom entier ?"

Anne a ri. "Dans ce cas, tu meurs sur le coup."

"Oh, ça a l'air marrant." J'ai installé ma tête sur ses genoux. "On y va."

Je pouvais presque sentir Anne lever les yeux au ciel. "Oh ça va, on s'y met..."

Et elle a couvert mes oreilles avec ses mains.

Au début il n'y avait rien, juste un marmonnement indistinct. J'étais sur le point de dire que c'était de la connerie.

TA-

J'ai failli m'asseoir. Putain quoi ? C'était aussi clair que si elle avait parlé dans mon oreille. Je l'ai regardée, suspectant une astuce. Tout ce que j'ai vu, c'était le menton de  Anne qui bougeait. Je me suis réinstallée. Sa main avait dû glisser.

BO-

D'accord, donc ça fonctionnait. Je n'ai plus bougé. J'étais sûre qu'une sorte de phénomène naturel faisait partie du truc. C'était toujours le cas. Des hallucinations pour Bloody Mary, le vent pour Charlie Charlie. C'était simple. Je me suis détendue, attendant les prochaines syllabes.

TU-DI-MOU

Puis, ses mains se sont détachées de mes oreilles. Je me suis redressée. Anne me regardait avec impatience.

"Alors ?" a-t-elle demandé. J'ai haussé les épaules.

"Cinq, il me semble ?" J'ai étiré ma nuque. "Combien de temps, Docteur ?"

Anne a soupiré. "Pas du temps, des pas. Enfin..." Elle a réfléchi une seconde. "Tu as vingt pas."

J'ai mis ma main sur ma poitrine dans une fausse expression d'horreur. "Oh non ! Apparemment je vais avoir besoin d'un fauteuil roulant !"

"Oh, la ferme," a reniflé Anne. "Enfin bref, à qui le tour ?"

Tout le monde avait hâte de participer. Une fois leur tour venu, les autres filles ont respectivement obtenu cinquante, quatre-vingts et vingt. La dernière à passer m'a fait un high-five, on avait le même nombre. Puis ç'a été le tour d'Anne.

"D'accord, faut que j'essaie ce truc," ai-je dit, tapotant mon genou. "Viens là."

Anne a grogné. "J'ai pas envie de me lever..."

"C'est pas à toi qu'il reste vingt pas," me suis-je moquée. Anne a ri et s'est approchée. Quand on a été bien installées, j'ai couvert ses oreilles. Bien. Un secret.

"Bon, quand j'avais huit ans, j'ai voulu un cookie," ai-je commencé. Les filles ont rigolé. "Ils étaient sur une étagère donc j'ai TA-"

Ça m'a arrêtée net. Quand j'avais prononcé la dernière syllabe, ça n'avait pas sonné comme ma voix, j'aurais pu le jurer. J'ai levé la tête. Personne n'avait l'air d'avoir remarqué. J'ai avalé ma salive et ai continué.

"J'ai tapé l'étagère en question, ce qui n'était pas une très BO-ahem, bonne idée. Elle est tombée et m'a presque TU- tuée." Je me suis encore arrêtée. Les filles me regardaient. "Continue," a dit l'une d'elles.

"Aha, ouais," ai-je dit. "Euh, j'ai commencé à pleurer, et j'ai DI-dit 'Maman, au secours, je vais MOU-mourir.'" J'ai pris une seconde pour m'éclaircir la gorge. J'avais atteint la limite de mes propres syllabes.

"Elle est arrivée en COU-courant, et j'avais tellement PEur parce que je croyais qu'elle allait me TUer..." J'ai grimacé. Ça commençait à faire beaucoup. "DOnc j'ai fait semblant d'être MOrte quand elle m'a vue."

Les filles ont commencé à rire. "Oh non, pauvre chou !" ont-elles rigolé. J'ai souri  faiblement. Anne s'est assise, enlevant mes mains de ses oreilles.

Elle a souri, puis a compté sur ses doigts avant de lever les mains en l'air.

"Waw, dix syllabes... Oups ! On dirait que je vais mourir !"

Les autres filles l'ont immédiatement acclamée. "Attends, combien de pas ?" ai-je demandé. L'effroi grandissait dans mon ventre. J'avais bien compté le nombre de syllabes.

"Cinq, si je dois aller pisser, je suis condamnée," rit-elle.

Je suis devenue pâle. "Anne, je crois pas que-"

Son visage s'est éclairé. "Oh, je vais mourir ?" Elle s'est levée et a fait un pas de façon exagérée. "Regarde, je fous ma vie en l'air !" Elle en a fait trois autres. J'ai attrapé sa jambe.

"Anne, arrête ça," ai-supplié. Je n'avais jamais eu aussi peur. "C'est plus drôle."

Elle a repoussé ma main en riant. "Pas pour toi peut-être." Elle a tourné un pied. A levé l'autre.

Un dernier pas.

Du sang a jailli de sa bouche.

En quelques secondes, on en était toutes couvertes. Il était encore chaud. Métallique. Rouge. Quelqu'un a crié.

Nous étions toutes marquées par la mort.

La fille à qui j'avais fait un high-five un peu plus tôt, celle qui avait eu vingt également, a inconsidérément utilisé ses pas pour courir à l'étage chercher de l'aide. Son sang a coulé derrière elle dans les escaliers, comme une rivière. Celle qui avait obtenu cinquante est arrivée en haut, mais n'a réussi qu'à effrayer la mère d'Anne avant que ses pas ne soient comptés. La pauvre femme a été recouverte de sang. Quatre-vingts a été plus maline. Elle a gardé ses pas pour aller jusqu'à la voiture de la police. Malheureusement, elle n'est pas allée beaucoup plus loin.

Moi ?

La police m'a trouvée en larmes à la cave, couverte de sang et refusant de marcher. J'ai dû être transportée jusqu'à leur voiture. En fait, j'ai dû être transportée partout. Les docteurs, perplexes, ont attribué ça au choc. Ils ont expliqué la mort des autres par une soudaine maladie. Je ne leur ai pas dit la vérité.

Maintenant, j'ai vraiment un fauteuil roulant. Vingt ans ont passé. Pendant tout ce temps, j'ai fait dix-huit pas accidentels. J'ai passé le reste de mon temps à éviter scrupuleusement de marcher. Je vis ma vie comme une invalide.
Je ne veux plus vivre comme ça.

Considérez ceci comme une lettre de suicide. Je n'ai personne à qui je vais manquer, donc tout devrait bien se passer. J'espère juste que mes jambes peuvent toujours me porter. Mais, avant de partir, vous devez me promettre une chose.

Comptez vos pas.

Traduction de DydyMcFly

L'enfant riait alors qu'il était brûlé vif

"Je jure, à mes frères dans les cavernes sombres, à mes sœurs sous l'océan, que toute vie nouvelle s'éteindra, que la lune se fissurera, et que tout renaîtra à nouveau."

Ainsi furent les derniers mots d'Alexios Rosa, brûlé vif à l'âge de douze ans.

Alexios Rosa fut l’un des cas de sorcellerie les plus intéressants de l’Histoire, bien qu'une grande partie des traces liées à ce genre de récits ait été supprimée par l'Église, n'y laissant que de rares références.

Sa mère mourut alors qu'elle le portait en elle, poignardée à maintes reprises par le père du jeune garçon et succombant sur le coup. Les légistes opérèrent le corps trois jours pour tard, et c'est de ce ventre froid que sortit Alexios, encore en vie.
Ainsi, d'un cadavre naquit Alexios Rosa.

Adopté par l'un des médecins qui avaient opéré le corps de sa mère, son enfance fut marquée par la peur de ceux qui l'entouraient. Il respirait de façon anormale, exagérée, comme s'il faisait semblant.
À la maternelle, il faisait souvent le mort pendant plusieurs heures, attrapant et mordant la jambe de quiconque s'approchait trop de lui.
Sa comédie ne faisait jamais grand effet sur les autres, il était trop immobile, trop silencieux. Dans ces moments-là, certains enfants se demandaient même s'il respirait encore.
Un jour, les enfants de sa classe commencèrent à disparaître, un par un. Ils partaient jouer dans la cour de récréation, pour ne jamais revenir.

Le père adoptif d'Alexios Rosa finit par déclarer qu'un démon avait pris possession du corps de son fils, la présence d'un prêtre fut donc demandée dans l'optique de procéder à un exorcisme.
Après avoir passé une heure seul avec le jeune garçon, le prêtre était ressorti de la pièce, le regard[e] perplexe, et avait fini par dire à son père adoptif :

"J'ai examiné le corps de ce garçon... Il est entièrement vide. Ce qu'il y a dans cette pièce n'a rien d'humain."

A compter de ce moment, le médecin n'eut guère d'autre choix que de confesser son péché au prêtre. Six ans plus tôt, trop de nuits blanches furent passées par le père adoptif du garçon, à guetter sa porte et à craindre la surprise de voir son fils sur le pas de cette dernière, immobile, dégageant la terrifiante aura de quelqu'un qui s'apprêterait à nuire à sa vie.
Il avait alors pris décision de le tuer pendant son sommeil, suite à quoi il avait enterré son cadavre dans le jardin. Trois jours après, alors qu'il se dirigeait vers la cuisine pour prendre son petit-déjeuner, le médecin légiste avait eu la malheureuse surprise d'y trouver Alexios, assis à sa table, réclamant à manger. Pour les six prochaines années, le médecin n'avait plus dormi une seule nuit chez lui.

Après cette courte entrevue, le deux hommes se mirent donc d'accord sur la seule solution envisageable : brûler le jeune garçon.
Nul ne s'opposa à cette décision. La peur que prodiguait Alexios était partagée par tout le village, qui mobilisa un groupe d'hommes afin d'accomplir cette funeste tâche.

Le jour venu, le docteur monta dans la chambre du jeune garçon, mais ne l'y trouva pas.
Depuis la fenêtre, le légiste put cependant apercevoir que dans la cour de récréation de l'école, au loin, quelqu'un se tenait debout.
Le prêtre demanda au médecin d’y aller en premier pour n'éveiller aucun[e] soupçon. Ainsi, les autres le rejoindraient après.
A mesure que l'homme approchait, la terreur envahissait ses nerfs. Des voix, il entendait des voix. Elles émanaient toutes de la cour de récréation, et chantaient à l’unisson, guidées par celle d'Alexios Rosa.
Tous les enfants de la ville semblaient être là, et chantaient à son rythme.

Le légiste arrivant à proximité de la porte de la cour, les voix commencèrent à s’estomper. Lorsqu'enfin il ouvrit le battant, il vit Alexios, seul, qui riait à  gorge déployée.
Les corps des autres enfants ne furent jamais retrouvés.

Traduction de Kamus