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L'Ankou

Je marche dans la rue. Il fait froid, très froid, à cette heure. Je devrais trouver un coin pour dormir, mais impossible, car la pluie trempe mes vêtements. Un refuge. La bonne idée serait de s’y rendre, mais c’est une usine à vol et à viol. Non, autant marcher et boire pour se réchauffer. Le pire est que le maire a mis en place un système anti-SDF dans tous les abris possibles et imaginables. En gros, un détecteur de mouvements active des jets d’eau passé un certain horaire. Bref, la forêt est un meilleur choix, au moins, les arbres filtrent une partie de la douche, et puis il y a la tranquillité.

La sylve est glauque de nuit, et dans mes souvenirs, le vieux monument qui se dresse en face de moi n'était pas là lors de ma dernière visite, il me semble. Une inscription orne le granite : « Hent ar Maro » (1). Dommage, je ne parle pas le breton, c’est un de mes regrets. S’il était possible de revenir en arrière, je changerais cela. Continuons de marcher, avant que l’hypothermie n’achève mes pauvres articulations. Ah ! merde, mes chaussures s’enfoncent dans la boue, c’est une horreur. Le cadre champêtre n’était peut-être pas la plus brillante décision du monde, bien que le panorama soit plus agréable que l’urbain : moins de chants de poivrots hurlant dans les rues, plus d’écureuils. En plus, le calme est fantastique, je ne me suis jamais vraiment fait aux grondements des voitures ou des sirènes de police. Surtout les gyrophares qui provoquent toujours une angoisse chez moi, les flics ne sont pas tendres en cellule.

Mais soudainement, je me fige. Qu'est-ce donc que ces bruits de grincement au loin ? Des grincements de roues, de charrette même. Une charrette avec des essieux très mal huilés cependant. Si j’allais jeter un coup d’œil ? Il y aura peut-être un truc ou deux à récupérer, et puis c’est mieux que l’errance sans but.

Discrètement, je m’engage sur un sentier tortueux et escarpé en direction du son. Plus je m’approche, plus les traces de passage sont visibles. Ah, nostalgie, ce pistage me rappelle ma jeunesse dans l’armée. Finalement, je parviens jusqu’à une clairière que je me garde bien de pénétrer, préférant me cacher dans les fourrés. Prudence est mère de sûreté comme on dit. J’observe. Qui peut bien se trimbaler en carriole au XXIème siècle ? Une troupe de cirque ? Ce serait bien, j’adore les animaux, et voler du pop-corn.

Bon, ce n’est pas un cirque, mais je distingue deux ombres vêtues de longs manteaux noirs avec des capuches recouvrant l’intégralité de leur visage. L’attelage est tout aussi bizarre, car si l'un des chevaux est superbe, musclé, fort et fougueux, le second est tout l’inverse. Il est maigre, anémique et tient à peine sur ses jambes. Normalement, une bête dans cet état est achevée dans l’heure ! Et pourtant, elle tire autant que le premier.

Encore plus mystérieux que cette faune, la cargaison : une myriade de cailloux en tas ainsi qu’une masse difficilement discernable à cette distance. Les deux satanistes, enfin, je suppose, parce que pour se balader tout en noir à cette heure je ne vois rien d’autre, transportent une masse lourde qu’ils posent immédiatement sur le véhicule. Puis, une pierre est prise sur le transport et jetée au sol. Je plisse au maximum mes paupières afin de distinguer la nature du chargement. À ce moment, un rayon de Lune éclaire la scène. Le stock a des cheveux ! Un éclair de terreur me foudroie, mes sens se mettent en alerte sous la pression de l’adrénaline injectée directement par mon cerveau.

Putain, je dois m’enfuir aussi vite que possible. À l’instant où je me retourne pour prendre mes jambes à mon cou, mes yeux se posent sur une girouette sombre posée sur une branche, quelques centimètres au-dessus de moi. Elle me dévisage un instant, et se met à vociférer. Ce braillement signale ma présence. Je cours aussi vite que mes jambes le permettent en direction de la ville, loin de ces monstres… Mais impossible de retrouver ma route… Une direction, oui, mais pas la bonne. C’est un sentier que je ne connais pas. Peu importe, j’entends que l’on me suit au son du crissement de la charrette. Comme si elle n’était qu’à quelques mètres de moi.

Je pousse mes muscles dans leurs derniers retranchements, mais mes poumons enflammés brûlent plus fort que l’Enfer.

« L’Enfer n’est pas chaud, camarade, il est aussi froid que la mort. »

Mon regard cherche instantanément la voix qui m’interpelle. Il s’agit d’une silhouette squelettique assise sur un banc, également engoncée dans des fripes ténébreuses. Nonobstant, pas de capuche mais un chapeau de feutre à larges bords couleur nuit.

« T’es qui, t’es avec les autres ? »

Interrogation rhétorique, bien sûr. Je suis parfaitement au courant de son appartenance au reste de la bande. Attends, comment sa réponse peut-elle porter sur une réflexion intérieure ?

« Nous travaillons ensemble à notre tâche. » Mes poils sont hérissés. Je crains d’y rester.

« Laissez-moi, s’il vous plaît, je ne suis rien. Personne ne me croira, vous n’avez pas d’intérêt à me tuer ! » L’être penche son corps vers la droite afin de ramasser quelque chose, mais sa tête couverte de longs cheveux blancs reste immobile, le cou effectuant une rotation à un angle de 90 degrés. Il me fixe. Ce n’est pas possible, ce n’est pas physiquement possible.

« Tous sont égaux à mes yeux. Du plus modeste des mendiants au plus grand des chefs de ce monde. Jésus ou Marie n’ont guère plus de valeur que toi.

– Écoutez, je ferai ce que vous voulez, ne me tuez pas. »

Ses mains attrapent une longue faux avec une lame inversée. Elle ne m’est pas inconnue. Fouille vite ta caboche !

« Maro han barn ifern ien, Pa ho soign den e tle crena (2). Camarade, tu as fini ce que tu avais à faire en ce monde. Si tu dois trembler en songeant à la mort, sache qu’elle est une bénédiction lorsqu’elle arrive. » C’est de la folie, ma carcasse doit être allongée dans un caniveau pendant que j’hallucine. Néanmoins, j’ai l’impression de savoir qui est cette chose, telle une information ancienne barbotant au fond de mon esprit.

« Mais je vous connais, pourquoi ai-je la sensation de vous avoir déjà vu ? » Voir ? Non, pas au sens rétinien du terme, davantage une question de sensation.

« Lors de la nuit des merveilles (3), je frôle les condamnés de l’année suivante. Ton destin a été décidé pendant la messe de minuit. » Ça me revient. Ce frisson glacé parcourant mon échine à la soupe populaire, l’année dernière lors des fêtes de Noël. Je n’avais jamais ressenti un tel froid, comme si mon sang venait de geler dans mes veines.

« Qu’est-ce que j’ai fait de mal ? Il n’y a pas suffisamment d’ordures en ce monde pour laisser en paix les gens comme moi ? » Remarque naïve... Aucun méchant n’est puni, car la loi de la nature est ainsi. Lorsque l’on voit tous les jours des compagnons mourir de faim, alors que des porcs s’engraissent allègrement… on comprend vite comment fonctionne le monde. Tout est une question de chances et de circonstances.

Les cloches sonnent au loin, nous sommes désormais en 2020. Des tréfonds de mon âme, je sens le sourire de la créature qui m’invite à m’asseoir près d’elle.

« Je te l’ai dit, tous les Hommes sont égaux à mes yeux. »

La charrette et sa suite nous rejoignent, l’ensemble reste stoïque. Je présume l’attente de son ordre.

« Finissons-en. De toute façon, que ce soit vous, le froid ou un connard au détour d’une ruelle... » Une pierre est ôtée du tas. J’ai peur, je suis à bout de nerfs et mes pupilles ne décollent pas du sol.

« Camarade, tu étais ma dernière course. Mon travail est terminé et le tien commence. » L’horreur me tend sa faux que je saisis sans même y songer. Puis, je remarque avec stupeur que les oiseaux de malheur chargent mon cadavre. Le mien ! La résignation vient ensuite, c’est fini, car je ne suis plus qu’éther.

« Non, ça ne l’est pas. Jusqu’aux prochaines cloches du nouvel an, tu porteras mon fardeau. Tu faucheras les hères de la paroisse, et seul l’ultime trépas annuel t’en délestera. »

Paradoxalement, une sensation de calme me traverse. L’acceptation de la fatalité ? Je ne peux pas répondre. Il y a des picotements le long de mes doigts alors je les examine. Mes mains sont étranges, fantomatiques, et des cheveux de la couleur de l’ivoire tombent devant mes yeux. Je regarde mon corps. Ce n’est plus celui qui gît sur la carriole, mais le même que celui assis. Les flaques d’eau reflètent une forme identique affublée des atours noirs et du couvre-chef en feutre cachant le sommet d’une longue crinière nacrée. Je contemple de nouveau l’être, qui disparaît progressivement dans une brume épaisse.

« L’Ankou, c’est vous. » Les anciennes légendes que me racontait ma mère rejaillissent soudainement. Une pulsion irrépressible me pousse à monter debout sur la carriole. Le travail n’attend pas, il reste tant de roches à l’arrière.

« Plus maintenant. »

Annotations:

1. Hent ar Maro peut se traduire par "chemin des morts".

2. Maro han barn ifern ien, Pa ho soign den e tle crena peut se traduire par "La mort, le jugement, l'enfer froid, quand l'homme y songe, il doit trembler."

3. "La nuit des merveilles" est un ancien terme désignant la nuit du 24 décembre dans le folklore breton. Selon la tradition, c'est lors de cette nuit que l'Ankou annonce les morts pour l'année suivante, en les effleurant de sa cape durant l'heure de la messe.

Texte de Wasite

Apocalypse, chapitre 9 : Famine

Chapitres précédents :

Chapitre 1 : Prologue
Chapitre 2 : Gourmandise
Chapitre 3 : Envie
Chapitre 4 : Avarice
Chapitre 5 : Orgueil
Chapitre 6 : Colère
Chapitre 7 : Luxure
Chapitre 8 : Paresse



Comme celui qui a faim rêve qu'il mange, 
Puis s'éveille, l'estomac vide, 
Et comme celui qui a soif rêve qu'il boit, 
Puis s'éveille, épuisé et languissant; 
Ainsi en sera-t-il de la multitude des nations 
Qui viendront attaquer la montagne de Sion. 

- Livre d'Isaïe, 29:8 


 « Travaille dur, et la voie du bonheur s'ouvrira à toi. N'oublie jamais cela, mon fils ». Telles furent les dernières paroles de Hiro Kabanita, le père de Soma. Lui qui avait dédié toute sa vie à son travail, il était mort bien avant d'en récolter les fruits. Ces mêmes fruits qui avaient été emmenés loin de lui par sa belle-mère, le laissant dans la précarité dès son passage à l'age adulte. Mais cela n'avait pas suffit à l'éloigner de la voie qui lui avait été enseignée par son père. Le travail apporte le bonheur. Il lui fallait donc commencer le plus tôt possible. 

C'est ainsi qu'il avait trouvé cet emploi, dans ce fast-food américain, bien connu de tous. Le salaire n'était pas à la hauteur de ses efforts, c'était le moins que l'on puisse dire. Pourtant, Soma ne se décourageait pas. Il suivait sa voie, et travaillait dur tous les jours, weekends et jours fériés. Ces efforts, il les a poursuivis durant des années, sans qu'il soit récompensé de quelque manière que ce soit. Il avait quand même réussi à trouver quelqu'un et s'était marié. Sa femme n'était là que pour profiter de son maigre salaire, tout le monde le voyait et le savait. Soma le savait aussi, mais se voilait la face. Il continuait malgré tout à se lever chaque matin, pour subvenir aux besoins de sa femme, pendant que celle ci passait ses journées à faire du shopping. 

Un parfait Salaryman, voilà ce qu'était Soma. « Travaille dur, et la voie du bonheur s'ouvrira à toi » se répétait-il, encore et encore. Il était persuadé que ses efforts finiraient par payer. Toutes ces heures supplémentaires non payées, tous ces jours de congés passés à travailler... Tout ceci allait bientôt porter ses fruits. Ces fruits que son père n'avait pu goûter, il y goûterait. Et là, le bonheur s'ouvrirait à lui. 

 Ce jour arriva. Celui où ses patrons le convoquèrent dans leur grands bureaux. Soma avait pour l'occasion utilisé ses maigres économies pour s'offrir un costume en seconde main. Il avait alors pris le métro pour se rendre à Tokyo. Pendant le trajet, il s'était endormi. Il avait, dans son rêve, rencontré son père. Il lui avait raconté, les larmes aux yeux, comment il avait suivi ses conseils, et comment il allait enfin pouvoir commencer sa nouvelle vie de bonheur aujourd'hui même. Son père le regardait, fier. Puis, Soma lui avait pris la main, avant de se rendre compte que celle-ci changeait. Le corps entier de son père changeait. Il devenait de plus en plus maigre, rachitique. Jusqu'à ce qu'il se transforme en squelette. Soma avait alors poussé un cri d’effroi, en sortant de ce cauchemar. Il s'était ensuite excusé longuement auprès des autres voyageurs. 

Arrivé à la capitale, il s'était rendu dans les locaux de sa boîte. Il souriait. Ce jour était le sien. Tant d'années de dévouement... Cela valait le coup. Alors que son nom retentissait, il s'était levé pour passer son entretien, le cœur battant. 

Celui-ci avait été très bref. Cela devait être le premier jour de la nouvelle vie de Soma, mais, à la place, c'était le premier jour de sa descente aux enfers. Ses patrons l'avaient convoqué, non pas pour lui donner une promotion en récompense de toutes ses années de travail acharné et de dévouement envers son entreprise, mais pour lui annoncer son licenciement. Ils n'avaient plus besoin de lui. Ils avaient assez profité de lui. Ils lui avaient donc demandé de leur rendre son badge, et sa tenue de travail. Cette nouvelle avait été un choc immense pour Soma. Lui, qui ne vivait que pour son travail, s'en voyait privé. Il était rentré chez lui, titubant. Il était désemparé. Il avait annoncé la nouvelle à sa femme. Le lendemain, elle avait fait sa valise et était partie. 

S'en étaient suivi des semaines de recherche d'emploi infructueuse. Personne ne voulait de lui. Personne ne voulait de quelqu'un qui s'était fait licencier de son ancien poste. Personne ne voulait en connaître la raison, cela dit. Ce n'était pas leur problème. Des jours passaient. Des mois. Des années. Soma n'avait jamais pu retrouver d'emploi. Ses maigres économies n'avaient pas duré longtemps, surtout que son ex-femme en avait pris la quasi totalité en partant. Ce qui devait arriver arriva : Soma s'était retrouvé à la rue. 

Il mendiait chaque jour, à proximité du restaurant où il avait passé une bonne partie de sa vie à travailler dur. Mais personne ne s’arrêtait pour lui. Personne ne lui donnait ne serait-ce qu'une petite pièce. Soma fouillait les poubelles en espérant trouver de quoi manger, mais, en le voyant, ses ex-collègues faisait exprès de verser du liquide vaisselle sur les restes du restaurant, pour éviter qu'il ne les mange. Ils se moquaient beaucoup de lui. De ce naïf, qui pensait qu'en travaillant dur, il pourrait monter les échelons et devenir quelqu'un de riche et heureux. De celui qui s'était fait remplacer du jour au lendemain. S'il savait que le fruit de son travail acharné avait en fait profité à quelqu'un d'autre. Un des cousins du patron, qui avait eu une promotion grâce au travail de Soma. Cet idiot de Soma. 

Au fur et à mesure que le temps passait, la recherche de nourriture devenait de plus en plus compliquée pour Soma. Lui qui, après le travail, donnait les restes aux plus démunis, se voyait refuser ces mêmes restes par ceux qu'il avait autrefois aidés. La faim devenait de plus en plus présente. Ses forces le quittaient un petit peu plus chaque jour. La fin n'était plus très loin pour Soma. Il continuait pourtant de murmurer, chaque matin, les conseils de son père. 

« Travaille dur, et la voie du bonheur s'ouvrira à toi. » 
« Travaille dur, et la voie du bonheur s'ouvrira à toi. » 
« Travaille dur, et la voie du bonheur s'ouvrira à toi... » 

 Il n'était plus que l'ombre de lui même. Il était si maigre. Ce n'était plus qu'un sac d'os rachitique. Il portait encore le même costume qu'il avait acheté le jour qui aurait dû être le plus beau de sa vie. Celui-ci était complètement troué, sale, couvert d’excréments. 

Un matin, ses anciens collègues étaient venus le trouver. Ils se disaient préoccupés par ce qu'était devenu Soma. En mémoire de toutes ces années à travailler ensemble, ils lui avaient proposé de lui payer à manger, dans ce même fast-food où il avait sué sang et eau. Il avait accepté avec joie, lui qui n'avait rien mangé depuis des semaines. 

C'est avec la faim au ventre qu'on l'avait emmené dans le restaurant, et qu'on l'avait placé devant une machine. Cette machine était différente des autres qui étaient dans le restaurant. Elle était habillée d'une tenue de travail. Une tenue qui lui disait quelque chose. Cette machine portait également un badge. Où il était inscrit un nom. 

 « Soma Kabanita » 

Il avait été remplacé par une machine. Et ses collègues l'avaient amené ici non par pour le nourrir mais pour se moquer de lui. Soma s'était alors mis à pleurer. Autour de lui, ses anciens collègues, eux, étaient en train de rire. 

« Alors, Soma, tu ne veux pas manger ? Demande à Robot-Soma de te donner un Burger. Tu as de quoi le payer ? N'est-ce pas ? 
– Regarde, c'est Robot-Soma. Il travaille aussi dur que toi et ne demande aucun salaire... 
– Robot-Soma travaille aussi les jours fériés et les weekends, mais il ne sent pas mauvais en fin de journée...
– Vous pensez que la femme de Robot-Soma s'envoit aussi en l'air avec ses amis pendant qu'il travaille ? » 

Le monde entier semblait être contre lui. Un nouveau sentiment émergeait au fond de son cœur. La faim avait disparu, pour laisser la place à de la colère. Ses forces étaient subitement revenues. Les mots de son père lui revenaient en tête pour la dernière fois de sa vie. « Travaille dur, et la voie du bonheur s'ouvrira à toi. N'oublie jamais cela, mon fils. » 

Foutaises. Il le savait maintenant. Il ne serait jamais heureux. Et tous ceux autour de lui non plus. Une nouvelle force s'était éveillée en lui. Il s'était alors levé, et de son avant-bras s'échappait de la fumée, comme s'il brûlait. Un tatouage se dessinait sur celui-ci. Le tatouage d'une balance. 

Les moqueries autour de lui s'étaient arrêtées, laissant place à de l’incompréhension. Soma avait alors levé le bras, et tous ceux qui l'entouraient s'étaient mis à crier. Leur corps semblait se métamorphoser. Ils devenaient de plus en plus minces. Rachitiques. Affamés. 

Ils s'étaient alors mis à crier, puis s'étaient dirigés vers le comptoir où se trouvaient des burgers encore chauds. Pour calmer cette faim, ils ne voulaient maintenant plus que manger tout ce qui leur tombait sous la main. Mais, à l'instant où ils portaient le burger à leur bouche, celui-ci pourrissait instantanément. Certains continuaient quand même à vouloir le manger, mais le recrachaient aussitôt. Impossible de manger de la nourriture dans un état de décomposition si avancé. D'autres avaient jeté leur dévolu sur les boissons sucrées qui étaient disponibles. Mais, quand ils essayaient de les boire, elles s'évaporaient immédiatement. 

Ainsi était la malédiction que Soma avait lancé sur le monde. Partout où il irait, tout le monde souffrirait de la faim. Autant qu'il avait souffert. Il ne savait pas d'où venait ce pouvoir, mais cela lui convenait. Sa vengeance ne faisait que commencer. Lui, qui n'avait plus souri depuis des années, souriait maintenant à pleine dents. Il avait enlevé son T-Shirt, révélant son corps meurtri par la faim, et avait levé les mains au ciel, comme pour le remercier pour ce don. 

Ce don qui n'avait cessé de grandir. Très vite, son influence s'était étendue à travers tout le nord du Japon. Personne ne pouvait manger. Personne ne pouvait boire. Chaque morceau de nourriture porté à la bouche pourrissait instantanément. Chaque goutte d'eau portée aux lèvres disparaissait immédiatement. 

 Malgré le fait qu'un être humain ne peut survivre plus de 3 jours sans boire, les personnes frappées par cette malédiction ne mouraient pas. Comme si leur supplice se devait d'être le plus long possible. Comme pour Soma, leur corps maigrissait. Il n'y avait plus que des corps squelettiques dans les rues du Japon. Chacun cherchait à boire et à manger, dans chaque coins du pays. 

Beaucoup avaient essayé de fuir le pays, mais il n'y avait pas assez d'avions ou de bateaux pour tout le monde. Et il n'y avait pas assez de pilotes en bonne santé pour conduire tout ce monde loin de Soma. Certains essayaient de dévorer vivants les animaux qu'ils trouvaient. Chats, chiens, rats... Mais cela n’échappait pas à la malédiction. À peine la viande était-elle portée à la bouche qu'elle pourrissait. S'ils essayaient de mordre directement l'animal, celui-ci se mettait tout de suite à pourrir. D'autres avaient succombé au cannibalisme, faisant pourrir en un instant la pauvre victime. 

 La totalité du Japon souffrait de la famine. Mais ce n’était pas assez pour Soma. Il allait bientôt rejoindre le continent. Il ne serait heureux qu'une fois que le monde entier souffrirait de la faim. Avant son voyage, il avait été comme appelé par une chapelle, perdue au beau milieu d'un village rural. Après avoir ouvert les portes de celle-ci, il avait découvert un cheval, qui semblait l'attendre. Un cheval noir. 

Alors qu'il s'en approchait, une voix d'outre-tombe s'était fait entendre, faisant trembler les fondations de la chapelle. 

« Lève-toi, ô cavalier de l'apocalypse apportant la famine. Chevauche ton destrier, noir comme la nuit éternelle, et apporte la désolation sur cette Terre. » 

Montant sur son cheval, il s'était alors mis en route vers son destin. 

Texte de Kamus

Onirique

- « Vous ne voulez toujours pas dormir, madame Aynd ? »

 Depuis quelques séances, la psy me pose encore et toujours la même question. Fatalement, on y arrive, et je lui réponds toujours la même chose.

« Je ne choisis pas, et puis non, je n’ai pas envie. » Je regarde par la fenêtre, n'ayant pas la force d’affronter son regard désapprobateur.

« Vous savez que vous ne pouvez continuer comme cela. Trois semaines que vous fonctionnez aux micro-siestes et à la caféine… Pourquoi vous infligez-vous une telle torture ? »

 Parce que dormir est pire ? Aucun besoin de répondre, à tous les coups elle veut que je parle de mon père. Après quelques minutes de silence gênant, la spécialiste ajoute : « Nous devrions parler de votre enfance, Claire. » Ce ton apaisant, je le déteste particulièrement, car il sert à faire passer la pilule.

« Ou pas. » Je pousse les vitres afin de laisser passer l’air frais et me griller une clope. Un  "privilège" que m’accorde le bon docteur lors de nos entretiens.

 « À votre guise, bien sûr, mais refouler les choses ne vous aidera pas. Affronter un traumatisme est le seul moyen de le surmonter » Elle tire ça du mur Facebook d’Angela ,15 ans et philosophe à ses heures perdues ? Je ne vais pas prendre la peine de répondre à ses platitudes.

« Votre visage est déformé par les cernes. Vous vous êtes évanouie au travail. Vous ne pouvez plus parler à qui que ce soit sans pulsion de violence. » Je confirme.

« Vous devez admettre que votre réponse à ce problème n’est pas la plus sensée et raisonnable. 

- La vôtre, je l’ai testée et je me suis fait réveiller par des flics enfonçant ma porte parce que je hurlais comme une damnée. À part une amende pour tapage nocturne, je ne vais rien gagner. 

- Dormir est une nécessité vitale, vous le savez, et la solution n’est pas seulement de dormir. La solution est d’exprimer vos sentiments sur ce qui vous en empêche pleinement. 

- Mais j’en ai déjà parlé des dizaines de fois, à plein de gens. Ça ne m’aide pas et VOUS devez l’admettre. » J’écrase instinctivement mon mégot entre mes doigts, de la cendre brûlante me ramène vite à la réalité.

- Vos insomnies ont commencé il y a trois semaines, à la mort de votre père. 

-  Je ne regrette pas la mort de ce vieux salopard. » Qu’est-ce qu’elle s’imagine ? Le pardon est bon pour les curetons.  

« Je pense que sa mort a réactivé, au sein de votre inconscient, de profondes blessures. 

- Et donc je fais quoi, je vous reparle encore une fois de tout ce qui s’est passé et, pouf, magie magie, je dors ? » Dans cinq minutes, je me casse.

« À moins que vous ne ressentiez le besoin de vous exprimer sur le sujet, j... 

- Non, c’est inutile en plus d’être gonflant. 

-  Je vous propose de revivre votre rêve, ensemble, de lui redonner corps afin que nous puissions l’analyser. Et ainsi de comprendre vos blocages. » Ok, c’est nouveau.

« C’est-à-dire ? 

- Il s’agit de Gestalt-Thérapie aidant à mieux comprendre le patient en l’accompagnant dans une démarche onirique. » Tout ça ressemble vachement à de la connerie new-age, mais bon, la séance est payée par la sécu.  

- Asseyez-vous, Claire, et commencez à me raconter ce rêve si horrible en fermant les yeux. »

Rhaaa, le canapé est toujours aussi inconfortable. C’est pas censé être la base de se sentir à l’aise chez un psy ? Pourquoi faut toujours que je me tape les pires tocards ? Mais bon, je fais avec.

« Voilà, je suis dans mon lit, il est tard mais je n’ai pas sommeil. 

 - Êtes-vous dans votre appartement ? 

 - Non, je suis dans une chambre d’enfant. Je suis moi, il y a longtemps. Quand j’avais cinq ans. 

 - Que ressentez-vous en cet instant ? » Je me sens fatiguée, plus que tout à l’heure. J’ai de plus en plus de mal à articuler mes pensées.


« Je… je m’ennuie. Franchement, je veux pas dormir. 


 - Pourquoi vous ne voulez pas dormir ? Ses mots me parviennent de loin, de très loin. Impossible que je réponde, les lèvres aussi scellées qu’une écoutille de sous-marin. Je plonge petit à petit…


 -« Claire ? Claire ? Clai... »


 Il fait un froid de canard. C'est normal, la fenêtre est ouverte et nous sommes en plein mois de décembre. C’est bientôt Noël, chouette ! Pourquoi je pense à ça ? Je n’en ai rien à foutre de Noël, moi. Une fois sortie du lit, je ferme l'ouverture gelée et m’arrête devant la vaste glace. Un immense rectangle bien plus grand que ma petite personne. Petite, c’est le mot. Je me vois enfant, de quelques hivers pas plus…


 Pourtant, tout en sachant que ce n’est absolument pas normal, la chose ne me choque pas. Je l’accepte intérieurement comme une réalité indéniable pendant que mon cerveau et ma raison s’activent pour trouver un sens à cela. Sans succès évidemment.


 Je m’ennuie toujours et je n’ai pas envie d’aller me coucher. Peut-être que je devrais descendre voir ce que font papa et maman en bas. Oui, ce sera toujours plus amusant que cette chambre obscure. C’est à ce moment que l’ensemble de mes alarmes intérieures s’activent, hurlant et réfutant catégoriquement cette décision. Elles veulent que je coure me cacher derrière le sommier ou dans un placard, en dessous de la pile d’anciennes breloques. Cependant, une enfant n’écoute pas le bon sens, surtout une enfant aussi têtue que moi. Mon père disait souvent que l’on pourrait casser des murs avec tellement j’ai une forte tête.
 Je chausse mes pantoufles Hello Kitty et ouvre la haute porte de la pièce. C’est étrange, la décoration est fluctuante. Les parois de l’étage sont mouvantes et les couleurs varient subtilement dès lors qu’on les fixe. De même que le granit qui ondule, comme une mare tranquille dans laquelle on aurait lancé une pierre. Non, cela n’a rien d’étrange. C’est comme la dernière fois, il y a trois semaines. Je descends les escaliers, je vais voir mon père en train de regarder de la télé, tout en me rendant compte que tout ceci n’est qu’un rêve. Enfin, pas juste un songe malheureusement…

C’est précisément ce qui se passe, la moquette couine sous le poids de mes pieds et je comprends peu à peu l’immatérialité de tout ceci. Ce n’est qu’un souvenir transformé et défiguré par mon cerveau. Non, il y a autre chose. Pourquoi avais-je peur de me rendormir ensuite ? J’arrive dans le long couloir menant à la cuisine, au salon et l’entrée. Je me dirige instinctivement vers le second, trop occupée à cogiter. C’est un cauchemar horrible, cependant j’ai l’intime conviction que la peur n'est pas la solution. Pourquoi, pourquoi, pourquoi ? La réponse est une question vitale, littéralement, je le sais. Une certitude aussi puissante que l’existence de la gravité elle-même.

 Je pénètre dans la vaste pièce, enfin, vaste du point de vue d’une gosse de cinq ans. Tout est plongé dans l’obscurité, je distingue à peine les meubles et dois tâtonner afin d’avancer. Seule la lumière du téléviseur éclaire l'immense, gigantesque même, fauteuil préféré de mon paternel. Plus je progresse, plus ce trône grandit pour atteindre les trois mètres de hauteur au moins. J’entends la lourde respiration de son propriétaire, on dirait les ronflements d’un ours, un vieil ours fumant depuis ses treize ans. Tout mon corps me hurle de partir, de passer par une fenêtre et de m’enfuir loin. Non, je ne veux pas le fuir. Je l’ai fui toute ma vie et pas question cela continue dans ma caboche. Alors je m’approche, décidée, du colossal siège. Prête à en découdre.

 - « Hey, connard ! » dis-je de ma voix cristalline. Puis d’un coup, je me rappelle. Ce n’étaient pas des rêves, en tout cas pas seulement. La dernière fois, il a failli me… Et les stigmates sont restées dans la vraie vie. Personne n’a voulu me croire, mais les marques étaient là. Ce n’était pas de la scarification !

 Un bruit sourd faisant trembler la maison retentit. Il se lève. il m’a entendue. Je ne peux distinguer qu’une immonde forme dans les ténèbres, difforme, sans logique biologique tant les proportions sont absurdes. Une silhouette presque… immorale, impie et pourtant je ne suis certainement pas croyante. La peur m’envahit, néanmoins je ne parviens qu’à marcher doucement à reculons. Ma carcasse infantile ne fonctionne que partiellement.

 Il se tient devant moi, la lumière de l’écran derrière lui me permettant seulement de voir sa position. Putain, ce qu’il est grand. Un colosse monstrueux sans égard pour la physique élémentaire et la décence matérielle.

« Claire, que se passe-t-il ? Où as-tu appris un si vilain mot ? Sais-tu ce qu’il signifie ? » La voix de mon géniteur est douce, presque mièvre. Je recule de plus en plus vite, tout en le regardant.

 « Tu n’as pas à avoir peur, je ne vais pas te punir. J’aimerais que l’on discute, ma chérie. » Je me retourne, et cours.

 « Claire, ne me force pas à hausser le ton ! »

 Une fois dans le couloir, je me rends compte que les autres portes ont disparu. Il ne reste que l’escalier et l’abomination à mes trousses. Je gravis les marches aussi vite que mes petites jambes le permettent, sous le retentissement sourd du déplacement de mon géniteur. En haut, seule ma chambre existe encore. Pas d'autre choix que de m’y cacher. Bordel, la chose s’approche.

 Je me faufile sous le tas de bric et de broques dans le placard. Cette nuit, tout me fait penser à cette autre nuit. J’ai l’impression de la revivre, même si papa ne ressemblait pas à ce… truc, évidemment.

 « Où es-tu, ma puce ? Il faut parler de ton comportement. » Il est en haut.

 Non, cette nuit-là je suis descendue alors que j’étais censée dormir. Je m’étais disputée avec ma meilleure amie pour je ne sais plus quelle connerie et je ne trouvais pas le pays de Morphée.

 « Je ne t’en veux pas, je dois juste t’expliquer pourquoi ce mot est un méchant mot. » dit-il de son immonde voix mielleuse et protectrice.

 Papa était devant une émission, un reportage ou un match de foot. Je suis allée le voir pour qu’il me rassure. Pas de problème, papa est toujours là quand ça ne va pas.

 « Bon, je ne vais pas passer la nuit à te chercher. Sors maintenant. » Il regarde partout, sous le lit, derrière le sommier... Pourvu que je sois suffisamment bien camouflée.

 Ensuite, le bon chef de famille m’a ramenée jusque dans mon lit. Il s’est assis sur le matelas et a commencé à me caresser les cheveux pour que je m’endorme. C’était notre petit rituel.

 « Jeune fille, tu dépasses les bornes ! » La porte de ma planque s'est ouverte avec fracas.

Sauf que cette nuit-là, ses mains sont descendues au fur et à mesure. Elles ont longé mon corps, pour arriver à un endroit… intime. Je l’ai regardé, à la recherche d’explications. Que faisait-il ? Ce n’était pas logique, pas sensé… Ce n’était pas censé arriver, en effet. L’ordure a couvert mes yeux avec ses phalanges, et s’est allongé sur moi pour...

 « Tu es là. Pourquoi tu t’es fourrée en dessous ce bazar ? Tu aurais pu te couper ! »

 Je vois mieux la monstruosité. Dieu qu’elle est ignoble. Une parodie de la tête de mon père, les yeux immenses comme ceux d'une mouche et exorbités, une bouche ridiculement petite à l’image des autres parties du visage. On ne voit que ses globes oculaires gargantuesques, de couleur marron crasse.

 Le corps n’est pas plus sain. Un torse tordu avec de multiples excroissances buboniques donnant une allure sylvaine à l’ensemble. Un arbre malade de chair pourrie servant à pendre les sorcières. Les bras et les jambes sont très grands, à l’instar d’un singe diabolique, mais complètement rachitiques. Les doigts sont eux boudinés et ridiculement minuscules, sauf l’index et le majeur qui sont longs, tellement longs. Pourquoi cela me terrorise-t-il autant ? D'autant qu'ils ne sont pas aussi longs que le pénis décharné, informe et couvert de plaques de pus putrides, le tout vallonné par d'énormes boutons noirs. L’horreur se traîne sur son passage, laissant une trace continuelle dans la poussière.

« Viens par ici. »

 La bête ôte les bricoles me recouvrant et me prend ensuite par le bras, profitant de mon état catatonique. Il me soulève et je me retrouve au niveau de ses deux sphères globuleuses et humides.

« Tu sais, le mot 'connard' est une insulte qui blesse ceux qui l’entendent. Il ne faut pas le dire, car les gens ne t’aimeront pas si tu leur dis ça. » L’haleine est pire qu’un tas de fumier et de purin. Un mélange de lait fermenté et de putréfaction manquant de me faire vomir.

 « C’est bien que tu aies compris. » À l’aide de ses deux appendices plus effilés que les autres, il se met à caresser mes cheveux. Comme dans le lit.

« Tu sais que je t’aime profondément, ma chérie. » Non, pas cette fois.

« Il est temps de te coucher, il se fait tard. »

J'assène un coup de pied dans l'une de ses immenses pupilles, et il hurle de douleur. L’horreur recule de quelques pas, et il se retrouve proche de la fenêtre. Tout proche. Je saisis un morceau de bois un peu pointu, reste de mon malheureux cheval de bois. Lorsque ce connard me regarde à nouveau, je lui lance en visant le même endroit qu'avec mon pied. J’ai toujours su viser. L’impact est immédiat, à peine le monstre a-t-il le temps de crier que son réflexe de reculer brutalement l’emporte dans le vide.

« Claire ? Vous m’entendez ? » La voix du docteur parvient jusqu’à mes esgourdes. Enfin, comme lors d’un lendemain de cuite.

« Je… Quoi ? » Je regarde à droite et à gauche le cabinet faussement chaleureux. Trop aseptisé pour moi.

« Vous vous êtes endormie, et votre rêve avait l’air agité. Souhaitez-vous en parler ? » Pas vraiment. Je fais un signe négatif de la main et m’allume une cigarette.

« La thérapie n’est pas censée se passer ainsi, il s’agit davantage d’une méditation semi-consciente accompagnée. Souhaitez-vous que l’on réitère l’opération lors de notre prochaine rencontre ? 

- Non, je crois que ça ira. » Je lui réponds avec gentillesse tout en regardant les marques sur mon bras.

« Je pense en avoir fini. »

Texte de Wasite

Apocalypse, chapitre 8 : Paresse

Chapitres précédents :

Chapitre 1 : Prologue
Chapitre 2 : Gourmandise
Chapitre 3 : Envie
Chapitre 4 : Avarice
Chapitre 5 : Orgueil
Chapitre 6 : Colère
Chapitre 7 : Luxure

***

Ma dernière mission. Cela faisait déjà plusieurs mois que je m’étais retrouvé malgré moi dans cette aventure sur fond de fin du monde,  et dans quelques temps, tout allait prendre fin. Je me demandais si, après avoir vu ce dont j’avais été témoin, j’allais réussir à retourner à ma petite vie tranquille. Une vie terne, routinière et monotone, mais une vie tranquille. Une vie qui ne me ferait pas appréhender chaque coin de rue, craindre chaque silhouette aperçue du coin de l’œil.
Un mort revenu à la vie. Un homme arrachant les poumons d'un autre. J’avais même assisté à une orgie colossale, à l’intérieur même d'une église.
J’avais vécu en quelques mois ce que certains ne vivent pas un une vie entière. J'aurais dû être excité, comme après avoir fait toutes les attractions d’un parc. Pourtant, je ne ressentais rien. La seule chose qui me poussait vers l'avant, c'était la hâte que tout se termine.

En y pensant, je n’avais jamais rien voulu, dans ma vie. Je n’avais jamais été premier dans quoi que ce soit. Ni dernier, certes. J’étais une personne lambda, goutte d'eau perdue au milieu d'une rivière. Le gentil garçon qu’on ne remarque pas. Et pourtant, le professeur Blondeau m’avait choisi, moi. Parmi tant d’autres personnes tellement plus compétentes. Moi qui n’avais rien de particulier. Moi qui n'étais rien. Qui ne voulais rien. Qui n’avais aucun rêve.

Et maintenant, au bout du compte, j’apprenais que j'étais spécial. Néanmoins, je me méfiais de la parole du Père Jean. Après tout, il n'avait cherché qu'à m’attirer dans son piège. Mais le professeur me l’avait confirmé : il y avait bel et bien quelque chose de spécial, en moi. Et je saurai pourquoi après cette dernière mission, il me l'avait juré.

Le professeur, me voyant pensif, m’a interpellé :

« Tu as l’air perdu dans tes pensées, mon garçon. Quelque chose te tracasse ?
- Je pense avoir beaucoup de raisons pour lesquelles je devrais être «  tracassé », professeur.
- Ce n’est pas faux. Ça en fait beaucoup pour un garçon de ton âge. Mais tu dois être fort. On connaîtra bientôt le dénouement de cette histoire. »

Avant que nous ne prenions notre vol, le professeur m’a donné quelques détails, tout en se montrant le plus évasif possible. Notre destination était l'une des villes les plus actives du monde, New York. Là-bas nous attendait la dernière relique, celle de la Paresse. Mais le professeur m'a laissé entendre qu'il n’y avait pas que ça. Là-bas nous attendait quelqu’un de très important, quelqu'un qui allait nous aider à sauver le monde.

Pour cette dernière mission, nous étions accompagnés de deux gardes du Vatican. Deux grands gaillards, armés jusqu’aux dents. Ils ne pourraient néanmoins pas s'approcher de la relique, n'ayant pas d'anneau pour se prémunir de son influence. Leur mission principale était de protéger l’Arche, qui nous avait accompagnés dans notre avion privé.

En réalité, je n’avais plus d’anneau moi non plus. Les sbires du Père Jean me l’avaient arraché du doigt dans la basilique Saint Pierre. Je l’avais notifié au professeur, qui m’avait répondu que je n’avais de toute évidence pas subi l’influence de la relique de la Luxure, que je semblais donc être immunisé à leurs effets pervers. Dans tous les cas, si je montrais le moindre signe que la relique avait de l’effet sur moi, il m'avait assuré qu'il se chargerait lui-même de me ramener en sécurité près de l’Arche.

Notre avion s’est posé en périphérie de la ville, pour ne pas prendre de risques vis-à-vis des membres de l’équipage et des gardes du Vatican.
Nous ne savions pas encore quelle ampleur avait pris l’effet de la relique. Comme me l'avait expliqué le Pape, les effets des reliques agissaient comme un virus. Plus il y avait de monde affecté par la relique, plus les effets se propageaient loin et plus rapidement. Au vu de la taille de New York et de la quantité d’habitants peuplant la ville, il allait falloir redoubler de vigilance.

Une voiture nous attendait près de notre lieu d’atterrissage. Pour plus de sécurité, pas de chauffeur cette fois-ci. C'était le professeur qui se chargerait de nous conduire à bon port.

Une fois le volant entre les mains du professeur Blondeau, il ne nous pas fallu plus d'une demi-heure pour atteindre l'entrée de la ville. Alors que nous continuions de rouler en direction de celle-ci, j’ai demandé au professeur ce qui nous attendait là-bas. Encore une fois, il s’est montré évasif.

« Le pouvoir de la relique semble s’être manifesté peu de temps avant ta venue au Vatican. Les médias n’en parlent pas encore, mais… La ville est en quarantaine. Personne n’est censé en sortir ou y rentrer. Nous avons bien sûr une autorisation, donnée par le Président Trump en personne. Enfin, inutile de dire que le Pape lui a personnellement demandé, il n'aurait sinon aucune raison de laisser pénétrer deux étrangers dans une zone sous quarantaine.
-    Et pour la personne que nous devons rencontrer ? Qui est-ce ?
-    Comme je ne suis pas encore sûr qu'elle se trouve bien dans les environs, je préfère te le dire une fois la relique mise en sécurité. Sinon, tu risques de ne plus être concentré sur notre mission. Disons simplement que c’est une personne très importante pour la survie de ce monde. On nous a signalé que quelqu’un lui ressemblant arpenterait les rues de New York.
-    Encore et toujours des cachotteries, n’est-ce pas ? J’espère vraiment que vous tiendrez votre promesse et que vous me raconterez tout une fois notre mission terminée. Car sinon, apocalypse ou pas, je rentre chez moi fissa.
-    Je comprends, je ferais la même chose à ta place. Je te demande juste encore un peu de patience. Ah, nous arrivons en zone de quarantaine. »

J'ai levé les yeux. Un gigantesque embouteillage stagnait à l’entrée de la ville, empêchant quiconque l'aurait voulu d'entrer ou sortir. Les centaines de voitures agglutinées là se faisaient sommer de faire demi-tour et de rentrer chez eux par l’armée. De l’autre côté de la barrière de sécurité pourtant, il ne semblait pas y avoir grande-monde qui voulait sortir. C’était très bizarre, et cela ne présageait rien de bon quant au sort des habitants de la ville.

Une fois arrivés au niveau des militaires, le professeur est sorti de la voiture et est parti discuter avec l'un des gardes. Je l’ai vu sortir un papier de sa poche, et après quelques coups de fils passés par l'homme en uniforme, le professeur est revenu vers moi.

« Dis-moi, mon garçon, comment te sens-tu sur un deux-roues ?
-    Heu, et bien… J’ai un scooter dont je me sers pour me rendre à l’université. Mais pourquoi cette question ?
-    C’est parfait, descends de la voiture et suis-moi. »

Nous sommes passés de l’autre côté de la barrière de sécurité. Le professeur m’a alors montré notre nouveau moyen de locomotion, deux superbes destriers qui nous attendaient fièrement à côté de la barrière : des trottinettes électriques. Je n’espérais rien de particulier, mais j’étais quand même assez déçu. Allez savoir pourquoi.

« Quand vous m’avez demandé si j’étais à l’aise sur un deux-roues, je pensais plus à une moto ou à un scooter. Pas à ça…
-    C’est la seule chose que nous avons à disposition, malheureusement.
-    Et la voiture ? Pourquoi la laisser là ?
-    Car, selon les gardes, toutes les routes sont bouchées dans la ville. Et quelque chose me dit que l’on va vite découvrir pourquoi... »


Et force a été de constater qu'il avait raison. Dix minutes après avoir commencé à arpenter les rues au volant de notre superbe trottinette, une odeur fétide s'est immiscée nos narines. Une puanteur atroce, une odeur de putréfaction, de mort. C'est en s’enfonçant plus loin dans les rue de la « Grosse Pomme », que nous avons fini par découvrir d’où provenait ce relent.

Comme me l'avait annoncé le professeur, même au cœur de la ville, les routes étaient en effet impraticables. Il n'y avait pas d'accident visible, ni même de carambolage. Les voitures semblaient simplement s’être toutes arrêtées d’un coup, pour ne jamais repartir. Le moteur de certaines d'entre elles ronronnait même encore.

A l’intérieur de tous les habitacles au travers desquels j'ai risqué un coup d'oeil, conducteurs et passagers étaient toujours là. Cependant, aucun d'entre eux ne semblait en état de répondre à nos multiples questions, et pour cause : ils étaient amorphes. Lorsque nous leur adressions la parole, ils se contentaient de continuer à fixer l’horizon d'un regard vide, sans rien dire. Nous avions beau les bousculer, leur hurler dans le tympan, rien n'y faisait. Ils semblaient simplement vidés de leur énergie,  comme s'il n'étaient plus que des enveloppes charnelles, des sacs de viande dénués d’âme.
Quant à l’odeur, elle pouvait s’expliquer par le fait qu’ils avaient tous fini par faire leurs besoins sur place.

N'échappant pas à la léthargie qui frappait tous les conducteurs et passagers des véhicules obstruant la rue, les trottoirs étaient jonchés de personnes dans le même état. Que des coquilles vides au regard vague.
En apercevant une poussette, j’ai tout de suite pensé au pire. Je me suis précipité vers celle-ci, en espérant de tout coeur qu’elle soit vide. Malheureusement, ce n'était pas le cas.
A l’intérieur se trouvait un bébé. Enfin, ce qu’il en restait. Il était sûrement mort de déshydratation. Sa mère devait être la femme allongée à même le trottoir, à côté de la poussette, un biberon d’eau à la main.

Le spectacle était horrible. Les rues de New York, autrefois si vivantes, étaient maintenant complètement silencieuses. Des centaines et des centaines de personnes restaient là, allongées au sol ou prostrées dans leur véhicule, complètement amorphes.

La ville était complètement morte. Et elle le resterait si nous ne trouvions pas la relique dans les temps.

« Professeur, il n’y a pas de temps à perdre. Tous ces gens vont mourir de déshydratation si nous ne mettons pas au plus vite la relique dans l’Arche.
-    Tu as raison. Je ne pensais pas trouver la ville dans un état si critique. La relique de la paresse est redoutable… mais comment la trouver ? Il n’y a plus personne pour nous guider. »

Il n’avait pas tort sur ce coup-là. C’était comme rechercher une aiguille dans une botte de foin. Mais en toisant les centaines de corps immobiles couchés sur le sol grisâtre, quelque chose m'a frappé.

« Professeur, ne remarquez-vous pas quelque chose de bizarre avec tous ces gens allongés dans la rue ?
-    A part leur odeur, non, pas grand-chose.
-    Si, regardez. Ils sont tous allongés dans la même direction.
-    Maintenant que tu le dis… Oui, on dirait bien que tu as raison.
-    Si nous suivons la direction indiquée par les corps, peut-être que nous tomberons sur la relique. Ça vaut le coup d’essayer, non ?
-    C’est une bonne piste, et la seule que nous ayons. Allons-y sans tarder »

Nous avons donc suivi la direction indiqué par les victimes de la relique, et avons fini par arriver devant une petite maison, dont l'apparence relativement simple tranchait violemment avec le reste de la ville. Je me demandais même comment une maisonnette à l’aspect si sobre pouvait exister en plein milieu de New York. Mais nous n’avions pas le temps de nous interroger sur ces détails,  il fallait récupérer la relique le plus vite possible. Nous espérions vraiment la trouver ici, car les batteries de nos trottinettes électriques s’étaient épuisées depuis longtemps, et bientôt, ce seraient nos jambes qui s'épuiseraient.
La porte de la maison étant ouverte, nous avons pénétré à l’intérieur.
En quinconce avec sa façade, l’intérieur de la maison était vétuste, et elle semblait vide. Les mains en porte-voix, nous avons hélé tout éventuel occupant de la bâtisse, mais aucune réponse ne nous est parvenue.
Nous sommes donc montés à l'étage, et j'ai ouvert la première porte qui se présentait à moi, révélant une chambre baignant dans cette même simplicité qui caractérisait la maison. Au fond de la pièce, sur un lit à l'aspect rustique, un homme était allongé.
Je n'ai pas pu l’expliquer, mais lorsque j'ai vu cet homme allongé là, une larme a coulé sur ma joue.
Je n’éprouvais aucune tristesse, et pourtant, la vue de cet inconnu couché devant moi a  arraché à mes yeux un torrent de larmes silencieuses.

Il était grand, avait les cheveux longs, portait une barbe et était noir de peau. Il était allongé sur le lit en croix, les bras ouverts à l'horizontale, un pied posé sur l’autre. La partie inférieure de son corps était recouverte d’un drap blanc très fin. Je me suis approché de lui, et ai vérifié son pouls.
Il était déjà mort.
Le professeur est entré dans la pièce peu après moi, et dès qu'il a aperçu l’homme sur le lit, j'ai pu voir ses traits se décomposer. Il m’a attrapé par l’épaule, et m’a violemment tiré vers l’arrière.

« Ne l’approche pas !"

Un peu abasourdi par sa réaction, je me suis dégagé, et lui ai annoncé que cet homme était mort, visiblement bien avant notre arrivée.. A ces mots, l'expression du professeur a viré au désespoir pur.

« Non… Ce n’est pas possible… Mon Dieu, non… »

Il m’a alors regardé, les yeux embués de larmes. Comme ça avait été mon cas quelques secondes auparavant, elles ruisselaient sur ses joues. Mais contrairement à moi, le professeur pleurait réellement.

« C’est fini. Il n’y a plus d’espoir. Il était censé revenir pour nous sauver. Il était censé nous aider à combattre le Mal… A éviter notre fin à tous.
-    Comment ça ? Attendez… C’était lui la personne que nous devions rencontrer ici ? Qui est-il ? »

Le professeur a essuyé ses larmes, et a tendrement posé ses mains sur les joues de l’homme.

« Cet homme est celui qui devait sauver l’humanité. Notre Sauveur. Notre Messie…
-    Attendez, vous voulez dire que…
-    Oui… Il s’agit de Jésus Christ… Et il est mort. Comment nous sauvera-t-il, maintenant ? »

En le regardant de plus près, j'ai remarqué qu'il ressemblait en effet aux représentations qu’on faisait de Jésus dans la culture populaire. Hormis sa couleur de peau, cela dit. De plus, j’aurais dû le voir plus tôt, mais la position dans laquelle il était mort évoquait sans nul doute la posture qu’il avait lors de sa crucifixion.
Le professeur était inconsolable. J'aurais dû l’être aussi, puisqu’il m’avait annoncé plus ou moins clairement que la fin du monde était inévitable… Mais, rien. Avec un reniflement sonore, le professeur Blondeau a recouvert le visage du christ avec le drap qui était posé sur son corps.

J’ai fait le tour de la pièce, espérant trouver un indice sur la relique de la Paresse. Mais tout ce que j’ai pu trouver, c’est une boite de pilules et une lettre, que je me suis empressé de lire. Elle était rédigée dans un parfait anglais.

« Professeur… Je pense que la relique de la Paresse est encore ici… Et qu’elle a été « activée » par nul autre que Jésus lui-même…
-    Comment peux-tu dire ça ?
-    Ce n’est pas moi qui le dis. Je l’ai simplement déduit après lecture de cette lettre.
-    Quelle lettre ? Qu’est-ce que c’est ?
-    Professeur… C’est une lettre d’adieu. Elle date de trois jours »

***

« A ceux qui liront cette lettre… Je suis désolé.
Je suis censé tous vous sauver. Mais la vérité est que vous ne le méritez pas.
Cela fait plusieurs mois que j’ai été renvoyé sur terre pour accomplir mon devoir de sauveur. J’ai parcouru le monde, de villes en villes, de pays en pays, de continents en continents. J’ai arpenté énormément de rues de ce monde, pour finir dans cette maison, au beau milieu de cette riche ville américaine.
Durant tous ces mois, j’ai pu côtoyer toutes sortes de personnes. Des pauvres, des riches. Des hommes, des femmes, des personnes qui n’étaient ni l’un ni l’autre. Et tout ce que j’ai pu retenir de mes pérégrinations, c’est que l’homme est mauvais.
Je vous l’avais pourtant demandé : aimez-vous les uns les autres. Aime ton prochain comme toi-même. Et pourtant, je n’ai vu que trop peu de bonté, noyée au milieu de tout cet individualisme.
Chacun ne pense qu’à soi, et ne veut que son propre bonheur, au détriment des autres. Je n’ai vu que haine, vanité et cruauté.
Je suis mort pour vos péchés sur la croix. Mais maintenant, mille morts ne suffiraient pas à racheter le quart de vos péchés.
L’humanité ne mérite pas de survivre. Elle ne mérite pas d’être sauvée.
Je refuse de vous aider. Je suis désolé.
Je vais juste m’allonger sur ce lit, et faire en sorte de ne plus bouger. Je ne lèverai pas le petit doigt pour empêcher l’Apocalypse.
Je vais mourir, comme la dernière fois, mais je ne mourrai pas pour vous. Cette fois, cette mort est la mienne. Et elle sera sans souffrance.
Je vais rejoindre mon Père dans les Cieux. Puissent les rares personnes ayant encore un cœur pur me rejoindre là-haut.
Ne les pardonnez plus, Père. Car ils savent très bien ce qu'ils font.

Jésus de Nazareth. »

***

Après la lecture de ce texte, le professeur s’est affalé sur une chaise. Il s’est pris la tête à deux mains pendant quelques secondes, puis s’est levé. Il a alors fixé le mur en face de lui, avant de donner un coup de poing dans celui-ci. J’assistais à la scène, sans oser prendre la parole.
Après quelques minutes de tension, il s'est calmé, puis s’est de nouveau affalé sur la chaise. Il semblait vraiment désespéré, plus que jamais.


« Professeur… Est-ce vraiment Jésus Christ, mort sur ce lit ? Je veux dire, il s’est visiblement suicidé… Dans la religion chrétienne, le suicide est quelque chose d’interdit, qui conduit directement en Enfer… Il n’aurait jamais pu faire ça…

- C’est bien lui, Edgar… C’est bien lui. C’est le fils de Dieu, pas un simple mortel. Il est déjà allé en Enfer, avant sa résurrection. Crois bien qu’il n’ira pas griller dans les flammes de la damnation éternelle. »

Il s’est de nouveau pris la tête entre les mains, au bout du gouffre. Pendant ce temps, j’ai une nouvelle fois inspecté la pièce, espérant trouver ce pourquoi nous étions venus en premier lieu : la relique de la Paresse.
J'avais à peine commencé mes recherches que j'ai entendu un grognement inaudible dans mon dos. Je me suis retourné vers le professeur, qui m'a rendu mon regard surpris. Pourtant, à part lui et moi, il n'y avait personne dans la maison. A moins que...
Un deuxième grognement s'est fait entendre. Derrière nous, une silhouette se levait du lit. Le drap recouvrait encore son corps, comme s'il s'était agi un fantôme. Puis il est tombé, dévoilant ainsi le visage du Messie.
Jésus avait une nouvelle fois ressuscité, le troisième jour. Mais cette fois, ce n’était pas pour monter au Ciel rejoindre son Père, mais bien pour nous enterrer, le professeur et moi.

"Professeur, je crois bien que vous aviez tort. Je pense que Dieu n'a que peu apprécié son suicide !"

Le regard de jésus était vitreux, et il se déplaçait lentement, en grognant. Si un jour on m'avait dit que je verrais Jésus de mes propres yeux, je ne l'aurais jamais cru. Mais Jésus en zombie... C’était vraiment inenvisageable.
Zombie Jésus a saisi le bras du professeur, qui a poussé un cri d'effroi. J'ai essayé de l'aider, mais la force de Jésus était énorme, et il m'était impossible de lui faire lâcher prise. Avisant la chaise sur laquelle était auparavant assis le professeur, je l'ai saisie, et l'ai fracassée sur la tête du zombie, qui, déconcerté, a lâché le bras du professeur Blondeau.

Visiblement, cela n'a pas du tout plu a Jésus, qui s'est tourné vers moi avec un grognement vindicatif. Il m'a alors saisi par l’épaule, et a ouvert grand les mâchoires, comme s'il voulait me grignoter un bout de visage. Malgré toute la force que j'avais pu me découvrir au Vatican, sa poigne était beaucoup trop puissante, et bientôt, je ne parviendrais plus à le tenir suffisamment à distance.

Le professeur, lui, semblait désemparé. Pour lui, c'était beaucoup trop d'émotions d'un coup. Trouver Jésus. Découvrir qu'il s’était suicidé. Assister à sa résurrection. Découvrir qu'il était devenu un zombie avec pour seule envie de nous manger le cerveau.

Je suppose qu'à force que les chrétiens mangent ce qu'ils appellent le "corps du Christ", ce dernier voulait désormais prendre sa revanche en inversant les rôles. Cette pensée m'aurait presque fait sourire, si je n’étais pas dans une telle situation.
En scannant la pièce des yeux, j'ai remarqué que la chaise avec laquelle j'avais frappé la tête de Jésus s'était brisée sur le coup, et que l'un de ses pieds s'était transformé en pieu de fortune.

"Professeur ! Le pied de la chaise... Prenez-le et aidez-moi !"
- Mais... que dois je faire ?"

Mes bras lâchaient petit à petit, et la mâchoire béante de Zombie Jésus s'approchait dangereusement de mon visage.

"Mais... Vous n'avez jamais vu The Walking Dead ? Ou n'importe quel film de zombies ? Enfoncez-lui ce pieu dans le crâne, bon sang ! Il va me tuer !"

Le professeur a saisi le pieu, et s'est approché de Jésus, hésitant. Il a brandi son arme, mais s'est figé.

"Mais que faites-vous ! Je ne vais pas tenir longtemps !
- Mais... C'est Jésus... Notre sauveur. Le fils de Dieu...
- Ce n'est plus Jésus ! Tuez-le, pour l'amour de Dieu !"

Alors que je me rendais compte que ce n’étaient peut-être pas les mots adaptés à la situation actuelle, j'ai senti mes forces m'abandonner définitivement. Je ne pouvais plus lutter. J'ai fermé les yeux, peu désireux de voir la version zombie de Jésus Christ planter ses dents dans mes jolies joues rondes. Mais au lieu de ça, j'ai entendu un bruit sourd. J'ai aussitôt ouvert les yeux, surpris.
Le professeur avait finalement pris son courage à deux mains et avait enfoncé le pieu dans le crâne du Messie, qui gisait maintenant au sol, inanimé. J'ai pris le drap qui le recouvrait initialement, et je l'ai posé sur son cadavre.

"Merci... vous m'avez sauvé la vie."

En retour, le professeur m'a regardé. On pouvait lire le désespoir dans ses yeux.

"Maintenant, trouvons la relique et quittons cet endroit. J'ai vu assez de trucs improbables pour aujourd'hui.
- A quoi bon… Tout est perdu.
- Il faut ramener la relique à l'Arche. Il se peut que les gens dehors puissent encore être sauvés s'ils sont libérés de son emprise"

A mon plus grand agacement, il a répondu avec un soupir. J'ai alors compris que je ne pouvais plus compter sur l'aide du professeur.
A première vue, il n’y avait rien qui puisse correspondre avec une relique des péchés, dans la pièce. En désespoir de cause, je me suis avancé vers le corps du Christ pour l'inspecter. J'ai alors retiré le drap qui le recouvrait, et l'ai gardé en main tout en examinant Jésus. En y réfléchissant, ce qu'il portait n'avait rien à voir avec ce à quoi on s'attendrait. Je m’attendais à voir des habits que l’on pouvait voir sur des peintures ou des sculptures, mais il n’en était rien. Jésus était habillé comme les gens modernes. Enfin, je pouvais déduire cela par les vêtements d'apparence contemporaine impeccablement pliés sur  la chaise à coté du lit, et surtout par le caleçon Calvin Klein que portait le Christ.

Après plusieurs minutes de recherches sur le corps de celui-ci, je n’ai rien trouvé de concluant. J’ai donc pris soin de recouvrir une nouvelle fois le corps de Jésus avec le drap que j'avais dans la main. Mais c'est alors qu'un détail m'a frappé. A bien y regarder, ce morceau de tissu blanc n’était pas aussi moderne que les habits de jésus, et se distinguait des draps du lit par son apparence ancienne. Et si j’avais la relique dans la main depuis tout ce temps ?
J’ai à nouveau pris le fameux drap en main, et l’ai minutieusement inspecté. En le retournant et en l'exposant à la lumière du jour, j’ai pu discerner un motif sur sa surface qui représentait une sorte de visage. J’avais déjà vu ça quelque part. Le Saint Suaire ! C'était donc bien cela, la relique de la Paresse. Le drap qui avait recouvert le corps du Christ après sa crucifixion. Je me suis empressé de faire part de ma découverte au professeur, qui n’a même pas daigné me répondre, ou même lever la tête.
A la place, il s’est dirigé vers la porte.

"Rentrons à l’avion. Je t’avais promis de tout te dire. Le temps est venu. Tu sauras tout là-bas. »

Nous sommes sortis de la maison, et j’ai tendu la relique au professeur. De nous deux, il était encore le seul à posséder un anneau capable d'en neutraliser les effets, ce qui devait être fait au plus vite. Il a attrapé le drap avec indifférence, et alors que nous empruntions deux vélos laissés à l'abandon sur le trottoir afin de sortir de la ville en vitesse, nous avons aperçu la plupart des victimes de la relique qui se relevaient péniblement, l'air hagard. Une fois parvenus à l'entrée de New York, nous avons laissé nos vélos aux militaires, et sommes montés dans la voiture. Le professeur s'est installé derrière le volant, et nous nous sommes mis en route.
Pendant le trajet du retour, il n’a pas dit un mot. Il se contentait de me jeter un petit regard coupable de temps à autre, puis fixait de nouveau la route, dans le silence le plus complet. Une fois arrivés à l’avion, nous avons entreposé la dernière relique dans l’Arche, suite à quoi le professeur a insisté pour que nous mangions avant de repartir. Nous nous nous sommes donc posés sur une table, en terrasse d’un restaurant situé à quelques kilomètres de l'avion. Les deux gorilles du Vatican nous ont suivis, et se sont postés à l’entrée de celui-ci, non loin de nous.

« Bon… Je sais que tu attends ce moment depuis longtemps. Ce que j’ai à te dire n’est pas facile à entendre, alors écoute bien. Et, je t’en prie, pardonne-moi. Pardonne-moi de t’avoir caché cela si longtemps… Il y a une partie du Testament dont je ne t’ai jamais parlé. Elle parle du rôle qu’aura la descendance de Judas dans l’apparition des reliques.

- Judas ? Vous voulez parler de l’apôtre qui a trahi Jésus ?

-          C’est bien lui, oui. Dans les parchemins que j’ai pu traduire, il est question d’un descendant de Judas. D'un homme, dans la fleur de l’âge. Un homme qui aura un rôle majeur dans l'Apocalypse. Mais malheureusement, les parchemins indiquant la nature de ce rôle sont incomplets. Alors, le Vatican, en attendant de pouvoir déterminer celle-ci, a décidé de lancer de vastes recherches sur la famille de Judas, afin de trouver tout potentiel descendant de sexe masculin qui aurait entre vingt et quarante ans. Et ils n’ont trouvé qu’une seule personne correspondant à ces critères… toi.

- Attendez, vous essayez de me dire que je suis un descendant de Judas ? »

Le professeur a posé sa main sur mon épaule, et a acquiescé.
J’avais du mal à le croire. Moi, un descendant de l’apôtre le plus haï de l’histoire ? Cela ne se pouvait. Mais c'est alors que j'ai repensé à cette larme qui avait coulé sur ma joue à la vue de Jésus allongé sur son lit de mort. Était-ce un remord, une douloureuse réminiscence de la trahison de celui que le professeur annonçait être mon aïeul ?
Je me suis levé, et ai contemplé le ciel durant quelques secondes. Puis, mon regard s'est tourné vers le professeur Blondeau.

« Il n’y a vraiment personne d’autre ?

- Le Vatican a bien trouvé d’autres descendants, mais ce sont soit des femmes, soit des personnes ayant plus de 40 ans. Ils ont même trouvé une personne dont on a perdu la trace il y a plus de 500 ans.

- C’est donc pour ça que cet évêque me traitait d’engeance. Il avait raison.

- Ne... Ne dis pas cela, tu n’as rien d’une engeance. Tu n’es pas responsable des actes de tes ancêtres.

-  Peut-être, mais reste que j'ai le sang de l'un des plus grands traîtres de l’Histoire qui coule dans mes veines. J’aurais aimé ne jamais le savoir. Comment me regarder dans une glace, à présent ? »

Le professeur m'a toisé avec un air gêné. Il ne savait visiblement plus quoi me dire.

« Reste là quelques instants, tu veux bien ? J’ai une dernière affaire à régler. »

Il s’est levé, puis s’est brièvement entretenu avec les deux gardes du Vatican. Il s'est ensuite isolé pour passer quelques coups de fil. Pendant qu'il était au téléphone, je le voyais me lancer de petits regard coupables par intermittence, les mêmes que durant le trajet du retour.  Au bout de quelques minutes, il est revenu s’asseoir en face de moi.
Étrangement, les deux gardes se sont avancés à sa suite, et se sont placés derrière moi.

« Écoute, Edgar, je suis vraiment désolé. J’ai beaucoup réfléchi durant le trajet retour en voiture. Comme je te l’ai dit, on ne savait pas quel était ton rôle dans cette histoire… Et pour être honnête, on ne le sait toujours pas. Tu nous as beaucoup aidés, et je t’en remercie. Mais, même si l’Apocalypse semble inévitable avec le suicide du Messie,  s’il y a encore une opportunité de l’éviter, il faut saisir notre chance. Tu es le descendant du traître, tu peux être celui qui arrêtera l’Apocalypse… ou celui qui la déclenchera.  Nous ne pouvons pas courir ce risque… Je suis vraiment désolé. »

Il s’est alors adressé aux gardes.

« Saisissez-le. »

Les deux gorilles m’ont attrapé, et m'ont passé les menottes avant même que je réalise pleinement ce qui se passait. Autour de moi, le temps semblait avoir été ralenti en un instant, comme si cette scène était trop irréelle pour appartenir à notre dimension.

« Mais… qu’est-ce que ça veut dire ? Professeur, que faites-vous ?
- Je suis vraiment, vraiment désolé. Je n’ai pas le choix. Le sort du monde est en péril. Nous ne pouvons prendre aucun risque. J’ai eu le Vatican, et le président Trump au téléphone. En attendant qu’on en sache plus, tu seras détenu dans une prison américaine ultra sécurisée. Je sais de quoi tu es capable, et j’ai vu l’étendue de ta force. Tu seras en sécurité là-bas… et nous aussi.
- Mais vous ne pouvez pas faire ça ! Je n’ai rien fait de mal… Après tout ce que j’ai fait pour vous, pour le monde… comment osez-vous me faire ça ?
 - Je… Je n’ai vraiment pas le choix. Comprends-moi. Tu aurais fait de même à ma place. »

Il s'est tourné vers les gardes, et leur a fait signe de m’emmener avec eux dans la voiture qui venait de se garer à quelques mètres de nous. J’allais donc finir cette aventure au fond d’une cellule. Après tout ce qui s’était passé, jamais je n’aurais imaginé une telle fin. Avant de monter dans le véhicule, je me suis tourné vers le professeur.

« Je pensais qu’on était amis. Je le pensais vraiment. »

Le professeur fuyait mon regard.

« Je… je faisais semblant. Mon devoir était de garder un œil sur toi. Je ne suis pas ton ami.
- Vous mentez, j’en suis sûr. Allez, repensez à tout ce qu’on a vécu ces derniers mois… Vous allez vraiment me faire moisir en prison ? C’est injuste !
- Je n’y peux rien. Je fais ce qu’il y a de mieux pour le monde. Tu n’es pas mon ami. Tu étais un travail de plus. »

A ces mots, je me suis arrêté. Les gardes me tiraient pour me mettre dans la voiture, mais dans un élan de rage, j’ai brisé les menottes qui me liaient les mains, et j’ai fait valser mes geôliers au loin. Je me suis approché du professeur, qui avait l’air terrifié.

« Regardez-moi dans les yeux, jurez-moi que vous n’êtes pas mon ami, et que me mettre en cage a une chance de sauver le monde. Jurez-le moi. J’ai peut-être le sang d’un traître dans mes veines, mais aujourd’hui, c’est vous qui me trahissez. »

Le professeur a approché son visage du mien, et j'ai pu remarquer que des larmes silencieuses ruisselaient sur ses joues. Il les a annihilées d’un revers de la main, et a empli ses yeux de dédain.

« Nous ne sommes pas amis. Tu es une menace pour le monde. Ta place est dans une prison. Une engeance telle que toi ne devrait même pas avoir le droit de fouler cette terre. »

A ces mots, le chant du coq a retenti.
Il avait renié notre amitié par trois fois. Fort de cette constatation, je me suis dirigé vers la voiture, et me suis docilement assis à l’arrière. Les gardes, bien que sonnés, sont parvenus à se relever, et sont montés dans le véhicule à ma suite, sans un mot.
Alors que la voiture démarrait, emmenant l'engeance que j'étais vers le point final de son voyage, je me suis retourné sur mon siège, et ai écarquillé les yeux. Derrière nous, rétrécissant à vue d’œil alors que nous commencions à prendre de la distance, le professeur pleurait à chaudes larmes.

***
 
Cela faisait maintenant plusieurs heures que nous roulions, si bien qu'au-dehors, la nuit avait fini par tomber. J'avais beau ne pas savoir dans quelle prison j’allais finir, une chose était sûre : elle n’était pas toute proche.

Soudain, m'arrachant à mes pensées, la voiture a pilé, projetant ma tête contre le dossier du siège conducteur. J'ai levé les yeux, et à la lueur des phares de la voiture, j'ai pu distinguer quelque chose, quelque chose qui s'était arrêté en plein milieu de la route.
En me rapprochant du pare-brise pour mieux distinguer cet obstacle inattendu, j'ai étouffé une exclamation. C'était une silhouette, montée sur un cheval.
Le conducteur a mis les pleins phares, nous permettant de voir plus distinctement le cavalier.
C’était un homme, tout de noir vêtu, coiffé d'un chapeau de cowboy. L'imposant cheval sur lequel il était monté était d'un blanc presque fluorescent, tirant vers le pâle. Le cavalier fumait le cigare d'un air provocateur et nous regardait, le sourire aux lèvres.

Face à cet imprévu, les gardes se sont empressés de descendre du véhicule. J’en ai fait de même, plus intrigué qu'autre chose par ce mystérieux cavalier au sourire provocateur sorti tout droit d'un western.
Sans sommation, l'un des gardes a sorti son pistolet, et a mis le cowboy en joue. Celui-ci l’a regardé avec dédain du haut de son cheval, et a porté le cigare à sa bouche. Il en a pris une grande bouffée.
A ce moment précis, le garde qui le tenait en joue s'est écroulé sans un cri, comme un pantin désarticulé. De là où je me tenais, j'ai pu voir son visage retomber au sol, figé dans une expression que je n'aurais su qualifier. Il était blanc comme un linge. Le deuxième garde a accouru vers lui pour lui porter secours, mais s'est très vite rendu à l'évidence : son collègue était mort.
Le cavalier souriait de toutes ses dents, cigare à la bouche.
De la même façon que feu son camarade quelques secondes plus tôt, le second garde a sorti son arme, mais lui n’a pas hésité : il a vidé son chargeur dans le torse du cavalier.

Mais étrangement, malgré le tonnerre de détonations qui venait de lui percer le tronc, le cowboy n'a bronché. Avec stupéfaction, j'ai vu les douilles tomber au sol dans un cliquetis sonore, tandis que les trous laissé par les impacts des balles se refermaient d'eux-mêmes. Le cavalier a retiré le barreau de chaise de sa bouche, et s'est mis à rire aux éclats, laissant le garde du Vatican complètement désemparé.
Il l’a regardé avec un grand sourire, puis a lentement porté le cigare à ses lèvres, à nouveau. Le garde, sentant sa fin approcher, s’est enfui en criant. Lorsque le cavalier a tiré la bouffée fatidique, le pauvre homme avait déjà eu le temps de courir une bonne vingtaine de mètres. Mais rien n'y a fait. Il s'est écroulé de la même façon que son collègue avant lui, foudroyé par une force invisible.
Le cavalier s'est tourné vers moi, puis a intimé à son cheval l'ordre de s’approcher.
Une fois à ma hauteur, il est descendu de son destrier et a retiré son chapeau de cowboy, laissant apparaître des cheveux blonds et bouclés.
Le sourire au lèvres, il s'est avancé, et m'a gratifié d'une accolade amicale.

«  Ça fait un bail que je t’attends, p’tit gars. Les choses sérieuses vont enfin pouvoir commencer. Ça va être… d’Enfer.. »

Texte de Kamus

Peut-on vendre son âme ?

« Le corps ne sera pas identique à l'âme. L'âme est la forme d'un corps naturel ayant la vie en puissance : l'âme est donc inséparable du corps » - Aristote.

L'âme, du latin anima, signifiant « respiration » est un concept on ne peut plus reconnu de nos jours. Selon les définitions les plus simplistes, il s'agirait d'un principe spirituel, inhérent à chaque être vivant et qui le transcende. En somme, ce serait de l'âme dont découlerait la panoplie d'émotions et de sentiments que nous sommes capables d'éprouver.

Ce principe, à priori religieux, ne l'est pas pour autant. Du moins, pas exclusivement, car les grands philosophes reconnaissent à tour de rôle ce principe. Toutefois, ils ne s’accordent pas sur la nature indissociable de celui-ci, car si pour Nietzsche l'âme est une partie même du corps, pour Descartes, l'âme est totalement séparable de ce dernier. Alors, peut-on se séparer de son âme ? Allons plus loin, peut-on la vendre ?

Selon les grandes religions monothéistes, c'est tout à fait possible. L'exemple le plus connu étant bien évidemment le « pacte avec le diable ». Cette pratique implique qu'en l'échange d'une âme humaine, Satan octroie amour, gloire et richesse à l'intéressé. Celui-ci, privé de son âme, est de ce fait lié au Malin par le pacte en question, malédiction ne pouvant être levée. Et si en théorie, les effets pervers de ce pacte ne sont censés prendre forme qu'après le décès du contractant, la pratique nous apprend que ces conséquences interviennent même de son vivant. En effet, sur Terre, seule l'enveloppe corporelle subsiste, puisque l'absence de l'âme condamne à la damnation. Mais avant de développer davantage sur les effets de ce genre de pacte, il convient de définir les modalités du contrat.

Attention. Il apparaît tout de même nécessaire de rappeler que pour réaliser ce genre de pacte, posséder une âme est un prérequis plus que nécessaire. Ne pourront transférer leur âme que ceux qui ne l'ont pas déjà vendue.

En premier lieu, il semble important d'opérer un distinguo car dans les faits, le pacte avec le diable n'est que très peu pratiqué. Aujourd'hui, nous préférons user d'un contrat bien différent que celui décrit dans les textes sacrés, il s'agit plus communément de la cession d'âme contre une compensation monétaire.

Le terme de « pacte avec le diable » pouvait en effet en dérouter plus d'un, car si l'existence de l'âme est, de nos jours, plus qu'admise, l'existence du diable laisse encore place à un certain doute. La notion de diable est ici à apprécier de manière large, ainsi est considéré comme diable celui qui est prêt à payer pour obtenir l'âme. Par ailleurs, l'élément consensuel est également primordial ici, parce que c'est bien par la volonté profonde du détenteur de l'âme que le transfert peut avoir lieu. Il ne peut y avoir de transfert sans consentement du gardien.

La procédure est simpliste, voire minimaliste, elle se résume à une conclusion de contrat tout à fait banale.

Après avoir négocié le prix, il faut simplement attester sur une feuille vierge que vous cédez bien votre âme au nom du co-contractant (le diable donc), lui donner un objet quelconque, puis signer. Néanmoins, le cédant doit avoir la volonté profonde et certaine de vendre son âme, auquel cas la conclusion du contrat échouera.

Récemment, un néo-zélandais a vendu son âme à une chaîne de restaurants dans le but de leur faire de la publicité. Dans ce cas précis, on peut aisément remettre en question la volonté réelle et profonde du cédant quant au transfert.

Acte élémentaire, mais lourd de conséquences.

Les répercussions relatives au pacte avec le diable ou d'un contrat de cession entre humains sont parfaitement identiques, du moins du vivant de l'individu. Et outre le gain octroyé par cette vente, les effets dans la vie de tous les jours se font ressentir progressivement. En effet, ils se caractérisent par une perte manifeste de sentiments, d'émotions et, plus globalement, de sensations. Ainsi, le rire, la tristesse, l'affection ou l'empathie disparaîtront pour ne laisser final qu'une coquille vide.

Il ne faut tout de même pas penser que ces effets arrivent de manière directe et brutale. Ces pertes se font progressivement, à mesure que l'âme se dissocie du corps. Il est important de noter que l'ordre de disparition des sentiments reste assez hasardeux, et varie en fonction de l'individu. Cela a notamment été le cas dans le rapport d'une décision rendue par la Cour de cassation, dépeignant une femme ayant vendu son âme et ne ressentant plus que désespoir.

Toutefois, considérer ces pertes comme un préjudice serait se méprendre puisque ces ressentis ne sont finalement que momentanés, la disparition des émotions négatives y mettant fin.

C'est au niveau de l'après-vie que la distinction des deux contrats prend tout son sens : dans le cas d'un pacte avec le Malin, l'âme appartient à celui-ci dans sa totalité, condamnant son ancien propriétaire à l'enfer. Concernant les contrats entre humains, l'âme, n'étant plus fusionnée au corps, demeure sur terre indéfiniment.

Il serait donc plus judicieux de contracter avec l'humain, même si cela implique que le contrat en lui-même, compte tenu de son faible apport monétaire, puisse paraître dérisoire à côté du pacte avec le diable, lequel possède un apport beaucoup plus conséquent, mais un prix bien plus lourd.

Édit : J’ai noté un certain intérêt pour la décision judiciaire précédemment citée. Cette dernière n’étant plus disponible sur Légifrance, je me permets de la poster ici.

Cass., Civ. 1ère, 19 Mai 2019.

Sur le moyen unique pris en sa première branche :

Vu l’article 1137 du Code civil ;

Attendu, selon l’arrêt confirmatif attaqué, que, le 23 Septembre 2018, par acte sous seing privé intitulé « contrat de cession d’âme », suivi d’un acte authentique de vente, Mme X a vendu à M. Y son « âme » ; à la suite de la vente, Mme X a fait une sévère dépression la menant à faire, le 30 Septembre 2018, une tentative de suicide ; Mme. X sollicite l’annulation de la convention de vente du 23 Septembre 2018 pour dol ;

Attendu que, pour retenir la nullité de la convention de vente, l’arrêt se borne à constater que conformément à l’avis de professionnels de santé, l’intéressée s’est vue ôter « toute volonté de vivre », que le « mal-être permanent et incommensurable » ressenti par celle-ci, compte tenu de sa santé psychologique antérieure à la convention, ne saurait s’expliquer autrement que par la conclusion du contrat susvisé, que M. Y, en n’ayant pas informé Mme. X des risques d’un tel contrat, information sans laquelle elle n’aurait pas contracté, a vicié son consentement par une manœuvre dolosive ;

Mais attendu que, la cession d’une « âme » n’implique que des conséquences hypothétiques et non fondées sur des éléments concrets, que ces conséquences étaient prévisibles par l’intéressée, dont M. X n’avait aucune obligation de rappeler, qu’en ayant déterminé une réticence dolosive, la cour d’appel a violé le texte susvisé ;

CASSE et ANNULE (…)

Texte de Sawsad

Les 1% - Partie 5


Allen était un très bon garçon.

Il mangeait tous ses légumes. Se brossait bien les dents. Ne répondait jamais. Allen ne se plaignait pas que Mère l'habille toujours avec les même vêtements, même si les autres enfants se moquaient de lui. Il ne se salissait jamais, ne réclamait jamais de dessert en plus, et ne veillait jamais tard. Il faisait ses devoirs. Allen aimait les devoirs, tout particulièrement la biologie.

Allen n'aimait pas grand-chose. Il n'aimait pas son père. Il n'aimait pas son frère. Il n'aimait pas les autres enfants. Il n'aimait pas les petites chaussures noires qu'il devait porter tous les jours. Mais il ne se plaignait jamais. Il parlait à peine de toute façon, à part si on s'adressait à lui. Et même dans ces cas-là, il essayait de répondre le plus brièvement possible.

Les autres enfants se moquaient de lui. Il n'avait pas d'amis. Même quand les enfants le frappaient, Allen s'en allait, se débarbouillait et restait silencieux. Il ne servait à rien de crier. Il n'aimait pas le bruit de toute façon. Les autres enfants semblaient encore plus agacés par son manque d'émotions. Ce qu'ils lui faisaient subir était de pire en pire - comme le déshabiller et l'obliger à traverser toute l'école sans rien pour couvrir son petit corps. Ils riaient encore et toujours. Allen n'avait jamais supplié ou pleuré. Il allait juste voir le principal et lui demandait calmement des vêtements, étant donné qu'il avait perdu les siens.

Mère n'avait jamais rien su de ce que lui faisaient subir les enfants. Elle l'aimait vraiment beaucoup. Elle admirait sa façon de se contrôler. Même lorsqu'il était bébé, il pleurait rarement. Le mettre au monde avait été très facile, et elle s'était attendue à la même chose pour son deuxième enfant. Mais son plus jeune fils était l'exact opposé du premier. Il gémissait sans cesse. Il était bruyant et avait toujours besoin d'attention. Il faisait tout le temps des dégâts autour de lui.

Mais Allen - Allen était parfait.

A la remise des diplômes d'Allen, Mère n'avait pas pu s'empêcher de pleurer. Il avait l'intention de faire médecine. Son père l'avait poussé à devenir chirurgien, comme lui. Allen avait accepté sans montrer d'émotions. Mais Mère ne pouvait contrôler les siennes et des larmes avaient coulé silencieusement sur ses joues.

« Tu te ridiculises », lui avait rétorqué froidement son mari.

Allen était bien content d'en avoir fini avec le lycée. A cette époque, les autres élèves le laissaient tranquille la plupart du temps. Le fait qu'il ne réagisse pas à leur cruauté les avait lassés. Ils se concentraient sur des cibles plus faibles, comme son petit frère. Mais Allen n'aimait pas son frère, il se fichait donc de ce qu'ils pouvaient bien lui faire. Même quand celui-ci avait dû être hospitalisé pour hémorragie interne, il s'en fichait. Même quand il avait été découvert que ces brutes avaient enfoncé de force une batte de base-ball en métal dans le rectum de son petit frère, il n'avait pas réagi. Il avait plus important à penser.

L'école de médecine serait facile. Allen avait toujours été bon à l'école. Il avait eu des A dans toutes les matières, sauf en art. Il ne comprenait rien à l'art. Il n'en voyait pas l'intérêt. Pour ses devoirs, il dessinait des schémas compliqués de l'anatomie des animaux. Son professeur lui avait dit d'être un peu plus créatif. Donc Allen avait commencé à... « améliorer » les animaux. Il leur faisait des dents plus longues, des griffes plus acérées. Il essayait de les rendre parfaits. Mais son professeur ne trouvait pas ça assez créatif.

Il décida de laisser tomber le cours.

Mais à part ça, Allen était l'élève idéal. Il ne parlait jamais en classe et ne perturbait pas les autres étudiants. Il terminait toujours son travail dans les temps et ses devoirs étaient excellents. Il ne dérangeait jamais les professeurs. Il allait leur manquer.

Eux ne lui manqueraient pas. Il ne les aimait pas. Il n'aimait pas grand-chose.

Mais il aimait Mère. C'était une femme potelée avec des cheveux châtains ondulés. Elle avait une petite pointe d'accent allemand. Son père l'avait « rencontrée » en ligne, même si Allen suspectait qu'il ne l'ait achetée par correspondance pour l'épouser. Après tout, elle ne devait pas avoir plus de seize ans lorsqu'elle avait eu Allen. Son accent était alors très prononcé, mais son père l'avait forcée à le faire disparaître. Son père ne voulait pas qu'elle se fasse remarquer.

Mais Allen aimait bien la façon dont les mots sonnaient étrangement à cause du peu d'accent qu'il lui restait. Quand il était petit, elle lui chantait des chansons en allemand. Elle devait chanter doucement pour que son père ne l'entende pas. Il se souvenait des paroles de ces chansons. Allen détestait qu'on le touche, mais ça ne le dérangeait pas lorsque Mère l'habillait ou lui donnait son bain. Il s'était habitué à son bain quotidien,où elle le lavait avec une éponge. Ils ne parlaient pas pendant qu'il était dans la baignoire, mais quand sa main caressait accidentellement sa peau, il se sentait soulagé. Ça lui rappelait la sensation d'être nourri au sein. Il avait eu la chance de l'être bien après l'âge de neuf ans.

C'était le jour de la remise des diplômes d'Allen. Il était premier de sa classe. Son école lui avait demandé d'écrire un discours. Il l'avait fait, puisqu'on lui avait demandé, sachant pertinemment qu'il serait hué par les autres élèves. Le discours était court. Dans celui-ci, Allen remerciait sa famille et son école. Il parlait du futur. Allen apprenait à simuler des émotions.

Comme toujours, c'était Mère qui l'avait habillé. Elle lui avait enfilé son boxer, attaché son pantalon. Elle avait boutonné sa chemise blanche.
Elle lui sourit gentiment. « Tu es si beau », souffla-t-elle.

Il y eut un fracas, le petit frère de Allen avait dû jeter quelque chose contre le mur. Il leur fit face, la mine renfrognée. « J'y vais pas », dit-il sévèrement.

Mère ne détourna son regard d'Allen. « Très bien. Tout le monde se fiche que tu viennes ».

Son frère attrapa une lampe et la jeta au sol. « Je vais tout casser dans cette maison si vous m'obligez à y aller ».

Mère lui lança un regard agacé. « Comme je t'ai dit, tout le monde s'en fiche ».

Allen se racla la gorge, mais ne dit rien. Les crises comme celle-ci étaient courantes. Son petit frère avait été diagnostiqué comme ayant des « troubles du comportement ». Pour Allen, ça voulait juste dire qu'il était faible et stupide. Il réclamait tout le temps de l'attention, plus spécialement de la part de Mère. Mais Mère n'avait jamais aimé son deuxième fils. Il était trop compliqué et bruyant. Elle n'avait jamais eu besoin de l'aimer, puisqu'elle avait Allen.

Son jeune frère respirait bruyamment. Il inclina la tête. « Pourquoi tu ne m'aimes pas, Maman ? »

Mère se contracta. « Je t'ai déjà dit de ne pas m'appeler comme ça. Tu dois m'appeler Olga ».

« Mais Allen t'appelle Maman ! »

« Il m'appelle Mère. Et c'est comme ça que je veux qu'il m'appelle. Toi, tu dois m'appeler Olga ». Elle secoua la tête. « Tu n'es pas Allen ».

Le plus jeune fils fit un pas en avant. « Tu me le rappelles tout le temps ».

Mère et Allen étaient toujours proches, regardant de haut le garçon pathétique. Il avait seize ans maintenant. C'était presque un adulte. Il aurait dû savoir comment se comporter, et pourtant il agissait toujours comme un enfant. Allen fit claquer sa langue, montrant sa désapprobation.

« La ferme », commença à crier son jeune frère. « La ferme ! La ferme ! La ferme ! » Il attrapa l'objet le plus proche de lui, qui était le chapeau a casquette de cérémonie d'Allen. Il la jeta avec force.

Il y eut un moment de silence avant que Mère ne se mette à hurler. Allen réalisa alors que le coin pointu de son chapeau s'était logé en plein dans l'oeil de Mère. Allen ne savait pas quoi faire. Mère tomba au sol et arracha le chapeau de son oeil. Son globe occulaire vint avec, toujours rattaché à son crâne par un fin fil rouge. Elle hurlait. Allen n'aimait pas le bruit, mais il s'agenouilla près d'elle.

Son petit frère se mit à rire. « La prunelle des yeux de Maman », le provoqua-t-il. Il chercha dans la poche de son jean et en sortit un couteau suisse. Allen le regarda. « Non », implora-t-il.

Mais son frère était déjà sur sa mère, la poignardant encore et encore avec la petite lame. C'était comme s'il avait fini par craquer. Elle essaya de le repousser, mais elle perdait trop de sang. Allen réussit finalement à pousser son frère, serrant Mère contre lui.

« Qu'est-ce que tu as fait ? » dit-il. Il essaya de crier, mais sa voix ne voulait pas sortir.

Puis son père apparut dans l'encadrement de la porte. Allen Allship II regarda la scène sans rien dire. Il vit ses fils sur le sol et sa femme sombrant dans la douleur. Ses lèvres s'écartèrent en un léger sourire, le premier que ses fils virent de sa part. « Qui a fait ça ? » demanda-t-il.

« C'est James, répondit rapidement Allen, il faut appeler les secours. Elle est en train de mourir ».

James, le plus jeune fils, regarda son père. Il s'attendait à voir de la rage ou de la colère sur son visage. Mais tout ce qu'il vit fut quelque chose qu'il recherchait depuis sa plus tendre enfance - de la fierté.

« Je vois que j'ai favorisé le mauvais fils ». Il se dirigea vers James et l'aida à se relever. Il était couvert de sang. « Je suis impressionné, Allen ».

« C'est moi Allen », dit celui-ci d'un air interrogateur. Il tenait toujours sa mère mourante dans ses bras.

« Non. C'est lui Allen. Depuis le début ». Son père essuya un peu de sang sur le visage de James... sur le visage d'Allen.

« Alors je suis qui ? » Le fils aîné ne comprenait pas les émotions qui le submergeaient. Tout ce qu'il savait, c'était que sa mère était morte et qu'il tenait un cadavre dans ses bras.

« Toi, mon garçon, tu es #995 ». Son père tapota le dos d'Allen. « Nous avons beaucoup de travail devant nous. Mais je sens que tu vas faire honneur à notre nom ».

Traduction d'Undetermined.B