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Le père Cooke, chapitre 2 : Pourquoi tomber amoureux ?

« S'il te plaît, laisse-moi sortir, m’a supplié mon fils David, je jure de bien me comporter !

– Tu sais que je ne peux pas faire ça, David... »

Je me tenais appuyée contre le mur de la salle de bain dans laquelle j'avais enfermé mon fils de 16 ans, la seule pièce sans fenêtres de la maison.

« LAISSE... MOI... SORTIR ! » a-t-il crié tout en prenant soin de ponctuer chaque mot par un violent coup de pied au bas de la porte et en secouant violemment la poignée, tentant d’ouvrir.

J'ai sursauté à cause de cette soudaine manifestation de violence. Ses accès de rage étaient devenus monnaie courante ces dernières semaines, mais ils me faisaient toujours peur. Je me répétais que ce n’était plus mon David tout en serrant la croix en or qui pendait autour de mon cou.

« Je suis désolé, maman. Je ne voulais pas t’effrayer, » a-t-il confié. Cette façon qu’il avait de lire mes émotions si facilement même quand il ne pouvait pas me voir paraissait étrange. 

« Je vais mieux maintenant. » 

Je savais qu'il valait mieux ne pas le croire. Il essayait juste de me bercer dans un faux sentiment de sécurité uniquement pour que je le laisse sortir.

Quelqu’un a sonné à la porte. « Enfin, » ai-je pensé en me hâtant vers la porte d’entrée.

« C’est qui ? a crié David à travers le couloir, est-ce que c’est Veronica ? Si c'est elle tu dois me laisser sortir, » a-t-il insisté en secouant la poignée frénétiquement, essayant en vain d'ouvrir la porte.

« Bonjour Mme Knowles. » 

Le prêtre debout sur mon porche m'a saluée après que j'ai ouvert la porte. L'homme qui était à côté de lui a simplement souri.

« Père Cooke, merci beaucoup d'être venu. Entrez, je vous prie, » les ai-je invités en tenant la porte grande ouverte pour que les deux hommes puissent entrer dans ma maison.

« J'aimerais vous présenter mon associé, M. Alexander, » a dit le Père Cooke en montrant le grand homme qui se tenait à côté de lui. J’ai supposé qu'il devait être une sorte de prêtre vu la façon dont il était habillé, mais j'ai trouvé étrange qu'il ne porte pas de blanc.

« Il est spécialisé dans la gestion des situations spéciales comme la vôtre, m’a-t-il expliqué lorsqu'il a remarqué la façon dont je l’avais regardé.

– C'est un plaisir de vous rencontrer, Mme Knowles, » a déclaré ce M. Alexander en tendant sa main libre. Son autre main tenait une petite sacoche en cuir serrée contre lui.

– Dis-leur de partir, maman ! a hurlé David, ils n'ont rien à faire ici !

– Je ne savais pas où le mettre… » ai-je dit, gênée. Je voulais m’éclipser, de peur qu'ils pensent que j'étais une mère horrible.

« Nous comprenons parfaitement. J'espère qu'il n'aura pas à rester là-dedans plus longtemps, a déclaré le Père Cooke.

– Nous pouvons aller parler dans la cuisine, » ai-je dit en commençant à les guider à travers la maison.

« Est-ce que je peux vous offrir quelque chose à boire ? ai-je demandé après qu'ils se sont assis autour de ma petite table.

– Rien pour moi, a répondu le Père Cooke.

– Du café, si cela ne vous dérange pas, » m’a demandé M. Alexander après avoir posé son sac sur la table.

Je préparais tranquillement le café pendant qu'ils attendaient patiemment que je prenne place. Ils avaient l'air un peu anxieux. Je savais qu'il était important qu'ils aient commencé le plus tôt possible, mais admettre que son fils a besoin d'un exorcisme n'est pas facile. C’est quelque chose qui frôle la folie.

« Je ne savais pas qui appeler d’autre, ai-je expliqué tout en remuant mon café et en fixant le fond de la tasse avant de m’asseoir auprès d’eux, je pensais que personne ne me croirait.

– Nous vous croyons. m’a assuré le Père Cooke en attrapant et serrant ma main avec douceur, votre histoire n'est pas aussi folle qu'elle en a l'air. » 

Il a lancé un regard à son associé avant de continuer : 

« Surtout pour des hommes comme nous. La possession est bien plus courante que ce que l’Eglise veut bien vous faire croire.

– Mme Knowles, je sais que vous avez déjà parlé au Père Cooke de tout ce qui s'est passé et il m'a raconté votre histoire, mais si ça ne vous dérange pas, j'aimerais l'entendre à nouveau, j’aimerais l’entendre avec vos propres mots, » m’a demandé M. Alexander.

Je l'ai dévisagé. 

« Je ne sais pas par où commencer. Ces deux dernières semaines ont été complètement dingues.

– Commençons par la rupture, vous avez dit que c'est là que vous aviez commencé à remarquer son comportement instable. »

J'ai détourné le regard vers la fenêtre. Je suis restée comme ça plusieurs secondes avant de prendre une grande inspiration, puis j'ai essayé de reprendre l'histoire de David.

« La séparation a eu lieu il y a un peu plus de deux semaines, le jour où Veronica est rentrée chez elle après son voyage en Floride. À l'époque, je ne connaissais pas encore la raison précise de leur rupture, mais j'ai appris depuis que c'était parce que David était trop sur son dos. Pendant toutes les vacances de Veronica, il a passé son temps à lui envoyer des SMS et à lui téléphoner plusieurs fois par jour. » 

J'ai marqué une pause et ai pris une gorgée de mon café avant de continuer à raconter : « Personne n'aime être étouffé comme ça, mais c'était tellement différent de mon David. Il n'avait pas du tout pour habitude de se montrer si collant. »

Pendant que je parlais, M. Alexander avait sorti un stylo et un petit carnet de la poche intérieure de sa veste afin de prendre des notes. 

« Comment David a-t-il réagi après la rupture ? a-t-il demandé après avoir trouvé une page vierge pour y écrire.

– Il était psychotique... C'est le moins qu'on puisse dire, ai-je répondu, il était devenu fou, totalement obsédé par l'idée de la récupérer. Je ne l'avais jamais vu agir comme ça. Tout ce qu'il disait et tout ce qu'il faisait... Rien qu'en y repensant, ça me donne des frissons.

– Pourriez-vous être plus précise ?

– Le premier soir après la rupture, j'ai tenté d'aller parler à David, mais il est parti dans sa chambre en claquant sa porte. J'ai pensé qu'il valait mieux lui laisser un peu de temps pour apprendre à gérer ses émotions et qu'il viendrait me parler plus tard, quand il serait prêt. Je ne sais pas exactement quand, mais il est sorti par la fenêtre. La seule chose dont je suis au courant, c'est que la police a frappé à ma porte à deux heures du matin pour le ramener à la maison.

– JE NE FAISAIS RIEN DE MAL ! a hurlé David, sa voix résonnant le long du couloir, ILS N'AVAIENT PAS LE DROIT D'INTERVENIR ! J'ESSAYAIS JUSTE DE FINIR CE QUE NOUS AVIONS COMMENCÉ ! »

Une larme est apparue au coin de mon œil et a lentement coulé le long de ma joue. Le Père Cooke s'est levé et a pris la boîte de mouchoirs qui se trouvait sur le rebord de la fenêtre puis l'a posée sur la table devant moi. J'ai souri en le remerciant et je me suis mise à sangloter.

« Peut-être serait-il préférable que je demande uniquement des éclaircissements sur certains points de l'histoire que vous avez racontée au Père Cooke, a-t-il suggéré en prenant note de mon état émotionnel fragile, je sais que c'est difficile, mais je dois m'assurer que j'ai le plus d'informations possible pour pouvoir déterminer qui a pris possession de David.

– Je suis désolée. »

J'ai utilisé un mouchoir pour m'essuyer les yeux.

« Ça a été si dur. Je ne peux plus continuer comme ça, pas toute seule. »

Mon cher mari, M. Knowles, avait décidé que la vie de famille n'était pas pour lui. Il a donc décidé de partir lorsque David avait trois ans. Je ne me suis jamais remariée et je n'ai jamais demandé de pension alimentaire pour moi ou mon enfant pendant la procédure de divorce. J'étais déterminée à subvenir moi-même à mes besoins et à ceux de David sans l'aide de personne d'autre.

« Vous n'êtes pas seule, plus maintenant. »

Le Père Cooke m'a tapoté la main.

« Prenez votre temps. Nous comprenons combien c'est difficile pour vous. »

J'ai pris quelques minutes pour me ressaisir.

« Ok. »

J'ai respiré un grand coup.

« Je suis prête.

– La nuit où David a été ramené à la maison par la police, les officiers vous ont dit qu'il avait été arrêté pour destruction de biens et trouble à l'ordre public. Savez-vous ce qui s'est passé cette nuit-là ?

– Oui, mais seulement parce que Dawn, la mère de Veronica, m'a appelée le lendemain matin pour m'expliquer et me faire savoir qu'ils allaient demander une ordonnance restrictive. David avait arraché toutes les fleurs des rosiers d'un voisin et avait commencé à les déposer sur la pelouse tout en appelant Veronica pour lui demander de sortir et de se tenir à l'intérieur du symbole qu'il faisait. Ça, ainsi que l'heure tardive, les ont suffisamment dérangés pour qu'ils appellent la police à ma place.

– De quelle couleur étaient les fleurs ? a demandé M. Alexander, vous a-t-on dit quoi que ce soit sur la façon précise dont il les avait disposées ?

– Je sais que les fleurs étaient roses. Je les ai vues plein de fois quand je déposais David chez Veronica. Je ne sais rien sur ce qu'il en faisait. Mais... si vous allez voir dans sa chambre, il a dessiné cet étrange symbole, cette étoile inscrite dans une étoile, sur tous les murs. C'était probablement ça qu'il voulait faire. Il est obsédé par ce symbole depuis la rupture.

– Où est la chambre de David ?" a demandé M. Alexander, se levant et se dirigeant vers le couloir.

– C'est la dernière porte à gauche. »

J'ai regardé M. Alexander marcher dans le couloir et ouvrir la porte de la chambre de David, mais il n'est pas entré. Il est resté juste devant à regarder à l'intérieur de la pièce. On aurait presque dit qu'il avait peur de franchir le seuil.

« C'était trop pour toi, Magister ? a ricané David alors que M. Alexander passait devant la salle de bain pour retourner dans la cuisine.

– Vous savez ce que ça veut dire ? ai-je demandé une fois M. Alexander revenu à son siège.

– Oui, mais je pense qu'il est préférable de tout vous expliquer une fois que j'aurai toute l'histoire, sinon nous perdrons un temps précieux en nous attardant sur des choses qui n'auront pas de sens sans le contexte adéquat. Continuons, a-t-il dit en reprenant là où il s'était arrêté avant d'aller vers la chambre de David, a-t-il essayé de retourner chez elle après cette nuit-là ?

– Non, il ne l'a pas fait. La police a clairement indiqué que s'il revenait près de sa maison, il serait arrêté. Cependant, ça ne l'a pas empêché d'essayer de la contacter.

– C'est à ce moment que vous avez dû confisquer son téléphone, exact ?

– Oui. Il a commencé à l'appeler. Puis, quand elle ne répondait pas, il lui laissait des messages vocaux. Quand ça ne marchait pas, il lui envoyait SMS sur SMS. »

Je me suis levée et me suis dirigée vers le comptoir, j'ai pris le portable de David dans mon sac, puis je suis retournée à ma place.

« Dans les messages, il a commencé par la supplier d'aller au milieu du symbole avec lui. Au fil des jours, il est devenu plus insistant et menaçant, et ensuite il a commencé à envoyer du charabia. »

J'ai déverrouillé le téléphone, je suis allée sur l'application de messagerie, puis j'ai remis le téléphone à M. Alexander en lui expliquant : 

« Certains des premiers messages ont été effacés, mais les plus malsains sont toujours là.

– CES MESSAGES SONT PRIVÉS ! » a soudainement hurlé David en essayant à nouveau de s'évader de la salle de bain.

M. Alexander a passé quelques minutes à faire défiler l'historique des SMS. Je pouvais lire dans son regard qu'il avait vu quelque chose qu'il connaissait.

« Ce sont ces SMS qui ont convaincu le juge d'accorder l'injonction contre David, lui ai-je expliqué pendant qu'il lisait les messages.

– Vu ce que vous me dites, je pense que ce qui est arrivé à David a commencé quelque temps avant le départ de Veronica pour la Floride. Je pense aussi qu'elle en sait plus qu'elle ne le laisse entendre, notamment sur ce symbole dans la chambre de David et sur la langue utilisée dans certains messages.

– Est-ce le numéro de téléphone actuel de Veronica ? a-t-il dit en tenant le téléphone de David en l'air pour que je puisse voir l'écran, je pense qu'il est grand temps qu'elle dise la vérité.

– Ça devrait l'être, lui ai-je répondu, je ne pense pas qu'elle l'ait changé.

– NE T'AVISE PAS DE L'APPELER ! » a crié David, de plus en plus agité. Nous avons continué à l'ignorer.

M. Alexander a sorti son propre téléphone – sachant que celui de David serait bloqué – puis a composé le numéro de Veronica. Lorsque le téléphone a commencé à sonner, il a appuyé sur le haut-parleur et a posé le téléphone sur la table pour que tout le monde puisse entendre la conversation :

« Allô … ? a murmuré Veronica,  méfiante, ne reconnaissant pas le numéro.

– Bonjour Veronica, je m'appelle Théodore Alexander. Je travaille avec la famille Knowles sur un traitement pour David et je me demandais si je pouvais vous poser une question.

– Je ne sais pas...

– Cela ne prendra qu'un instant et ce serait extrêmement bénéfique pour David.

– Mes parents ne veulent pas que j'aie affaire à David ou à Mme Knowles. Ils feraient une crise s'ils savaient que je vous parle.

– Vous ne parlerez à aucun d'entre eux, seulement à moi et je n'ai qu'une seule question."

Elle a fini par céder.

« Une seule question, pas plus.

– Merci, a-t-il dit avant de poser sa question, le symbole dessiné sur tous les murs de David et les SMS qu'il vous a envoyés, ceux qui ressemblent à du charabia, je sais que vous savez de quoi il s'agit. Sur la base de la chronologie avec laquelle je travaille, je suppose que vous les avez vus environ une semaine avant votre départ en vacances et si je ne me trompe pas, ils faisaient partie d'un sort ou d'un rituel que David a accompli. Pour le bien de David, j'ai besoin que vous me disiez le nom de ce qu'il a trouvé. »

Sa question a été accueillie par un long silence. J'ai regardé le Père Cooke, sachant que quelque chose d'étrange arrivait à David, mais ne voulant pas accepter qu'il pouvait vraiment être possédé, malgré toutes les preuves indiquant qu'il l'était.

« Veronica ? » a insisté M. Alexander.

« Si je ne découvre pas ce qu'il a fait, ses effets vont probablement le rendre fou si cela ne finit pas par le tuer. Vous savez que ce n'est pas David. Aidez-moi. Aidez-le.

Lusiurandum aeternum, a-t-elle enfin chuchoté, il l'a trouvé sur Internet. »

Il semblait sur le point de poser une question supplémentaire, mais à ce moment Veronica lui a coupé la parole : « J'ai répondu à votre question, ne me rappelez plus. »

Elle avait raccroché.

« Est-ce que ça va aider ? ai-je demandé, savez-vous ce qui est arrivé à David ? » 

Je commençais à espérer qu'il y avait un moyen de sortir de ce cauchemar.

« Oui, je sais ce qui est arrivé à David et la bonne nouvelle est que je peux l'aider. » 

M. Alexander a souri, puis il a commencé à retirer plusieurs objets de sa sacoche.

Le premier objet qu'il a sorti était un vieux livre qui, à première vue, ressemblait à une Bible, mais le grand pentagramme en relief sur la couverture noire unie indiquait le contraire. Ensuite, il a sorti une amulette suspendue à une chaîne en argent qui possédait un symbole similaire avec la phrase en Latin ambulamus in tenebris ergo lumen non est caecus nobis écrite sur sa circonférence. Enfin, il a attrapé une étole de satin rouge ornée d'une croix noire inversée aux deux extrémités.

« C'est quoi tout ça ? Pourquoi a-t-il des objets maléfiques ? ai-je demandé au Père Cooke, pourquoi l'avez-vous amené ici ? ai-je insisté face à son silence tout en pointant M. Alexander du doigt.

– S'il vous plaît, calmez-vous Mme Knowles, m’a doucement dit le Père Cooke, ce n'est pas ce dont ça a l'air.

– Me calmer ? ME CALMER ? ai-je alors crié, vous avez amené un sataniste dans ma maison !

– Je vous en prie, permettez-moi de vous expliquer, m'a-t-il supplié, nous sommes venus ici pour aider David, et d'après ce que vous m'avez dit, je n'allais pas pouvoir le faire seul, mais j'étais sûr que le Magister Alexander y arriverait. Tout ça n'est que pour le bien de votre fils.

– Je sais que c'est peut-être difficile à croire Mme Knowles, mais je veux vraiment le bien de David et je suis la seule personne qui puisse l'aider. Lorsque le Père Cooke a prononcé ses voeux, il est devenu impuissant pour interférer avec l'entité qui possède votre fils, » a tenté de m'expliquer le Magister.

Je suis restée assise là, les yeux passant du Père Cooke au magister Alexander, bouche bée. Je voulais leur hurler dessus mais les mots ne sortaient pas. J'étais trop étonnée qu'un prêtre que je connaissais depuis près de 20 ans ait fait entrer cet homme chez moi.

« Laissez-moi vous dire ce que je sais sur l'être qui possède votre fils. Ensuite, si vous ne voulez toujours pas de moi ici, je partirai. »

Je l'ai juste regardé fixement avec du mépris dans le regard. Le Magister a pris mon silence comme un oui et a commencé à décrire les événements qui, selon lui, avaient conduit à la possession de David.

« David et Veronica étaient de simples adolescents amoureux, pensant qu'ils étaient faits l'un pour l'autre et qu'ils allaient être ensemble pour toujours, a-t-il commencé, mais quelque chose les faisait craindre pour leur avenir en tant que couple et comme tous les couples qui sont forcés de se séparer, ils ont cherché un moyen d'empêcher que cela n'arrive en utilisant la seule chose qui était à leur disposition : internet. Je ne sais pas comment ils ont trouvé le Iusiurandum aeternum, mais ils l'ont fait. Le Iusiurandum aeternum est un rituel de dévotion Énochien. Son titre se traduit par “serment éternel”, ce qui, dans le contexte du rituel, signifie qu'ils s'engagent éternellement l'un envers l'autre. Pour accomplir le rituel, le couple doit compléter l'incantation à l'intérieur d'un symbole Énochien créé à partir de pétales de rose. Si l'un d'entre eux ne la termine pas, l'ange qui a été appelé pour superviser le lien que le rituel doit créer sera emprisonné dans le corps de la personne qui l'a initialement invoqué.

– Un ange ? ai-je prononcé avec une envie de me moquer, mon fils est possédé par un ange ?

– Oui, un ange, a répondu le Magister Alexander, plus précisément, un Chérubin. »

Il a rapidement continué après avoir vu l'incrédulité sur mon visage.

« Vous pouvez penser qu'ils sont mignons et innocents, mais ce n'est qu'une interprétation des artistes. Ils sont représentés comme des bébés à cause de leur tempérament enfantin et de leur obsession pour Dieu. Ils ont besoin de quelque chose à aimer, c'est pourquoi ce sont eux qui sont convoqués lors de ce rituel et c'est aussi pourquoi ils deviennent totalement fous lorsqu'ils sont piégés et incapables d'exprimer cet amour. »

J'ai éclaté de rire avant qu'il n'ait fini de parler, mais la folie de cette situation a rapidement transformé mes rires en sanglots. L'idée que mon fils fût possédé par un petit bébé potelé avec des ailes était ridicule. Je me sentais comme coincée dans un rêve dont je ne pouvais pas me réveiller.

« Je sais que cela paraît ridicule, mais c'est ce qui possède votre fils et il n'y a que deux façons de le sauver : soit convaincre Veronica d'accomplir le rituel et d'être liée à David pour toujours, ce qui, nous le savons tous les deux, n'arrivera jamais, soit... me permettre de l'exorciser. »

Je me suis vite remise et je me suis essuyée avec un mouchoir propre après avoir remarqué les regards graves sur les visages du Père Cooke et du Magister Alexander.

« J'ai prononcé les vœux, donc il m'est interdit d'interférer avec les émissaires du Tout-Puissant, sinon je pratiquerais l'exorcisme moi-même. C'est pour ça qu'il doit être fait par le Magister Alexander, a tenté de m'expliquer le Père Cooke, en tant que prêtre, j'ai le pouvoir d'exorciser les démons et le devoir de protéger mon troupeau des créatures des ténèbres. Théodore est un Magister de l'église Satanique. Il a le pouvoir d'exorciser les anges et le devoir de protéger les membres de la congrégation des êtres de lumière.

– Nos deux églises se tiennent en échec ici sur Terre et lorsqu'un démon ou un ange se retrouve piégé dans un corps humain, il est de notre responsabilité de le renvoyer d'où il vient le plus rapidement possible. Plus longtemps ils sont piégés ici, plus ils deviennent fous et moins il est probable que nous puissions sauver la personne possédée.

– Cela vous aide-t-il à y voir plus clair ? m’a finalement demandé le Père Cooke après m'avoir donné quelques instants pour réfléchir à ce qu'il avait dit.

– C'est beaucoup à encaisser, mais oui... oui je comprends. Ça n'a pas vraiment d'importance, tant que vous pouvez sauver mon fils... Je veux juste retrouver mon David.

– Est-ce que ça veut dire que vous voulez que je procède à l'exorcisme, Mme Knowles ?

– Oui, ai-je murmuré.

– Il y a une dernière chose dont nous devons nous occuper. »

Il a ainsi sorti un épais morceau de parchemin de son sac, qu'il a glissé devant mes yeux.

« Il s'agit d'un contrat standard pour les services que je m'apprête à rendre. En tant que membre de l'église Satanique, je dois exiger le paiement de l'exorcisme mais le paiement ne doit pas avoir de valeur monétaire. Il doit s'agir de quelque chose que vous estimez au-delà des biens matériels. Dans cette optique, j'ai une dernière question à vous poser :

Qu'êtes-vous prête à donner pour sauver votre fils ? »


Traduction de Naveen


Texte original

Auteur original : Ken Lewis

L'homme mutilé


Temps approximatif de lecture : 6 minutes. 

Il y a quelques années, je travaillais comme infirmière dans l'unité gériatrique de l'hôpital de ma ville natale. Là-bas, il y avait une vieille femme aux yeux d'un bleu incroyablement clair et dont l'esprit était encore extrêmement vif. Son désir de se sociabiliser avec les autres et de se faire de nouveaux amis la distinguait de la plupart des personnes vivant dans cette aile de l'établissement. C'est pour cette raison que cette femme et moi sommes rapidement devenues proches. Elle s'appelait Yana et depuis sa mort, elle me manque chaque jour.

Le Chiffre de l'ombre : Première partie

Le Chiffre de l'ombre : Première partie
Le Chiffre de l'ombre : Deuxième partie
Le Chiffre de l'ombre : Troisième partie
Le Chiffre de l'ombre : Quatrième partie


Le journal de Charles Cooperton.

9 Février, 1860

Je commence ce journal comme un testament pour les épreuves et les souffrances que ma famille a endurées.  

Puisse Dieu avoir pitié de nos âmes ; j'ai l'impression que nous sommes vraiment maudits. 

Quand je pense que cela fait seulement six ans depuis que nous avons quitté notre terre ancestrale de l'île du Prince Édouard pour venir sur celle soi-disant promise de Californie. Une éternité à mes yeux. Je suis devenu veuf. Ma jambe gauche a été amputée et remplacée par une autre, inconfortable et trop longue patte de bois, je boite et je dois m'appuyer sur une béquille. J'ai regardé notre fortune familiale s’effondrer lentement jusqu'à presque disparaître entièrement. Et maintenant, j'ai dû faire venir un prêtre pour l'état de mes filles qui a empiré. Beaucoup empiré. Mes deux petites jumelles – Bethany et Joséphine – ont commis des actes de profanation et de fornication tels que j'arrive à peine à y penser, et encore moins à le confier sur le papier. Il semble en effet que mes chères enfants, âgées de seulement 14 ans, aient succombé à une sorte d'infection démoniaque et soient possédées par des démons. Même en ce moment, alors que je suis assis, occupé, la plume à la main, à noircir ce pâle parchemin avec mes mots, je peux les entendre crier de leur chambre, où nous avons dû les attacher à leurs lits, leurs hurlements, semblables à ceux d'animaux, comblant le vide de la maison. 

De plus, la situation avec les indigènes ne cesse de s'aggraver. Bien que nous ayons eu pitié de leurs parias et que nous ayons ramené chez nous leurs malades et leurs vieillards, un veuf et sa fille, et que nous les ayons traités avec rien d'autre que de la dignité et du respect comme le voulait la coutume de l’île du Prince Édouard, ils nous voient comme le diable et haïssent nos prés et nos champs, nos granges et nos clôtures, et tout particulièrement notre moulin. Leurs attaques sont devenues si conséquentes que nous avons dû construire une clôture en rondins taillés de deux mètres de haut autour du périmètre du moulin, et quand c'est possible, nous faisons venir quelques gardes armés pour surveiller l'entrée.

Maintenant, comme pour mettre toutes ces questions à portée de main du pire, un vent froid nous vient du nord et la neige commence à tomber, épaisse et lourde, couvrant les champs et les forêts d'un manteau glacé. 

Quand nous avons quitté l'île du Prince Édouard pour la terre promise de Californie, notre plus grande crainte était le voyage en bateau autour du Cap Horn. Pendant 230 jours nous n'avons rien connu d'autre que la voile du bateau gonflée par le vent, et quand enfin nous avons fait quai à San Francisco, il est apparu que le Seigneur nous avait souri et nous avait accordé sa bénédiction, car la traversée a été douce et nous n’avons subi aucune des catastrophes qui ont frappé ceux qui avaient pris le même chemin. Tous les quatre, nous étions vigoureux et en bonne santé, ma femme Margaret avait le ventre arrondi par un nouvel enfant. 

Étant le plus âgé, il était de ma responsabilité de partir en repérage et de nous trouver une terre à cultiver ainsi qu’un courant d'eau en montagne suffisamment vif pour construire notre moulin. J'avais emmené avec moi mon frère Adolphe, né seulement un an après moi. C'était à nous deux que notre père avait transmis sa sagesse et ses connaissances sur les affaires des hommes, cela sans oublier l'enseignement de notre Seigneur et Sauveur Jésus Christ. Les trois derniers – George, David, et John – étaient trop jeunes pour pouvoir se rappeler de notre cher patriarche ou recevoir les préceptes de ses fermes croyances dans ses idéaux de tolérance, de démocratie participative, et ses idées sur l’amélioration de soi. 

Comme de l'or avait été trouvé dans les collines les quatre années précédentes, une importante migration avait eu lieu avant notre arrivée dans toute la zone bordant San Francisco. Nous avons donc été contraints de voyager loin, jusqu'à la côte pour trouver un terrain à vendre. Nous avons tout d'abord pensé à aller dans l'Oregon, mais dans la région sud du comté de Humboldt, à la périphérie d'une petite ville du nom de Hydesville, nous avons découvert ce qui s'apparentait au paradis. Le sol était riche, noir, fertile, le gibier abondant. Il y avait des wapitis et des cerfs, des oies et des canards, les cours d'eau étaient habités par les meilleurs saumons. De plus, nous avons trouvé une prairie bien dégagée, prête pour le labourage, et des collines escarpées avec des courants d'eau parfaits pour les systèmes hydrauliques d'un moulin. 

Après m'être entretenu avec les agriculteurs locaux et les éleveurs, il a été déterminé que ce serait un excellent emplacement pour établir notre moulin et créer nos produits laitiers. Nous avons obtenu des promesses de gens assurant qu'ils viendraient broyer leur blé et leur maïs dans notre moulin, et nous leurs avons fait le serment que nous allions procéder à la construction de routes solides sur les Trinity Alps et dans Sacramento où nous pourrions faire courir le bétail. Enfin, nous avons fait une rapide traversée pour rejoindre nos familles et amis à San Francisco afin de les prévenir. J'étais vraiment pressé de m'installer dans cet endroit, voulant le faire à temps pour la naissance de notre prochain enfant si ce n’était pas déjà arrivé. 

En quittant cet Éden, des projets plein la tête et nos rêves semblants devenir réalité, il était difficile d'imaginer l'horreur qui nous attendait à notre arrivée. Une épidémie de choléra avait balayé San Francisco. Sur quarante de notre groupe, dix-huit avaient succombé à la redoutable maladie. Ma femme était morte – ma douce, ma merveilleuse Margaret – partie loin de moi pour toujours, comme les épouses de tous mes frères. Presque toutes les femmes étaient mortes. Cet honorable sexe, semblait-il, n'avait pas eu la force et les moyens de combattre la maladie comme les hommes. 

« Et qu'en est-il de mon enfant ? ai-je demandé à mon jeune frère David qui devait s'occuper de tout en l'absence d'Adolphe et de moi-même. 

– Le docteur l'a sorti après qu'elle soit décédée. C’était un garçon. Il a vécu pendant quelques instants, mais est mort avant la fin du jour. Je suis tellement désolé mon frère. » 

Un mâle. Un héritier. La seule chose à laquelle j'arrivais à penser était cette pauvre petite vie partie trop tôt, dont le corps était calé contre celui de ma femme adorée. Une étincelle d'espoir qui s'est éteinte en une journée. Je me sentais dépossédé de tout ce que j'avais et j’étais complètement découragé. J'ai beaucoup lutté pour accepter ces faits, mais telle est la vie et qui sommes-nous pour contester les décisions du Seigneur ? Je savais que je devais faire preuve de tolérance. Je devais penser à Bethany et Joséphine, mes douces jumelles aux cheveux couleur miel. À présent j'allais être leur seul parent. Pour elles, je devais mettre de côté ma tristesse. 

En outre, en tant qu'aîné du groupe, je me devais d'avoir l'air fort et stoïque pour donner l'exemple et soutenir les autres qui avaient également perdu des êtres chers. Je m'entourais d'un calme morne et me hâtais de rassembler nos compatriotes pour le voyage. Rapidement, nous avons atteint le nord, désireux de mettre loin derrière nous la ville qui nous avait coûté tant de proches. J'étais maintenant un veuf avec deux filles, laissant derrière moi une femme et un fils enterrés dans le froid, dans la terre enveloppée de brouillard de San Francisco. 

Nous avons monté notre groupe industriel de travailleurs en plusieurs années, nous avons construit des granges, et avons mis en place un ranch avec soixante vaches laitières, deux cents têtes de bovins et trois cents porcs. Et alors que c'était notre première année, nous avons récolté mille cent boisseaux de blé. Nos produits laitiers étaient les premiers dans la région, et si nous vendions du beurre aux mines de Trinity pour un dollar la livre, nous emballions du porc pour Eureka à cinquante cents la livre. Enfin, à la périphérie des colonies, sur le bord d'une dense forêt de séquoias, nous avions construit notre moulin. Le coût de la cargaison de la machinerie ainsi que celui du travail étaient immenses. Ils ont pris une grosse partie de nos fonds, nous laissant à la fin avec un reste de la fortune familiale pour laquelle mon père avait travaillé si dur et tant lutté. Mais nos entreprises semblaient prospérer et nous avions bon espoir de bientôt voir la somme de notre investissement initial réapparaître accompagné d'un joli profit. En fait, notre courage et notre entreprise faisaient venir d'autres colons dans la région où nous avions fait raser la forêt de séquoias pour qu’ils construisent leurs granges, leurs maisons, et planter des champs pour la production de farine et de semoule. 

Nous avons vu peu de natifs durant les premières années, et chaque interaction avec eux était de nature pacifique. Nous sommes même devenus amis avec des personnes âgées, des infirmes, dont une veuve avec plusieurs enfants, et nous les avons laissé habiter avec nous. Nous leur donnions un abri et à manger en échange du travail qu'ils pouvaient fournir. Nous ne savions pas qu'un flot de colons européens empiétait sur les territoires des nombreuses tribus de la côte qui avaient déjà du mal à survivre. Le conflit semblait inévitable, tandis que nous, dans notre ignorance béate, étions inconscients de tout cela. 

Les ennuis ont commencé lorsque Adolphe et moi-même nous sommes aventurés dans les Trinity Alps jusqu'à Sacramento où nous pourrions obtenir un troupeau de bovins. Le voyage s'est passé sans incidents; cependant, sur le retour, nous avons été attaqués par une bande d’aborigènes fous furieux. Nous avons été forcés d'abandonner le bétail à Hayfork, près de la rivière Trinity. Et on m'a tiré une flèche dans la cuisse. Elle est rentrée profondément dans le muscle et sa pointe s'est ancrée dans mon fémur. 

Quand nous sommes enfin retournés à notre campement, nous avons découvert que la plaie s’était infectée. Ma jambe gauche a fini par être amputée. Une procédure épouvantable. J’étais retenu de force par mes frères tandis que le médecin effectuait minutieusement son devoir, une ceinture de cuir serrée entre mes dents. La sensation de la scie déchirant ma chair avant de toucher l'os, le bruit et la vibration de celui-ci quand l'objet tranchant s'est frayé son chemin à travers : jamais auparavant je n'avais eu tant l’envie de mourir. 

Après l’opération, alors que je restais étendu là, dans le tourment et la souffrance, des sangsues ont été apposées sur la plaie afin d’en faire sortir le mauvais sang. Entretemps, Adolphe était parti avec une équipe d'hommes pour réclamer le bétail. Aucun d'eux n'est revenu. Je n'aurai jamais l'occasion de revoir mon frère chéri, et les personnes envoyées en reconnaissance n'ont même pas trouvé un cadavre que nous aurions pu enterrer et pleurer convenablement en lui donnant une sépulture chrétienne. Les Indiens sont à blâmer, je n'en doute pas. Il est à préciser que je sais que toutes les tribus ne sont pas composées de violents hors-la-loi, que beaucoup d'entre elles sont relativement pacifiques. Et en ce sens, même si je voulais que justice soit faite pour les assassins de mon frère, je ne pouvais pas blâmer ou calomnier tous les peuples autochtones pour ce crime. 

Mais c’est après cet évènement que les attaques sur le moulin ont commencé.

En raison de la pression nécessaire au système hydraulique pour faire tourner la roue dans l'eau, nous étions obligés de placer le moulin sur la corne de la montagne, un endroit isolé, loin des fermes et des colonies. Ce qui le rendait vulnérable. Évidemment, des tribus en maraude ont considéré ça comme un sacrilège face à la forêt de séquoia et à la rivière qu'ils considéraient comme un lieu sacré. Et les champs au nord, maintenant cultivés et clôturés, étaient autrefois des prairies où ils chassaient. Par deux fois ils ont tenté d'incendier le moulin. Nous avons embauché des hommes armés pour le garder, mais ça s'est avéré trop coûteux, nos fonds ont diminué pour n'être plus qu'une misère, d'autant plus que perdre l’important troupeau de bétail avait déjà affaibli nos économies. Nous avons donc construit des fortifications autour du moulin, la haute clôture avec des sommets pointus, afin de le transformer en forteresse. 

C'est à cette même période que les problèmes avec Bethany et Joséphine ont commencé. 

À cause de mon infirmité, j'étais considéré comme trop fragile pour être d'une grande utilité dans la laiterie ou les fermes, alors il ne me restait plus qu'à superviser le travail du moulin et à entretenir les livres. À partir de là, il s'est produit un changement au niveau des filles. Elles ont commencé à faire des crises de somnambulisme. Nous les trouvions à errer dans les couloirs la nuit, se tenant par la main, marmonnant des choses incohérentes à propos du diable et des flammes sulfureuses de l'enfer. 

Un soir, en allant dans leur chambre pour les border dans leurs lits comme à mon habitude, je les ai trouvées en train de sauter d'un matelas à l'autre en riant bruyamment. Je n'y ai pas fait attention. Elles avaient 14 ans, presque l’âge de la féminité, leurs corps prenaient des formes et leurs joues devenaient plus rosées, et évidemment des jeux stupides comme celui-ci étaient la norme pour leur âge. 

« Les filles, il est temps de dormir à présent. Arrêtez ce chahut et allez dans vos lits. 

– Mais nous ne sommes plus tes petites filles, ont-elle-dit d'une même voix à vous donner des frissons dans le dos. 

– Allons mes chéries, quel est le sens de cela ? Pourquoi voudriez-vous dire une chose pareille ? 

– Parce que tu n'es plus notre père à présent, a ricané Bethany. 

– Nous avons un nouveau papa maintenant, a déclaré Joséphine avant de partir elle aussi dans un grand éclat de rire, son visage virant au rouge. 

Mais quand j'ai crié : « Alors, alors ! » et ai clappé fortement des mains, elles ont arrêté leurs bêtises et sont docilement allées jusqu'à leurs lits.

« Stupides filles, ai-je dit en lissant leurs couvertures, vous ne devriez pas dire de telles choses. Ça fait de la peine à votre pauvre vieux père. »

Elles ont ricané de nouveau. J'ai supposé que c'était juste une des folies de l’adolescence et je les ai laissées, emportant la lanterne avec moi afin que la pièce soit plongée dans l'obscurité. 

Elles ont tellement changé ces six dernières années, laissant l'enfance derrière elles pour devenir des jeunes filles. Et à ce moment, en boitant le long du couloir, loin de leur chambre, ma jambe de bois traînant sur le sol, je souffrais tellement pour ma défunte Margaret que j'ai senti quelque chose se briser dans ma poitrine. Je me suis effondré en pleurant. Ce n'était pas juste de douleur et de pitié pour moi-même, c’était également à cause de la grande inquiétude que j’avais pour mes filles. Comment pourrais-je, moi, un homme, les élever comme des dames dans cette terre sauvage ? Sans une seule femme raffinée ou rien n’y ressemblant à moins de mille miles ? J'ai pris la résolution de les inscrire dans un pensionnat. Dès le lendemain, je comptais me pencher sur la question et leur trouver un endroit convenable.

Cette nuit, longtemps après minuit, de l'agitation s'est fait entendre dans l'enclos des moutons. 

N'importe qui ayant déjà égorgé une de ces bêtes connaît le bruit que fait un agneau qui agonise. Un gémissement presque humain. Ça m'a réveillé moi, ainsi que quelques travailleurs du moulin qui dormaient dans la maison. Nous équipant de lanternes et de fusils, nous nous sommes risqués à sortir et nous sommes dirigés vers le petit enclos derrière la maison. Nous avons découvert que plusieurs brebis et leurs petits avaient été abattues plus que sauvagement. Une avait sa tête joliment décapitée. 

Les filles avaient fait ça. 

Nous les avons découvertes allongées et dévêtues dans les viscères des animaux éventrés, trempées de sang pourpre, se tortillant dedans. Le pire dans tout ça, c’est qu'elles semblaient avoir commis ce terrible acte de brutalité à mains nues et avec leurs dents. Comment ? Je ne le sais pas. Aucun couteau n'a été trouvé. Elles étaient insensibles et babillaient des choses sans aucun sens pendant que quelques domestiques et moi-même les ramenions à la maison. 

Je leur ai donné un bain cette nuit. Je les ai lavées comme si elles étaient redevenues des bébés. Je les ai assises dans la baignoire avant de verser de l'eau chaude sur elles, pour les détendre et les nettoyer, épurer leurs touffes de cheveux de tout sang, tout en leur disant que tout allait bien, pendant qu'elles bourdonnaient calmement, comme si elles étaient en transe : « Impur, impur, impur. » 

Craignant qu'il n'y ait d'autres étranges incidents de somnambulisme, j'ai mis un verrou à leur porte et j’ai pris l’habitude de les enfermer la nuit. 

Peu de temps après, une étrange maladie s'est abattue sur elles. 

Elles gisaient dans leur lit, tremblantes et transpirantes. Et elles ont commencé à avoir des saignements de nez, d’oreilles, cela avec une humeur bleue et visqueuse coulant de leurs yeux. J'ai cessé de les considérer comme mes deux jumelles adorées, débordantes de vie, prêtes à éclore comme un bourgeon qui grossit avant de devenir une rose. Elles n’avaient pas tardé à prendre l'apparence de monstres, leurs yeux se révulsant souvent, de sorte qu'on n’en voyait que le blanc, brillant et créant un contraste avec leurs cernes. Leurs lèvres avaient pris la contenance de la pourriture et étaient devenues noires et gercées. Un médecin a été appelé. Il ne pouvait établir aucun diagnostic. Elles n'avaient pas de fièvre, pas de glandes enflées. Leur état n’avait pas tardé à empirer comme elles tâchaient de nous maudire plus vilement, de blasphémer et de parler dans des langues étranges dont nous ne connaissions pas les mots. 

C'est quand le médecin a émis l'avis que c'était peut-être une maladie d'ordre surnaturel qu'il nous a recommandé de faire appel à un prêtre. 

Au début, je n'ai pas pris ça au sérieux et j'étais déterminé à attendre patiemment que le mal étrange s'en aille, espérant chaque jour une quelconque amélioration. Il n'y en a pas eu. Elles refusaient la nourriture et commençaient à se faner et se flétrir, leurs yeux enfoncés et perdus dans la peau de leur tête décharnée dont le crâne commençait à se faire voir. Leur belle et épaisse chevelure miel avait perdu de sa souplesse et des touffes commençaient à tomber. 

Les travailleurs autour du moulin ont commencé à s'inquiéter et plusieurs sont partis. Ils pouvaient entendre les cris des filles, les odieuses exécrations qu'elles criaient tout au long de la nuit. Les ouvriers restants ont commencé à me fuir aussi, et quand je venais pour superviser la mouture du grain et en vérifier le poids et la qualité, un silence gênant tombait, ponctué de murmures prudents et de regards furtifs. 

Puis est arrivée cette horrible, atroce nuit, où, je me suis trouvé sans autres choix que celui d'appeler un prêtre. 

J'ai été réveillé par le son des rires et des gémissements. Il était vraiment tard. Je me suis glissé dans le couloir et j'ai remarqué que les bruits venaient de la chambre des filles. De derrière la porte, je pouvais entendre un étrange bruit de succion et des éclats de voix. J'ai déverrouillé la porte, l'ai entrouverte, et dans la pâle lumière de la lune, j'ai vu un spectacle des plus exécrables. 

Que Dieu ait pitié de mon âme pour avoir laissé ces immondes souvenirs remonter à la surface afin de noircir les pages de ce parchemin blanc, mais mes filles étaient nues et enlacées d'une manière des plus hideuses. Leurs visages étaient enfouis entre les jambes de l'autre, leurs mollets encerclant leurs épaules, léchant chacune le sexe en face d’elles. Et, oh, ça me fait mal de l'écrire, mais elles devaient avoir leurs règles, car leurs lèvres étaient colorées d'un rouge foncé qui ne pouvait être que du sang. Quand je suis entré, elles ont tourné leurs têtes vers moi, les yeux révulsés, blancs comme le ventre d'un poisson, les lèvres rouges, ruisselantes, et elles disaient, à l'unisson, d'une voix profonde et sensuelle : « Venez, venez et joignez-vous à nous, Père. » 

C'est là que j'ai su que je n'avais plus le choix, et qu'il fallait faire venir un prêtre de toute urgence.


Traduction de Antinotice


Texte original
Auteur original : Humboldt Lycanthrope

Concours d'écriture de l'été 2020

 Salut à vous, jeunes, ou pas, écrivains !

  
  
CFTC lance officiellement un concours d'écriture à destination de la communauté, et notamment sa partie silencieuse. Nous serions ravis de voir un maximum de participants à ce concours sous contrainte, étant à la recherche de nouvelles plumes prêtes à s'investir dans le monde horrifique francophone. Le vainqueur aura droit à une publication sur CFTC ou le Nécronomorial, suivant la nature de son oeuvre !
  
  
Voici quelles sont les règles du jeu:
  
  
- Le texte peut être une creepypasta ou une nouvelle.  
- Votre production peut prendre diverses formes.  Montage vidéo,  thread Twitter et tout autre concept un tant soit peu exotique seront les bienvenus. Le but est de créer l'horreur, et vous êtes libres de le faire avec le média qui vous sied le mieux !
- Il faut obligatoirement intégrer un minimum de deux illustrations à votre production. Nous allons vous en proposer une sélection, mais vous pouvez tout aussi bien en choisir des extérieures.  
- Parmis tous les clichés du monde de la pasta, trois sont interdits :  
1/ Le tueur est celui qui raconte la pasta.
2/ Le narrateur meurt et c'est une source extérieure qui achève le témoignage.
3/ Le sang beaucoup trop réaliste dans un vieux jeu vidéo.
Tous les autres clichés, bien que nous n'encouragions pas forcément l'utilisation de certains, sont autorisés.
  
  
Vous pouvez vous inscrire au concours via les commentaires, les réseaux sociaux, en message privé Discord ou Forum auprès d'Antinotice ou Wasite, et enfin via l'adresse mail suivante: creepypastaftc@gmail.com
Les inscriptions seront ouvertes dès la semaine suivant la publication de ce message. Suite à la clôture de cette inscription, vous aurez deux semaines pour achever votre travail et nous l'envoyer. Quant aux votes, ils dureront une semaine.  
À l'instar de votre inscription, l'envoi de vos productions peut se faire par message privé auprès des personnes susmentionnées, ou bien par mail.
  
  

Bonne chance à vous !

Images proposées :


Le père Cooke, chapitre 1 : Un chat dans le berceau

« Oh merde » ai-je pensé en passant la porte d'entrée, alors que je découvrais le petit corps poilu de Cee Cee, le hamster de ma fille, étendu sur le sol devant moi.
 
Ce n'était pas le vrai nom de cet animal, normalement on l’appelait Chubby Cheeks, mais Allison, la petite sœur de Samantha, avait du mal à le prononcer, alors nous lui avons trouvé un surnom.
 
J'ai touché le corps de Cee Cee avec ma chaussure pour être sûre qu'il était bel et bien mort, et effectivement, il l'était. Je craignais l’arrivée de ce jour. Notre chat, Baal, adorait tuer de petits animaux et les laisser dans la maison pour que je les trouve, et son endroit favori pour les déposer était juste à côté de la porte d'entrée.
 
Samantha avait certainement laissé la porte de sa chambre ouverte avant d’aller à l'école. Je l’avais pourtant prévenue que si elle oubliait de la fermer ça finirait par arriver. À chaque fois qu’on ouvrait la porte, même pendant une seconde, Baal arrivait en courant et essayait de se faufiler à l’intérieur.
 
Je me suis dit que Samantha allait vouloir enterrer le hamster dans notre jardin, alors je suis allée dans le garage afin d’y récupérer une boîte pour lui faire un cercueil. Et j’ai ensuite utilisé mes clefs de voiture pour pousser le petit corps dedans. Je sais que je n'ai pas été très délicate avec lui, mais ce hamster était mort, je ne pense pas l’avoir beaucoup dérangé.
 
Alors que je fixais la boîte du regard, j'ai brièvement pensé à la jeter à la poubelle et dire à ma fille que Cee Cee s’était échappé. Je voulais lui épargner le chagrin de perdre son animal de compagnie, mais plus j'y pensais, plus je me rendais compte que c'était une mauvaise idée. Les animaux meurent, et c’était quelque chose qu'elle allait devoir accepter.
 
Je suis allée dans la cuisine avec le cercueil improvisé et l'ai rempli de serviettes en papier pour empêcher le corps de glisser dedans. Une fois tout ça fait, je me suis dirigée vers le tiroir et en ai sorti du ruban adhésif afin de maintenir le couvercle de la boîte bien fermé. C’est à cet instant que j'ai vu la note que j'avais écrite ce matin sur le tableau.
 
Elle disait : « LES FILLES TERMINENT PLUS TÔT ». Je l'avais soulignée trois fois et pourtant, je l’avais oubliée.
 
« Si l’école terminait plus tôt aujourd’hui, les filles devraient déjà être à la maison » ai-je pensé. J'ai vérifié l'heure, juste pour être sûre, et il était déjà plus de deux heures. Elles auraient dû rentrer plus d'une heure auparavant.
 
« Samantha ! Allison ! » ai-je crié en traversant la maison. J’ai scandé leur nom une nouvelle fois en arrivant au pied de l'escalier.
 
Personne n'a répondu, mais j'ai entendu un léger bruit sourd venant d'une des pièces de l’étage. En montant les marches, j'ai vu que la porte de Samantha était grande ouverte, et je pouvais apercevoir son sac à dos posé sur son lit. Elle était donc sûrement à l’intérieur.
 
Une fois arrivée en haut, je suis directement allée dans la chambre de Samantha pour y jeter un rapide coup d'œil, mais elle n'était pas là. J'ai remarqué que la cage de Cee Cee était au sol, complètement renversée, la partie supérieure un mètre plus loin. J'ai refermé la porte et j'ai continué à crier, me demandant où elles avaient bien pu passer. Elles savaient pourtant très bien qu'il valait mieux ne pas quitter la maison sans me prévenir.
 
En arrivant devant la chambre d'Allison, je me suis rendue compte que la porte était légèrement entrouverte. Je ne sais pas pourquoi, mais quand j'ai saisi la poignée, j'ai eu le pressentiment que je ne devais pas l’ouvrir. Je me suis dit que c'était une peur irrationnelle, probablement causée par mon inquiétude croissante pour mes filles. Mais je n’allais pas la laisser m'empêcher de les chercher. J’ai pris une grande inspiration et j'ai ouvert la porte. Ce que j'ai vu m’a immédiatement fait reculer. J’étais dégoûtée.
 
Allison était à genoux sur son lit, appuyée sur son bras gauche pendant qu'elle léchait du sang coulant du bout de sa main droite. Elle se léchait les doigts comme le ferait un chat se lavant par de longs coups de langue. Autour de son cou se trouvait le collier de Baal.
 
Quand elle a remarqué ma présence, elle s’est arrêtée et a poussé un doux miaulement, puis elle s'est mise à ronronner. Ça semblait si peu naturel venant d'elle.
 
« Allison… » ai-je dit en m'approchant lentement. Elle m'a simplement fixée et a continué à faire ces troublants bruits de chat.
 
C'est alors que j'ai regardé le sol et que j'ai remarqué des pattes noires et poilues qui sortaient de sous son lit. Je me suis accroupie, j’ai attrapé la plus visible de celles-ci et l’ai lentement fait glisser de sous le lit pour découvrir le cadavre de Baal.
 
J'ai levé les yeux vers Allison et je l’ai regardée continuer d’imiter les moindres mimiques et les moindres sons de notre chat qui était mort. Elle le copiait jusqu’à sa façon de pointer sa tête vers moi avec un air curieux.
 
« SAMANTHA ! » ai-je soudainement crié, inquiète pour mon autre fille. Ça a fait sursauter Allison qui a alors poussé un sifflement strident, puis un grognement du fond de sa gorge.
 
J'ai couru hors de la chambre et j'ai fermé la porte derrière moi. Je me suis frénétiquement précipitée d’une pièce à l’autre, appelant Samantha aussi fort que possible. Elle n'était pas censée laisser Allison toute seule, mais je ne la trouvais nulle part. J’espérais qu'elle pourrait m’expliquer ce qui était en train de se passer.
 
J'ai fouillé toute la maison jusqu’à arriver devant la porte du seul endroit que je n'avais pas encore été voir, le sous-sol.
 
« Sois là, s’il te plaît » ai-je pensé alors que j’ouvrais lentement la porte.
 
« Samantha ! » ai-je appelé dans l’obscurité. Aucune réponse. À vrai dire, je ne m’attendais pas à ce qu'elle me réponde car elle avait une peur bleue du noir. Si elle était en bas, les lumières auraient été allumées. Mais je voulais quand même vérifier.
 
J'ai appuyé sur l’interrupteur et je suis descendue au sous-sol. Une fois en bas des escaliers, j'ai regardé autour de moi et j'ai crié son nom encore une fois. Toujours aucune réponse. J'étais sur le point de remonter lorsque j’ai vu la porte qui menait au jardin s’ouvrir et Samantha montrer le bout de son nez.
 
« Maman, c'est toi ?
 
– SAMANTHA ! »
 
Je me suis précipitée vers elle et je l'ai prise dans mes bras.
 
Heureuse qu'elle soit en sécurité, ma peur s'est rapidement transformée en colère alors que j'essayais de comprendre ce qui pouvait bien se passer. J’ai éloigné Samantha et je l'ai tenue à bout de bras.
 
« Qu'est-il arrivé à ta sœur ? » lui ai-je demandé.
 
Elle s'est mise à sangloter.
 
« Je ne sais pas. J’étais allongée sur mon lit quand elle est arrivée et s'est mise à quatre pattes en portant le collier de Baal. Quand je lui ai demandé de sortir de ma chambre, elle m’a attaquée. »
 
Elle m’a ensuite montré les griffures sur ses bras.
 
« C’est Allison qui t’a fait ça ? » ai-je demandé alors que j’examinais les longues traces rouges sur la chair de ma fille.
 
Elle a hoché la tête.
 
« J'ai essayé de la forcer à sortir, mais elle était comme un animal sauvage, alors j'ai couru chez April. J'ai essayé de t'appeler, mais tu n'as pas répondu. »
 
J'ai voulu prendre mon téléphone que je gardais normalement dans ma poche, mais il n'y était pas. Je l’avais sûrement laissé dans la voiture. Ça m’arrivait souvent de l’oublier lorsque je le branchais sur le port USB en conduisant.
 
« Allez, viens » ai-je calmement dit. Je lui ai pris la main et l'ai conduite jusqu’à l’escalier pour aller dans la cuisine. J'allais l'emmener dans la salle de bain et désinfecter ses blessures, mais je me suis arrêtée quand j'ai aperçu Allison assise sur le comptoir de la cuisine.
 
« Allison, ai-je prononcé, en lui tendant ma main pour tenter de l’apaiser.
 
– Ce n'est pas Allison, a précisé Samantha.
 
– Qu'est-ce que tu veux dire ? ai-je rétorqué, tournant mon regard vers ma fille aînée.
 
– C'est Baal. »
 
Avant que je ne puisse demander de plus amples explications à Samantha, Allison a sauté du comptoir et a couru vers sa sœur, en soufflant lourdement et en grognant.
 
J'ai couru avec Samantha jusqu’au sous-sol et j'ai fermé la porte juste à temps pour protéger ma fille. J’ai fermement tenu la porte pendant qu'Allison griffait et frappait de l’autre côté en essayant d’ouvrir. Je n'ai pas lâché prise, j’ai tenu le coup jusqu'à ce qu'elle abandonne et décide de s’éloigner.
 
Je me suis tournée vers Samantha :
 
« Il faut que j’aille chercher mon téléphone dans la voiture.
 
– Non, a-t-elle répondu en secouant la tête.
 
– Ne t’inquiète pas. Je ne vais pas partir longtemps. »
 
J’ai sorti mes clés de voiture de ma poche.
 
« Viens ici et tiens la porte bien fermée. Elle ne pourra pas l'ouvrir si tu la maintiens. » lui ai-je donné pour consigne. J’ai pensé que ça la rassurerait pendant mon absence.
 
Elle a tendu la main à contrecœur et a saisi la poignée.
 
« Je reviens tout de suite » ai-je assuré.
 
Il m'a fallu moins de trois minutes pour courir jusqu'à ma voiture, récupérer mon téléphone et revenir.
 
« Tout va bien se passer, lui ai-je promis en arrivant, pourquoi tu ne retournerais pas chez April ? Je viendrai te chercher très rapidement. »
 
Elle est restée là à me fixer.
 
« Vas-y vite Sam. Allison ne va pas quitter la maison. »
 
Je n'étais pas sûre de ça, mais j'espérais que c'était vrai.
 
Après l’avoir convaincue d’aller chez son amie, j'ai sorti mon téléphone et j’ai ouvert mon répertoire. J’ai fait défiler la liste jusqu'à ce que je trouve le numéro de mon mari. Pendant que j'attendais qu’il décroche, je fixais le plafond, me demandant où se trouvait Allison.
 
« C'est le Père Cooke » ai-je entendu. Je n’ai pas reconnu la voix.
 
J'ai éloigné le téléphone de mon oreille pour le regarder. Le numéro qui s'affichait à l'écran n'était pas celui de mon époux.
 
« Je suis désolée, ai-je dit, j'ai dû composer le mauvais numéro.
 
– Si vous cherchez le Pasteur Reed, il ne sera pas là aujourd'hui. Je peux peut-être vous aider. »
 
Ça expliquait mon erreur. Le numéro du pasteur Reed était juste au-dessus de celui de mon mari. Dans ma hâte de le prévenir, j'avais dû accidentellement appuyer sur le mauvais contact.
 
J’ai présenté mes excuses une nouvelle fois avant d’ajouter : « Je dois vraiment contacter mon époux. »
 
J'ai raccroché pour mettre fin à cet appel. Je ne voulais pas me montrer rustre auprès d’un prêtre, mais je n’avais pas le temps de lui expliquer la situation.
 
J’ai rouvert ma liste de contacts et j'ai pris soin de bien sélectionner le numéro de mon mari. Après plusieurs sonneries, je suis directement tombée sur son répondeur. Je lui ai laissé un message lui disant de me rappeler dès que possible, pour ensuite raccrocher et tenter de le rappeler. J’ai essayé plusieurs fois, mais à chaque tentative, j’étais redirigée vers sa boîte vocale.
 
Frustrée, j’ai appuyé mon dos contre la porte, et je me suis laissée glisser jusqu'à m’asseoir sur les marches. Je ne savais pas quoi faire à ce moment-là, si ce n'était attendre… Alors c’est ce que j'ai fait.
 
Quand le téléphone a sonné quelques minutes plus tard, j'ai sauté sur place et j'ai répondu aussi vite que possible, pensant que c'était mon époux.
 
« Je suis désolé de vous déranger Mme Duncan, mais je n'ai pas pu m'empêcher de repenser à vous. J'espère que ça ne vous dérange pas que je vous rappelle, mais je voulais m'assurer que vous alliez bien. Vous aviez l'air troublée. »
 
C’était le Père Cooke.
 
« Non ! ai-je crié, je ne vais pas bien ! Mon hamster et mon chat sont morts, une de mes filles pense ne plus être une humaine... Donc non... Je ne vais pas bien du tout !
 
– Vous devriez peut-être commencer par le début, a-t-il dit calmement, dites-moi ce qui s’est passé et n'oubliez aucun détail, aussi incroyables ou anodins puissent-ils paraître. »
 
J'ai été surprise par sa réponse. Depuis le début, il était poli avec moi alors que je lui avais crié dessus. Il semblait sincèrement se soucier de moi et avait l’air de vouloir m'aider. Il pouvait peut-être me dire quel était le problème. C'était un prêtre, après tout, et ce à quoi j'avais affaire semblait un peu en dehors des limites du rationnel. Je me sentais mal d’avoir été désagréable avec lui.
 
Au départ, j’avais l’intention de demander à mon mari de rentrer à la maison et de m'aider à attraper Allison afin que nous puissions l'emmener à l'hôpital le plus proche. Mais en y réfléchissant, ce n'était peut-être pas la meilleure solution. J’ai pris une grande inspiration et j'ai raconté au père Cooke le déroulement des événements depuis que j’étais rentrée à la maison.
 
« Restez où vous êtes, m’a-t-il répondu après que j'ai fini de lui raconter tout ce qui avait pu se passer et après lui avoir donné mon adresse, j’arrive très vite. »
 
Il semblait convaincu que mon appel téléphonique n'était pas un accident. Il était persuadé que quelque chose avait guidé ma main et nous avait réunis tous les deux pour que nous puissions aider Allison ensemble. J'espérais pour ma fille que c'était vrai.
 
Vingt minutes plus tard, quelqu’un a frappé à la porte du sous-sol qui donnait sur le jardin. Je suis allée voir et je l’ai ouverte. Le Père Cooke se tenait devant moi, il était habillé exactement comme je pouvais m’y attendre. Lorsqu’il m'a vue, il a repoussé ses épaisses lunettes jusqu'à l'arête de son nez et s'est présenté avec un grand sourire.
 
« Entrez s’il vous plaît, lui ai-je dit, me décalant pour l’inviter à avancer.
 
– Où est votre fille ? a-t-il demandé sans perdre de temps.
 
– Je ne sais pas, ai-je répondu en haussant les épaules, elle est probablement à l'étage. »
 
J'ai suivi le père Cooke vers l’escalier menant à la cuisine. Il s’est arrêté pour tendre l’oreille. Nous pouvions entendre le léger son des pas de ma fille au-dessus de nous.
 
« Y a-t-il quelqu'un d'autre dans la maison à part votre fille et nous ? a-t-il demandé.
 
– Non. »
 
Le père Cooke a alors traversé la maison jusqu'à arriver à l’escalier. Il a posé sa main sur la rampe et a commencé à monter les marches.
 
« Où est la chambre d'Allison ? » a-t-il demandé en se retournant avant de continuer à avancer.
 
Je lui ai pointé la direction du doigt, puis j’ai attendu au bas des escaliers alors qu’il entrait dans la chambre. Quelques instants plus tard, il est sorti et a continué sa marche dans le couloir. Je ne pouvais plus le voir, mais je pouvais toujours l'entendre.
 
« Bonjour Allison, a-t-il dit, je suis le père Cooke. Je suis un ami de ta maman. »
 
Allison a poussé un sifflement strident en guise de réponse et s'est ensuite mise à grogner.
 
Le père Cooke a lentement reculé dans le couloir. Il a tenté de calmer Allison avec de doux gestes de ses mains. Lorsqu’il est revenu vers les escaliers, il les a descendus à reculons, en gardant les yeux rivés sur ma fille. Elle l'a suivi en sifflant et en grognant et ne s'est pas arrêtée avant d'avoir atteint les marches.
 
« Allons-y » a-t-il dit en posant sa main sur mon épaule pour me guider. Il m’a conduite à la cuisine pour me faire redescendre au sous-sol.
 
« Le collier que votre fille portait, il appartenait au chat ? a demandé le père Cooke une fois que nous étions en sécurité derrière la porte close.
 
– Oui, il était à lui, ai-je répondu.
 
– Où avez-vous trouvé votre chat ?
 
– C'était un chat errant. Il est apparu un beau jour et s’est mis à traîner devant la maison. Les filles ont commencé à le nourrir et à le laisser entrer donc nous l'avons en quelque sorte adopté. Il n'avait pas l'air d'être un méchant chat.
 
– Et il portait toujours ce collier ? »
 
J'ai hoché la tête.
 
« Je dois passer un appel, a-t-il annoncé en sortant un téléphone de la poche de sa veste, c'est un peu en dehors de mon domaine de compétence.
 
– Vous pensez toujours pouvoir l'aider ?
 
– Je pense que oui » a-t-il affirmé avant de s’éclipser pour passer son appel.
 
À son retour, il souriait.
 
« Les renforts sont en route. »
 
Pendant que nous attendions la personne qui allait nous venir en aide, le prêtre a fait de son mieux pour apaiser mes inquiétudes et me rassurer.
 
Peu de temps après, on a de nouveau frappé à la porte donnant sur le jardin. Il est lui-même allé ouvrir.
 
« Je suis le père Cooke. C’est moi qui ai appelé. »
 
Le prêtre s’est présenté et a tendu la main au grand homme maigre qui se tenait devant la porte ouverte. Il avait également l’allure d’un ecclésiastique, mais il ne portait pas de col blanc.
 
« Père Cooke ? L’exorciste ? a demandé l’invité, en serrant la main tendue de l’autre.
 
– Je suppose que ma réputation me précède... a répondu le père Cooke, qui semblait assez mal à l'aise.
 
L’homme s’est ensuite présenté.
 
« Je suis Théodore Alexander.
 
– Magister Alexander ? »
 
Les deux hommes semblaient avoir entendu parler l'un de l'autre. Je pourrais même affirmer qu'ils avaient l’air de partager un respect mutuel.
 
« Je suis un peu surpris qu'ils vous aient envoyé, a dit le père Cooke à l'homme qu’il avait appelé Magister.
 
– Ils ne m'ont pas envoyé. Je m’occupais d'une autre affaire quand j'ai entendu votre appel. Il est rare qu'un prêtre nous demande de l'aide. J’étais intrigué et j'ai voulu voir par moi-même ce qui était si important. Je dois avouer que je ne m'attendais pas à vous trouver ici.
 
– J'étais également en ville pour une affaire différente. D’ailleurs vous pourriez peut-être m’éclairer sur ce cas, il implique un pasteur du coin. »
 
Le Magister Alexander a commencé à sourire en disant : « Je ne suis pas sûr de savoir de quoi vous parlez. »
 
Il était évident pour moi qu'il mentait.
 
« Nous pourrons en discuter plus tard, après avoir réglé le problème que nous avons ici, a dit le père Cooke, qui avait aussi remarqué que son interlocuteur ne lui disait pas la vérité.
 
– Bien sûr, a répondu le Magister Alexander, et maintenant, où est la fille ?
 
– Elle est à l'étage, ai-je indiqué alors que je m’empressais de pointer le plafond du doigt.
 
– Vous devez être Mme Duncan, m’a dit le Magister Alexander en me tendant la main, c'est un plaisir de vous rencontrer.
 
– Pareillement. » ai-je rétorqué, mais je n’étais pas honnête. Il y avait quelque chose de troublant dans la façon dont cet homme me regardait.
 
« Je vais vous montrer le chemin » a finalement proposé le père Cooke.
 
J’ai suivi les deux hommes dans ma maison jusqu'à ce qu'ils s'arrêtent en bas de l’escalier. Le premier a montré ma fille du doigt, assise tout en haut.
 
« Elle le porte autour du cou » a déclaré le prêtre.
 
J'ai regardé avec stupeur le Magister Alexander monter l’escalier et poser sa main sur la tête d'Allison. À ma grande surprise, à son contact, elle s'est penchée et a recommencé à faire ce ronronnement si perturbant.
 
D’une main il caressait ses cheveux, de l’autre il fouillait dans sa poche pour y saisir une sorte de pendentif. De là où je me tenais, je ne parvenais pas à distinguer le symbole qui était dessus. Il a placé le bijou contre le front de ma fille et a commencé à parler dans une langue qui m’était totalement étrangère. À la fin de son rituel, les yeux d'Allison se sont retournés vers l’arrière de sa tête avant qu’elle ne s’effondre sur le sol.
 
J'ai mis ma main devant ma bouche, choquée. J’étais sur le point de courir vers ma fille en haut des escaliers, mais le père Cooke m'a arrêtée en plaçant sa main sur mon bras.
 
« Elle va bien, m'a-t-il murmuré, il sait ce qu'il fait. Cette façon de faire est beaucoup plus sûre que de devoir pratiquer un véritable exorcisme. »
 
J'ai regardé le prêtre, puis le Magister Alexander. Je lui ai demandé :
 
« Pourquoi aurait-elle besoin d'un exorcisme ?
 
– Votre fille était possédée par votre chat.
 
– Comment est-ce possible ?
 
– C’est possible à cause de ça. »
 
L’homme avait enlevé le collier afin de le tendre vers nous.
 
« Ça m’a pourtant tout l’air d’un simple collier, non ? »
 
Je savais que quelque chose n'allait pas du tout avec ma fille, mais il était difficile de croire qu'elle était possédée par… notre chat.
 
« C'est bien plus qu'un simple collier, m’a-t-il assuré en le glissant dans sa poche, c'est un simulacre.
 
– Un quoi ? »
 
Je n'avais jamais entendu ce mot auparavant.
 
« C'est un objet possédé, a poursuivi le père Cooke, il permet à l'esprit qui y est lié de posséder le corps de celui qui le porte. »
 
Avant que je ne puisse poser l'une des mille questions qui me venaient à l'esprit, le Magister Alexander s'est penché et a pris Allison dans ses bras.
 
« Où est sa chambre ? » a-t-il demandé en se relevant.
 
Je lui ai montré la porte qui était encore ouverte, puis j'ai monté l’escalier et je l'ai suivi. Je suis entrée dans la pièce alors qu'il la posait doucement sur le lit.
 
« Elle va probablement dormir pour le restant de la nuit, a-t-il dit en s'écartant de mon chemin.
 
– Pourquoi le chat portait un collier comme celui-ci ? lui ai-je alors demandé en sortant de la chambre.
 
– Je ne sais pas. »
 
Je ne l'ai pas cru. J’étais persuadée qu'il en savait plus qu'il ne le faisait paraître. Je voulais le confronter et exiger des réponses, mais je n'en avais pas la force. J'étais trop fatiguée après tout ce que je venais de vivre. Au lieu de ça, je me suis assise sur le lit d'Allison et j’ai passé ma main dans ses cheveux.
 
« Pourquoi lui avez-vous menti ? »
 
Le Père Cooke était monté à l’étage pour demander des comptes au Magister Alexander, juste devant la porte de la chambre. Même s'il essayait de parler à voix basse, je pouvais clairement les entendre.
 
Je me suis levée et je me suis discrètement dirigée vers la porte pour mieux les écouter.
 
« Je l'ai fait pour protéger sa famille. Si elle savait que ce chat appartenait à sa grand-mère, comment pensez-vous qu'elle réagirait ? Sa mère a donné sa vie pour quitter la congrégation ! Elle a payé le prix ultime pour que sa fille puisse avoir une vie normale. Je suis obligé d'honorer le pacte qu'elle a conclu. »
 
Ma mère est morte lorsque j'étais très jeune et je n'ai jamais connu mes grands-parents. Ce que je venais d'entendre m’avait bien sûr alarmée. Est-ce que le Magister Alexander insinuait que ma mère était une sorte de sorcière ?
 
« Si sa mère a fait un pacte pour quitter la congrégation, pourquoi le chat était-il ici ? a demandé le père Cooke en descendant les escaliers.
 
– J'espérais que vous pourriez me répondre à ce sujet, a répondu l’autre, ce chat ne devrait pas être ici. Tout comme nous, et pourtant nous voilà. Nous avons été réunis pour une raison ou pour une autre et nous devons absolument découvrir laquelle. »
 
C'est la dernière chose que j'aie entendue avant que les deux hommes ne sortent finalement de chez moi.

Traduction de Naveen


Texte original 
Auteur original : Ken Lewis

Folie Noire

Tout a commencé lentement, presque comme une brise subtile au milieu d’une tornade. Nous n’avons rien vu et rien fait pour l’empêcher, pour les empêcher. Non que cela m’ait intéressé en vérité, la passion m’obnubilait tellement que je regardais les événements de loin, comme des informations parmi tant d’autres. Et aujourd’hui, je suis dans un bar noyant ce qu’il me reste de santé mentale avec la première choppe venue. Malheureusement, dame Éthanol me hurle de plus en plus ma sottise et se moque de moi : « Idiot, imbécile, tu n’as rien fait ! » Non, je n’ai rien fait pour empêcher la femme que j’aime de disparaître et de laisser place à une aberration immonde, infante bâtarde incarnant la suprême déchéance du monde.   

Je bois, je bois et mes souvenirs persistent. Ils refusent de partir et dansent dans ma caboche amoindrie. Une frénésie mémorielle digne de bacchanales psychiques. Ils étaient peu au départ, et personne ne faisait attention à eux, ces monstres faisaient partie du décor. Quant à nous, nous étions simplement heureux. Deux dépravés croquant une vie qu’ils considéraient comme dissolue. Cela n’a pas duré, les gens se sont peu à peu mutés en autre chose. Leurs visages se sont aggravés et ils se méfiaient de tout. Une paranoïa s’ancra dans leurs cœurs face à tout ce qui était potentiellement menaçant. Ce n’était pas encore grave à ce moment. Nous pensions que la démence n’était pas une maladie contagieuse. Nous avions tort. 

Puis des villes tombèrent, de plus en plus. La population cédant psychologiquement face à la beauté et la splendeur de ces êtres confiants en leur folie destructrice. Comment blâmer ces gens de vouloir eux aussi goûter au repos de la certitude absolue ? La vérité a-t-elle une si grande importance face à la tranquillité de l’esprit ? Non, le bonheur est la seule chose qui compte vraiment. Alors pourquoi, grand Dieu, pourquoi ne puis-je être fou comme eux ? Pourquoi ne puis-je avoir le rictus du soupçon gravé sur la face ? Ils sont beaux, je suis laid. L’écarlate du sang dans le regard est une poésie bien plus céleste que mon marron terne. Mais comme Bérentier, je ne peux pas capituler.   

Un autre verre, j’en suis à combien ? Je ne sais plus et je m’en moque, car je la vois elle maintenant. Son changement progressif et mes tentatives ratées pour nous réconcilier. Mes tentatives pour la sauver du précipice, en vain. Je ne suis que peu de chose en comparaison de ces ogres capables de fissurer l’esprit d’un seul cri. Alors ma douce, ma belle, ma superbe s’est éloignée de moi. Je pouvais le voir, ce conflit intérieur et son amour luttant pour ne pas mourir. Fatalement, un jour, la flamme s’est éteinte.   

La bête portant le cuir de ma défunte sœur m’a simplement regardé et m’a demandé de partir. Elle estimait que son utérus sain ne pouvait recevoir mon foutre impur. Elle m’a dit qu’il était temps d’abandonner le bâtard que j’étais sur une aire d’autoroute. Les seuls chiens viables sont des loups, et non une bouillie informe de gènes ingrats formant les clébards de ma catégorie.   

Je n’ai pas eu le courage de dire un mot, seules mes glandes lacrymales ont su s’exprimer. Sans perdre un instant, je suis venu ici, dans un vieux bar portuaire insalubre proche de tout soupçon et donc loin d’eux. Sire Ivresse et Reine Océan, accordez-moi un ultime somme.

Texte de Wasite

La statue (Small Town Mysteries)

La Statue
(Small Town Mysteries)

Personne ne sait vraiment d'où elle vient. Personne ne sait pourquoi elle est apparue dans notre petite ville. La seule chose dont nous sommes sûrs, c'est que c'est un événement pour le moins étrange. La statue est arrivée sur la place de la ville il y a environ deux semaines. Elle se trouve au milieu d'une parcelle d'herbe décorée de quelques bancs de parc, créant un cul-de-sac vers la mairie, le poste de police et le palais de justice de la ville. Au début, tout le monde pensait qu’il s’agissait là de l’œuvre d’un artiste local en quête de popularité et d’attention. Le seul présent dans la ville a nié ces suppositions, et n’a pas fait la moindre histoire lorsqu’une équipe de la décharge municipale a embarqué la sculpture.

Lorsque la statue est revenue deux jours plus tard, on l’a retrouvée exactement au même endroit. Les habitants ont pensé que c'était peut-être une blague douteuse de jeunes de la ville voisine. Il n’est pas rare de voir des rivalités sportives assez intenses se former entre les lycées de deux petites communes proches l'une de l'autre, et celles-là ont tendance à se traduire sous la forme de farces aussi étranges qu’élaborées. Cependant, personne de ce village n'a revendiqué la responsabilité du phénomène, et la statue a de nouveau été retirée.

Le lendemain, la sculpture est mystérieusement réapparue. J’ai estimé qu'il était temps pour moi d'aller y jeter un œil. Il y avait une foule conséquente autour de l'idole de près de deux mètres et demi de haut. Il ne se passe pas grand-chose dans les petites villes du sud comme la nôtre, donc un mystère comme celui-ci fait forcément beaucoup de bruit dans la communauté. La sculpture avait la forme d'un homme. Il était debout et avait deux bras et deux jambes, ni queue, ni cornes, ni griffes. Ses membres étaient anormalement longs, et il était doté de six longs doigts à chaque main. Sa tête était lisse et chauve, avec un grand œil, un large nez bulbeux et une bouche ridiculement grande. C'était aussi déroutant qu'étrange. Certaines personnes trouvaient que c'était drôle, d'autres trouvaient que c'était effrayant, mais des deux côtés, nous étions tous très troublés par cette anomalie. Le monument a attiré une foule presque constante pendant quelques jours avant que les premières disparitions ne commencent.

Les gens peuvent s’évaporer de façon inexplicable. Même si c’est tragique, c’est malheureusement la réalité et cela peut arriver dans n’importe quelle ville. Il est cependant très inhabituel que douze personnes se volatilisent sans laisser de trace en l'espace d'une semaine, qui plus est dans une ville de moins de 4 000 habitants. Presque tout le monde avait oublié la mystérieuse idole alors que les rumeurs évoquaient la possibilité d'un tueur en série ou de trafiquants d'êtres humains infestant notre petit havre. Ceux qui n’ont pas oublié la sculpture pensaient qu’elle pouvait être liée aux personnes disparues, mais ils ont été considérés comme des fous.

Je ne pense pas qu’ils le soient. Ce n'est qu'une théorie, et je peux me tromper. Peut-être est-ce mon imagination, mais j’aurais juré que la statue a bougé. Elle ne s’est pas déplacée sur l’herbe, non. Je suis persuadée qu’elle a changé de posture. Je suis allée la voir presque tous les jours, et je peux vous garantir que sa bouche était bien fermée et que ses bras étaient bien droits le long du corps. Je parierais toutes mes économies que, lorsque cette chose est apparue pour la première fois, sa tête n’était pas légèrement inclinée vers la gauche comme on peut l’observer maintenant.

Je pense que personne d'autre n'a remarqué ces changements.

Je ne pense pas que les gens aient fini de disparaître.

Et je ne pense pas que cette statue en soit vraiment une.

Texte de Christine Druga

Appels prémonitoires

La première fois que c’est arrivé, je m’apprêtais à monter dans l'avion. Un appel provenant d’un certain « INCONNU » s’était affiché sur l’écran de mon téléphone. C’était une sonnerie que je n’avais jamais entendue auparavant, et j’étais à peu près sûre de ne l’avoir jamais installée.

En temps normal, je ne me serais pas arrêtée pour y répondre, mais j’attendais une prise de contact au sujet d'un emploi pour lequel j’avais passé un entretien la semaine précédente. J’ai pris une profonde inspiration avant de décrocher.

« Bonjour ?
‒ Ne montez pas dans l'avion. »

C’était la voix d’une femme, brouillée et étrange, comme si ses cordes vocales avaient été déchiquetées, et je l’entendais tant bien que mal en dépit de sa voix étouffée. Malgré la faible qualité et la sonorité fracturée de sa voix, son ton était insistant et étrangement calme. Suite à cette unique phrase, l'échange s'est terminé.

Je me suis figée. J'avais toujours eu une légère phobie des voyages en avion, et cet appel était très étrange… Après ça, impossible de prendre un vol de sept heures ! Je me suis retournée et me suis dirigée vers l'aire de restauration. Je me suis simplement dit que je prendrais un autre vol cet après-midi.

Trois heures plus tard, en regardant la télévision depuis le terminal, j’ai vu s’afficher les images du crash de l'avion dans lequel j'aurais dû monter.

Aucun survivant. Pas un seul.

J'ai tenté de retracer la transmission. La police également, mais sans résultat. Il n'y avait aucune preuve que mon téléphone avait reçu cet appel. Ils ont pourtant analysé les enregistrements téléphoniques, les communications entrantes et sortantes mais… rien.

Je n'inventais rien. Comment aurais-je pu ?

Ça n’a pas été le seul contact. J’ai reçu d’autres coups de fil similaires au cours des années passées. Ils étaient peu nombreux, mais disaient toujours la vérité. Et au regard de cette première expérience, je les ai toujours écoutés.

« Ne partez pas à ce blind date ce soir. »

Cinq mois plus tard, mon « date » potentiel a été reconnu coupable du meurtre de quatre femmes, toutes avec ma couleur de cheveux et ma silhouette. Elles ont été retrouvées dans une petite tombe à un peu moins de cent mètres du restaurant où il m'avait proposé de m'emmener.

« Ne prenez pas la route pour aller au concert ce soir. »

Le conducteur d’un poids lourd a perdu le contrôle de son véhicule et s’est renversé sur une file de voitures. Chaque conducteur a été écrasé et tué sur le coup, sur le tronçon d’autoroute où j’aurais dû passer.

Peu importe que j’achète un nouveau téléphone ou que je déménage à l’autre bout du pays, les appels continuaient toujours. Je pouvais presque sentir la présence de… quelqu'un veillant sur moi.

Je me suis imaginée au fond de l'océan glacial, toujours attachée dans mon siège d’avion. Je me suis imaginée dans cette tombe en face du restaurant, et je me suis imaginée devant le poids lourd dérapant vers ma voiture, voyant ma mort imminente et ressentant la pression du véhicule écraser ma poitrine. À chaque fois, j’avais été si proche de franchir cette ligne si fine.

Si je n'avais pas eu un entretien d'embauche dont j'attendais la réponse, je n'aurais jamais répondu à ce premier coup de fil. Ç’aurait été la fin pour moi.

Au bout d'un moment, ces appels ont fini par me rendre parano. Il y avait toujours cette voix fracturée et déformée, et ses mots qui me semblaient irréels. Ses signaux d'alerte toujours exacts, ce qui m’effrayait d’ailleurs un peu plus à chaque fois. Mais, le principal est que j'étais vivante.

Quelques mois après le dernier évènement, j’ai planifié une croisière d’une semaine entre filles, avec mes amies de l'université. J'avais hâte de passer ces vacances sous les tropiques, surtout en plein hiver. Mais une partie de moi pouvait presque sentir que la femme allait me contacter. Peut-être que j'avais trop regardé le film Titanic, mais une peur tenace me tenaillait le ventre depuis que nous avions réservé.

J'espérais que cela se passerait bien, mais je savais que si quelque chose devait arriver, mon téléphone allait sonner. J’en étais sûre.

Merde, j'avais vraiment envie de faire cette croisière, mais si quelque chose devait m’arriver, cela ne valait pas le coup de découvrir le sort horrible qui m'attendrait dans cet océan sombre et froid.

Une semaine avant ladite croisière, je marchais vers mon appartement après un dîner entre amis. Mais lorsque je suis rentrée, j’ai remarqué que j’avais reçu un appel en absence du désormais familier « INCONNU » sur mon téléphone. Le numéro ne m’avait jamais laissé de message auparavant, mais le fait était que je n’avais pas vérifié mon portable de toute la soirée et n’avais donc pas pu répondre.

J’ai aussitôt appuyé sur « Écouter le message », et j’ai senti mon estomac se nouer lorsque la voix a commencé à parler depuis le haut-parleur de l’appareil. Comme à l’accoutumée, elle sonnait terriblement déformée, comme si elle émanait d'une gorge en lambeaux, crépitant avec plus d'urgence que je ne lui en avais jamais entendue. Les mains moites, le cœur battant à tout rompre, je balayais mon appartement les yeux pleins de panique en écoutant la voix du téléphone répéter encore et encore la même phrase, inlassablement :

« Ne rentrez pas chez vous après le dîner ce soir. Ne rentrez pas chez vous après le dîner ce soir. NE RENTREZ PAS CHEZ VOUS APRÈS LE DÎNER CE SOIR. »


Traduction de Dan Torrance

Renardeau

Promenons-nous dans les bois… 

 
« Va apporter ces quelques carottes à Mr Lièvre, dit papa Renard à son fils, il habite de l'autre côté de la forêt. Mais surtout, ne t'éloigne pas du chemin ! » 

Ni une ni deux, le petit Renardeau saisit le paquetage et prend la direction de la demeure de Mr Lièvre. 

« Un chouette bonhomme, l'ami de papa, toujours un peu de viande pour moi. » 

C'est donc en chantonnant un petit air que vous devez probablement avoir en tête que le gentil goupil franchit le seuil des bois. 

« Le joli chemin est très agréable pour les coussinets, je serai vite arrivé. »

 
(…) Pendant que le loup n'y est pas.

 
« Oh, quelle bonne odeur ; sûrement, un poisson qu'un ours est en train de faire cuire ! », s'exclame le jeune animal. 

Poussé davantage par son estomac que par sa raison, il quitte le sentier pour se diriger vers le si délicieux nectar. Soudain, un grognement derrière lui. Un grognement terrifiant. En tournant la gueule, terrorisé, notre héros découvre un immense loup toutes dents dehors, arborant des yeux ambrés menaçants. 

« Ouf, vous m'avez fait peur Mr l'agent.

– Parfaitement volontaire, petit garnement, tu ne sais donc pas qu'il est imprudent de s'aventurer seul hors de la route ? Tes parents ne t'ont pas appris à te méfier de ce qui rôde en ces lieux ? dit le policier en redressant sa casquette bleue. 

– Je ne le ferai plus monsieur, je le promets. »

Tout le monde sait que les renards sont de fieffés fourbes. Mais, pour une raison inexplicable, tout le monde continue de se faire avoir !

« Allons mon garçon, ça ira. Je te ramène sur la bonne voie puis je devrai retourner à mes importants devoirs. »

Les loups, quant à eux, sont des gens très fiers et ne manquent jamais une occasion de se vanter. 


(…) Si le loup y était…

 
« De nouveau sur le chemin, pratiquement au bout et encore ce parfum... »

Renardeau rumine, il a faim, et Mr Lièvre n'est guère rapide dans la cuisson de la viande. Le loup est parti, et sa truffe lui dit que le poisson est tout prêt.

« Bon, je vais y aller, mais rapidement alors ! »

On dit que les renards sont rusés, c'est exact, mais seulement à l'âge adulte. Les plus jeunes n'ont rien dans la tête ! Une fois sur place, à pas feutrés, notre ami observe les magnifiques mets en train de cuire.

« Humm, ça a l'air vraiment bon. »

Pouf, Renardeau fond sur ses proies grillées. Dommage, il n'a pas remarqué l'absence d'ours ou de propriétaire visible. 

 
(…) Il nous protégerait.

 
Miam, miam, miam, le candide gredin se régale. 

Ouvre tes oreilles, Renardeau, entends le bruit inquiétant qui se rapproche de toi !

« Non, je suis occupé à écouter le crépitement du feu léchant la viande. » 

Renifle avec ta truffe, Renardeau, sens l'inconnu se faufiler près de toi !

« Non, je sens les douces épices raffinées. » 

Lève tes yeux Renardeau ! Le monstre est devant toi !

« Oh mon Dieu ! » 

Un géant bipède lui fait face. Il est recouvert d'étranges parures et son visage est caché par de longs poils noirs sortant du sommet de son crâne. 

« Graoooourg, » fait le monstre avant de gober tout cru le pauvre enfant. 

Renardeau aurait dû se souvenir qu'il vaut mieux avoir la tête bien pleine plutôt qu'un ventre repu.


Texte de Wasite

Nous ne voulons pas mourir : 9 septembre 2026

Notre petite rencontre ne s’est pas du tout déroulée comme prévu. Lorsque j’ai discrètement quitté ma couchette pour rejoindre Frank sur le toit, j’ai jeté un œil autour pour m’assurer que personne n’avait remarqué mes mouvements, puis je suis allé prendre mon arme, je suis sorti. Mon compagnon était déjà en train de discuter avec les deux autres lorsque je suis arrivé à l’extérieur, et tous trois ont paru satisfaits de me voir. Nous avons commencé à faire le point sur ce que nous savions, c’est-à-dire trois fois rien. Le camp est relativement calme en ce moment, et même si le réveil de la femme aux cheveux noirs a causé un peu d’émoi, la tension semble empêcher tout le monde d’entreprendre quoi que ce soit. Chacun observe les autres et garde ses doutes pour lui.

Wei a cependant fait la même constatation que moi concernant les créatures rôdant au dehors. Leurs mouvements semblent coller de près à ceux de notre victime, comme si elles s’attendaient presque à ce qu’elle soit jetée dehors pour leur servir de repas. Nous avons commencé à réfléchir sur leur faculté à sentir la faiblesse des membres de notre communauté, mais nous nous sommes rapidement recentrés sur le sujet qui nous préoccupe vraiment actuellement. Chacun a fait part de ses observations concernant les autres, et nous en sommes arrivés à une conclusion insatisfaisante mais néanmoins sans appel : personne n’a changé son comportement depuis l’attaque, et personne ne se comporte de manière réellement suspecte. Seul l’homme avec qui Frank a eu une discussion est un peu étrange, mais il n’y a rien qui puisse l’incriminer de quoi que ce soit.
Alors que je m’apprêtais à leur proposer de faire une réunion collective pour essayer d’exercer un peu de pression sur le mystérieux agresseur, le militaire nous a tous fait signe de nous taire, puis nous a désigné une direction du regard. Mon sang s’est glacé lorsque j’ai reconnu les deux yeux que j’ai aperçus il y a un peu plus de deux semaines, sur le même toit. Je n’avais donc pas halluciné, puisque les autres pouvaient aussi les voir. Cette fois-ci, ils n’ont pas disparu, ils nous fixaient, et je pouvais ressentir la même chose que la dernière fois, cette faim insatiable et cette malice sans nom.

Puis, sans prévenir, ils se sont éteints, et tout autour de nous a commencé une symphonie de grognements et de bruissements. Il n’y avait rien à l’intérieur du cercle jusqu’où portait la lumière, mais nous savions que nous étions encerclés. Nous avons retiré la sécurité de nos armes et nous sommes tous mis dos à dos, pour couvrir chacun un côté. Nous ne pourrions pas tirer avant qu’une créature entre dans notre champ de vision, mais nous espérions tous saisir un mouvement dans l’obscurité que nous pourrions prendre pour cible.

Frank a alors sorti une fusée de détresse à main d’on ne sait trop où. Cet homme a vraiment tous types d’équipements sur lui. Quoi qu’il en soit, il l’a allumée et l’a jetée droit devant lui. Pendant les quelques secondes où le projectile a volé, la lumière rouge a révélé de nombreuses formes noires se mouvant frénétiquement tout autour du bunker. Il y en avait des dizaines rien que sur ce côté. Nous n’osions pas imaginer ce que les ténèbres dissimulaient sur les autres faces, mais nous étions parfaitement conscients de qui s’y trouvait. Soit les bêtes n’étaient jamais parties, soit elles étaient revenues en hâte dès la tombée de la nuit. Elles venaient finalement nous cueillir dans notre frêle forteresse improvisée.

Passées les premières secondes d’horreur, nous avons profité de la minute pendant laquelle la fusée devait encore brûler pour tirer sur les formes que nous voyions. Le vacarme a instantanément réveillé tous ceux qui se trouvaient en-dessous de nous, et nous avons rapidement été rejoints par une dizaine des membres restants de notre communauté. Certains s’étaient habillés en hâte et avaient encore leurs cheveux ébouriffés. Personne n’était prêt. Mon espoir, déjà bien maigre, s’est encore affaibli en faisant cette constatation. Je me demandais également pourquoi nos mortels ennemis ne lançaient une attaque aussi massive pendant la nuit que maintenant. Il ne faisait aucun doute que s’ils l’avaient fait plus tôt, malgré notre équipement et le nombre plus important de survivants, nous aurions été instantanément submergés.

Pourtant, toute cette agitation ne débouchait sur aucun assaut. Nous entendions toujours les déplacements des créatures dans l’obscurité, mais elles ne s’approchaient pas de la ceinture de mines qui nous entourait. Nous sommes restés sur nos positions de longues minutes, qui nous ont paru des heures, jusqu’à ce que l’horreur qui allait s’abattre sur nous se révèle en pleine lumière. Au-dessus du vacarme environnant, nous avons clairement entendus des grognements provenir de derrière nous. De très près de nous. Comme souvent depuis le début du siège, j’ai senti mon sang se glacer dans mes veines. Mais cette fois, la raison en était différente.

Deux molosses se trouvaient à l’intérieur de la cour, de notre côté de la ceinture de mines. Ils s’approchaient de la porte du bâtiment sur lequel nous nous trouvions, menaçant tous ceux qui se trouvaient à l’intérieur. Menaçant Lili. Sans réfléchir davantage, je me suis précipité vers la porte, tandis que les chiens, comprenant que nous les avions vus, se mettaient à courir à toute vitesse, prenant de court ceux qui se sont mis à tirer sur l’endroit où ils se trouvaient une seconde avant que les balles ne touchent le sol. J’avais à peine franchi quelques marches à l’intérieur que j’ai entendu la porte d’entrée voler en éclat, tandis que Frank distribuait des ordres à la volée à un groupe complètement sous le choc et incrédule.

Des hurlements me provinrent tandis que j’entrais dans la pièce de vie. Une personne gisait déjà éventrée sur le sol. Je la connaissais, elle s’appelait Anna. Avant l’invasion, elle était hôtesse de l’air. On avait rangé les provisions ensemble une fois. Je ne sais pas si elle était bavarde d’origine, mais en tout cas, j’avais bien remarqué qu’elle faisait la conversation autant que possible pour échapper à l’angoisse qui menaçait de la prendre à chaque instant. Mais désormais, sa bouche muette ne lançait plus qu’un cri silencieux de désespoir face à la source de sa terreur qui avait déjà eu raison d’elle.

Sur le moment, toutefois, je n’ai pas eu le loisir d’y penser. Tout ce que je voyais, c’était que Lili était en danger. Réveillée par le bruit des armes, elle s’était réfugiée près de la porte qui menait au toit et avait rapidement été rejointe par quelques autres, jusqu’à ce que les monstres fassent irruption dans la pièce. Quand je suis descendu, certains ont eu la présence d’esprit de monter, mais Lili, elle, était en état de choc et n’arrivait plus à bouger. Elle tremblait comme une feuille à la vue des deux créatures qui, pourtant, ne s’approchaient pas encore d’elle. Comme nous le pensions, elles avaient jeté leur dévolu sur la plus faible d’entre nous : la femme aux cheveux noirs.

Voyant qu’elles s’approchaient dangereusement d’elle, j’ai levé mon arme et tiré une longe salve sur l’un des deux monstres, lui réduisant la tête en bouillie. L’autre, prenant conscience de mon existence, s’est alors tournée vers moi et a pris de l’élan sur ses six pattes musculeuses avant de bondir sur moi, tous crocs dehors. J’ai vu ma vie défiler devant mes yeux tandis que je perdais le contrôle de mes bras, n’arrivant plus à actionner mon arme. C’est à ce moment que j’ai été sauvé par Wei qui m’a violemment poussé sur le côté en arrosant mon assaillant d’une salve bien placées de jacks. Malheureusement pour lui, la bête, désormais morte, a continué sa trajectoire et s’est écrasée contre lui.

Il nous a fallu une bonne demi-heure pour le sortir de sous le cadavre. Par le plus grand des miracles, il était encore en vie, mais avait des blessures sévères sur le haut du corps et il doit absolument éviter de bouger pour l’instant. Jonas s’est immédiatement occupé de son cas, prenant le plus de précautions possibles pour éviter d’empirer la situation à cause de lésions qu’il serait incapable de repérer sans instrument. Quand il s’est réveillé, je suis allé le remercier, et il m’a répondu que c’était normal de se sacrifier pour ceux qui avaient encore quelque chose à perdre. J’ai été très touché par ces mots, comprenant par la même occasion le peu de valeur qu’il accordait à sa propre existence.

Toutefois, lorsque l’agitation est passée, il a fallu s’expliquer. Les créatures à l’extérieur ne montraient plus d’hostilité et ne semblaient avoir envoyé aucun autre intrus entre nos murs. De plus, n’envoyer que deux monstres était étrange, car il était évident qu’ils n’avaient aucune chance de tous nous tuer, aussi féroces soient-ils. Leur objectif était-il donc de semer la discorde entre nous ? Que ce soit le cas ou non, ça n’a pas manqué. Sitôt l’état de Wei bien assuré, Harry, l’homme qui avait voulu s’entretenir avec Franck en seul à seul, nous a dit à tous de rester car il avait d’importantes choses à nous dire.

Selon lui, les récents évènements avaient tous un lien, à savoir les recherches que nous avons effectuées pour soi-disant retrouver la femme aux cheveux noirs. Ses doutes grandissant, il serait allé inspecter lui-même les bâtiments pendant que tout le monde était occupé et aurait découvert la trappe mal refermée dans le bâtiment sud. Vu que nous étions allés inspecter, pourquoi n’avions-nous rien dit au reste du groupe ? Toujours selon lui, c’était probablement parce que nous avions nos propres intérêts à ouvrir nous-mêmes cette trappe, bien qu’il ne saisisse pas lesquels, et la femme nous aurait surpris pendant que nous nous affairions. Il s’est longtemps demandé qui avait pu faire ça, mais après avoir cru pendant un moment pouvoir faire confiance à Franck, il s’est au contraire dit qu’il était le coupable le plus probable, étant donné qu’il était militaire d’une part et qu’on l’avait déjà vu péter les plombs d’autre part, avec les conséquences que ça avait eu.

Ce flot d’accusations insensées nous a frappés tous les quatre en pleine poitrine. Wei a voulu s’énerver, mais sa douleur l’a bien vite rappelé à l’ordre. Je me suis en revanche insurgé, disant que c’était de la folie pure, que si c’était le cas, nous n’aurions eu aucun intérêt à essayer de la sauver pendant l’attaque, que nous avions découvert la trappe telle quelle pendant nos recherches et que nous avions simplement voulu éviter d’avantage d’inquiétudes au sein du groupe. Mais le mal était fait, et certains commençaient à nous regarder d’un œil méfiant. Jonas s’est éloigné de moi en disant que même si c’était délirant, l’histoire d’Harry tenait mieux debout que la mienne, d’autant que mes acolytes n’avaient pas répondu. Je me suis alors tourné vers Franck en attendant un secours, mais en vain.

C’est Wanjiru qui est venue à ma rescousse, en disant qu’aucun d’entre nous n’avait le pouvoir de démontrer fermement sa version des faits, et qu’Harry pouvait tout aussi bien nous accuser pour se couvrir lui-même. Avant qu’il ne réponde, visiblement outré, elle a ajouté qu’il fallait attendre que la femme aux cheveux noirs retrouve la mémoire et si possible l’usage de la parole. Elle seule pourrait nous départager. Nous avons tous porté notre regard sur elle, mais elle fixait le mur d’un air absent. On aurait dit qu’elle n’avait même pas prêté attention à l’attaque qui venait de se produire.

Toute cette mascarade me mettait dans une colère noire, d’autant que j’étais impuissant pour le moment. J’ai voulu interroger Lili du regard, espérant trouver du soutien, mais elle regardait ailleurs, blême. Évidemment. Avec cette dispute, nous avions totalement oublié les deux chiens morts et le corps d’Anna. Nous nous sommes dépêchés de transporter sa dépouille à l’extérieur, non sans que des regards accusateurs soient lancés à ceux qui croyaient l’un ou l’autre, mais dans le silence le plus total. Ça a donc été la deuxième tombe au centre de notre bunker. Les bêtes nous ont regardés nous affairer puis rendre nos derniers hommages. Nous avons ensuite décidé de sortir les cadavres de leurs congénères pour les brûler dans un coin, loin du lieu de vie pour éviter que l’odeur nous parvienne.

Voilà où nous en sommes ce soir. Les deux camps se sont très vite constitués, et un espace vide nous sépare dans la salle de vie. Ceux qui nous font confiance sont malheureusement très peu nombreux, mais je suis soulagé qu’Illyria en fasse partie. J’aurais aimé que Franck s’exprime d’avantage, mais il reste silencieux depuis l’attaque, la mine assombrie. Je me demande ce qui le taraude. Maintenant, en plus de devoir continuer à chercher l’auteur de l’agression, nous allons devoir prouver notre propre innocence, sans pouvoir compter sur la confiance des autres. L’Apocalypse a balayé la surface de la terre, et nous voilà en train de nous déchirer entre nous. Comme si nous avions besoin de ça.

Texte de Magnosa

Envol & Chute

Déchue est maintenant la Déité d'Ébène,
Aux ailes noires souillées d'un insidieux goudron.
Tombée des nuées comme du bouleau tombe la phalène,
Et tentée par une déchirante rédemption.

Happée par les âmes hurlantes, tirée dans l'abyme,
Elle a lâché prise, secouée de larmes pantomimes.
Ont alors retenti les longues plaintes des damnés,
Sanglots impies, ponctuant l'ire d'un azur zébré.

Des cieux, l'Ange entonne un requiem larmoyant,
Les ailes teintes d'un triste auburn, et le coeur saignant,
De la perte du Démon à qui il doit tant.

Reprennent d'un sombre choeur les émissaires de la nuit,
Chantant leur malheur d'un seul, et horrifiant cri,
Face au rappel de rideau de cette tragédie.