À la table du Roi

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On raconte souvent qu’autrefois, un Roi très puissant organisait chaque année un grand repas, auquel il conviait les personnages les plus illustres de son royaume.   
   
Pour certains, être à la table du Roi durant ce repas était une consécration, l’objectif de toute une vie, démontrant à tous une réussite sociale certaine. Pour d’autres, il s’agissait de la plus fiable des garanties de devenir riche et influent. S’asseoir à la table du Roi était un privilège réputé inestimable, et, pour y accéder, la concurrence était féroce, mais, malheureusement, comme vous devez vous en douter, les places y étaient très limitées.   
   
Neuf. C’était le nombre de sièges disponibles autour de la table du roi, une table ovale, teintée d’or et ornée des plus belles émeraudes du continent. Seulement neuf, dont un qui était, bien évidemment, réservé au Roi lui-même. Ainsi, sept autres étaient destinés à l’élite du royaume, ceux qui n’avaient cessé de briller et qui rayonnaient par leur puissance. Un avocat reconnu, un chef de la pègre comme un peintre émérite pouvait se voir réserver un siège.  
   
Il ne restait donc qu’une place de libre, et le Roi, dans son immense bonté, la destinait à l’un de ses sujets, tiré au hasard dans les registres de naissance de tout le royaume.   
   
Alors, à l’approche du tirage au sort, la table du Roi était dans tous les esprits, des villes les plus bourgeoises jusqu’aux bourgades les plus rurales. Il y avait bien quelques commérages concernant ce repas, mais si ces ragots avaient le don d’effrayer les moins téméraires, ils ne suffisaient guère à dissuader les gagnants de cette étrange loterie.   
   
Et puis vint une année où c’est un enfant qui fut tiré au sort. Mais pas n’importe lequel, le plus misérable de tous les enfants. Celui-ci vivait à la campagne, dans un taudis que même les rats avaient déserté. Sa veuve de mère était une prostituée notoire de la région. Celle-ci, consciente de l'opportunité de son fils, utilisa l’entièreté de ses économies pour payer une voiture le menant à la capitale.   
   
Bien sûr, l’enfant appréhendait le repas, mais il restait animé par un infaillible espoir, celui de sortir de la misère.   
   
Arrivé au majestueux Palais Royal, il fut chaleureusement accueilli par les serviteurs. Mais l’enfant portait encore ses habits terreux, et on lui signifia qu’un bain lui ferait le plus grand bien. On l’emmena sans plus tarder à une magnifique baignoire. L'enfant ne put s’empêcher de l’admirer pendant quelques secondes, c’était la première fois qu’il en voyait une de cette forme, et de cette couleur.   
   
Il s’y installa, l’eau chauffa rapidement. Quelle sensation incroyable ! L’enfant se détendait enfin, il profitait de chaque seconde passée dans ce bain. Jamais le garçon n’avait connu tel luxe. Il avait eu raison d’espérer.   
   
À quelques pièces de là, dans la salle de réception, tous les autres convives étaient déjà installés. Mais étrangement, ce soir-là, autour de la table ovale, il n’y avait que huit sièges, et pas un de plus.   
   
En effet, l’enfant n’avait pas besoin de siège, étant donné que sa place était sur la table elle-même.   
 
Le garçonnet, aveuglé par sa pauvreté, avait pris la marmite pour une baignoire, et c'est ainsi qu'il cuisit.  
 
Après ce funeste bain, le lardon fut cuisiné, puis dégusté par l'ensemble des invités. Ces derniers étaient très reconnaissants envers leur hôte de leur offrir, chaque année, un mets aussi rare, et cette année, aussi tendre.  
 
Le garçon avait tout de même eu le privilège d'être à la table du Roi.


Texte de Sawsad

2 commentaires:

  1. Délicieusement morbide...

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  2. J'adore ! Malheureusement j'avais déjà comprit la chute à cette phrase ''Et puis vint une année où c’est un enfant qui fut tiré au sort.'' Faut que j'arrête de lire des histoire de cannibalisme xD

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