Le château des songes

Le domaine de l'étude des rêves est controversé : entre psychanalyse douteuse et ésotérisme abracadabrantesque, on peut faire dire beaucoup de choses aux visions oniriques. Néanmoins, beaucoup d'entre vous ont déjà pu vivre une paralysie du sommeil, phénomène effrayant s'il en est. D'autres encore, auront fait l'expérience du rêve lucide, où la prise de conscience que l’on est en train de dormir permet d'agir sur le cours du songe. Mais il existe bien d'autres facettes mystérieuses au sommeil ; je compte vous parler pour ma part du château des songes.

Quelque part entre le rêve lucide, le cauchemar troublant, et le rêve prémonitoire, j'ai baptisé ainsi une série de visions ayant jalonné mon enfance, mon adolescence, et mon entrée dans la vie adulte. Si j'estime ce phénomène particulièrement troublant, c'est parce que j'ai découvert il y a peu que dans l'art se trouvent des représentations de ce que j'ai pu voir et découvrir en rêve, elles sont si exactes et si parfaitement reproduites, que je doute être le seul à avoir pu visiter le château des songes et ces pays alentours. Lovecraft parlant de la mystérieuse cité de Kadath, Dali évoquant la venue surréaliste des images-rêves sur sa rétine, ou encore Beksinski et ces morbides paysages : tous ont dû voir un jour leur sommeil se peupler d'images semblables à celles qui m'agitent.

Le souvenir le plus lointain que j'ai de cet univers fantasmagorique remonte à mes 8 ans. Ce premier rêve fut l'exemple type de tous ceux qui allaient suivre : tout débute de façon classique, je me visualise aux commandes d'un hélicoptère avec une amie de ma classe, cela avant que sa ceinture ne se décroche et que la situation s'envenime. À partir de ce moment, le rêve bascule subitement : avec ma prise de conscience d'être en train de dormir, je réalise également que quelque chose qui n'appartient pas à mon rêve s'y trouve.

C'est devant l'hélicoptère qu’apparait ma première vision du château des songes. À la façon d'une tête sculptée dans la pierre la plus sale, l'immense construction, flottant dans les airs, semble me regarder par les deux grands trous de ruine qui ornent sa façade. Les piliers de granit, nombreux et anciens, tracent comme une grille osseuse, rappelant l'architecture sinistre d'un crâne pourrissant. Une étrange fumée s'en dégage, comme si le temps agissait sur la bâtisse, la dissipant en lambeaux aériens. Elle est loin, mais pourtant, il s'en dégage une profonde sensation de malaise : elle n'a rien à faire là. Comme si cette construction avait franchi une frontière, brisé la coquille de mon rêve pour s'y faufiler, venant d’un néant extérieur à mon imagination. Avec du recul, c'est cette forme d'explication qui me satisfait : ce palais n'est rien d'autre qu'un bout de ténèbres et de mort issu d'un Néant total ayant pénétré mon rêve, et s'étant plié à une forme tangible pour pouvoir y exister.





C'est là que cessa mon premier rêve de ce château. Je pus en faire d'autres, souvent. Les rêves étaient tous classiques au début, lambda, mais soudain, la scène se déchirait à un coin, et le château paraissait, chaque fois légèrement différent dans sa couleur, sa taille, sa forme ou sa matière : Néanmoins, jamais vraiment capable d'imiter ce que mon esprit pouvait créer de familier. Il restait intrus, tache onirique effrayante et désagréable. En tant qu’enfant de 8 ans, j’ignorais évidemment le phénomène.

En grandissant, cette manifestation épisodique me parut de plus en plus étrange : pourtant, le fait qu'un rêve comporte un motif récurrent est une chose reconnue comme commune. Mais c'était cet aspect extérieur qui n'avait de cesse de m'effrayer. Celui de quelque chose venu d'ailleurs.


Ils furent ma première vision du château des songes.


De mes 10 à 12 ans, j'eus des troubles du sommeil : incapable de m'endormir avant qu’il ne soit tard, les histoires que je lisais se troublaient dans ma tête. Une nuit, pourtant, je n'eus  aucun mal à tomber dans les bras de Morphée. Il y avait comme une voix ; en fait, c'était plutôt un appel, la matérialisation sonore d'un désir. Désir qui n'était pas le mien, mais celui que quelque chose voulait me voir réaliser : trouver le château. Cette nuit-là, ce rêve m'a marqué ; car alors que la voix s'exprimait, j'ai compris que je n'étais pas dans mon inconscient : j'étais au pays du château des songes.

Autour de moi, rien ne ressemblait à ce que je pouvais imaginer. La terre était faite d'une sorte de sable rouge très dur. Un chemin sinueux entre deux falaises abruptes avançait sinueusement, comme le lit à sec d'une rivière ancienne et asséchée. Au loin, un plateau montagneux, coiffé d'un pic. Et ce même paysage de falaises, de pics, de plateaux et de sable rouge et ocre, à perte de vue. J'arpentai la route longtemps, sans savoir où j'allais. Mais la voix n'avait de cesse de répéter que là-bas, je trouverai le repos, car je trouverai le château des songes. Au loin, une porte s'est profilée à même la roche. Je sais ne pas être le seul à l'avoir vue, et à avoir rapporté cette vision dans notre monde : d'autres l'ont peinte ou décrite. Si j'avais su : depuis, mes rêves ne m'appartiennent plus.

À partir de cette nuit, je développai une attente. J'attendais la suivante qui me mènerait dans ces contrées, à la fois effrayé de me retrouver dans ces terres mortes, et curieux d'y ressentir des sensations nouvelles et troublantes. C'est au cours de ces années que j'ai commencé à prendre en note mes songes, de façon à être entraîné pour rédiger mes aventures dans ce pays macabre. Mais après ce rêve, il fallut un long moment avant que le château et sa région ne se manifestent à nouveau.





L'année de mes 14 ans, mes parents divorcèrent. Et la nuit même de cette annonce, j'eus  le rêve des piliers ; dans ce même désert, mais par-delà la porte sûrement, j'apparus sur un haut pilier de basalte, large d'un diamètre d'une dizaine de mètres. Autour de moi, rien d'autre que de la poussière. Le ciel était jaune sombre, figé dans un crépuscule morne et angoissant. Au centre du pilier, un feu de camp. Et tout autour de moi, à perte de vue, d'autres piliers similaires, aussi loin que mon regard pouvait porter.


Derrière la première porte se trouvait la lande des piliers.





Il se passa ensuite 4 ans sans que les rêves ne se manifestent à nouveau : il arrivait bien que j'entrevisse encore la lande des piliers, mais rien n'avançait. À 16 ans, la perte de ma grand-mère fut un choc puissant et déstabilisant dans mon univers d'adolescent insouciant. Les rêves devirent alors plus nombreux. Et toujours, cette voix qui m'intimait le désir de me rendre jusqu'au château des songes. J'avais compris quelque chose d'important. Les changements dans ma vie permettaient à ma conscience d'avancer.

La mort de mon aïeule me fit arriver dans une nouvelle région. Désert encore plus aride que les précédents, son ciel y était d'un jaune constant et nuageux, d'une forme de poussière irritante. Je n'y croisais que des ruines de cathédrales et d'églises, mortes, desséchées, comme les dépouilles inertes de la foi de leurs défunts fidèles. Ainsi, je traversai le désert des croyances.





Jusqu'à atteindre une porte que je ne pus franchir.


Celle-ci était gardée par un homme et son chien, les premières apparitions animées que me laissait entrevoir ce pays de songes. Mais le vieil homme chauve et effrayant dans son suaire refusa de me laisser le passage ; derrière lui se trouvait la plaine des os et des morts, les passages-croix, les demeures des affamés, la ville des tombes. Enfin, le château des songes. Et je ne savais comment le convaincre. Chaque nuit l'appel se faisait plus fort, le château m'appelait, et les rêves se répétaient. Mais le vieillard ne me laissait jamais entrer.

Je comprenais sans l'admettre : si ma vie influait sur mon voyage onirique, alors je devais agir dans le réel pour que le passage s'ouvre. Et puis je perdis mon chien d’une mort idiote. Ma peine suffit à ce que le gardien me laisse poursuivre ma route. Commença alors l'escalade vers la folie.

Il me fallut 5 ans pour concevoir une fille. Moins de 5 minutes pour les perdre toutes les deux à l’accouchement.





C'est ainsi que je franchis le gouffre aux ossements.





Horrible n'est-ce pas ?

Oui. Ma vie était devenue une chose terrible. Tout me paraissait insipide, sans saveur : seul comptait l'endormissement, la promesse de ces terres où je me sentais au-dessus de tout, car vivant, capable d'émotion, et de vie ! Le traumatisme de la perte de mon épouse et ma fille fut suffisant pour me faire aller très loin. Ma part consciente et éveillée fut ravagée, triste à en mourir, effondrée. Mais ma part onirique, qui découvrait ce monde de merveilles mortes se révélant à ces yeux endormis, elle, exultait.


Alors je rencontrai les Secs.





J'étais depuis des mois piégé dans la ville des tombes ; je me refusais à commettre ce qui devait être fait pour avancer : ni meurtre, ni mutilation. Les Secs surent me faire changer d'avis. Leur litanie criarde me mit au pas, leur faim de lucidité et de conscience, insatiable, me fit comprendre : ils me traqueraient et me dévoreraient chaque fois que je tomberai dans le sommeil si je ne parvenais pas à produire le sacrement nécessaire à mon évolution vers le château des songes.

Derniers habitants de ce monde, les Secs sont maigres, livides, nus. Craquants comme du parchemin, le morne ciel les avait tannés à force d'une éternité d'errance. Incapables de pensées construites, ils traquent et dépècent les voyageurs pour se repaître de leur capacité cognitive, de leur acuité cérébrale, jusqu'à laisser une coquille vide et craquelée qui bientôt aura faim à son tour, séchée par le soleil sans chaleur de ce lieu maudit.

Sous leur pression, je pris des mesures. Elle n'avait que 15 ans ; je simulai une chute de cheval, brisai sa nuque. Personne ne me soupçonna. Ma part consciente s'en fit un sujet de perdition et de désespoir, pensant devenir folle, de par sa ressemblance avec les psychopathes des faits divers. Mais peu importait : ma part sensible, celle qui pouvait voyager là-bas, avait ce qu'elle désirait et même bien plus. Du tourment, de la douleur et de la mort. Les Secs se contentèrent de ma culpabilité, et alors s'ouvrit la dernière étape du voyage : la ville des tombes et ces passages-croix. J'y vécus de nombreuses choses que je ne peux oublier : les hommes-croix et leurs complaintes des rêves brisés, les tombes alignées et leurs souvenirs de marbre. Je vis le Monolithe et ses veines malades, le Ciel Pestilent, avec ses glaires et ses boursouflures. Et ces mille folies, ces mille visions, ne firent que me fasciner et me rendre plus extatique encore au réveil. Et il ne me tardait que de me rendormir, attendant le prochain voyage. Je rencontrai Kurisok le Père-Sec et son vomi de cadavre, je parlais avec le Flûtiste et le Joueur de viole, et je vis des choses qu'aucun être humain ne peut avoir vu de ses yeux éveillés : des navires à la proue de pierre flottant dans un océan de nuages acides, des forêts d'ossements et des monuments immenses et terrifiants formés par des cadavres entremêlés.







Là-bas, je contemplais mille horreurs qui ne firent que me conforter : notre monde était plat et morne. Je l'abandonnais dès que je le pouvais. Et pourtant, jamais le château des songes ne parut s'approcher.

Jusqu'au soir de mes 40 ans.

J'étais seul. Tous me craignaient désormais pour mon apparente folie et mon discours sur le château, les Secs, les songes et le désert de mort et de folie à l'envers du sommeil. Mais je n'avais besoin de personne. J'étais unique : plus de part consciente, ni de voyageur de l'inconscient. Il n'y avait plus qu'un être, un esprit en moi, prisonnier de la chair, qui réclamait son monde, le monde des songes d'ailleurs, des rêves issus de l'autre bord de l'univers.

Et là, mes yeux fermés, je sus que j'avais enfin atteint le pinacle. Il y eut le sentier. Rouge, sinueux. Il y eut le couloir, et les anciens Voyageurs, sublimes et immortels dans leur pose solennelle. Et enfin, il y eut la fille sur sa monture.

Quand j'eus passé ces épreuves, rendu ivre par la force de ma démence, alors le ciel parut s'ouvrir, et le château fut devant moi. Et je compris enfin : il était fait non de piliers et de roche, mais bien d'os et d'âmes de voyageurs tels que moi. Gigantesque agglomérat de morts hurlants et vaporeux, il était le pinacle frissonnant et orgasmique de la folie pure que cachent les rêves venus d'ailleurs. Tombant à genoux, je le priai de me prendre et de faire de moi pour toujours un des songes le composant.

Ce furent les pompiers qui me trouvèrent dans ma baignoire. D'après eux, un quart d'heure de plus et je n'aurais plus eu assez de sang pour survivre. Je me serais éteint dans mon sommeil. Depuis, on me garde dans une cellule capitonnée où je ne peux me faire de mal, ni en faire aux autres. Mes jambes en moins et mes bras entaillés sont secondés par la camisole.

Mais cela m'importe peu, car j'ai franchi le chemin maintenant. Le château m'attend. Il est là, pour moi. Quand je mourrai, mon âme rejoindra celle des autres voyageurs des Contrées des Rêves d'Ailleurs, et je narguerai les Secs, Ceux-qui-se-sont-perdus, et me recueillerai devant les hautes statues de Ceux-qui-ont-arpentés.





Voilà mon dernier conseil : il existe en vous un voyageur qui n'attend qu'une occasion de partir à la conquête de ce qui dort hors de notre monde.

Vos rêves en sont la porte, il ne vous manque que la clé.

Mais je vous guiderai. Je serai sa proue et je vous parlerai, pour vous montrer le long chemin. Alors surveillez vos rêves, guettez le Château des songes.





Texte de Keter/El Cabri

Images réalisées par le peintre polonais Zdzisław Beksiński

Bravo à Keter qui est le vainqueur du concours d'écriture de l'été 2020 ! Nous espérons que ce texte vous plaira autant qu'il a plu au jury.

5 commentaires:

  1. La qualité de l'écriture est vraiment impressionnante. Je m'avancerai peut être pas à dire que c'est LE meilleur texte du Nécro, mais c'est très clairement le (très) haut du panier.

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  2. C'est un excellent texte !

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