Torture auditive

Buck avait la bouche en sang.

Il en sentait le goût sur son palais. Il s'était mordu la langue. Les liens à ses mains semblaient se resserrer un peu plus à chaque fois qu’il tentait de tirer dessus. La musique se jouait à plein volume depuis maintenant…quatre, cinq jours ? Enfermé dans cette pièce blanche depuis tout ce temps, il n’avait eu comme seules préoccupations que la douleur, et cette incessante musique, qui toutes deux l’enveloppaient. A chaque battement que le morceau faisait, il sentait ses tympans au bord de la rupture.

Buck n’était pas un ignorant, bien sûr. Il savait bien que cette torture était courante, il avait vu à maintes reprises des supplices auditifs similaires représentés au cinéma. Sous les néons aveuglants, la réalité le rattrapait assez vite. Il n’en pouvait plus. Le son semblait de plus en plus fort. Le morceau, aigu et enfantin, se répétait sans pauses, toutes les 3 minutes environ.

Un bruit sourd vint s’ajouter à la cacophonie ambiante, et l’unique porte de la pièce s’ouvrit. Cela faisait bien deux jours que Buck n’avait pas vu l’un de ses tortionnaires. Leurs visites se faisaient irrégulièrement, et cette imprévisibilité le plongeait dans un état de stress presque permanent. A la torture physique s’ajoutait celle, bien pire, mentale. La musique se coupa, et il put enfin se concentrer sur autre chose que sur ce son infernal. Buck leva ses yeux épuisés vers l’homme, lequel était en costume cravate. Celui-là, il ne l'avait jamais vu. Il était aussi pâle que ses autres tortionnaires, mais agrémentait ce teint blafard de cernes proéminentes, qui en d’autres circonstances, auraient fait passer l’homme pour fatigué, mais qui ici ne faisaient qu’ajouter un côté étrange à son visage. Buck savait ce que cette coupure signifiait. L’homme allait lui parler.

- Je vois que vous ne vous êtes toujours pas décidé à parler, monsieur Fread. Je me suis toujours efforcé d’épargner aux gens mes avis personnels, mais je dois dire que je suis profondément déçu de votre réticence. Vous êtes assez intelligent pour comprendre que vous n’êtes pas en mesure de résister. Ou du moins, plus pour très longtemps.

Les oreilles de Buck bourdonnaient encore, et la musique semblait toujours traîner dans un coin de son crâne. Même éteinte, elle ne semblait pas pouvoir le quitter. Peut-être ne le quitterait-elle jamais. Devant le silence de son interlocuteur, qui semblait trop affecté psychologiquement pour parler, l’homme à la cravate continua son monologue.

- Monsieur Fread, votre heure n’est pas encore arrivée, nous le savons tous les deux. Sans jamais mettre votre vie en danger, je pourrais vous laisser seul dans cette pièce avec la musique plus forte que jamais. Cela ne m’effraie pas. Vous tenez encore, mais combien de temps pensez-vous que vous tiendrez si je vous laissais, disons, une ou deux semaines de plus, seul avec cette musique ?

Buck n'aurait pas pu supporter de replonger dans cet enfer, il le savait. Si l’homme donnait l’ordre de relancer la musique, son cerveau ne tiendrait pas, et les onces de conscience qu'il lui restait craqueraient. Au fond de lui, il le savait. Il se décida à essayer d’articuler quelques mots.

- Non. Non. Pas la musique.

Le sourire satisfait de l’homme à la cravate se fit encore plus inquiétant que la perspective d’une mort certaine.

- Que faisiez-vous près du château monsieur Fread ?

Buck crut pouvoir répondre, mais seul un filet de bave sortit lorsqu’il ouvrit la bouche. Son cerveau était brisé. Qui aurait cru qu’une mélodie qu'il avait maintes fois entendue enfant pouvait autant briser un homme ? Dans un ultime effort de concentration, il put de nouveau parler.

- Non, pas la musique. Pas la musique. Je vais parler. Pitié.

Le sourcil dressé de son interlocuteur silencieux l’incitait à lui en dire plus.

- Le château. Je voulais prendre des photos du château.

- Voilà une réponse satisfaisante, monsieur Fread. Hélas, je me vois contraint de vous réprimander. Que ce soit bien clair : on ne prend pas de photos des alentours du château la nuit. C’est interdit. Il s’y passe des choses…étranges. Vous les avez vues, n’est-ce pas ?

Il n’attendit même pas que son prisonnier lui apporte une réponse. Il n'en n'avait pas besoin.

- Vous avez commis une erreur, monsieur Fread. Une grave erreur. Nous allons vous garder ici quelques temps. Puis nous verrons de quelle façon vous disparaîtrez. Au revoir, monsieur Fread.

Buck se sentit mourir à l’intérieur. S’ils le replongeaient dans cet enfer sonore, il allait définitivement craquer.

Le cri qu’il poussa aurait fait frissonner n’importe quelle personne ayant pu l’entendre. Malheureusement pour lui, son hurlement se perdit dans les échos du couloir vide. A la surface, personne ne l’avait entendu.

- NON ! PITIÉ, PAS LA MUSIQUE !

Les premières notes résonnèrent dans la pièce, de nouveau scellée.

A la surface, sur un parking situé non loin du château, la même musique se jouait à travers des hauts-parleurs. Un touriste irlandais, inconscient de l’horreur qui se déroulait sous ses pieds, flânait sous le soleil californien avec sa famille. En entendant la musique démarrer, il se surprit à chanter en cœur les paroles de la chanson, un bonheur inhabituel pour ce cinquantenaire. Aucun doute, il était vraiment dans l’endroit le plus joyeux du monde.

“It’s a small world after all, It's a small, small world...”

Texte de Tac

11 commentaires:

  1. https://www.youtube.com/watch?v=F9YqCP_B7EU

    Je l'ai dans la tête maintenant >.<

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  2. Bienvenue à DisneyLand ceci dit :p

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  3. Très sympa !

    Bon par contre le château de Disneyland ça doit être dans le top 20 des trucs les plus photographiés de France. L'histoire aurait été un poil meilleure si le délit était autre.

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    1. Techniquement, dans l'histoire se passe en Californie. J'admet cependant qu'il doit y avoir des choses plus intéressantes à photographier dans cette région

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    2. Effectivement au temps pour moi, j'avais pas relevé la mention du soleil californien.

      Mais sur le fond je maintiens mon propos !

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  4. Les creepypastas DisneyLand :)

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  5. Spinoff de "abandoned by disney". ça fait toujours plaisir.

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  6. Ptdr jlis ca par hasard demain je vais à Disney YEY

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  7. Quand ils parlaient d’une comptine je l´ai eue en tete avant que l’auteur la « chante »

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  8. Je connaissais pas du tout cette comptine, merci de me l'avoir fait découvrir ! :-)

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  9. Je connaissais pas du tout cette comptine, merci de me l'avoir fait découvrir ! :)

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