Meilleur ami de l'homme


« J’ai pas envie d’aller sur la digue. Tu n’as qu’à y aller toute seule, je t’attendrai là. » 

 
Rachel fronça le nez et Gabin redressa la tête, lui jetant son regard qui signifiait : J’avais pas envie de venir tout court. Rachel avait toujours aimé monter sur la digue. Gabin supposait qu’être cernée par la mer et le bruit des vagues l’apaisait. Mais voilà, Gabin n’avait pas envie d’être coopératif aujourd’hui. 

 
Tout d’abord, Rachel avait lourdement insisté pour qu’il vienne promener le chien avec elle. Il avait protesté, Gribouille n’était pas son chien, et puis le temps était infect, mais rien n’y avait fait. La vérité, c’est que Rachel considérait qu’il n’était pas sain pour un enfant de passer sa journée derrière un écran d’ordinateur, et en la matière leurs parents rejoignaient malheureusement la jeune femme en tous points. Il avait donc trainé des pieds tout le long du chemin jusqu’au port pour bien faire sentir son mécontentement.  

 
La mer était calme mais une lourde brume, comme il y en avait souvent dans le coin, pesait sur la ville. Des goélands volaient à ras de terre entre les bateaux amarrés et Gribouille les coursait en aboyant à qui mieux mieux. C’était un jeune caniche, tout menu et à la fourrure aussi rousse que la chevelure de sa sœur. C’était un bon exemple de tel chien tel maître selon Gabin.  

 
« Très bien, céda finalement Rachel. Reste ici, mais ne t’éloigne pas, OK ? » 

 
Oui, oui. Et je prendrai pas les bonbons du vieux monsieur. 

 
La jeune fille le fixa encore quelques secondes, puis se détourna en soupirant. Elle s’éloigna vers la digue, le chien sur les talons. Rachel était un véritable éclair dans le décor. Elle portait une lourde robe en lainage vert émeraude et la couleur de ses cheveux contrastait singulièrement avec la grisaille ambiante. 
Elle monta quelques marches et fut avalée par la brume.

Gabin s’approcha de l’eau et fouilla dans les galets du bord. Il en sélectionna quelques-uns puis, se plaçant face au port, lança le premier. Le brouillard était particulièrement dense, épais comme de la purée de pois. On n’y voyait guère à plus de cinq mètres. Le galet fusa au-dessus de l’eau, où il ricocha en sauts souples et énergiques. 

 
Plaf. Plaf. Plaf.

Le galet fit trois bonds avant de disparaitre dans le brouillard. Gabin distingua le bruit d’un saut supplémentaire avant que toute trace de son lancer ne soit totalement avalée par la brume. Pas mal. Le secret se trouvait dans le mouvement du poignet, sec et vif. Le galet devait se trouver parfaitement horizontal à la surface pour y rebondir sans y plonger. Il en lança de nouveau un. 

 
Plaf. Plaf. Plaf.

Le choix du galet était également d’importance. La pierre parfaite était plate et symétrique, à la surface lisse et sans aspérités.


Plaf. Plaf. PLOUF !


Gabin tressaillit. Un long frisson comme un doigt glacé descendit le long de sa colonne vertébrale.
La dernière éclaboussure avait fait trop de bruit, sans pour autant avoir été vraiment imposante. Il avait beau scruter le port avec la plus grande attention, le temps était bien trop mauvais pour qu’il puisse discerner quoi que ce soit. Peut-être une dorade sautant en dehors de l’eau ? Cependant, un frémissement inexpliqué lui courrait jusque dans les os, comme une crispation lui tendant les jambes en ressorts. Les ricochets ne l’amusaient plus.  
Gabin s’éloigna du bord et s’assit un peu plus loin, à quelques mètres de l’escalier. Ses yeux ne pouvaient quitter l’eau du port qui léchait les galets à intervalles paresseux. Elle montait et descendait mollement, sans frémissement particulier.  

 
Un raclement contre la pierre l’arracha à sa contemplation. Gribouille descendait les escaliers. Il trottina jusqu’à lui et vint s’asseoir à ses pieds en silence. Gabin lui caressa distraitement la tête, puis saisit un nouveau galet et le retourna entre ses mains. Le chien leva alors la patte avant et gratta du bout de celle-ci son jean. Gabin fronça les sourcils. Il tourna la tête vers la digue, ou du moins, dans la direction dans laquelle il savait qu’elle se trouvait. 

 
« Rachel ? » appela-t-il.

Il lui sembla que sa voix n’avait pas porté, comme engloutie par l’épaisseur opaque qui le cernait.
À ses pieds, le chien le fixait calmement.
Rachel ne redescendit jamais de la digue. 

 
oOo 

 
Des recherches furent organisées dans l’heure suivant la disparition de Rachel. Leur père était chef d’escadron de la gendarmerie, aussi toutes les ressources possibles furent immédiatement mobilisées. Des plongeurs explorèrent minutieusement toute la zone entourant la jetée. On ne trouva rien. 

 
Son père tenait là une première victoire. Sa fille ne pouvait s’être noyée : rien n’avait été découvert le long de la digue. Le courant était fort et y rabattait tout ce qu’il attrapait. C’était là qu’on retrouvait toujours les corps fracassés des touristes imprudents, ceux qui nageaient quand même par drapeau rouge. Tout ce que la mer avalait et charriait, elle le vomissait là. Si Rachel était tombée à l’eau, son cadavre se serait trouvé à cet endroit.  
Rachel ne s’était pas noyée. Il le répétait, encore et encore, comme un mantra. Elle avait dû faire une mauvaise rencontre sur la digue, croiser un homme qui l’avait contrainte de le suivre, qui l’avait enlevée ! Et, alors qu’il s’escrimait à organiser des recherches, Gabin avait vu un de ses collègues se pencher vers son coéquipier et lui murmurer : « Elle a été dévorée par le brouillard, c’est la brume qui l’a prise » 

 
On ne pouvait en effet quitter la digue sans passer à l’endroit où Gabin se trouvait ce jour-là. De cela il était sûr, seul le chien était ressorti du brouillard qui pesait alors sur le port. Personne d’autre. 
Son père le savait, bien sûr, même si pour rien au monde il ne l’aurait admis. Certains soir où la nuit était particulièrement noire, et qu’il s’asseyait devant la fenêtre pour perdre son regard en elle, Gabin voyait tout au fond de ses yeux qu’il savait que sa fille était morte. 
Sa mère, elle, ne se faisait aucune illusion. Elle s’efforçait de se montrer forte pour son fils et son époux, mais Gabin l’avait déjà entendue pleurer dans les toilettes en pleine nuit. Toujours est-il que Gabin ne trouva ni chez l’un, ni chez l’autre un écho avec lequel partager sa propre souffrance.  

 
Il avait surpris une conversation, un matin de marché : « Vous avez su, pour le fils du boucher ? On l’a repêché seulement trois heures après qu’il soit tombé à l’eau. Les crabes lui avaient déjà mangé les yeux ! Ils n’avaient touché à rien d’autre mais il n’avait plus d’yeux !» Ces paroles gravèrent sous son crâne une image terrible pour son esprit d’enfant, qui devait par la suite hanter ses cauchemars.  

 
Seul le chien paraissait insensible à la disparition de Rachel. Gabin se surprenait parfois à le fixer haineusement. C’était un petit gabarit qui, quoi qu’il se fût passé sur cette digue, n’aurait pas pu faire grand-chose. Mais tout de même, il aurait au moins pu grogner, aboyer comme un fou, et alors Gabin aurait compris que quelque chose n’allait pas. Eh bien non. Le chien était redescendu en silence pour s’asseoir à côté de lui et avait levé ses grands yeux vers les siens. Il n’avait même pas couru.
Gabin se trouvait parfois éveillé au cœur de la nuit, les joues ruisselantes de larmes et, serrant convulsivement les draps entre ses doigts, il songeait : Meilleur ami de l’Homme, mon cul. 

 
Gabin n’avait jamais eu de relation houleuse avec sa sœur, au contraire de la plupart des fratries. Rachel ne le battait jamais. Elle n’avait levé la main sur lui qu’une seule et unique fois, et Dieu sait – avec le recul il s’en rendait bien compte – que Gabin l’avait mérité : 

 
Martin, le fils des voisins, avait sonné chez eux un samedi après-midi pour qu’ils sortent jouer. Il avait deux lourds bâtons entre les mains et lui en avait tendu un. Ils avaient ensuite pris la direction du lac. Une petite colonie de ragondins y avait pris ses quartiers, creusant les berges comme du gruyère. Les habitants du coin avaient pris l’habitude de les nourrir de pain rassis comme on nourrissait les canards, aussi n’étaient-ils pas bien farouches.  C’est pour cette raison que les deux enfants avaient pu se faufiler entre les animaux sans les inquiéter. Martin s’était approché furtivement de l’un deux qui leur tournait le dos et grignotait quelque chose qu’il avait trouvé entre des racines. Martin avait resserré ses mains sur le bâton, l’avait dressé tout au-dessus de sa tête et avait frappé de toutes ses forces. La branche avait sifflé en fendant l’air. Tous les animaux avaient immédiatement fui dans toutes les directions. Mais Martin n’avait pas perdu de vue sa cible et l’avait talonnée jusqu’à ce que la pauvre bête se retrouve acculée contre un arbre. Gabin s’était tétanisé. Il se sentait nauséeux – le ragondin poussait de petits couinement affolés – mais il ne voulait surtout pas passer pour un dégonflé aux yeux de Martin. Aussi avait-il tout de même donné quelques coups, sans grande conviction. Martin, lui, avait les yeux brillants d’excitation, presque voilés de plaisir. Gabin était alors bien trop jeune pour pleinement saisir avec quelle ampleur le comportement de son camarade était inquiétant.  Toujours est-il que c’est ainsi que Rachel les avait trouvés. Elle avait alors levé très haut la main et baissé vivement le bras, lui assenant une gifle qui lui avait fait voir des étoiles et partir la tête sur le côté. Gabin avait porté immédiatement la main sur sa joue brûlante et hoqueté d’étonnement. Sa stupéfaction avait été telle qu’il avait eu du mal à reprendre son souffle.  
Elle l’avait regretté instantanément, il l’avait vu dans ses yeux. 

 
Rachel ne pouvait rester longtemps fâchée contre lui, même lorsqu’il était insupportable, comme tout bon petit frère se devait de l’être. Même lorsqu’il cassait ses affaires par accident, parce qu’il avait touché à ce qu’il n’aurait pas dû. Lorsqu’il levait vers elle ses yeux de chien battu, il lui était physiquement impossible de lutter. Il en jouait, bien entendu, mais avec mesure : il se sentait parfois si fragile et petit devant l’amour absolu et inconditionnel que lui portait Rachel, et qu’il décelait alors comme à travers des volets, sans en comprendre totalement la profondeur. 

 
Oh Dieu, ce qu’il détestait ce chien.

Pourtant, lorsqu’il quitta la maison pour poursuivre ses études à Paris après son baccalauréat, Gabin insista avec une rare pugnacité pour emmener Gribouille avec lui. Il n’aurait pas supporté d’être séparé de l’animal. La pensée de Rachel montant sur la digue, Gribouille dans son dos, la pensée qu’il avait été le dernier être vivant à avoir… Non.
C’était le chien adoré de sa sœur adorée, et pour ça il se le traînerait jusqu’au bout. 

 
Les années filèrent ainsi, dans une sorte de statu quo. Malgré les protestations véhémentes de son père, le juge, considérant que la disparition avait été constatée dans des circonstances présumant sa mort, déclara Rachel décédée dix ans plus tard.  

 
« Il n’a rien dit, lui avait raconté sa mère au téléphone. Il a juste signé les papiers et récupéré le certificat. Peut-être, et sa voix avait tremblé à ce moment, peut-être qu’on pourra avancer maintenant. » 

 
Il lui avait dit : « Oui, peut-être. » Mais au fond, il savait. Viscéralement. Il savait qu’il n’en était rien.


Il avait compris dès que la sonnerie du téléphone avait retenti le lendemain. Cette fois, son père ne s’était pas perdu dans la nuit, non, cette fois, la nuit l’avait dévoré, elle l’avait rejoint au pommier du fond du jardin et étendu ses longs doigts en nœud coulant depuis la plus haute, la plus solide branche.
La nuit l’avait dévoré comme la brume avait dévoré Rachel. 

 
« Oh Gabin, mon dieu Gabin, mon dieu, c’est ton père. Il a… Oh mon dieu, pourquoi, mon dieu, seigneur… » 

 
Elle s’était mise à sangloter au téléphone. Gabin tenait le combiné contre son oreille, sans un bruit, sans qu’une parole ne lui traverse l’esprit, juste du blanc, du blanc – (de la brume ?) – sous son crâne, les yeux rivés vers la fenêtre. Il faisait déjà nuit. 
Il laissa son regard se perdre en elle. 

 
oOo 

 
Il y eut beaucoup de monde à l’enterrement. Toute la gendarmerie était venue s’entasser dans le petit cimetière de la commune. Ils n’avaient pas organisé de veillée du corps. Un pendu, ça n’était jamais rien de très beau à voir. Gabin ne versa pas une seule larme alors qu’on mettait son père en terre. Une faille vide et froide, sans fond, sans aucun fond s’était creusée au cœur de son corps. Sa mère n’était qu’un amas de sanglots incontrôlables, portée à bout de bras par les anciens collègues de son mari. Lorsque la cérémonie fut terminée, il s’approcha d’eux pour leur demander de bien vouloir la raccompagner chez eux. 

 
Rachel n’avait pas de sépulture, pas de lieu où l’on aurait pu se recueillir pour elle. Quand bien même il y en aurait eu un, cela n’aurait été qu’une tombe vide de tout corps, vide de tout sens. C’est pour cela qu’il se rendit au port. Il récupéra le bouquet de roses qu’il avait laissé sur la plage arrière, fit descendre Gribouille de la voiture et se dirigea vers la jetée. Le chien, à présent âgé, le suivait mollement. 

 
Il y avait du brouillard, presque autant que ce jour-là. Il pouvait presque voir Rachel sur l’escalier, les lourds plis de sa robe verte battant ses jambes alors qu’elle montait les marches, le brasier de sa chevelure déchirant la brume, quelques instants, un si petit instant avant la dernière image qu’il aurait d’elle. 

 
Une fois les escaliers gravis, le Gribouille s’assit sur le sol de béton et refusa d’avancer plus loin. Gabin tenta vainement de l’appeler et de voir le chien abandonner Rachel, l’abandonner une nouvelle fois lui fit monter un gout de bile en bouche. 

 
« Sale bête infidèle » siffla-t-il amèrement. 

 
En le voyant s’éloigner, Gribouille poussa quelques gémissements plaintifs. Gabin ne se retourna pas et poursuivit son chemin.  
Une fois arrivé au phare, il déposa les roses au sol et resta ainsi, les mains croisées, à regarder les vagues frapper la digue. La faille dans ses entrailles le tiraillait douloureusement. Il allait faire demi-tour lorsqu’un éclat de couleur vive fila dans la périphérie de sa vision. Gabin pivota lentement sur ses pieds et s’approcha du bord. A environ un mètre du muret, il tendit la tête pour mieux observer le flanc de la jetée. Il se figea. 

 
Une sorte d’animal aux membres fins et blancs entreprenait d’escalader la digue. Ses mouvements étaient lents et feutrés, tout en précaution. L’articulation du coude se pliait selon un angle aigu et le corps pivotait sur celui-ci, transférant tout son poids vers l’avant. La chose progressait ainsi de pierre en pierre, presque rampante, et remontait vers la voie aménagée sur la digue. Gabin comprit alors que l’éclat qui avait attiré son œil était une lourde chevelure rousse, gorgée d’eau et emmêlée. Elle tombait en rideau devant la tête de la créature et sinuait le long de son échine, d’où pendaient des lambeaux de tissu vert. Elle parut se stopper un instant sous son regard, puis reprit lentement sa progression. Gabin ouvrit grand la bouche pour hurler mais n’émit aucun son, la mâchoire demeurant béante. Ses cordes vocales ne lui répondaient plus et il ne pouvait prendre que de courtes inspirations saccadées, tout liquéfié de terreur. Un gel dévorant l’envahissait comme un manteau de glace et le serrait en étau.  

 
« Rachel ? » gémit-il finalement. 

 
Il n’était parvenu à émettre guère plus qu’un couinement de souris. Alors la créature se figea et, les cheveux tous enchevêtrés d’algues et de coquillages, releva deux orbites béantes vers lui. 

 
« Ce sont les crabes, songea hystériquement Gabin, ce sont les crabes qui lui ont bouffé les ye… » 

 
La chose tendit une main décharnée qui se referma sur sa cheville et tira brutalement. Gabin chuta en arrière et son crane heurta durement le sol, ses dents claquant les unes contre les autres. Elle entreprit de le trainer par-dessus le parapet, vers les rochers battus par les vagues. Il ne parvenait pas à esquisser le moindre mouvement pour se dégager de son étreinte. La créature le tirait par à-coups réguliers. Le sol lui entamait la peau du dos.  
Les orbites vides le fixaient comme l’œil le plus perçant, comme si des flammes y brûlaient, et Gabin comprit alors que cette chose n’était pas sa sœur. Cette créature ne pouvait être Rachel, tout du moins exception faite de son corps. Pas la Rachel qui lui souriait du fin fond de son cœur, qui n’avait levé la main qu’une seule et unique fois sur lui, qui l’aimait sans doute plus qu’elle ne s’aimait elle-même. Non, ce n’était pas Rachel.  

 
Cette pensée l’électrocuta et Gabin, retrouvant enfin l’usage de ses membres, plia la jambe pour asséner un violent coup de pied dans la poitrine de son agresseur.
La créature fut rejetée en arrière avec un « Hmpfff ! » alors que l’air était expulsé de ses poumons. Elle revint cependant immédiatement à la charge, le saisissant à la gorge, et raffermit sa prise avec une force insoupçonnée. Son poids sur lui était lourd, gorgé d’une eau froide aux vapeurs d’iode. Par-delà le manque d’air qui obscurcissait progressivement sa vision d’étoiles, Gabin pouvait percevoir la respiration rauque de la chose qui finissait en petits souffles glacés sur sa joue. Elle tira de nouveau malgré ses ruades et son corps commença lentement à basculer par-dessus le rebord. 

 
Soudain, il y eut comme un choc et la chose le lâcha. Il manqua de chuter totalement vers la mer et se rattrapa aux rochers, où il se déchira les paumes. Un cri plaintif déchira l’air, suivi d’un bruit sourd. Dans sa panique, Gabin tâtonna à l’aveugle à la recherche d’une meilleure prise. Ses doigts rencontrèrent un morceau de roche plus petits que les autres, d’une taille suffisamment modeste pour qu’il puisse le soulever.  Refermant sa main sur la pierre, Gabin poussa sur ses jambes pour se redresser, titubant.  

 
Gribouille était mollement étendu contre le parapet opposé de la digue. La créature l’avait envoyé voler contre le muret. Cette dernière s’était tapie à quelques mètres de lui. Un trou béant lui découvrait la mâchoire et les dents, là où le chien lui avait arraché la joue. Elle agita furieusement la tête puis se tourna vers lui et retroussa ce qui lui restait de lèvres.  Elle tendit les muscles, se projeta en avant. Gabin resserra les doigts sur la pierre et leva le bras.
Les dents éclatèrent sous la violence du coup qu’il lui assenât. La créature siffla, un sifflement aigu tout en échos, et se replia précipitamment vers les rochers. Elle se glissa entre leurs interstices et y disparut. 

 
Gabin haletait. Il tenait toujours la pierre entre ses doigts blanchis. Il tituba vers le chien, toujours étendu au sol, manquant à plusieurs reprises de chuter. Il respirait toujours. Gabin le souleva le plus précautionneusement possible, lui arrachant un gémissement sourd. Il commença alors à rebrousser chemin, à reculons, sans jamais perdre de l’œil les rochers entre lesquels la créature avait disparue. Lorsqu’il eut finalement descendu les escaliers, il lâcha enfin la pierre et courut comme un fou à la voiture. Le petit corps toujours au creux de son bras, Gabin ouvrit la portière passager. Malgré toute sa délicatesse, le chien eut une plainte plus prononcée lorsqu’il fut déposé sur le fauteuil. Gabin remarqua alors que le truffe de Gribouille était toute humide de sang.  

 
Il referma la porte, fit le tour du véhicule et s’installa derrière le volant. Faisant fi de toutes les évidences, il se dirigea sur les chapeaux de roue vers la clinique vétérinaire la plus proche. Il ne voulait pas s’avouer qu’il était trop tard. Et ensuite ? La police ? Oh oui, bien sûr, la police, on verra bien ce qu’ils vont en dire, de ton histoire, la police ! 

 
Gribouille gémissait faiblement mais ses yeux demeuraient fixés sur lui et semblaient lui dire : 

 
Tu as vu ? J’ai pas eu le courage la dernière fois, mais cette fois oui. Je pouvais pas te perdre toi aussi.  

 
Gabin se surprit à se demander si Rachel avait fini ainsi, trainée par-dessus le parapet par une créature habitant le cadavre de sa victime précédente. Si elle aussi n’était pas parvenue à crier, la terreur la paralysant jusque dans ses cellules. Si elle avait été tirée sur les pierres qui blessaient son corps, alors même qu’il se trouvait à une dizaine de mètres sans se douter de rien. 
Cette pensée le suffoqua. 

 
La respiration du chien se faisait de plus en plus hachée. Tenant le volant d’une main, Gabin posa doucement l’autre sur sa tête. 

 
« Toi aussi, tu savais que ce n’était pas Rachel, hein ? »

Le chien battit faiblement de la queue.
Gabin se mit à pleurer.

Texte de Calyspo

Le change-peau

Le plat que ma femme venait de me préparer était tout chaud, et les volutes de fumée qui s’en échappaient allaient s’écraser contre le plafond bleu lavande de la cuisine. Ma femme et moi travaillions dans une petite ferme à l’écart de la ville, dans les terres vallonnées de la Bretagne. Nous ne cultivions et n'élevions à l’époque que ce dont nous avions besoin, et je ne me rendais que rarement au marché du village le plus proche pour vendre nos produits. Nous étions discrets, avions peu d’amis et étions sans enfant, mais nous aimions ça.

C’était un soir où ma femme et moi dînions à l’étage de notre maison. Alors qu’elle me servait une nouvelle fois de son fameux hachis, j'étais plongé dans une grande réflexion à propos de ce que j’allais devoir retaper dans la grange à l'intérieur de laquelle les bovins se réfugiaient et dormaient le soir. La semaine passée, un orage avait fracassé une fenêtre et arraché la gouttière. Le regard plongé à travers la fenêtre, j’observais les quelques moutons de mon troupeau paître dans la prairie. Malgré cette quiétude, un élément dans le troupeau me dérangeait. Je distinguais dans la brume naissante une forme se déplaçant parmi eux, chancelant et trébuchant. Elle était assez grande, fine, et se déplaçait en exagérant ses mouvements, comme quelque pantin tenu par des ficelles invisibles. Ma femme, qui avait remarqué que j’observais quelque chose par la fenêtre, prit ses grandes lunettes carrées et observa à son tour.

« C’est un héron. Je ne sais pas pourquoi tu t’extasies comme ça devant cette volaille depuis tout à l’heure, mais ce n’est pas elle qui s’envolera avec un de tes moutons. Mange ton plat, il va refroidir. »

Elle enleva ses lunettes et soupira.

« Il a l’air d’être mal en point. Il a dû se faire attaquer pour avoir une démarche pareille.

Ce n’est pas un problème, si ? Je crois bien que c’était lui qui pillait notre mare à poissons. »

J’acquiesçai en grommelant et continuai de l’observer. Il battait des ailes comme pour essayer de s’envoler mais ses mouvements n’étaient pas coordonnés. Il battait parfois d’une seule aile et tournait sa tête dans tous les sens. Il se retournait parfois vers les moutons qui ne prêtaient pas attention à lui, et se mettait à faire des rondes autour d'eux comme un prédateur affamé, toujours avec cette démarche ridicule. Avant que la nuit ne tombât et que la brume n’enveloppât tout le troupeau, je le vis s’enfoncer dans le bois, à l’autre bout de la prairie. Après ça, je partis me coucher sans m’attarder sur cet étrange événement.

Le lendemain, vers 10h, je m’occupais des problèmes que l’orage m’avait causés, ma femme était dans le poulailler à ramasser les œufs et les moutons broutaient tranquillement dans la prairie. À la fin de mes travaux, je décidai de m’avancer vers le troupeau afin de rejoindre la forêt, espérant y retrouver ce drôle d’oiseau. J’avançai sans vraiment prêter attention au bétail qui m’entourait, certains levant la tête pour me regarder passer, d’autres se reposant à l’ombre d’un arbre sans me prêter la moindre attention. Arrivé à l’orée de la forêt, j’enjambai un arbre mort, et me baissai afin d’éviter les branches qui tentaient de me griffer le visage de leurs longs doigts effilés. Je n'eus même pas à marcher deux minutes, que je retrouvai la carcasse du pauvre animal étendue entre deux arbres couchés. Les renards étaient déjà passés par là, volant à l’oiseau quelques parties de son corps et partant aussi discrètement qu’ils étaient arrivés. J’auscultai le cadavre de l’animal avec un morceau de bois afin de m’assurer qu’il avait bel et bien été attaqué la nuit dernière. Rien, pas de pattes ni d’ailes cassées, et aucune plume ne manquait visiblement à l’appel. Je tournais autour de la scène de crime tel un détective à la recherche de preuves. Je remarquai alors, sur le haut du crâne, un détail qui m’avait jusqu'alors échappé : celui-ci semblait s’ouvrir comme une boîte de conserve dont on aurait dévoré l’intérieur… Au sens propre. Je passai mon bâton non sans dégoût dans l’entaille béante du crâne de la pauvre victime, et constatai avec un frisson d’horreur qu’il n'y restait rien.

Je rentrai en début de soirée et racontai tout à ma femme, ne lui épargnant aucun détail. En m’écoutant, son visage passa rapidement du petit sourire de celle qui allait donner une réponse rationnelle à un rictus crispé de dégoût.

« À ton avis, qu’est-ce que ça peut être ? Les rongeurs ne font pas ça, et puis le trou était propre, je veux dire, le crâne était comme scalpé, il n’était pas fracassé. Et puis, comment il aurait pu tenir debout hier soir dans la prairie ? Il n’y a quand même pas un collectionneur de cervelles d’oiseau dans le coin, quand même ? »

La dernière eut le don de faire sourire ma femme d’un air navré.

« Je ne sais pas, je ne connais pas d’animal capable de faire ça… »

Le repas et la soirée furent relativement calmes. Seuls le tintement des couverts et le tic-tac de l’horloge rompaient le silence. Ainsi, nous partîmes nous coucher dans ce même silence profond, dans lequel baignait la maison depuis maintenant le début de la soirée.

Durant la nuit, je me réveillai. Fixant le plafond, je tendis l’oreille, et écoutai dans la nuit. J’avais entendu quelque chose, un bruit vraiment étrange. Un cri ? Le bruit retentit de nouveau, une plainte s’élevait dans la nuit, dehors. Je me levai et m’habillai, avant de prendre la direction de la porte d’entrée. Les plaintes se faisaient de plus en plus fréquentes, et paraissaient lointaines. Mais même à cette distance, pour je ne sais quelle raison, cela m’intimidait, et une boule se formait déjà dans mon ventre. La Peur. Je m’équipai d’une lampe et d’une petite hache plantée dans un vieux tronc d’arbre. Je m’enfonçai dans la nuit et l’épaisse brume qui s'était installée sur ma demure. Les plaintes venaient de la prairie, et pour je ne savais encore quelle raison obscure, je ne pus les identifier à celles d'aucun de mes moutons, ni à celui d’aucun autre animal…

Arrivé à la prairie, je retrouvai mon troupeau réveillé et collé à la barrière. Ils voulaient à l'évidence fuir un danger. Même un des deux mâles dominants se cachait parmi eux. Je passais parmi les bêtes à la recherche du deuxième, en vain. De plus en plus inquiet, je me retournai vers la direction d'où provenaient les cris, ou hurlements, qui avaient remplacé tous les autres bruits nocturnes. Je m’avançai dans la brume, me rapprochant de plus en plus de la source, les cris et les bruits de sabots précipités étaient de plus en plus distincts et n’en finissaient plus. Enfin arrivé, je découvris un spectacle morbide, effrayant : le deuxième mâle faisait des tours sur lui-même et secouait sa tête avec des mouvements incertains, balançant par un unique morceau de peau le haut de son crâne et ses deux cornes naissantes.

Il se retourna aléatoirement vers moi et se stoppa. Il était seulement dirigé par quelques spasmes. Ce fut le silence le plus long de ma vie. La nature autour de moi semblait retenir son souffle, comme terrifiée par la scène se jouant devant elle. Il était tout au plus à un mètre cinquante de moi. Je remarquai avec terreur ses yeux me fixant avec intensité à travers l'obscurité. Le silence se brisa lorsqu'il essaya, de sa gueule d'ovin, de prononcer des mots. Je hurlai de terreur, et lançai ma hache dans sa direction, sans grand succès. Je me précipitai jusqu’à chez moi, trébuchant comme le héron de la veille. Je claquai la porte derrière moi, haletant, transpirant. La boule dans mon ventre ne cessait de grandir. Je courus jusqu’aux toilettes vomir mon repas. Ma femme, en peignoir dans les escaliers, me demanda ce qui n’allait pas. Au contraire de l’ovin, aucun mot ne put sortir de ma bouche. 
Texte de Skress-Honne

Ubloo (partie 7)

Partie 1
Partie 2
Partie 3
Partie 4
Partie 4.5
Partie 5
Partie 6


Mon second voyage en voiture avec Eli n’a été en rien semblable au premier. Cette fois, nous avons pris mon véhicule personnel, bien que je prisse mon badge et mon revolver juste pour me sentir en sécurité. Ce n’était pas mon premier mauvais rêve, je le savais bien, mais celui-ci m’avait beaucoup plus touché, et savoir qu’une chose était dans la nature et causait tout cela me terrifiait.

Si la première fois que j’avais voyagé avec lui, Eli était resté complètement silencieux, il était cette fois-ci devenu intarissable. Il radotait à propos de sa ferme à Natchez, de ses cultures qui étaient sur le point d’arriver à maturité pour être récoltées et du fait qu’il avait prévu d’en offrir une bonne partie au refuge pour les sans-abris du coin. Il parlait de ses réussites à Northwestern et des anciens élèves devenus célèbres qui avaient assisté à ses cours ou qu’il avait vu sur le campus, et d’à quel point il se méfiait des chiens (ce qui ne me plaisait pas du tout) car, étant enfant, il en avait vu toute une meute encercler et tuer un lapin.

« Je vous jure, ils n’ont même pas bouffé la pauvre bête, ils l’ont juste gnaqué et secoué dans tous les sens à tour de rôle. C’était horrible. »

Je ne lui ai pas précisé qu’il aurait probablement pu simplement prendre un bâton et l’agiter vers eux pour qu’ils s’enfuient, mais le laisser parler sans s’arrêter me permettait de regarder dans le vide en pensant à ce qui nous attendait.

Monaya Guthrie.

Enfin, pas exactement.

J’ai appris qu’elle était décédée en 2010 en cherchant dans la base de données de la police. Elle avait vécu à Tawson pendant un moment, mais elle avait ensuite déménagé à South Lewiston, en Louisiane. Pour nous, c’était une petite virée de deux heures en voiture vers le cœur des marécages. « Elle est allée dans un endroit plus sombre. » C’était ce qu’Eli avait dit être probablement la raison, et qui aurait pu lui en vouloir. De ce que je comprenais, beaucoup d’enfants avaient face à du harcèlement racial et à un environnement malveillant après la fermeture de l’école maternelle. Monaya devait en avoir particulièrement souffert, étant donné que sa fille était décédée quelques années plus tard. Noyée une nuit alors qu’elle avait filé en douce pour aller nager. Si l’on devait me demander mon avis, je dirais que c’est ce qui l’a amenée à déménager.

Une fille qu’elle a eu plus tard – et dont j’ai appris que le nom était Kyla – lui a survécu et m’a communiqué sa dernière adresse connue. J’ai pensé que ce serait le meilleur endroit pour commencer à chercher.

« Aller, arrêtez-vous ! a dit Eli, interrompant le flux de mes pensées.

— Hein ? Quoi ? ai-je dit, en ralentissant.

— Bon sang, vous ne m’avez même pas écouté, n’est-ce pas ? a-t-il répondu d’un air agacé. Je vous dis de vous arrêter et de me laisser aller pisser, pour l’amour de Dieu. »

J’ai allumé mon clignotant et nous sommes entrés sur le parking d’un restaurant. Lorsque nous nous sommes enfin arrêtés, Eli a ouvert la portière et a sauté hors du véhicule.

« J’en ai pour cinq petites minutes, ne vous avisez pas de vous barrer sans moi, c’est bien compris ? »

J’ai grogné alors qu’il fermait la porte et se précipitait en gesticulant vigoureusement vers la rampe menant à la porte de l’établissement.

Pour être honnête, tout cela n’avait aucun sens pour moi. Je comprenais que cette Monaya ait pu être furax à cause de ce qui était arrivé à l’école, aucun problème, mais comment avait-elle su comment réaliser le rituel ? Eli avait dit – Abian aussi – qu’il était probable que le rituel ait été accompli par le passé. Les gens avaient réalisé qu’ils pouvaient entraver la malédiction en enterrant la personne vivante, et parfois contre leur volonté, mais les corps pouvaient toujours être déterrés par mégarde et le mauvais sort réveillé, ou si cette théorie est exacte, réinvoqué.

J’ai changé de position sur mon siège et regardé ma montre. Cela faisait bien dix minutes. Il pissait vachement longtemps.

Le moteur ronflait toujours, et ce son restait suspendu dans l’air lourd de Louisiane comme celui d’une lointaine cigale.

Quelque chose dans ce bruit me faisait me sentir mal à l’aise. J’ai tourné les clés dans le contact, arrêtant complètement la voiture, et j’ai réalisé que tout était totalement, sinistrement silencieux.

Je suis sorti de mon véhicule et me suis étiré. J’ai déambulé sur le parking et me suis arrêté à son extrémité, regardant un petit ruisseau couler paresseusement. J’ai commencé à un peu gesticuler et à tirer sur mon entrejambe. Bordel, maintenant j’avais aussi envie de pisser.

J’ai marché vers le restaurant, le soleil éclatant empêchait de voir à travers la fenêtre sombre, et j’ai poussé aisément la porte.

Il y avait quelques gens du coin appuyés sur le comptoir, ils avaient l’air de routiers. Derrière le bar, une serveuse entre deux âges avec des cheveux blonds versait du café dans la tasse d’un homme plus vieux.

« J’peux vous aider ? a-t-elle dit en posant une main sur sa hanche, l’autre tenant toujours la cafetière.
— Non m’dame, j’attends juste mon ami, il est entré pour passer au petit coin.

— Ah, un vieux gars, hein ? Avec un bouc ?

— C’est bien lui, ai-je répondu avec un sourire.

— Les toilettes sont là-bas, a-t-elle dit en désignant le fond du restaurant. Vous pouvez attendre ici, hésitez pas à faire signe si jamais vous avez besoin.

— Merci m’dame », ai-je dit en me dirigeant dans cette direction.

Je suis passé à côté d’un jukebox qui avait l’air proche de rendre son dernier soupir. Le disque à l’intérieur tournait, quoique le son grésillait un peu.

« Hey, hey, hey baby ! chantait l’appareil, jouant une réinterprétation éraillée de ‘Hey Baby’ par Bruche Channel. I want to know if you’ll be my girl. »

Je me suis arrêté devant la porte des toilettes des hommes et ai remarqué le « occupé » sur la poignée de la porte. J’ai laissé échapper un soupir et me suis adossé contre le mur.

Une voix usée, semblable au grognement d’un grizzly, s’est élevé dans ma direction.

« Eh là ! »

J’ai levé la tête et ai vu un vieil homme avec de longs cheveux gris et une barbe semblable, tellement hirsutes qu’ils semblaient ne pas avoir été lavés depuis plusieurs jours. Il portait une veste de treillis couleur olive qui avait bien vécu et le couvre-chef qui allait avec, en travers duquel était inscrit « Vétéran de la guerre de Corée ». Lorsque mon regard a croisé le sien, il a à nouveau pris la parole.

« C’te truc-là », a-t-il grincé avec un fort accent louisianais en désignant ma jambe.

J’ai regardé vers le bas et ai vu le logo du Corps des Marines des Etats-Unis tatoué sur mon mollet.

« C’t-un comme le mien, a-t-il dit, retroussant une manche de sa veste et révélant un tatouage similaire, bien qu’un peu effacée.

— Vous avez servi, hein ? ai-je répondu en faisant un signe de tête vers son couvre-chef. En Corée ?

—Yahp, yahp », a-t-il dit en tendant la main vers sa tasse de café. Il a pris une longue et bruyante gorgée.

« Mon grand-père aussi, ai-je dit en m’éloignant du mur sur lequel j’étais appuyé.

— C'l'élite, a baragouiné l’homme à travers sa barbe.

— Jeff Danvers, ai-je dit en marchant vers lui, lui tendant ma main. Première classe. »

Il a fermement agrippé ma main avec sa paume sale et m’a offert un sourire édenté.

« Robert Jennings. Soldat première classe. »

Il serrait ma main encore plus fort à présent, et la secouait vigoureusement. J’ai froncé les sourcils.

« Excusez-moi, vous avez dit que votre nom ét… »

Juste à ce moment, il a sorti un flingue avec son autre main et m’a tiré dans la hanche.

« ARGH ! » ai-je crié, chutant sur le sol en tenant ma jambe.

J’ai entendu la serveuse lâcher un cri de surprise et le vacarme de la vaisselle s’écrasant sur le sol tandis que quelques autres clients tentaient de s’échapper. Deux coups de feu et un grand bruit sourd ont suivi.

« PERSONNE BOUGE ! a hurlé l’homme tandis que je le regardais traverser à grands pas le restaurant.

— Robert, allons, a commencé la serveuse d’une voix tremblante. Tu veux pas discuter ?

— TA GUEULE ! » a-t-il beuglé en secouant son arme. Je regardais les autres clients se baisser hâtivement en tenant leur tête.

Il s’avançait à présent lentement derrière le comptoire.

« Ouais, ch’ais pas, ch’ais pas… »

Le flingue tremblait désormais dans sa main tandis qu’il parlait.

Je me suis retourné pour avoir une meilleure vue et ai vu deux corps à terre près de la porte. Il les avait probablement eus alors qu’ils essayaient de s’enfuir. Ils étaient tombés de telle manière qu’il aurait fallu les déplacer pour pouvoir ouvrir la porte, ce qui expliquait que personne d’autre n’ait tenté le coup.

« T’es en patrouille et t’trouves l’cadav' de ton pote par terre dans la crasse, disait-il en retenant ses larmes. Et quand ton aut’ pote le r'tou'ne le corps explose, BOUM ! »

Sur ces derniers mots, il a tiré dans le plafond en titubant. Il était presque en train de sangloter à ce moment. Son bras est retombé sur le côté en se balançant un peu, et je l’ai entendu renifler bruyamment. Lentement, il a longé le bar, dépassé un client recroquevillé, élevé son pistolet jusqu’à sa tête et a pressé la détente.

BANG !

Sa cervelle a giclé sur le bord du comptoir et la serveuse a de nouveau crié. Au même moment, j’ai vu le dernier client se relever de là où il s’était refugié et se précipiter sur lui.

« Rrrraaaaaaaahhhh ! » a-t-il hurlé en courant.

BANG ! BANG !

Il est tombé à quelques mètres à peine du vieil homme-grizzly avec deux balles dans la poitrine, son sang se répandant doucement sur le sol.

Pendant ce temps, j’avais réussi à commencer à me relever. J’étais assis, adossé à une cabine, et je me suis tiré d’un coup sec vers la table pour parvenir à atteindre la chaise. Lorsque j’ai finalement réussi à me tenir debout, j’étais à bout de souffle, et j’ai vu qu’il se dirigeait derrière le bar, vers la serveuse.

« ARRÊTEZ IMMEDIATEMENT ! ai-je crié. LAISSEZ-LA TRANQUILLE ! »

Il a commencé à se déplacer bizarrement de droite à gauche, dans une sorte de pas-chassé chancelant. Puis il a commencé à agiter son arme en rythme avec ses pas.

« Hey, hey, hey baybay ! » grommelait-il alors qu’il bougeait.

J’ai regardé au-dessus de mon épaule et j’ai vu le jukebox qui continuait de diffuser la chanson de Bruce Chanel.

« Hey, hey, hey baby » émettait le jukebox, mais il sautait et répétait seulement ces mots.

La serveuse était à présent en train de sangloter bruyamment alors qu’il arrivait jusqu’à elle.

« Heyyyyyy hey hey baybay, disait-il tandis qu’il plaquait son arme en avant de sorte qu’elle soit dirigée vers on estomac.

— Non, s’il te plaît… a-t-elle commencé alors qu’il saisissait sa main en continuant de danser.

— Heyyyyyy hey hey baybay ! »

Elle sanglotait comme une hystérique tandis qu’il faisait aller son bras d’avant en arrière comme s’il dansait avec elle.

« Heyyyyyy hey hey baybay ! a-t-il de nouveau dit, et j’ai entendu la pointe de lecture du tourne-disque passer finalement à la deuxième partie du refrain. I wanna knooooo-o-o-o-o-ow if you’ll be my girl ! »

BANG !

Sur le dernier mot, il avait enfoncé le canon de son pistolet sous son menton et appuyé sur la détente. Le plafond était maintenant recouvert d’un rouge sombre clairsemé de mèches blondes.

J’ai tressailli lorsque le coup est parti, n’étant pas prêt à entendre ce bruit. Il est resté immobile un moment, fixant le plafond en continuant d’arborer son sourire édenté, puis ses yeux sont redescendus sur la femme qui gisait sans vie au sol. Son sourire s’est effacé.

Lentement, il s’est retourné et a retraversé le restaurant, prenant la direction de ma cabine.

« NON ! NON ! ARRÊTEZ CA ! » ai-je crié, tombant au sol et rampant vers l’extrémité de la salle avec mes épaules et ma jambe encore en état.

Le disque n’arrêtait plus de sauter désormais, la chanson était terminée. Il semblait se synchroniser avec ses pas tandis qu’il s’approchait lentement de moi.

« Je suis un officier de police ! Je peux vous aider ! Allez, posez le revolver et nous pourrons discuter, s’il vous plaît ! »

Il ne m’écoutait pas et continuait de se rapprocher. J’avais à présent atteint le bout du restaurant et m’étais tourné pour me caler contre le mur tout en le regardant s’avancer d’un air sinistre.

« Hmmmmm, hmm hmm hmm-hmm ! »

Je l’ai entendu fredonner, et j’ai réalisé qu’il imitait toujours le jukebox.

Le bout de son pied a atteint le mien et il s’est arrêté, se tenant à mes pieds, le flingue pendant à son côté comme un poids.
« S’il vous plaît, j’ai une femme et un fils », ai-je supplié.

Il a souri de nouveau en me regardant de haut, puis a penché sa tête en arrière et a laissé s’échapper un long rire, presque un gloussement.

Sa tête est retombée et j’ai vu le visage rasé de près de Thomas Abian.

« Bouh. »

Son ton était si sombre et profond que ça sonnait presque comme une blague. Puis il a fourré le canon de son revolver dans sa bouche et a pressé la détente.

J’ai juste eu le temps de voir sa tête exploser.

« Ubloo ! »

Je me suis réveillé en sursaut au son de coups frappés à la vitre.

« Eh ! »

J’ai regardé vers là d’où venait le bruit et ai vu Eli qui regardait à travers la vitre côté passager.

« Ouvrez, il fait plus chaud que dans une fournaise dehors !

— Hum, oui, ai-je dit, tâtonnant à la recherche de l’ouverture électrique, que j’ai d’abord reverrouillée avant de parvenir à l’ouvrir. Désolé, j’ai dû m’assoupir. »

Eli a ouvert la portière et s’est arrêté, à moitié rentré, lorsqu’il m’a entendu terminer ma phrase.

« Oh, a-t-il commencé, puis il s’est tourné pour me regarder. Vous allez bien ?

— Oui, oui, ça va », ai-je répondu en mettant le contact et en mettant la clim à fond. Bon sang, la chaleur à l’intérieur était devenue insupportable.

« Eh bien, je suis prêt à prendre la route. Sauf si vous devez filer vous soulager rapidement aussi. »

Je n’ai pas répondu tout de suite et ai regardé le restaurant au-dessus de mon volant. J’ai croisé le regard d’une serveuse brune, un peu plus jeune que la version que j’avais vue en rêve. Elle a remarqué que je la fixais, a souri et m’a fait un signe de la main, bien que je ne pusse bouger le moindre muscle.

« Non, non, ai-je dit en attachant ma ceinture et en vérifiant que personne n’était derrière moi sur le parking. Allons-y. »
Le reste du trajet s’est déroulé à peu près de la même manière. Enfin, sans la partie où je m’endors sur un parking et où je rêve de Robert Jennings qui part dans une folie meurtrière.

Eli a repris son monologue là où il l’avait laissé, parlant de sa carrière et d’autres choses. Je pense qu’il savait que je ne l’écoutais pas, mais qu’il appréciait tout de même d’avoir quelqu’un à qui parler. La vie à la ferme ne devait pas être pleine de moments en société.

Nous avons fini par dépasser un panneau sur l’autoroute sur lequel était inscrit « Vous entrez maintenant dans le South Lewiston », et le silence s’est installé dans la cabine de ma voiture. Le ronronnement du monteur et le souffle continu de l’air conditionné étaient les seuls bruits audibles.

J’ai regardé le GPS sur mon tableau de bord et ai vu que nous n’étions qu’à dix minutes de notre destination.

« Dites, Jeff, a finalement dit Eli.

— Oui ?

— Je sais que nous sommes là pour parler à Kyla, mais est-ce que vous avez au moins pensé à ce que vous alliez lui demander ? »

J’ai réfléchi à la question pendant une seconde ou deux.

« Oui », ai-je finalement répondu.

Le silence s’est de nouveau fait entendre.

« Et ? a demandé une nouvelle fois Eli.

— Je ne sais toujours pas. »

Nous avons parcouru les derniers kilomètres en silence, quittant d’abord l’autoroute avant de traverser un centre-ville délabré, puis en tournant à gauche et à droite çà et là, jusqu’à ce que nous atteignions une petite route sinueuse avec des maisons très, très espacées.

« Vous êtes arrivé à destination », a déclaré le GPS tandis que je ralentissais pour m’arrêter sur le côté de la route.

J’ai mis la voiture en position parking et ai regardé une longue allée de terre menant à une petite maison brune. Elle avait l’air d’avoir besoin d’un bon coup de peinture et de quelques travaux de réparation sur les côtés. Un carillon avec trois petits oiseaux jaunes qui se balançaient parmi les tubes de métal était suspendu sur le porche.

J’ai regardé Eli et il m’a rendu mon regard. Il a acquiescé, et nous sommes sortis de la voiture.

Tandis que je marchais le long de l’allée, j’ai regardé autour de moi. Le jardin était tondu (à une certaine hauteur), les herbes folles y avaient pénétré depuis le bord de la route et avaient dû progresser lentement dans les carrés de gazon et de terre pendant des années. Il y avait deux chaises de jardin sur le porche avec une table entre elles, un verre de ce qui semblait être du thé glacé reposant sur cette dernière et laissant échapper des gouttes de condensation dans la chaleur de l’air de la Louisiane.

Eli et moi-même nous sommes dirigés vers les premières marches menant au porche, échangeant un regard discret de côté, puis je suis arrivé et j’ai toqué à la porte-moustiquaire.

Des bruits de pas ont retenti depuis l’intérieur, puis une femme s’est approchée de la porte, l’a ouverte de quelques centimètres et est sortie à moitié. Elle avait l’air d’approcher la quarantaine, mais elle était toujours très belle.

« Je peux vous aider ? a-t-elle dit d’un air suspicieux.

— Oui madame, nous recherchons une certaine Kyla Guthrie, est-elle disponible ? ai-je répondu, essayant d’être le plus poli possible.

— Elle l’est… a-t-elle répondu. C’est moi-même. »

Eli et moi-même avons un peu gesticulé, gênés, lui en laissant échapper une sorte de toussotement.

« Madame, mon nom est Jeff Danvers. Je suis un officier de police de Tawson, Louisiane, et voici mon associé, Eli Jacobs.

— Madame, a dit Eli en soulevant son chapeau.

— Nous aurions voulu savoir s’il était possible de vous poser quelques questions. »

Kyla a fait passer son regard de moi à Eli, puis il est revenu sur moi.

« Et qu’est-ce qu’un officier de police de Tawson peut bien vouloir de moi ?

— Eh bien, madame, nous nous demandions si… Hum… ai-je dit, laissant ma voix se briser.

— Nous nous demandions si cela vous dérangeait de répondre à quelques questions à propos de votre défunte mère, paix à son âme, a repris Eli. Elle vivait à Tawson avant, n’est-ce pas ?

— Ma mère ? a répondu Kyla en se retournant vers Eli. Oui, en effet, nous y vivions toutes les deux. Mais qu’est-ce que vous pourriez bien vouloir d’elle ?

— Madame, ceci n’a rien à voir avec une enquête. Nous avons juste… »

Cette fois, c’est Eli qui s’est interrompu.

« Nous avons trouvé un message, ai-je lâché.

— Un message ? a demandé Kyla. Son regard m’a fait frissonner.

— Oui, nous avons trouvé un message venant de votre mère. »

Kyla nous a fixé du regard d’un air maintenant très suspicieux.

« Quel genre de message ?

— Il a été découvert sur une scène de crime dans la vieille école maternelle de la ville », ai-je de nouveau lâché. Eli m’a jeté un regard appuyé.

Kyla a laissé s’échapper un cri de surprise, confirmant mon sentiment très sûr mais pourtant un peu hésitant qu’elle était aussi humaine que moi.

« Eh bien, entrez, entrez donc. »

Elle a ouvert la porte et je l’ai suivie à l’intérieur, Eli à ma suite. Sa maison était étonnamment fraîche, ce qui était probablement dû à l’ombre qu’elle obtenait naturellement grâce aux arbres qui l’entouraient. Le mobilier était un peu ancien mais tout de même fonctionnel, et l’endroit paraissait simplement… curieusement sain.

Nous l’avons suivie dans le salon et elle a fait un geste vers le canapé.

« Vous pouvez vous installer ici, si vous voulez. Vous voulez boire quelque chose ? Une tasse de thé glacé ? De l’eau avec des glaçons ? a-t-elle demandé.

— Juste un peu d’eau serait formidable, madame, je vous remercie, a répondu Eli alors qu’il ôtait son chapeau et s’asseyait.

— Rien pour moi, merci », ai-je dit en l’imitant et en prenant place de l’autre côté du canapé.

Passant par une porte ouverte, Kyla s’est rendue dans la cuisine. Je l’ai regardée sortir un verre du placard, ouvrir le frigo et sortir un pichet d’eau. Elle en a versé dans le verre avant de replacer le récipient à sa place. Elle a fermé le frigo et j’ai croisé les mains en l’abandonnant du regard, de manière à ce qu’elle ne s’aperçoive pas que j’avais suivi l’ensemble de ses actions.
« Tenez », a-t-elle dit en tendant le verre à Eli.

Elle s’est assise dans un fauteuil inclinable en face de nous.

« Merci, madame », a-t-il répondu, prenant une longue gorgée avant de le poser sur la table, prenant bien soin d’utiliser un dessous de verre.

Nous sommes tous restés dans un silence gênant pendant quelques secondes avant de nous rappeler la raison pour laquelle nous nous étions préparés à discuter.

« Alors, ce message, a commencé Kyla. Pourrais-je le voir ? »

Je me suis tourné vers un petit sac que j’avais amené avec moi et ai ouvert la fermeture-éclair. J’y ai pris la note qui était conservée dans un petit sac en plastique et lui ai tendu.

Elle l’a prise et l’a observée, a plissé les yeux, puis l’a relue.

« Je suis désolée, je ne suis pas sûr de comprendre… » a-t-elle dit en nous regardant de nouveau.

J’ai laissé échapper un petit soupir. La patience n’avait jamais été mon fort. Heureusement, cependant, il y avait une technique d’interrogatoire pour ce genre de cas. Tout donner dès le début et espérer prendre la personne par surprise.

« Madame, auriez-vous une raison de penser que votre mère aurait été impliquée dans des affaires de vaudou ? »

Du coin de l’œil, j’ai vu Eli se tourner lentement vers moi et ai senti ses yeux pratiquement creuser un trou dans ma tête. Kyla, pour sa part, me fixait, la bouche légèrement ouverte.

Après quelques secondes, elle s’est mise à rire, presque hystériquement.

J’ai regardé Eli qui avait pris un air renfrogné, et j’ai répondu en haussant les épaules. Kyla a continué à rire pendant quelques instants.

« Wow ! » a-t-elle finalement dit, agitant ses mains pour se faire de l’air. Elle m’a de nouveau regardé pendant un court moment et s’est de nouveau mise à rire.

Lorsqu’elle a eu fini, elle a essuyé les larmes qui commençaient à couler du coin de ses yeux.

« Je suis désolée, a-t-elle dit. C’est juste… »

Elle a lâché un autre petit rire.

« Vous comprenez, ma mère craignait beaucoup Dieu, a-t-elle enfin dit, parvenant à se reprendre. Elle allait à l’église tous les dimanches, elle priait quand vous faisiez quelque chose de mal, elle priait quand vous étiez malade… Si elle avait ne serait-ce qu’entendu le mot « vaudou », elle vous aurait flanqué une bonne rouste à tous les deux. »

Elle a de nouveau ri quelques instants, puis s’est replacée dans son fauteuil.

« C’est bon à entendre, ai-je répondu en souriant. C’est juste que, ce message, nous pensons qu’il aurait pu avoir été laissé sur le site de ce qui semble être un rituel vaudou, caché entre les lattes du plancher de la vieille école maternelle. »

Kyla m’a regardé et son sourire s’est évanoui instantanément.

« Oh, vous êtes sérieux ? » a-t-elle demandé.

J’ai acquiescé solennellement.

« Eh bien, puisque je vous ai torturés avec ma crise de rire, je peux aussi bien vous le dire. »

Eli et moi nous sommes penchés en avant, l’écoutant attentivement.

« Vous voyez, ma mère était très en colère lorsqu’on a fermé cette école, a-t-elle dit, prenant son paquet de cigarette, en sortant une et l’allumant, avant de prendre une longue bouffée et de recracher la fumée. Alors, elle aimait peut-être Jésus, mais elle était féroce, comme une lionne. »

Eli lui a tendu un cendrier et elle lui a fait un signe de tête pour le remercier, le plaçant à côté d’elle et y plaçant sa cigarette.

« Vous comprenez, quand ça me concernait moi ou ma sœur, elle aurait fait n’importe quoi. Je veux dire, se disputer avec les professeurs à cause de nos notes, s’assurer que les autres enfants ne nous harcelaient pas, tout. Elle a toujours voulu que nous soyons traitées avec respect et que nous en fassions de même avec tout le monde. »

Elle a fait tomber la cendre de sa cigarette avant de poursuivre.

« Mais lorsqu’ils ont fermé cette école, eh bien, je n’avais jamais vu ma mère aussi furieuse. Bon sang, elle s’est même énervée sur moi et ma sœur quelques fois, simplement parce qu’elle avait… tant de rage en elle. »

Je me suis encore rapproché, me penchant au-dessus de la petite table de salon.

« Bon, paix à son âme, ma mère était une sainte, il n’y a aucun doute là-dessus, a dit Kyla en prenant une autre bouffée. Mais est-ce qu’elle aurait pu faire semblant de lancer un rituel vaudou pour terroriser les gens et les faire partir de l’école ? Eh bien, je dois dire que ça ne me semble pas impossible. »

Eli et moi-même nous sommes un peu reculés dans le canapé, fatigués par notre posture tendue.

« Excusez-moi, vous avez dit faire semblant ? a dit Eli.

— Oui, eh bien, pour ce que je sais, cette école n’a toujours pas été revendue, a répondu Kyla, écrasant sa cigarette. Je ne suis pas sûr que ce qu’elle a fait ait quoi que ce soit à voir avec ça, mais si ça n’a été découvert que maintenant, on dirait bien que ça a marché, n’est-ce pas ? »

Je me suis rassis dans le fond du sofa, désemparé. Kyla l’a remarqué et m’a lancé un drôle de regard.

« De quelle partie de l’Afrique est originaire votre famille, Kyla, si vous le savez ? » a demandé Eli après un silence.

Kyla a tourné son regard vers lui, semblant de nouveau suspicieuse.

« Et qu’est-ce que ça a à voir avec tout ça ? a-t-elle rétorqué.

— J’ai été professeur d’histoire africaine à Northwestern pendant, eh bien, peut-être vingt ans, a-t-il répondu en souriant, avant de se lever pour s’approcher d’un mur et montrer un masque en bois peint. Mais je n’arrive pas à savoir de quelle sorte d’art il s’agit ici. Bon sang, ça me titille depuis que je suis arrivé. »

Kyla a laissé un sourire apparaître.

« Ma mère adorait ce truc, moi, par contre, je l’ai toujours trouvé affreux, lui a-t-elle dit en se levant pour s’approcher afin de le retirer du mur. Du Mali. »

Elle l’a offert à Eli, qui l’a pris avec un sourire et a mis ses lunettes sur le bout de son nez.

« Le Mali. Ah, quelle belle architecture ils ont là-bas, a-t-il dit en retournant le masque entre ses mains et en l’inspectant. Et c’est plutôt de l’Est ou de l’Ouest ?

— Eh bien, de l’Est, je crois, a-t-elle répondu, mettant les mains dans ses poches, commençant à se sentir mal à l’aise.

— Près de la frontière avec l’Algérie ? a demandé Eli, la regardant directement dans les yeux.

— Oui… C’est à peu près tout ce que je sais, en fait… a-t-elle dit. Je voyais qu’elle était vraiment mal à l’aise.

— Et la tribu, pour être précis, ce ne serait pas les Binuma, par hasard ? »

Kyla m’a jeté un regard pendant une seconde avant de revenir à Eli.

« Je… je suis désolée, mais c’est vraiment tout ce que je sais. »

Eli a maintenu son regard pendant quelques secondes avant de sourire, regardant de nouveau le masque dans ses mains.

« Eh bien, c’est tout de même très gentil de votre part, merci beaucoup », a-t-il dit en le lui rendant.

Elle l’a pris en lançant un regard sceptique à Eli, puis l’a raccroché au mur.

« Eh bien, Jeff, a commencé Eli. Je pense qu’on a tout ce qu’il nous faut, n’est-ce pas ?

— Oui, ça nous a bien fait avancer, ai-je renchérit, me levant. Merci pour votre hospitalité et votre coopération, madame.

— Bien sûr, a répondu Kyla, reprenant son assurance. Laissez-moi vous raccompagner. »

Elle nous a ramenés à la porte d’entrée et nous l’avons remerciée encore une fois, puis Eli et moi-même avons remonté l’allée, sentant son regard fixé dans notre dos jusqu’au bout. Nous avons finalement atteint la voiture, y sommes montés, et sommes partis, gardant le silence pendant quelques minutes. Eli l’a finalement brisé quand nous avons atteint les routes principales.

« Ce masque était ancien.

— Vous êtes sûr que ce n’est pas un faux ? ai-je répondu.

Impossible, je l’aurais vu », a-t-il dit, laissant apparaître un sourire.

Nous avons roulé encore un petit moment, de nouveau dans le silence, avant que ce ne soit mon tour de le rompre.

« Et maintenant ?

— Pourquoi ne nous arrêterions-nous pas déjeuner quelque part pour faire le point ?

— Bien sûr », ai-je dit, prenant la direction d’un petit boui-boui qui se trouvait par hasard sur notre route.

Nous avons commandé un sandwich et quelques chips, et sommes allés manger dehors, sur une table de pique-nique. Eli m’a expliqué comment il avait réussi à déterminer que le masque était authentique grâce à une méthode de sculpture pour laquelle la tribu était connue, et comment les Binuma voyageaient entre les frontières de ce qui est aujourd’hui l’Algérie et le Mali. Nous sommes tombés d’accord sur le fait que Kyla ne savait probablement pas que sa mère pratiquait le vaudou, et que si elle le savait, c’était une sacrée bonne actrice, mais lorsque nous avons fini de manger, Eli était au meilleur de sa forme.

« Que dites-vous de prendre une chambre quelque part afin que je puisse parcourir ce livre ? Je sais que ça va prendre du temps, mais ils pourraient y avoir fait mention d’un masque quelque part, et je pourrais ne pas avoir pensé qu’il fallait y faire attention. »

J’étais un petit peu frustré. Je ne sais pas ce que j’espérais obtenir aujourd’hui, mais mon manque de patience ne m’aidait pas à trouver.

« Oui, bien sûr. »

Nous avons abandonné le boui-boui et nous sommes arrêtés à un hôtel au centre-ville. C’était un peu sordide, mais bon, nous étions dans les marécages. Eli a immédiatement défait ses affaires et a commencé à tourner frénétiquement les pages de l’ouvrage, écrivant tout le temps ce que je pensais être des traductions ou des notes dans un carnet sur le côté. Je commençais à me sentir vraiment fatigué, et le matelas décrépit me paraissait de plus en plus attirant. J’ai chassé le sommeil de mes yeux et suis finalement parvenu à ouvrir la bouche.

« Je vais chercher du café, vous en voulez ? »

Eli s’est arrêté et m’a regardé comme s’il avait oublié ma présence.

« Oui, ça me semble bien. Avec du lait et deux sucres, si vous pouvez. »

J’ai quitté la pièce et suis descendu à l’accueil, où je n’ai pas pu trouver de café. J’étais alors très fatigué, et j’avais besoin de sortir de la pièce, alors j’ai simplement continué à marcher. J’ai fini par trouver une petite épicerie qui en avait. Mon choix s’est porté sur du café glacé, vu qu’il faisait chaud, qu’il avait fallu beaucoup marcher, et que, de toute façon, c’était moi qui payais. Il m’a fallu encore environ dix minutes pour revenir, et le temps que j’arrive et que j’ouvre la porte, Eli s’était mis à faire les cent pas d’un bout à l’autre de la chambre.

« JEFF ! », a-t-il hurlé dès que la porte s’est ouverte. Bordel, je n’étais pas prêt pour ça.

« Voilà votre café », ai-je dit en le lui tendant.

Il a pris une gorgée.

« Du glacé ? C’est parfait. »

Il s’est assis et a ensuite commencé à parler très rapidement.

« J’ai trouvé, dans le livre, Jeff, j’ai trouvé… Vous n’allez jamais le croire. »

Aussi excitant que cela pût être, j’étais trop fatigué pour ça.

« Allez doucement, laissez-moi au moins entendre ce que vous dites. »

Il m’a jeté un regard penaud.

« Désolé. C’est juste que j’ai lu que le sorcier, celui qui lance la malédiction, vous voyez, il porte toujours un masque exactement comme celui que Kyla avait sur son mur.

— Sans déconner, ai-je dit en m’arrêtant au milieu de ma gorgée. Eli a acquiescé d’un air excité.

— Alors, il y a peu de chances que ce soit l’original, mais il est précisé dans ce livre et à d’autres endroits qu’avec le vaudou, ce n’est pas la précision absolue qui valide la relique, mais l’intention. »

Il m’a fallu quelques instants pour digérer cette information.

« L’intention ?

— Oui, vous voyez, si quelqu’un a fabriqué celui-ci en espérant faire une réplique de ce que le sorcier portait pour une raison ou pour une autre et que l’original a été détruit…

— Même si ce n’est pas une copie parfaite, elle serait honorée comme si elle l’était, ai-je dit, disant les mots au moment même où ils me venaient à l’esprit.

— Exactement, a répondu Eli en souriant.

— Donc, quelqu’un dans la famille de Kyla a fabriqué ce masque à un moment donné ?

— Et sa mère l’adorait. »

Je me suis assis, intégrant tout cela.

« Alors quoi, c’est une descendante du sorcier ?

— Je pense que c’est bien possible », a répondu Eli d’une voix semblant encore plus excitée.

J’ai mis une seconde avant de répondre.

« Mais je croyais que vous aviez dit qu’ils avaient tous été tués ? »

Eli s’est interrompu et a réfléchi un moment.

« Eh bien, qui peut dire qu’il n’a pas eu d’enfants ailleurs ? Quand on y réfléchit, sa propre femme attendait un enfant lorsqu’elle est morte, et les prêtres vaudous avaient la permission d’avoir des amantes, plus d’une d’ailleurs. »

C’était beaucoup à digérer. Je me suis reculé dans mon siège et ai réfléchi à tout cela alors que je buvais mon café.

« D’accord, donc c’est une descendante. En quoi ça nous aide ? Pour moi, elle ne semble pas avoir la moindre idée de ce qu’a fait sa mère, si elle a fait quoi que ce soit, alors en quoi peut-elle nous être utile ? »

Eli a soupiré.

« Vous n’allez pas aimer ça, a-t-il dit.

— Aimer quoi ? »

Il s’est approché et s’est assis sur le lit à côté de moi.

« Il y a une règle assez rigide avec le vaudou, a-t-il commencé en joignant ses mains. Pour inverser une malédiction quelconque, il faut inverser le rituel. »

J’ai froncé les sourcils et réfléchi un instant.

« Attendez… Vous êtes en train de suggérer que nous… ?

— Oui, Jeff, je suis en train de vous dire qu’il faut que nous brûlions Kyla, de la même manière que le sorcier a brûlé les totems sacrificiels au tout début. »

Je lui ai jeté un regard noir pendant un long moment.

« Eli, nous ne pouvons tuer personne. »

Il m’a regardé d’un air confus.

« Jeff, son peuple a invoqué un esprit qui a tué des innocents pendant des milliers d’années…

— Admettons, et seulement pour un instant, que ce masque que vous avez trouvé, c’est un vrai, ok ? Kyla est quand même innocente. Je ne peux pas tuer quelqu’un qui est innocent. »

Eli a plongé son regard vers le sol.

« Oui, oui, a-t-il dit. Ecoutez, je… je l’avais vu venir avec Abian. Ce taré… Vous voyez, il était logique. C’était un bon gars, très futé, mais froid et calculateur. Bon sang, il m’a demandé si je l’enterrerais vivant si on devait en arriver là, juste pour stopper la malédiction.

— Putain… a été la seule chose que j’ai réussi à dire.

— Ouais, vous voyez, je savais à quel point ça prendrait du temps de trouver un membre vivant de cette tribu, mais s’il avait réussi et que je lui avais dit ce que je viens juste de vous dire… »

J’ai réfléchi à ces mots pendant un long moment.

« Il n’y a pas d’autre moyen ? »

Eli a secoué la tête d’un air désolé.

« Eh bien, ai-je commencé. Vous allez m’aider, n’est-ce pas ? Je ne dois pas le faire seul ? »

Il a soupiré, et j’ai su que je n’allais pas aimer ce que j’allais entendre.

« Ma femme est malade, Jeff. »

Mon cœur est tombé dans ma poitrine, mais Eli a continué de parler.

« Elle a besoin de quelqu’un à qui se raccrocher, vous comprenez. Je n’aurais vraiment pas dû partir aussi longtemps et je suis sûr que l’infirmière que j’ai embauchée n’en peut déjà plus d’elle. »

J’ai pensé à ma propre femme et à mon fils, à la maison. Je me suis demandé comment ils feraient sans moi, lorsqu’ils apprendraient que j’avais finalement succombé à cette… cette chose.

« Allez, allez-y, ai-je dit. Vous avez besoin que je vous dépose ?

— Non, non, pas la peine. Pour être honnête, je ne vis pas très loin, nous sommes suffisamment proche de la frontière du Mississipi. Un taxi devrait faire l’affaire. »

Il s’est levé et a commencé à rassembler ses affaires, parmi lesquelles le texte ancien. Lorsqu’il a finalement atteint la porte, il s’est arrêté et s’est retourné vers moi.

« Je penserai à vous, Jeff », a-t-il dit.

Et il est parti sur ces mots.

J’ai attendu jusqu’à la tombée de la nuit. Ma voiture était garée en bas de la route menant à l’endroit où Kyla vivait, entre sa maison et celle de ses voisins, qui se situait à environ 800 mètres, ce qui m’arrangeait bien. J’ai pris une longue rasade de la bouteille de bourbon que j’avais à la main et ai grimacé à cause de la force de la liqueur. Est-ce que j’allais réellement faire ça ? Allais-je brûler une femme innocente juste pour sauver ma peau ?

J’ai secoué la tête et ai essayé de ne pas penser à cela, puis j’ai tendu la main pour ouvrir la boîte à gant et y prendre quelques Adderall que j’avais emprunté dans le casier des preuves de l’affaire d’Abian. Par rapport au bourbon, ils ont été faciles à avaler.

La portière de la voiture s’est refermée sans trop de bruit, et je me suis avancé sur la route en portant l’équipement dont j’avais besoin. J’ai fini par atteindre le sentier de chez Kyla, ai pris une longue inspiration, et ai commencé à le descendre doucement.

J’ai mis le jerricane d’essence dans son jardin de devant et ai doucement monté les marches jusqu’à sa porte d’entrée. J’ai pris l’une des planches de 5 centimètres par 15 que j’avais récupérées, puis je l’ai lentement et laborieusement vissée sur la porte, essayant d’être aussi silencieux que possible. J’ai fait le tour de la maison et ai fait de même pour la porte de derrière que j’ai trouvée, ai vérifié qu’il n’y avait pas de cloison, et ai réalisé que c’était l’heure.

Je me suis saisi du jerricane d’essence et ai fait le tour de la maison en déversant son contenu sur ses bases et ses murs aussi discrètement que possible. J’ai fini par revenir à l’endroit où j’avais commencé et je me suis arrêté.

J’y étais, il était impossible de faire marche arrière.

J’ai enflammé une page d’un livre que j’avais, et l’ai jetée dans l’essence. Le feu a pris immédiatement et s’est répandu autour de la maison en un cercle, bien trop chaud pour que je puisse ne serait-ce que me tenir à côté. J’ai rebroussé chemin dans le jardin et ai ramassé la bouteille de bourbon. Le feu commençait à prendre sur les murs, à présent. J’ai pris une dernière rasade, ai enfoncé un chiffon dans le goulot, l’ai un peu imbibé, ai allumé le bout, me suis arrêté un instant, puis l’ai jetée à travers l’une des fenêtres de l’avant de la maison.

Elle a explosé à l’intérieur et a rempli la pièce où elle avait atterri de flammes. Je suis resté quelques secondes, intégrant ce qui se passait.

Et puis j’ai entendu les cris.

Kyla avait fini par se réveiller.

La porte devant moi a fait un bruit sec alors qu’elle se jetait contre elle, essayant de l’ouvrir. J’ai fait un bond en arrière dans un instant de choc. La poignée a été secouée et tournée, il y a eu des coups, des appels à l’aide, puis plus rien. Il n’y a plus rien eu pendant quelques instants, puis le verre d’une des fenêtres s’est brisé.

Le bras de Kyla est passé à travers, s’écorchant sur l’un des morceaux de verre restant.

« AIDEZ-MOI ! AIDEZ-MOI, APPELEZ LE 911, S’IL VOUS PLAÎT ! »

Je suis resté silencieux. Les fenêtres étaient anciennes. Je les avais remarquées lors de ma première venue plus tôt dans la journée. Si vieilles, en fait, qu’elles étaient constituées de quatre panneaux de verre séparés par une croix en bois épaisse, qu’il n’aurait été possible de briser qu’avec une grande force. Cependant, essayer briserait le verre à coup sûr, rendant la fumée s’échappant par l’ouverture étouffante et insupportable.

Elle était piégée.

Je suis resté suffisamment longtemps pour entendre les cris cesser, la maison toujours en flammes, j’y ai jeté la perceuse sans fil et le jerricane d’essence, et je suis parti.

Lorsque j’ai atteint ma voiture, je suis rentré et je me suis assis. J’ai mis le contact et j’ai démarré.

Je n’avais jamais connu un silence tel que celui qui régnait à ce moment.

Lorsque j’ai été à quelques kilomètres, lorsque j’ai considéré être à une distance suffisamment sûre, je me suis arrêté sur le côté de la route, me suis garé, et ai coupé le contact.

Je suis resté là pendant un moment. Des minutes, des heures… Je ne sais pas combien de temps. Puis j’ai réalisé que je ne savais même pas pourquoi j’attendais. Qu’est-ce que j’attendais ? Est-ce qu’il devait y avoir un signe ? Une sorte de signal ? Comment pouvais-je savoir que ça avait marché ?

J’ai froncé les sourcils et ai regardé autour de la voiture.

Je ne me sentais pas différent. J’étais toujours fatigué, mais on ne m’aurait certainement pas pris à aller dormir à ce moment.

« C’est tout ? ai-je dit à haute voix, sans attendre de réponse et sans en avoir une.

Frustré, j’ai passé mes doigts dans mes cheveux, pris mon téléphone et appelé Eli.

Le téléphone a sonné deux fois et il a décroché, semblant tout juste se réveiller.

« Allô ?

— Eli. C’est euh… C’est Jeff.

— Jeff, a-t-il dit avant de soupirer. Vous allez bien ? »

Je n’ai pas répondu tout de suite.

« Ouais, ouais. Je l’ai fait, c’est fait. »

Il y a eu un long silence entre nous.

« Vous avez fait ce que vous deviez faire, Jeff. »

Encore une fois, je ne savais pas quoi dire. J’ai pris le journal d’Abian de mon siège passager et ai commencé à tourner les pages sans y penser.

« Je souhaiterais juste qu’il y ait eu un autre moyen, ai-je fini par dire.

— Eh bien, j’aurais pu vous enterrer vivant, a dit Eli, réussissant à émettre un petit faux rire.

— Hah, oui, heureusement, nous n’avons pas eu… »

J’ai regardé le journal d’Abian sans y croire.

« Jeff ? » a dit Eli.

Je ne comprenais pas. Les lignes de son journal résonnaient dans ma tête encore et encore.

« 4 juin 2016.

Aujourd’hui, j’ai rencontré Eli, un professeur d’histoire africaine qui vit à Natchez, dans le Mississipi. Il vit seul dans une petite ferme sur un grand terrain… »

Il vit seul ?

« Jeff ? Vous êtes là ?

— O… Oui, ai-je articulé. Dites-moi, Eli, comment va votre femme ?

— Elle va bien, a-t-il dit en gloussant. Elle est contente de m’avoir à la maison, ça, c’est sûr. »

Mon cœur battait à cent à l’heure, ça ne pouvait pas arriver, c’était impossible.

« Eli… ai-je commencé.

— Oui ?

— Vous n’avez pas de femme. »

Il y a eu un long silence, puis je l’ai entendu sourire à travers le combiné.

« En effet, Jeff, je n’en ai pas. »

Et il a raccroché.

Traduction : Magnosa


Comme on a une âme, on va quand même vous le dire... Cette entrée a été publiée en juin 2017. L'auteur a déclaré trois mois plus tard qu'il était en train de terminer la dernière partie. Nous sommes fin janvier 2019, et de partie 8 il n'y a toujours pas. Nous en sommes extrêmement peinés, mais il semblerait qu'il ne serve plus à rien d'attendre une autre fin. Bien sûr, si la situation évolue, nous traduirons en priorité la conclusion de cette histoire, mais... Voilà, histoire que vous sachiez.

NOR 6 - Ne regarde pas derrière toi

« Sérieux, le monde est en train de perdre les pédales ! »

C’est ce que sembla entendre Mehdi lorsqu’il sortit de sa torpeur, les yeux embrumés et le crâne transpercé par une douleur lancinante. Les mélanges qu’ils avaient faits la veille n’avaient vraiment pas été une bonne idée, après tout. Robin et lui avaient voulu faire les malins, et maintenant voilà où il en était, à ne même plus se rappeler comment tout s’était fini, ni quelle était la date au juste. Il poussa un grognement et essaya de se faire une meilleure idée de ce qui l’entourait. Il était sur le sofa, dans le salon de sa sœur Isra, une couverture grossièrement posée sur lui, une bassine à ses pieds. Qui avait servi, visiblement. Charmant.

Lorsqu’ils l’entendirent remuer, ceux qui étaient en train de discuter se retournèrent, et une voix moqueuse fusa :

« Ah bah regardez, il est vivant en fait ! »

Mehdi grogna de nouveau et répondit du mieux qu’il put :

« Il m’en faut plus que ça pour me refroidir… Eh il est où Robin ? Je le vois pas.

– On l’a ramené, il était dans un état pire que toi, tu t’en rappelles pas ? Vous avez vraiment fait n’importe quoi hier soir…

– Me saoule pas dès le matin, Isra !

– Il est beau ton matin, il est déjà 15h30 !

– Raison de plus ! »

Il n’avait pas grand-chose à répondre, mais n’avait pas non plus envie d’y réfléchir. En fait, il avait seulement envie de retourner se coucher, le temps que son mal de tête décide de s’en aller. Mais bien sûr, ça n’allait pas se passer comme ça, il connaissait trop bien cet état pour y croire naïvement. À la place, il se releva, eut un haut-le-cœur, attrapa la bassine en urgence et y rajouta une petite contribution. Une des silhouettes qu’il avait distinguées au réveil se leva et vint prestement s’asseoir à côté de lui pour le soutenir.

« Faut vraiment que t’arrêtes de te mettre dans des états pareil, tu le regrettes toujours le lendemain.

– Je sais, bébé… »

Cédric eut un sourire en coin.

« C’est pas parce que t’es mignon que ça te dispense de faire gaffe. Et d’aller te rafraîchir la bouche aussi, t’embaumes encore plus qu’un camion-benne.

– Oh, t’abuses…

– J’abuse rien du tout, regarde la bassine, j’ai pas envie que ma bouche ressemble à ça. Allez, bouge-toi ! »

Après l’avoir remis sur pied, le jeune homme de 24 ans emmena son petit ami jusqu’à la salle de bain, lui ouvrit la porte et le fit entrer.

« Aller, tu sais comment ça marche ici, c’est l’appart’ de ta sœur. Tu vas t’en sortir ?

– Te fous pas de moi s’teup…

– Roh, c’est bon. »

La porte se referma, laissant Mehdi seul avec son mal de tête, son visage pâle et ses yeux écarlates. Il n’avait vraiment pas lésiné sur la quantité. Pour finir comme ça, ça n’en valait vraiment pas la chandelle. D’après ce qu’il avait vu de l’état du salon et le fait que personne n’avait fait le moindre commentaire sur un quelconque exploit, lui et Robin avaient simplement dû finir trop saouls pour être capable de quoi que ce soit, rendre tout ce qu’ils avaient et s’écrouler lamentablement de fatigue. Non, vraiment, faire les malins et terminer comme ça, il n’y avait pas de quoi être fiers. Le jeune homme ouvrit le robinet, passa ses mains sous l’eau, se mouilla le visage pour se rafraîchir, puis, dans un éclair de lucidité, se dit que vu son état, prendre une douche complète lui ferait le plus grand bien.

Lorsqu’il eut fini et sortit de la salle de bain un quart d’heure plus tard, toujours un peu perdu mais néanmoins revigoré, le salon s’était un peu vidé. Il ne restait qu’Isra, Cédric et deux de leurs amis. Tous les quatre étaient en train de regarder des vidéos Youtube sur l’écran de la télévision et s’esclaffaient en buvant les bières qui avaient survécu à la veille. Mehdi se dit qu’il allait passer son tour là-dessus. Aujourd’hui allait encore être une journée inutile de lendemain de soirée, où personne ne ferait rien de constructif et ne serait rentré avant le dîner, avant de retourner se coucher pour réellement récupérer. Ce n’était pas très agréable, mais il n’y avait rien à y faire. Il alla donc s’asseoir sur les genoux de Cédric, dont le sourire lui montra qu’il était de nouveau à peu près présentable, et regarda les vidéos d’un air absent, ayant encore un peu de mal à se concentrer. Puis une question lui effleura l’esprit :

« Au fait, c’est qui qui a dit que le monde perdait les pédales, ou je sais pas quoi ?

– C’est moi, répondit Cédric. On était en train de parler d’un truc, mais quand tu t’es réveillé, on a perdu le fil.

– On disait ça par rapport aux trucs chelous dont on a entendu parler récemment, renchérit Maria, qui était assise sur un fauteuil à leur droite. Genre les morts à Halloween dans le village d’Arthur, il en avait parlé pendant trois semaines sans arrêt, tu te souviens ? La police était arrivée chez la famille d’une des meufs après avoir été appelée pour des meurtres dans la forêt, et quand ils sont montés à l’étage, ils l’ont retrouvée serrée à son copain, les deux avec la gorge tranchée, ça venait à peine d’arriver parce que le sang était encore chaud.

– Le père était fou, continua Cédric, il les avait vus monter quelques minutes auparavant, et y avait personne pour faire ça. Mais le plus bizarre, c’est que devant eux y avait une autre meuf qui était montée avec eux, elle avait un symbole bizarre gravé sur la tête et la gorge tranchée aussi, sauf qu’il y avait pas de sang sur elle, et d’après les analyses qu’ils ont faites après, en vrai elle était morte bien avant les deux. Personne a compris ce qui s’était passé. Et quand ils ont fouillé la forêt, ils ont trouvé d’autres corps dans le même état, tous avec le même symbole gravé sur le front, un œil rouge trop chelou, les flics disaient qu’ils étaient mal à l’aise en le regardant. Ça a fait un gros scandale, parce qu’une des victimes était la correspondante allemande de la première meuf.

– Mais doit bien y avoir une explication, le gars qui a fait ça est juste un taré hyper doué, répliqua Arnold, qui était juste à côté de Cédric et de Mehdi. Les trucs comme ça, ça tombe pas du ciel.

– Dis pas n’imp s’te-plaît, y avait plein de témoins à chaque moment, c’est vraiment un truc inexplicable.

– T’es sûr qu’ils ont pas juste exagéré ? demanda Mehdi, dubitatif.

– Bébé, c’est pas comme si c’était une vieille affaire qui était arrivée loin de chez nous, on en connaît des gens qui étaient là ce soir là.

– Ouais enfin j’sais pas…

– Bon, s’tu veux, mais c’est pas la seule histoire bizarre qui traîne en ce moment. T’as pas entendu des disparitions dans le Montana ?

– Mais qu’est-ce que le Montana vient faire là ? On s’en cogne, non ?

– Ça fait plusieurs mois que ça dure, ils ont gardé ça secret pendant un moment, jusqu’à ce que les flics soient envoyés et reviennent pas non plus. Ils ont bouclé toute une zone et fait évacuer un village, en prétextant un danger biologique critique, mais on dirait une vieille excuse bidonnée à la va-vite. Y a rien là-bas, d’où ils le sortent leur danger biologique…

– T’y es allé ? Tu connais ? C’est bon, les Amerloques disent que plein de trucs chelous leur arrivent mais la moitié est pas vraie, si ça se trouve c’est un journal genre le Gorafi qui a inventé ça.

– Moi je vous dis qu’il y a de plus en plus de trucs pas nets qui se passent…

– Au moins autant que ce qui sort de ton copain quand il est torché…

– Va te faire, Arnold !

– C’est bon, calme ta joie, c’est une blague !

– C’est toi la blague !

– Calmez-vous, les gars, les coupa Isra. Mehdi, calme-toi sinon tu retournes dormir chez maman.

– C’est bon, le prends pas comme ça… »

Comme prévu, la suite de la journée se passa calmement, sans incident notoire, et dans le désœuvrement le plus profond. Le canapé ne semblait vouloir laisser personne quitter ses doux coussins, et les vidéos lancées par la lecture automatique fascinaient leurs esprits fatigués. Ce fut uniquement quelques heures plus tard, quand le soir commença à tomber, que quelque chose les tira de leur immobilisme : la faim. Mehdi en ressenti les effets le premier, ayant l’estomac le plus vide de tous. Son état s’était amélioré depuis son réveil et sa douche salvatrice, et il ne craignait désormais plus de renvoyer immédiatement ce qu’il pourrait avaler directement dans son emballage d’origine. La tentation de faire cuir une grande marmite de pâtes pour ne pas avoir à bouger les fit hésiter un moment, mais ils finirent tous par convenir qu’un peu d’air frais leur ferait le plus grand bien.

Ainsi, ils étaient dans la rue une petite demi-heure plus tard, décidés à se rendre à la pizzeria du coin, où ils passaient d’ailleurs bon nombre de lendemains de soirée. Le jour déclinait rapidement, et lorsqu’ils arrivèrent quelques minutes plus tard, les réverbères étaient déjà allumés. Par chance, il n’y avait alors personne dans le petit établissement, et ils n’eurent qu’à commander, payer et attendre que l’objet de leur désir soit prêt, le doux fumet se dégageant du four leur donnant de plus en plus l’eau à la bouche à chaque seconde. Ils décidèrent de manger sur place, trop impatients pour faire le trajet en sens inverse. Les premiers instants de leur repas ne furent rythmés que par des bruits de mastication, de déglutition et des grognements de satisfaction. Lorsqu’il fut arrivé à la moitié de sa pizza, ce qui prit un temps record comparé à la vitesse à laquelle les autres mangeaient, Mehdi prit enfin la parole :

« Bon sang, je pourrais m’en enfiler encore trois comme ça ! Si je pouvais, j’aurais une pizzeria à la place de ma cuisine !

– Avec l’estomac rempli normalement, tu ferais sans doute moins le malin, lui rétorqua une Isra qui s’étouffait à moitié avec sa part. Et puis bonjour la prise de gras !

– Oh, ça ne me dérangerait pas, intervint Cédric, une goutte de sauce piquante lui perlant des lèvres. Un peu de rembourrage, c’est toujours agréable, ça fait nounours.

– Il en faut pour tous les goûts, j’imagine, risqua Arnold avec un sourire en coin.

– T’insinues quoi, là ? Tu sais que c’est pas parce que tu restes désespérément accroché à tes prétendues valeurs traditionnelles que c’est le cas de tout le monde…

– Oh, commencez pas à vous reprendre la tête là-dessus, vous allez faire revenir mon mal de crâne ! »

Arnold ouvrit la bouche pour répliquer, mais préféra la refermer devant le regard que lui lancèrent ses amis. Ils s’entendaient bien, en général, mais le jeune homme ne venait absolument pas du même milieu qu’eux. Et parfois, cela se faisait cruellement ressentir dans leurs discussions. Cependant, depuis qu’ils le connaissaient, il s’était considérablement ouvert, et savait reconnaître lorsqu’il commençait à aller trop loin. Au fond, il savait que ses remarques instinctives n’avaient rien de rationnel, c’est pourquoi il préféra ne pas envenimer un débat dans lequel il était sûr de se contredire tôt ou tard. Le silence retomba un moment, personne ne sachant comment relancer la conversation après ce bref épisode. Puis Maria, qui était restée concentrée sur le carton de son repas depuis un moment, le rompit de nouveau :

« Les gars, j’ai une théorie par rapport à ce dont on parlait tout à l’heure ! Les prochains évènements étranges seront causés par… LES TERRIBLES PIZZAS MANGEUSES D’HOMMES ! »

Elle retourna alors son carton d’un geste théâtrale, révélant ce qui l’avait occupée pendant plusieurs minutes : dans la boîte, un œil rouge les observait. Cédric eut un mouvement de recul, mais les autres se mirent à rire à gorge déployée. La sauce tomate dégoulinait de l’œuvre maladroitement tracée, et l’olive qui servait de pupille retomba rapidement, donnant un air grotesque au tout.

« C’est pas drôle franchement, tu sais que Marc a perdu sa sœur dans ces conneries, tu crois que ça l’amuserait de voir que tu te moques de ça ?

– Oh ça va, mieux vaut en rire qu’en pleurer, t’imagines si on se cloîtrait chez nous par peur de tomber sur d’autres tarés de ce genre ? On se retrouverait avec des villes fantômes et des gens qui ne feraient même plus confiance à leurs propres voisins. C’est horrible, ce qui est arrivé, mais on ne peut pas ressasser le passé éternellement.

– Je dis juste que tu pourrais avoir un peu plus de respect pour ça, je suis d’accord avec ce que tu dis, mais des gens y ont laissé la vie, et puis on ne sait même pas vraiment ce qui s’est passé.

– Y a pas cent cinquante possibilités, c’est forcément un dérangé qui a réussi je ne sais comment à ne pas se faire remarquer. Sérieusement, tu crois vraiment qu’un pauvre dessin pourrait déclencher des… »

Le vibreur de son téléphone l’interrompit au milieu de sa phrase. Sur l’écran s’affichait le nom de Robin. Surprise, elle s’empressa de décrocher. Il n’appelait jamais que lorsqu’il avait de sérieux problèmes, détestant parler au téléphone et préférant largement les messageries instantanées. À peine eut-elle activé le haut-parleur que la voix tremblante de leur ami se fit entendre :

« Maria, t’es où ? T’es encore avec tout le monde ?

– Oui oui, on t’entend tous, qu’est-ce qui t’arrive ?

– Les gars, je sais ce que vous allez dire, mais j’ai besoin que vous veniez rapidement, je crois que perds les pédales…

– T’es pas encore remis de la soirée d’hier soir ?

– Ça n’a rien à voir, ok je me suis réveillé avec un mal de crâne terrible, mais c’était il y a un bon moment, j’ai plus rien ! Mais j’ai voulu sortir pour aller à la pizzeria…

– Haha, les grands esprits se rencontrent, on y est justement, t’arrives quand ?

– Laisse-moi finir ! J’arrive pas à l’atteindre. Ça fait déjà une heure que je suis sorti… »

Les membres du groupe se regardèrent d’un air interdit. Isra prit le téléphone :

« Robin, c’est Isra. Comment ça, tu n’arrives pas à l’atteindre ? T’es où ?

– Dans la rue des Écoles.

– Hein ? Mais c’est à côté, et puis elle va tout droit, comment t’as fait pour te perdre là-bas ?!

– J’en sais rien… J’y marche depuis que j’y suis arrivé, mais j’arrive pas à en sortir, j’ai essayé de changer de rue, mais j’y reviens à chaque fois. Soit je suis débile, soit y a un truc pas net. Et puis je sais pas, j’avais l’impression qu’on me suivait tout à l’heure, mais y a personne d’autre que moi dans la rue.

– Peut-être encore les petits malins qui te harcelaient l’autre jour ? Enfin bouge pas, j’arrive avec Mehdi et Cédric, les autres vont garder nos affaires en attendant, une pizza te fera du bien. Tu vas pas rester perdu bien longtemps !

– Merci les gars… »

La manière dont Robin avait pu se perdre aussi près de là où ils se trouvaient échappait totalement aux jeunes gens. La rue des Écoles croisait celle des Tilleuls, où se situait la pizzeria, quelques quatre cents mètres plus loin. De plus, il était possible de la parcourir de long en large en moins de dix minutes, et elle ne comptait que quatre autres intersections. Ainsi, Isra et les deux désignés volontaires furent rapidement sur place. Les derniers rayons du soleil avaient complètement disparu à présent, la seule lumière les éclairant, jaunâtre, provenait des réverbères, et la température commençait à chuter. Mehdi regrettait de ne pas avoir emmené sa veste, mais il se réconfortait en se disant qu’ils seraient de toute façon bien vite retournés au chaud. Il comprit néanmoins après quelques minutes de marche qu’il devait mettre ses espoirs de côté : ils avaient atteint le bout de la rue, et il n’y avait nulle trace de leur ami.

Interloqués, ils rebroussèrent chemin, se disant qu’il avait peut-être fini par bifurquer et qu’ils finiraient par le croiser. Ce fut pourtant, là aussi, un échec. Cédric, ne tenant pas à perdre trop de temps, se résolut à lui envoyer un message lui demandant de les rejoindre à l’intersection sur laquelle ils s’étaient arrêtés. L’atmosphère continuait doucement de se refroidir, et ils sentaient déjà des picotements à l’extrémité de leurs doigts, tandis qu’une légère brume commençait à se lever, donnant à la scène une apparence presque irréelle. La réponse ne se fit pas attendre : Robin descendait la rue. Ils préférèrent ne pas relever le fait que, d’après son SMS, il marchait dans la même direction qu’eux-mêmes quelques instants plus tôt. Les minutes passèrent, inexplicablement désagréables, avant qu’une forme ne commence enfin à se profiler dans l’obscurité. Les trois jeunes eurent un soupir de soulagement.

« Bon sang, pendant un moment, j’ai cru ne jamais vous revoir ! »

Un faible sourire tirait les traits fins du visage de leur ami. Quoique le traitement qu’il suivait ait commencé à modifier sa physionomie, il conservait encore quelques aspects féminins qui pouvaient porter à confusion pour qui ne le connaissait pas. Une vilaine cicatrice, souvenir douloureux d’une altercation avec les caïds du collège dans lequel il était scolarisé quelques années auparavant qui l’avaient longtemps harcelé, barrait sa joue droite et se déformait selon les expressions de son visage. Mais à part ses cernes marqués, il semblait aller bien. Le vif éclat de ses yeux noirs, qui se mariaient bien avec ses courts cheveux sombres se fondant dans la nuit, ne laissait aucun doute quant à la clarté de son esprit à cet instant.

« T’as vraiment réussi à te paumer ici ? demanda Mehdi d’un ton amusé.

– Ça va hein, je ne sais toujours pas comment j’ai bien pu me débrouiller. Ça commence à cailler, on devrait y aller. »

Sans plus de cérémonie, ils se remirent en mouvement, impatients d’atteindre leur point de départ. La brume, qui ne cessait de s’épaissir et diminuait de plus en plus leur visibilité, ainsi que le froid agressant maintenant leur visage et faisait rougir leur peau exposée, les incitèrent à presser le pas. Pour cette période de l’année, le changement de température était pour le moins surprenant. Maudissant les effets du réchauffement climatique, Isra plissait les yeux, essayant vainement de voir un peu plus loin. Ils allaient forcément bientôt rejoindre la rue des Tilleuls, et de là, la distance les séparant de la chaleur bienfaitrice et de leurs amis serait dérisoire. Lorsqu’ils arrivèrent enfin au croisement, cependant, ils se figèrent.

« Attendez… C’est pas le croisement qu’on vient de quitter ? »

Mehdi regarda autour de lui, sans parvenir à y croire. Pourtant, pas de doute : d’une manière ou d’une autre, ils étaient revenus sur leurs pas. Le visage de Robin se décomposa.

« Mais… Pas possible, vous avez réussi à me rejoindre, on aurait dû arriver de là où vous êtes venus…

– Rappelle Maria, faudrait les prévenir qu’on met un peu de temps. Et autant se remettre à bouger, je préfère ne pas rester trop longtemps dehors avec juste un t-shirt. »

Tandis qu’ils marchaient, Robin composait le numéro pour la deuxième fois de la soirée. Ils écoutèrent en silence la tonalité, retenant à moitié leur souffle. Cédric n’avait rien dit depuis un moment déjà. Nul doute que la situation lui déplaisait particulièrement, compte tenu des discussions qu’ils avaient eues plus tôt. Son mutisme traduisait son inquiétude naissante, quoiqu’une part de lui-même essayât encore de se rassurer avec la pensée qu’ils jouaient simplement de malchance et avaient dû faire une erreur quelque part. Mais il suffirait de peu pour que cette petite flamme dans son esprit se consume. Lorsque, après la troisième sonnerie, Maria décrocha enfin, il se rapprocha avec insistance du téléphone, comme s’il craignait de manquer quelque information capitale.

« Allô ? Robin ? Qu’est-ce que vous faites, pourquoi vous mettez autant de temps ?

– Maria, c’est Mehdi. Tu vas rire, mais je crois qu’on s’est plantés quelque part…

– Vous vous êtes perdus aussi, c’est ça ?

– Bah… On a mis du temps à retrouver Robin, on l’a sûrement manqué à l’aller, mais on est en train de revenir, on galère juste à cause du brouillard, on n’y voit pas à dix mètres. »

Un silence gêné se fit à l’autre bout du fil. Puis la voix de la jeune femme se fit entendre de nouveau :

« Euh… De quoi tu parles ? Je vois la rue d’ici, et il n’y a pas le moindre brouillard, le temps est super clair… »

Le visage de Cédric s’assombrit, alors qu’Isra, excédée, s’empara du portable :

« Comment ça, le temps est clair ? Tu veux nous faire une blague, c’est ça ? Je ne trouve pas ça drôle du tout, j’ai froid et j’en ai marre, pas besoin de nous narguer en plus !

– Isra, calme-toi… Je t’assure qu’il n’y a pas le moindre brouillard ici, peut-être qu’il va se lever aussi dans quelques minutes, mais franchement votre histoire est bizarre.

– Euh… les gars… »

Tous se retournèrent en entendant la voix hésitante de Cédric, qui était enfin sorti de son mutisme. Il se tenait un peu devant eux et ne les regardait pas, fixant un point devant lui. En s’avançant, ils comprirent la raison de son intervention : la rue se terminait sur un cul-de-sac. Ils n’étaient définitivement plus sur la rue des Écoles. Et, comble de tout, un symbole macabre leur faisait face. L’œil rouge, même s’il semblait avoir été tagué, leur paraissait effroyablement réel. C’était comme s’il les dévisageait tous en même temps d’un air goguenard, satisfait du petit tour qu’il leur avait joué. Car même si cette pensée était tout à fait grotesque, ils avaient tous la sensation inexplicable que la clé de ce qui leur arrivait était dans cet œil.
Mehdi chassa nerveusement ces idées de sa tête et reprit le téléphone :

« Ok Maria, je ne sais pas où on s’est trompés, mais on n’est clairement plus dans la même rue, on vient d’arriver à un cul-de-sac. Et un petit malin s’est amusé à taguer l’œil avec lequel tu te moquais de nous tout à l’heure. On va essayer de retrouver la bonne route, est-ce que vous pouvez essayer de voir sur internet si une rue correspondrait à la description qu’on vous a faite ? »

Rationnaliser était la seule chose qu’il fallait faire dans ce genre de situations. Se perdre dans des théories farfelues ne les avancerait à rien, et leur ferait sans doute perdre leur sang-froid en prime. Au fond, il ne s’agissait que de retrouver leur chemin dans une ville qu’ils connaissaient depuis plusieurs années, rien de bien sorcier, et surtout rien ne justifiant une telle agitation. Plus ils se concentreraient sur ce qu’ils avaient sous les yeux, plus ils auraient de chances de comprendre d’où venait le problème et comment atteindre leur objectif. Pour l’instant, la seule chose qu’ils pouvaient faire était de se retourner une fois de plus et d’attendre la réponse de Maria. Cette dernière ne leur laissa pas le loisir d’attendre longtemps et reprit la parole d’une voix fébrile :

« Il y a bien la rue Poincaré, c’est la plus proche de la rue des Écoles avec un cul-de-sac. Mais c’est à une demi-heure à pieds, vous…

– D’accord ! D’accord ! Et comment on rejoint la pizzeria depuis cette rue ?

– Euh… Une seconde… Vous devez aller jusqu’au croisement avec la rue Victor Hugo et prendre à gauche, ensuite marcher pendant une dizaine de minutes jusqu’à avoir la rue des Rosiers sur votre droite, après vous allez de nouveau à gauche quand vous trouvez la rue d’Alsace-Lorraine, et après vous devriez trouver la rue des Tilleuls… »

Rationnaliser était la seule chose qu’il fallait faire dans ce genre de situations. Mais là, rationnaliser devenait difficile. Ils n’avaient tourné à aucun moment, et de surcroît la rue des Écoles se trouvait à l’opposée. Mieux valait ne pas se demander comment ils avaient pu aller aussi loin et se focaliser sur l’itinéraire qui leur avait été donné. Personne ne parlait, l’angoisse semblait tuer les mots dans leur gorge. L’agacement avait quitté Isra, et elle marchait sensiblement plus près de son frère, à l’instar de Cédric. Le fait de trouver la rue Victor Hugo leur offrit un petit soulagement. Au moins, ils savaient où ils étaient, et comment rejoindre leurs amis. Rien ne pouvait plus aller de travers.

« Oui, Robin ? »

Ce dernier se retourna vers Isra, surpris.

« Qu’est-ce qu’il y a ?

– Tu viens de dire mon nom, je t’ai entendu. Qu’est-ce qu’il y a ?

– Euh… J’ai rien dit…

– Hm… Si tu le dis. »

C’était bien le moment d’avoir des hallucinations auditives. Personne ne fit de remarque, car personne n’avait réellement envie de parler tant qu’ils seraient encore loin de leur destination. Même à l’autre bout du fil, le silence s’imposait. De leurs bouches sortaient maintenant des volutes de fumée à cause de la température, qui n’avait pas cessé sa chute. Le réchauffement climatique ne pouvait pas être la raison de cette anomalie.

« Mais quoi ?! Arnold, c’est toi qui essayes de me faire peur ?

– Eh, j’ai rien fait ! lança une voix vexée depuis le combiné. Le brouillard a aussi dû passer par tes oreilles.

– Très drôle… »

Le groupe ralentit. Même si les autres n’avaient rien entendu, ils se mirent à lancer autour d’eux des regards méfiants. Pour une raison qu’ils ignoraient, tous commençaient à avoir une drôle de sensation, comme si quelqu’un les observait et les suivait sans bruit. Pourtant, aussi loin que leurs yeux portaient, la rue semblait déserte. Il ne se produisit plus rien pendant un moment et, comme prévu, ils atteignirent la rue des Rosiers. Puis :

« Mais qui… »

Les autres membres du groupe attendirent la fin de la question en vain. Ils se retournèrent pour lancer à Isra un regard interrogateur et se figèrent. Où qu’ils les dirigeassent, leurs yeux ne rencontraient que du vide.

« Isra ?! »

Du téléphone, la voix de Maria résonna de nouveau :

« Qu’est-ce qui se passe ?

– Isra a commencé à parler et puis… Je sais pas, elle est plus là, répondit Mehdi d’une voix mal assurée.

– Comment ça, elle est plus là ?

– Comme je te dis, elle était juste à côté de nous, et l’instant d’après, elle s’était volatilisée !

– Arrêtez, on a compris, vous nous faites marcher, vous êtes juste à côté et vous allez revenir en criant « Surprise ! »

– Que dalle, tout est comme on vous a dit, sortez si vous voulez vérifier !

– …

– Calmez-vous, intervint Robin, elle a juste dû s’arrêter quelques secondes, avec ce brouillard c’est facile de se perdre. »

Le groupe rebroussa chemin une fois de plus, et ils se mirent à appeler la disparue, espérant réussir à la retrouver. Pourtant, au bout de cinq minutes, elle n’était toujours pas réapparue, et seuls les murs leur répondaient, singeant leurs voix. De minute en minute, leur situation devenait de plus en plus impossible. Cédric était devenu extrêmement pâle, tandis que les deux autres se lançaient des regards incertains. Ils voulaient encore croire qu’ils trouveraient l’explication à tout ceci dans peu de temps, et qu’ils en riraient lorsqu’ils seraient rentrés chez eux, au chaud. Mais ce qu’ils virent alors éteignit toute lueur d’espoir en eux, les pétrifiant d’horreur. Car devant eux, de nouveau, se trouvait le grand graffiti rouge, qui les regardait d’un air moqueur.

« Bon sang, mais c’est pas possible, s’écria Mehdi.

– Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a maintenant ? demandèrent en cœur les voix de Maria et d’Arnold.

– On est de nouveau dans le même cul-de-sac que tout à l’heure. Exactement le même. Sauf qu’on était à la rue des Rosiers il y a cinq minutes. »

Une fois de plus, le silence, le seul moyen qu’ils avaient trouvé d’exprimer leur choc et leur angoisse, s’abattit sur eux. Face au grand œil, ils avaient l’air de petits insectes impuissants englués dans la toile d’une araignée vorace qui, assurée de sa victoire, tirait doucement les fils qui les retenaient prisonniers à elle, en les relâchant de temps à autres pour leur faire croire qu’il leur restait une chance de s’en tirer. Mais au bout du compte, ils n’avaient aucun contrôle sur la situation, et ce n’était qu’une question de temps avant qu’ils ne rencontrent leur destin. Cette fois-ci, Cédric ne parvint pas à se retenir :

« Mais bon sang, c’est ça que je voulais dire quand je disais que le monde perd les pédales et qu’il se passe des choses pas nettes ! C’est pas la première fois que ce symbole apparaît, et il se passe toujours des choses graves, des trucs qu’on est incapables de comprendre et qu’on doit juste subir en espérant qu’on s’en sortira ! On est foutus, vous comprenez ça ?!

– Bébé, calme-toi, y a forcément une explication, on va…

– Ne me dis pas qu’on va s’en sortir, t’en sais rien, j’en sais rien, regarde ta sœur, on n’a aucune idée de ce qui lui est arrivé et si tu veux mon avis, on ne le saura jamais ! »

Il s’interrompit soudain et se retourna.

« Isra, c’est toi ? »

Au même instant, le brouillard s’épaissit autour de lui, au point qu’il fut invisible en quelques secondes, et plus aucun son ne se fit entendre de sa direction. Son petit ami, dont l’esprit hurlait à son instinct qu’il se trompait, s’avança vers l’endroit où il se trouvait un instant auparavant, pour ne rencontrer que la brume.

« Cédric ? »

La brume reprit sa teinte habituelle, et il put de nouveau voir comme quelques instants auparavant, certes à une distance assez faible, mais néanmoins suffisante pour se rendre à l’évidence : le jeune homme s’était volatilisé, comme s’il s’était fondu dans la brume. Ou plutôt comme si la brume, composée de milliers de petites créatures carnassières, l’avait dévoré en une fraction de seconde, sans bruit ni heurt, comme les vagues de l’océan effacent les formes éphémères dessinées dans le sable.

« CÉDRIC ?! »

En face de lui, il n’y avait que le mur, l’œil rouge qui continuait de le regarder. Il n’avait plus l’air seulement goguenard, il semblait désormais que son regard était devenu euphorique, comme si les scènes qui se déroulaient sous ses yeux l’emplissaient de joie. Mehdi était partagé entre le désarroi d’avoir perdu sa sœur et son petit ami en l’espace de quelques minutes, et la terreur irrationnelle que lui inspirait maintenant le symbole malveillant. Il avait laissé tomber toute tentative de comprendre, la seule chose à laquelle il pensait maintenant, c’était s’en aller le plus vite et le plus loin possible. Comme pour répondre à ces pensées, le mur lui adressa un clin d’œil. L’horreur le paralysait, comme il lui semblait apercevoir à l’intérieur de la pupille une malice sans limite, qui avait déjà imaginé des centaines de scénarios comme celui-ci, débouchant tous sur une mort abominable à laquelle il était impossible d’échapper. L’espace d’une fraction de seconde, le jeune homme eu l’impression de plonger dans le regard d’une créature tout droit sortie des plus terribles cauchemars de l’humanité, quelque chose dont l’idée même de l’existence même vous plongeait dans un effroi incontrôlable.

« Mehdi, tirez-vous d’ici ! »

La voix qui sortait du téléphone toujours allumé le rappela à la réalité. Maria et Arnold paniquaient à l’autre bout de la ligne, et Robin lui tirait la manche pour le faire bouger. Visiblement, lui aussi en avait assez vu, et pour rien au monde il ne serait resté plus longtemps dans cette ruelle. Combien de temps était-il resté planté là, sourd et aveugle à son environnement ?

Suffisamment, en tout cas, pour que tout le monde eût le temps de comprendre l’étendue du danger qu’ils couraient. Ni une, ni deux, ils prirent leurs jambes à leur cou dans la direction opposée, comme si le fait de courir allait mettre davantage de distance entre eux et cet endroit maudit. Mehdi serrait toujours le téléphone de Robin au creux de sa main comme si sa vie en dépendait. Il était le seul lien avec un endroit normal, avec la sécurité.

Les deux jeunes hommes atteignirent très rapidement le bout de la rue, et empruntèrent pour la deuxième fois de cette folle nuit l’itinéraire que Maria leur avait donné plus tôt. Impossible de savoir combien de temps ils réussiraient à le suivre avant d’être renvoyés sur leurs pas ou de se perdre dans le dédale de rue qui semblait décidé à ne jamais les relâcher, mais ils ne voulaient surtout pas s’arrêter, même pour reprendre leur souffle, craignant de subir le même sort que Cédric et Isra. Ils couraient dans la rue Victor Hugo depuis deux minutes déjà quand il sembla à Mehdi entendre la voix de son petit ami non loin, le stoppant net. Robin, paniqué, fut en quelques secondes sur lui.

« Qu’est-ce que tu fous ?! Continue à courir !

– Attends, je crois que j’ai entendu…

– T’as rien entendu du tout, le coupa son ami d’une voix trahissant sa peur. Isra et Cédric ont disparu après s’être retournés parce qu’ils avaient cru qu’on les avait appelés. Ça n’a aucune logique, mais c’est ce qui s’est passé, et je n’ai pas envie de tester pour voir si j’ai raison. Alors maintenant, cours, et ne regarde pas derrière toi ! »

Ces mots suffirent pour le remettre en mouvement. En effet, cela n’avait aucune logique, mais rien de ce qui s’était passé jusqu’à présent n’était logique. Mieux valait se rattacher à cela et poser les questions une fois qu’ils seraient tirés d’affaire, en espérant que ce soit possible. La rue des Rosiers n’était plus très loin, et s’ils étaient chanceux, ils ne se retrouveraient pas de nouveau face au cul-de-sac de la rue Poincaré. Leur esprit se raccrocha à l’idée que cette fois, quoi qu’il arrive, ils continueraient d’aller tout droit, sans hésitation, peu importe ce qui pouvait arriver autour d’eux, et que c’était peut-être la clé de leur survie. Ainsi, ils ne réfléchirent même pas lorsqu’ils virent le croisement tant attendu et tournèrent à droite sans demander leur reste. Le décor ne changeait pas, ce qui les conforta dans leur idée.

Après plusieurs minutes de course folle, ils atteignirent la rue d’Alsace-Lorraine. Un espoir commença alors à renaître dans leur esprit. Ils n’étaient plus si éloignés de la pizzeria, et n’avaient encore jamais réussi à autant se rapprocher. Peut-être avaient-ils réellement trouvé la clé pour échapper au démon qui les poursuivait. Le froid lui-même semblait diminuait, et la brume ne paraissait plus si opaque. Confiant, Mehdi ignora la sensation de brûlure qui provenait de ses poumons alors qu’il repoussait ses limites, et accéléra encore, prenant lentement de l’avance sur Robin. Mais leur invisible ennemi ne semblait pas disposé à les relâcher si facilement, car il entendit, de manière certaine cette fois, la voix de son petit ami qui, dans un murmure, essayait de le retenir en arrière.

« Mehdi… Ne me laisse pas là-bas… »

Il se forçait à ne pas écouter, même si la voix était terriblement réaliste. Son instinct de survie lui dictait de ne surtout pas s’arrêter maintenant. Et Robin n’avait certainement rien entendu, sinon il aurait réagi, ce qui était la preuve qu’il ne s’agissait pas réellement de Cédric. L’araignée avait laissé trop de liberté de mouvement à ses proies, et maintenant elles étaient sur le point de se désengluer de sa toile.

« Bébé, tu ne peux pas me faire ça… »

Ne pas regarder derrière soi. Ne surtout pas regarder derrière soi. Il ne savait pas ce qu’il pourrait bien y voir, mais ça n’était certainement pas le garçon qu’il aimait. La seule chose qui l’attendait derrière, c’était la mort. Pour éviter de se laisser tenter, il se mit à parler avec Maria et Arnold. Les deux n’avaient pas bougé de la pizzeria et restaient accrochés au téléphone, ne voulant surtout pas raccrocher, comme si cela pouvait leur permettre de revenir sains et saufs. L’établissement n’allait pas fermer avant un moment, et le gérant les connaissait, alors on les avait laissés seuls. Ce n’était peut-être pas une si bonne chose que ça, après tout. Qui sait, peut-être que quelqu’un aurait pu les aider. Ils auraient peut-être même dû commencer par ça, à la réflexion.

« Maria, vous pouvez appeler la police avec le téléphone d’Arnold et leur dire que deux personnes ont disparu ? N’entre pas dans les détails pour éviter qu’ils ne te croient pas, dis juste où on est.

– Attends, tu penses à ça maintenant ? Tu es sûr que c’est bien utile ? Vous ne savez même pas ce qui vous suit, tu crois vraiment que la police va y changer quelque chose ?

– Peut-être qu’ils pourront nous retrouver nous, au moins. Je suis sûr qu’on serait plus en sécurité avec davantage de gens autour de nous.

– Si tu le dis… Arnold est en train de composer le numéro. »

Ce fut le moment que choisit Robin pour faire une erreur. Courant moins vite que Mehdi, il ne le distinguait plus vraiment courir devant lui, et se fiait au bruit des pas de son ami.

« Pourquoi tu t’arrêtes encore ?! »

Il n’eut pas besoin de regarder en arrière pour comprendre ce qui s’était passé. Trop près de lui pour penser pouvoir être abusé, Robin avait pourtant cru l’entendre s’arrêter et lui demander de l’attendre, et s’était retourné. Il ne voulut pas regarder la brume qui s’était densifiée autour de lui au même instant, tout comme il ne voulu pas affronter la rue désormais complètement vide et dans laquelle ne résonnait plus que le son de ses propres pas. C’était trop tard pour lui aussi. À présent, il devrait s’en sortir seul.

« Qu’est-ce qu’il y a ? J’ai cru entendre Robin dire quelque chose.

– Il n’est plus là. Il s’est fait avoir. »

Le jeune homme essayait de rester le plus calme possible, même s’il ne savait plus très bien ce que cela signifiait. Il avait l’impression de devenir fou. Depuis le portable, un sanglot se fit entendre.

« Mehdi, je suis désolée ! Peut-être qu’avec mon dessin débile, j’ai vraiment fait quelque chose de mal…

– Mehdi, je suis juste derrière, ne t’inquiète pas, ça ne m’a pas eu…

– … j’aurais dû écouter Cédric, c’était vrai quand il disait qu’il ne fallait pas plaisanter avec ça. Je suis vraiment une idiote, jamais j’aurais dû…

– Bébé, reviens me chercher, j’ai froid…

– … clair que je ne sous-estimerai plus jamais ce genre de choses. Reviens, s’il-te-plaît, je ne me pardonnerai pas si aucun d’entre vous ne revient…

– Mehdi, je te jure que si tu me laisses dehors, tu pourras retourner dormir chez maman…

– … police est en route, ils ont dit qu’ils envoyaient une patrouille pour nous rassurer, le commissariat n’est pas loin, tu devrais bientôt être en sécurité, alors ne t’arrête pas…

– Mehdi, Maria m’a envoyé te chercher, tu y es presque, rentrons vite ensemble… »

Les murmures et le flot de parole de son amie se mélangeaient toujours plus alors qu’il avançait dans la rue Alsace-Lorraine. Il ne savait plus à quoi se fier, mais il se disait aussi qu’il s’agissait des derniers efforts de son adversaire invisible pour le rattraper. Le dénouement de l’histoire, d’une manière ou d’une autre, était proche. Il dû ralentir, car il n’en pouvait plus, et l’adrénaline ne suffisait plus pour maintenir la cadence. Le jeune homme avait totalement perdu la notion du temps, il ne savait plus depuis combien de temps ils avaient quitté la pizzeria, ni à partir de quand il s’était mis à courir. Mais le point de côté lancinant qui perçait son flanc ne lui laissait d’autre choix que d’essayer de reprendre son souffle. Et tandis qu’il cédait à la fatigue et se remettait à marcher, il atteint enfin ce qu’il cherchait : le croisement avec la rue des Tilleuls. Il avait réussi à s’en sortir, contre toute attente. Comme pour confirmer ses dires, les murmures s’arrêtèrent aussitôt.

« Dieu soit loué… Maria, je suis dans la rue de la pizzeria, j’arrive dans deux minutes. »

Des soupirs de soulagement s’échappèrent du combiné. Même Arnold, qui n’avait pas beaucoup parlé, sans doute pour ne pas montrer qu’il paniquait également, ne put s’en empêcher. La brume, qui avait au final atteint la rue, commençait toutefois à décroître. La visibilité devenait meilleure, et la température revenait doucement mais sûrement à la normale. Il allait pouvoir s’effondrer dans les bras de ses amis dans quelques secondes, une fois qu’il serait remis de ses émotions. Derrière lui, une sirène de police déchira la nuit, telle la plainte d’une âme damnée. « Enfin, » se dit-il, espérant au fond de lui qu’ils pourraient mettre la main sur ses trois amis, qu’ils étaient sains et saufs, et que cela ne serait bientôt qu’un mauvais souvenir. Et il se retourna pour regarder passer la voiture. Le téléphone qu’il tenait fermement dans sa main jusqu’alors tomba au sol et se brisa.

Texte de Magnosa