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Les 1% - Partie 4



Barry pouvait sentir le pus s'échapper de ses orbites. Le liquide visqueux et verdâtre gouttait à une vitesse terriblement lente depuis le coin de sa paupière, glissant sur le côté de son nez, et finissait par rejoindre sa lèvre supérieure en un agglomérat immonde. L'odeur était horrible. Mais il avait l'habitude. C'était toujours le cas.

Il se serait bien essuyé, mais ses bras étaient sanglés au lit. A présent, cela faisait presque trois jours qu'il était dans celui-ci, pourrissant dans ce pyjama élimé qu'il portait depuis un laps de temps équivalent. Les rayures jadis bleues du tissu étaient maintenant effacées par les tâches de fluides corporels.

Barry avait été un homme très actif. Il aimait le VTT et la course à pied. Sa vie avait été faite de jours et de nuits bien remplis. L'approvisionnement financier illimité fourni par ses parents lui permettait de faire absolument tout ce qu'il voulait. Même épouser une strip-teaseuse dont il était tombé fou amoureux.

Mais à présent, il était réduit à cette position, limité aux quelques centimètres de lit sur lesquels il pouvait bouger. De toutes façons, ses muscles étaient désormais si atrophiés qu'il pouvait à peine soulever sa tête. Des escarres recouvraient sa peau flétrie. Chaque jour qu'il avait passé dans ce lit, il avait combattu son ennui du mieux qu'il avait pu. Il avait compté tous les carreaux du plafond plus d'une centaine de fois. Il connaissait par cœur la course du soleil et de la lune. Il dormait autant que possible, mais la douleur le gardait éveillé la plupart du temps.

Monica venait voir comment il allait autant qu'elle le pouvait. C'était une femme timide dans la quarantaine. Elle avait beaucoup de mal à regarder Barry dans les yeux. Elle nettoyait ses plaies avec de l'alcool à frictionner, chuchotant des excuses. Ce n'était pas une infirmière, mais elle s'était habituée au sang. Barry la suppliait souvent d'appeler la police. Il lui aurait offert de l'argent en échange, plus d'argent qu'elle n'en avait jamais rêvé.

Mais elle n'avait jamais accepté son offre. Au fond de lui, Barry comprenait qu'il n'y avait aucune chance qu'elle le fasse. Depuis ces trois jours, il avait à peine vu Jared, son mari. Mais parfois, il pouvait l'entendre dans l'autre pièce. Elle aimait s'asseoir sur les genoux de Jared, riant de façon indécente. Monica ne pleurait plus. Mais Jared si, parfois.

Il étaient tous les deux présents à son mariage, il y a si longtemps. Monica avait travaillé pour lui pendant des années. Mais elle était plus une amie qu'une simple femme de ménage. Barry s'était donc assuré de l'inviter elle, mais aussi son mari et ses enfants. Monica avait semblé beaucoup apprécier l'invitation, même si elle semblait émettre quelques réserves quant à la future femme de Barry.

Mais Monica n'était pas encore venue lui rendre visite aujourd'hui. A en juger par la position du soleil, Barry devina qu'il était à peu près onze heures du matin. Il devait attendre qu'Elle se lève avant que qui que ce soit ne vienne l'aider. Le pus continuait de goutter lentement, et il en tomba un peu sur sa lèvre inférieure. Il avait envie de vomir, mais n'avait plus rien dans le corps.

Soudain, Elle apparut dans l'encadrement de la porte. S'il avait pu bouger, il aurait fait un bond en arrière. Au cours des derniers mois, Elle s'était transformée en quelque chose de terrifiant. Sa voix était devenue étrangement aiguë. Sa poitrine autrefois si généreuse était maintenant complètement plate. Elle se promenait souvent dans la maison en chantonnant, ne portant rien d'autre que des sous-vêtements Disney.

Aujourd'hui, Elle était coiffée de deux tresses qui encadraient son visage. Elle portait un costume de Mickey Mouse qu'elle avait dû trouver dans un magasin de déguisements. La tenue était beaucoup trop petite pour elle, mais elle s'était débrouillée pour rentrer dedans. Elle se débrouillait toujours. Barry resta muet, de peur d'être obligé de sentir le goût de la bile qui recouvrait à présent ses lèvres.

"Barry", railla t-elle de sa voix haut perchée. "Tu veux jouer avec moi ?"

Barry ferma les yeux. Il essaya de se La remémorer le jour de leur mariage. Elle était si belle dans sa robe. Certes, il avait trouvé un peu étrange que ce soit une réplique exacte de la robe de Cendrillon. Mais il l'aimait tellement qu'il était prêt à lui donner tout ce qu'elle voulait. Ils avaient mangé des hot-dogs et des cupcakes pendant la réception. Le DJ passait du Kidz Bop. Les invités n'avaient rien dit de négatif. Ils arboraient juste des sourires forcés. Même ses parents étaient trop nerveux pour critiquer quoi que ce soit.

"Barry! Est-ce que tu m'ignores ?" Sa voix était si forte. C'était douloureux à entendre. Mais Barry refusa d'ouvrir les yeux.

Il essaya de se souvenir d'Elle le jour de leur rencontre, au club de strip-tease. Elle se faisait appeler "Dolly". Elle jouait le rôle d'une petite fille, et ça lui rapportait pas mal d'argent. Les hommes aimaient bien ses joues roses, ses couettes et son énorme poitrine. Mais Barry avait vu au-delà de ça. Il avait vu son regard, beau et innocent. Il avait payé 900$ pour une danse privée. Ils avaient passé tout ce temps à discuter. Elle lui avait expliqué comment ses parents étaient morts dans un horrible accident de voiture et qu'elle avait dû se déshabiller pour vivre depuis lors. Elle avait commencé à danser quand elle avait onze ans. Barry lui avait dit qu'il se sentait seul et qu'il voulait vraiment se poser. Elle s'était assise sur ses genoux comme une enfant. Il pouvait se rappeler précisément de ce qu'elle lui avait dit. "Tu n'es pas comme les autres."

"Barry !"

Il fut arraché à ses souvenirs par une vive douleur qui lui déchira le cou. Il poussa un cri, réalisant qu'Elle venait de lui tailler une profonde entaille dans la gorge. Aussitôt, le pus entra dans sa bouche, et il se mit à crachoter. Elle se tenait au dessus de lui, tenant une paire de ciseaux de sécurité. Du sang avait éclaboussé son visage.

"C'est l'heure de s'amuser, petit frère."  Elle brandit à nouveau les ciseaux, et entreprit de dessiner un quadrillage aux lignes écarlates dans son cou. "Morpion."

Barry essaya de crier, mais le sang se répandait dans sa gorge, et il ne put émettre qu'un gargouillement. L'hémoglobine se répandit sur son torse, teintant sa peau d'un rouge crémeux.

Elle se mit à rire, jusqu'à ce qu'une expression différente traverse son visage. Elle émit un petit "Merde."

Barry sentit qu'il perdait conscience. Il crut l'entendre appeler "Maman et Papa", et entendit Monica et Jared arriver en courant. Il perçut du mouvement. Puis Barry s'évanouit.

...

"Il ne doit pas mourir."

Barry reprit conscience. Il entendit la voix de Rebecca, qui semblait s'exprimer sévèrement. Il y avait des gens près de lui. Il ouvrit son œil valide, mais sa vision était floue. Il ne distingua qu'une vague foule de visages flottant au-dessus de lui.

Puis il réalisa qu'il n'était plus attaché. Une vague de soulagement l'envahit alors. Il essaya de lever le bras droit et, au prix de beaucoup d'efforts, réussit à toucher son visage. Son œil ne lui faisait plus mal. Il aurait même pu rire. Mais les gens autour de lui avaient remarqué qu'il bougeait.

"Est-ce qu'on devrait l'attacher ?" Rebecca n'avait pas l'air inquiète.

"Non. Il n'a quasiment plus de muscles. Il n'atteindrait même pas la porte." La voix était celle d'un homme. Son était calme, comme celui d'un docteur.

Barry cligna des yeux et tenta d'y voir plus clair. La scène devint un peu plus nette. Il était dans une chambre humide, couché sur un dur lit de métal. Rebecca et un homme qu'il ne connaissait pas se tenaient près de lui. Il pouvait vaguement distinguer Monica et Jared un peu plus loin, blottis l'un contre l'autre. Une ampoule nue pendait au-dessus d'eux. Elle se balançait d'un côté à l'autre d'une manière presque menaçante.

Monica tenta d'intervenir, "Peut-être que si on-"

"Maman, la ferme." Rebecca ne la regarda même pas. A la place, un sourire éclaira son visage malsain. "Tu as de la chance qu'il ne soit pas mort. S'il meurt, les patates qui te servent de progéniture meurent aussi." Elle rit cruellement.

"Vous retenez leurs enfants ?" demanda l'homme. Il n'était pas choqué. Pas inquiet. Sa voix était complètement dénuée d'émotions.

"Ils sont dans une usine en Russie. Je les ai envoyés là-bas pour fabriquer des vêtements ou quelque chose comme ça. Je n'ai qu'un mot à dire pour qu'il aient un petit accident." Rebecca ne lâchait pas Barry du regard.

Barry essaya de parler, mais s'en trouva incapable. Il se rendit compte qu'il avait mal au cou. Il descendit sa main et sentit un gros pansement sur sa gorge.

"N'y touchez pas," dit l'homme. "Ça a déjà été assez laborieux à recoudre."

Rebecca eut un rictus. "Le Dr Allshipp est le meilleur. C'est celui qui m'a rendue belle. J'ai décidé de te confier à lui." Elle rit. "Il fait des miracles, tu sais."

Le Dr Allship s'autorisa un sourire. "Vous êtes trop aimable, Becky." ¨Il posa alors une main gantée sur l’œil valide de Barry. "Je vais avoir beaucoup de travail avec vous, jeune homme. Mais on va faire en sorte que vous soyez à nouveau au meilleur de vous-même." Il se tourna vers une silhouette que Barry ne distinguait pas entièrement. "#995, assure-toi que #1477 soit à son aise. Demain, nous lui enlèveront l’œil qui lui reste."

Barry, paniqué, essaya de se relever. Il tenta de bouger, ou de faire n'importe quoi d'autre qui aurait pu le sortir de cette situation. Mais il ne réussit qu'à tomber de la table. Rebecca, qui le regardait avec dédain, eut un petit rire. "Tu n'es qu'un idiot, Barry." Elle se pencha vers lui, moqueuse.

Barry entendit ensuite un grand bruit sourd. Il ouvrit son œil valide, et vit que Rebecca était tombée à côté de lui, visiblement inconsciente. Il essaya de regarder vers le haut, mais ne vit que le reflet du gros objet tenu par le Dr Allship.

"#995," dit-il stoïquement. "Nous allons aussi avoir besoin d'une chambre pour #1478." le Dr Allship se retourna alors pour faire face à Monica et Jared.

"S'il vous plaît..." La voix de Jared tremblait. "Nous ne dirons rien à personne. Nous n'avons jamais rien dit."

Le docteur ne releva même pas les paroles de Jared. "Quant à vous deux, nous n'avons plus besoin de vos services." Barry entendit crier Monica. Deux grandes détonations résonnèrent dans l'air. Puis il y eut deux nouveaux bruits sourds, ceux de corps qui tombent sur un sol en terre.

Traduction d'Undetermined.B

Les 1% - Partie 3



#995 se souvient. Il a une très bonne mémoire. Les médecins diraient qu'il a une mémoire photographique, mais il n'a vu qu'un docteur dans sa vie. Et celui-ci n'est pas intéressé par son intelligence.

#995 se souvient de chaque misérable jour qu'il a vécu.

Ce jour-là, il nettoie tous les bassins du repaire. Il y a vingt-deux bassins appartenant à vingt-deux numéros différents. Chacun doit être vidé, récuré, séché et remis en place. Quinze des numéros devront avoir leurs parties génitales nettoyées. Six d'entre eux sont capables de le faire eux-mêmes. Et l'un d'entre eux n'a pas du tout de parties génitales à nettoyer.

Il n'y a pas beaucoup de bruit dans la tanière. Parfois il y a des cris, mais la plupart du temps, seulement le son de la souffrance. Les oreilles de #995 sont intactes pour pouvoir tout entendre. Il a demandé à Allen de les lui enlever, mais celui-ci a refusé. Il lui a dit qu'il ne pouvait pas réparer le passé.

#995 entre dans la chambre de #1470. Il est alité, comme la plupart d'entre eux au début. Son corps se rétablit après avoir été perfectionné. Il est presque complètement couvert de bandages, à l'exception de son visage. Il a toujours eu un visage parfait. #995 se souvient de la première nuit de #1470 dans le repaire. Il martelait les murs. Il criait et menaçait. C'était un homme grand, avant d'être corrigé par Allen, et il avait fait très peur à tout le monde. Son visage, même rougi par la colère et la peur, était parfait. Ses yeux et ses pommettes étaient parfaitement symétriques. Même lorsqu'il a essayé de se pendre avec les draps, son visage était toujours aussi beau à voir. Cela avait dû être difficile pour Allen de lui couper les joues, le nez et les lèvres. Allen aimait vraiment la perfection.

Mais il aimait encore plus son travail.

#995 glisse le bassin en dessous de #1470. Celui-ci le supplie du regard. Il a l'impression que ses yeux l'implorent de le tuer. Mais évidemment, #995 ne ferait jamais une chose pareille. De plus, tout le monde dans le repaire a exactement la même apparence, au début. Il a fini par s'y habituer.

#995 continue de ramener les bassins dans les chambres, mais s'attarde dans l'une des dernières. C'est #1459. Elle se tient loin de la porte, près du mur. Elle est l'une des seules à avoir le droit de s'habiller. Elle porte une tenue d'infirmière blanche et moulante. Ses cheveux sont longs et blonds, comme leurs cheveux à tous. Elle est pieds nus, mais une paire de talons hauts traîne près d'elle. Elle ne bouge pas. #995 s'approche un peu. C'est toujours passionnant de voir la transformation.

Personne n'aurait deviné qu'il y a un peu moins d'un an, c'était une ermite qui n'ouvrait sa porte qu'aux livreurs. #995 s'en souvient. Elle était entrée en silence, comme si elle avait déjà abandonné. Ça avait dû plaire à Allen. Il aime à prétendre que ses numéros aiment son travail. Il aime à prétendre qu'il rend leurs vies meilleures.

#1459 a dû se rendre soudainement compte de sa présence car elle se tourne pour lui faire face. Un sourire est placardé sur son visage. Son maquillage a été tatoué sur sa peau; laquelle est tellement tirée qu'une simple inclinaison de la tête a l'air douloureuse. "Bonjour, monsieur." Elle sourit toujours. "Le docteur m'a t-il demandée ?"

#995 secoue la tête et regarde le sol. #1459 rit légèrement. "Ce n'est pas grave, monsieur. Je serai prête lorsqu'il le fera." Elle se retourne ensuite et fait à nouveau face au mur. #995 se glisse hors de sa chambre.

Le dernier bassin doit être ramené à #1101. Une odeur horrible s'échappe de sa chambre, bien pire que toutes les autres. C'est la plus ancienne ici, exception faite de #995 lui-même. Tous les autres ont été transformés ou sont morts. Ou les deux.

Mais #1101 est têtue. C'est peut-être la raison pour laquelle Allen a continué de travailler sur elle pendant toutes ces années. Elle avait subi tant d'opérations qu'elle n'avait certainement plus une once de sa peau d'origine. Ses os avaient été brisés tant de fois que son corps craquait à chaque mouvement.

Mais au fil des années, elle avait gardé sa volonté. Allen avait cousu sa bouche à plusieurs reprises car s'il lui donnait ne serait-ce que la plus petite chance de parler, elle le maudirait. Elle n'avait jamais arrêté de se battre. Si elle pouvait bouger ses jambes, elle lui donnerait des coups de pieds. Si elle avait des dents, elle mordrait. Allen l'avait finalement amputée de tous ses membres. Elle n'avait plus de dents. Ni de paupières. Et elle était la seule que #995 ait jamais vue dont les parties génitales avaient été enlevées. Elle n'avait plus pour corps que de la peau lisse sans poils et des trous.

#995 se souvient du premier jour où elle est arrivée. Elle n'était pas comme #1459. Elle avait été enlevée à sa famille au cours de la nuit. Elle venait d'avoir seize ans. A peine plus jeune que #995 lui-même. C'était une fille de ferme rondouillarde qui sentait la terre. Elle portait une jolie chemise de nuit bleue qui lui frôlait les talons. Elle s'était réveillée à peine quelques heures après qu'Allen l'avait ramenée à la tanière. Elle n'avait rien dit les premières minutes, tournant dans sa cellule comme si elle cherchait à s'en échapper. Et cette nuit, sa première nuit, elle avait montré à quel point elle était forte.

"Eh toi," avait-elle appelé. #995 était resté assis dans le couloir, la regardant comme il avait regardé tous les autres numéros. Il avait regardé autour de lui, confus, puis s'était finalement rendu compte que c'était à lui qu'elle parlait.

"C'est toi qui m'a amenée ici ?" Son ton était calme. Contenu. Elle n'allait pas marteler les murs ou éclater en sanglots. Elle étudiait ce qui l'entourait.

#995 avait seulement secoué la tête et détourné le regard.

#1101 avait froncé les sourcils. "Est-ce qu'ils vont me rendre comme toi ?"

Elle devait faire allusion à l'apparence de #995. Il avait l'air moins bien à l'époque, étant donné que les cicatrices peuvent prendre des années pour disparaître. Il était le premier 1% de Allen. Celui-ci avait exclusivement travaillé sur lui pendant huit mois. Il était chirurgien débutant à ce moment-là, un simple novice sous la tutelle de son père. Il avait fait beaucoup d'erreurs sur #995. Et #995 avait senti chacune d'entre elles.

Mais sur le moment, #995 n'avait pas su s'il devait acquiescer ou pas. Il ne pouvait évidemment pas répondre oralement, étant donné que sa langue avait été retirée. Il avait donc juste serré ses bras contre lui. Son agrafe s'était enfoncée un peu dans le tissu cicatriciel qu'était devenu son ventre, mais il n'avait plus de terminaisons nerveuses à cet endroit.

#1101 avait appuyé ses mains contre les barreaux de la porte de sa chambre. "Approche."

#995 était hésitant. Mais il avait avancé un peu vers la porte. Elle avait souri gentiment. Personne n'avait souri comme ça à #995 depuis son enfance.

"Tu as un nom ?"

#995 avait acquiescé. Il s'était retourné pour lui montrer l'arrière de sa nuque. A cet endroit, tatoués à l'encre rouge sombre, se trouvaient les chiffres 9-9-5. Il lui avait fait face à nouveau, s'attendant à une expression de pitié ou de mépris. Mais à la place, il avait vu la même gentillesse.

"Moi aussi j'ai un nom bizarre. C'est Amaryllis. C'est le nom d'une fleur. Mais pour être franche, je n'ai rien d'une fleur. Tu peux m'appeler Mar." Elle avait bougé pour coller ses deux mains aux barreaux. "Tu dois me promettre de ne jamais oublier ça. Tu ne peux pas oublier mon nom. Je parie qu'il vont vouloir me donner un numéro à moi aussi, mais ils ne sont pas réels. Je suis réelle. Et toi aussi. Tu comprends ?"

#995 avait acquiescé lentement. Puis il avait fait quelque chose qui, il le savait, lui aurait valu une punition de la part d'Allen. Il avait posé sa main intacte sur les barreaux et avait touché celles de la captive. Il pouvait sentir sa peau, sa sueur. Il avait senti une connexion pour la première fois depuis que le Dr. Allen Allship II l'avait enlevé à sa mère décédée et l'avait amené au repaire.

Il ne l'avait plus jamais touchée après ça, et elle ne lui avait plus parlé. #995 l'avait vue chaque journée pendant quarante-trois jours, mais aucun d'eux n'avait montré se souvenir de cette première nuit. Mais peu importe combien de temps passait, #1101 avait toujours sa gentillesse en elle. Après toutes ces opérations, elle avait toujours cette gentillesse qui transparaissait à travers ses yeux sans paupières.

Mais ce jour-là, l'odeur est affreuse. Et malheureusement, c'est une odeur que #995 ne connaît que trop bien.

"Elle est morte, n'est-ce pas ?" Allen est derrière #995. Ils se tiennent là, regardant l'intérieur de la pièce ensemble. "#1101 a fini par mourir."

Allen sourit. Il est fier. "C'est une bonne nouvelle, #995. J'en ai un nouveau pour prendre sa chambre."

Traduction d'Undetermined.B

Superprédateur


Temps approximatif de lecture : 3 minutes. 

Les grands requins blancs rôdant sur le rivage de la côte atlantique furent certainement ce qui suscita le plus de crainte. Personne n'avait jamais vu quelque chose de ce genre. Des témoignages avaient rapidement fait surface, des gens ayant aperçu un groupe de deux ou trois douzaines de requins blancs adultes nageant à l’unisson à quelques mètres des plages. Comme de grands robots en cuir blanc et aux yeux sombres nageotant en cercle. Un esprit de ruche totalement différent de tout comportement observé auparavant chez ce superprédateur. Et nous réalisâmes rapidement que ça ne se limitait pas à la côte Est. 

Thrène en césure pour le Titan Profane

Car tu es né gisant, tu jailliras encore. 
Mais dès que vent souffle, lève-toi création !  
Mets en courroux les dieux, en quittant cette mort,  
Que tu les fasses ployer quand ceux-ci s’inclineront. 

Te voilà qui avance, et la terre de trembler. 
Quand ton nom apparaît, les voici qui reculent !  
Ces héros d’autrefois firent fleurir leurs épées,  
Et rougirent les Achille, tremblèrent les Hercules.

Tu étais né de rien, et te voilà un tout.   
Un grand dieu apathique, mais prends garde aux humains !   
Tu subiras les pierres, et les fous, et les coups,  
Nous te suivrons sans peur car nos cœurs sont les tiens. 

Tu es déjà parti. Vers le prochain village.  
Et leurs corps aussi périront sous ton sceau !   
Leurs membres découpés, formeront ton visage,   
Nous ne serons plus qu’un, fusionnés sous ta peau. 

Texte de Tac


Laura

Laura a les yeux dans le vide. Le regard absent. Elle est fatiguée. Autour d’elle, ses sœurs parlent de rumeurs inquiétantes. On raconte qu’un homme se glisse dans le lit des jeunes femmes à la nuit tombée. Le bruit court qu'elles disparaissent peu après. Certains disent que c'est parce qu'elles ont regardé l'homme. Emportées par la folie à sa vue, elles fuient pour ne jamais être retrouvées. D'autres murmurent que l'homme les emporte dans le noir. Les yeux dans le vide et le regard absent, Laura sait que ses sœurs n’ont pas à s’inquiéter. Elle est là pour elles.

En éteignant la lumière ce soir-là, elle sait qu’il ne va plus tarder à arriver. Il vient à la même heure depuis trois jours. Laura a fermé la porte à clef. La fenêtre aussi. Il n’utilise aucune des deux. Allongée sur le dos, elle attend les premiers craquements de plancher et les pas feutrés, fugaces. Elle ferme les yeux. Elle sent un poids sur son lit, elle ferme les yeux plus fort. L’homme semble glisser sous la couverture. Laura l’appelle l’homme, mais elle sait qu’il n’en est pas un.

Laura ne disparaît pas car elle ne le regarde pas. Elle sait que sa curiosité peut lui être fatale. Elle garde les yeux fermés, mais elle ne dort pas. Elle ne dort plus. A cause de la peur, très certainement, mais aussi à cause du sifflement de la respiration de la chose qui dort à côté d’elle depuis trois jours, chaque nuit. Laura lui avait dit qu’elle l’aimait, qu’elle voulait rester à ses côtés pour toujours. Pas par amour, mais par peur. Très humainement, elle ne veut pas disparaître à son tour. Et si la chose reste avec elle, elle n’ira pas voir ses sœurs.

Mais Laura est fatiguée. Elle lutte contre le sommeil. Ce sommeil fourbe, qui veut lui faire baisser sa garde. Elle sait qu’endormie, elle ne pensera plus à la chose à quelques centimètres d’elle. Elle se tournera, et elle ouvrira les yeux sans y penser. Alors elle verra la chose et disparaîtra, sans bruit.

Laura résiste. Elle serre fort les paupières et bat la mesure avec son pied. Ce mouvement la tient éveillée. Et pourtant, la respiration de la chose, sifflante, agit comme une berceuse. Au départ dérangeante, aujourd’hui enivrante. En elle, Laura ressent de la colère. Pourquoi l’avoir choisie elle ? Pourquoi pas sa plus petite sœur ? Pourquoi pas la plus grande ? Laura se sent coupable. Elle ne devrait pas penser ce genre de choses. Mais pourtant, cette colère est bien là. Elle veut résister, chasser cet intrus qui l’envahit.

Laura espère. Si elle crie assez fort, si ses mots sont assez durs, peut-être alors que la chose partira. Alors elle parle. Des mots de haine, terribles, se déversent de sa bouche comme une rivière d’eau croupie. Elle l’insulte, le renie, l’abjure, crache feu et soufre sur la chose. Le poids sur le lit s’en va. Elle se tait.

Le poids revient. Il est sur elle. Laura, terrifiée, sent les mains de la chose, froides et minces, enserrer son visage. Ses doigts glissent sur sa peau, palpent ses paupières. La respiration sifflante se fait de plus en plus rapide. Des pouces et des index froids agissent de concert pour lui ouvrir les yeux. Laura ne veut pas les ouvrir. La chose grogne à présent. Laura sent ses yeux qui s’ouvrent, forcés par des doigts agiles et glacés. Elle ne veut pas voir. Les muscles de ses paupières sont trop faibles. Ses yeux s'ouvrent. Sifflement. Yeux blancs. Minuscules pupilles noires. Le néant.

Laura a vu.


Texte d'Atepomaros

Et le temps passe

Il est 22h51.
Je cours aussi vite que je le peux, puis je tourne à gauche près de l'arbre. Je suis un peu fatiguée, mais j'ai l'habitude. Ça doit faire environ une semaine que je fais ça chaque nuit. Il est juste derrière moi, mais il est plus rapide, il me rattrapera bientôt. À force, sa hache ne me fait même plus peur.

Il est 22h55.
J'atteins l'entrée de ma maison, il fait nuit noire. Il est tout près mais je comprends que je ne risque rien. Depuis cinq ou six jours, je fais toujours le même rêve, et tout se passe toujours de la même façon. Je sais qu'après être entrée, il me trouvera dans le placard où je me cache, puis il tentera de me tuer mais échouera, car je me réveille toujours quand ma montre affiche 23h00. C'est toujours pareil.

Il est 22h57.
Quelque chose m'intrigue : je suis censée passer par le salon avant de rejoindre ma chambre, mais là, je me dirige directement vers ma chambre. Ce n'était pas prévu, ça va me faire gagner trop de temps. Même si je suis consciente de rêver, je n'arrive pas à contrôler mes mouvements. Que se passera-t-il s'il me trouve trop tôt ? S'il me tue avant 23h00 ?!

Il est 22h58.
J'entends le parquet grincer, il est sûrement déjà entré. Il me reste deux minutes avant d'être sauvée, mais je suis déjà dans ma chambre ! Il a beaucoup trop de temps pour me trouver.

Il est 22h59.
Je suis dans le placard. Je sais que s'il me tue, je vais simplement me réveiller car je ne risque rien dans un rêve. Mais alors, pourquoi suis-je si inquiète ?
Pourquoi je ne me souviens que de mes rêves, et pas de la réalité ? Que s'est-il passé hier, avant que j'aille dormir ?
Soudain, ça me revient. Toute la réalité.
Quand il est 23h dans mon rêve, il est 7h dans la réalité et mon réveil sonne.
Et je me réveille toujours dans le placard.
Je n'ai pas cours le dimanche. Je n'ai pas mis mon réveil. Il ne sera jamais 23h.

Il est 22h60.

Texte d'Antoschka Kartoschka

Nécromantique


Temps approximatif de lecture : 11 minutes. 

En cette année de grâce 1892, je dois avouer que la condition d’érudit est assez précaire. Mon plaisir est à la recherche et la compréhension du monde, écumer les bibliothèques et les colloques d’intellectuels afin de livrer des analyses pertinentes à la société. Malheureusement, mes finances ne sont guère aussi enclines à se satisfaire de la culture. Je dois donc régulièrement m’arranger afin de vivre convenablement. Je travaille ainsi en collaboration avec la société d’Histoire et de Sciences naturelles sur divers cas nécessitant une approche scientifique. Oh, je vais être honnête avec vous, il s’agit d’enquêtes à propos d’événements étranges ou occultes. A notre époque, la mode est au spiritisme et l’exploration de ce qui se trouve au-delà du monde matériel. Toute cette frénésie à la para-psychologie est vraiment exagérée. Au cours de ces trente printemps de carrières, j'ai dû assister à moins d’une dizaine d’événements paranormaux. 

J'ai découvert une licorne difforme dans les égouts


La première fois que j’ai rencontré la licorne, j’étais pourchassé.

J’avais entraîné mon vélo sur un chemin rocailleux – freinant brusquement – et m’étais jeté derrière un large buisson. J’entendais le vrombissement menaçant du pick-up noir s’éloignant peu à peu. Ils me cherchaient. Boy Gosset et son frère Clint. Depuis qu’ils avaient juré de me botter le cul après la classe, je savais qu’ils viendraient pour moi. À l’instant même où la cloche avait sonné la fin des cours, j’avais enfourché mon vélo et filé comme une fusée.

Face contre terre, je pouvais entendre le craquement des pierres à mes côtés . Je les imaginais scrutant les fourrés, tel des oiseaux de proie à l’affût d’une souris. Ils n’avaient pas vu dans quelle direction j’étais allé, sinon ils seraient déjà descendu dans le fossé, hurlant et braillant à propos de ce que j’allais prendre.

Le moteur s'est alors rallumé, et a crépité en une complainte. J’ai entendu le véhicule rouler au loin jusqu’à ce que son bourdonnement devienne à peine perceptible. J’ai essayé de pousser un soupir de soulagement, mais mon corps était bien trop occupé à hyper-ventiler. Pendant un certain temps, je suis resté immobile dans la boue. 

Maintenant que le camion avait disparu, une paix surnaturelle régnait. Il n’y avait pas de vent, pas de circulation, aucun bruit en dehors de ma respiration saccadée.   

Puis j’ai distingué quelque chose. Quelque part dans ce silence imperturbable, j’ai cru entendre quelqu’un pleurer.  

Près de moi, un ponceau couvert de mousse jaillissait du sol. J’ai passé la tête dedans, et les pleurs son devenus plus forts. Il y avait suffisamment d’espace pour que je puisse entrer, j’ai donc baissé la tête, balayé le rideau de feuillage qui masquait l'entrée du tunnel, et m'y suis glissé.  

Celui-ci était plongé dans les ténèbres. J’ai enclenché la lampe-torche de mon téléphone, et ai tracé précautionneusement mon chemin dans la boue. Plus je m’enfonçais, plus les sanglots prenaient l’allure d’une mélodie irréelle. Ça ne ressemblait à rien de ce que j’avais déjà pu entendre: cela exhalait une profonde tristesse, teinté d’une innocence mystique.   

La galerie s’ouvrait sur une grotte souterraine, illuminée par une mince fissure au plafond. L’intérieur était frais et humide, et je pouvais y entendre le clapotis régulier de l’eau.  

En son sein, adossée contre un mur en briques, j’ai aperçu une jeune fille d’environ huit ans.

« Bonjour ? Est-ce qu’il y a quelqu’un ici ? » Ai-je demandé, la voix vacillante. 

En dépit de la pénombre, je pouvais observer l’inhabituelle constitution de l’enfant. Elle avait un visage jeune et innocent, d’incroyables cheveux blonds argentés, ainsi que de pâles yeux bleutés. Elle portait un T-shirt surdimensionné camouflant la majeure partie de son anatomie - si bien qu’en premier lieu, j’ai pensé qu’elle n’était qu’un torse et une tête. Toutefois, en y prêtant un peu plus attention, je pouvais distinguer des bras et des jambes déformés, ainsi que des bouts de chair estropiés qui apparaissaient par endroit. En réalité, son corps d’enfant semblait affublé des minuscules caricatures de véritables membres. Elle ne pouvait marcher avec de tels pieds ou agripper quelque chose avec ses mains. J’ignorais même la manière dont elle pouvait se tenir debout. 

Le plus perturbant dans tout cela, c’était cette corne d’environ quinze centimètres qui lui sortait du front. Sous ces reflets d'opale, elle semblait aussi aiguisée qu’un poignard. Elle ne paraissait pas peser le moins du monde sur sa tête. C’était grotesque, dérangeant, mais étrangement magnifique. 

Ensuite, elle m’a parlé : « Bonjour Matthew. Ça fait longtemps que j’attends de te rencontrer. » Elle avait la voix d’une enfant épuisée et ses mots étaient teintés d’un accent germanique. 

«  Co-comment est-ce que tu connais mon nom ? » Ai-je bredouillé. « Tu vas bien ? Tu es blessée ? Qu’est-ce que tu fais ici ? »

« Je suis si fatiguée. » A-t-elle dit, en prenant appui sur chaque mot. « S’il te plait, j’ai besoin de ton aide. »

« Oui, tout ce que tu veux ! Dis-moi juste ce que je peux faire. Je peux appeler une ambulance, ou la police… » 

« Non ! Tu ne dois dire à personne que je suis ici ! » a-t-elle supplié, soudain agitée. « S’il te plait, je dois être un secret. Si tu dis un seul mot à mon sujet, mon monde va s’effondrer. Promets-moi que tu ne le diras à personne ! ». Elle a commencé à tanguer, si bien que j’ai cru qu’elle allait s’effondrer.

« Oui, bien sûr, je te le promets. » Ai-je répondu. « Je t’apporterai ce dont tu as besoin. » 

« Merci. J’ai toujours su que tu serai mon gardien. Je n’ai pas mangé depuis si longtemps. J’ai si faim. Pitié, ramène-moi des ailes de poulet crues. Si tu le fais, je rendrai les choses meilleures. » 

« Des ailes de poulet ? Je peux faire ça. Je vais les chercher tout de suite ! Ce sera rapide du moment que je ne croise pas… » Je me suis interrompu, me souvenant des deux frères et de leur abominable pick-up noir.  

« Les Gosset ne t’ennuieront plus aujourd’hui. » A-t-elle affirmé. « Je peux sentir leur rage ; après ce que tu leur as fait, leur colère brille comme du bacon. » 

« Minute, comment tu sais à propos des Gosset ? Et pourquoi es-tu ici ? Qui es-tu ? Es-tu allemande ? » J’avais un million de questions, et je les ai déversées comme les balles d’une mitraillette. Plus que tout, je voulais l’interroger sur sa corne et sa difformité, mais j’étais effrayé à l'idée de le faire. 

« S’il te plait, apporte-moi les ailes de poulet et je répondrai à toutes tes questions. » 

« Dans ce cas, dis-moi ton nom ! Tu connais le mien, c’est injuste. » J'ai croisé les bras, en accord avec ma pensée. 

« Mon nom est Leben » A-t-elle déclaré. « Lebensunwertes Leben*, mais s’il te plait, ne m’appelle jamais par mon nom complet. » 

« C’est un très joli nom. Okay Leben, je reviendrai ! Ne bouge pas ! » 
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J'ai quitté la chambre souterraine, ai enfourché mon vélo, et pédalé jusqu’à la ville. Bien qu’elle m’ait assuré que les Gosset ne m’embêteraient pas, je restais en alerte.

Les Gosset pouvaient être les deux pires individus de cette planète. Ils me tourmentaient quotidiennement depuis des années, passant des taquineries de l’école élémentaire aux passages à tabac du lycée. Je ne pouvais énumérer toutes les tortures qu’ils m’avaient infligées. J’ai toujours été la victime facile, passive, incapable de rester sur mes positions. Je m’excusais s’ils se faisaient mal aux poings et ma faiblesse les endurcissaient. 

Mais finalement, j’ai pris les choses en main. 

Je voulais faire quelque chose de mauvais, qui leur laisserait des marques indélébiles ; je voulais une revanche à grande échelle, la destruction de tout ce qui leur était cher. Je voulais leur faire payer chacune de leurs humiliations indignes. 

Cependant, plutôt que d’instaurer une guerre totale, je me suis concentré sur de petits actes de vandalisme : j’ai utilisé la clé de chez moi pour graver « FUCK LES GOSSET » sur la portière conducteur de leur pick-up noir. Je savais que ça leur ferait mal ; cette voiture faisait leur fierté et leur joie. J’aurais tout autant pu graver ça sur le front de leur mère.   

J’ai emprunté les petites routes jusqu’à l’épicerie, tout en restant attentif. Je savais pourquoi ils en avaient après moi et je n’osais imaginer ce qu’ils me feraient si jamais ils venaient à me trouver.  

J’ai cadenassé mon vélo face au magasin, payé une portion familiale d’ailes de poulet crues et les ai empilées dans le sac arrière de ma bicyclette. J’ai fait un bref détour pour m’emparer d’une couverture et je suis retourné voir la fille en embarquant mon attirail.  

J'ai gagné le tuyau, franchi le tunnel boueux, et pénétré à nouveau dans la grotte. Leben était là, toujours adossée contre le mur humide en briques.  

« J’ai tes ailes de poulet ! » Son visage s’est aussitôt éclairé. « Comment est-ce que tu veux les cuisiner ? Je n’en ai jamais fait avant, mais je suis sûr que je peux m’en sortir. Je présume que j’aurais dû les faire cuire quand je suis allé chercher la couverture. Ah, oui, je t’ai apporté une couverture! » J’avais l’impression  de sortir milles phrases à la minute.  

« Merci à toi, mais non. Elles doivent être crues. Aussi… » Elle hésita, l’air embarrassée. « Je ne peux pas me nourrir sans ton aide. » 

« Tu veux que je te nourrisse avec ces ailes de poulet crues ? » 

« Oui, s’il te plait. » 

« Mais tu ne vas pas être malade ? J’ai entendu dire que la salmonelle était vraiment horrible. Tu vas vomir pendant des jours ! » 

«  Non, tout se passera bien. Ma mère avait l’habitude de me nourrir comme ça il y a longtemps. » 

« Okay » Ai-je dis. « Si tu le dis.. » J’ai glissé la première aile visqueuse dans sa bouche, et ai été choqué par la vitesse à laquelle elle la dévorait. C’était comme si la viande avait été aspirée. Elle a  rapidement ingéré la totalité des ailes, des os et de tout ce qui allait avec. J'ai fait de mon mieux pour retenir un haut-le-cœur. Bientôt, il ne restait plus qu’une mousse de polyester imbibée de sang de poulet. 

J’ai attendu qu’elle termine son ultime bouchée avant de parler: « Leben, tu répondrais à quelques questions, maintenant ? » 

Elle a grimacé. « Je suis désolée Matthew, mais je suis si fatiguée. Si lasse. » Ses yeux ont papillonné, et sa voix déjà faible a commencé à s’estomper. « Je n’avais pas mangé depuis longtemps. J’ai besoin de temps pour retrouver des forces. S’il te plait, reviens demain et je te dirai tout. Je te le promets. » 

« D’accord. » Ai-je acquiescé, plus que déçu. « J’ai école, donc je serai de retour dans l’après-midi. » 

Sa fatigue s'est brutalement changée en un grand sérieux : « Ecoute-moi. Tu ne m’as pas découvert par accident. J’ai un avertissement pour toi, alors tu ferais mieux d’écouter attentivement. Demain, les Gosset te trouveront et ils te feront  mal. Ils te feront vraiment mal. Tu ne peux pas – tu ne dois pas – te cacher d’eux. Tu penseras que fuir retardera la douleur, mais tu devras y faire face. Lorsque la souffrance sera à son maximum, ne demande pas l’aide des autres : viens à moi. Je suis la seule qui pourra t’aider. »

« Okay, ça ne me dit rien qui vaille. Je reviendrai demain, mais tu devras commencer à répondre à mes questions ! Je ne me sens pas à l’aise de laisser une enfant seule dans les égouts. » J’ai soigneusement enveloppé la couverture autour d’elle; elle était si petite que celle-ci la recouvrait entièrement. 

Avant de partir, je me suis retourné et j’ai constaté qu’elle s’apprêtait déjà à dormir. Je lui ai alors demandé : « Est-ce que tu peux juste me dire ce que tu es ? » 

« Je suis une licorne » a-t-elle répondu. 
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Je n’ai pas dormi cette nuit-là. Mon esprit était balayé par l’effroi, et l’adrénaline nourrissait mon anxiété. Si Leben avait raison, ça signifiait que les Gosset allaient me faire du mal. Plus que jamais. J’avais déjà été brisé et frappé auparavant, mais visiblement, nous allions franchir une toute nouvelle phase dans l’atrocité. 

Mais si elle avait tort ? Pouvais-je lui faire confiance ? Elle savait des choses qu’elle n’aurait pas du savoir. Elle était coincée dans une grotte, d’autre part elle connaissait mon nom et elle était au courant pour les Gosset. Elle savait que j’avais fait quelque chose pour provoquer leur rage. Je sentais qu’il y avait quelque chose de tout à fait magique en elle, mais c’était un sentiment insaisissable que je ne pouvais appréhender. Elle ne cessait de tourner dans mon esprit : j’ignorais si elle était une enfant difforme, ou un monstre vivant dans les évacuations. Elle disait qu’elle était une licorne. Mais les licornes n’existaient pas, et elles avaient quatre pattes, pas des nageoires mutilées.  

J’aurais dû contacter la police, envoyer de l’aide, mais elle était tellement insistante sur le fait que je ne devais pas le faire. Et puis, j’avais promis. 

Le matin suivant, j’ai entamé ma marche funèbre en direction de l’école. La cloche a sonné dès que je suis arrivé. Le pick-up noir des Gosset dominait le parking. On aurait dit que quelqu’un avait donné un coup de ponceuse sur la porte conducteur : tout était rayé. Néanmoins, mon message n’était plus lisible. J’ai dégluti douloureusement et me suis rendu en classe. 

C’était l’heure du déjeuner et j’étais dans le couloir – près de mon casier – lorsque je les ai aperçus. La tension était palpable et personne ne me regardait dans les yeux. Ils savaient tous qu’une inévitable scène de cruauté s’apprêtait à se jouer. Quand les Gosset sont apparus en face de moi, tout le monde s’est écarté. 

Ils avaient l’allure de deux footballeurs déguenillés; tous deux portaient un blouson en denim grossier, tandis que leurs ventres reposaient sur une ceinture ridiculement ostentatoire. Le seul élément permettant de les différencier était le large chapeau de cowboy arboré par Boy Gosset. Clint, lui, portait un bandana représentant le drapeau confédéré. Les deux souriaient de toutes leurs dents, une lueur meurtrière dans le regard. 

Il n’y a pas eu de phrase d’introduction avant qu’ils ne commencent à me battre. 

M'est alors venue l’illumination choquante que, jusqu’ici, ils avaient retenu leur coups. Chaque claque me prodiguait une nouvelle vision de la douleur. Je sentais certaines parties de mon corps – qui m’étaient jusque-là inconnues – se briser et craquer. Le sang déferlait sur mon visage, pénétrant à l’intérieur de ma bouche et de mes yeux. J’ai senti l’un d’eux bloquer mes bras en arrière pendant que l’autre pulvérisait mon estomac à coups de poings. 

Je perdais la notion du temps à mesure que ma conscience s’évaporait. Cependant, lorsque leurs assauts ont pris fin, j'étais parvenu à garder un semblant de lucidité. J’étais au sol, face contre terre, crachant des gluaux de sang. 

« On n'en a pas fini avec toi, petite merde. » a menacé Clint. Son frère s'est penché au-dessus de moi et m'a craché au visage une boule de tabac à chiquer. Je me suis assis, tentant vainement d’essuyer le sang qui inondait mes yeux. J’étais seul ; il n’y avait plus aucun spectateur face à cette atrocité.

J’essayais de me tenir debout, mais mes genoux se heurtaient systématiquement au sol. J’avais besoin de soins au plus vite. J’aurais dû me rendre aux urgences et voir un médecin, mais je me suis souvenu de ce que la licorne avait dit. « Lorsque la douleur sera à son maximum, ne demande pas l’aide des autres : viens à moi. Je suis la seule qui pourra t’aider. » Je devais la rejoindre. 

Le chemin était long jusqu’à la grotte, et chaque mètre parcouru faisait palpiter la douleur en moi, me renvoyant de manière explicite l’image des coups que j’avais endurés. Le sang continuait de couler depuis la profonde coupure sur mon front, déversant une cascade de liquide écarlate sur mon visage. Je suis finalement arrivé au chemin rocailleux, peinant à mettre un pied devant l’autre. J’étais revenu à elle. 

Elle se tenait au même endroit, enveloppée dans la couverture. Elle a semblé alarmée, mais pas surprise, quand elle m'a vu entrer en boitant. Je me suis effondré dans la flaque d’eau à côté d’elle, brisé et épuisé. 

« Je suis désolée. » A-t-elle dit. « Mais tout ça en vaudra la peine, tu verras. Maintenant, sombre dans l’oubli et laisse l’eau te soigner. » 

J’ai marmonné quelque chose d’incompréhensible, avant de perdre conscience. 

Je me suis réveillé bien plus tard. Mon esprit s’est immédiatement empli des souvenirs de l’assaut. Je m’attendais à l’agonie promise, mais rien de tel ne s'est produit. Miraculeusement, je n’éprouvais pas de souffrance, je me sentais bien. Revitalisé, comme si j’avais dormi tout un week-end. Je me suis assis ,déconcerté, et ai aperçu Leben en train de me fixer. 

« Qu-qu’est ce qui s’est passé ? » Ai-je demandé. 

« Tu es très spécial, Matthew. Les eaux t’ont restauré.  

« Quoi ? Comment ? » Je me suis assis. Mes vêtements étaient déchiquetés, sales, imprégnés d’eau crasseuse et de je ne sais trop quoi. 

J'ai rassemblé mes pensées. Dans l’absolu, je préférais être sauf mais imbibé d’eau croupie plutôt qu’à demi-mort et sanguinolent. Mais ça semblait tout de même surréaliste.

Je me suis souvenu qu’elle avait juré de répondre à mes questions, j'ai donc commencé par la principale : « Qui es-tu ? » 

« Je suis Leben » 

« Oui, je sais ça » ai-je contré « Où sont tes parents ? Qui t’a nommée ainsi ? » 

« Ma mère m’a donné ce prénom. Elle m’en avait choisi un autre, mais lorsqu’elle a vu mes membres trapus et informes – mes doigts soudés et mes pouces manquants – elle a changé d’avis. » 

«  Pourquoi aurait-elle fait ça ? » Ai-je demandé.

« Elle a grandi en des temps difficiles, et a appris à connaître le monde via de mauvaises personnes. Lorsque j’étais encore dans son utérus, ma mère souffrait de terribles nausées matinales. C’était à cause de moi. Elle prenait chaque jour des médicaments nommés « Thalidomide ». Cela devait l’aider, la faire se sentir mieux . Et ça a marché. Mais il y avait des effets secondaires. J’étais l’effet secondaire. Elle me haïssait. La seule fois où elle m’a tenue dans ses bras, c’est quand elle est venue me chercher, affublée de ses vieux gants de jardinage. Elle était persuadée que me toucher la souillerait. J’étais recluse dans une chambre noire, à l’abri des regards indiscrets. Elle disait vouloir m’euthanasier, mais c’était après la guerre, et ce n’était plus autorisé. »

« Quelle guerre ? Quel âge as-tu ? » 

« Plus vieille que toi »

« Non tu ne l’es pas, tu es juste une enfant. Où est ta mère maintenant ? »

Elle a grimacé en un froncement de sourcils. « J’en ai dit assez pour le moment.» 

« Mais j’ai encore une tonne de questions à te poser ! » 

« Ecoute-moi Matthew, j’ai une dernière chose à te dire : demain, fixe l’horizon. Tu devras suivre l’arc-en-ciel de flammes. La vengeance sera tienne. Tout ce que tu as à faire, c’est lui donner un coup de pouce. » 

« L’arc-en-ciel de flammes ? Qu’est-ce que ça signifie ? Et lui donner un coup de pouce ? » 

Elle est restée muette. Ses yeux étaient déjà clos. 
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Je suis rentré chez moi à vélo. Je n’aurais dû être qu’un tas d’os brisés sur un lit d’hôpital ; mais à la place, je me sentais bien. Je connaissais la légende selon laquelle les licornes détenaient le don de guérison, mais je n’aurais jamais pensé que celui-ci proviendrait d’une flaque d’eau croupie. J’ignorais ce qu’était un arc-en-ciel de flammes, mais si Leben m’avait dit de le trouver, je devais faire de mon mieux. 

J’ai fait un rêve saisissant cette nuit-là. 

Il y avait une pièce bondée d’équipements médicaux. Les murs et le toit me faisaient penser à une serre en ruine. Au milieu de la pièce se tenaient six femmes enceintes, uniformément réparties en cercle. Toutes étaient sanglées à une chaise, alimentées par bon nombres de tubes et pourvues d’un voile sombre cachant leur visage. J’ignorais comment, mais je pressentais qu’elles étaient plongées dans le coma. L’une des femmes s’est éveillée, et je lui ai injecté un barbiturique. J’ai attendu que la paix revienne. 

Une vaste étagère recouverte de bocaux translucides s’étendait à mes côtés. À l’intérieur de chaque bocal se trouvait un nourrisson difforme, nageant dans du formol. Je savais qu’il s’agissait de notre collection d’échecs, mais que nous découvririons sous peu la bonne formule. Je voulais une licorne parfaite. Du moment que nous obtenions plus de Thalidomide. 

Je me suis dirigé vers le frigo et j’ai saisi un large plat d’ailes de poulet crues. L’heure du dîner avait sonné.

Je me suis réveillé, tentant de retrouver mes esprits, mais cette vision m’assaillait. Je revoyais encore et encore chaque détail du rêve. Merde, à quoi venais-je d’assister ? 

À midi pétante, je chevauchais de nouveau mon vélo, scannant l’horizon. J'ai fait le tour de la ville, pas totalement sûr de ce que je cherchais, mais confiant en ma capacité à le reconnaître une fois que je le verrai.  

J’étais en périphérie de la ville lorsqu’il est apparu. A l’inverse d’un somptueux spectre multicolore, il ne comptait qu’une seule teinte, celle de l’urine. L’arc se courbait dans le ciel, semblant s’enraciner à quelques kilomètres de ma position. Je me demandais si d’autres pouvaient le voir. 

J’ai orienté mon vélo dans cette direction et j’ai pédalé. Contrairement à un véritable arc-en-ciel, celui-ci ne s’éloignait pas. Plus j’approchais, plus il grossissait; il possédait un emplacement précis et je n’en étais plus très loin. Une odeur de souffre commençait à se faire sentir, comme un millier d’œufs pourris. 

Au bout de l’arc-en-ciel sulfureux se dessinait un pick-up noir. C’était indéniable : il s’agissait des Gosset. J’ai planqué mon vélo derrière un arbre et j’ai tenté de repérer les lieux : le véhicule était garé au sommet d’une grande colline surplombant une carrière rocheuse. En face, une pente escamotée déboulait sur une pile de gravats, cent mètres plus bas.  

J’ai observé attentivement, mais je ne voyais les Gosset nulle part. J’avais entendu dire qu’ils traînaient souvent dans le coin, j'ai donc gardé l’œil ouvert. Je savais qu’ils ne devaient pas être loin. 

Était-ce ce à quoi Leben faisait référence ? Était-ce ma vengeance ? Qu’est-ce que j’espérais vraiment faire ici ? Puis, je me suis remémoré les paroles de Leben : « Tout ce que tu as à faire, c’est lui donner un coup de pouce » 

Ça m’a frappé comme une claque en plein visage : j’étais ici pour pousser le camion dans la carrière. Ça leur apprendrait, à ces bâtards. Graver des obscénités n’était rien en comparaison. Cette fois, ce serait une guerre totale.  

Je me suis glissé précautionneusement en direction du truck. Les Gosset n’avaient toujours pas montré signe de vie. J’ai déverrouillé la portière conducteur. La cabine était vide. J’ai donc bondi à l’intérieur, abaissé le frein à main et ai placé le levier de vitesse en position neutre. Mon cœur s’est emballé. Je me suis précipité à l’arrière du camion et je l’ai poussé de toutes mes forces. Cela m’a demandé un effort monumental, mais quand il a commencé à bouger, il a aussitôt pris de la vitesse, et dégringolé la vallée à toute allure.  

C’est à ce moment-là qu'ont surgi deux figures à travers la vitre arrière. Les Gosset étaient endormis sur la banquette, derrière la plage arrière. Ils frappaient leurs visages et leurs mains contre le verre dans une tentative désespérée de s’en sortir, avant que le véhicule ne chute du haut de la falaise. Quelques secondes plus tard, j'ai entendu le bruit d'un énorme crash. 

J’ai couru au bord du précipice, et ai regardé en bas. Le camion était là, plié comme une vulgaire canette. Il n’y avait aucune chance pour qu’ils aient survécu ; sans doute réduits à un amas de viscères coulantes.

Mais qu’est-ce que j’avais fait ? Je n’avais aucune idée de ce qui allait se produire ! Je les avais tués. Est-ce que quelqu’un m’avait vu ? Non, il n’y avait personne autour. L’arc-en-ciel de flammes avait disparu, et l’odeur de souffre s’était estompée. 

Je me suis enfui aussi vite que mes jambes chancelantes me le permettaient. Je devais voir cette licorne. 
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J’ai sollicité mes muscles au-delà de leurs limites en pédalant comme un possédé. La pluie tombait à foison maintenant; elle bombardait mon visage et laissait de nombreuses traces éphémères sur la route. Je me suis approché du ponceau, constatant que l’averse commençait à le remplir.  

Je me suis enfoncé dans le tunnel et suis entré dans la grotte. Leben tenait sa position habituelle, pourtant, elle semblait différente. Son expression exténuée s’était changée en un immense sourire.  

« Leben, je crois que quelque chose de terrible est arrivé » me suis-je exclamé. 

« Non Matthew, tu as fait le nécessaire. Ils méritaient tous deux de mourir pour ce qu’ils t’avaient fait subir. » A-t-elle annoncé.  Un frisson m'a parcouru l’échine. Je ne pouvais croire que ces mots sortaient tout droit de la bouche d’une enfant souriante. 

« Attends, quoi ? De quoi tu parles ? Tu savais ce qui allait arriver ? »  

« Tout est inscrit dans les étoiles. Parfois, les mauvaises personnes doivent mourir pour leur transgression. » 

« Transgression ? Qu’est-ce que ça signifie au juste ? » 

«  Ma mère m’a conduit ici, Matthew, il y a des années. La dernière fois que j’ai aperçu le ciel, c’est quand elle m’a sorti du coffre de sa voiture.  Elle m’a emmené dans cette "chambre", munie de ses  éternels gants de jardinage. Elle m’a déposée ici dans cette position et m’a abandonnée à mon sort. » 

« Je suis désolé » ai-je répondu.

« Ne le sois pas. Avant de partir, elle a dû ressentir l’étreinte de la culpabilité, parce qu’elle a fait demi-tour pour me donner un baiser. Le seul et unique qu’elle m’ait accordé. Mais elle était mauvaise et avait commis des transgressions, alors je l’ai poignardé dans le cœur avec ma corne. » 

« Qu’est-ce que tu dis ? »

« Elle est morte ici pour ce qu’elle m’avait fait. Et pendant des années, je l’ai admirée pourrir. Elle est sous ce tas de feuilles derrière toi. » Je me suis retourné, et j’ai observé une bosse suspecte que je n’avais jamais remarquée auparavant. 

« Mais ça devait arriver. Tout comme ce qui est arrivé aux frères Gosset. » A-t-elle allégué. 

« Non ! Ce que j’ai fait était un accident. Je voulais juste foutre leur voiture en l’air ! » 

« Je sais à propos de ton rêve, Matthew. Tu étais dans la serre destinée aux mères porteuses. Il s’agit des prémices de ton avenir. Vois-tu, nos destins sont liés – et ensemble, nous nous vengerons de ceux qui nous on traités comme des monstres. » 

La pluie se déversait au-dehors et menaçait de remplir la grotte. Si l'averse continuait, tout serait submergé, Leben compris. 

« Non ! » Ai-je hurlé. « Je ne veux rien avoir à faire avec ça ! » Je me suis détourné de Leben, et j’ai quitté la caverne pour affronter la tempête qui sévissait à l’extérieur. Je suis monté sur mon vélo, et suis retourné chez moi.  

Je l’ai laissée mourir. Cette enfant qui n’en était pas vraiment une. 
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La culpabilité que je ressentais rongeait chacune de mes pensées. Ce que j’avais fait – ou échoué à faire – était totalement inimaginable.  Une semaine s’était écoulée avant que je ne regagne l’entrée du tunnel, mais quand je suis arrivé, tout avait été inondé par deux mètres d’eau. 

Je pouvais simplement supposer que la licorne était piégée au fond de la grotte. 

J’ai laissé un message anonyme sur une ligne de police, comme quoi une petite fille était morte dans les égouts. Quelques jours plus tard, un corps à été retrouvé. Toutefois, ce n’était pas une petite fille récemment décédée qu’ils avaient repêché, c’était un squelette en décomposition. Le journal local expliquait que c’était une femme dans la trentaine, portant des gants de jardinage. La mort avait été jugée suspecte. 
Un mois plus tard, tout ce à quoi je pouvais penser concernait cette licorne. J’aurais pu la sauver, mais je ne l’avais pas fait.

Elle ne méritait pas de mourir, pas comme les Gosset. Je devais assister à une assemblée en leur honneur, supporter tous ces discours à la con et encaisser toutes ces prières imméritées à l’attention de ces connards. J’étais satisfait de leur mort. Je m’étais tout d’abord senti coupable, mais au final, j'étais revenu sur mes positions. Je commençais à penser que Leben avait raison. Peut-être que nous devions punir les méchants pour leurs transgressions. Voir mes camarades bouleversés par la mort des pires individus de cette planète m’a fait réaliser qu’il y avait beaucoup de mauvaises personnes au-dehors. 

Leben avait raison à propos de beaucoup de choses. Peut-être aurais-je dû rester avec elle. 

Après la commémoration, j’ai fait un détour sur le chemin escarpé. La fosse avait était balisée en tant que scène de crime  
Une fois sur place, j’ai humé une odeur de souffre. En scrutant l’horizon, j’en ai aperçu la source : il y avait un arc-en-ciel de flammes au loin. J’ai sauté sur mon vélo, faisant de ce répugnant arc d’urine ma destination. 

L’arc-en-ciel terminait sa course dans une zone isolée et abandonnée de la ville. Au centre se trouvait une pépinière délabrée.  
En entrant, j'ai immédiatement été frappé par la familiarité des lieux. C’était la serre de mon rêve. C’était ici que je prenais soin des mères porteuses et remplissait mes jarres de leurs échecs. C’était ici que j’œuvrais pour l’avenir que la licorne avait vu dans les étoiles. C’était ici que je punissais les méchants pour leurs transgressions. 

En pénétrant dans le bâtiment, j’ai réalisé que ma destinée m’attendait ici. 


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Note d'information

Lebensunwertes Leben :  « Lebensunwertes Leben » peut se traduire par « vie indigne de la vie ». Il s’agissait d’une désignation nazie attribuée aux êtres qui, selon le régime, ne possédaient aucun droit de vie. L’état décida finalement de leur euthanasie générale, entraînant alors l’holocauste. Ce terme incluait également les personnes handicapées et victimes de difformités. 

Traduction : Undetermined.B