Spotlight : L'ensorcellement des ténèbres

Je m’appelle Anny, j’habite dans un petit appartement de rez-de-chaussée bien sympathique avec terrasse en compagnie de mon chien Foan. C’est une petite ville agréable du nord de la France où, malgré le peu de soleil, il fait bon vivre. Je vis mon train-train quotidien, alternant les études et le boulot. Les matins et les soirs, j’ai pris l’habitude d’amener mon chien dans le parc qui est entouré par de petits immeubles, dont le mien. Rien de bien intéressant, n’est-ce-pas ? Et pourtant, c’est par ces choses anodines et sans intérêt que c’est arrivé !
 
L’appartement qui se situe tout de suite à gauche de la porte menant au parc avait toujours été inoccupé depuis de je suis là. Pourtant, l’immeuble avait tout pour plaire. Et enfin, un soir, en revenant du travail, j’ai vu que la porte d’entrée de cet appartement était ouverte, et en passant devant pour aller jusqu’au mien, j'ai vu des tas de cartons d’emménagement. Ça y est, de nouveaux voisins.

En promenant le chien, ce soir-là, j'ai remarqué que même si l’appartement était occupé, les volets étaient à peine ouverts. Normal, me direz-vous, pas envie d’être vus. Mais ce qui m’a le plus interpelée, c'est l’absence totale de lumière. Étaient-ils retournés dans leur ancien logement pour récupérer le reste des affaires ? Pourquoi à cette heure-ci ? Ils auraient pu attendre le lendemain, à moins de n'habiter pas très loin. Enfin, comme qui dirait, « cela ne nous regarde pas. »

On pouvait dire que c'étaient des voisins discrets. Durant les jours qui ont suivi, ça a été comme s’ils n’avaient pas emménagé, mis à part les volets, à présent ouverts en grand. La lumière était toujours éteinte, mais l’homme qui habitait dans l’appartement regardait la télévision. Cette dernière projetait des lueurs plus ou moins colorées en fonction des images qui défilaient.  C’était toujours ainsi, que ce soit le matin quand je sortais le chien avant de partir ou le soir avant d’aller me coucher. 

Ainsi a débuté une nouvelle activité qui s'est ajoutée à mon train-train quotidien. Pendant que le chien jouait et gambadait dans le parc, je m’installais sur un banc et regardais la télé. J’avoue que je regardais sans vraiment regarder. Mes yeux étaient rivés dessus, mais je n’y prêtais pas vraiment attention.

Les mois passaient et cette habitude s’est installée. Le matin, je ne jetais qu’un bref coup d’œil pour ne pas être en retard. Mais le soir, je m’installais et j’y restais. Et plus les jours défilaient et plus je restais longtemps. Si bien que c’est Foan qui me tirait de mon hypnose. La journée, j’avais de plus en plus de mal à me concentrer, je ne pensais plus qu’à cet écran. Dans mes rêves, je voyais les images qui défilaient sans vraiment pouvoir les distinguer. Je restais jusqu’à très tard le soir, assise sur le banc, les yeux rivés sur cet écran. 

Je sentais que je ne pouvais pas m’en passer. Je savais que ce n’était pas correct de continuer ainsi. Mais je n’avais pas envie d’arrêter. Si bien que le temps passait et que rien ne changeait. Cela aurait pu rester ainsi ad vitam æternam, mais un soir, l’appartement est resté dans le noir complet. Moi qui ne pensais qu’à cet écran lumineux qui chassait tout de mon esprit, cela m'a fait un choc de le voir éteint. Comme s’il était mort.

Je me suis donc rapprochée de la fenêtre de l’appartement, regardant l’objet de mon désir, tendant presque les doigts pour pouvoir le toucher. Je voulais me rapprocher de cet objet qui m’apportait la paix. C’est lorsque j'ai dépassé le mur pour être complètement devant la fenêtre que je l'ai vu à la lisière de mon champ de vision. Tout mon corps s'est raidit. La chaleur a quitté mon corps instantanément. Ma poitrine s'est serrée au point d’étouffer mon cœur et de restreindre ses palpitations. C’était douloureux, car il s’affolait dans le même temps.  Chaque parcelle de mon corps était si dure, si contractée que le tremblement, qui pourtant me semblait violent, passait pour un simple frissonnement.

J'ai rassemblé toutes mes forces et, avec une lenteur extrême, j'ai tourné la tête vers ce qui m’a figée net. Mon cœur battait la chamade, semblant déchirer ma poitrine de l’intérieur. Et alors que je faisais face, tout autour de moi a disparu : les bâtiments, les gens, le vent, les sons, les lumières, les couleurs. Il ne restait que moi et … eux. Aussi blancs que la plus pure des neiges, d’une lueur plus froide que celle d’une pleine lune dans la nuit noire, ils me fixaient. Ils me voyaient, moi et moi seule.

Je suis restée immobile, ne clignant même pas les yeux. Eux pourtant se le permettaient. Les deux yeux se fermaient lentement mais en un instant ils étaient déjà ouverts. Un souffle glacé a effleuré ma nuque. Un froid brûlant s'est mis à parcourir ma colonne vertébrale jusqu’au creux de mes reins. C’était comme si des milliers de dagues s’enfonçaient dans mon dos. Mon cœur battait si fort que je ne pouvais plus le sentir.

Le souffle est revenu, plus long, plus fort, plus glacial. S’enroulant autour de mon cou, tel des doigts à la fois doux et cruel, caressant chaque centimètre de ma peau. Mon esprit s'est focalisé sur ce souffle qui devenait une longue et profonde respiration. Si bien que je n'ai pas remarqué le moment où les yeux ont disparu. Des bras m’ont alors entourée, aussi froids que le souffle, à la fois solides et fluides. J'étais comme enfermée dans un écrin de glace. Seul mon cœur dégageait encore une chaleur. Malgré la peur qui me tenaillait, je ne voulais pas quitter cette étreinte.

Avec force et douceur, ils m'ont fait pivoter vers l’écran de la télé éteint. Je me voyais dedans et, malgré toutes les preuves d’une présence dernière moi et autour de moi, rien ne se reflétait dans l’écran.

D’un coup l’écran est devenu blanc. La lumière m'a fait mal aux yeux. Et comme je les plissais, j'ai commencé à distinguer dans l’écran non seulement moi, mais aussi une forme noire voluptueuse m’entourant. Son visage noir uni, sans nez, sans bouche, posé délicatement sur mon épaule, penchait légèrement sur le côté. Regardant de ses yeux blancs lumineux l’écran, comme moi. Et alors, un sourire s'est dessiné sur le visage. La où il n’y avait rien avant se trouvait à présent un rictus démesuré. Son étreinte s'est encore resserrée. Il a tourné la tête vers mon visage. Et en articulant très lentement, a prononcé des mots qui ont brisé le dernier lien qui me rattachait à ma conscience :

« Tu es à moi »

L'auteur n'a pas signé ce texte.

Spotlight : Drôle de monde

“We stopped checking for monsters under our bed, because we realized there were inside us”
- Le Joker


On voit toujours seulement les images sans y croire, jusqu’à ce qu’un jour on y soit soi-même confronté :


Quand les gens meurent, déchiquetés par des bombes ;


Et on en entend parler, de toutes ces personnes qui se font violer, assassiner et arnaquer ;


De comment les gens jouent des rôles entre eux, pour finalement se faire des coups fourrés juste pour le profit et la réussite personnelle.


C’est vraiment ridicule, quand on y pense.


Et souvent, on en entend beaucoup plus que ce que l’on cherche réellement à savoir.


En général, les médias brandissent ce genre de thèmes : « Attentat à Boston », « Un enfant assassiné par sa propre mère », « Femme violée en Inde », et on oublie à travers cela que les victimes de chacune de ces histoires étaient aussi des êtres humains de notre milieu.


Des gens comme nous, qui s’attendaient aussi peu que toi et moi à ce qu’il leur arrive quelque chose de grave.


Et maintenant, encore la même chose :


Ce matin, je n’avais pas vraiment considéré ça comme quelque chose de réel.


C’était d’ailleurs une journée tout ce qu’il y avait de plus normal.


Se lever le matin – boire du café – aller au boulot en métro.


Et finalement encore passer rapidement par la banque.


Et de nouveau, sur un de ces écrans géants qui parsèment toutes les grandes villes :


« Prise d’otages : un malade mental abat le personnel de sécurité d’une banque et prend 12 personnes en otage »


J’ai hoché la tête en regardant les images retransmises en live – s’il m’arrivait quelque chose de la sorte, honnêtement, je ne sais pas vraiment comment je devrais réagir.


Être un otage ou un membre de la sécurité… Et là un dégénéré entre avec son coup de folie et un fusil à pompe et tire dans le tas.


Je ne pouvais me retenir de sourire. Au final, je me trouvais aussi dans une banque, mais fort heureusement je ne me voyais pas dans une situation comparable.


Le reportage télévisé continuait :


Le stéréotype des femmes reporters se tenait directement devant le lieu pour retransmettre les toutes nouvelles informations en live.


L’homme de l’autre côté de l’écran demandait s’il y avait eu entre-temps des nouvelles de la police qui avait encerclé le bâtiment pendant ce temps.


La femme lui répondait que les fonctionnaires de police ne pouvaient passer à l’action tant que les intentions du preneur d’otages n’avaient pas été tirées au clair – celui-ci ne bougeait manifestement pas, mais il semblait être en mesure d’abattre ses victimes.


Il n’aurait pas répondu à l’injonction de se rendre.


À travers cette discussion que je n’ai suivie que d’une oreille, j’ai remarqué à quel point notre société était incroyablement vulnérable :


« Ceux-là » ne pouvaient rien faire tant qu’une intervention non-planifiée risquait de mettre des innocents en danger – ils étaient absolument incapables de faire ce qui était nécessaire tant qu’il restait une seule chance de sauver tout le monde plutôt que personne.


Dois-je faire remarquer que c’est tout de même étrange que tout ce beau monde fasse comme s’ils étaient concernés, alors que pendant le même temps le triple du nombre des otages avait été tué à cause d’une attaque des pays de l’Ouest au Proche-Orient qui ne pouvaient éviter les "dommages collatéraux" ?


Eh oui, ne serait-ce pas mieux d’abattre simplement le criminel et d’accepter la mort éventuelle d’un seul des otages ?


Avec les moyens dont dispose la police, il est pourtant certainement possible de régler le compte du criminel de manière coordonnée et précise à distance – et de tels procédés inspireraient certainement bien plus la crainte que le standardisé « Pitié, ne nous faites pas de mal ! »…


Peu importe – Je ne tiens pas à me plaindre. Même s’il est évidemment regrettable, avec tout ce potentiel, que personne n’ait le courage nécessaire d’empêcher onze des douze victimes de se faire abattre à ce moment précis.


On entend distinctement onze coups de feu exploser et on voit onze personnes s’effondrer.


Et la police n’ose toujours pas intervenir – le preneur d’otages avait « apparemment été mis sous pression », du moins c’est comme ça que l’on dit dans les médias.


Rien qu’un mensonge afin de justifier l’approche hésitante ?


En tout cas, ce sont les mots que j’entends de la bouche de la femme sur place à la télévision.


Ce jour-là, j’ai vu à quel point il était facile de semer la panique dans cette société « civilisée », « éclairée », qui était indirectement responsable de la panique dans les sociétés « barbares » et « primitives », ailleurs dans le monde.


« Nous vivons dans un bien drôle de monde » me suis-je doucement chuchoté.


Et j’ai mis un terme à la vie du dernier des otages.
 
Traduction de Magnosa. Texte original ici.

L'homme le plus riche du monde

J'ai fait un bond en arrière alors qu'une entité géante émergeait de l'épaisse fumée. Elle m'a dévisagé, puis m'a dit :

« Je suis le génie de la lampe. Tu m'as libéré, et, pour cela, je vais t'accorder un vœux. Mais, je me dois de te prévenir : réfléchis bien avant de souhaiter quelque chose. »

Mon appréhension s'est doucement changée en satisfaction. « MON DIEU, C'EST VRAIMENT EN TRAIN D'ARRIVER, » me suis-je dit.
Sans hésitation, j'ai fait mon souhait.

« Fais de moi l'homme le plus riche du monde. » J'avais vraiment besoin d'argent. J'ai toujours vécu dans la pauvreté. Je ne me souviens même pas de la dernière fois que j'ai mangé un repas décent, ou dormi dans un vrai lit. C’était une occasion inespérée d'en finir avec tout ça.

« Ton vœux est exaucé. Demain, quand tu te réveilleras, tu seras l'homme le plus riche du monde. » Et pouf, il a disparu.

Cette nuit-là, j'ai dormi comme un bébé. J'ai fait plein de rêves, tous des plus agréables. J'étais certain que quand je me réveillerais le lendemain, mon misérable studio se serait transformé en un véritable palace.

Mais, malheureusement pour moi, ce n’était pas le cas. Je me suis réveillé dans le même vieux studio délabré dans lequel je vivais depuis trois ans. Je me suis effondré. Ce n’étais qu'une blague cruelle...
Finalement, je me suis calmé et j'ai décidé d'aller travailler. Mais, alors que je mettais le pied dehors, j'ai été incroyablement choqué. Il y avait des cadavres partout. Tous mes voisins étaient morts.
Alors que je déambulais dans les rues, j'ai découvert qu'à part plusieurs sans abris,ce n’étais pas que mes voisins : tout le monde était mort. Puis, j'ai enfin réalisé...

Que j’étais vraiment devenu l'homme le plus riche du monde.

Traduction de Kamus

Spotlight : L'autre épisode perdu de "Nu, pogodi!"

Avant de débuter ce récit, il convient de préciser quelques détails nécessaires à la compréhension de toutes les références. L’histoire s’est déroulée en Pologne, dans les environs d’Olsztyn, il n’y a pas si longtemps. Comme dans tous les pays anciennement sous la domination du Kominform, la culture n’est pas la même que dans les pays occidentaux, et cela vaut aussi pour les dessins animés.

Il y a eu notamment un cartoon créé en 1969, sur le même principe que Tom et Jerry, qui s’appelait Nu, pogodi! et avait un tel succès qu’il a été appelé la « réponse aux dessins animés made in US ». Dedans, un loup, nommé Volk, se démène afin d’attraper Zayats, un lapin, pour un but plus qu’évident. En tout, 20 épisodes ont été tournés, en plus de 3 séquences de 10 minutes appelées les « épisodes perdus », ces dernières étant trouvables seulement en cassette ou sur internet. Mais bien sûr, comme pour bon nombre de choses venant de l’ancien régime soviétique, certains détails ne sont connus que par certaines personnes.

 
La soirée se déroulait calmement. Les plus petits étaient devant la télévision, les plus grands autour d’une table à se raconter des histoires, dans une pièce à côté, et les adultes étaient de sortie. La petite pièce n’était éclairée que par des bougies, afin de rendre l’atmosphère volontairement plus glauque, bien que la porte fût restée ouverte afin de pouvoir surveiller les enfants. L’un des adolescents avait pris la parole, chuchotant et parlant d’une voix plus grave qu’à l’accoutumée, et tentait visiblement d’impressionner l’auditoire par son récit sur les morts d’un village voisin.
 
« … ça n’avait aucun sens, le vieux Kraviec était mort depuis longtemps, Ludwik était allé à son enterrement, et pourtant il avait l’impression de reconnaître sa silhouette de dos, penchée au-dessus de quelque chose qu’il n’arrivait pas à distinguer et produisant d’infâmes bruits de mastications… Et soudain, il marcha sur une branche qui craqua. La chose qu’il avait en face de lui était maintenant avisée de sa présence, elle se retourna vers lui et…
 
– BAAAAAAAAAAAAAH !!! »
 
Son voisin avait brusquement saisi la fille se trouvant à sa droite par les épaules en hurlant, ce qui l’avait fait hurler à son tour, de peur et de surprise. Elle se reprit et colla une gifle au farceur, tandis que le reste de l’assistance riait à gorge déployée. Lorsque tous se furent calmés, un autre garçon se manifesta. Il était le seul à avoir très peu réagi durant l’histoire précédente, qui n’avait pas l’air à son goût, ce qu’il indiqua d’ailleurs de manière précise :
 
« Si on oublie les incohérences du genre une branche qui se trouve comme par hasard dans le couloir du manoir hanté pour craquer sous le pied du héros, raconter tout ça pour finir par crier dans les oreilles du voisins, ça n’a franchement pas grand intérêt… »
 
Tous le regardèrent, le précédent conteur avec un air vexé, mais il ne changea pas d’expression. Il poursuivit :
 
« Maintenant, si vous le permettez, je vais aussi vous raconter une petite histoire, peut-être certains d’entre vous la connaissent déjà. Vous vous rappelez tous de Nu, pogodi! ? »

Les autres acquiescèrent.
 
« Vous vous rappelez aussi que dans les derniers épisodes, la voix de Volk avait changé ? Il se trouve que son doubleur, Anatoli Papanov, est mort d’une crise cardiaque…
 
– Les histoires de fantômes ou de morts-vivants, on a déjà fait ce soir, râla le précédent conteur, si tu démontes mon histoire juste pour…  
 
– J’ai à peine commencé, imbécile, écoute au lieu de nous faire une scène ! Je disais donc, il est mort à cause d’une crise cardiaque en prenant une douche froide, l’eau chaude avait été coupée ce soir-là. Ça s’est produit entre l’épisode 16 et l’épisode 17, du coup ils on été plutôt embêtés, d’autant qu’ils avaient commencé à tourner le quatrième épisode perdu, vu que les trois premiers avaient été un succès. Mais changer la voix d’un personnage, c’est compliqué, encore plus en plein milieu d’un épisode, donc la décision a été prise deux jours après, ils ont préféré laisser tomber et réfléchir à une solution pour terminer la série régulière.
 
Sauf que le lendemain de cette décision, le producteur a reçu une lettre anonyme lui disant que cet épisode devait être terminé, et que Volk devait attraper Zayats, pour une fois. Pas de bol, l’écriture a très vite été reconnue, c’était un autre acteur et ami de Papanov, Andrei Mironov. On lui a envoyé quelqu’un pour vérifier sa santé mentale et découvrir comment il avait fait pour être au courant d’un truc qui ne le regardait pas aussi vite, les résultats ont pas dû plaire parce qu’ils s’en sont occupé très vite, ni vu ni connu. La version officielle, c’est qu’il est mort d’une rupture d’anévrisme, à peine 9 jours après la mort de son pote. Quelle coïncidence, devait-on se dire !
 
Dans les studios, on a vite oublié cette histoire, mais on a retrouvé une des caméramans pendue avec le scripte de cet épisode perdu à la main. Les infos sur la série ont été modifiées de sorte à ce que son nom n’apparaisse pas, cependant en interne on s’est posé des questions, la personne n’avait aucun antécédent, et la veille elle avait même l’air de bonne humeur. Le surlendemain, c’est un des directeurs artistiques qu’on a retrouvé vidé de son sang dans son bureau, un classeur à propos de la série était ouvert devant lui et il avait dessiné Volk avec la tête de Zayats dans la gueule avec son propre sang. C’est là que chez Soyuzmultifilm, il y a eu quelques dérapages. »

Il s’interrompit. Un des enfants se tenait à la porte et les regardait. Dès que le silence se fit, il dit que ce qu’il y avait à la télé était nul parce que les dessins animés étaient finis, faisant au passage sursauter ceux qui étaient dos à la porte et n’avaient pas remarqué sa présence. Le conteur lui sourit, ouvrit son sac et lui tendit une cassette, lui disant que s'il le voulait, il y avait d’autres dessins animés dessus. Le petit lui fit un grand sourire et repartit vers les autres avec sa nouvelle cassette. L’histoire reprit ensuite, captivant de nouveau l’auditoire comme s’il n’y avait pas eu d’interruption :
 
« Certains disaient que Papanov n’était pas satisfait parce qu’il n’avait pas pu terminer sa série, et qu’il voulait qu’un terme y soit mis. Les supérieurs trouvaient ça totalement délirant, au début, mais quand un autre caméraman s’est filmé en train de se flinguer devant un épisode de la série et qu’un scénariste s’est déguisé en lapin pour sauter par une fenêtre, ça leur a fait penser que cela ne coûtait rien d’essayer, de toute manière ce n’était qu’un épisode perdu, il n’avait pas de lien chronologique avec le reste de la série, il pourrait très bien la clore. On a pris une autre équipe que celle de d'habitude pour terminer l’épisode, afin de laisser l’originale s’occuper de la série régulière, et dès que le tournage a repris, les morts étranges ont cessé.

Cependant, l’équipe est devenue de plus en plus sombre à mesure que son travail avançait. Certains déprimaient, d’autres coupaient tout contact avec les autres, on ne les voyait plus que pour entrer ou sortir de leurs bureaux. Les autres employés ont pensé que c’était probablement parce qu’ils ne trouvaient pas comment avancer, et par quel miracle ils pourraient faire aboutir un épisode inachevé sans même l’aide des voix originales, qui avaient refusé d’y participer et n’avaient laissé que des enregistrements déjà existant en guise de sons exploitables, mais, en même temps, des rumeurs ont commencé à se répandre comme quoi leur travail renfermait quelque chose de malsain et que leur œuvre n’apporterait rien de bon.
 
De plus, certain d’entre eux commençaient à avoir des comportements inhabituels, à faire des choses qu’ils n’auraient jamais fait en temps normal. Ce qui transparaissait le plus, c’était leur susceptibilité dès qu’on évoquait l’avancement de leur tâche, il n’était pas rare qu’une discussion sur ce thème parte rapidement en éclats de voix. Et ça, ce n’était que pour ceux qui semblaient le moins touchés, car d’autres perdaient complètement les pédales, après quelques temps, plusieurs ont été déclarés inapte au travail. Même sur leur corps, ça se voyait que quelque chose ne tournait pas rond, ils perdaient du poids et les cernes s’agrandissaient sous leurs yeux.
 
Malgré ces difficultés, l’enregistrement a pu être mené à son terme, d’une manière ou d’une autre. Et comme les plus superstitieux pouvaient s’y attendre, il semblait cacher de lourds secrets. Après l’avoir terminé, les employés assignés à cette tâche ont continué à n’être que des fantômes au sein de l’entreprise, et les rares fois où on pouvait les croiser et les questionner à propos de l’épisode perdu, ils répondaient que cela ne valait pas la peine de le regarder et qu’on ferait mieux de s’occuper d’autre chose. Ils ont fini par tous rentrer un à un en dépression, et certains ont même complètement perdu la tête. Il n’a pas fallu longtemps pour qu’un de leur supérieur, persuadé qu’ils jouaient tous la comédie et voulant prouver aux autres que les rumeurs qui couraient n’étaient que des racontars infondés, a pris l’enregistrement et est allé le regarder dans son bureau. »
 
Depuis l’autre pièce filtrait le son du générique de dessin animé que les enfants avaient lancé. Bien que sans raison apparente, des frissons parcoururent l’échine de ceux qui écoutaient l’histoire.
 
« Quand il a fini et est ressorti de son bureau, il n’a pas dit un mot. Il est rentré chez lui avec l’enregistrement après la fermeture des locaux, et il n’est pas revenu le lendemain. Après deux jours, on a envoyé des gens vérifier chez lui, et ils n’ont trouvé personne, lui et sa famille s’étaient simplement volatilisés. L’enregistrement aussi d’ailleurs. Imaginez les réactions quand la nouvelle est arrivée à Soyuzmultifilm, eux qui pensaient en avoir terminé avec ça, cela a provoqué de vives émotions. Certains ont été furieux d’apprendre cela, ils avaient l’impression que la pression morale dont ils avaient été victime n’avait plus aucune raison valable si l’enregistrement avait été volé au final.
 
Le pire, ça a été chez l’équipe de tournage, ceux qui n’étaient pas déjà devenus complètement fous. La nouvelle a été trop dure à supporter pour leurs nerfs. Ils ont purement et simplement quitté les locaux sans rien dire et sans réagir à ce qu’on leur disait, et le lendemain ils sont revenus, l’air complètement hagard, et se sont fait exploser, dieu sait comment. Bien que personne n’en ait entendu parler à cause de la censure, la société a presque fait faillite à ce moment, le nombre de mort ajouté aux dégâts qu’avaient causé les derniers en date étaient une véritable catastrophe. C’est pour ça que la série a été mise en pause pendant plusieurs années. »
 
Il se tut. Les bruitages du dessin animé filtraient doucement derrière et empêchaient le silence de s’installer totalement. Une voix féminine s’éleva alors.
 
« Et l’enregistrement ? On sait ce qu’il est devenu ? »
 
Le narrateur lui adressa un étrange sourire.
 
« Plusieurs théories courent à ce sujet. La première dit que ce sont les services secrets russes qui ont eu vent de l’histoire et ont décidé de s’en emparer pour le tester, et peut-être s’en servir, qui sait. Une autre raconte que la maison a tout simplement été cambriolée par quelqu’un qui savait qu’une séquence inédite de la série s’y trouvait et voulait la revendre au plus offrant, ce qui voudrait dire qu’il existe toujours, quelque part. Certains disent même que c’est le spectre du vieux Anatoli qui l’a récupéré, bien que ses supposées raisons soient diverses et variées. Une dernière théorie veut que l’enregistrement soit toujours en circulation, et qu’il ait même été copié pour être davantage vu, « comme l’aurait souhaité Papanov ». Quoiqu’il en soit, et c’est là que toutes ces théories convergent, on dit aussi que tous ne peuvent pas regarder cet épisode, et que ceux qui n’auraient pas dû le regarder sont pris par quelque chose. Quand on y réfléchit, peut être bien que c’est comme ça qu’a fini la famille disparue… »
 
Il laissa la fin de sa phrase flotter, comme si elle appelait à une autre intervention. C’est le garçon qui habitait dans la maison où ils se trouvaient qui rompit le silence.
 
« Est-ce qu’on sait ce qu’il y a sur l’enregistrement ? Ce qui aurait pu causer tout ça ? »
 
Le narrateur le regarda dans les yeux silencieusement, sans rien dire. Il était plutôt inquiétant comme garçon, en fin de compte. Certain d’entre eux commençaient à penser qu’ils n’auraient peut-être pas dû l’inviter, mais ils n’arrivaient plus à se souvenir qui l’avait fait venir en premier lieu. En fait, ils commençaient même à se demander d’où ils le connaissaient. Tandis que ces pensées envahissaient lentement l’auditoire, il se leva et répondit enfin :
 
« Le début serait absolument normal, c’est la séquence qu’ils ont tourné du vivant de Papanov, ça se passe dans le désert. Ensuite, ils empruntent un escalier sorti de nulle part et montent jusque dans les nuages, où la poursuite continue. Le plan s’assombrit à mesure qu’ils avancent parce que le temps devient orageux, et le loup crie « Je vais t’avoir, Zayats » au moment où un éclair traverse un nuage et le réduit en cendre. Là, la musique s’arrête, mais le lapin continue à avancer car il ne sait plus où il est, et on voit les nuages noirs autour de lui qui ont des formes distordues, certains prenant la forme de Volk. Au final, les nuages se mettent à rire, c’est toujours la voix de Papanov qu’on entend pour le loup, et un effet d’écho est utilisé pour donner l’impression qu’il vient de partout, le plan dure une minute entière, et ensuite il sort d’un des nuages et attrape le lapin. Il y a un gros plan sur son visage, et parmi les rires on entend la voix de Papanov qui dit « Je t’ai eu, Zayats » avant qu’il ne le dévore. Après, la vidéo est censée devenir blanche, afficher les visages de ceux qui ont disparu après l’avoir regardé, puis couper. »
 
Il sourit de nouveau largement et ajouta :
 
« Du moins, c’est ce que l’on raconte. »
 
Les bougies s’éteignirent soudain, la mèche était arrivée au bout. Il était temps de rallumer la lumière. Les quelques instants nécessaires à l’accommodation suffirent pour se rendre compte que le narrateur n’était plus là. Dans la salle d’à côté, un des petits se mit à pleurer en disant que Volk avait mangé Zayats. Tous se regardèrent, affolés, et ils se précipitèrent dans l’autre pièce. Les enfants n’étaient plus là. Lorsque leurs yeux se posèrent sur le téléviseur qui affichait encore l’image de Volk, les babines ensanglantées et un sourire malveillant sur ses lèvres, ils entendirent tous cette même voix, celle qui leur avait conté cette maudite histoire : « Je t’ai eu, Zayats ! »
 
Texte de Magnosa

Apocalypse - Chapitre 2 : Gourmandise

Nous sommes finalement arrivés à destination après beaucoup d'heures de vol. Paradoxalement, j'avais étudié la langue durant plusieurs années,  mais je n'avais jamais mis les pieds en Chine, jusqu'à maintenant. Moi qui pensais que les aéroports en France étaient toujours bondés, ce n'était rien face à celui de Pékin. C’était noir de monde. Il n'y avait pas un seul espace de libre, je n'avais jamais vu une chose pareille. J'avais l'impression que si je quittais le professeur ou Père Jean du regard une seule seconde, je les perdrais pour toujours. 

Finalement, tant bien que mal, nous sommes parvenus à nous frayer un chemin parmi la foule, jusqu'à la sortie de l'aéroport. Là-bas, il y avait plusieurs personnes, tenant des panneaux à bout de bras, sur lesquels étaient inscrit des noms. En chinois, bien sûr. C'était enfin à mon tour de briller.
J'ai prévenu mes deux compagnons, et je les ai emmenés vers la femme qui tenait le panneau sur lequel était inscrit le nom du professeur. 

«好。这是Blondeau教授。这是约翰神父我是埃德加
Bonjour. Je suis Mei, je parle français. Enchantée de vous connaître. »

Eh bien, pour mon heure de gloire, je pouvais me la mettre où je pense. Après quelques minutes de présentations et de discussion entre Mei et le professeur, j'en venais à me demander s’ils avaient vraiment besoin de mes talents d’interprète. Nous sommes finalement partis en taxi vers la gare où nous attendait un train vers notre prochaine destination : le Tibet.

*** 

Arrivés finalement à Lhassa après un voyage interminable, nous avons d'abord déjeuné dans un petit restaurant, un des seuls de la ville. Il faut dire que ce n’était pas comme dans les films. La seule chose omniprésente ici, c'était la pauvreté à tous les coins de rue, et la police chinoise qui nous arrêtait toutes les 20 minutes pour nous poser des questions.
Les relations entre la Chine et le Tibet étant très tendues, les autorités locales ne tenaient pas à ce que des étrangers viennent fourrer leur nez dans leurs affaires. Heureusement, la présence de Mei à nos côtés était un vrai plus. Les policiers étaient beaucoup plus enclins à nous laisser partir sans trop nous retarder quand ils voyaient qu'une Chinoise nous accompagnait.
Après quelques heures de marche à travers la ville et la montagne environnante, non sans avoir préalablement acheté des vêtements plus chauds pour éviter de mourir de froid à cette altitude, nous sommes arrivés au temple bouddhiste. Le bâtiment était magnifique, j'ai pris énormément de photos pour les montrer à ma famille au retour.
Mei était partie discuter avec les moines en charge du temple, pendant que nous admirions l’édifice et les paysages alentours. Elle est revenue vers nous et nous a fait signe de la suivre.
Nous avons pénétré dans le temple, et sommes arrivés dans une pièce carrée, avec au centre un autel. Autour de cet autel étaient installés en tailleur des moines, qui semblaient méditer. Dessus, on pouvait voir un bol en verre, tout ce qu'il y avait de plus normal. Ả noter que ce bol n'était pas vide, il semblait contenir une soupe.
Nous étions séparés par une vitre des moines et de l'autel. Il n'y avait aucun moyen de passer de l'autre côté, à moins de casser cette vitre, ce qui me semblait peu probable, car elle semblait renforcée. 

J'ai rapidement demandé à Mei si elle savait ce que qui se passait dans cette pièce, mais elle m'a juste répondu que les moines passaient une sorte d'épreuve de foi. Je lui ai bien sûr demandé de quelle épreuve il s'agissait, mais elle ne répondait plus à mes questions. Elle semblait fascinée par le bol au centre de la pièce. 
Je me suis tourné vers le prêtre et le professeur, et, à ma grande surprise, eux aussi étaient comme hypnotisés. Ils regardaient le bol avec une envie apparente. On pouvait noter de la bave sortir de leur bouche. Ils ressemblaient à des personnes qui n'avaient pas mangé depuis plusieurs jours devant une bonne entrecôte.  
Puis je l'ai sentie aussi. L'odeur venant du bol.

Quand elle a pénétré dans mes narines, j'ai tout de suite fixé mon regard sur le bol. Cette odeur avait ouvert mon appétit d'un coup. Même si j'avais bien mangé au déjeuner, mon ventre criait famine, et le contenu du bol me faisait saliver.
Le contenu du bol était ce que je désirais le plus au monde. Plus rien ne m'importait. Je ne vivais que pour manger le contenu de ce bol, et cette vitre renforcée m'en empêchait. J'ai alors frappé la vitre de mes poings, jusqu'au sang. Le professeur se tapait la tête contre la vitre. Il était comme dans un état second. Le prêtre implorait Dieu de le laisser goûter à cette nourriture qui lui faisait tant envie. Mei, quant à elle, était en train de lécher la vitre, comme si celle-ci avait le goût de la soupe contenue dans le bol.

Puis des moines sont venus nous empêcher de nous faire plus de mal. Ils voulaient nous faire quitter la pièce, mais un événement était venu interrompre notre état de transe.
Un des moines qui méditait dans la pièce, au-delà de la vitre protectrice, s’était levé et avait couru vers le bol. Puis avait avalé d'un coup la soupe contenue dans celui-ci.
Les autres moines ne bougeaient plus. On pouvait voir certains pleurer, d'autres méditer de plus belle, alors que d'autres encore ont commencé à marmonner des prières.
Mais ce n'était pas fini, car le bol, qui était désormais vide, se remplissait de nourriture tout seul. Comme par magie, personne ne l'avait rempli. La nourriture était apparue d'un coup. Il ne s'agissait plus de soupe, mais de riz cette fois ci. 

J'ai eu à peine le temps de me demander comment cela était possible que le moine avait une nouvelle fois tout avalé. Puis le bol s’était de nouveau rempli d'une autre sorte de nourriture.
Et le moine l'avait avalée goulûment. Et ainsi de suite. Le moine continuait de manger la nourriture qui semblait réapparaître, encore et encore.
Une fois que son estomac était rempli, il vomissait, puis recommençait à manger de plus belle.

Nous assistions à ce spectacle, bouche bée. Mei, ne pouvant en voir davantage, était sortie pour vomir. Le professeur semblait fasciné, et marmonnait "J'avais raison... Tout est vrai !" Il souriait devant ce dégoûtant spectacle. Père Jean tenait son crucifix dans sa main et priait de toutes ses forces.
Au bout d'un moment, alors que le moine continuait à manger, un bruit sourd s’est fait entendre. Le moine s’était écroulé, de la bave et du vomi sortant encore de sa bouche.
Il avait dû s’étouffer avec la nourriture qui s’agglutinait dans sa gorge, et, manquant d'air, était mort. 

Je me préparais à rejoindre Mei à l’extérieur, quand j'ai entendu Père Jean crier.

« O Diabo ! O Diabo esta aqui ! »

Il regardait vers le centre de la pièce. Le moine, qui était censé être mort, venait de se relever. De la nourriture lui sortait de la bouche et même du nez, il ne pouvait sûrement pas respirer comme ça. Pourtant, il était retourné manger. 

Il était mort, mais mangeait encore. Rien ne pouvait l’arrêter de se nourrir. Il a continué pendant plusieurs minutes, jusqu'à ce qu'il soit trop lourd pour se tenir debout. Il s’est écroulé sur le dos, et semblait ne plus pouvoir se relever. Il agitait les bras, comme par dépit, pour pouvoir retourner manger.
Puis un moine est entré dans la pièce, et a annoncé que la victime avait malheureusement échoué à l’épreuve. Il a demandé à tous de quitter la pièce, afin de pouvoir venir récupérer le cadavre de ce pauvre religieux, qui se tortillait sur le sol.


***  

Nous sommes donc sortis, et, une fois dehors, je me suis assis sur un mur, pour reprendre mon souffle et me remettre de mes émotions. Je venais d'assister à quelque chose d'hors du commun. C'était... surnaturel. Cela relevait du domaine du paranormal. Ce n’était pas possible.
C’était surement le tournage d'une scène de film. Cela devait être sûrement ça. Je suis retourné voir les autres, pour leur demander leur avis.
Le professeur affichait un sourire.

« Mais enfin, qu'est-ce que c'était que ça ? 
C'est la preuve, mon jeune ami. La preuve que j'avais raison, et que le texte était authentique.
Ce n'est pas possible. C'était du cinéma. Une chose pareille ne peut arriver...
C’était bien réel. Ne l'as-tu pas sentie en entrant dans la pièce ? Cette faim... cette... Gourmandise ! Ce bol était le symbole du premier péché mortel, la gourmandise. Il faut en informer le Vatican au plus vite. »

Il avait raison. Je me voilais la face en me disant que tout ceci était truqué. Mais il est vrai que cette sensation de faim intense en entrant dans la pièce ne s'expliquait pas. Surtout que je n'avais plus du tout faim en sortant.
Père Jean était dans tous ses états. Il n'avais pas arrêté de prier depuis qu'on était sortis, et embrassait sa croix en chuchotant des prières. Il devait se sentir comme Saint Thomas, à présent.
Mei avait disparu, ce qu'elle avait vu dans cette pièce avait probablement été trop éprouvant pour elle. Moi-même, si je n’avais pas été au milieu d'un endroit totalement inconnu pour moi, je me serais déjà enfui à toutes jambes.

Puis le moine qui avait annoncé l’échec à l’épreuve est venu nous retrouver.
Il était au courant de la venue d'envoyés du Vatican ce jour-là, et nous a un peu expliqué en détails ce qui s’était passé.
Le bol était apparu un jour dans les montagnes, alors que les personnes qui y passaient tous les jours ne l'avaient jamais trouvé avant. Très vite, ça a été un joyeux bordel. Tout ceux qui s'approchaient trop près du bol développaient un appétit féroce, et mangeaient le contenu du bol, qui se renouvelait dès que celui-ci était vide. Et ils ne s’arrêtaient jamais de manger, comme on avait pu le constater au temple.

Seuls les moines tibétains, qui étaient réputés pour leur résistance à toutes sortes de tentations, semblaient protégés contre cet ensorcellement. Enfin, quelques-uns y succombaient quand même. C'est alors que les maîtres du temples ont eu l'idée de ramener ce bol au temple, de protéger les autres de son envoûtement, et de permettre aux moines qui souhaitaient tester leur détermination et leur foi de passer une heure dans la pièce où se situait le bol. S'ils échouaient, c'était qu'ils n’étaient pas digne d'être des moines, et donc mouraient.

Après cela, je n'ai plus eu d’appétit durant deux jours. Nous sommes finalement rentrés à la gare pour retourner à Pékin. Durant le voyage, alors que Père Jean n'avais plus parlé depuis cet événement, j'ai quand même demandé au professeur ce qui allait se passer ensuite.

« Le voyage continue, mon jeune ami. Ce n’était qu'un avant-goût de ce que nous allons voir à travers le monde. Nous devons nous montrer forts et dignes de la mission qui nous a été confiée, car le sort du monde pourrait dépendre de celle-ci.
Vous voulez dire que si ces évènements annoncent une apocalypse, celle-ci pourrait être évitée ?
C'est plus compliqué que ça. Mais nous le saurons bientôt. Maintenant, essaye de te reposer un peu.»

Il était vrai que je n'avais pas encore fermé l’œil depuis que j'avais assisté à cette scène effroyable. Je me demandais ce que j'allais bien pouvoir voir de pire pour les autres péchés capitaux, car la gourmandise avait déjà mis la barre haute.
Alors que je me préparais à dormir, je ne pouvais m’empêcher de me demander comment je faisais pour ne pas être choqué par ce que j'avais vu. J'avais quand même assisté à la mort d'un homme et à sa résurrection en mort-vivant, et, pourtant, je ne ressentais aucune peur et aucun malaise. De plus, je savais maintenant que la fin du monde pouvait être très proche, mais, malgré ça, je n’étais pas inquiet.

Qu'est-ce qui clochait chez moi ? C'est avec ces interrogations que je me suis endormi, espérant un jour meilleur pour le lendemain.

Texte de Kamus