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Spotlight : Cauchemar éveillé

« Putain, il est déjà 2 heures du mat' ? »
 
Ça, c'était moi, un samedi soir, ne sachant pas trop quoi faire de ma soirée. À vrai dire, tous les soirs c'est la même routine : je squatte mon ordinateur portable avec la télé allumée. Je parle à des amis sur Skype, et généralement, vers les 1h du mat', je les lâche pour regarder d'autres trucs sans trop qu'ils ne me dérangent. Suite à ça, je regarde des trucs sur le paranormal, des vidéos, ce genre de truc quoi. Parfois j'y crois, parfois c'est plus difficile. En gros, c'était une soirée ordinaire et je me faisais littéralement chier. Ouais, j'aurais pu aller me coucher, mais j'avais pas sommeil, et j'avais juste pas envie. Une fois n'est pas coutume, j'ai décidé de regarder un peu les chaînes sur ma télé. 
 
Après être tombé sur du tout et n'importe quoi, je me suis brusquement arrêté sur une chaîne lointaine, vous savez, ces chaînes étrangères quoi, où tu comprends que dalle. Bon, pourquoi je me suis arrêté ? C'était une séance d'hypnotisme, et apparemment, le téléspectateur pouvait tester tout en restant confortablement installé sur son canapé. Pourquoi pas, ça pouvait être marrant, même si je n'avais d'aucune idée de ce que en quoi le type pourrait bien nous transformer. Sûrement un truc stupide du style un poulet, un canard ou un ornithorynque, haha. Donc, l'hypnotiseur a sorti une sorte de... Spirale, qui tournait. Je suis lentement tombé dans une contemplation de l'objet, même si la musique derrière était très dérangeante, une sorte de berceuse qu'on aurait accéléré, un truc du genre. Je fixais attentivement la chose, quand un claquement m'a réveillé et... 
 
Rien ne s'était produit. Rien n'avait changé en moi mais... La télé était bizarrement éteinte. Je n'ai pas cherché à comprendre, j'étais super fatigué, j'avais du mal à garder les yeux ouverts. Du coup, je me suis dit que je m'étais endormi pendant la séance, mes parents étaient rentrés de leur soirée et avaient éteint la télé sans me réveiller. Je me suis levé, et j'ai regardé l'heure : 2h15 ? Il était impossible qu'ils rentrent si tôt ! L'hypnotisme s'était passé il y a seulement quelques minutes ! J'essayais de trouver une explication logique, quand on a toqué à ma porte. Cela peut ne paraître rien en temps normal, mais bordel, je rappelle qu'il était 2h du mat' quand même. Avec une certaine hésitation, très prudent, j’ai très légèrement entrouvert la porte. Personne. Je suis sorti pour regarder aux alentours, mais non, personne dans les environs. J'ai dû rêver à cause de la fatigue je me suis dit. J'allais rentrer quand quelque chose m'a glacé le sang. 
 
Il était là. L'hypnotiseur. À une trentaine de mètres de devant chez moi. Avec ses longs cheveux blancs et ses lunettes de soleil. Il avait encore sa spirale qui émettait la même musique flippante. Je suis vite rentré en courant, j'ai fermé toutes les issues possibles. Après ça, je me suis dit que j'avais dû grave délirer encore une fois, j'ai moi-même rigolé de ma stupidité. Franchement, qui peut croire à ces conneries, sérieusement ? Je suis monté me coucher, j'étais crevé comme pas possible, et ça se ressentait. En montant dans ma chambre, ma fatigue se sentait de plus en plus, c'était vraiment bizarre, comme si mes pas étaient de plus en plus lourds. Je me suis directement couché avec mes habits, et je me suis endormi. Enfin, j'ai « essayé ». Quelque chose m'empêchait de dormir. Quelque chose dans ma tête. J'entendais cette musique, elle se jouait en boucle dans ma tête. Mais après m'être concentré, j'ai remarqué quelque chose... Cela ne venait pas de ma tête, mais de ma chambre ! Je me suis levé aussi vite que possible, et je l'ai vu. Dans un coin de ma chambre, il se tenait debout, me fixant attentivement, souriant au coin des lèvres. J'ai crié, je suis sorti de ma chambre pour descendre, mais il m'attendait en bas. Impossible ! J'ai regardé dans ma chambre, rien, je me suis retourné vers les escaliers mais... Il avait disparu. 
 
Je paniquais sévère. Je veux dire, c'était trop réel pour que ce soit une illusion. J'étais sûr que tout ça était vrai ! Sans attendre, je suis descendu pour sortir de ma maison, mais elle ne s'ouvrait pas ! Les clés étaient sur la porte quand j'avais fermé tout à l'heure, j'en étais sûr... Malgré mes efforts, je ne suis pas arrivé à l'ouvrir. Je me suis senti observé, en permanence. L'ambiance devenait de plus en plus oppressante, c'était l'enfer. Je pensais le voir de partout, je ne pouvais pas me cacher, j'étais piégé. Je cherchais désespérément une planque, un moyen de partir d'ici, il fallait juste que je me sorte de cette emmerde. D'un coup, je me suis souvenu : dans notre garage, il y avait une porte de sortie, qu'on bloque avec une planche. C'était mon seul espoir, je devais y aller ! 
 
J'ai couru vers mon garage. Je ne me suis pas arrêté une seule fois. Même s'il y avait eu cet homme devant moi, je suis sûr que j'aurais quand même continué. J'allais chialer, sérieusement, je savais que j'étais en danger. J'ai ouvert la porte qui mène au garage, et m'y trouvais en un instant. Il faisait sombre, je n'y voyais rien, mais je savais où me repérer pour trouver la porte. J'ai lentement avancé, le silence était pesant, à chaque son qui se faisait entendre, je sursautais. Mais finalement, il n'y était pas. Rassuré, j'ai déplacé la planche de bois, je m'apprêtais à ouvrir la porte, quand un son s'est fait entendre. Une mélodie. Cette foutue berceuse dégueulasse. Je l'ai vu devant la porte qui menait à la maison. Toujours souriant. Je me suis retourné et ai ouvert la porte. Il était derrière cette porte, et sans que je puisse faire quoi que ce soit, son visage s'est déformé et il s'est jeté sur moi ! 
 
... Et je me suis réveillé. J'étais assis, les yeux grands ouverts, la télé allumée. Il y avait cet hypnotiseur qui était applaudi par une centaine de personnes. Ce n'était qu'un « rêve », c'était vrai, le type m'avait juste hypnotisé. Tout ceci avait été si réel, mon dieu, c'était horrible. J'ai éteint la télé, rassuré, et je me suis levé pour prendre à boire. 

Mais quelque chose d'inattendu s'est produit. 
Un son s'est joué derrière moi.  

C'était cette foutue berceuse.

Ils me regardent

La première fois que je les ai vus, c'était à l'âge de huit ans. J'étais en voiture avec mon père. On allait à la fête d'anniversaire de mon oncle. Je regardais par la fenêtre en riant aux blagues que mon père me faisait parfois pour passer le temps, quand soudain, ils étaient là.


Des êtres sombres, mesurant tantôt à peine un mètre, tantôt deux. Ils me fixaient de leurs yeux anormalement grands. Leur peau était d'un gris variable entre les individus, mais par contre leurs vêtements étaient les mêmes : des toges noires tellement grandes qu'elles touchaient le sol et cachaient leurs mains. Ils étaient tous immobiles et la file qu'ils faisaient longeait la route que nous prenions.


Je commençais à avoir peur et ai regardé mon père pour voir sa réaction, mais il n'en avait pas. Il continuait de conduire comme si de rien n'était. Je me suis recroquevillé sur moi-même en me disant que ça finirait bientôt. Soudain, j'ai entendu un klaxon provenant d'un autre véhicule qui se rapprochait dangereusement.


J'ai été le seul rescapé de l'accident : la position que j'avais prise m'avait sauvé la vie


Un jour, à l'âge de 16 ans, j'étais allé au centre commercial avec mes deux amis. C'était assez ennuyant : mes amis parlaient des filles qu'ils voulaient se faire, connaissance ou simple passante. Bref, je regrettais largement d'avoir accepté de venir et alors que je pensais avoir atteint le fond du regret quand ils m'ont demandé mon avis, je les ai revus.


Ils étaient immobiles comme la première fois, mais n'étaient plus en file, ils étaient en masse et se répandaient absolument partout dans le centre commercial, dans chaque recoin.


La peur a évidemment pris le dessus et j'ai commencé à hurler en courant. À ce moment, je n'avais pas remarqué que je traversais leur corps sans rien sentir. J'ai réussi par miracle à sortir de l'immeuble, mais ils étaient encore sur mon chemin. J'ai donc continué à courir, mais je me suis soudain arrêté : des coups de feu retentissaient derrière moi. Je continuais d'assister impuissant à ce spectacle sonore macabre pendant de longues minutes. Paralysé.


Lors de l'attentat, on a compté des centaines de victimes. Depuis ce jour, je ne sortais que très rarement de chez moi et la personne que je voyais le plus était ma mère.


Les années ont passé et je suis miraculeusement devenu agent de police.


Voilà où je veux en venir : aujourd'hui, lors d'une patrouille dont j'avais l'habitude, j'ai reçu un appel : ma mère était à un point de non-retour. Elle avait un cancer du poumon depuis presque cinq ans.


À toute vitesse, je me suis dirigé vers l'hôpital où elle se trouvait pour lui rendre une dernière visite.


Quand je suis entré dans la salle où logeait ma mère, j'ai sursauté : ils étaient là et me fixaient.


Bien qu'ils m'eussent fait peur dans les première secondes, une profonde tristesse a pris le dessus, car je savais ce que cela signifiait. Je les ai donc traversés pour me rendre à la chaise installée à côté du lit de ma mère qui dormait. Je la regardais, essayant de retenir mes larmes, mais j'ai fini par craquer. J'ai passé de longues minutes à pleurer entre mes mains.


Je me suis soudain arrêté. Me rappelant l'objet rarissime que mon métier m'avait permis d'avoir. J'ai pris mon pistolet et l'ai fixé un bon moment d'un air pensif avant de regarder droit dans les yeux d'une de ces choses.


Suis-je le seul à les voir ? Je ne sais pas. Ce que je sais, c'est que je comprends finalement pourquoi ils me fixaient à chaque fois, et que véritablement échapper deux fois à la mort, c'est un luxe. Mais il n'y aura pas de troisième.

Texte de prihô

Spotlight : Le gibier

Il faisait nuit. Et une pluie battante frappait contre les carreaux. Les éléments étaient déchaînés ce soir de pleine lune, alors que tout était paisible à peine deux heures auparavant...

La maison dans la forêt était éclairée. Une famille se trouvait à l'intérieur, la mère et ses deux enfants mâles. Ils attendaient que la tempête passe, le bruit des gouttes martelant le toit dans un fracas digne d'un titan.

Les enfants étaient effrayés... La mère vint les consoler, leur disant que dès le lendemain, toutes leurs peurs disparaîtraient...

C’était sans compter l'arrivée d'un homme... Vêtu d'un long imperméable noir et portant un sac sur son épaule, il s'approcha de l'habitation illuminée d'une vive lumière réconfortante pour les membres de la famille, mais qui ne pouvait les protéger face au danger qui arrivait à leur porte...

L'homme s'approcha de la maison, saisit la poignée de la porte, l'ouvrit entièrement, et entonna de sa voix grave:

« Chérie, je suis rentré ! »

Le père, chasseur, rapportait un magnifique daim qui passait par là! La femme, folle d'inquiétude, se jeta dans ses bras, suivie par les enfants.

La créature était belle... tellement que la famille décida de la découper pour la déguster dès le lendemain. Il laissèrent donc l'animal dans le salon, comme une sorte de trophée, et allèrent se coucher après que le mari eut avalé sa délicieuse soupe aux tomates.

C'est dans le calme inquiétant que la créature posée sur la table se réveilla... Elle mit ses quatre pattes sur le sol et examina les alentours pour évaluer la situation... Après quelques secondes, elle comprit ce qui lui était arrivé : elle avait été tuée par un homme sans scrupules et s'apprêtait à être dévorée... Cette idée répugna l'animal... Et une idée lui traversa l'esprit : faire connaître le même sort au chasseur !

Le daim grimpa les escalier le plus délicatement du monde. Même si celui-ci grinçait sous ses pas, il ne réveilla aucun des membres de la petite famille.

Arrivé devant la chambre des parents, il entrouvrit la porte afin de savoir si l'une des armes du tueur s'y trouvait... ce qui était le cas.

Le daim établit alors son plan d'action et, après quelques minutes, referma la porte, tant bien que mal en silence, pour attendre le moment où il serait prêt...

Le père de famille, endormi, rêvait que sa chance perdurait des semaines entières, allant jusqu'à ramener trois cerfs, dix lapins et un castor... Cette vision lui plaisait : il partait le matin, habillé d'un costume qui le dissimulait dans les bois, armé de son fusil et d'un couteau de boucher, « au cas où », se disait-il à chaque fois. Il partait la journée dans la forêt, parfois pendant des heures, jusqu'au moment où un animal croise sa route. Et le soir, il rentrait manger un festin, récompense d'une telle journée d'effort, autour de sa famille... Il aimait sa vie telle qu'elle était ! Il se disait qu'il allait apprendre à ses fils l'art de chasser, un jour peut-être... Il sourit dans son sommeil, sourire qui ne dura pas...

Le daim enfonça la porte dans un vacarme assourdissant, ce qui réveilla toute la famille. Il fonça, les bois en avant, vers le père. Ce dernier esquiva de justesse.

Le lit partit en miettes. Heureusement, la femme avait réussit à en sortir.

L'animal recula et s'orienta vers l'homme, paniqué. Il battit du sabot et chargea une nouvelle fois. Le chasseur n'y survécut pas... Il était à présent empalé sur les bois de la créature folle. Cependant, elle n'était satisfaite pour autant : il fallait qu'ils meurent tous!

Le daim se retourna : personne. La femme s'était enfuie en pleurant son mari. La bête se jeta alors sur les enfants, une chambre plus loin, et les frappa à coups de pattes sur un mur jusqu'à ce que mort s'en suive...

Même si la femme n'était plus là, le daim était satisfait... Il avait vaincu son tueur et détruit ce qui lui était cher...

Ne croyez jamais que, dès qu'un être meurt, c'est toujours définitif... Il se passe parfois des miracles que même la mort n'a pu prévoir...

Spotlight : Le choeur

Il y a une semaine, en me promenant dans la forêt, j’ai entendu un chœur d’enfants chanter. C’était une très jolie mélodie, un peu mélancolique, qui m’a beaucoup ému. Je n’arrivais pas à en distinguer les paroles, on aurait dit des sons inarticulés. C’était tout de même très beau. J’ai cherché d’où pouvait provenir ce chant, mais je n’ai rien trouvé. Il faut dire qu’il y avait de la brume, et je ne voyais pas à plus de trois mètres. Je ne voulais pas me risquer en-dehors du sentier. J’ai appelé en direction de la mélodie, mais dès que ma voix a résonné entre les arbres, le chœur s’est tu. J’ai alors eu l’étrange impression que je n’aurais pas dû être là. Je me suis alors empressé de continuer mon chemin. Depuis, je ne suis pas retourné dans la forêt, faute de temps. Mais maintenant que c’est le week-end, je pense y retourner. En plus, il fait beau, je pourrai pousser mes investigations plus avant dans les bois.

J’ai pris des allumettes, du papier journal ainsi que des saucisses à cuire dans un sac à dos. Je vais en profiter pour pique-niquer. Je vérifie que j’ai bien les clés de la maison, je me suis déjà fait avoir un jour. Je suis prêt, j’y vais.

Je viens d’entrer dans la forêt, je longe le sentier. Comme il y avait du brouillard la dernière fois, je suis incapable de me rappeler à quel endroit j’ai entendu la mélodie. Tout en explorant, je me demande pourquoi un chœur d’enfant chanterait en pleine forêt. C’était peut-être une sortie scolaire. Ou un culte sectaire. Je ricane intérieurement. Je me fais rire, des fois. Non, ce qui me chiffonne, c’est plutôt le fait que le chœur se soit subitement tu à mon appel. Il y a quelque chose d’anormal, là dedans.

Après une vingtaine de minutes, environ le temps durant lequel j’avais marché avant d’entendre le chant la semaine passée, je m’arrête. Je scrute les bois autour de moi. C’est le matin, les feuilles mortes qui forment un tapis auburn sur le sol de la forêt luisent encore de rosée. Il fait un peu frais, mais ce n’est pas désagréable. Les seuls bruits qui m’entourent sont les piaillements joviaux des oiseaux. Par-delà la cime des arbres, le moutonnement de nuages blancs dérive paresseusement dans le ciel. J’aime bien la nature.

Je m’avance en-dehors du sentier. Le froissement des feuilles mortes sous mes pieds, l’odeur d’écorce et de sève, l’humidité ambiante, tout cela me met de bonne humeur. Je devrais partir plus souvent en promenade.

Finalement, j’ai presque oublié pourquoi j’étais là. J’ai arrêté de chercher le mystérieux chœur d’enfants, d’autant qu'il n’est sûrement plus là. Je ne fais que me promener sereinement. Je mets un moment à réaliser qu’un autre chant que celui des oiseaux parvient à mes oreilles. Une mélodie lointaine, tenue par un seul soprano. Je me rends compte que je la connais, c’est « Lettre à Élise ». Je n’avais jamais entendu cette mélodie chantée, mais il faut dire que le résultat est plutôt appréciable. L’envie me prend d’appeler le ou la soliste, qui fait sans doute partie du chœur de la semaine passée, mais je me retiens. Je change de direction et m’oriente vers la musique. Alors que j’approche, je l’entends plus distinctement. Je m’efforce de rester discret, mais le bruissement de mes pas risque forcément de me trahir.

Guidé par la mélodie, je gravis un petit tertre. Arrivé au sommet de celui-ci, je m’arrête. En bas, au fond d’une combe déboisée, se trouve ce que je prends d’abord pour un autel de prière. En fait, il s’agit d’un orgue de bois massif et ciré aux tuyaux rutilants. La mélodie provient non pas d’un soliste, mais de l’instrument. Étonné par la présence de cet objet incongru, je m’avance encore un peu. Un grand homme mince est assis devant le clavier, et ses doigts fins glissent habilement sur les touches. Il porte un élégant costume noir à queue-de-pie, et des cheveux gris soigneusement coiffés garnissent son chef. D’un coup, la mélodie s’arrête. Seul le silence de la forêt à présent muette reste. L’homme se redresse un peu sur son siège. Je m’immobilise. À nouveau, j’ai l’affreuse impression de ne pas être à ma place ici.

Lentement, l’étrange organiste se lève, et me fait face. Il a un vieux visage ridé et tourmenté, mais néanmoins amical, et une barde du même gris que ses cheveux orne son menton. Il me scrute de ses yeux bleus, puis, à ma grande surprise, me sourit, s’approche de moi et me serre chaleureusement la main.

« Vous aimez ? dit-il.

– Je vous demande pardon ? »
 
 Il désigne l’orgue.

« Vous aimez la musique ?

– Euh, oui mais enfin… Que fait un orgue dans la forêt ?  

– J’ai pensé que ce serait plus calme ici », répond le vieil homme avec un haussement d’épaules.

Puis il tapote le bois de l’instrument et ajoute :

« C’est moi qui l’ai construit. Malheureusement, il n’est pas complet. Il me manque quelques notes.

– Comment ça ? »
 
J’ai un peu le vertige, j’ai du mal à comprendre ce que me dit le musicien.

« Vous savez, poursuit-il, j’aime bien votre voix. Je pense qu’elle pourrait convenir pour les gammes du bas. »

Malgré mon esprit de plus en plus embrumé, je commence à comprendre. Je regarde ma main droite. Une petite goutte de sang perle dans ma paume. Est-ce que j’aurais été… ? Non, c’est impossible. Je n’arrive plus à réfléchir, je suis si fatigué… En levant les yeux, je vois l’homme sortir un petit scalpel de la poche intérieure de son costume.

« Oui, murmure-t-il. Votre voix fera très bien l’affaire. »

Les regrets d'un voyageur temporel

Je suis un voyageur temporel.

Ou du moins, l'étais-je.

Vous voyez, j'étais capable de me déplacer dans les lieux temporels que je souhaitais, passé, présent, futur...

J'étais un scientifique doté d'un brillant esprit, je pense, étant la seule personne de mon temps (sans mauvais jeu de mots) à avoir découvert le voyage temporel. Je précise que je pense, parce que je ne me souviens pas vraiment de mon passé. Quand j'ai découvert cette capacité, tout ce dont je me rappelle, c'était l'euphorie. Ma vision découvrait des couleurs comme je n'en avais jamais vu auparavant, mon corps dissipé en des millions de nanoparticules et soudainement, je me retrouvais dans une autre dimension temporelle. Merveilleux, n'est-ce pas ? Le truc est que, chaque fois que je voyage dans le temps, à travers ce tunnel qui projette toutes ces particules et atomes qui composent mon organisme, je perds une portion de ma mémoire, quelque part dans ce fouillis qu'est l'hyperespace. De mon premier voyage dans le temps, j'ai pratiquement tout oublié.

Depuis lors, j'ai pris mes précautions sur ma façon de traverser l'espace-temps et la fréquence de mes voyages. J'ai choisi de limiter mes aptitudes pour limiter les possibilités d'oublier quelque chose d'important. J'ai déjà perdu la mémoire à propos de plein de choses, certaines moins importantes que d'autres. Il y a un an, j'ai oublié la couleur de mes cheveux avant de m'en rappeler immédiatement en me voyant dans un miroir. Mais ça pouvait être bien pire, comme la fois où j'ai oublié comment respirer, forçant mon propre corps à prendre le relais quand j'ai perdu connaissance.

C'est ma curiosité qui m'a conduit à ma perte..

Le 18 juin 9214, les scientifiques avec l'assistance de super-ordinateurs ont développé un prototype, une invention capable de prédire des éventualités d'événements à venir. Les esprits de ce millénaire avaient la possibilité de voir le putain de futur ! L'affichage était réalisé à partir de codes, faisant passer les experts informatiques pour des gamins découvrant le C++. Toutefois, c'était décodé par nos ordis et ça faisait les prédictions.

Ça a marché pendant 3 ans, produisant des images précises du futur. Mais en 9217, l'écran a cessé d'afficher quoi que ce soit. La dernière image était incohérente, même pour les super-ordinateurs. Les scientifiques ont émis la théorie qu'il s'agissait là de la fin de notre existence, l'opposé complet du Big Bang. Les culs-bénis et autres fanatiques religieux ont désigné cette époque comme l'Apocalypse et la fin de Dieu en personne. Je voulais en savoir plus.

On avait une date de cette année noire et une image floue et obscure d'une Terre en décrépitude, juste quelques mois avant la Fin. En tant que voyageur du temps, j'adorais avoir des informations que personne d'autre n'avait. Cela me faisait me sentir fantastique. C'est pour ça que j'ai décidé d'y aller, de voir où le temps nous mènerait, de regarder la dernière page du livre. Je me suis équipé d'une capsule temporelle, programmée à la va-vite pour retourner dans le passé quoi qu'il arrive et j'ai sauté dans l'hyperespace.

Je l'ai fait. Et bon sang, que je le regrette...

Je tremble, mes intestins se sont relâchés, mon estomac est retourné. Je suis pris d'une terreur sans nom.

Pas parce que cet anthropomorphe gigantesque avec ce rictus inhumain sur son visage se dirige vers moi.

Pas parce que des hurlements assourdissants qui ne ressemblent à rien d'humain me déchirent les tympans.

Pas parce que je viens de découvrir l'Enfer sur Terre.

Mais parce que j'ai oublié comment voyager dans le temps.

Texte traduit par Chói Tai

Texte original

Apocalypse - Chapitre 5 : Orgueil

3 semaines s’étaient écoulées depuis les événements de la Défense. Cela avait créé un énorme tumulte dans le pays, si bien que les médias en avaient parlé des semaines durant. Quant au père Jean, nous étions sans nouvelles depuis son accès de folie au pied de la grande Arche. D'ailleurs, comme pour s'en excuser, le Vatican nous avait déménagés dans un autre hôtel, beaucoup plus spacieux et luxueux que le précédent. Cependant, peu importe l'endroit et le niveau de confort, une chose était toujours présente : l'ennui profond auquel j'étais sujet entre chaque mission. Tous les jours, je posais la même question au professeur Blondeau, et aujourd'hui ne faisait pas exception :

« Ont-ils répondu à votre mail, professeur ?
– Non, toujours pas, m'a-t-il répondu, blasé. Et je ne sais pas s'ils vont le faire.
– Pourtant, la question est légitime. Maintenant que les faits sont avérés, et qu'il est prouvé que les événements décrits dans le parchemin que vous avez étudié sont en train de se produire, pourquoi le Vatican a-t-il toujours besoin de nous ? Ne peuvent-ils pas envoyer des personnes plus expérimentées ?
– C'est une bonne question, mon jeune ami. Mais malheureusement, je n'en ai pas la moindre id... »
Il a sursauté et baissé les yeux sur l'écran de l'ordinateur alors que celui-ci venait d'afficher un nouveau message. Il s'est mis à sourire.
« Oh, il semblerait que je vienne justement de recevoir une réponse de leur part... »

Le professeur Blondeau a alors pris connaissance de la réponse du Vatican. A priori, ils avaient encore besoin de nous car ils n'avaient pas assez d'anneaux en bois provenant de l'Arche d'Alliance. Seuls les nôtres étaient encore assez efficaces pour récupérer les reliques des 7 péchés capitaux. Selon eux, ils en avaient produit des dizaines, assez pour pouvoir former plusieurs équipes sans pour autant trop endommager l'Arche. Cependant, au contact prolongé des reliques que nous avions trouvées, le bois de cette dernière avait vu sa puissance diminuer, si bien que les anneaux nouvellement fabriqués devenaient très rapidement inutiles. Les bagues devenaient de plus en plus noires, comme si elles avaient été en contact avec du feu, jusqu’à finalement tomber en cendre. Les agents concernés, alors soumis à l'influence des reliques contenues dans l'Arche d'alliance, devenaient complètements fous, si bien que l’Église avait dû en éliminer la plupart, s'il n'avaient pas mis fin à leurs jours par eux-mêmes. Ah, et pas question de transmettre un anneau de fabrication ultérieure non plus. Celui-ci tombait en cendre au moment même ou il quittait le doigt de son porteur. Ils avaient pu en faire l'expérience avec l'anneau de ce pauvre Enzo. En bref, ils avaient toujours besoin de nous pour collecter les reliques restante, avant qu'elles ne fassent davantage de dégâts.

Le Vatican en a également profité pour nous donner le lieu de notre prochaine mission. Ainsi, le professeur et moi allions nous envoler pour la Grèce. Il m'a également été demandé de faire le traducteur pour le professeur, qui ne parlait pas le grec. Enfin, mes talents étaient mis en valeur !

Pendant le vol, le professeur m'a donné plus de détails concernant notre mission. Le Vatican suspectait un hôtel-club d'être le théâtre de l'apparition d'une relique des péchés suite à certains commentaires apparus sur TripAdvisor. Ils nous avaient envoyés quelques exemples par mail :


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Avis publié : Il y a 5 jours
*Super séjour mais animateurs bizarres*
Super hôtel un peu isolé mais pas grave pour nous,
Chambre très propre.
Restauration : parfaite et variée.
Plage de galets exceptionnelle et des transats toujours à disposition.
Petit bémol, l'équipe, qui était excellente au début, a commencé à changer un peu avant notre départ.  Ils semblaient tous nous regarder avec dédain, et ne répondaient plus à leurs prénoms. Il exigeaient qu'on les appelle par des noms de dieux grecs.
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Avis publié : Il y a 4 jours
Endroit sympa mais équipe folle
L’hôtel et la vue sont magnifiques, mais l'équipe sur place est complètement barge ! Le directeur de l’hôtel, qui nous saluait chaudement chaque fois  qu'il nous voyait en début du séjour, ne supportait plus qu'on lui adresse la parole durant nos derniers jours de vacance ! Pire, il espérait qu'on s'agenouille devant lui ! Complètement fou le type, avec sa couronne de branches bizarre ! Je ne reviendrai pas.
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Avis publié : Il y a 2 jours
N'y allez pas
Nous sommes arrivés le mardi, et nous somme repartis la nuit même. Les membres de l'équipe de l’hôtel forment une sorte de secte et les vacanciers n'y sont pas conviés. Des événements bizarres se produisent dans cet hôtel. De plus, nous avons entendu des cris pendant la nuit, c'est là que nous avons pris nos bagages et nous sommes enfuis. L'agence de voyage aura de nos nouvelles !
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En étudiant ces commentaires, on pouvait facilement déduire que quelque chose avait changé le personnel de l’hôtel du jour au lendemain. Cela ressemblait bien a l'influence d'une relique des péchés. Selon le Vatican, il pouvait s'agir du péché d’Orgueil. C'était ce que nous pensions également, le professeur et moi. Cela ne ressemblait en aucun cas à une manifestation de Paresse, de Colère ou de Luxure.

Après notre atterrissage à l'aéroport d’Athènes, une navette nous a pris en charge pour nous conduire à l'hôtel, qui se situait dans la région du Péloponnèse. Il a fallu environ 3h de route pour y arriver, ce qui nous a laissé le temps d'admirer les splendides paysages grecs. J'aurais voulu avoir le temps de visiter tous les lieux historiques du pays, comme le temple d’Athéna à Athènes, le Parthénon, la ville de Sparte, le Mont Olympe... Mais nous avions une mission. Et, ironiquement, arrivés à l’hôtel, nous avons constaté que le nom de celui-ci était étrangement en adéquation avec les événements qui s'y déroulaient : « L'Olympe ». Il était situé dans une crique, bien isolé, à des dizaines de kilomètres de la première ville. Tellement isolé, d'ailleurs, que mon téléphone ne captait plus aucun réseau.

Notre chauffeur nous a aidés à sortir nos valises du coffre, et s'est empressé de partir, affirmant que l'endroit semblait maudit et rempli de mauvaises ondes. Et il avait bien raison, car, une fois entrés dans l'enceinte de l’hôtel, les portes se sont refermées derrière nous. Quatre hommes, qui semblaient être des animateurs au vu de leur costume, veillaient activement à ce que nous ne quittions plus l'endroit. Et malheureusement, ils semblaient avoir des raisons de vouloir nous en empêcher, car plus nous avancions dans l’hôtel, plus nous entendions de cris. Des cris de terreur. Des hurlements de douleur. Ils résonnaient a travers la bâtisse, jusqu’à nos oreilles.

En silence et dans la plus grande coordination, nos animateurs-geôliers nous ont escortés de force jusqu'à ce qui ressemblait à une piste de danse.  Plusieurs individus semblaient nous y attendre, torses nus. Ils portaient également un drap blanc qui leur entourait la taille et l'épaule, comme une toge. Ils formaient une sorte de conseil avec, en son centre, un vieil homme muni d'une barbe blanche, lequel portait une couronne d'épines sur la tête.

Le professeur, l'ayant vue, m'a tout de suite fait savoir qu'il s'agissait sans doute de la relique que nous étions venus chercher : la couronne d'épine. La sainte couronne, la couronne du Christ. Celle que portait Jésus au moment de sa crucifixion. Les romains, pour se moquer de lui et de son prétendu statut de « Roi des Juifs », lui auraient tressé cette couronne et l'auraient posé sur son crâne, enfonçant les épines dans son cuir chevelu, faisant saigner abondamment le Messie.

J'ai à peine eu le temps de notifier au professeur que ce n’était ni le lieu ni le moment pour un cours d'histoire, que les animateurs nous ont tapé sur les cuisses à l'aide de matraques pour nous contraindre à nous agenouiller.

« À genoux devants vos créateurs, les maîtres de l'Olympe ! » ont-ils proclamé, avant de se retirer en saluant le « conseil ».

Le vieux avec la couronne sur la tête s'est alors levé.

« Bienvenue dans le domaine des dieux, mortels. Je suis Zeus, maître de l'Olympe. Nous nous sommes réveillés il y a peu dans ce monde moderne qui considère notre existence comme un mythe. Mais bientôt, le monde entier nous reconnaîtra, et nous reprendrons la place qui est la nôtre. Ne vous détrompez pas : le destin vous a portés ici dans l'unique but de nous servir. Votre vie nous appartient à jouissance. Ne l'oubliez pas. »

Un autre homme, assis à la gauche de « Zeus », s'est levé à son tour. Comme les autres, il était entouré d'un drap blanc, mais portait encore un pantalon auquel était attaché une matraque.

« Le vieil homme ne m’intéresse pas, mais celui-ci, oui ! a-t-il annoncé en me pointant du doigt. Il m'a l'air vigoureux, et j'ai toujours besoin de chair fraîche pour mettre au point de nouveaux supplice. Qu'on emmène le jeune au Tartare. Quant au vieillard... Jetez-le en pâture au chiens. »
Le professeur Blondeau est alors devenu blanc comme un linge. Le sort qui lui était annoncé n'était guère enviable, surtout pour lui, qui avait la phobie des chiens. Les animateurs se sont approchés de nous, obéissant à l'ordre que l'homme venait de donner, jusqu'à ce qu'une femme se lève.
« Arrêtez ! Ne les reconnaissez-vous donc pas ? a-t-elle crié.
– Bien sûr que je les reconnais, Athéna, a répondu l'homme qui venait de donner l'ordre de nous emmener. Ce sont mes futures victimes !
– Non, Hadès. Ce sont deux illustres héros. Ne reconnaissez-vous pas Ulysse et son fils Télémaque ? »
Le silence s'est installé, avant que celui qui prétendait être Zeus ne se lève théâtralement.
« Bien sûr que je les reconnais. Comment oses-tu douter de ton père, Athéna ? Gardes, relâchez nos héros. Dionysos, amène-les donc chez toi et offre-leur ton meilleur vin. Vous êtes nos invités, héros. »

J'ai poussé un soupir. Nous étions sauvés et en sécurité. Mais pour combien de temps ? Un homme, assis à la droite de Zeus, nous dévisageait. Il semblait éprouver une profonde rancœur contre nous, surtout contre le professeur. Il avait entre les mains un trident. Sûrement Poséidon.

Un des dieux présents au conseil, sans doute Dionysos, s'est alors levé et nous a emmenés au bar de l’hôtel. Une fois assis, il nous a servi un vin venant de sa réserve personnelle, puis a pris quelques bouteilles et est parti rejoindre des animatrices, des « nymphes », comme il les appelait.

Depuis le bar, nous avons essayé, le professeur et moi, de prendre quelques repères. Nous nous trouvions actuellement au centre de l'hôtel, un peu en hauteur, avec une vue d'ensemble sur celui-ci. D'ici, nous avons pu réaliser avec horreur d'où provenaient les cris qui animaient l’hôtel. Dans ce qui semblait être un terrain de foot, se trouvait une véritable salle de torture. Des pendus parsemaient les arbres qui entouraient le terrain. Il y avait des roues sur lesquelles étaient empalés des hommes dont les membres avaient été brisés, voire coupés. Certains étaient encore vivants, et imploraient la mort. Plus loin, des hommes et des femmes se faisaient torturer sur des tables de ping-pong. Les mains et les pieds attachés, ils subissaient les sévices de leur bourreau, le même bourreau qui avait failli faire de moi une de ses victimes, Hadès. Un homme venait cependant de parvenir à se défaire de ses liens et tentait de fuir par les portes du terrain. Mais, comme on pouvait s'y attendre, une fois arrivé aux portes, 3 molosses patibulaires l'attendaient. Les pitbull, énormes, noirs, se sont chargés de déchiqueter le pauvre fuyard.

« Bon travail, Cerbère ! » a alors crié Hadès, avant de se replonger dans ses séances de torture. Il était occupé a éventrer méthodiquement une femme, qui poussait des cris effroyables. Il prenait un soin tout particulier a ne pas laisser de sang couler, et à utiliser des outils chauffés à blanc. Eh oui, ça serait dommage de voir mourir une de ses victimes trop tôt, sans l'avoir fait souffrir au maximum avant.

Le terrain donnait sur une plage, sur laquelle je pouvais distinguer une femme, elle aussi vêtue d'une toge. Elle était entourée de jeunes hommes qui semblaient lui vouer un culte. Plus loin,  on pouvait deviner Dionysos s'adonnant avec les animatrices à des choses que la pudeur m'interdit d'énoncer.

Quant à Zeus, nous pouvions voir à travers la baie vitrée qu'il était toujours assis sur son trône, la couronne d'épines sur la tête. Il fallait absolument trouver un moyen de la lui subtiliser. Par contre, nous ne parvenions pas à savoir où étaient passés Poséidon et notre sauveuse, Athéna. Enfin, elle devait se faire passer pour une déesse aux yeux des autres dieux. Elle devait sûrement être un agent du Vatican déjà sur place, sinon pourquoi nous aurait-elle sauvés en racontant ces mensonges ? Malheureusement, je n'avais pas eu le temps de voir si elle aussi portait un anneau de l'Arche d'Alliance.

En tournant la tête, j'ai remarqué qu'à côté du bar se trouvait un panneau. En plus des consignes de l'hôtel, il présentait l'équipe de celui-ci à grand renfort de photos. À présent, nous pouvions découvrir les identités de ces dieux auto-proclamés.

Zeus était le directeur de l'Hôtel, Monsieur Lakis.
Hadès, le chef de la sécurité de l'Hôtel, Andros Sakalios.
Poséidon, le maître nageur, Georgios Papaloukalis.
Dionysos, le serveur, simplement appelé Isidoros.
Aphrodite, la responsable du SPA de l'hôtel, Demetra Michaelas.
Et enfin, Athéna, la chef animatrice, Elena Dioutrakis.

Il y avait bien d'autres noms, mais nous ne les avions pas encore aperçus dans l'hôtel. Nous sommes donc arrivés à la conclusion qu'il y avait une sorte de hiérarchie dans l'enceinte de celui-ci. Les responsables, selon leur grade, étaient les dieux. Les simples animateurs était les gardes. Et le petit personnel, ainsi que les vacanciers, étaient les victimes et les esclaves des dieux. Heureusement pour nous, Athéna nous avait créé un nouveau statut, celui de Héros, qui nous permettait d’échapper au statut d’esclave, ou plutôt de victime, au vu du sort que nous avait promis Hadès.

Au bout de quelques minutes, Athéna est venue nous trouver, sans doute en prévision des opérations. Je me suis levé et l'ai remerciée pour son geste salvateur.

« Merci beaucoup pour ton aide, heureusement que tu étais là, sinon, à l'heure actuelle, le professeur serait de la pâté pour chien, et moi, je serais sûrement pendu à un arbre ou attaché à une table de ping-pong. Nous te devons une fière chandelle. Tu es ici depuis longtemps ? Le Vatican ne t'avait pas prévenue que ce serait le chaos ici ? »

Je lui ai tendu la main, pour la remercier. D'un geste rapide et violent, elle tendit également la sienne, mais pour me la coller en pleine face, me faisant tomber à la renverse.

« Comment oses-tu me tutoyer ? Je suis une déesse, reste à ta place, mortel. Ne me fais pas regretter de t'avoir sauvé du fleuve Styx. »

J'étais abasourdi. Elle aussi était sous l'influence de la relique. Mais pourquoi nous avait-elle sauvés ?

« Je suis la déesse de la sagesse. Je vous ai sauvés car la cruauté d'Hadès me révulse. Je ne peux supporter davantage la vision des cadavres qu'il emmène dans son repaire, le Tartare. Tâchez d'être dignes de la vie que je vous ai offerte ici. Essayez de vous faire passer pour les héros que vous êtes censés être, car je ne serai plus là pour vous aider à l'avenir. »

Elle nous a considérés une dernière fois avant de partir. Le professeur semblait pensif.

« Nous sommes embourbés dans une bien mauvaise affaire, mon jeune ami. Il va falloir trouver un moyen de récupérer la couronne, et de nous enfuir d'ici le plus vite possible, a-t-il déclaré, en passant les mains dans sa tignasse grise.
– Nous sommes en sécurité ici, tant que nous nous faisons passer pour Ulysse et Télémaque. Tous les dieux ont tellement peur de passer pour des faibles qu'ils font semblant de nous reconnaître. Attendons le bon moment pour nous emparer de la couronne et ensuite nous pourrons trouver un moyen de partir d'ici, lui ai-je répondu.
– Ce n'est pas aussi simple, je le crains. Le temps joue contre nous. »

À ces mots, il m'a montré son anneau. Celui-ci s'était un peu assombri, comme brûlé.

« Nous ne pouvons pas nous permettre de rester proches de la relique trop longtemps, sinon nous allons perdre nos anneaux, comme l'a expliqué le Vatican dans son mail. Ces anneaux sont précieux, et il nous reste encore 3 autres reliques à récupérer. Tu comprends ? Il faut trouver un moyen de finir notre mission avant ce soir ! »

Plus facile à dire qu'à faire. Zeus était toujours entouré de « gardes » et d'autres dieux. Il restait assis sur son trône, sur la piste de danse, derrière une baie vitrée,  à la vue de tous. Comment l'approcher ? J'ai regardé dans tous les sens, espérant trouver une solution. Ne parvenant à rien, je me suis tourné vers le professeur, pour lui demander s'il avait trouvé quelque chose. Je l'ai découvert qui gisait par terre, inconscient. Avant d'avoir eu le temps de réaliser ce qui venait de se passer, j'ai ressenti une violente douleur à la tête. Sans comprendre quoi que ce soit, j'ai sombré, moi aussi, dans l’inconscience.

Je me suis réveillé dans un endroit sombre. J'ai voulu passer la main dans mes cheveux, comme pour voir si tout allait bien. Je me suis alors aperçu que mes mains étaient liées, ainsi que mes chevilles. Je pouvais encore me déplacer, mais j'étais entravé dans mes mouvements.

À coté de moi se trouvait le professeur. Lui était attaché à une étagère en métal. Celle-ci était chargée d'outils de jardinage et d'entretien. Nous devions être dans un local de service. Mais nous n'étions pas seuls. À côté de nous se trouvait le maître nageur : Poséidon. Le même qui nous regardait avec mépris quand Athéna nous avait sauvé la mise en nous faisant passer pour Ulysse et son fils, Télémaque. Il avait allumé un petit barbecue en fer et faisait chauffer à blanc un pointeau en métal, celui utilisé pour manipuler la braise lors des  barbecues. Il venait de remarquer que je m'étais réveillé, et s'est tourné vers le professeur.

« Ulysse, Ulysse, Ulysse... quelle chance de te retrouver ici. J'ai tout fait pour t’empêcher de rentrer chez toi, à Itaque. Je t'ai envoyé des montres marins. Je t'ai livré à des sorcières avides de ton sang. Mais rien n'y a fait. Cette fois, tu ne m'échapperas pas. Je vais venger mon fils, Polyphème, que tu as osé humilier. La providence t'a envoyé ici, en compagnie de ton propre fils. Quelle chance. Enfin, j'imagine que tout est relatif. »

Il a enlevé le pointeau de métal du feu, dont la pointe était maintenant rougie par la chaleur.

« Maintenant, je vais infliger la même chose à ton fils. Je vais lui crever les yeux. Mais n'aie crainte, je demanderai à Morphée de le soigner. Comme mon fils, il vivra en tant qu'aveugle, et enfin, j'aurais ma vengeance. »

Le professeur, qui avait un bâillon devant la bouche, me regardait, l'air désolé. Il n'était pas responsable de ce qui arrivait, mais il devait se sentir coupable. Je connaissais cette histoire. Dans l'Odyssée d'Ulysse, il avait blessé le cyclope Polyphème, à l'aide d'un pieu, avant de s'enfuir. Mais celui-ci était le fils de Poséidon, et, pour le punir de cet acte, le dieu avait maudit Ulysse, qui ne pourrait jamais rentrer chez lui, à Itaque. Et maintenant, croyant que le professeur était Ulysse, et que j'étais son fils, Télémaque, il voulait me faire subir le même sort que le cyclope. Poséidon s'est approché de moi, armé de son pieux chauffé à blanc. Il me fallait maintenant un miracle pour ne pas finir aveugle. J'ai inspecté tous les recoins de la pièce en quête de ce fameux miracle... que j'ai fini par trouver.

À côté de moi se trouvait le Trident de Poséidon, posé négligemment contre le mur. Dans un élan de courage (ou de folie ?), je m'en suis emparé, et l'ai brandi en direction de Poséidon tant bien que mal, malgré mes poignets liés. Heureusement pour moi, ce n'était pas un simple jouet, mais bien une réplique de trident, sans doute fabriquée pour la décoration de l'hôtel.

Bizarrement, Poséidon ne semblait pas impressionné. Il se permis même un petit sourire narquois. Il était gonflé d’orgueil.

« Qu’espères-tu faire avec cela, mortel ? Je suis Poséidon, le dieu de la mer. Le maître des océans. JE SUIS UN DIEU. JE SUIS IMMORTEL ! »

Comme par réflexe, sans une once de compassion pour la vie de ce pauvre homme influencé par la relique de l’orgueil, j'ai planté le trident dans le ventre de ce prétendu dieu. Son sourire alors disparu. Il regardait le trident traverser son ventre, et le sang qui en jaillissait. Puis il a levé les yeux vers moi. Du sang coulait de sa bouche. Dans un dernier geste, il a retiré le trident, avant de le brandir dans ma direction.

« Je suis un dieu. Je ne peux pas mourir. Je ne peux... »

Puis il est tombé face contre terre, baignant dans son propre sang. Je venais de tuer un homme pour la première fois. J'avais vu tant de personnes mourir devant mes yeux depuis le début de cette aventure, mais c'était la première fois que je prenais la vie de quelqu'un. J'avais bien assommé cet homme en Afghanistan, mais il s'en était sorti, selon le Vatican. Non, là, à ce moment précis, j'avais perpétré un meurtre. Et, le pire dans tout ça, c'était ma réaction. Alors que j'aurais dû être choqué par mon geste, un sourire s'est dessiné sur mon visage. Et cela me terrifiait.

J'ai détaché le professeur, qui semblait très inquiet.

« Je... Je suis désolé professeur. Mais j'étais obligé de le faire. Il m'aurait percé les yeux, sans aucun état d'âme. Il l'aurait fait. J'étais obligé de me défendre... Il m'y a obligé. Oui, il m'y a obligé.
– Je le sais bien, mon pauvre ami, me répondit le professeur.  Ce n'est pas cela qui m'inquiète. C'est.... Enfin, oublions ça. Sortons et trouvons un moyen de récupérer la couronne. »

Il me semblait presque noter de la peur dans ses yeux lorsqu'il me regardait. Mais il y avait plus important à penser. Comment allions-nous prendre la couronne de Zeus avant la fin de la journée, et, surtout, avant que le cadavre de Poséidon ne soit retrouvé ?

La solution m'est venue à la vue d'un jeune homme, affalé sur un transat, au bord de la piscine, qui fumait un joint de la longueur d'une fourchette. J'ai reconnu son visage, qui était sur le panneau d'informations. C'était l'infirmer de l'hôtel, Alan Parisis. Nous nous sommes approchés de lui, avant de nous agenouiller.

« Salut à Toi, Ô grand dieu. Je suis Télémaque, et voici mon père, Ulysse, ai-je dit en désignant le Professeur.
– Bonjour à toi, fils d'Ulysse. Je suis Morphée, dieu des rêves. Quelle est la raison de ta présence en ce lieu ? a-t-il répondu, en tirant sur son joint de façon désinvolte.
– Mon père éprouve des difficultés à s'endormir, aussi nous implorons humblement ton aide, Ô grand dieu des rêves. Aurais-tu quelque chose pour lui ? »

Il s'est alors levé de son transat, sans un mot. Nous l'avons suivi jusqu'à l'infirmerie de l'hôtel. Là-bas, il nous a indiqué son stock de médicaments, et de drogues. Puis il est reparti en direction de la piscine, sans doute dans l'optique de finir son énorme joint.

Je me suis tourné vers le professeur.

« Il doit bien y avoir quelque chose ici qui pourrait nous aider à mettre hors-jeu les dieux et les gardes en même temps. Peut-être de quoi faire une bombe ?
– Je ne sais absolument pas faire de bombes, malheureusement. Pourquoi pas une drogue ? Mais comment leur administrer ? Je vois mal Zeus fumer un des joints de Morphée » répondit-il.
Avisant un coin de la pièce, je lui ai répondu :
« Je crois que j'ai une idée, professeur. »

Au milieu des drogues de Morphée se trouvait une bonbonne contenant du protoxyde d'azote. Du gaz hilarant ! De quoi mettre hors d'état de nuire plusieurs personnes, à condition d’en inonder une pièce hermétiquement fermée. Mais comment le faire respirer a tous les dieux sans risquer d'en inhaler également ? La réponse se trouvait dans le local de service où se trouvait encore le corps de Poséidon. Je me souvenais y avoir vu une grosse boîte en plastique contenant du matériel de plongée. Après être retourné sur place, j'ai vidé la boîte, et l'ai peinte en noir, pour éviter que l'on puisse voir au travers, car elle était à la base transparente. J'ai mis la bonbonne à l’intérieur, et me suis muni d'un élastique, qui servirait quand le moment serait venu.

À l’extérieur, j'ai également repéré un homme se tenant à côté d'une boîte aux lettres, lui aussi vêtu d'un drap, des plumes d'oiseau dans les cheveux. Je me suis souvenu l'avoir également vu sur le panneau qui présentait l'équipe de l'hôtel. Il s'agissait d'Androis Miniakis, le responsable du courrier. Espérant avoir deviné son alter ego divin, je l'ai interpelé.

« Bonjour, Ô grand Hermès, messager des dieux. J'ai une requête pour toi. Lors de nos aventures, nous avons trouvé un cadeau à la hauteur des dieux de l'Olympe, et nous souhaitons l'offrir aux dieux ici présents. Peux-tu leur faire passer le message ? Nous leur présenterons dans la salle du trône, à 21h00 précises. »

Heureusement, je ne m’étais pas trompé, le facteur de l'hôtel se prenait bien pour Hermès. À 20h59, j'ai attaché l'élastique à la bonbonne de gaz hilarant, de sorte que le gaz soit doucement relâché dans la boite. Puis je l'ai fermée hermétiquement à l'aide de ruban adhésif. À partir de ce moment là, il fallait être très rapide, sinon la boîte allait gonfler, et cela aurait éveillé les soupçons de l'assemblée. Nous sommes donc entrés dans la pièce à 21h00 précises, où tous les dieux nous attendaient, réunis en cercle. Une bonne partie des autres animateurs était également présente. J'ai placé la boîte noire aux pieds de Zeus.

« Ô Zeus, dieu du tonnerre, maître de l'Olympe, dieu des dieux. Durant nos voyages, nous avons mis la main sur la légendaire boîte de Pandore. Nous estimons que seuls les dieux sont dignes d'en être les propriétaires. Mais attention, selon la légende, elle abriterait une immense puissance, et l'espoir de l'humanité. Seuls les plus puissants des dieux pourront l'ouvrir sans en subir les terribles conséquences, et contenir son pouvoir. »

Les Dieux regardaient la boîte avec insistance. On voyait bien qu'ils avaient une terrible envie de l'ouvrir. J'ai alors regardé le professeur et lui ai fait signe qu'il était temps pour nous de sortir de la salle de danse. Je me suis retourné une dernière fois vers les dieux.

« Nous, pauvres mortels, ne sommes pas dignes de poser nos yeux sur le contenu de la boîte. Nous allons, si vous le permettez, nous retirer. »

Zeus, d'un signe de la main, nous a fait signe de partir. Ils avaient tous les yeux fixés sur la boîte, qui commençait un peu à gonfler. Le professeur et moi sommes sortis, et avons refermé la baie vitrée derrière nous.

Gonflés d’orgueil par la relique, je savais qu'en disant que seuls les plus puissants pourraient ouvrir la boîte, ils ne pourraient que succomber à la tentation. Et je ne m’étais pas trompé. Peu après notre sortie, nous avons entendu un « plop », qui semblait être le couvercle de la boîte qui sautait, libérant le gaz hilarant contenu dans celle-ci. À travers la baie vitrée, je pouvais apercevoir les dieux tousser et suffoquer. Mais, comme voulant se défier les uns les autres, aucun ne sortait pour prendre une bouffée d'air frais. Quant aux gardes, aucun ne voulait quitter son poste, craignant la colère des de leurs maîtres.

Nous avons attendu quelques minutes avant d'ouvrir la baie vitrée, laissant le gaz s'échapper. Comme prévu, les dieux et les gardes étaient tous dans les vapes, complètement anesthésiés par le gaz, entre le coma et la crise de fou rire. Il faut dire que je n'y avais pas été de main morte.  Enfilant le matériel de plongée par mesure de précaution, nous sommes redescendus dans la salle et nous sommes emparés de la couronne d'épines sans trop de problèmes.

Une fois cette dernière en notre possession,  nous sommes discrètement sortis de l'enceinte de l'hôtel, en évitant soigneusement les gardes et les molosses d'Hadès. Nous avons « emprunté » des vélos à l’accueil de l’hôtel, et nous sommes éloignés de celui-ci le plus possible, jusqu'à avoir de nouveau accès au réseau téléphonique. De là nous avons contacté le Vatican, qui a dépêché une délégation pour venir nous récupérer. Ils ont également amené l'Arche, dans laquelle nous avons déposer pu la couronne.

Une fois de retour à  notre hôtel, j'ai enfin pu souffler et me remettre de mes émotions. J'avais tué un homme ce jour-là, et même la tête froide, je ne pouvais pas m’empêcher de sourire en y repensant, alors que n'importe qui aurait pleuré. Le professeur, quant à lui, n'étais pas rentré avec moi à l'hôtel. Il m'avais dit de l'attendre ici, qu'il devait avoir une entrevue avec le Pape en personne, et qu'il m'informerait de la suite des événements.

Quant à moi, retour à la case départ. Je me suis allongé sur mon lit, armé de ma nouvelle arme pour contrer l'ennui : un livre.

Et quel livre ?

L’Odyssée d'Homère.

Texte de Kamus

La réaction

Je suis Français et je dois défendre mon pays. C’est mon devoir. Plus je grandis, moins je vois de compatriotes dans mon immeuble. La langue historique de la nation et ma langue ne sont plus qu’administratives. Je ne comprends même plus mes voisins. J’ai peur pour ma mère, pour mes sœurs… J’ai peur de ce qu’ils pourraient leur faire et de leurs influences islamiques. Combien de temps avant qu’elles ne se fassent violer, ou que je sois poignardé… ?

Et que propose l’État censé nous protéger ? Rien, à part essayer de culpabiliser les vrais Français en nous bassinant avec la tolérance. Ces connards de gauchistes n’ont qu’à venir vivre là où je vis, et ils changeront de discours.

Alors, j’ai réagi en formant un groupe. Tous les blancs encore lucides, prêts à lutter, je les ai réunis. Ensemble, nous avons sublimé notre peur afin de la réinvestir au sein de notre combat. Ainsi est née : La Réaction.

Nous étions une petite vingtaine et nous nous sommes fixé pour objectif de défendre les intérêts de nos compatriotes. C’est-à-dire : venger les injustices faites aux blancs, protéger les biens et les personnes… Bref, rétablir l’ordre et rendre leur place légitime aux citoyens de souche. Les débuts ont été difficiles, mais nous nous sommes renforcés. George, ancien légionnaire, est devenu l’instructeur. Moi, la tête pensante du groupe, mes camarades m’appelaient même chef. Quel bonheur et quelle fierté, le pouvoir est vraiment une chose grisante.

Nos premières actions d’éclats ont été de s’en prendre aux dealers du coin. Un soir, armés de barres de fer, nous avons pénétré dans l’appartement d’un nègre vendant de la came à des collégiens. Il était en train de dormir, ce con, il n’a même pas eu le temps de sortir de son lit que les coups pleuvaient déjà. L’opération a duré moins de deux minutes mais il retiendra la leçon, s’il est encore vivant. La joie s’est emparée des troupes, un pur effet salvateur. Une évacuation immédiate et cathartique d’années de frustrations accumulées.

Le soir suivant, c'était le tour d’un autre vendeur de drogue, puis encore un autre. Comme prévu, ils n’ont pas appelé la police, de peur que ces derniers ne découvrent le petit trafic. Malheureusement, ces salauds se sont regroupés en tribus, les rendant plus compliqués à atteindre. Alors, le temps qu’ils baissent leur garde, nous avons changé de cibles. Sabotage des raccordements de logements d’étrangers, tabassage de métèques sortis de taule, et même punitions envers les « Nationaux-Traîtres » fricotant avec l’ennemie… Je ne vais pas faire une liste exhaustive, car nos faits d’armes sont nombreux.

La guerre commençait bien, la crainte s’installait dans le quartier. Les parasites baissaient la tête et rasaient les murs. Les rues se vidaient la nuit tombée… Mais restait le problème des trafiquants, toujours sur le qui-vive. Ils étaient le dernier obstacle à la tranquillité totale de notre terre. J’ai donc pensé à une manœuvre, un piège. Munis des quelques armes récupérées lors de missions, nous les éliminerions.

Un des leurs irait donner l’adresse de notre prétendue cachette et lorsque ces singes pénétreraient dans le bâtiment, nous y foutrions le feu. Les survivants seraient cueillis par nos soins. Comment persuader la taupe de coopérer ? Nous tiendrions en otage son fils et sa femme. C'est George qui s’est occupé de cette partie et de la négociation. Pendant ce temps, quelques gars et moi avons versé de l’essence près de liquides hautement inflammables dans un garage abandonné. Puis j’ai fait un petit discours d’usage :

« Soldats, ce soir est la consécration de notre lutte acharnée pour la liberté. L’avenir de vos enfants, de vos femmes et proches dépendra de notre valeur et de notre courage au combat. La victoire finale ne sera pas acquise par vos armes et votre habilité, mais par la profondeur de votre foi et la puissance de vos convictions. Nous sommes les sauveurs de nos terres !  Soldat, ce soir est le soir de La Réaction ».

Ils ont hurlé « RÉACTION » en réponse, le mot de ralliement. J’adore mes discours, ils peuvent paraître désuets, pourtant ceux-ci canalisent toujours la motivation des troupes. Et puis, voir tous ces yeux pétris d’admiration… Il faut connaître ça au moins une fois dans sa vie.

Les étrangers sont arrivés deux heures plus tard. Ils étaient au moins trente, donc plus nombreux que prévu, et renforcés par divers inconnus. Pas question de se louper, car les narcos n’avaient pas du petit équipement. Tout se réglerait ce soir. Une fois les ordures rentrées dans les lieux, nous avons allumé nos cocktails Molotov, attendu un temps infini, puis j’ai fait signe de lancer. La seconde équipe a immédiatement abattu les cinq types gardant l’entrée, qui sont tombés instantanément. Le garage s’est embrasé à une vitesse ahurissante. Aucun des dealers ne s’en est tiré vivant.

Une troisième équipe s’est occupée simultanément de ceux restés à leur base, sans difficultés, nous ont-ils précisé. La Réaction avait vaincu et pouvait désormais libérer le quartier. 

La police a enquêté un moment sur l’affaire et l'a imputée à une rivalité de gang. Nous n'étions pas inquiétés par elle. Et puis, les médias sont passés à autre chose au fil du temps. Les missions ont repris de plus belle. Cette fois-ci, nous pousserions les étrangers à quitter le pays. George et diverses lectures m’ont appris les rudiments de la guerre psychologique. Mais avant cela, nous devions nous occuper d’un autre parasite social : le clochard. Ce sont des déchets malodorants, violents et complètements accros à la dope. En clair, nous n’en voulions pas ici. Il a été très simple de les chasser, même en groupe, ce ne sont pas des menaces. Pas face à des hommes armés, entraînés et disciplinés. Quelques leçons bien senties et le bouche-à-oreilles ont fait un travail remarquable. Cette nouvelle victoire a renforcé davantage la solidité de nos liens et mon autorité, plus personne n’osait me contredire. Le groupe, en lui-même, gonflait peu à peu. De jour en jour, nos rangs grossissaient. Tous les laissés-pour-compte, les déçus et, je ne le cacherai pas, les lâches, s’engageaient dans La Réaction. Peu importe qui ils étaient, nous les transformions en guerriers prêts à servir la cause.

Les mois passants, nos méthodes se sont révélées efficaces. Têtes de porc devant les paliers, harcèlement, tabassage en règle… Le nombre d’étrangers dans nos quartiers diminuait proportionnellement à notre recrutement. Nous nous arrangions également pour les terrifier afin d’éviter qu’ils appellent la police. À mesure que les années passaient, nous gagnions en force. Nous devions beaucoup à une nouvelle hausse du chômage et la hausse généralisée des prix a également donné du crédit au mouvement. Cependant, afin de grossir davantage, je devais tempérer la violence des gars. Quelques-uns de mes lieutenants étaient sous le coup de procès et nous ne pouvions affronter directement le gouvernement. J’ai alors eu une idée brillante : une organisation segmentée. C’est-à-dire, différentes sections semi-autonomes locales gérées par un chef. Ces « Faisceaux de luttes », comme ils se sont auto-proclamés, avaient pour mission de promouvoir la cause et de s’occuper du sale travail que la structure centrale ne pouvait assumer sur la place publique.

Il est vrai que j’ai quelque peu perdu l’idéalisme de mes débuts, mais c’est par la politique que nous pouvons affirmer nos valeurs. Je suis un orateur doué et faire vibrer les foules est simple pour moi. Non, ce sont les débats qui s’avéraient problématiques. Les dinosaures sont des rhétoriciens chevronnés, et ils arrivaient à me mettre en difficulté régulièrement. Ces vieux briscards corrompus freinaient notre progression. De plus, les gauchistes se liguaient contre nous : manifestations, pétitions, articles ou conférences… Néanmoins, ils ne pouvaient empêcher les premiers députés de La Réaction d’entrer à l’assemblée. Quinze, dont moi, ont été élus. Ce soir-là a été une sacrée soirée, nous sentions que le vent nous était favorable. Cela me mettait à l’abri de toutes les poursuites à mon égard en plus des financement octroyés à mon parti.

La situation n’était pas brillante pour autant. Bien que notre base était solide, elle demeurait trop faible pour être indépendante. La création de leur « Front Républicain » bloquait largement nos possibilités d’action politique. Par contre, les Faisceaux se développaient à toute allure, leurs rôles étaient primordiaux. Ils faisaient taire les journalistes trop curieux, contraient les manifestations gauchistes, servaient de service de renseignements et de milice populaire ainsi que « d’éboueurs racial ». Cependant, les institutions de cette foutue République ne toléraient pas notre existence et ont entrepris de nous détruire. Un soir, une grande rafle a été organisée et nombre de pontes du parti et de sergents locaux ont été arrêtés sous prétexte « de violences raciales, meurtres avec préméditation, vols, association de malfaiteurs, et incitation à la haine ». En vérité, c’était une tentative d’élimination politique, même l’assemblée envisageait de lever mon immunité. La situation était passée de « pas brillante » à catastrophique.

Lors des réunions de crise, la plupart des cadres restants et des militants tentaient de me pousser à sonner la charge contre le pouvoir. À faire un putsch rapide et violent. Non, il ne fallait surtout pas le faire. Nous nous ferions écraser, ces salauds nous attendaient et, surtout, attendaient ce prétexte pour nous liquider définitivement. Ce mois a été le plus dur de ma vie, entre l'attente angoissée et la remise en cause constante de mon autorité.

La Réaction risquait l’implosion mais la providence nous a sauvés. Une seconde crise économique a considérablement ébranlé l’économie française et, au même moment, un immense scandale de corruption aux plus hauts échelons du pouvoir a éclaté. Ainsi, les grèves se sont multipliées et les élites sont devenus plus fragiles que jamais. Le patronat et les conservateurs ont détourné leur regard de nous pour se tourner vers une extrême gauche montante appelant à renverser le pouvoir établi. Puis une idée m'est venue, une idée qui a changé le destin du parti.

J’ai rencontré les grands patrons mis à genoux par les grèves et terrifiés par la violence de la vindicte révolutionnaire. Je leur ai promis de casser ces mouvements et de contrer cette gauche bruyante en échange de leur soutien politique. Cela a été la fin de la vendetta politique et journalistique.

Certains grands médias vantaient nos mérites dans les quartiers sensibles, chose inédite, et d’autres défendaient nos thèses. De notre côté, nous avons respecté nos engagements avec pour justification de contrer les cosmopolites et les métèques organisant la ruine du pays. Cette décision n'a pas fait l’unanimité dans nos rangs, il y en avait qui m’accusaient de connivence avec les élites corrompues et la bourgeoisie décadente. Peuh, ces idiots ne comprenaient pas le principe d'un compromis. George est même venu me le reprocher en plein congrès. Moi qui l’ai fait sortir de prison grâce aux avocats de ces mêmes bourgeois ! J’ai dû lui remémorer ses serments et sa fidélité, ainsi que les risques à s’opposer à mes décisions. George était un fanatique, il pouvait se révéler être une menace, le surveiller était impératif.

Cette alliance a été encore plus profitable que prévue. Notre nombre a explosé et notre influence par ricochet. Pratiquement 30 % au Parlement ! Il ne se passait pas une journée sans qu’un de nos porte-parole ne participe à une émission de télévision. Selon les sondages, les gens voyaient La Réaction avec un œil plutôt favorable, comme garant de l’ordre et de la sécurité et seule capable de résoudre les problèmes socio-économiques. Du moins, comme un remède de choc pour le pays pourri par la décadence et l’immigration. On me rapportait également qu’une partie de la population commençait même à me déifier.

C’est durant cette période que nos premières propositions ont acceptées : préférence nationale à l’embauche, fin des aides sociales aux sans-papiers et pénalisation des prières de rue, au grand dam du conglomérat Anarcho-Gauchiste

Malheureusement, les tensions internes s’accentuaient de plus en plus. George et pas mal de chefs refusaient de se tempérer. Presque chaque semaine, il y avait un nouveau scandale impliquant une section locale. Bien que n’étant pas officiellement liée au parti, la population n’était pas dupe. De plus, George me pressait de prendre le pouvoir. Je savais que si je n’agissais pas vite, les extrémistes n’hésiteraient pas à déclencher une guerre interne, ce que nos ennemis exploiteraient sans vergogne.

Le problème était que le Président était un opposant à La Réaction, il avait toujours essayé de nous discréditer. Cependant, ce n’était pas un guerrier et il céderait si les pressions étaient trop fortes.

La nuit du 8 août, j’ai tout organisé. J’ai convoqué les principaux leaders de la droite et du patronat et agité la menace révolutionnaire. En effet, si nous étions légion, eux l'étaient aussi. Mon avantage était qu’un révolutionnaire est rarement enclin au compromis. Pour résumé, j’ai exigé le poste de Premier Ministre, sans quoi La Réaction se joindrait à la contestation d’extrême-gauche. Bien sûr, c’était ridicule, car jamais nous n’aurions pu nous allier, mais ils craignaient d’affronter une telle coalition. Donc, ma proposition a fait l’unanimité. À ma grande surprise, quelques-uns me soutenaient avec plaisir.

Le poste n’était pas ma seule exigence. Je voulais une mise en scène de coup de force pour ma prise de fonction. Le but était de mettre au pas George et sa clique et de réaffirmer mon leadership vis-à-vis de mes troupes. J’en avais bien besoin afin de liquider l’opposition et de purger la France de ses déchets.

10 août, 8h du matin. La Réaction était au summum de sa gloire ; ses partisans armés, motivés. En tête de mon immense cortège uniforme, resplendissant dans ma belle tenue d’apparat, j'ai pris la direction de l’Élysée. George était à côté de moi, fier comme un paon. La colonne est partie de Versailles et tous se sont écartés de son chemin. Il y avait de la surprise, de la crainte, de la haine, mais également de l’admiration sur le visage des Parisiens.

Une fois devant les grilles, j'ai hurlé au Président de sortir, ce qu’il a fait afin d’ouvrir les portes. Il m'a reçu rapidement dans son bureau, et a ratifié officiellement l’accord préalablement passé avec ses pairs. Je suis sûr que l’envie d’envoyer l’armée lui a traversé l’esprit. C’était le moment idéal, cependant il ne l'a pas fait. La peur de se retrouver face aux hordes révolutionnaires sans mon soutien, la peur d’une Réaction complètement débridée et furieuse, la peur de perdre l’approbation de son parti et la peur de la colère populaire. En vérité, il ne pouvait que céder à mes volontés, le choix ne lui appartenait plus depuis longtemps.

L’avenir était tout tracé. Le pouvoir tomberait peu à peu entre nos mains. Nous pourrions ainsi nous en servir afin de rétablir la grandeur de la France, de sauver son peuple de l’infestation métèque. Un nouvel âge d’or était à portée, il suffisait de le saisir. Et ça commencerait dès le lendemain.

Les portes du palais présidentiel s'ouvrent, je vois seulement l’irradiante lumière de ma destinée à quelques dizaines de mètres. Le Président m’attend, le visage morne ainsi que les yeux rivés sur le sol, nous marchons ensemble à l’intérieur des locaux. Les soldats se mettent au garde-à-vous sur mon passage. Sauf un. Un grand brun aux yeux verts, d’une blancheur immaculée. Il tremble quelque peu. Je m’arrête :

« Tu as une crampe, soldat ? » Je suis d’humeur à plaisanter et à donner des secondes chances.
« Ma femme est morte aujourd’hui. » Sa voix tressaille.
« Je suis navré de l’apprendre, mais cela ne justifie l’indiscipline. »

Je ne suis pas sans cœur, mais l’armée doit représenter l’obéissance et le respect de la hiérarchie.

« Des sauvages l’ont assassinée. » Il pleure.

J’admets que l’histoire est tragique. Néanmoins, je n’ai pas le temps pour cela. Je continue donc ma route. Puis il hurle :

« Elle était noire ! »

La dernière chose que j’entends est une détonation.

Auteur : Wasite

Ils n'apprendront jamais

Désabusé, Jake Foster ne pouvait pas s’empêcher de se triturer les cheveux avec une sorte de fascination.
« Je ne m'y habituerai jamais, docteur, dit il, en souriant. Entrer ici dans le corps d'un vieil homme dans une chaise roulante, et en ressortir jeune, fringant et en pleine santé... La dernière fois, ça avait pris des semaines... Alors qu'aujourd'hui, c'est fait le jour même... ! »

Lui rendant son sourire, je regardai son dossier.

« Oui, eh bien, il y a eu du progrès, depuis... Voyons... les soixante ans qui nous séparent de votre dernière visite.
– Je pense que j'aurais dû le faire plus tôt. C'est devenu si facile, maintenant...
– Oh, je ne dirais pas plus facile. Je dirais juste plus rapide. »

Foster débordait d'énergie. Il tremblait d'impatience, pressé de rejoindre l'extérieur en tant que jeune homme viril de 22 ans. Son dossier était correct,  alors je lui ai donné son formulaire de sortie.

« Vous pouvez y aller, monsieur. Votre femme a déjà été prévenue. Elle vous attend à l’extérieur. »

Ses yeux brillèrent à l'évocation de sa femme. Oh, il y a fort à parier qu'ils allaient bien s'amuser ce soir, même si les statistiques montrent qu'ils finiront par se séparer tôt ou tard. Les jeunes cherchent toujours à faire de nouvelles expériences, de nouvelles rencontres. Il n'y a qu'une seule chose qu'ils ne semblent jamais apprendre. Du moins, jusqu'à ce qu'il soit trop tard.
Après le départ de Foster, il fut temps de m'atteler à ma seconde tâche.
Dans une autre pièce garnie de machines en tous genres, un vieil homme attendait.

« Faisons le, docteur, dit-il d'une voix faible.
– C'est déjà terminé » lui rétorquai-je, tout sourire.
Il semblait confus. « Je ne comprends pas...
– Vous vouliez être téléchargé dans un de vos clones, plus jeune. C'est chose faite !
– Alors, pourquoi suis-je enco...
– Pourquoi êtes-vous encore là ? » Je tapotai mon aiguille, puis l’enfonçai dans sa veine.
« N'avez vous jamais rien téléchargé ? Télécharger quelque chose ne détruit par l'original. Ça, c'est mon boulot. »

Alors qu'il semblait enfin comprendre de quoi il retournait, Jake ferma les yeux pour la dernière fois, tout comme le Jake précédent, il y a 60 ans.

Le néant

En général, la vie d'astrophysicien est ennuyeuse. Nous cataloguons des données, nous faisons des théories. Cependant, de temps à autre, nous voyons des choses qui... dynamisent un peu notre travail. 

Il y a trois mois, nous avons eu le privilège de voir l’étoile SB1074 tout simplement... disparaître. À 42 années-lumière de la Terre, c'était incroyable. Pas de trou noir. Pas de supernova. Elle a simplement... disparu. 

Cela a causé un grand émoi parmi la communauté scientifique. Toutes sortes de théories ont été imaginées. Des hypothèses ont été émises. C’était un moment excitant.
Une semaine plus tard, quand une autre étoile, la SL2044, a fait la même chose, nous avons redoublé d'efforts. Un grand nombre d'éminents professeurs se sont rencontrés. Des discussions, agrémentées de champagnes, de vins les plus chers, étaient tenues devant des dîners hors de prix. Les gens parlaient des journaux qui allaient paraître, des discours qu'ils tiendraient alors devant leur public. 

Deux semaines plus tard, 27 étoiles avaient déjà disparu, emportant avec elles l'attrait de la nouveauté. Néanmoins, les recherches étaient toujours en cours. Mais le constat était plus sombre. Cela ne se limitait pas à une partie de l'espace en particulier : les étoiles disparaissaient de partout dans l'univers. La plupart du temps, les disparitions étaient constatées par la communauté scientifique, mais de temps à autre, nous recevions un e-mail d'un astronome amateur qui avait remarqué quelque chose de bizarre. 

Il y a trois semaines, alors que le total d'étoiles disparues avait atteint 398, il n'y avait plus d'euphorie, mais juste un sentiment de crainte... 
Tous les étudiants et professeurs qui avaient participé à nos recherches dans ce domaine ont été invités à partager toutes leurs pensées, idées, concepts, etc. Nous allions nous rencontrer aujourd'hui à 13 heures pour discuter de nos théories.

Je suis dans ma chambre, et je suis en train de regarder par la fenêtre. Je ne peux pas m'empêcher de penser que notre conférence prévue est une perte de temps. Après tout, il est 10h45. Et il fait toujours noir à l’extérieur.

L'homme des gares


Temps approximatif de lecture : 10 minutes. 

Cette soirée a eu lieu en 2014. L'histoire que Srdjan m'a racontée à ce moment-là s'était peu à peu effacée de ma mémoire, jusqu'à ce qu'un article, trouvé au hasard de mes recherches sur internet, me ramène à sa triste réalité. En juillet de cette année-là, une amie de ma copine, Tiffaine, nous avait tous les deux invités afin de nous présenter son nouveau copain. Pour des raisons que je vous passe, les filles nous ont quittés vers 23h, nous laissant, Srdjan et moi, seuls dans l'appartement. Il était serbe, ne parlait pas très bien français, et passait son temps à rouler des mécaniques. Il avait un ton constamment prétentieux, style garçon des rues qui a tout vu dans sa vie, avec des propos souvent à la limite du misogyne. Autant dire que ça n'a pas tout de suite matché entre nous. Mais bon, il a bien fallu qu'on s’accommode l'un de de l'autre.

Spotlight : Le voleur d'enfants

Dans une petite région de France, personne n'a jamais oublié et n'oubliera jamais ce qui est arrivé un soir d'hiver.
La région est de moins en moins fréquentée. Les enfants habitant dans cette région sont de plus en plus nombreux à être portés disparus.
La gendarmerie de l'époque n'avait découvert aucun indice. Ces enfants étaient des garçons, des filles. Ils ont subitement disparu durant leur sommeil, la fenêtre ouverte, sans aucune empreinte.
La gendarmerie cherchait sans relâche, en vain.
Mais moi... moi, je connais l'auteur de tout ça. Tout le monde pense qu'il est mort aujourd'hui. Moi aussi j'avais un enfant, un garçon que j'aimais autant qu'un père aurait aimé son fils.
Ma version des faits m'a valu un séjour à l'asile... Les membres de ma famille ne me voient plus, me prenant pour un fou.
J'écris ceci afin de vous mettre en garde: Surveillez vos enfants. Je vais vous raconter ce qui s'est passé...

Un jour d'hiver, alors que les doux flocons tombaient lentement sur le sol, mon ami est arrivé.
J'ai été tellement bourré de médocs que j'ai oublié son nom. Appelons-le Charles.
Charles a sonné à la porte. Mon épouse est allée lui ouvrir. Ensuite il a fait la bise à mon épouse, comme d'habitude ; quant à moi, je lui ai serré la main.
Mon épouse et moi l'avons invité à entrer dans notre salle à manger. Mes deux jeunes fils étaient là, en train de jouer avec leurs traditionnelles petites voitures.
Le plus jeune n'était âgé que de 2 ans. Il s'appelait Lucas.
Le plus âgé, lui, s'appelait Mathéo et était âgé de 6 ans.

Lorsque Charles, inconnu aux yeux des deux jeunes garçons, est entré, les enfants ont cessé subitement de jouer. J’ai fait les présentations de mes fils à mon ami et de mon ami à mes fils.
Ensuite, le reste de l'après-midi s’est doucement écoulé, ponctué par nos rires et nos discussions, ainsi que par ceux de nos deux jeunes.
Il était 23h45... Oui, je me souviens parfaitement de l'heure... Faut dire que je n'oublierai jamais cette journée...
Charles était d'une humeur étrange. Il n'était pas comme d'habitude. Alors qu'il s'apprêtait à partir, la radio nous a mis au courant d'un accident sur l'autoroute. Le bus qu'il devait prendre avait foncé droit sur un camion rempli d'un gaz hautement inflammable et, bien évidemment, il y a eu une explosion.
Ayant compris que je n'avais pas le choix, je me suis lancé:

« Reste avec nous, nous avons un lit pour les invités. Tu partiras demain quand tout sera réglé. »

Charles ne s’est pas fait prier. Il a immédiatement refermé la porte et retiré son manteau. Mon épouse et moi nous étions mis à lire chacun notre livre pendant que notre invité regardait la télévision. Les films qu'il regardait étaient pour la plupart malsains, mais mon épouse et moi avions pris ça pour quelque chose de normal.
À un moment, Charles s’est levé, puis nous a regardés :

« Je vais me coucher. Je devrais partir tôt demain.
- D'accord, ai-je répondu, laisse-moi t'accompagner à ta chambre.
- Pas la peine, je connais le chemin ! » a-t-il dit avec un grand sourire.

À noter que j'ai trouvé ça bizarre car c'était la première fois qu'il venait chez nous. Comment pouvait-il connaître les lieux?
Il a monté tranquillement les escaliers pendant que nous, ne nous rendant compte de rien, continuions à lire.
Et puis j’ai entendu des mouvements à l'étage, et quand je me suis penché pour écouter le baby-phone, j'ai entendu des gémissements.
« Mathéo doit encore bouger dans son lit, prisonnier dans un cauchemar, comme presque tous les soirs », me suis-je dit, vu qu'ils dormaient tous les deux dans la même chambre.
Il faut dire que Mathéo m'avait raconté ses mauvais rêves. Ils étaient presque toujours identiques, presque tous les soirs. Il voyait une forme sombre se diriger lentement vers lui, le prendre, et après il se réveillait en pleurs ! Il avait toujours la sensation bizarre que quelqu'un l'observait... J'aurais dû y prêter attention... Si seulement...
J’ai posé mon livre et suis monté à l'étage.
Je suis passé devant la porte de la chambre de l'invité, et c'est là que l’inquiétude a commencé à envahir mon esprit : le lit de Charles était vide.
Je me suis avancé dans le couloir sombre de l'étage de ma maison et ai enfin atteint la porte des deux garçons. J'ai ouvert la porte, et ce que j'ai vu m’a glacé le sang : Charles était en train d'empoigner Mathéo qui, avec une main sur sa bouche, se débattait furieusement.

« Charles.... Que fais-tu ? »

Il n’a pas répondu. Ses yeux étaient cachés dans le noir. Je pouvais juste voir ses lèvres former un sourire malsain.
Je voyais mon fils remuer... Il avait l'air de souffrir.

« CHARLES, LÂCHE-LE IMMÉDIATEMENT », ai-je hurlé.

Cette fois-ci, Charles a répondu :

« Ton enfant sera mien.
Fuis, avant que je ne me fâche,
Ton enfant ne sera plus tien.
Fuis, comme un lâche.
»

Ayant compris qu'il s'apprêtait à kidnapper Mathéo, j’ai voulu foncer droit sur lui, mais mes membres ont soudain cessé de répondre. J’ai senti d'un coup une vive douleur parcourant la totalité de mon corps, absolument insupportable. Je hurlais, hurlais au point que mon épouse a bien failli appeler la police, avant de se raviser, pensant que je m'étais encore une fois cogné le petit orteil sur la table de leur chambre.

« Je t'en... prie... Charles... laisse... le... » ai-je finalement réussi à articuler.

Charles n’a pas répondu. Il a souri, glissé la main qui maintenait Mathéo sur la tête de celui-ci et lui a murmuré une sombre comptine que je n’ai pas pu entendre.
Soudain, ses yeux se sont vidés de toute expression, il a cessé de gémir. Charles a retiré la main de sa bouche.
Mathéo, toujours avec l'expression aussi vide, s’est levé hors de son lit.
J’ai vu les yeux rouges sang de Charles, ainsi que son sourire atroce.
Le pauvre Mathéo, toujours en pyjama, me regardait avec ses yeux vides et a récité un poème qui était semblable à celui de Charles :

« Je serai sien.
Laisse-moi partir dans le monde du mal.
Je ne serai plus tien.
Laisse-moi partir, ou il me fera mal...
»

J'ai reconnu sa voix, mais elle n'avait rien de celle du petit garçon qui jouait avec son frère tout à l'heure. Elle était elle aussi dénuée d'expression et monotone.
Charles s'est approché de moi, si près que je pouvais sentir son haleine, puis a murmuré :

« J'en prendrai grand soin,
Maintenant qu'il n'est plus tien.
»

Il a achevé sa phrase avec un sombre sourire et accompagné Mathéo à la fenêtre, où il l’a pris dans ses bras et a sauté dans les arbres. Lorsqu'il a quitté la maison, mes membres ont repris vie et j’ai couru vers la fenêtre.
Il n’y avait plus aucune trace d'eux.
J'ai pleuré en silence la perte d'un de mes enfants... Heureusement qu'il n'avait pas pris Lucas...
J’ai pris tendrement le jeune garçon dans mes bras et l’ai bercé...
J'ai ensuite trouvé un message dans son berceau:

« Un enfant ça ne tient pas longtemps... Plus tard, je viendrai chercher le second enfant. »

Cette phrase m’a fait frissonner de terreur. Depuis ce jour, je me suis juré de le protéger au péril de ma vie.
Ma femme ne m'a pas cru. Me voyant bercer Lucas et ayant remarqué la disparition de Mathéo, elle m'a pris pour un pédophile qui faisait équipe avec Charles (qu'elle avait déjà trouvé suspect durant toute la soirée) pour enlever ses deux enfants. Elle a appelé la police qui m'a interrogé et malgré le fait que je disais la vérité, ils ne m'ont pas cru. Ils se sont tout de suite mis à chercher Charles, qui restait introuvable. Les policiers ont, au début, décidé de me mettre la perpétuité pour ne pas avoir avoué l'endroit où était l'enfant. Mais après avoir vu un psychologue et raconté mon histoire une énième fois, ils ont jugé bon de m'emmener à l'asile...

Je n'ai plus de famille maintenant... Plus personne sur qui compter, à part VOUS, chers lecteurs... Que devient mon pauvre Mathéo maintenant ? Est-il bien nourri ? A-t-il peur ? Quels supplices Charles lui fait-il subir ?
Tant de question sans réponses...
Je ne peux vivre avec ceci dans ma mémoire. J'ai entendu dans un de mes cauchemars l'affreuse comptine que Charles a chantée à Mathéo. Je l'ai notée pour vous mettre en garde, votre famille et votre entourage. J'espère ne plus jamais l'entendre....

***

« C'est tout ?
- Oui, répondit l'inspecteur. Il s'est suicidé après avoir terminé ce journal. Pendu.
- Autre chose ?
- Oui. Dans ses poches, nous avons trouvé une feuille ensanglantée. Il y est écrit quelque chose d'étrange. Je préfère vous le faire lire. »

Le chef de police prit la feuille dans ses mains et se mit à lire:

« Doux petit garçon, viens, viens avec moi.
Doux petit garçon, n'aie point peur.
Doux petit garçon, je prendrai soin de toi.
Doux petit garçon, comme tes précédents frères et sœurs.

Laisse ton petit cœur,
Pompant doucement ton sang,
Te guider vers tes peurs,
Avec le voleur d'enfants.
»

Spotlight : Leçons des ombres d'Hiroshima

« Papa ? Pourquoi est-ce qu'ils nous détestent ? 

– Oh chérie, on dirait qu'ils nous détestent mais c'est plutôt comme s'ils nous avaient choisis. 

– Mais papa, je ne voulais pas être prise ! 

– Moi non plus ma belle, mais malheureusement c'est la volonté de l'homme plus puissant et du Dieu plus grand. Ce sera la dernière guerre nucléaire que le monde verra. Il y a un vieux proverbe qui dit qu'on doit détruire avant de pouvoir créer. C'est comme quand tu joues avec tes Legos. Une fois que tu as construit quelque chose ne dois-tu pas le casser pour refaire autre chose plus grand et mieux ? C'est la même chose avec les hommes et les villes.
– Ils ne pouvaient pas choisir d'autres villes ?
– Ils l'ont fait, ma petite, plein d'autres. Mais nous avons été choisis parce qu'on consommait trop. Il n'y a plus assez de nourriture et de matériaux pour tout le monde. Et c'est pour ça qu'il y a trop de méchanceté dans le monde maintenant. Tu sais à quel point on peut avoir peur quand toi et ton frère venez au marché avec nous, non ?
– Oui papa.
– Maintenant, ça fait neuf minutes que les sirènes se sont arrêtées, je veux que tu sois brave mon ange. Nous allons devenir immortels à partir d'aujourd'hui. Ça veut dire qu'on va vivre pour toujours. Plus de douleur, plus de faim, plus de blessures. Ça ne sonne pas trop mal non ? Il est temps pour nous de se dire au revoir, je t'aime tellement mon bébé. Je suis si fier de toi. Maintenant allons dehors avec nos panneaux. »

Les membres de la famille Smith accrochent leurs panneaux dessinés au pochoir sur le dos et au-dessus de la tête. Pendant qu'ils se positionnent devant une dalle de marbre large, immobile, ils se mettent en rang, serrent les poings et ferment les yeux. Les larmes coulant le long de leurs joues s'évaporent immédiatement, tout comme leurs corps, une fois que le souffle atomique les atteint. Leurs ombres permanentes brûlent contre le marbre, laissant un message pour les survivants de la Grande Réduction, « Nous vous pardonnons. Faites que ce ne soit pas en vain. »

Traduction par Epinedesapin