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Apocalypse - Chapitre 4 : Avarice

Cela faisait plusieurs jours que je passais mes journées couché sur mon lit, à me demander comment j'en étais arrivé là. Ça ne faisait que très peu de temps que j'avais commencé ce périple à travers le monde avec le professeur Blondeau et le prêtre Jean, et j'avais déjà vu plus de cadavres que durant toute ma vie entière, en comptant ceux que j'avais vus à la télé. Et ce n'était même pas ça qui me dérangeait le plus, c'était le fait que ça ne me choque pas plus que ça, et ça me déprimait.

Je restais donc couché sur mon lit, à soupirer, et à regarder l'anneau sur ma main. Cet anneau qui venait de la mythique arche d'Alliance. Cet anneau qui, au contraire de ceux de mes compagnons, avait noirci. Enzo nous avait bien prévenus que l'influence des reliques des péchés détériorait l'anneau un peu plus à chaque fois, mais dans le cas présent, c'était uniquement le mien qui avait pris cet aspect sombre. Je ne comprenais pas pourquoi, et le professeur, ainsi que le prêtre, ne comprenaient pas plus.

Ça ne pouvait pas continuer comme ça. J'ai alors décidé de sortir un peu de ce cocon, et de voir un peu l’extérieur. La France n'avait pas encore été touchée par la folie qui avait agité la Chine ou l’Afghanistan, les rues étaient encore tranquilles. Je me suis promené une partie de la journée au soleil, et cela m’a conduit devant une église. Étant athée, je n'avais vraiment pas l'habitude de venir dans ce lieu, mais, au vu des événements, je me suis dit qu'il serait peut-être judicieux d'entrer dans cette église et de voir un peu comment c'était à l'intérieur.

Je n'avais pas fait deux pas vers celle-ci que j'ai été intercepté par deux personnes, un homme et une femme, qui portaient tous deux un costume blanc, des espèces de Men in black inversés.

« Veuillez nous suivre », m'ont-ils dit.

Ça faisait très "américain" comme méthode, on aurait dit des agents du FBI qui me demandaient de monter avec eux dans leur voiture. Tout y était : les pistolets à la ceinture, la voiture avec les vitres teintées, les costumes... Bon, ceux-là étaient blancs, mais ce n'était qu'un détail. J'aurais dû être plus inquiet de ce qui m'attendait, mais vu ce à quoi j'avais assisté quelques jours auparavant, il en fallait bien plus pour m'impressionner.

Après être monté dans leur voiture, ils m'ont finalement rassuré en disant être eux aussi des envoyés du Vatican, qui allaient nous assister pour cette mission. Pendant celle-ci, ils seraient sous les ordres du père Jean. Ils m'ont aussi indiqué le lieu de notre prochaine mission, un lieu que je connaissais bien du coup. Et il ne fallait même pas prendre l'avion pour y aller, ni même le train. Et moi qui disais que notre pays avait été épargné... il semblait que c’était le tour de la France d'avoir son lot de bizarreries bibliques.

Les agents du Vatican sont allés chercher le professeur Blondeau et le prêtre pour nous amener sur le lieu où se trouvait notre prochaine relique de péché. Celle-ci se situait dans le plus grand quartier d'affaires de France, et même d’Europe : la Défense.

Je connaissais bien ce lieu car je me rendais parfois à l'Université de Nanterre, et ce n’était pas très loin. Sur le parvis, lieu emblématique de ce quartier, se trouvait un grand centre commercial, et manger en compagnie de quelques amis sur les marches à côté de la grande arche au soleil était très agréable. Pourtant, quelque chose me disait qu'aujourd'hui, nous n'allions pas y manger de Panini au poulet.

« Alors, qu'est-ce qui se passe aujourd'hui ? Des morts qui se relèvent ? Des fous qui arrachent des organes à des gens encore vivants ? » ai-je demandé.

La femme en blanc a alors pris la parole :

« Il semble qu'il y ait un grand rassemblement de personnes sur l'esplanade de la Défense, et, selon nos sources, ces gens auraient un comportement très étrange...

– Il y a toutes sortes de gens à la Défense. Et certains ont un comportement étrange, cela ne change pas de d'habitude… »

Le professeur est alors venu à la rescousse de la jeune femme :

« Ne faites pas attention à lui, il a vu des choses qui en auraient choqué à vie plus d'un. C'est sa façon à lui de montrer qu'il en marre de tout ça je présume. De quel genre de comportement parlez vous ?

– Disons que la Défense s'est changée en un gigantesque lieu d'adoration. Les quelques personnes qui ont eu le temps de fuir nous ont affirmé qu'ils ont vu des milliers de gens prier sur ce lieu, sans nous en dire davantage. Nous ne savons pas de quelle religion il s'agit.

– On ne va pas tarder à le savoir, nous voici arrivés sur place », a annoncé l'homme en blanc, qui venait de se garer dans un parking souterrain.

À peine étions-nous sortis de la voiture qu'un homme, couvert d'un drap blanc, s’est présenté à nous. Il avait le teint très pâle, et paraissait souffrant. Il ne semblait pas vouloir nous agresser, cependant. Il a juste fait tomber son drap, nous montrant un corps mutilé. Sur celui-ci étaient dessinés des cercles, avec des sortes de chiffres à côté. Nous avons mis quelques temps avant de comprendre que c'était des prix pour chaque partie de son corps : une oreille, cent euros ; un oeil, cinq cents euros ; un poumon, quatre-mille euros ; et un rein, deux-mille euros. Mais ce prix-là était barré, et j'ai compris pourquoi en voyant l'énorme cicatrice dégoulinante de pus et de sang sur son ventre : c'était déjà vendu. L'homme est resté quelques minutes, et, devant notre mine effarée, a revêtu son drap et est parti en quête de clients potentiels.

J’étais déjà venu plusieurs fois ici et j'avais déjà vu beaucoup de personnes demander de l'argent ou vendre des objets à la sauvette, mais c'était la première fois que je voyais quelqu'un aller aussi loin.

Alors que nous poursuivions notre chemin, un petit garçon est venu voir le père Jean pour lui vendre une sorte de tablette en verre représentant des anges, entourés de citations de la bible. Le prêtre l'a gentiment remercié, avant de lui donner le maigre contenu de son portefeuille en guise de paiement. Le gamin a alors couru vers la porte de sortie, les billets à  la main, comme s'il avait quelque chose d'urgent à faire.

Nous sommes remontés à la surface, et une fois à l’extérieur, une nouvelle personne est venue nous voir : une femme, accompagnée de ses enfants. Elle nous les a présentés : une fillette, qui devait avoir dans les 12-13 ans, et un bébé, qui n'avait pas plus de 3 ans. Cette fois, pas de drap sur eux, ou d'indications de prix.

« Bonjour Messieurs, je la fais à trente euros ou trois cents euros pour l'emporter, nous a-t-elle annoncé.

– Mais de quoi parlez vous ? a demandé le professeur.

– De ma fille Lucinda, elle a 13 ans. Je vous la laisse pour trente euros pour une heure, ou si vous voulez l'emmener, cela vous fera trois cents euros. »

Cette femme prostituait sa fille en plein jour, devant tout le monde, et personne ne semblait s'en inquiéter dans le coin.

« Attendez, vous êtes en train de vendre votre fille ? Mais vous êtes malade !

– Vous préférez les garçons ? Mon petit Oscar a 3 ans, mais si vous me donnez mille euros, vous en faites ce que vous voulez ! »

C'était insupportable d'entendre une chose pareille. Je me suis alors tourné vers les agents du Vatican :

« Faites quelque chose, c'est horrible de voir ça !

– Nous ne sommes pas des policiers, nous avons une mission bien précise. Nous ne pouvons rien faire », ont-ils répondu, impassibles.

Je ne pouvais cacher ma colère. Le monde était devenu fou, j'avais vu des gens se faire tuer, des morts se relever, mais c'était de loin la pire saloperie que j'avais vue depuis le début. Le professeur a dû me tirer par le bras pour qu'on s'éloigne de cette femme. Elle avait déjà pris à parti un autre homme, qui venait d'arriver sur place, pour lui proposer la même chose qu'à nous, et, vu la réaction de l'homme qui avait sorti son portefeuille, elle avait conclu la vente. Je faisais mon possible pour ne pas aller vers eux et leur asséner de violents coups de poing à la mâchoire. Mais, comme l'avait dit l'homme en blanc, nous avions une mission.

En se dirigeant vers le parvis de la Défense, on se faisait aborder par toutes sortes de vendeurs tous les trois mètres. On aurait dit que tous auraient vendu leur âme au diable pour quelques euros. La Défense était un quartier d'affaire, tout ici tournait autour de l'argent, mais c'était maintenant poussé à l’extrême.

Je me demandais à quel genre de péché nous avions alors affaire, et un seul me semblait correspondre ici : l'avarice.

L'avarice : se priver de tout pour ne manquer de rien. Vivre sur une montagne d'or et ne vouloir s'en séparer à aucun prix. Mais les gens que nous avions vu ne semblaient pas être très riches, ils semblaient plutôt vouloir accumuler de l'argent pour quelque chose ou pour quelqu'un. Une fois sur le parvis, on a pu assister au phénomène qu'avait décrit la femme en blanc. Des milliers de personnes, toutes tournées vers les marches de l'esplanade.

Des gens en costard, en uniforme, des enfants, des adultes, des vieux, des jeunes...

Ils se prosternaient, imploraient quelque chose : une minuscule idole. Ils vénéraient une toute petite statuette de veau en or qui était posée en plein milieu des marches, là où j'avais l'habitude de venir manger mon jambon beurre. Autour de cette statuette se trouvait une montagne d'argent. Des billets, des pièces de monnaie, des bijoux, et même des lingots. Des gens venaient alimenter ce coffre-fort en plein air, comme le petit garçon qui avait vendu la tablette au père Jean quelques minutes auparavant. Il avait déposé les billets reçus du père Jean à côté de la statuette avant de se mettre à genoux, puis de se prosterner lui aussi.

Je me suis tourné vers le Père Jean, et ses mains tremblaient. Sur son visage, des larmes coulaient :

« Tu n’auras pas d’autres dieux devant ma face, murmurait-il sans discontinuer.

– Il semble que nous ayons trouvé notre relique du péché de l'avarice, a annoncé le professeur.

– Cette idole d'or me fait penser à celle qu'avait érigé le peuple juif après avoir été libéré d'Egypte pendant que Moïse recevait les 10 commandements de Dieu. Mais ce n'est qu'une supposition, le père Jean devrait nous en dire d'avantage. »

On s'est alors tournés vers le père Jean. Sa tristesse s'était muée en colère. Sa main tremblante était maintenant un poing menaçant, levée vers le ciel. Il criait :

« Tu n’auras pas d’autres dieux devant ma face ! Tu ne te feras point d'image taillée, ni de représentation quelconque des choses qui sont en haut dans les cieux, qui sont en bas sur la terre, et qui sont dans les eaux plus bas que la terre. Tu ne te prosterneras point devant elles, et tu ne les serviras point; car moi, l'Eternel, ton Dieu, je suis un Dieu jaloux, qui punis l'iniquité des pères sur les enfants jusqu'à la troisième et la quatrième génération de ceux qui me haïssent, et qui fais miséricorde jusqu'en mille générations à ceux qui m'aiment et qui gardent mes commandements. »

Il semblait avoir perdu la raison à la vue de ce spectacle. Il a brandi la tablette qu'il avait achetée au petit garçon et l'a jetée sur le sol, la brisant en mille morceaux.

« Il faut récupérer cette idole pour la mettre dans l'arche de l'Alliance, mais comment allons-nous faire pour la prendre devant tous ces gens qui l'adorent ? ai-je demandé au professeur.

– Il va falloir demander des renforts je pense, a-t-il répondu.

– Ce ne sera pas nécessaire, a crié le père Jean.  Il n'y a qu'une seule chose à faire pour ces gens qui désobéissent au premier commandement, comme ceux au pied du Mont Sinaï. Dieu a déjà donné ses ordres pour ces hérétiques. »

Il s’est alors tourné vers les agents du Vatican.

« Tuez-les tous. C'est un ordre de Dieu. »

À ces mots, les agents du Vatican ont sorti leurs armes et se sont tournés vers la foule. On a bien tenté de les raisonner, mais il est difficile d'approcher quelqu'un qui dégaine un pistolet. Celui qui était le plus choqué dans cette histoire était le professeur, qui venait de voir son vieil ami donner l'ordre de tuer des centaines de personnes. Il en était resté bouche bée. Le père Jean venait de franchir un cap dont il ne pouvait plus revenir.

Il a levé les mains au ciel, pendant que ses sbires ouvraient le feu sur la foule. Les agents avançaient en ligne droite, chacun tirant de chaque côté, séparant la foule en deux.  Certains continuaient à vénérer l'idole pendant la fusillade, d'autres tentaient de fuir. Nous avons bien essayé de contacter la police, mais les lignes étaient occupées et de toute façon, dans la foule qui vénérait l'idole, il y avait des policiers, eux aussi subjugués par le pouvoir de la relique.

Une fois à court de balles, les agents sont revenus vers nous, et le père Jean a baissé les bras. Devant nous se trouvait un spectacle sordide. Une rivière de sang s'était mise à couler depuis l’endroit où se trouvait la foule quelques instants plus tôt. Des dizaines de cadavres gisaient sur le sol. Parmi eux des enfants en bas âge. C’était un véritable massacre.

Le professeur semblait tétanisé devant cette scène, quant à moi, je ne ressentais rien. Des dizaines de personnes étaient mortes devant moi, et pourtant, je n'avais pas peur, je n'étais pas triste. J'avais pourtant ressenti de la colère contre la mère qui vendait ses enfants tout à l'heure, mais j'étais maintenant dénué d'émotions.

Le père Jean semblait satisfait de la tournure des événements. Il est allé vers le professeur et lui a tendu la main.

« Bien, ces hérétiques ont goûté à la punition divine. Allons récupérer la relique de l'Avarice.

– Tu... qu'as-tu fait ? Tu es un monstre !  a répondu le professeur, refusant la main tendue du prêtre.  Ces gens étaient sous l'emprise de la relique ! Il n'y avait aucun besoin de les tuer !

– Ces gens vénéraient un Veau d'or... exactement comme au pied du mont Sinaï ! La parole de Dieu est indiscutable : il fallait les tuer. C’était des hérétiques ! »

On pouvait lire de la tristesse dans les yeux du professeur. Il venait de perdre l’un de ses plus anciens amis. Après ça, les agents du Vatican ont emporté l'idole pour la mettre en sûreté dans l'arche d'Alliance. De notre côté, nous sommes retournés à notre hôtel par nos propres moyens. Il était hors de question de rester avec le Père Jean.

Le professeur avait informé le Vatican de ce qui s'était passé, et ils condamnaient également les actes de l’homme de foi, celui-ci ne nous accompagnerait donc plus à partir de ce jour. Notre mission devait continuer, mais sans le prêtre. Ce qui était vraiment une mauvaise nouvelle, car c'était lui qui nous avait aidés à trouver les origines de la reliques du péché en Afghanistan, son aide était précieuse.

Trois reliques du péché étaient apparues. Il y en avait encore quatre à découvrir et ce serait la fin du monde. Je me demandais si le professeur avait encore de l’espoir, ou s'il faisait semblant pour ne pas me décourager. Mais il n'avait pas besoin de ça, car pour moi, cela faisait plusieurs jours que le destin de l'humanité ne m'importait plus. Pire encore, après avoir vu de quoi l'humain était capable, je souhaitais presque que la fin du monde ait bien lieu.

En attendant notre prochain voyage, je suis retourné sur mon lit, et ai repris là où j'en étais avant cette histoire : la déprime.

Texte de Kamus

Spotlight : Réalité augmentée

« Regardez, il se réveille ! »

J'ouvre les yeux, une lumière blafarde m'aveugle. J'suis où, putain ?

« Patient numéro 13 sauvé, docteur. »

... Docteur ? J'suis à l'hosto'... Merde. Qu'est-ce que j'ai pu faire comme connerie, encore... Je ne me souviens absolument de rien...
Mes yeux me piquent, mais j'arrive plus à les fermer, ça fait un mal de chien. J'essaye de parler, d'ouvrir la bouche, mais impossible... 'Tain... C'est quoi ce truc froid et métallique qu'ils m'ont mis ?

« Les cordes vocales ont été touchées, docteur »

Quoi ? Mes cordes vocales ?! Pas étonnant que j'puisse plus parler, nom d'un chien... Reste calme, Jack, tout ira bien, ils vont te soigner ça, hein...
J'suis tellement désespéré que j'en viens à me parler à moi-même... Tss... Tiens donc, une autre infirmière, elle amène quoi, là ? Une putain de seringue. Je crois qu'ils vont m'endormir.

« Ne vous en faites pas, Monsieur, nous allons vous soigner ça. »

…

À nouveau cette lumière blafarde, ma vue est trouble... C'est quoi, cette pièce blanche... ? J'aurais déjà atteint le septième ciel ? Pas possible. J'essaye de parler mais toujours rien, cette fois-ci j'ai comme un scotch sur la bouche. J'arrive pas à bouger non plus, une camisole ?! Hey, j'suis pas un fou !

« Éteignez les lumières »

Tiens, l'docteur est là, derrière la vitrine, c't'enculé. Et il fout quoi là ?… Pourquoi ils ont tout éteint ?… Des lignes... Un quadrillage... Ils me font quoi, là ? Ils étaient pas sensés me soigner ?

« Préparez le test de réalité augmentée »

… Le test de quoi ?… Tiens, j'peux bouger maintenant ?… La pièce a changé, c'est tellement sombre, mais j'arrive à distinguer des trucs... Des poupées, un lit... une chambre ? De gamine peut être...

Je commence à avancer dans la pièce avant de m'arrêter devant un meuble.

Une photo ?… On dirait une famille, une mère et... Un enfant je crois, je ne vois pas bien, la photo est plus que floue... j'ai tout d'même l'impression de voir quelque chose d'étrange en arrière plan...

Je repose la photo et continue de regarder dans la chambre, la lumière ne fonctionne visiblement pas... J'ouvre les rideaux.

Un jardin plus que commun... Attendez...

Je plisse les yeux en voyant quelque chose bouger.

Y'a un machin noir qui se déplace là-bas dehors, j'vois pas bien mais ça doit pas être important.

Je sursaute en entendant un rire de poupée et me retourne immédiatement, le cœur battant. Une lumière rouge clignote. Un portable avec clapet. Je l'ouvre, il a pour fond d'écran un ours en peluche en forme de loup, la véritable peluche est d'ailleurs placée à côté du meuble avec la photo. Je retourne mon regard vers la lumière, celle du portable, et remarque qu'un nouveau message a été envoyé.

« Cours. »

Mon cœur m'a donné l'impression de se décrocher en lisant ce simple mot. Je pose le portable et me dirige vers la porte pour sortir, la peluche se trouve devant la porte.

'Tain c'est quoi c'bordel... J'ai plus l'impression d'avoir tous mes esprits...

Je me dirige vers la fenêtre mais celle-ci est bloquée. Je recule et reviens vers la porte, attrape la peluche et tourne la poignée métallique pour ouvrir et sortir.

Fait encore plus sombre que dans la chambre... C'est quoi cette chose gluante sous mes doigts ? Ça schlingue ! J'arrive même pas à déterminer ce que c'est...

Quelque chose est sous mes pieds également mais j'sais pas ce que c'est... Je ravale ma salive et ferme fort les yeux avant de continuer. Le rire de poupée recommence derrière moi avant que je n'entende le plancher craquer. Je souffle et décide de courir aussi vite que possible, je dévale les escaliers avant d'arriver dans ce qui ressemble fortement à un salon. Une grande table conviviale se trouve au milieu...

Attendez... C'est moi ou j'entends... Des rires ? Non, mon esprit me joue un tour, c'est pas possible...

Apparemment non, j'entends une des chaises se reculer, puis une autre. Mon cœur s'emballe. Où je suis, bordel ? Je recule avant d'apercevoir une ombre furtive au coin de mon œil, je bascule en arrière en lâchant la peluche. Je claque des dents et mes jambes sont comme paralysées...

Des pas retentissent au-dessus de ma tête, quelque chose arrive... Quelque chose descend. Je regarde de tous les côtés, cherchant quelque chose pour me défendre, mais ne trouve que le portable qui se remet à avoir un rire étrange. À nouveau je regarde le message.

« Ding-Dong. »

Ding-Dong... L'heure a sonné ?! Faut que je me dépêche.

Je me relève d'un coup et cours à nouveau. Je ressens une vague de froid, comme si j'avais traversé quelque chose, le plancher craque, les bruits de pas semblent se multiplier. Une voix... Une voix de gamine résonne derrière moi.

« Papa, est-ce que c'est toi mon papa ? »

Je me retourne, rien.

Un frisson d'effroi me parcourt le corps. Je continue jusqu'à sortir dans le jardin, cette voix résonnant toujours derrière moi.

« Papa, c'est vraiment toi ? »

Je secoue la tête, c'est pas possible.

Je cours jusqu'à arriver au portail, je l'ouvre avec difficulté à cause du tremblement de mes mains.

« Papa, pourquoi m'as-tu abandonnée ? »

Je sors et me retrouve dans la rue, les lampadaires clignotent. Je respire profondément pour tenter de me calmer...

Des pas... Ils résonnent dans ma tête comme des parasites.

« Papa ? »

« Papa c'est toi ? »

« Papa, est-ce que tu reviens bientôt ? »

Je sens un frisson, mon visage se tordant dans un rictus douloureux.

Cette chose, elle est là, devant moi, difforme, horrible... J'arrive pas à définir son visage. Faut qu'je coure ! Vite ! Putain ! Mes jambes, allez, bougez !

Je regarde de nouveau en face de moi et, pour la première fois de ma vie, je sens la vraie terreur m'envahir lorsqu'elle assène son dernier coup.

« Papa, est-ce que c'est toi mon papa ? »

–


« Test échoué, le patient 13 est perdu. »

Suis le chat

Ce soir-là, je me suis retrouvée sur la route d’une façon assez stupide. Il faisait déjà nuit et une pluie torrentielle s’abattait sur la route, un début de tempête qui avait été annoncée par la météo. On n’y voyait pas grand chose à vrai dire, à peine à dix mètres, et cela relevait de l’inconscience que de conduire dans ces conditions. Mais je n’en avais pas eu grand chose à faire sur le moment : ma grand-mère venait de mourir, et dans ses derniers instants, elle m’avait reparlé du chat. Ne suis pas le chat. Elle était complètement désorientée, ce chat était mort depuis des années renversé sur la route en bas de chez elle, mais j’ai tout de suite su ce qu’elle voulait dire.

J’ai grandi avec ma petite sœur chez ma grand-mère. Nos parents avaient des postes importants dans des entreprises internationales et ils n’étaient que rarement là.
Elle vivait dans une grande maison de campagne au bord de l’Oise, un petit peu loin de tout. Avant l’arrivée de Benjamin, nous étions les seuls enfants du coin, et ma sœur et moi étions donc toujours fourrées ensemble, à lire côte à côte ou à jouer dans le bois voisin. Bref, nous nous serrions les coudes comme deux enfants seuls et qui se sentent un peu abandonnés le feraient.
Nous dormions dans la même chambre sous les combles, une grande pièce toute mansardée aux murs tendus de papier peint bleu auxquels nous avions punaisé des dessins et des photographies. Ma grand-mère nous avait installé des bureaux sur le palier attenant pour que nous puissions travailler. Il y avait aussi une lourde armoire contre un des murs et, à côté, placée tout contre, une banquette. Et, sur cette banquette, se trouvait souvent le chat.

C’était un chat de gouttière gris tigré, un bon vieux matou baroudeur tout en muscles gagnés à poursuivre les rats des champs. Il se retrouvait souvent compagnon infortuné et involontaire de nos jeux, et il désertait en se repliant dans quelque endroit où nous ne parvenions pas à le trouver. Un jour que je le poursuivais dans la maison, il s’était élancé dans les escaliers, moi à sa suite, avait déboulé sur le palier et foncé sous la banquette. Je m’étais allongée sur le sol, m’étais glissée tant bien que mal sous le meuble, avais tendu le bras en tâtonnant et, là où aurait dû se trouver le mur, ma main n’avait rencontré que le vide.
Je n’ai pas trouvé le chat.

Lorsque j’ai rapporté la chose à ma grand-mère, elle m’a dit qu’il s’agissait là de mon imagination débordante d’enfant de dix ans, et que je ferais mieux de ficher la paix à cette pauvre bête. Quelques jours plus tard, Benjamin emménageait chez sa tante, une vieille chouette qu’on ne voyait que très rarement. Pour ma sœur et moi, ce fut un rayon de soleil dans nos vies. Il avait à peu près notre âge et la nouveauté que représentait ce nouveau compagnon de jeu bientôt inséparable m’a tiré temporairement toute cette histoire de la tête.

Cependant, cette histoire est revenue périodiquement occuper mes pensées, presque de plus en plus lancinante avec l’âge. J’y avais souvent songé, en contemplant le chat dormir. Le mur n’avait pas pu avoir disparu, je l’admettais bien. Mais où était passé le chat ce jour-là ?
Puis, comme toujours, je finissais par retourner à mes occupations.
Ce n’était que des élucubrations d’une enfant qui se sentait seule.

Alors pourquoi, dans son ultime soupir, ma grand-mère m’avait-elle soufflé au creux de l’oreille, tout doucement, la voix tremblante comme si elle craignait qu’on ne l’entende, « Ne suis pas le chat » ?

Je ne saurais expliquer l’effet que cela m'a fait, la réaction que j’ai eue par la suite. Mais de sentir sa main se crisper sur la mienne, sa voix mourir sur ces dernières paroles, puis ses doigts se relâcher doucement... Comme un grand froid jusqu’au fond des tripes.
J’ai saisi mes clefs, j’ai quitté l’hôpital et, malgré l’alerte orange aux forte pluies, malgré ma sœur me criant en désespoir de cause d’attendre que Benjamin soit de retour pour que je n’y aille pas seule, je suis montée dans ma voiture et j’ai roulé en direction de la maison où j’avais grandi. C’était complètement idiot bien sur, j’étais passée sur ce palier tous les jours pendant des années, qu’espérais-je y trouver ? Mais il fallait que j’aille voir, aussi stupide que cela soit. Et il fallait que j’y aille immédiatement.

Ce qui n’était vraiment pas une bonne idée, je m’en rendais bien compte à présent.
Sur les derniers kilomètres, la pluie a redoublé sur mon pare-brise, déversant de véritables seaux d’eau. Ralentissant, j’ai plissé les yeux pour tenter de discerner les contours de la route dans mes phares. On y voyait tellement mal que j’ai failli dépasser la maison.

Je me suis débattue quelques instants sous la pluie avec les clefs, puis je suis entrée et j’ai refermé derrière moi. Un essai à l’interrupteur du hall m’a confirmé qu'il n’y avait plus de courant. C’était fréquent dans le coin en cas de tempête et ce n’était pas bien grave. J’avais grandi dans cette maison et je n’avais pas de mal à m’y orienter, même dans l’obscurité la plus complète. J’ai farfouillé en tâtonnant dans la commode de l’entrée à la recherche de la torche que l’on y rangeait en prévision de ce genre de situations.
En l’allumant, j’ai éclairé l’horloge au mur. 21h30. Vu l’heure, et surtout vu le temps, j’étais bonne pour passer la nuit là.
En projetant le faisceau de la lampe loin devant moi, je me suis avancée dans le couloir s’enfonçant dans la maison. Ma grand-mère avait monté une étagère tout du long où trônaient des cadres photos. Un cliché de mes fiançailles avec Benjamin se trouvait dans un coin, submergé par d’autres où nous étions plus jeunes, ma sœur à nos côtés.
Je suis passée devant la bibliothèque, puis un cagibi, un bureau et, enfin, les escaliers menant à notre ancienne chambre. Ils montaient raides en prenant un virage et s’enfonçaient dans la pénombre. Je suis restée au pied quelques instants, à les éclairer sans rien faire d’autre que les regarder. Puis, quand je me suis finalement décidée à les gravir, en m’y engageant marche après marche, une main sur le mur pour m’assurer et l’obscurité refermant son étreinte derrière moi, je pouvais presque voir le chat courir devant moi comme cela avait été le cas il y a toutes ces années, le chat et ses yeux jaunes.
Jaunes ? Le chat n’a jamais eu les yeux jaunes.

L’armoire était toujours contre le mur du palier. La banquette qui se trouvait à côté d’elle avait cependant disparu, nous nous en étions débarrassés cinq ans plus tôt. En balayant le meuble de la lampe, je me suis approchée pour mieux l’observer, sans avoir trop idée de ce que je cherchais exactement.
Le chat avait couru se cacher. Je m’étais penchée pour l’attraper, avais vu le recoin sous la banquette et m’y étais faufilée à plat ventre, le parquet glissant sur ma peau, bras en avant pour l’atteindre et alors…
Quelque chose m’avait violemment saisi la main et avait tiré.
J’ai eu un long frémissement et je me suis immédiatement reculée.
Quelle idiote. Avait-on idée de se monter la tête avec des idées pareilles ? Il n’y avait jamais eu ici qu’une armoire, et autrefois une banquette, rien de plus. Il ne pouvait pas y avoir eu quelque chose de plus. C’était impossible.
Vorace.
Deux pupilles jaunes dans le noir.
Ça avait été vorace.
J’ai éclairé une dernière fois le pourtour de l’armoire de ma torche. Il n’y avait rien, bien évidemment. Juste le mur. Qu’aurait-il pu y avoir d’autre ?
Mais les poils de ma nuque étaient hérissés d’un frisson désagréable et j’avais soudain particulièrement conscience du vide sombre dans mon dos.

Je suis passée dans la chambre où j’ai posé mes affaires sur le lit. Je les ai regardées, immobile, sans esquisser un geste.
Je ne parvenais pas à penser à autre chose qu’au palier de l’autre côté du mur. Au palier et à l’armoire. À ce sentiment que je percevais comme à travers une brume, une tension, telle une faim, une faim terrible qui...

Bon, ce n’est pas bien grave, me suis-je dis,  tu vas descendre au rez-de-chaussée dormir sur le canapé du salon.

Je suis sortie précautionneusement de la chambre, comme pour ne pas faire de bruit. Ne pas faire de bruit pour quoi faire ?
Je percevais comme un tiraillement au fond de mes entrailles, comme un raclement de doigts fouillant, retournant les viscères et qui, en touchant la panse, crissaient, crissaient...
Cette tempête n’était pas si terrible. Peut-être pouvais-je reprendre la voiture et repartir tout de suite.
J’ai commencé à me diriger lentement vers l’escalier, sans jamais tourner le dos à l’armoire. Et à chaque pas le tiraillement augmentait, les doigts resserraient leur étreinte.

Ils étaient verts. Les yeux du chat. Ils étaient verts.

Lorsqu’enfin j’ai buté contre la rambarde, une main m’a saisi le bras et j’ai poussé un hurlement.
 
« Mais qu’est-ce que tu fiches ? »

J’ai immédiatement reconnu la voix et j’ai pris une inspiration tremblante, le cœur battant à tout rompre. Dans le faisceau de la lampe, Benjamin avait lui-même reculé sous mon cri. Il avait levé les deux mains comme pour m’apaiser.

« Comment est-ce que tu es entré ? » ai-je demandé en reculant.

Je n’ai pas reconnu le ton de ma propre voix.
Benjamin a écarquillé les yeux. Puis il a fouillé dans ses poches pour en tirer un trousseau.

« Ta sœur m’a passé ses clefs. Elle se fait beaucoup de soucis pour toi, tu sais. »

Et à son air inquiet posé sur moi, j’ai deviné que du souci, il s’en faisait aussi.
Il faut dire qu’ainsi, dans le noir, la posture défiante, les doigts crispés sur ma torche et la respiration rauque, je devais avoir l’air d’une démente.
Benjamin a reposé sa main sur mon bras.

« Eh… Tout va bien ? »

Je n’ai pas répondu et j’ai laissé mon regard s’égarer de nouveau vers l’armoire.
Une bourrasque particulièrement violente a fait craquer les poutres et Benjamin a resserré sa prise sur moi. Sans doute la pénombre ambiante, la pluie battant les carreaux et le vent hurlant ne faisaient rien pour le rassurer.

« Viens, m’a-t-il pressé, descendons. Je vais allumer un feu dans la cheminée du salon. Ça nous fera de la lumière. »

Benjamin m’a entraînée à sa suite au-rez-de-chaussée, puis m’a fait m’asseoir dans le canapé du salon. Il a entassé quelques bûches dans la cheminée et  tâché d’allumer un feu. Je le regardais machinalement faire, les yeux dans le vague, et je pensais toujours au chat, ce chat mort depuis des années.

« Je suis désolé pour ta grand-mère. »

Il attisait le feu dos à moi. J’ai soudain éprouvé une bouffée de culpabilité en songeant à ma sœur, que j’avais laissée seule et désemparée à l’hôpital. Je n’en revenais alors pas moi même de m’être laissé monter la tête ainsi.

« Qu’est-ce que tu faisais là haut ? » m’a alors demandé Benjamin d’une voix douce.

Je n’ai rien répondu. Benjamin a soupiré mais n’a pas insisté. Le feu bien pris, il s’est assis à côté de moi, a ramené un plaid sur nous et m’a attiré contre lui.
Et, alors - enfin -, des heures après le décès de ma grand mère, je me suis mise à pleurer.

Le soleil nous a réveillés au matin. Benjamin s’est dégagé précautionneusement, m’a embrassée sur le front et est parti se doucher. Je suis restée quelques instants à observer les braises mourantes dans l'âtre, puis je me suis dirigée vers la cuisine.
Comme le courant était revenu, j’ai mis l’eau à chauffer dans la bouilloire et allumé la radio sur la fréquence des informations locales :

« … et n’a fait aucune victime. Le département a subi néanmoins d’importants dégâts matériels suite à la monté des eaux… »

Rien de bien grave en conclusion. Certainement une ou deux chutes d’arbres et quelques tuiles envolées à déplorer. J’ai néanmoins décidé d’aller jeter un coup d’œil dehors pour voir si un  tronc ne barrait pas la route, ce qui nous aurait bloqués ici encore quelques heures. Je suis passée dans l’entrée. Je percevais encore la voix de la présentatrice dans la cuisine attenante et, dans le fond, l’eau qui coulait dans la salle de bain. Mais ils me parvenaient comme à travers un brouillard, toute figée que j’étais.

« Le débordement de l’Oise a été particulièrement spectaculaire et a provoqué la fermeture des routes à partir de 21h30 hier soir… »

Mes clefs étaient sur la porte.

Texte de Calyspo

Spotlight : Le nouvel an

Ce que je vais vous raconter là est une légende urbaine comme une autre.

C'est l'histoire d'un homme solitaire.
Ce type, il ne sortait que quand c'était nécessaire. Il avait deux semaines de vacances ? Il passait ces deux semaines chez lui à faire toujours la même chose.
Depuis des années et des années sa routine était la même : il se levait, se brossait les dents, il affrontait le boulot, il rentrait, se lavait, mangeait, il jouait sur son pc.

Pas le genre de type à tailler une bavette, le genre à se foutre d'être seul.

Au bas mot ? Ça faisait 14 ans qu'il passait le réveillon et la nouvelle année totalement seul.

Un soir de nouvel an, il était chez lui à jouer à WoW.
Ça faisait quelques jours qu'il était en arrêt, à jouer à n'importe quelle heure. Sachant que le lendemain il allait reprendre le travail, il alla se coucher tôt, vers 23h30.

Il ne trouvait pas le sommeil, quelque chose le distrayait, une sorte de sentiment qui le mettait trop mal pour dormir.
Il tentait de lutter, mais changeant de position dans son lit, il entendit le battement de son cœur contre le matelas ...
C'est qu'il battait trop vite pour que l'homme puisse dormir.

Il décida d'attendre mais Morphée ne l'acceptait toujours pas.


Alors il alla à sa fenêtre, vida son cendrier, et s'en grilla une.
Il retourna dans son lit plus serein, mais rien n'y faisait, son cœur battait toujours aussi vite.

Au plafond il remarqua un point rouge lumineux immobile, il se frotta les yeux, toujours là.
Alors il se leva d'un bond et regarda autour de lui, c'était le reflet de la led de son enceinte encore allumée. Il alla se recoucher.

Attendant sans parvenir à trouver le sommeil, il tournait en rond, jusqu'à ce qu'un coup d'oeil sur le réveil lui indiqua qu'il était 1h30. jugeant qu'il ne trouverait pas le sommeil ainsi, il lui fallait autre chose.
On ne peut pas dormir si on passe des heures à ruminer des pensées ...

Épuisant une de ses autres technique pour trouver le sommeil, il décida de se masturber, souvent ça marche pour dormir, non ? Approchant 2h, il sentait ne pas être plus proche du sommeil.

Il entreprit alors de jouer sa dernière carte, sachant qu'une seule des techniques qu'il avait employées suffisait, en tant normal, à le faire s'endormir.

Il se leva, avança vers le bureau et saisit son mp3, revenant sur son lit, il entendit un étrange son en même temps que ses pas, comme des goûtes, quelque chose de trop anodin pour être inquiétant, mais d'assez particulier pour être signalé.

Se couchant accompagné de musique, quelque chose le travaillait trop pour qu'il puisse juste se décontracter...
Le poids de temps d'années de solitude sans doute.

Il attendait, mais toujours pas capable de se laisser apaiser.
Les piles de son mp3 commençant à le lâcher, il se leva pour le poser sur son bureau, mais marchant jusque là ...

Ses pas faisaient du bruit, mais il y avait des craquements trop forts pour qu'ils viennent uniquement de lui.

Le mp3 sur le bureau, il resta immobile à coté de celui-ci pour s'assurer que les bruits étaient bien ses pas, sait-on jamais.

Il était 3 heures 05 et pas le moindre son ne se faisait entendre. Il avança doucement dans son lit, se disant pour se rassurer:

"Après avoir passé autant de temps à écouter de la musique à si bas volume, mon cerveau me joue un tour..."

Chacun de ses pas avait l’écho d'un bruit plus important, jusqu'au dernier le ramenant sur son lit.
C'était un bruit de vitre se brisant.

Totalement paniqué, le pauvre type réagit pourtant avec une certaine logique.
Il s'arma d'une latte qu'il arracha à son lit et descendit au rez-de-chaussée de sa maison, là où il y avait son téléphone.

En bas, il n'y avait personne. Pas de verre au sol, en revanche ...
Il y avait des flaques sales et des traces de pas.
Elles menaient du placard à la porte de devant.
 
Soit l'on avait marché à l'envers, soit quelqu'un était sorti du placard.
Alors il ouvrit calmement la porte.

Et il y trouva tout ce dont il rêvait au plus profond de lui sans jamais se l'avouer.

L'assurance de ne plus jamais être seul.

Plus jamais.

Texte écrit sur le forum Pavorem

Au pied de mon arbre

Je vis dans une belle petite maison en pleine campagne, et je ne peux pas dire que j’ai une enfance malheureuse. En effet, mes parents m'ont toujours laissé carte blanche pour pratiquer mon loisir favori : me promener à travers plaines et forêts. Mes journées consistent donc à vagabonder dans les bois et les champs en quête d’aventure, et surtout à la recherche de grands arbres à escalader, car il n 'y a pour moi de sensation plus grisante que d'admirer le paysage assis sur une branche à plusieurs mètres du sol, voire plus, si l'arbre le permet.

Ainsi donc, ce soir-là, après une journée pluvieuse, le soleil finit malgré tout par percer à travers les nuages, m'offrant enfin l'opportunité de m’enfoncer plus profondément que d'ordinaire dans la forêt, dans l'optique de battre mon record de hauteur. Je commence donc à traverser les champs, impatient à cette idée, et atteins rapidement l’orée du bois, dans lequel je m'engage sans hésitation. Je marche longuement, cherchant l'arbre le plus haut possible parmi ceux que je n'aurais pas encore escaladés, tandis qu'autour de moi, le feuillage s'est fait de plus en plus serré, et le ciel de plus en plus sombre. Au bout d’un long moment, je finis enfin par me retrouver dans une partie de la forêt que je ne connais pas particulièrement. À vrai dire, je n’y suis allé que deux ou trois fois, car la végétation y est plus épaisse, il y fait plus sombre et j’en ai… peur. Mais ce soir, pas question de faire demi-tour, j'ai un objectif à remplir. Malgré l'appréhension qui me tenaille le ventre, c'est la tête pleine de rêveries et les oreilles remplies du chant des grillons que je continue d’avancer. 

Après seulement quelques minutes, j’aperçois une silhouette massive qui se dresse à quelques mètres devant moi. En levant la tête, je me rends compte qu’il s’agit d’un arbre gigantesque, bien plus haut que tous les autres que j’ai déjà escaladés, si haut que sa cime semble disparaître dans la brume du soir qui tombe lentement sur la forêt. Impressionné, je pousse un « Wouah ! » d'admiration et entreprends immédiatement son ascension. Il ne fait pas encore tout à fait noir et le début de mon parcours s’avère facile. Je trouve des branches suffisamment solides et ma montée se passe bien, même si le bois est encore humide. Je suis à environ six mètres de hauteur et j’ai déjà du mal à voir le sol. Levant encore une fois la tête vers la cime de l'arbre, je pousse un sifflement aigu en me rendant compte que sa taille va même au-delà de ce que j'imaginais. Je progresse encore de quelques mètres, bien que mes bras commencent à me faire souffrir, avant de tourner la tête pour me retrouver face au soleil couchant, lequel semble raser le feuillage des arbres en contrebas. Je me rends alors compte que j’ai battu mon record, heureux. Mais ma joie ne dure pas longtemps : je n’ai pas encore atteint le sommet, et c'est frustrant. Levant à nouveau la tête, je m’aperçois avec déception que les branches situées plus haut paraissent assez fines et difficiles d’accès. Je décide donc de prolonger ma pause afin de profiter encore un peu de la vue, avant de me rendre compte que le soleil a totalement disparu derrière les collines. Malgré la température optimale, je frissonne en sentant soudainement un courant d'air glacial me caresser la nuque. Je me rends alors compte que je suis exténué, et suis pris d'une subite envie de descendre au plus vite de cet arbre.

Cependant, ce sentiment ayant disparu aussi vite qu'il était arrivé, je suis rapidement gagné à nouveau par ma "folie des grandeurs" et décide, contre toute attente, de poursuivre mon ascension. Alors, revigoré par ce petit temps mort, je me relève en m'aidant du tronc et commence à me déplacer autour de celui-ci, tentant de repérer les branches les plus solides. J’effectue ainsi un demi-cercle autour du large tronc avant de m’arrêter net ; ce que je viens de voir à trente centimètres de mon nez me fait rater un battement et je perds l’équilibre, pris d’un hoquet de surprise . Avant de pencher dangereusement en arrière, j’ai le temps d’apercevoir la silhouette sombre d’un pendu qui se balance tout près de moi. Visiblement, il est mort il y a très peu de temps, ne dégageant pour l’instant aucune odeur particulière. Je n’ai pas le temps de détailler cette masse informe que je tombe déjà lestement. Pendant ma chute, je parviens malgré tout à me raccrocher à une branche, mais je suis encore à plusieurs mètres du sol. Cependant, ce répit est de courte durée.  J'entends un craquement sinistre et je comprends que ma branche est en train de lâcher. Levant la tête vers la cime, désespéré et effrayé comme jamais, je croise à nouveau le regard mort du pendu qui, en une fraction de seconde, se change en un rictus dérangeant. Les yeux brouillés de larmes, me raccrochant à la branche comme je le peux, il me semble apercevoir brièvement ses yeux scintiller dans la nuit. Déstabilisé, je n'entends pas cette dernière céder en un ultime craquement. Je n’ai pas le temps de comprendre ce qu’il m’arrive que j’atterris lourdement sur le sol, et perds connaissance.

Je reprends conscience après ce qui me semble être une éternité. Pourtant, il fait encore nuit. Tout mon corps me fait souffrir et mes os craquent de partout, mais j’arrive tout de même à me relever. Et là, une fois de nouveau face à l’arbre, une brusque et très forte envie de remonter me prend aux tripes ; piqué par une curiosité malsaine, je dois absolument savoir s’il s’agit réellement d’un cadavre en haut de l’arbre ou dû fruit de mon imagination débordante. Poussé par ce mystérieux élan, je recommence alors mon ascension sans un regard en arrière, me sentant léger comme une plume. Je grimpe étonnamment vite, et sans m’en rendre compte, je me retrouve bientôt face à l'objet de ma curiosité. Heureusement, la brume nocturne s’est dissipée, me permettant de voir clairement dans la nuit. Je me rends compte que le prétendu cadavre n’est en fait qu’un grand sac poubelle noir et vide accroché à une branche, probablement par le vent. Je comprends alors en un éclair que le visage menaçant que j’avais entrevu tout à l'heure n’était sans doute du qu’au jeu de lumière de la lune à travers les nuages et les feuilles. Je me sens terriblement bête. Honteux, je décide de redescendre lentement en prenant soin de choisir des branches bien solides. Au moment où je baisse la tête pour prendre mes repères, je m’arrête net de nouveau. Je viens d’apercevoir en contrebas mon corps désarticulé et sans vie gisant au pied de l’arbre.

Texte de Samtiti

Spotlight : Le cauchemar

La nuit était à son heure la plus sombre, nous étions le 4 Avril 2011. Une jeune demoiselle était allongée dans son lit, la lumière éteinte. Et ne croyez pas qu'elle dormait, non, elle était simplement sur son ordinateur en train de discuter avec deux amis, dont un avec qui elle parlait au téléphone en même temps.

Tout se passait bien, la discussion était intéressante, mais la jeune fille n'était pas trop à l'aise dans sa chambre. Celle-ci n'avait rien de spécial, juste que, peut-être, une rénovation aurait été la bienvenue. De plus, une pièce sombre était attenante à celle-ci : c'était celle de son frère, à présent parti de la maison. Le fait qu'elle fût vide ne plaisait pas trop à notre demoiselle, c'était sûrement car elle la rendait mal à l'aise.

« Euh, Mélissa, c'est pas pour te faire peur, hein, mais, y a des espèces de petits bruits derrière toi.
– Dimitri, c'est juste mon chat, c'est rien ! »

Un rire un peu moqueur s'échappa des lèvres de la jeune fille, mais bizarrement, après cette phrase, elle se sentit mal à l'aise, car elle avait déjà eu l'occasion d'entendre des bruits de ce genre-là. Étrangement inquiétée, elle alla en faire part à un dénommé Eliot, un de ses amis à qui elle se confiait souvent à propos de cela. Celui-ci avait un don pour la rassurer et lui changer les idées en sortant des phrases qui n'avaient ni queue ni tête.

Mais cette fois-ci, le jeune garçon n'arrivait pas à la rassurer, de plus, les bruits s'amplifiaient peu à peu, ce qui ne rassurait pas du tout Mélissa. Cependant, cette dernière, ne voulant pas y croire ou plutôt, voulant se forcer à ne pas y croire, se dit que c'était ses deux chats.

Le problème : ces deux derniers étaient immobiles dans la pièce, l'un couché auprès d'elle et le second dans une boîte à chaussures dans un coin. Ce ne pouvait donc pas être eux, et elle le savait.

Et de nouveau, des bruits de coups sur le mur, comme si on le martelait. Ça tambourinait assez fort. 
« Et là, tu vas me dire que c'est les chats?... » se plaignit Dimitri qui, visiblement, se sentait mal à l'aise également, et cela se ressentait dans sa voix.

Elle aussi d'ailleurs. Un rire, nerveux cette fois-ci, s'échappa de ses lèvres alors qu'un frisson glacial lui parcourait l'échine. La jeune fille souffla doucement pour se calmer et ferma les yeux.
 
« Bon, Dimitri, ce n'est pas que tu m'embêtes, mais je vais raccrocher, je pense que ça sera mieux pour toi.
– Ah? D'accord, comme tu voudras, ma petite, si tu as un quelconque souci, n'hésite pas à me rappeler ! »

Dès qu'elle eut raccroché, elle poussa fébrilement un soupir. Toujours pas rassurée, elle continuait de parler avec Martin et lui décida de lui expliquer la situation pour tenter d'obtenir une explication. Voire même une aide ! Mais ce dernier lui répondit simplement qu'elle devait rester calme et oublier ça. C'était sans doute son imagination qui lui jouait des tours.

Mélissa tenta de penser à autre chose pour s'évader, mais un bruit sourd la fit sursauter. La main sur son cœur, qui battait fort maintenant, elle regarda autour d'elle, mais rien. Paniquée, elle appela Eliot en lui disant qu'elle n'en pouvait plus et que sa voix pourrait sans doute la réconforter.

« Euh, Eliot, c'est... Bizarre...
– Hm ? Qu'est-ce qu'il y a ?
– Je viens de recevoir un message, d'un numéro que je ne connais pas...
– Il dit quoi, ce message.
– « J'espère que tu as un mur derrière toi »...
– Oui, en effet, c'est bizarre.
– Bon... Je vais raccrocher et dormir, ça serait mieux...
– Fais de beaux cauchemars.
– Oui, toi aussi... »

Elle ferma son ordinateur et le rangea sous son lit comme à son habitude, puis déposa son portable sur la table de nuit avant de soupirer et de s'allonger en se recroquevillant sous les draps. Elle ferma les yeux et tenta de s'endormir.

Mélissa fronça les sourcils. Des bruits sourds résonnaient de chaque côté, ça tournait, c'était étrange, malsain. Son cœur battait à un rythme irrégulier et tapait fort contre sa poitrine. Elle était en train de cauchemarder.


Un homme, il était grand. Très grand même, imposant. Et il avançait lentement vers elle, vers son lit. Une chansonnette se fit entendre dans la pièce, un sourire étrange, des yeux perçants, un air glauque. Il s'approchait, de plus en plus. Son bras droit se leva, dévoilant un poignard. Et soudain il asséna un coup et c'est dans un hurlement déchirant l'ombre que la jeune fille se réveilla.
Mélissa suffoquait, elle avait peur, tellement peur qu'elle se leva, complètement désemparée, et courut jusqu'à la pièce d’à côté, celle qui l'effrayait. Son visage se figea lorsque qu'elle releva la tête. Sa maison... Elle avait changé, rien n'était pareil, même sa chambre d'où elle sortait il y a à peine trente secondes. Son regard se dirigea vers la chambre d'à côté.
Une petite fille au teint livide dormait sur le lit. Mélissa recula vivement, apeurée. Elle revint ensuite jusqu'à sa chambre pour retourner dans son lit mais... Un petit garçon, tout aussi pâle, y dormait déjà.

Mais que se passait-il... La jeune fille était perdue.

De nouveau, elle recula et alla dans l'autre chambre où dormait la petite fille. Prenant son courage à deux mains, elle approcha et regarda la petite fille avant de poser sa main sur la sienne. Puis d'un coup, elle se réveilla et hurla à mort au visage de Mélissa.

Frôlant la crise cardiaque, la jeune fille s'éloigna vivement avant que le père ne rentre pour prendre la petite dans ses bras pour la consoler. Cette dernière maintenant calmée alla dormir avec son frère dans l'autre chambre. C'est alors que le regard de la jeune fille se tourna vers le calendrier.

«  28 Juin 2013 »

C'est à ce moment là qu'elle comprit. Ce n'était pas un cauchemar, elle n'était pas simplement en train de dormir... C'était la réalité.

Mais que s'était-il passé ? Qu'est-ce qui lui était arrivé? C'était une bonne question et Mélissa voulait savoir. La jeune fille alluma la lumière et regarda autour d'elle. Des photos. Elle se précipita et les examina. Elle était dessus, elle et sa famille. C'était bizarre de voir ça ici, dans une maison totalement différente. C'est alors qu'elle regarda dehors, elle vit un jardin. Un jardin broussailleux qui n'avait pas l'air entretenu. Elle descendit voir un peu et s'arrêta net devant quatre tombes. Son regard parcourait les écritures, les noms, puis se stoppa.

« Mélissa Lacroix »

Elle était morte. Et elle ne s'en souvenait même pas, quel funeste destin.
Elle examina ensuite la photo sur la tombe: elle était défigurée, son visage était tailladé, plein de cicatrices, ses cheveux noirs étaient en bataille. Elle était devenue affreuse...

Mais alors que les larmes roulaient sur ses joues en regardant le nom de ses parents, une tristesse noire s'empara d'elle. Elle était prête. Prête à tuer la personne qui avait fait ça. Mais seulement, qui avait pu faire ça ? Serait-ce vous… ?


Faîtes bien attention aux bruits étranges dans votre chambre, elle est peut-être juste derrière vous.

L'auteur n'a pas signé ce texte

Spotlight : Insomnia

Je m’appelle Thomas, j’ai actuellement 16 ans et, faisons simple, je ne dors plus : je fais partie du club très fermé des insomniaques. Quand on est insomniaque, on ne sait jamais si on est vraiment réveillé ou endormi. La première fois que j’ai fait cette découverte, c’était dans ma chambre il y a quelques mois,  je ne savais même plus quand j’avais dormi pour la dernière fois, voire si je l’avais seulement déjà fait récemment. Mes amis ne me reconnaissaient plus, voire s’éloignaient de moi. Ma famille m’a emmené voir tous les spécialistes de Paris mais aucun n’a trouvé pourquoi je ne dormais plus. Et je ne voulais pas essayer de dormir ailleurs que chez moi, tout simplement car c'est l'endroit le plus calme que je connaisse. J'ai donc continué de « dormir » à la maison pendant quelques temps, je dormais 30 minutes par jour, c'était peu, mais je devais tenir, et j'ai tenu. Pendant plus d'un mois, mes 30 minutes m'ont suffi pour vivre. Mais je ne sortais plus, je ne jouais même pas aux jeux vidéo. Je restais dans mon lit. Je ne sais pas comment ça s'est passé, mais il y a 2 semaines, j'ai commencé à avoir des migraines, des picotements dans les jambes, j'étais mal. Pendant 3 jours, je dormais de plus en plus mal et j'avais du mal à bouger mes jambes. Mais tout a vraiment pris un autre tournant il y a 5 jours.
Je ne pouvais plus fermer les yeux. C'était impossible, ça me déchirait la paupière à en saigner.
On m’a emmené dans un hôpital, j'ai été mis en quarantaine, mais j’avais bien moins de calme que chez moi. Chaque spécialiste se pressait pour me voir, voulant trouver ce que j’avais pour avoir leur nom sur ma maladie inconnue. Deux jours de traitements et d’insomnie pure, de découragement de la part des scientifiques, et aussi deux jours pendant lesquels j'ai commencé à halluciner ainsi qu’à avoir des maux de tête et une forte envie de frapper un à un tous ces incapables de médecins.
Apparemment, c’était un virus très contagieux, mais je restais le seul cas et personne ne pouvait rien faire. Je ne pourrais plus jamais dormir : à la place, pour évacuer une part de fatigue, d’énervement et de douleur, je pleurais, toutes les nuits.
À force, mes paupière se sont arrachées, mais de toute façon, je n’en ai plus besoin.

Il y a encore peu de temps, j'ai commencé à voir rouge, du sang sortait de mes yeux... Quelques heures plus tard, j'étais aveugle. Mais je m'en fichais, j'allais mourir. Il est 11 heures et les cloches de Paris sonnent, je pense que c'est mon dernier jour. Je n'ai pas dormi depuis 1 semaine, je ne pourrai plus dormir, il faut que je me fasse une raison.
Je souffre, mes yeux se sont infectés, les médecins disent que je développe une sorte de gangrène qui, dans quelques heures, atteindra mon cerveau... Je mourrai alors dans d'horribles souffrances, des convulsions, etc...
Je suis en train de m'en aller, je suis paralysé, je ne peux plus bouger, adieu, je veillerai sur vous... de là-haut. Je vois les scientifiques paniquer, la fiole contenant mon virus est tombée.


Comme c'est dommage, ainsi le monde ressentira la souffrance de ne plus pouvoir dormir. Vous me rejoindrez alors là-haut.  

L'auteur n'a pas signé ce texte.

Je vous avais supplié

« S'il-vous-plaît, je vous en supplie, » dis-je. Mais le bourreau ne fit que soupirer et m'adressa un regard empli de tristesse tandis qu'il insérait l'intraveineuse dans mon bras. 

L'aumônier s'assit à côté de moi. « Une fois qu'il aura pressé le bouton, l'injection vous sera administrée coup sur coup. Vous perdrez connaissance dans trente secondes environ, puis vous mourrez peu après, m'expliqua-t-il, quand bien même je l'avais déjà tant entendu auparavant. Un dernier mot ? » 

« Encore une fois, je vous supplie de ne pas faire ça. » 

L'aumônier hocha tristement la tête, déçu que je ne fisse pas face à mon bourreau avec bonne conscience. 

C'est pourtant la vérité. Je n'avais assassiné personne. Cela avait été comme ça toute ma vie. J'ignorais pourquoi, mais à chaque fois que je me faisais mal accidentellement, les personnes à côté de moi se blessaient. Une fois, je m'étais coupé avec une feuille en classe et les trois personnes autour de moi avaient saigné des doigts. Au lycée, j'avais eu un accident de voiture, et même si c'était mon côté qui avait été heurté, ma copine avait eu la jambe cassée. 

J'avais toujours été très prudent. Je prenais soin de moi, et j'essayais de rester au meilleur de ma forme. Mais lorsque j'avais été agressé par ces personnes et que l'un d'eux m'avait tiré dans le visage, les leurs ont explosé, pas le mien. Et quand la police était arrivée, ils m'avaient trouvé à genoux devant leurs corps, me demandant quoi faire en tenant leur arme. 

Environ trente secondes après le début de l'exécution, je vis le bourreau et l'aumônier tomber sur le sol en un bruit. « Je vous ai supplié », répétai-je tristement.

Texte traduit par Aridow

Texte original

Spotlight : La route silencieuse

Je veux vous dire quelque chose. Quelque chose de très utile. Actuellement, je suis avec une jambe et un bras cassés. Assis dans une vieille maison en ruine. Mais peu importe pour l’instant. J’ai quelque chose de plus important en tête.


Pour commencer, mes amis et moi étions ivres quand c’est arrivé, j’étais le moins ivre de la bande et également le seul qui se souvenait de l’accident. Nous étions quatre et tous assis dans un van. Bien que je fusse le plus sobre, ce n’était pas moi qui conduisais, c’était Jimmy. Je sais que la conduite en état d’ivresse est illégale, mais il n’y avait pas de policiers aux alentours. Jimmy nous conduisait dans une mauvaise rue. Et c'est la dernière fois que j’y suis allé. Il percutait des poubelles et des boîtes aux lettres. Je suppose que j’étais le seul à me préoccuper des dégâts que ça causerait.


Andy, un de mes autres amis, a presque ouvert la porte du van en entier et est tombé. On ne l’a pas remarqué tout de suite, et c’est au bout d’un moment que Jimmy s’est arrêté. Nous étions tous conscients maintenant du danger de se faire arrêter. Puis on l’a vu. On a crié son nom, puis couru vers lui, mais il ne nous regardait et ne nous répondait pas. Il était juste assis là, fixant droit devant lui. Il était comme gelé et sa peau était aussi pâle que la mort. Plus loin se trouvait cette créature non-humaine qui n’était plus notre ami. Il s’est levé et a commencé à se rapprocher de nous, et nous avons pu noter quelque chose d’encore plus horrible. Ses jambes étaient maigres et décharnées. Son corps était déchiqueté et ses organes pendaient. Il n’avait pas de cheveux et ses yeux étaient exorbités. Quant à sa bouche, elle semblait cousue. Cody, celui à l’arrière, a commencé à paniquer et a hurlé à Jimmy de démarrer. Mais il était là, en train de le fixer. C’est là que cette créature a commencé à courir vers nous. Nous étions vraiment affolés, et Jimmy restait là comme un idiot et ne démarrait pas le van. C’était trop tard.


Le monstre était en train de grimper sur notre pare-brise. J’ai pris le volant et ai essayé de l’écraser contre un mur en face. J’étais paniqué et n’y arrivais pas, et nous avons percuté une maison. Cody est alors sorti et s’est enfui par une fenêtre des maisons et nous a laissés en plan. Mais je le remercie d’avoir fait cette action stupide, car le monstre a détourné son attention. Il a commencé à le poursuivre dans l’ombre. Nous avons entendu un cri rauque et avons su que Cody n’était plus. J’ai réessayé de conduire mais ça ne démarrait pas. Nous savions que nous devions prendre des mesures désespérées alors nous avons laissé l’engin pour aller demander de l’aide au commissariat, mais il y avait beaucoup de brouillard. On ne pouvait pas voir à 3 mètres, et le fait que nous n’avions pas eu d’accident m'a donc étonné.


Pendant la fuite, nous avons perdu la trace d’Andy et je savais que si le brouillard persistait, je perdrais Jimmy également. Nous avons passé un moment à crier son nom mais il ne répondait pas. Deux minutes plus tard nous avons entendu un son horrible tout près de nous : un cri suivit d’un bruit de chair qui tombe au sol. On a couru aussi vite que possible pendant au moins une demi-heure, et aussi incroyable que cela puisse paraître, nous avons entendu une ambulance. J’ai arrêté l’ambulance et nous sommes montés. Mais c’était vraiment bizarre : comment une ambulance avait-elle pu nous trouver ? Quelqu’un l’avait-il alertée ? J'ai laissé tomber. Ils m’ont demandé ce que nous faisions ici, mais un éclair de lucidité m'a traversé l’esprit : ils ne croiraient jamais à notre histoire. L’ambulance a appelé la police pour nous déposer, et au fur et à mesure que nous arrivions, le brouillard se dissipait. En descendant nous avons senti une horrible odeur, comme de l’œuf pourri. Ensuite nous avons vu le corps d’Andy. Son estomac était sorti et ses tripes éparpillées, sa figure déchirée et ses jambes écorchées. Peu importe quelle créature c’était. Mais ça prend les tripes et la chair des humains pour les mettre sur son propre corps. Après ça ils nous ont forcés à dire ce qui s’était passé, et nous l’avons fait. Jimmy a disparu inexplicablement une semaine après l’accident. J’ai le sentiment que ça me poursuit mainte…
Traduction de Teru-Sama

Le texte original était ici, toutefois il a été supprimé car il ne répondait plus aux standards de qualité. Comme quoi, même en 2013, le système de sélection sur CFTC n'était pas parfait.

La pilule

La pilule était tombée très lentement.
Elle lui avait échappé des mains, avait ricoché contre le rebord de la vasque puis chuté au sol où elle avait roulé, roulé tout doucement sous le meuble. Millie l’avait regardée stupidement, sans bouger. Elle avait tenté de la récupérer par la suite, mais sans succès. Elle ne parvenait pas à la voir, même en plaçant la tête contre le carrelage, et l’interstice entre le meuble et le sol était trop fin pour qu’elle puisse y glisser la main. Aussi Millie avait-elle fini par se redresser précautionneusement et épousseter sa robe du plat de la main.


Que faire ? En prendre une autre ?


Jack mettait ses pilules dans un semainier, ces petites boîtes où un compartiment correspondait à un jour. Une case, une pilule, un jour. Facile. Oui, très facile. Mais Jack vérifiait le semainier tous les matins : prendre la pilule était très important. « N’oublie pas ta pilule Millie, tu sais très bien comment tu es quand tu ne le fais pas. ». C’était lui qui remplissait la boîte tous les lundis.


Si Millie prenait une autre pilule du semainier, il s’en rendrait compte. Elle ne le voulait absolument pas. Non, non. Jack s’inquiétait trop, le pauvre chéri. Beaucoup, beaucoup trop, et il la surveillait tout le temps. S’il apprenait qu’elle avait perdu une des précieuses pilules, il irait par la suite jusqu’à la regarder l’avaler.
Millie referma vivement le semainier et le replaça résolument dans l’armoire de la salle de bain.
Elle but tout de même le verre d’eau.


Plus tard, lorsque Jack lui demanda si elle avait pris sa pilule, alors qu’elle faisait chauffer la bouilloire dans la cuisine, elle lui répondit que oui, bien sûr mon chéri, je l’ai prise. Elle l’entendit tout de même ouvrir l’armoire de la salle de bain, puis le claquement du semainier. Cela la fit se tendre légèrement, comme si Jack pouvait voir à travers le meuble, voir la pilule qui avait roulé dessous.
Mais tout semblait en ordre, aussi Jack referma l’armoire et vint vers elle, posant une main ferme et rassurante sur son épaule.


« C’est très important, tu sais très bien comment tu es quand tu ne le fais pas. 
– Oui, répondit placidement Millie. »


Et la bouilloire siffla, d’un sifflement perçant et aigu qui lui cribla les tympans.


oOo 


 
A dix-neuf heures, Millie se retrouva à préparer le repas comme à son habitude. Elle tranchait méthodiquement une carotte tout en tentant de dissimuler à Jack les soubresauts spontanés de ses mains. Elle savait pertinemment d’où venaient ces tremblements involontaires. Et de se voir ainsi diminuée, de se voir ainsi incapable de se contrôler sans la maudite pilule cela… Cela… L’agaçait. Oui, voilà, cela l’agaçait.
Elle ne pouvait s’empêcher de jeter de petits coups d’œil suspicieux autour d’elle. Elle s’était sentie de plus en plus oppressée au cours de la journée, comme si un poids lui compressait la poitrine. Il lui semblait qu’un danger pouvait surgir de n’importe où, de derrière le canapé ou la porte. Elle avait déjà vérifié plusieurs fois, compulsivement, ce qui était tout à fait stupide. Il ne pouvait pas y avoir quoi que ce soit derrière le canapé ou la porte. Mais elle y revenait toujours. Comme si une petite voix lui soufflait, venue des profondeurs de son inconscient, tu es en danger, en danger, PREND GARDE A TOI ! 

Jack avait oublié d’acheter le beurre. Il oubliait toujours d’acheter ce fichu beurre. Et lorsqu’elle avait voulu sortir en acheter, il l’en avait empêchée.


« Ne t’embête pas Millie, j’irai demain pour toi. Tu n’as qu’à mettre de l’huile à la place pour ce soir d’accord ? »


Toujours à l’empêcher d’aller à l’extérieur, toujours sur son dos à la materner, cet espèce de petit con. Ce bâtard de merde !


Voilà Millie, voilà ce qui arrive quand tu ne prends pas la pilule.


« Tout va bien, ma chérie ? » demanda Jack,


Millie releva vivement la tête vers lui. Et d’entendre son ton doux et sucré, de voir son visage prévenant, cela lui donna l’envie folle et foudroyante de lui lacérer le visage de la lame, de lui trancher la langue et lui crever les yeux. De le frapper, encore et encore, avec rage, jusqu’à ce que le rouge dégouline et recouvre tout.


« Oui » lui dit Millie en souriant, et elle continua de couper la carotte, lentement, doucement, une tranche après l’autre. Le couteau montait et s’abaissait régulièrement, et elle suivait des yeux le mouvement du fil aiguisé comme un métronome. Jack s’était assis dans le canapé pour regarder la   télé. Il lui tournait le dos. Et le couteau montait et s’abaissait, et chaque fois la carotte cédait avec un claquement. Clac, clac, clac.
Il lui tournait le dos.


Puis le présentateur hurla « BUUUUUUUUUUUUUUUUUT ! » et Millie sursauta violemment, revenant subitement à elle-même. Elle eut un long frisson d’horreur. Jack maugréa quelques instants au sujet de l’arbitre.
Malgré tous ses efforts, Millie ne parvint pas à desserrer les doigts du couteau, et elle le glissa dans la poche de sa robe.

 
oOo 


 
Elle se réveilla au cœur de la nuit sûre d'une chose.
Elle ne s'appelait pas Millie.



G. Il lui semblait que son prénom commençait par un G, Ga… Gab… Elle ne parvenait pas à l’arracher de son esprit encore englué dans une brume opaque.
Elle avait toujours le couteau, glissé derrière l’élastique de sa culotte et plaqué à sa hanche. Mais elle avait aussi remarqué la chaîne sur la porte et les barreaux aux fenêtres. Et derrière cette fenêtre et ces barreaux, des arbres à perte de vue. Elle n’avait pas repéré de téléphone.
Elle ne pouvait pas se servir du couteau, pas avant de savoir où se trouvaient les clefs. Elle savait qu’elle n’aurait qu’une seule, qu’une unique et seule chance.
Alors elle resta allongée sur le dos, les yeux rivés au plafond, le coeur battant à tout rompre, à écouter la respiration profonde et régulière de l’inconnu – de Jack – allongé à côté d’elle.
Il commençait par un G, oui, elle en était sûre.
Au matin, elle se débarrasserait de nouveau de la pilule.

Texte de Calyspo

Spotlight : Chasse ouverte

Perdu dans ses songes, l'homme ne remarqua pas les coups provenant de la porte. Ou peut-être les ignorait-il. Les bruits secs et répétés de quelqu'un frappant la porte d'entrée résonnaient pourtant fort dans le petit appartement, qui tenait plus du studio qu'autre chose. Mais l'homme ne bougeait pas, allongé sur le sofa. Ce n'était pas dû à la bouteille de bière dans sa main gauche, celle-ci n'étant que sa première et dernière de la soirée, du moins, c'est ce qu'il se répétait. L'esprit embrumé, trouble, les idées et pensées parcouraient sa tête sans pour le moins du monde qu'il parvienne à les distinguer. Cet état singulier était peut-être dû à la tristesse, à la crainte, qu'en savait-il lui même ? Absolument rien. Toutefois, il eut la vague impression qu'ouvrir cette porte n'allait lui causer que du souci, le mettre en danger, elle tenait en lui le rôle d'une boîte de Pandore. Pourtant, instinctivement, presque contre son gré, il se leva tant bien que mal. On frappait à la porte depuis bien trois minutes : la majorité des démarcheurs auraient abandonné. Enfin, que pensait-il ? Les démarcheurs ne travaillent pas à une heure et demi du matin, heure qu'il confirma en jetant un regard vide sur le cadran de l'horloge, dont le tic-tac incessant avait en général la malheureuse habitude de lui donner des maux de tête fulgurants. Il approcha lentement de la porte en traînant les pieds, pas par pas. Il faillit poser le regard sur le cadre-photo qui lui causait tant de mal, mais tant de bien. Beaucoup de ses soirées avaient été consacrées à contempler cette photo en sirotant de l'alcool. Depuis qu'elle était partie.

Il arriva finalement à la porte.
« Je ne devrais pas ouvrir, pensa-t-il. »

Il enleva le loquet.
« Ça pourrait être dangereux. »

Il sortit la clé de sa poche, et peina à la rentrer dans la serrure, les mains tremblantes.
« J'ai des chances d'y laisser ma peau. »

Après quelques secondes, il y parvint.
« Je vais le regretter à coup sûr. »

Il tourna la clé.
« Je ne sais même pas qui c'est. »

Portant la main à la poignée, il ouvrit la porte dont le grincement lui fit monter le pouls. La lumière lointaine de la cuisine ne suffisait pas à éclairer le palier, qui n'était lui-même pas doté d'éclairage. Aussi ne vit-il, se tenant devant lui, qu'une grande silhouette large et carrée. Il se passa quelques secondes avant que l'un des deux personnages ne prononçât un mot. Ce fut notre protagoniste qui parla en premier.

« Bonjour, il y a un problème ? »

Il essayait tant bien que mal de calmer, ou du moins de masquer sa peur. Deux parties de son esprit, maintenant en éveil à cause de sa peur, luttaient pour décider le dessein de cet homme. Son côté rationnel le mettaient face aux faits démarquant la vérité, mais son imagination préférait, elle, croire que l'individu n'était là que pour une raison qui rendrait sa peur futile.
« Je suis de la maintenance. Les voisins du dessous se sont plaints de fuites provenant de chez vous, j'ai entendu que vous étiez réveillé, alors j'ai décidé de faire ça cette nuit, si ça ne vous dérange pas, affirma l'homme avec un faux ton concerné cachant quelque chose proche de l'imperceptible, quelque chose que l'homme au regard un peu hagard considéra comme de l'amusement.

Peut-être l'homme aurait-t-il pu croire à ce récit s'il n'était pas une heure et demie du matin, peut-être l'aurait-il trouvée crédible s'il y avait jamais eu des personnes habitant dans l'appartement à l'étage inférieur au sien, peut-être aurait-il été naïf s'il n'avait pas été ensuqué depuis deux bonnes heures, silencieux. Il n'y avait plus de doute sur le motif de la venue de cette homme, quel qu'il fût. Lentement, ses yeux s'étaient habitués à la pénombre au point de distinguer son interlocuteur : un bleu de travail, une casquette cachant la majeure partie de son visage, à l'exception d'un sourire carnassier plutôt mal caché. L'homme aux yeux toujours un peu vitreux fit quelque chose que notre antagoniste n'avait sûrement pas prévu. La porte se ferma dans un grand fracas, puis le loquet fut remis et la serrure verrouillée. L'homme tituba en arrière avant de trébucher et de tomber. Il s'attendait à voir la porte être défoncée, car il ne doutait nullement que son assaillant en fût capable. Mais rien ne se passa pendant trente secondes. Ensuite, une voix provenant de l'autre côté de la porte retentit, solennelle mais toujours teintée d'amusement :
« Et dire que ça a failli être une chasse ennuyeuse. Je peux enfin m'amuser. »

Je n'étais pas le seul à chercher refuge dans la tempête

Il y a une règle implicite dans la montagne selon laquelle, peu importe qui vous êtes – un ami, un ennemi, un étranger, N’IMPORTE QUI – si vous êtes un jour en difficulté et que vous tombez sur une cabane de chasseur, vous y serez le bienvenu pour y trouver refuge. Peut-être qu’on n’en parle pas parce que c’est la base de la politesse, et du fameux « traite ton prochain comme tu voudrais qu’il te traite », ou alors on n’en parle pas tout simplement parce qu’à la montagne, il n’y a pas vraiment grand monde à qui en parler. Les mois d’hiver surtout, vous auriez du mal à croiser âme qui vive pendant plusieurs semaines, voire plusieurs mois. Mais c’est la règle : vous en avez besoin, vous l’utilisez. Pas de jugement, pas de questions. Juste, ne volez rien.

Bon, moi, je ne suis pas un costaud montagnard aguerri qui utilise l’écorce des arbres en guise de fil dentaire et qui ne se rase jamais, mais j’aime bien chasser. Il m’arrive souvent de quitter mon petit village d’Alaska pendant plusieurs semaines pour rejoindre mon modeste chalet de chasseur dans les montagnes. Je suis un mec assez prévoyant, et je sais que la montagne peut être traitre alors quand je pars, je pars préparé. Je regarde les prévisions météo sur plusieurs jours, je rassemble le matos nécessaire, j’apporte des réserves, et je m’assure d’avoir de quoi survivre pendant au moins une semaine de plus que prévu, juste au cas où.

J’ai toujours pensé que mes précautions me protègeraient, mais, à l’instar des doudous des enfants, elles n’étaient qu’un écran de fumée, une sécurité illusoire. Il n’existe aucun moyen de prévoir le jour où Mère Nature décidera de péter un câble.

C’est pourquoi je ne me serais jamais attendu à me retrouver pris en plein blizzard ce jour-là. Il avait fait froid et soleil au début, mais à mesure que le jour avançait, des nuages s’étaient formés. Au moment où ils s’étaient rassemblés en une épaisse couverture nuageuse, j’étais déjà sur le chemin du retour vers ma cabane, avec deux lièvres sur l’épaule. Je les avais appelés Dîner et Petit-déjeuner. Je prévoyais de manger Petit-déjeuner pour le dîner et Dîner pour le petit-déjeuner, juste pour la blague. Ce sont les petites choses de ce genre qui permettent d’éviter que la solitude ne se transforme en isolement.

La neige a semblé se mettre à tomber de nulle part, comme si quelqu’un avait fermé un velux et que toute la neige entassée dessus était tombée d’un seul coup. Sauf que ce n'était pas un unique raz-de-marée de neige, mais un assaut continu et infini.

Le ciel s'était assombri très vite, et je me suis haï d’avoir laissé ma lampe torche au chalet. J’avais prévu de revenir bien avant la tombée de la nuit, donc je n’avais pas jugé utile de l’apporter. Je m’étais cruellement trompé.

La neige qui s’engouffrait dans mes yeux me piquait comme autant de petites aiguilles acérées. J’ai dû plisser les yeux pendant presque tout le trajet pour empêcher ces petits bâtards glacés de m’énucléer. Le vent hurlait alors que les rafales pénétraient mes vêtements et me glaçaient jusqu’aux os. Je pouvais à peine voir à 1 mètre devant moi, et à 1 mètre derrière moi, tout disparaissait dans une couverture blanche qui ne cessait de grandir. Je ne sais plus trop à quel moment j'ai réalisé que j’étais perdu. J’aurais déjà dû être arrivé à mon chalet à force de marcher, mais tout ce que je voyais c’était des nuances de blanc et quelques-unes d’argent et de gris se balançant dans le vent violent. Les lièvres sur ma nuque avaient durci et me cognaient à chaque rafale de vent et à chaque pas titubant de ma progression maladroite. Je commençais à être à court d’énergie, à court d’idée, et je me suis mis à paniquer. J’aurais pu faire cent tours sur moi-même dans un fauteuil d’ordinateur, je me serais quand même senti moins désorienté que dans cet Enfer blanc.

Et soudain je suis tombé sur une cabane.

Littéralement.

Ça s’était tellement assombri et la neige était si épaisse que je n’avais pas pu voir le bâtiment avant de m’écraser dessus la tête la première. J'ai fixé mes mains sur la façade en bois afin de ne pas la perdre dans la tempête, et je l'ai contournée jusqu’à trouver une porte. Je n’étais pas juste en difficulté, c’était une question de vie ou de mort. Dans l’improbable éventualité où quelqu’un puisse se trouver à l’intérieur, j'ai frappé à la porte et attendu une réponse.

Au milieu du vacarme du vent, j’aurais juré avoir entendu : « Entrez ».
 
Alors que j'ouvrais la porte et que je pénétrais à l'intérieur, une petite avalanche de neige est entrée avec moi. Je n'ai pas pris la peine de la balayer, étant donné que je me battais déjà contre le vent pour refermer la porte derrière moi. Le soulagement a été instantané. Sans l’air froid qui me fouettait, j’avais mis sur pause le compte-à-rebours de ma mort par hypothermie.

« Merci, » ai-je murmuré.

Je me suis tourné vers l’intérieur de la cabane et ai tenté de prendre mes repères, mais je ne voyais  que l’obscurité, donc aucun moyen pour moi d’évaluer la taille du chalet. Certes, j’en avais fait le tour de l’extérieur, mais en trébuchant à chaque pas et à moitié aveugle, trop concentré sur la poignée de porte que je cherchais désespérément ; alors je n’avais aucune idée de la longueur de la cabane que j’avais pu couvrir. J’avais très bien pu n’en avoir parcouru que la moitié, ou en avoir fait le tour trois fois sans m’en rendre compte.
Au milieu de l’obscurité, je ne pouvais discerner que la vague silhouette d’une personne assise dans un coin.

« Vous êtes mon sauveur », ai-je dit.

Il ne répondait pas.

J'ai tâté autour de moi pour trouver un briquet, une lampe, une allumette – n’importe quoi qui puisse émettre de la lumière, mais tout ce que mes doigts touchaient était des chaines et des canons de fusils de chasse. J’ai arrêté de tâtonner lorsque j’ai effleuré un piège à ours ouvert. Je ne voulais pas me coincer le bras dans l’un d’entre eux ; c’était plus sûr de rester immobile en attendant que la lumière perce.
Il me semblait que l’inconnu avait lui aussi atterri ici en cherchant un refuge. « Donc, ai-je commencé, en gardant un ton léger et innocent,  vous êtes le propriétaire du chalet ? »
La réponse ressemblait plus à un souffle qu’à un mot, mais dans ce souffle je pouvais percevoir un faible : « ouiii ».

Je me suis assis sur le sol, ai posé mes lièvres derrière moi et attrapé mon sac à dos. Pourquoi j’avais pris soin d’emporter un sac de couchage mais pas une lampe torche me dépassait. Je me suis débarrassé de mes habits mouillés et me suis glissé silencieusement dans mon sac de couchage pour me réchauffer, tout en faisant la conversation.

« Merci encore. Ce blizzard est vraiment sorti de nulle part. »
Il a répondu avec la respiration lente, laborieuse et sifflante d’un vieil homme sur son lit de mort : 
« Daangereux. – Ouais,  ai-je ricané,  c’est le moins qu’on puisse dire.– Faim , a-t-il laissé échapper dans une expiration.– Vous avez une cheminée ? J’ai deux lièvres. Je peux vous les préparer, je vous dois bien ça », ai-je offert.
Sa réponse était allongée, comme le hurlement d’un loup, mais sans la majesté du vibrato : 
« Nooon. – Ok, dès que la tempête se calmera, j’irai chercher du bois et je nous ferai un feu. Vous pouvez attendre jusque-là ? »
Je voyais sa silhouette se déplacer légèrement. Il y avait un cliquetis de chaînes.
« Nooon », encore une fois, le « on » était étiré en un long gémissement emphatique.
« Non. No-ouii. » Le dernier « non » s'était mué étrangement en un « oui », à la manière d’une personne faisant subitement monter une note vers les aigus, en pleine expiration, dans un air de flûte.

J'ai tendu le cou pour regarder par l’unique fenêtre de la cabane. Elle était complètement plongée dans le noir… dans le blanc.
C’était comme une faible lueur visible sur la toile de fond sombre du bois, qui restait toutefois intrinsèquement noire. Je me suis concentré dessus, plutôt que sur le reste de la cabane, car c’était la seule touche de lumière que je pouvais voir.

« Si ça ne vous dérange pas, je vais essayer de dormir un peu, » ai-je dit d’une voix fatiguée.

Il n'a pas répondu, mais cela ne m'a pas surpris. Les montagnards ne sont pas très loquaces, même quand ils descendent en ville pour acheter le peu de fournitures qu’ils ne peuvent pas fabriquer eux-mêmes.  Je ne m’en suis pas préoccupé et me suis installé pour passer la nuit, mais j'ai senti quelque chose de dur contre mon flanc. En soupirant, j'ai jeté mes lièvres un peu plus loin derrière et me suis mis à l’aise. J’étais épuisé, alors ça n'a pas été difficile pour moi de sombrer, malgré la symphonie du vent qui se jouait à l’extérieur. Je me suis emmitouflé dans mon sac de couchage et me suis endormi.

J'ai été réveillé par un son étrange. Un bruit bizarre de craquement et de « croustillement » qui m'a fait bondir de mon couchage, pensant que le toit était sur le point de céder sous le poids de la neige. Je me suis préparé mentalement, mais alors que le son se faisait entendre à nouveau, j'ai réalisé qu’il ne provenait pas d’au-dessus de moi, mais plutôt d'à côté – près de mes affaires. La silhouette avait disparu de son coin, et je pouvais entendre sa respiration profonde et grinçante accompagnant les craquements.

« Qu’est-ce que vous foutez ?! » ai-je dit d’un ton brusque.

Il s'est replié dans son coin dans un cliquetis de chaines. Mon adrénaline bouillonnait, et je ne savais même pas vraiment trop pourquoi. Quelque chose à propos de cet inconnu me mettait dans un état de quasi-panique. Mon instinct me dictait de partir, mais je ne pouvais pas me le permettre. Quoi que pouvaient être les intentions de ce mec, j’étais plus en sécurité avec lui que dehors dans la tempête.

J'ai attrapé mon sac à dos et me suis calé contre le mur en position assise, fixant la silhouette, m’attendant à ce qu’il bouge. Je me suis efforcé de rester éveillé et attentif, sans jamais détourner les yeux alors que le vent hurlant semblait diminuer d’intensité. Une ou deux fois, j'ai senti ma tête qui commençait à plonger et mes yeux se fermer, mais à chaque fois que je glissais, le faible cliquetis des chaines me rappelait sèchement à la réalité.

Alors que la tempête se dissipait et que le soleil se levait doucement, la lumière a commencé à inonder le chalet. La scène se déroulait progressivement, la ligne de lumière s'élevant dans la pièce à mesure que le soleil montait dans le ciel, comme une imprimante révélant lentement une image, une ligne à la fois. Je n'étais pas dans un chalet, mais plutôt dans une grande cabane de ravitaillement qui mesurait peut-être trois mètres par deux mètres. Il n'y avait pas de cheminée, ce qui semble logique pour une cabane de stockage. Il y avait des outils, des pièges et des fusils alignés contre tous les murs. La silhouette dans le coin cessait progressivement d’être une silhouette pour devenir une personne distincte.
Maigre.
Non, décharnée.
Pâle.
Non, livide.
Homme.
Non, cadavre.
Cadavre.
J’étais estomaqué.
Il était mort. Pas du genre « oups, je suis mort pendant la nuit » mais genre mort depuis longtemps. Depuis, très, très, TRÈS longtemps. Son corps était tout flétri et… momifié ? Est-ce que c’est même le bon mot ? Il n’était pas enveloppé de bandelettes ou quoi que ce soit, mais sa peau était complètement déshydratée et dure, comme une momie désenveloppée. Ses cheveux pendaient de son crâne en ficelles mal peignées. Ses dents dépassaient de ses lèvres ratatinées, laissant entrevoir un vide à l’endroit où aurait dû se trouver sa canine supérieure droite. Il y avait une très vieille tâche de flaque de sang derrière lui. Je l'ai suivi du regard pour en trouver l’origine : son pied gauche, et le piège à ours dans lequel il était pris. Il y avait un crochet vide sur le mur au-dessus de lui avec une chaine accrochée au piège. Elle était assez longue pour lui permettre de se déplacer, mais pas assez pour atteindre la porte d’entrée, ou la scie suspendue au-dessus. Ma meilleure hypothèse était que le piège avait dû tomber tout seul pendant qu’il dormait, et qu’à un moment il avait dû se lever pour chercher quelque chose dans le noir, et s’était pris dans son propre piège. Il avait probablement fini par mourir de soif ou quelque chose comme ça.

Écoutez, je vous le dis ; il ne respirait pas, il ne bougeait pas. Il était aussi mort qu’un clou de porte, et ce depuis un sacré bout de temps.

Je me suis assis, me résolvant à penser que j’avais déliré toute la nuit. La fatigue, la déshydratation et la désorientation générées par la tempête m’avaient fait imaginer sa voix. Ces bruits de sifflement lents que j’avais pris pour des réponses n’étaient que le vent à l’extérieur. Je les avais mal interprétés à cause de l’isolement qui avait fini par me gagner. Les éléments avaient conspiré contre moi pour faire une personne vivante de quelqu'un qui, clairement, ne l’était pas. C’était une bonne explication, logique, et j’aurais aimé pouvoir dire qu’elle était vraie.

Sauf que ce n'était pas moi qui avais arraché la tête de Petit-déjeuner. Ce n'était pas ma canine que j'avais retrouvée sur le sol à côté de moi. Ce n’étaient pas mes ongles secs et crasseux qui étaient plantés dans mon sac de couchage, et ce n'était pas moi qui avait recouvert les lèvres desséchées et craquelées du cadavre avec de la fourrure blanche.

Je ne suis pas resté pour Dîner. 


Texte traduit par Sassy Calopsitte.

Source : https://www.reddit.com/r/nosleep/comments/82f288/i_wasnt_alone_seeking_shelter_from_the_blizzard/

Spotlight : Le vieux monsieur

Le jour où je l'ai vu, j'ai failli mourir dans un accident de voiture. J'ai eu de la chance d'en réchapper, mais, le seul souvenir que j'ai est cette image de lui souriant gentiment alors que je galérais avec celle-ci, je n'ai jamais su ce qu'il avait à voir avec l'accident. J'ai eu un pincement au cœur quand j'ai vu son bras avec ses bracelets dépasser d'un sac mortuaire. Un jour, j'ai cherché son nom, mais le nombre de cadavres ce jour-là était énorme, je pense que je suis la seule à avoir réussi à m'échapper. Je n'ai rien eu à part une cicatrice en forme de croix dans le dos, séquelles de l'opération que j'ai subie pour m'enlever des morceaux de métal du dos. Son sourire m'a hantée longtemps, comment j'aurais pu savoir que deux minutes après, son cadavre sanglant s'encastrerait dans la carrosserie, comment aurais-je pu le savoir ? J'aurais fait attention à mes pneus et je n'aurais pas essayé de contourner ce camion.


Il avait les cheveux noir clair, presque gris, il avait une tête de papy, ses petits-enfants l'attendaient sûrement devant la porte, je voyais ce vieux monsieur arriver avec des cadeaux dans les bras pour ses descendants, leur bonheur partagé et leur maison s'allumaient de mille et une couleurs. J'ai pleuré en pensant qu'ils ne reverront plus jamais leur grand-père arriver à la maison, leurs yeux se remplir de larmes quand ils se rendront compte que c'était leur dernier Noël avec lui.


J'ai pensé pouvoir l'oublier, avec le recul, mais c'est la plus mauvaise idée que j'ai eue. Son sourire était partout: dès que je fermais les yeux, il était là, le sourire heureux d'un homme ayant rempli sa vie parfaitement, avec des personnes qu'il aimait, des amis, des petites manies avec sa femme. J'ai tellement pleuré que mon visage était boursouflé de partout, j'ai une peur de la voiture depuis ce jour-là. Où que j'aille, j'y allais à pied ou en vélo.


Le jour où je l'ai revu, je l'ai regardé pendant longtemps pour être sûr que c'était lui. J'ai rechargé, puis j'ai hésité.
La pandémie durait depuis des mois, sept au total. J'ai réussi à m'échapper, mais mes amis sont tous morts, j'ai croisé la route d'une escouade anti-zombies. La fin du monde était survenue le 15 Août 2015, avec comme conséquence le retour des morts sur Terre. Un virus, ou une malédiction, un savant fou, ou bien dieu, on a jamais su d'où ça venait. Je regardais ce vieux monsieur, serrant mon fusil, fort.


Il n'avait pas fait de mal, il n'y avait pas de sang sur lui, mon compagnon m'a frappé l'épaule, a fait une blague à propos des pruneaux et des latrines des anciens, puis il a tiré, ne le touchant pas. Il s'énerva et me paria une ration que je n'y arriverais pas.
J'ai pleuré pour ce vieux monsieur revenu pour voir sa famille, mais ils étaient partout, il ne fallait pas faire de sentiment.


J'ai visé.


J'ai tiré.


Et je l'ai touché.


En pleine tête.

Casanova

Bon, inutile de tergiverser, entrons dans le vif du sujet dès le début : j'ai toujours eu des problèmes d’érection. J'ai été impuissant depuis ma puberté, ce qui m'a valu de sacrés moments de solitude, surtout lorsque je ramenais des filles à la maison. Généralement, ça se finissait soit en fou rire de ma partenaire, soit en sourire gêné, suivi d'un "c'est pas grave, ça arrive ! ». Ça arrive, oui, mais, pour moi, ça arrive à chaque fois. Et même les petites pilules bleues et autres médicaments étaient inefficaces. C'est pour cette raison que, malgré le nombre de tentatives, j'ai été puceau jusqu'à mes 30 ans. Et encore, j'ai eu beaucoup de chance par rapport à ça. Je m’explique :

Alors que je venais d'entrer dans ma trentième année, je me promenais par un jour ensoleillé dans les rues de ma ville. Jusqu’à ce que j’aperçoive une boutique que je n'avais jamais vue auparavant. Elle devait avoir ouvert très récemment.
C’était une sorte de magasin de vieux objets, un antiquaire. Sur la devanture du magasin, on pouvait voir un panneau :

"Au Bouc Noir : Objets mystiques, porte-bonheurs, voyance, guérisons"

Je suis assez féru d'antiquités, j'aime bien chiner en brocante pour en trouver. Du coup, je suis entré, pour voir s'il y avait des objets intéressants. Le magasin était plein de vieux meubles et d’objets poussiéreux. Quelques babioles en métal, et beaucoup de grimoires sur une étagère derrière le comptoir.
Derrière ce même comptoir, un homme me fixait. Il devait avoir une soixantaine d'années. Il était vêtu d'une vieille chemise blanche et d'un pantalon à bretelles. Ça lui donnait un style d'avant-guerre.

Pendant que j'inspectais les vieux objets qui traînaient dans la poussière, le vieil homme ne me quittait pas du regard. Au bout d'une demi-heure, j'ai fini par me rendre au comptoir, pour lui demander ce qu'il avait en arrière-boutique. Je n'ai même pas eu le temps d'ouvrir la bouche qu'il m'a brandi une fiole sous le nez.

"Cela réglera votre problème d'impuissance. Prenez-le, cadeau de la maison", m’avait-il dit, le sourire aux lèvres.

Putain, comment ce vieux fou l’avait-il deviné ? J'étais sous le choc. Bien sûr, j'ai voulu lui poser plein de questions, mais il m'a vite fait comprendre que l'offre ne durerait pas longtemps. J'ai donc pris la fiole et je suis parti. Après tout, j'étais désespéré.

En rentrant chez moi, j'ai longtemps hésité à boire le contenu de la fiole. Et si c’était du poison ? Je ne pouvais décidément pas boire le contenu d'une fiole donnée par un homme louche dans une boutique toute aussi louche.
Mais un soir, après un énième échec au lit avec une fille qui ne s'est pas gênée pour me faire comprendre que mon impuissance me reléguait au rang de sous-homme, dans un élan de rage, j'ai bu la fiole d'une traite.

Et, miracle, je ne suis pas mort. Et encore plus miraculeux... J'avais une érection qui tenait !

Cette nuit-là, je n'ai pas dormi. Et ma partenaire non plus. Il faut dire que pour une première fois, elle était réussie. Cette fiole avait fait de moi une vraie bête au lit.
Mais c'était trop beau pour que l'histoire s'arrête ici. Certes, cette potion avait sans aucun doute guéri mon impuissance. Je veux dire, ce n’était pas un médicament à prendre avant chaque rapport. C'était complètement guéri ! Je bandais maintenant à volonté, et cette nouvelle capacité avait décuplé ma confiance en moi, si bien que j’enchaînais les conquêtes.

Chaque soir une fille différente. Ça a duré comme ça pendant une petite semaine, c'est ensuite que je me suis aperçu qu'il y avait quelques effets secondaires.
En effet, il semblait que chaque fille avec qui j'avais couché tombait inexorablement folle amoureuse de moi. Attention, j'insiste bien sur le "folle". Ce n’était pas la petite amourette où la fille te lance quelques regards langoureux et te sourit timidement. Elles étaient complètement déchaînées dès qu'elles me voyaient.

Ça m'a posé beaucoup de problèmes, car je n'étais plus tranquille nulle part. À chaque fois que je sortais de chez moi, il y avait toujours une fille qui m'attendait en embuscade pour me sauter dessus. Je me faisais poursuivre dans la rue. Elles inondaient ma messagerie de messages salaces. Elles harcelaient même ma famille et mes amis pour qu'ils révèlent l'endroit où je me trouvais.

C’était devenu ingérable.

C'était forcément de la faute de cette potion, je suis donc retourné à cette fameuse boutique. Et, à ma grande surprise, je n'ai trouvé qu'une boulangerie à l'endroit où elle se trouvait auparavant. En interrogeant le boulanger, il m'a certifié qu'il était installé ici depuis dix ans et qu'il ne savait pas de quelle boutique je parlais. C'était très bizarre, car j'étais certain d'être au bon endroit.

Bref, je devais prendre une décision, car mon quotidien était devenu invivable. Je me suis exilé. J'ai déménagé sans donner d'adresse, et j'ai recommencé ma vie dans une autre ville. Une vie de célibataire endurci. J'étais de retour dans ma vie sans sexe. Je ne pouvais pas risquer de reformer une horde de femmes en furie.

Ça a duré cinq ans. Et il faut dire qu’après y avoir goûté, vivre sans relation sexuelle était une épreuve de tous les jours. J'avais pris un petit boulot dans un restaurant, où je faisais la plonge. C'est là que je l'ai rencontrée. Marion. Elle était magnifique. Rousse, bouclée, avec des petites taches de rousseur qui faisaient tout son charme. J'en étais devenu raide dingue.
Mais, malheureusement pour moi, elle était déjà fiancée. Et elle allait se marier dans quelques mois.

Un soir, alors que je travaillais tard en sa compagnie, je n'ai pas pu résister. Je la désirais ardemment, alors je lui ai fait des avances. Elle les a refusées tout net, bien entendu. Mais je ne sais pas quels démons m'habitaient, c'était sûrement le manque de sexe qui parlait, ou la puissance de la potion qui refaisait surface, mais je ne pouvais plus me contrôler.

Je l'ai attrapée par le bras et je l'ai mise au sol. Elle s'est débattue du mieux qu'elle pouvait, mais j'étais bien plus grand et fort qu'elle. Malgré ça, elle a réussi à attraper une bouteille et à me l'éclater sur la tête. Mais ma frénésie était bien trop importante, et ça a eu pour seule réaction de me faire devenir encore plus violent. Je lui ai attrapé le cou et lui ai violemment tapé la tête contre le sol, pour la calmer un peu.

Ça l'a effectivement calmée, car elle m'a gentiment laissé finir mon affaire. Et, une fois l'adrénaline retombée, j'ai réalisé mon erreur.
J'avais violé une femme. J'avais atteint le point de non-retour. Qu’allais-je faire ?

Après quelques minutes de réflexion, j'en suis venu à la conclusion que je n'avais rien à faire, car l'effet secondaire de ma potion allait maintenant s'enclencher. Elle était maintenant folle amoureuse de moi. Je n'avais qu'à attendre qu'elle se réveille pour que nous puissions vivre une vie heureuse ensemble. Au diable son fiancé !

Mais elle ne s'est pas réveillée. Je l'avais frappée trop fort. C'est en voyant la flaque de sang couler derrière sa tête que je l'ai compris : elle était morte. J'étais passé de violeur à meurtrier en une poignée de secondes. J'étais désemparé.
Heureusement que personne n'était sur les lieux quand ça s'est passé, et que le restaurant n'ouvrait que dans quelques heures. Cela me laissait le temps de masquer mon crime.
J'ai chargé le corps de cette pauvre fille dans mon coffre, et je l'ai jeté dans la rivière. Une fois ceci fait, je suis rentré chez moi.

Vous savez, cette histoire m'a fait comprendre que l'on est jamais satisfait de la vie qu'on a. Ça fait maintenant quelques semaines que j'ai violé et tué Marion, et je regrette chaque jour ma vie d'avant ; calme, certes sans sexe, mais tranquille. Une vie normale.

Quand je sens cette odeur de moisi et de corps en décomposition qui vient de ma cave, je me dis que je n'aurais jamais dû entrer dans cette boutique. Quand j'entends chaque nuit Marion m'appeler par mon prénom et me crier son amour depuis la cave, de ses lèvres décomposées et remplies d'asticots, je me dis que ma vie d'avant était vraiment géniale par rapport à mon quotidien actuel.

Je regrette vraiment ma vie de puceau.

Texte de Kamus