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Confessions de l'étrange : Le voyageur intemporel

Je recevais un homme, âgé d’une vingtaine d’années, cheveux blond rangés sur le côté. Ils possédait de grands yeux bleus, et des bretelles recouvraient sa chemise à carreaux au style vieilli, laquelle semblait malgré tout comme neuve, à l’exception d’un blason qui paraissait déchiré, en haut de la manche droite. Ce fut ce dernier détail qui attira mon attention. Intrigué, je lui demandai pourquoi son habit était dans un tel état. Il me répondit alors qu'il s'agissait d'une longue histoire, histoire qu’il allait me raconter depuis le début.

« Connaissez-vous l'Ahnenerbe ? me demanda-t-il, non sans un fort accent étranger.

- Oui, une vielle association nazie qui tentait tout pour trouver des choses paranormales afin de les dompter. Une belle bêtise, répondis-je.

- Nous étions jeunes et fous à l’époque... Le sentiment de race supérieure amena tous les miens dans la tombe...

- Excusez-moi, mais l’Ahnenerbe n’existe plus depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. De plus, vous ne faites pas plus de vingt-cinq ans. D'après vous, cette association se serait reformée ?

- Ça, je n’en sais rien... Quant à mon âge… Je l'ignore tout autant. Vingt-cinq ans ? Pourquoi pas. Mais je pourrais aussi bien en avoir cinquante ou cent-vingt… Connaître son réel âge n’est pas donné à tout le monde….

- Que me racontez-vous ? Que vous seriez immortel ?

- Entre nous, je dirais que oui et non. Intemporel serait un mot plus approprié.

- Pardon ? Je dois vous avouer que j'ai un peu de mal à vous suivre....

- Un immortel vit à l’infini, mais sur toute une période. Parallèlement, un intemporel ne vit que par fragments d'Histoire. Il va toujours plus loin dans le temps, mais pas à l'échelle humaine. Bon, revenons au début….

Je m’appelle Rudolf Hernestein, Seconde Classe du treizième régiment, par la suite affilié à un petit groupe censé accompagner des hommes et des scientifiques un peu zélés dans de vieilles catacombes de Berlin. La guerre faisait rage, et nous n’avions plus rien pour nous défendre des rouges et des amerloques. Himmler en personne avait organisé cette petite expédition dont je ne savais pratiquement rien. Tout ce que je devais faire, c'était accompagner des types plus savants les uns que les autres, qui portaient tous des tenues avec écrit en gros « Ahnenerbe » sur le torse. A vrai dire, je ne savais pas ce que c’était à l’époque. Je me disais que cela ne pouvait pas être bien méchant.
Ainsi, nous sommes descendus dans de longs couloirs étroits. La mort pesait sur chacun de nos pas, et les crânes des squelettes parsemant ceux-ci semblaient nous fixer. La limite du rayon de nos lampes-torches se situait à quelques mètres à peine, marquant la frontière entre notre groupe et l'obscurité qui nous entourait. Même si cela aurait effrayé n’importe qui, nous n’avions pas peur, car nous étions armés de mitraillettes et de pistolets. Notre équipe était composée de trois soldats, moi compris, d'un lieutenant et de quatre scientifiques dont le chef expéditeur, qui avait des origines tchétchènes. Il parlait un dialecte inconnu, sûrement était-ce une sorte de code pour que nous ne comprenions pas. Seuls les scientifiques semblaient saisir ses mots, et lui répondaient parfois dans cette même langue.
Là, le chef nous fit signe de nous arrêter, et nous montra un mur qui portait une inscription ressemblant à de l’hébreu. Il nous ordonna alors de le briser avec les pioches que nous transportions. Comme il n’y en avait que deux, ce furent mes deux camarades qui s’y attelèrent pendant que je guettais avec mon lieutenant. Plus les minutes s’égrenaient, et plus le scientifique en chef exaltait. Le mur était maintenant brisé, et avait laissé place à un grand trou noir. Il ordonna à l'un de mes compagnons d’y entrer. Le noir absolu l’y attendait. Ainsi qu’une chute dont nous ne connûmes pas la fin. Je me souviens encore de la stupeur qui nous transperça, le soldat, le lieutenant et moi, tandis que le cri désespéré s’éloignait de plus en plus. Mais les scientifiques s’en fichaient royalement, et décidèrent d’étudier les lieux pour mieux y retourner.
Ils aperçurent alors un étroit rebord qu’il fallait longer, à l'entrée du trou, et y envoyèrent le deuxième soldat. Ce dernier était terrifié, mais ils insistèrent férocement. Tout dépendait de ce qu’il allait entreprendre, cependant. Coincé sous une épée de Damoclès, il se résigna à y aller, tout en prenant soin de ne pas tomber. Lorsqu’il eut avancé à environ trois mètres de l'entrée, ils m’ordonnèrent d’y aller aussi. Je savais que je n’avais pas le choix, et m’y aventurai donc.
Je longeais ainsi le rebord, mes yeux alternant entre le vide, où gisait sûrement mon camarade, et mon autre compagnon, dont je pouvais entendre les battements de cœur de l'endroit où je me tenais. Nous étions donc là, perchés sur cette corniche, alors que le danger pouvait être partout et arriver à n’importe quel moment… Ce qui ne manqua pas.
Je ne saurais pas dire ce qu’il se passa réellement. Seulement un cliquetis, un bruit de brique qui glissait, puis un cri glaçant qui me rappela cruellement ce qu'il s’était passé dix minutes auparavant. Lorsque je tournai la tête, je sus que mes doutes étaient avérés. Mon compagnon n’était plus là, absorbé par le noir profond de ce gouffre. Même s’il s’était résigné à mourir ici, je ne pus m’empêcher d’avoir de la peine pour lui. Mais la réalité revint rapidement à moi. Les scientifiques me hurlaient d’avancer. Et, avec en tête la sombre destinée de mes compagnons, je fermai les yeux, tout en continuant de longer le mur.
Toujours les yeux fermés, je m’interrogeai sur le sol que touchais à présent mon pied gauche. En effet, j’avais fini par trouver l’extrémité du gouffre mortel. J’annonçai ma découverte à l’équipe d’un ton soulagé, qui elle se congratula d’avoir cherché au bon endroit. Ils arrivèrent, en ligne et sans crainte, et nous continuâmes dans un grand couloir bordé de hautes colonnes. Cette sorte d’hébreu était partout. Des signes d’occultisme étaient là aussi. Les scientifiques accéléraient comme si tout cela était banal, tandis que le lieutenant et moi avancions lentement, aberrés, surpris et admiratifs, mais surtout craintifs de ce qui nous attendait là bas. Les colonnes entre lesquelles nous avancions mesuraient au moins cinq mètres, taillées dans la roche et recouvertes de ces gravures aussi étranges qu’effrayantes. Celles-ci semblaient former des espèces de mots, même si je ne pouvais que les imaginer, car je ne connaissais pas d’autres alphabets que le romain. Il y avait aussi des croix d’occultisme, d’autres signes religieux, ainsi que celui d’un triangle mêlé à croix gammée qui avait l’air assez récent…
Tout à coup, un bruit sourd se fit entendre. Le plafond sembla alors trembler, et des morceaux s’en détachèrent. Ils nous tombaient dessus. Les scientifiques coururent vers la sortie opposée. Sans nous poser de questions, nous fîmes de même. Et sans le savoir, cela venait de me sauver la vie. Le plafond semblait maintenant s’écrouler. Les scientifiques étaient déjà arrivés de l'autre côté, comme s’ils savaient ce qui allait arriver, tandis que le lieutenant et moi courions à toute allure, le cœur battant la chamade et la peur guidant notre course. Et, avec soulagement, j’y arrivai. Mais mon lieutenant, un peu moins rapide, était encore trois mètres derrière moi, et glissa. Il rampa au sol, et tendit son bras que j’attrapai. Je commençai à tirer, mais un énorme bloc de pierre se détacha du plafond, et écrasa le pauvre homme, dont il ne resta plus entre mes mains que le bras sanguinolent.
J’étais dans un autre monde. Si la mort de mes deux camarades était horrible, je ne l'avais pas vue, et l'obscurité avait au moins eu le mérite de m'épargner la vision de leurs corps. Mais le sergent, ce que j'avais vu dans ses yeux, c'était la tristesse d’un homme se sachant déjà mort. La tristesse d’un homme qui avait des rêves et une femme. Sa vie avait littéralement été écrasée par des scientifiques qui n’en avaient rien à faire, alors que j’étais là, la bouche grande ouverte, assis sur mes genoux, le reste de bras du lieutenant entre mes mains tremblantes.
Mais ils n’avaient que faire de mes trois compagnons morts pour eux, compagnons qu’ils estimaient dispensables. Ils m’ordonnèrent d’ouvrir la dernière porte. Alors que ceux-ci étaient morts dans d’atroces souffrances, ces scientifiques jubilaient d’avoir trouvé ce qu’il cherchaient. J’avais tellement envie de les envoyer se faire voir... Mais ma curiosité prit le dessus. Qu’y avait-il derrière cette porte qui intéressait tant ces cinglés ? La réponse ne pouvait pas attendre. J’ouvris donc le battant, haletant. C'est alors qu'un bruit insupportable résonna dans ma tête. C’était comme si celle-ci était prise dans un étau. Ma vue devint floue, je chancelai, mais personne ne vint m’aider... La douleur était atroce, et évoluait. D’abord cet étau, puis ce fut comme si on me roulait dessus avec un blindé. Ensuite, j'eus littéralement l’impression qu’on m’arrachait la tête. Je gisais sur le sol, gigotant à demi. Je me sentais mourir. J’étais prêt à rejoindre mes coéquipiers.
Tout à coup, une chose se fit entendre en moi, comme une voix. Mais je fus le seul à l’entendre. C'était la voix rauque d’un vieil allemand avec un accent terrible dont j’ignorais la provenance : 

“Alors ? Ils se fichent de toi ? Ils te jettent comme une serviette trop usagée et inutilisable ? Le sort de tes camarades n’est-il pas insupportable ? Alors qu’ils s’en fichent ? Je suis enclin à t’aider, si tu te débarrasses d’eux. Je t’offre un souhait, mais un seul. Tout ce que tu veux, en un souhait. Une femme ? Ou plutôt un harem ? Une maison, un pays, la terre, la galaxie à toi tout seul ? Des pouvoirs incommensurables ou même, l’éternité ? Un souhait, mais à une condition : tue ces gêneurs. Mais pas de n’importe quelle manière. Je veux que tu sois le plus sadique possible afin que je puisse m’en repaître. Ensuite, j’exaucerai ton voeu”.

Plus surpris que charmé par l'idée, du moins au premier abord, je lui posai des questions, mais n’obtins aucune réponse. Face à cet étrange dilemme, je me mis à réfléchir. C'est alors que des images s’imposèrent à mon esprit ; mes compagnons, leur mort, les scientifiques qui riaient et s’en moquaient. Les images semblaient si claires et si réelles, comme un film en couleurs. C'est ainsi que la vengeance prit le dessus. Mon visage arbora un sourire sadique. Je voulais les voir souffrir comme, non, pire, que mes amis dont ils s’étaient moqués. J’avais ces images en boucle dans ma tête. Puis, je ressentis un incontrôlable sentiment de satisfaction, en imaginant ce que j’allais leur faire. Je n’étais plus moi-même, j’étais un monstre assoiffé de sang, de violence et de vengeance. Je saisis une vieille tige d’acier qui traînait par là. Et je me dirigeai vers mes futures victimes. Pour ne pas vous choquer, docteur, je ne vous dirai pas ce qu’il s’est passé. Mais, sachez une chose, le sang et son odeur emplissaient la salle. La tige, qui était censée être en acier, était pliée. L’effroi était certes dessiné sur leur visage, mais mes expériences les avaient rendus méconnaissables… Ironique pour des scientifiques, n’est-ce pas ?

Mais revenons plutôt à notre histoire.
Ainsi, lorsque le massacre fut fini, lorsque tout fut terminé, je pus enfin hurler mon dû : l’éternité.
C'est alors que je me réveillai, sans me souvenir m’être endormi. Je n’étais plus dans ce couloir humide et froid. Mais dans une chambre, à Berlin… Une chambre vide. Pétri d'incompréhension, je m'aventurai dans la rue en contrebas, et errai dans la ville. Alors que je marchais, les heures avaient beau passer, Berlin semblait complètement vide, comme amputée de ses habitants. Un vacarme assourdissant se fit alors entendre. Des explosions et des cris. Des coups de feu. En m'orientant dans cette direction, j’aperçus le drapeau soviétique flotter sur le Reichstag. Sachant ainsi la guerre perdue, j’arrachai le blason sur ma manche pour ne pas me faire tuer. Mais il était déjà trop tard; des russes venaient d'apparaître de derrière moi, prêts à m’éliminer. Je fermai les yeux. Et à partir de ce moment, tout est flou… J’ai vu des moment entremêlés ; des centaines, tous à des périodes différentes. Un président assassiné en voiture dans une ville avec de hautes constructions, et dans cette même ville,  j’ai vu des tours s’effondrer, des terroristes tirer avec des armes automatiques sur des civils... J'ai vu des atrocités, des choses cruelles, et surtout des morts…. J’ai vu tant de choses, et toujours de la même manière : j’arrive, j’attends, je vois, je disparais et ça recommence. J’ai le poids du temps sur les épaules, alors que théoriquement je n’ai que la vingtaine… Maintenant, savez-vous ce qu’est la différence entre immortel et intemporel, docteur ? 

- Mais qu’avez-vous donc souhaité, pour en arriver là ?

- J’ai tout simplement dis : " Je veux vivre à jamais pour voir les grands moments de l’humanité à venir ". Il m'a pris au mot près. Cela m'a permis d'apprendre deux choses, docteur. Premièrement, il faut toujours réfléchir à ce que l’on dit ou fait. Deuxièmement, j’ai appris que ce que l’humanité pouvait faire de plus important était souvent le pire… Au revoir, docteur, merci de m’avoir écouté. Je suis désolé, je n’ai pas un seul Reichsmark à vous donner. En espérant qu'aujourd’hui, cela ne sera pas trop grave. Adieu docteur, et j’espère sincèrement, pour vous, ne plus vous rencontrer. »



Auteur : Abunter

Cigarette

La vie est chiante. Ok, le propos fait dépressif ou blasé, mais faut se rendre à l'évidence, c'est la vérité. Tout les jours le même quotidien, avec les mêmes têtes et les mêmes conversations... Seuls quelques moments, assez rares, brisent cette salope de routine. Souvent, ils te tombent dessus sans que t'aies le temps de comprendre, et s'en vont sans prévenir. Un peu comme ce canon rencontré en Ardèche... L'unique chose qu'il te reste est l'infime souvenir de la sensation ressentie et la volonté de la retrouver. Ce que j'essaye de faire de mon temps libre. Bordel, avant de pouvoir courir misérablement derrière un paradis éphémère d'émotions autant orgasmiques que fugaces, je dois me coltiner un interrogatoire dont je me fous complètement.


On peut savoir beaucoup de choses sur quelqu'un juste en observant ses manières, ses vêtements, son apparence générale en somme. Mais, le type devant moi, un gaillard stoïque, ne transpire pas grand-chose. Un homme grand, cheveu court, jean, t-shirt… Le genre de mec dont tu ne te souviens jamais du nom. Tu t'en rappelles seulement par des : « Non, mais tu sais celui-là... ». Ces mecs-là sont les plus dangereux, pratiquement des hommes invisibles. Et putain, cet enfoiré en a conscience. Ah, je le vois s'agiter puis je remarque ses doigts jaunes. En manque, mon garçon ? Je mets une cigarette sur la table, il la prend. Plaquant sa Lucky entre le majeur et l'annulaire, au plus près de la paume, il me regarde. Je lui fais signe que je n'ai pas de briquet.
  
En peu de temps, fini le calme olympien et bienvenues les erreurs grossières. Moins d'une heure plus tard, j'ai ses aveux et je peux enfin rentrer chez moi. Ça laisse songeur quand on y réfléchit. La condamnation de ce type n'a tenu qu'à une clope. Il faut vraiment que j’arrête.

Texte de Wasite 

Gérard

Gérard est un méchant flic. Oh, pas le genre à faire chanter les conducteurs ivres et à racketter les dealers, encore moins à tabasser les minorités dans les ruelles sombres... Non, pas ce genre-là. Gérard est au dessus. Lui, ce n'est pas n'importe qui. Déjà, c'est l'adjoint du shérif. Et puis, il faut bien dire qu'il est plus cultivé que la moyenne. Il est allé à la fac, où il a étudié la littérature et un peu la philosophie. Plus tard, quand le moment fut venu de lui faire passer quelques tests, on lui a évalué un QI de 130. D'ailleurs, il est devenu enseignant, puis, après un ou deux soucis, il a pris la grande décision de se reconvertir en prêtre. Mais face à ce nouvel échec, il ne s’est pas dégonflé non plus. Il a poursuivi sa vocation de redresseur de torts. C'est qu'il a une certaine morale, le Gérard...

En 1972, après une malencontreuse aventure impliquant deux étudiantes, une corde et un couteau, Gérard est arrêté. Dans l'armoire de son bureau, on retrouve quelques feuillets. Beaucoup ont été détruits avant que la police – ses collègues plutôt – ne rappliquent. Mais bon, on a quand même retrouvé quatre textes. Quatre nouvelles. De simples contes, selon leur auteur.
On y suit un sympathique personnage : La Goule. C'est son surnom. Il est flic (comme c'est étrange). Il lui arrive plein de petites aventures. Des aventures impliquant des étudiantes, des cordes et des couteaux. La Goule aime bien ça, les cordes et les couteaux. Il aime aussi les sacs plastiques, les jupes qui sentent la merde et les mouches sur les yeux des filles. De simples contes, donc.

Gérard est accusé de trente-quatre meurtres. C'est beaucoup. Mais non, Gérard n'est pas la Goule. Tout ça, ce n'est que complots et machinations ! Il s'est juste mis un procureur à dos. Et puis, oui, peut-être, il a un peu abusé dans ses opérations de prévention sur les dangers de l’auto-stop. Mais il faut bien ça parfois. Quand une jeune fille se retrouve ligotée après être montée dans une voiture – même une voiture de flic – il faut bien qu'elle comprenne que c'est de sa faute. « Il fallait être plus prudente, ma petite ». La prochaine fois au moins, elle aura retenu la leçon. La prochaine fois, elle ne finira pas au fond d'un marécage.
Gérard est en taule. Un flic en taule, voyez-vous ça ! Un adjoint de Shérif, en plus ! Mais bon, Gérard sait y faire. En taule, il rencontre plein de personnages sympas qui ressemblent vachement à La Goule. Il y a Ted qui est plutôt bavard. Ottis, un peu foufou. Et Art, le gros dégueulasse. Gérard n’est pas content. Il est innocent, voyons. Alors, histoire de quand même faire quelque chose avec ce qu'il a, il se met à écrire.


Il écrit plein de contes. Il écrit d'abord ses histoires de prisons. Il imagine sa libération... Dans un bar, avec un pote et des putes. Il retranscrit les histoires de Ted (Ah Ted ! Toujours plein d'anecdotes à raconter, celui-là !). Et puis bon, ses autres histoires, là, les premières, elles ont été publiées dans la presse. Tout le monde le traite de monstre mais, au fond, il a un certain succès. Il va jouer là-dessus. Tout le monde le croit coupable ? Peu importe ! Il va jouer les coupables. Il va leur montrer ce qu'un vrai monstre peut écrire.
Alors il écrit des contes. Plein. Comme il aime bien les mouches sur les yeux des filles, il commence par ça : Des Mouches dans ses Yeux. Et puis, il aime bien les têtes aussi. Parfois, avant, il en ramenait chez lui, mais c'était rare. Hmmm, une bonne petite tête de fille, toute seule, sur un pieu. Une Blonde sur un Pieu. Les titres viennent tous seuls. Morbides. Appât pour Alligator. Démons du Crime. Morceaux de Choix. La Mort et le Sexe. Putes : Mode d'Emploi. Terreur Expérimentale. Oui, les titres viennent tous seuls. Ça en rappelle, des souvenirs...


Gérard a une bonne pote dehors. Une ex du lycée. Elle va lui publier ses trucs. Ça l'encourage. Il écrit. Il écrit. Il écrit ses fantasmes, ses histoires de putes et de merdes, d'étudiantes, de cordes et de couteaux. Il parle de sacs plastiques, il parle des marécages et des corps qui flottent au fond de l'eau, menottés à des épaves de voitures coulées. Il parle de cette fille-là, qui pourrit quelque part, attachée à un tronc. Et de cette autre dans l'étang, dévorée lentement par de petits crabes bleus. Sade peut aller se faire foutre. Gérard écrit. Il remplit le monde de ses cauchemars bizarres. Il dessine aussi. Les filles, il les dessine avec des cordes au cou, les genoux ouverts et les seins écorchés.

Parfois, le soir, Gérard se branle. Il se branle en pensant à ce qu'il a écrit. À ce qu'il a fait.

Le procureur, celui qu'il s'est mis à dos, a dit un jour un truc à peu près de ce genre à propos de lui : « Vous savez, cet homme mérite sa place dans l'une des pires prisons du pays. Je veux être personnellement informé de tout éventuel examen de son dossier, s'il demande une remise de peine. Cet homme... Cet homme est dangereux. Je ne pense pas qu'il soit en mesure de se contrôler. C'est un grand malade. Et s'il affirme que j'essaie de tout faire pour le maintenir en détention, il n'a pas tort. Le laisser sortir, ce serait signer l'arrêt de mort de plusieurs personnes ».
On peut être d'accord avec Monsieur le procureur. Gérard est un grand malade. Sa bouche le dit. Son regard le dit. Le tremblement de ses mains et les rides sur son front. Sa voix, qui s'enroue et devient plus grave... Ses yeux qui se mettent à briller dès qu'on parle de cordes. De cordes, de couteaux et de jolies filles pleines de mouches. Gérard est un grand malade, un psychopathe, une anomalie de la science, un monstre, un ogre et probablement la pire saloperie de la pire prison du pire État de ce foutu pays.

Mais ce n'est pas ça qui vraiment me dégoûte.
Non, ce n'est pas ça l'horreur.
Pas ça, la véritable horreur.
La véritable horreur, c'est que ce fils de pute m'a donné envie d'écrire.

Texte de Manticore

10 petits internautes

10 petits internautes aimaient le surf,
L'un d'eux, trop curieux, alla sur le darknet,
Il le retrouvèrent chez lui le cou tranché net.
N'en resta plus que neuf.

9 petits internautes étaient parmi l'élite,
L'un d'eux trollait avec trop de véhémence,
Il fut retrouvé pendu chez lui, pas de chance.
N'en resta plus que huit.

8 petits internautes cherchaient des vrais mecs,
L'un d'eux avait trouvé la perle rare sur Tinder.
Elle aurait dû se méfier, il ne voulait que manger son cœur.
N'en resta plus que sept.

7 petits internautes ne faisaient pas d’exercice,
L'un d'eux n'était pas sorti de sa chambre depuis 2 ans.
A l'odeur, on pouvait deviner qu'il était mort depuis longtemps.
N'en resta plus que six.

6 petits internautes aimaient regarder Netflix la lumière éteinte,
L'un d'eux n'avait pas fermé la fenêtre correctement.
Quelle bêtise ! Il l'a payé de son sang.
N'en resta plus que cinq.

5 petits internautes jouaient tranquillement à Mario Kart,
L'un d'eux n'avait pas supporté la défaite.
Dans un élan de rage, il avait appuyé sur la gâchette.
N'en resta plus que quatre.

4 petits internautes pirataient à tour de bras,
L'un d'eux avait hacké une fois de trop.
Le lendemain, son corps gisait au fond de l'eau.
N'en resta plus que trois.

3 petits internautes parcouraient des sites odieux,
L'un d'eux, sans se retenir, affichait ses vices.
"Tu vas finir ta vie en prison", lui avait dit la police.
N'en resta plus que deux.

2 petits internautes aimaient coder jusqu'au matin,
L'un d'eux désespérait de voir son application sur le store.
Comme jamais ce n’est arrivé, il s'est donné la mort.
N'en resta plus qu'un.

1 petit internaute aimait lire des textes malsains.
Il adorait se faire peur sur ce site, lisant des Creepypastas.
Sans remarquer l'ombre qui derrière lui se glissa.
N'en resta aucun.


Texte de Kamus

Béhémoth

Le sol tremble. De puissants sons se font entendre tandis que des vibrations gargantuesques se font ressentir au sein de la colonie. Un hurlement immense fait vibrer une nouvelle fois les galeries souterraines qui s'écroulent pour la plupart dans un fracas de terre et de pierres.

L'absence de mâles, morts pour la majorité pendant la recherche de nourriture hivernale laisse les mères désemparées et sans défense. La plupart envisagent de fuir, essayant de repousser l'inévitable, tandis que certaines tentent d'affronter leur destin alors que les autres peinent à comprendre ce qui leur arrive, ce qui les attaque.

Profitant d'un mouvement de panique et de nouveaux éboulements, scellant le destins d'amies, d'enfants et de parents, un groupe de survivantes atteint la surface, brûlante et inhospitalière. Tandis que la majorité fuit, désemparée, certains osent lever leur regard vers ce qui cause ce désastre. Une vision d'horreur s'offre alors à eux : immense, la créature se dresse devant et au-dessus d'eux. Quatre pattes, un corps poilu, des crocs monstrueux, une gueule béante crachant de la bave par torrent, ainsi que des yeux gargantuesques et exorbités, la bête ne laisse paraître que son poitrail et sa tête démesurée.

Levant sa patte droite, un amas de chair et de poils pourvu de quatre longues griffes, l'ombre de celle-ci se met à recouvrir l'ensemble des rescapés. Les lâches fuient aussi vite qu'ils peuvent, abandonnant pour la majorité ce foyer qui les avait vu grandir, et leurs ancêtres avant eux. Pourtant, la plupart de ces âmes restent stupéfaites devant le monstre s'apprêtant à frapper et terminer le restant de l'abri, le restant de cette colonie perdue.

Se sachant condamnés dans cette immensité qu'est la surface, les survivants regardent le Béhémoth frapper continuellement sur les restes de leur ancienne demeure, où gisent par milliers leurs sœurs et leurs enfants. Alors que l'enfer se déchaîne, un son encore plus puissant se fait entendre, qui tétanise le peu de fuyards ayant réussi à survivre...

« KIKI ! LAISSE CETTE FOURMILIÈRE TRANQUILLE ! »

Texte de Daemoniack

NOR 7 - À la fête foraine

 
Temps approximatif de lecture : 13 minutes
 
Comment en étaient–ils arrivés là ? La voiture était retournée, dans le fossé. Le moteur tournait encore. Ulrich avait été éjecté quelques mètres plus loin, dans la boue. Il avait été sonné quelques minutes, mais la pluie qui tombait drue et la douleur qui parcourait tout son corps l’avaient complètement réveillé. Près de la voiture, une silhouette d’homme se profilait et s’approchait lentement. Ulrich tenta de distinguer de qui il s’agissait, mais la pluie troublait sa vision. Il voulut se relever, mais ses jambes ne purent le porter. Il se mit à ramper dans les flaques d’eau boueuses, se rapprochant comme il pouvait du véhicule. Au fur et à mesure qu’il s’approchait, il arrivait à distinguer plus de détails. Les vitres latérales avaient explosé, le pare–brise était fissuré de long en large, les roues du coté droit étaient tordues, le pare–choc et les bas–de–caisses étaient complètement défoncés. Le regard du jeune homme se porta sur l’homme qui arrivait et il reconnut un chapeau haut–de–forme…

Le réveil sonna bruyamment. Ulrich laissa tomber lourdement sa main dessus, émergeant du sommeil. Six heures. Il était temps de se préparer pour l’université. Cette nuit, il avait rêvé de patates et de lard qui avaient envahi les rues d’Hambourg, et il en avait profité pour faire une raclette géante, après quoi des marshmallows multicolores avaient pris des habitants en otage, mais il s’était saisi de broches et les avait fait flamber pour les manger, puis il était ensuite arrivé dans le royaume des champignons et avait dû sauver une blonde habillée en rose avec une couronne, enlevée par une tortue cracheuse de feu, avec l’aide d’un plombier nain moustachu qui prenait une taille normale quand il mangeait des champignons rouge et blanc avec des yeux, tout cela afin de gagner un tuyau d’arrosage qu’il devait ramener à sa mère, et il s’était finalement réveillé.

Le jeune homme de dix–neuf ans cligna des yeux et se leva difficilement, laissant à regret sa couverture et son oreiller qu’il entendait presque lui crier « Reviens !!! » Il prit une douche de vingt minutes, enfila un T–shirt et un jean, avala un bol de céréales, attrapa ses affaires de cours et quitta son appartement, en verrouillant derrière lui. Il vivait juste à coté de l’université d’Hambourg, ainsi il pouvait y aller à pied. Ce matin–là, il y allait une heure plus tôt, car il avait à organiser l’après–midi avec quatre de ses amis. Les cours étant suspendus à partir de quatorze heures, ils avaient pris le parti d’aller dans une fête foraine qui s’était installée vingt jours plus tôt dans un village voisin. Ils devaient encore déterminer l’heure à laquelle ils se retrouveraient, le moyen de transport et l’heure approximative à laquelle ils rentreraient.

Il fut arrivé à six heures cinquante–sept. Helmine était déjà arrivée. Depuis qu’il la connaissait, Ulrich ne l’avait jamais vue arriver en retard, et se demandait bien comment elle faisait. Ils se connaissaient depuis la primaire. Elle était de taille moyenne, avait la peau légèrement hâlée, les cheveux noirs ondulés, les yeux noirs et de belles formes. Mentalement, la jeune fille de dix–huit ans était très sérieuse, curieuse du monde et en même temps plongée dans son propre monde, perdant parfois pied avec la réalité. C’était une forme d’autisme, bien que ce ne soit pas sévère. Ulrich n’aimait pas beaucoup cette facette de sa personnalité, car il arrivait souvent que, lors d’une conversation, elle lâche complètement le fil pendant un moment et revienne quelques minutes plus tard avec un sujet qui n’avait rien à voir. Cependant, il l’appréciait malgré ses petits défauts, car elle n’abandonnait pas ses amis, et sa façon de réagir l’amenait souvent à des réactions simples qui aidaient bien plus que le ressassement des évènements. Sa bizarrerie en rebutait plus d’un, mais Ulrich en avait l’habitude.

Comme à son habitude, elle ne regarda même pas son ami venir vers elle, et ne le gratifia d’un « bonjour » neutre que lorsqu’il fut à deux mètres, sans détacher son regard du ciel. Il lui répondit et prononça quelques banalités, mais il s’aperçut bien vite qu’elle ne l’écoutait pas. Elle était plongée dans un de ses songes éveillés. Cinq minutes plus tard arrivèrent Berthold et Emily. Ils étaient toujours ensemble, dernièrement. Nul doute qu’ils finiraient ensembles un jour ou l’autre. Berthold était grand, blond bouclé aux yeux verts, le visage fin, athlétique. Il avait toujours un sourire sur les lèvres et ne se prenait pas au sérieux. Emily, quant à elle, était un peu plus petite que Helmine, ses cheveux châtains et droits tombaient un peu en–dessous de ses épaules, ses yeux étaient marron clair, presque jaunes, elle avait le visage ovale, et était assez fine. Lorsqu’ils arrivèrent, donc, ils riaient ensemble, ils saluèrent de bon cœur Ulrich et Helmine avant de repartir dans leur conversation.

Ria se montra une minute à peine plus tard. Dernière, comme d’habitude, mais elle n’en avait cure. Ria était de nature excentrique, aimant mélanger les vêtements de différents styles. Aujourd’hui, elle portait une jupe à froufrous noirs et rouges, avec des collants rayés violet et noir, des ballerines rouges à poids blancs et un haut violet à décolleté plongeant attirant le regard sur ses forts atouts naturels. Ce genre d’accoutrement lui valait parfois des insultes d’autres étudiants, mais elle n’écoutait pas, ou s’en amusait. Ria était rarement affectée par le point de vue des autres. La jeune fille était à peu près aussi grande qu’Ulrich, blonde aux yeux bleu foncé, maquillée savamment, le visage fin encadré par ses longs cheveux. Elle salua tout le monde haut et fort, et sauta sur Helmine. Elle aimait bien l’embêter, car elle ne comprenait pas son comportement, ce qui était d’ailleurs réciproque.

Les deux filles se retrouvèrent au sol. Helmine se releva la première, se replaçant là où elle se tenait avant la chute, et ne fit rien d’autre que de gratifier Ria d’un « idiote » sur un ton aussi neutre que celui duquel elle avait salué les autres. Cette dernière la regarda et lui dit « T’es pas drôle ! » Cependant, elle riait. Elle riait tout le temps, pour tout, pour rien. Incompréhensible. Ulrich les regarda d’un air dubitatif, puis il se rappela la raison pour laquelle ils étaient là si tôt et prit la parole :

« Bon, maintenant que tout le monde est là, faudrait voir comment on fait cet aprèm…

– Ben Helmine conduit, vu qu’elle a eu son permis y a pas longtemps ça lui fera une occasion de se rendre utile, et puis on est sûrs qu’elle roulera pas sous cocaïne…

– T’insinues quoi, là, Ria ?! râla Berthold.

– Je n’ai visé personne, si tu te sens concerné, ce n’est pas ma faute, répondit Ria entre deux éclats de rire.

– C’est bon, intervint Ulrich, je conduirai si elle ne veut pas, de toute façon c’est pas le plus important, il faut surtout savoir à quelle heure on y va, à quelle heure on s’en va et combien on emmène…

– Combien on emmène pour quoi ? l’interrompit Berthold.

– La fête foraine, c’est pas gratos…

– Oh, fait chier !...

– Les attractions les plus chères sont à 4€ il me semble. Si on prend 50€ chacun, on devrait passer une bonne après–midi. En y allant pour quinze heures et en repartant vers dix–huit heures, ou avant si on en a marre, on aura le temps de faire ce qu’on veut. Ça vous va ? »

Les autres répondirent tous par un vague « ouais, ouais ». Ce fut finalement plus simple et plus rapide que ce qu’ils avaient pensé, il était à peine sept heures et quart lorsque la discussion prit fin. Ils se séparèrent alors, Berthold avec Ria et Emily, Ulrich avec Helmine. Ces derniers allèrent à la bibliothèque universitaire pour travailler un peu leurs cours avant de s’y rendre. Enfin, Helmine travailla pendant qu’Ulrich dormit sur son livre. La matinée se déroula tranquillement, les cours s’interrompirent à l’heure prévue. Le petit groupe se rejoignit au parking où la voiture d’Ulrich était garée, et quelques minutes plus tard ils étaient partis pour Koberg, le village où se trouvait la fameuse fête foraine.

Elle fut toutefois plus difficile à trouver que prévu, car elle ne se trouvait pas dans le village même, mais dans la campagne. Cependant, ils réussirent à arriver avant quinze heures dix, prenant peu de retard sur leurs prévisions, et, une fois la voiture garée, coururent vers les attractions comme des enfants. Cela faisait des mois qu’ils n’avaient pas eu d’occasion comme celle–là de s’amuser. Ils passèrent aux auto–tamponneuses, au tir à la carabine, à la centrifugeuse. Ils firent le train fantôme, le marteau et la grande roue. Ils se payèrent plusieurs tours d’attractions à sensations fortes, avant de faire une pause et de prendre des boissons à un stand. Emily avait envie de vomir à force de tourner.

Il devait être seize heures trente lorsqu’ils revinrent en quête d’une attraction qu’ils n’avaient pas encore faite. Lorsqu’ils passèrent devant les manèges du bout du terrain occupé, une voix les arrêta :

« Approchez, jeune gens, venez ! »

Ils ne virent pas tout de suite qui s’adressait à eux, mais comme la voix se faisait insistante, ils s’approchèrent de l’attraction d’où elle semblait provenir. Un singulier individu en sortit : un personnage grand et mince, avec un chapeau haut–de–forme sur lequel se trouvait un bandeau rouge avec un petit nœud, un costume noir avec des manches blanches, une chemise blanche, un pantalon noir et une cravate rouge sombre, des cheveux mi–longs, extrêmement fins et raides, et un visage – ou peut être un masque, c’était difficile de faire la différence – d’un blanc morbide, avec ce qui semblait être deux trous blancs en guise d’yeux, un trait noir vertical commençant en–dessous, entre le nez et les pommettes, s’interrompant au niveau des orifices puis réapparaissant juste au–dessus et allant disparaître sous sa mèche frontale. Et un sourire étrange, en croissant parfait, vraisemblablement dessiné car pour toute lèvre y avait–il un trait noir aussi fin que celui délimitant des dents triangulaires qui coïncidaient parfaitement. Il avait un peu l’air d’un clown. Le tout pouvait ou bien paraître grotesque, ou bien inquiétant. Lorsqu’il s’exprima de nouveau, le visage ne bougea pas, aussi les jeunes conclurent qu’il portait bien un masque.

« Bonjour mesdemoiselles, messieurs dit–il d’une voix stridente, bienvenue devant le Palais des Glaces ! »

Il désigna l’attraction derrière lui, tel un présentateur de spectacle. Les cinq jeunes gens le regardèrent d’un air dubitatif. Il poursuivit :

« C’est une nouvelle attraction dans notre troupe ! Et un des plus beaux palais des glaces ! Plusieurs centaines de miroirs sont installés afin de vous faire perdre le sens de l’orientation ! De plus, pour les derniers jours de la fête foraine, c’est gratuit ! »

Ce dernier argument joua beaucoup en la faveur du palais. Et tout le monde, sauf Ria, préférait passer par quelque chose de calme pour reprendre les manèges. Ils remercièrent donc le clown et entrèrent. Ce dernier ne leur avait pas menti : seul le sol n’était pas recouvert de miroirs, bien qu’il y’en eut tout de même quelques uns de temps en temps. Et il semblait relativement grand, sans compter que, parfois on avait l’impression d’être dans un endroit sans issue qui se répétait à l’infini, et que d’autres fois votre regard fixait les milliers de reflets qui vous observaient.

Ils s’amusèrent un moment dedans, se séparant et essayant de se retrouver, en se cognant assez souvent contre les parois. Les jeunes adultes couraient parfois, et leur rire se répercutait dans l’attraction, semblant provenir de partout à la fois. Lorsqu’ils voulurent sortir, ils durent prendre le temps de se retrouver. Ce ne fut pas chose aisée et ils perdirent de longues minutes dans le dédale, de sorte qu’ils commencèrent à se demander s’ils auraient encore le temps de faire autre chose. Finalement, Emily se trouva être la seule à ne pas réussir à les rejoindre. Ils rirent un moment, se moquant d’elle et l’appelant, et puis son reflet apparu tout autour d’eux, sans qu’ils arrivent à déterminer d’où elle venait vraiment. Elle courait, mais ne semblait pas se rendre compte qu’ils étaient là. C’était comme si elle ne voyait pas leurs propres reflets autour d’elle, ce qui était étrange puisque pas une fois dans leur petite aventure n’avaient-ils perdu de vue l’ensemble du groupe.

Ses reflets continuèrent de se déplacer, sans jamais les atteindre. Ils se mirent à se demander pourquoi elle mettait autant de temps et d’où elle venait, et commencèrent lentement à revenir dans le premier couloir, espérant qu’elle finisse par les apercevoir. Cependant, cela n’eut pas l’air de l’aider, et ils continuèrent leur progression, jusqu’à ce qu’Ulrich heurte la paroi du fond, signalant le bout. Le labyrinthe offrait trois chemins différents à partir de ce point, et ils préféraient ne pas prendre le risque de se perdre de nouveau. Puis, voyant de nouveau leur propre image se refléter dans les miroirs, ils s’aperçurent que celle d’Emily passait périodiquement très près d’eux, à une distance où il leur semblait qu’ils auraient normalement pu l’apercevoir, ce qui leur fit perdre patience et les décida à l’appeler pour la guider grâce à leurs voix.

À ce moment, les reflets d’Emily se tournèrent d’un mouvement vers les quatre vrais jeunes. Leur regard semblait affolé, si bien que Berthold, l’air plutôt inquiet, l’appela de nouveau, en lui enjoignant de cesser de les faire marcher et de sortir du labyrinthe. Les milliers de bouches s’ouvrirent alors, mais aucun son n’en sortit. Elle devait être loin dans l’attraction, vu comme l’écho qui y régnait habituellement. En réalité, c’était même étrange que seul un silence de mort accompagnât les mouvements de ses lèvres. Pour ne rien arranger à leur inquiétude, leur amie se mit à taper contre la vitre, ce qui se traduisit par un nombre incalculable d’Emily donnant des coups insonores autour du petit groupe. La situation devenait réellement glauque.

Tandis qu’ils commençaient à s’agiter et songer à aller chercher de l’aide, un autre reflet apparut derrière chacun de ceux de la jeune femme perdue. Il s’agissait du clown qui les avait fait rentrer, tout sourire. Il s’approcha et s’arrêta à moins d’un pas d’elle. Le groupe fut soulagé : il allait enfin la ramener et ils pourraient continuer de profiter du parc avant sa fermeture. Si elle ne se sentait pas d’attaque, Berthold pourrait la consoler et ils ne tarderaient pas à rentrer. Il ne faisait aucun doute qu’elle ne remettrait pas les pieds dans un palais des glaces de sitôt. Mais les reflets du clown leur firent simplement coucou, puis ils entendirent les échos de sa voix, quelque part dans l’attraction, s’exclamer « Et maintenant, que le spectacle commence ! », suivis d’un long rire comme on en attribuait aux clowns des foires. C’était de bien mauvais goût, pensa Ulrich, de les faire encore attendre pour rien. Le clown posa alors sa main sur l’épaule d’Emily.

Alors survint quelque chose d’épouvantable. Une musique de cirque se lança et les yeux de la jeune femme se révulsèrent. Elle commença à être prise d’étranges spasmes de plus en plus violents, jusqu’à ce que, ponctuée d’un coup de tambour de la musique, une énorme gerbe de sang éclabousse la glace. Ou plutôt, ce furent des milliers de gerbes de sang qui recouvrirent tous les miroirs autour d’eux. Emily semblait avoir littéralement explosé. La main du clown reposait sur un squelette répugnant, recouvert des restes de l’intérieur du corps, tandis que l’intégralité des organes s’était étalée, en charpie, sur le sol. Ayant été aux premières loges, l’horrifiant personnage était à présent recouvert de ses entrailles qui dégoulinaient le long de ses vêtements. Couvert de rouge, le masque – ou le visage – était tout bonnement terrifiant.

Ulrich se détourna brutalement et Berthold vomit, avant de cesser tout mouvement, mis à part un léger tremblotement. Ria se mit à hurler comme une hystérique. Seule Helmine regarda la scène d’un air impassible, défiant presque les reflets du clown du regard. Ulrich, en proie à une peur panique, saisit ses amis pour les faire bouger et rebroussa le chemin en courant, les lâchant lorsqu’il les entendit courir avec lui. N’ayant pas été loin, ils réussirent sans mal à sortir, et se retrouvèrent dans la petite cabine d’entrée, haletants. Face à eux, bien en évidence, un œil rouge était dessiné sur le mur faisant face au palais. La pupille semblait fixer l’intérieur. Ce détail, qui ajoutait au macabre de la scène, ne retint cependant pas tout de suite l’attention du groupe réduit. C’est alors que Helmine fit remarquer, d’une voix sans émotion, que Berthold n’était pas avec eux.

Horrifiés, Ria et Ulrich se retournèrent vers l’antre du clown, désemparés par leur impuissance devant la tournure que prenaient les évènements. Au même moment retentit un hurlement de rage, indubitablement poussé par le garçon qui était resté en arrière, incapable de quitter les lieux – ou peut être trop aveuglé par la perte d’Emily pour comprendre à quel danger il s’exposait. Ils eurent même le temps de le voir disparaître furtivement dans le fond du couloir. Le hurlement se poursuivit en s’éloignant encore quelques secondes, puis il s’interrompit brutalement, remplacé par un craquement sinistre et le bruit d’une matière gluante s’écrasant sur le sol. Les pensées d’Ulrich n’arrivaient pas à suivre, c’était du domaine de l’impossible, comment un simple clown pouvait–il faire ça ? Emily et Berthold ne pouvaient pas être morts, il devait être dans un cauchemar, endormi en plein cours.

Dès les premiers signes évidents du deuxième massacre, la pupille de l’œil se détacha de l’entrée du palais pour se fixer sur les trois jeunes gens restants. Son regard semblait euphorique, et pourtant on sentait derrière une malice, une malfaisance des plus sombres. Horrifiés par le deuxième décès brutal et par cet élément supplémentaire, les étudiants se précipitèrent dehors, Ria la première, suivie d’Ulrich tirant une Helmine nonchalante. Les lumières étaient toutes éteintes et la nuit était désormais tombée. Combien de temps avaient–ils bien pu passer là–dedans ? Ulrich remarqua que sa montre était bloquée sur seize heures quarante–deux : peut-être était-ce ce qui expliquait qu’ils n’avaient pas vu le temps passer ? Non, même s’ils étaient restés longtemps, ils n’avaient pas pu rester enfermés plusieurs heures dans un palais des glaces sans s’en rendre compte. D’une manière ou d’une autre, c’était encore un coup de leur poursuivant.

Ria se remit à hurler de plus belle. Du haut du train fantôme, à leur droite, une silhouette sombre, avec deux ronds blancs en guise d’yeux et un sourire aiguisé qui luisaient dans le noir, les fixait, immobile. Le clown était donc déjà dehors. Il n’était assurément pas humain, personne n’était capable de passer de l’intérieur d’une attraction au sommet d’une autre en moins de deux minutes. Il ne les suivit pourtant pas lorsqu’ils détalèrent en direction de la sortie de la fête foraine, de la voiture. Ils y arrivèrent donc sans mal, et Ulrich sauta à la place du conducteur sans demander son reste et mit le contact. Lorsque Helmine fut installée sur la place du passager avant et Ria sur la banquette arrière, il démarra en trombe et leur fit prendre la fuite.

La pluie se mit à tomber violemment sur le pare–brise. Ria sanglotait derrière, Helmine regardait dans le vide, toujours sans montrer la moindre réaction quant à ce qui venait de se passer, Ulrich regardait la route, en état de choc. Il n’arrivait toujours pas à saisir ce qui venait de se passer. Berthold et Emily étaient sensés être là, mais leurs sièges étaient vides. Où étaient–ils ? Ils allaient lui passer un savon lorsqu’il les reverrait à l’université. Ce qu’il venait de voir n’arrivait que dans les mauvais films d’horreurs, c’était évident maintenant, ça ne pouvait pas arriver, soit il dormait en cours soit il avait respiré à son insu une substance hallucinogène et tout ce qu’il voyait n’était qu’une illusion, et si Ria criait, c’était uniquement parce qu’elle était en colère qu’Ulrich ne comprenne pas que leurs deux amis étaient toujours à la fête foraine et que sans lui, ils ne pourraient pas rentrer. Pourtant, tout, de la pluie qui battait les fenêtres à la sensation qu’il éprouvait en passant par sa moiteur, semblait si réel…

« Mais c’était quoi ça ?! C’est quoi, ces conneries ?! C’est pas possible, on est dans de la science-fiction, là ! hurla Ria, rompant le mutisme dans lequel ils étaient tous plongés.

– Emily et Berthold sont morts, c’est tout, répondit simplement Helmine. Il faut partir rapidement si on ne veut pas subir le même…

– Mais t’es complètement malade ?! T’as un grain, merde, tu viens de voir deux personnes exploser et tu t’en fous complètement, on a l’impression que ça te fait pas plus d’effet que s’ils avaient pris le train, t’es complètement tarée, ma pauvre fille, j’ai toujours su que t’avais un gros problème ! »

Ria avait pété les plombs et déversait toute sa terreur et sa colère sur la jeune femme assise à l’avant, qui ne semblait pas plus émue par la perte de ses amis que par la détresse de l’occupante de la banquette arrière. Même s’il avait l’habitude de son détachement, Ulrich commença aussi à lui en vouloir. C’était tout bonnement inhumain de s’en ficher. Qu’allaient-ils dire à leurs parents ? Aux policiers ? Et à qui que ce soit, d’ailleurs ? Ils étaient partis il y a à peine quelques heures, complètement insouciants, sans se douter de leur destin, et à présent, Emily et Berthold étaient morts. Morts. Le mot résonnait dans son esprit, comme il avait été prononcé par son amie. Ce n’était pas un cauchemar, il n’était pas en cours et il n’allait pas se réveiller avec les réprimandes de son professeur et les moqueries des autres étudiants. C’était la réalité, et il ne pouvait rien y changer.

« Bien sûr que si, ça me fait quelque chose, dit soudain Helmine. Même si ça ne se voit pas, que je ne sais pas crier comme toi, ça fait mal à l’intérieur de savoir que deux des personnes les plus proches que j’ai jamais eues n’existent plus, et que je vais bientôt me retrouver toute seule. »

Contrairement à son habitude, une pointe d’émotion semblait perceptible dans sa voix, et elle s’était retournée pour fixer Ria d’un regard plus pénétrant qu’une lame de rasoir. Ulrich quitta la route des yeux un instant pour lancer un regard vers elle et fut choqué de s’apercevoir que si son expression impassible n’avait pas bougé d’un pouce, une larme bien réelle était en train de couler sur sa joue. Cette agitation chez elle était si singulière et inattendue chez elle que les cris à l’arrière cessèrent et ne reprirent plus. Le jeune homme s’efforça de répondre sans trop laisser sa voix trembler :

« Tu ne vas pas te retrouver toute seule. Eh, on est là, on s’en est sortis, il ne peut plus nous attraper, c’est fini, il ne nous reste plus qu’à rejoindre la ville et tout sera terminé. Promis, tu ne finiras pas seule.

– Tu penses vraiment ce que tu dis ? enchaîna immédiatement Hermine, avant même que sa bouche ait eu le temps de se refermer, tout en se tournant vers Ulrich et en approchant son visage à une distance désagréablement proche. Vous n’allez pas finir comme eux ?

– Bien sûr que… »

Il ne put finir sa phrase : au détour d’un virage, les phares éclairèrent la silhouette d’un homme en plein milieu de la route, et le conducteur, par réflexe, donna un brusque coup de volant sur la gauche pour tenter de l’éviter. La voiture s’envola comme si elle avait soudain été soulagée de tout son poids avant de chuter sur le côté de la chaussée. Elle s’écrasa lourdement sur une pente, qui était demeurée invisible aux yeux du garçon tant ils étaient fixés sur la route, sans toutefois cesser sa chute, et la dégringola en tonneau. Les cris de Ria se mêlaient au fracas métallique qui accompagnait leur roulé-boulé qui semblait ne jamais devoir prendre fin. La tête du conducteur finit par heurter la vitre de sa portière et il s’évanouit sous le choc, bien avant que la voiture ne s’immobilise.

Lorsqu’il ouvrit les yeux, une douleur lancinante le prit sur le coté de sa tête et dans son bras gauche. Il devait s’être brisé l’avant–bras. Quoi d’autre encore ? Probablement une commotion cérébrale. Le jeune homme avait du mal à conserver un regard fixe et voyait des étoiles danser devant ses yeux, et il avait en plus de la douleur à la tête la sensation d’une migraine terrible. Il se mit sur son avant–bras droit et vomit sur le coté, avant de hurler, percevant la totalité de la douleur à mesure que la torpeur le quittait. D’autre part, il était trempé, couvert de boue et collait. Impossible de définir l’endroit où il se trouvait, ni celui où avaient atterri les autres, ni ce qu’il convenait de faire. D’autant que dans son état, n’importe qui lui aurait ordonné l’immobilité. Mais pouvait-il se le permettre ? Il ne savait pas s’il était capable de se lever, ni si les filles étaient en un seul morceau, ou si la personne qui avait causé leur accident allait prévenir les secours ou bien les laisser là à agoniser… Il se mit à pleurer.

Comment en étaient–ils arrivés là ? La voiture était retournée, dans le fossé. Le moteur tournait encore. Ulrich avait été éjecté quelques mètres plus loin, dans la boue. Il avait été sonné quelques minutes, mais la pluie qui tombait drue et la douleur qui parcourait tout son corps l’avaient complètement réveillé. Près de la voiture, une silhouette d’homme se profilait et s’approchait lentement. Ulrich tenta de distinguer de qui il s’agissait, mais la pluie troublait sa vision. Il voulut se relever, mais ses jambes ne purent le porter. Il se mit à ramper dans les flaques d’eau boueuses, se rapprochant comme il pouvait du véhicule. Au fur et à mesure qu’il s’approchait, il arrivait à distinguer plus de détails. Les vitres latérales avaient explosé, le pare–brise était fissuré de long en large, les roues du coté droit étaient tordues, le pare–choc et les bas–de–caisses étaient complètement défoncés. Le regard du jeune homme se porta sur l’homme qui arrivait et il reconnut un chapeau haut–de–forme, un costume, deux yeux ronds et un sourire luisant.

Le clown était arrivé là avant eux. Aussi impossible que ça l’était, il était bien en face de lui. Il avançait lentement, les mains dans les poches, sur la pente raide, sans sembler perdre le moins du monde son équilibre. Il s’arrêta devant une tâche plus sombre que le reste, difficile à discerner au premier coup d’œil, s’agenouilla face à elle et appliqua ses mains dessus. Malgré la pluie, Ulrich distingua quelque chose gicler tout autour. Le clown se releva, trempé, même si à l’évidence il n’y avait pas que de l’eau qui coulait de ses manches. Était–ce Helmine ou Ria qui se trouvait désormais éparpillée sur le sol ? Il s’avançait maintenant en direction du jeune garçon. Ulrich avait encore perdu quelqu’un. Il fut bientôt à quelques mètres du garçon impuissant. Le jeune homme se releva tant bien que mal pour faire face, même s’il tremblait de peur. Sa vue s’obscurcit momentanément à cause de l’effort et il faillit retomber.

« Ne fais pas de manière, ce n’est pas douloureux. De toute façon, au point où tu en es, il vaut mieux que je t’achève », chuinta la voix du clown.

Ulrich le fixa.

« Pourquoi ?

– Tu es bien bavard, pour un mourant. Pourquoi quoi ? La mort ? Je ne sais pas, je sais juste que c’est ma raison d’être. Pourquoi vous ? Parce que vous étiez au mauvais endroit au mauvais moment, et que vous avez accepté mon invitation. On ne vous a jamais dit de ne pas faire confiance aux inconnus ?

– Qu’est-ce que vous êtes ? »

L’individu sembla décontenancé quelques secondes.

« Mais enfin, je suis un clown, tu ne le vois pas ? Mon costume a mal été dessiné ?

– Arrêtez de vous foutre de moi ! »

Malgré la douleur et le désespoir, Ulrich sentait poindre en lui un sentiment irrépressible de fureur. Cette chose n’en avait pas assez de prendre la vie de ses amis, il fallait qu’elle en fasse un sketch jusqu’au bout. La rage qui bouillait en lui lui donna la force de se relever et de faire face à son ennemi.

« Vous ne pouvez pas être humain, les choses comme vous, ça n’existe pas ! D’où est-ce que vous venez ?

– Hum… Je n’ai pas de réponse satisfaisante à te donner. Je suis là, c’est tout. Quant à savoir si je suis humain ou non… »

Il s’arrêta, songeur. Les gouttes de pluie roulaient sur ses joues plates et son sourire immobile. Il n’avait pas l’air habitué à ce qu’on lui parle. Peut-être serait-il possible de jouer là-dessus et de l’occuper suffisamment longtemps pour que quelqu’un les retrouve et les aide à s’enfuir ? Ils n’étaient pas si loin de la route, n’importe qui s’apercevrait forcément de l’accident et appellerait les secours. Avec un peu de chance, il serait possible de repousser le monstre. Ce dernier se remit à parler :

« Je ne fais que mon travail, tu sais. Un clown est fait pour être divertissant, il faut que son spectacle soit plein de surprises inattendues jusqu’au bout, sinon le public s’ennuie. Maîtriser toute cette mise en scène, c’est un vrai casse-tête.

– Vous êtes fou à lier… »

Le clown se rapprocha de lui à ces mots. Il semblait presque que ses yeux s’étaient rétrécis, mais cela semblait impossible pour les trous d’un masque. Quoique, se dit Ulrich, le domaine du possible s’était retrouvé complètement chamboulé ces dernières heures.

« Je ne suis pas fou ! C’est toi qui ne sais pas regarder. Enfin, de toute manière, tu ne fais pas partie des spectateurs. »

Une lumière jaune les éclaira un instant et un crissement de pneus retentit au loin. Un petit espoir germa dans l’esprit d’Ulrich. Quelqu’un les avait enfin vu ! Comme pour confirmer cette pensée, un bruit de portière se fit entendre. Face à lui, le clown restait de marbre, comme s’il l’observait et attendait qu’il réponde à sa dernière intervention. Il semblait ne rien avoir remarqué, ou alors il ne s’en inquiétait pas. Ce dernier paramètre aurait dû inquiéter le jeune homme, mais ce dernier, enhardi, se mit en tête de le faire parler davantage, bien qu’il restât prudent pour éviter de le mettre en rogne. Après tout, la créature était dotée de pouvoir surnaturels.

« Votre palais des glaces, il n’est pas normal non plus, hein ? Il est fait pour qu’on ne puisse pas en sortir ?

– Plus ou moins, répondit la chose, son sourire luisant dans la pénombre. En fait, on peut en sortir, mais quelqu’un finit toujours par s’y perdre. Et les gens ont tendance à essayer de retrouver cette personne plutôt que de l’abandonner à son sort. Donc, en quelque sorte, tout le monde est attrapé.

– Et votre œil rouge, à la sortie, c’est pour quoi ? »

Cette fois, la créature se tut. Elle sembla tout à coup se désintéresser de lui et se retourna. La personne qui s’était arrêtée en voiture s’approchait en toute vraisemblance d’eux. Avec la pluie, Ulrich n’arrivait pas à distinguer si c’était un homme ou une femme ou un quelconque autre détail. Quoi qu’il en fût, il était temps d’essayer de s’éclipser et de retrouver la seule survivante qui ne devait pas être loin. Il s’éloigna d’abord en reculant très lentement. L’adrénaline qui parcourait ses veines endormait un peu la sensation de douleur qui lui parcourait le bras droit et pulsait dans sa tête. Certes, il les avait retrouvés sans difficulté une première fois sans difficulté, mais rien ne disait que ce n’était pas un pur hasard.

« Vous êtes blessé, monsieur ? », cria une voix.

Profitant de l’occasion, Ulrich se dirigea hâtivement vers la voiture retournée et la contourna. Il fut surpris de voir qu’Helmine était toujours assise, bien attachée, la tête à l’envers, comme si elle attendait que les choses se passent. L’accident ne semblait pas l’avoir secouée ni blessée, elle en était miraculeusement sortie indemne. Comme le jeune homme le craignait, la banquette arrière était en revanche vide, et vu l’état de la voiture, Ria devait en avoir été également éjectée. Elle avait eu le malheur d’être la plus proche sur la trajectoire du clown tueur. Mais il aurait tout le loisir de réfléchir à tout cela plus tard ; pour l’heure, il fallait sortir son amie du véhicule accidenté et tenter quelque chose pour ne pas finir en charpie. Il ouvrit la portière tant bien que mal et tendit sa main gauche.

« Toi aussi, tu vas mourir. Je vous l’avais dit, je vais me retrouver toute seule », dit soudain Helmine. Elle pleurait stoïquement. Dans sa position, les larmes remontaient sur son front et se perdaient dans ses cheveux.

« Arrête de raconter n’importe quoi et viens avec moi. Il est occupé, on a peut-être encore une chance.

– Ça devait arriver, ça devait arriver. C’est ma faute…

– Arrête de raconter n’importe quoi et viens !

– Pardon, Ulrich. »

Il ne comprit pas les mots de son ami. Mais il sentit la main qui se posa doucement sur son épaule, presque comme celle d’un ami venant vous annoncer une triste nouvelle en essayant de vous réconforter tant que possible. Le jeune homme tourna la tête et vit le masque à quelques centimètres de son visage. Il était en réalité constitué d’une peau étrange, lisse, sans aucune autre forme de pilosité que les cheveux qui descendaient du haut-de-forme. Le sourire carnassier semblait lui aussi dessiné dans la même matière organique, et il était impossible de distinguer une ouverture quelconque. Mais surtout, ses yeux étaient réellement deux trous vides, qui apparaissaient blancs grâce à une quelconque sorcellerie, et dans lesquels toute l’horreur du monde se reflétait. Dans sa main droite, la créature tenait la tête d’un homme entre deux âges, dont le visage était figé dans une expression de terreur folle.

Le visage de l’étudiant se décomposa, ses yeux s’écarquillèrent, sa vessie se vida, et il se mit à hurler comme un damné pendant quelques secondes. Il fut mort avant de sentir sa chair se déchirer, son crâne se fendre, sa moelle épinière bouillonner, sa cervelle éclater, son sang gicler et ses organes se déchiqueter. Les morceaux éclaboussèrent tout le sol alentour. D’Ulrich, il ne restait qu’un tas d’os ensanglanté, enchevêtré de veines et de petits morceaux de chair, que les insectes commencèrent aussitôt à coloniser et à ronger. Finalement, le clown n’avait pas menti, son trépas avait été absolument indolore. La créature, qui était arrivée par derrière sans se faire remarquer, laissa retomber la tête du conducteur malheureux dans la boue et ricana, comme après une bonne blague.

« Tu as vu sa tête ? Il a vraiment cru qu’il allait s’en sortir ! »

Helmine, qui avait aussi reçu une partie des restes de son ami, leva les yeux. Même l’inexpressivité de ses traits ne parvenaient à dissimuler l’état de panique extrême dans lequel elle se trouvait. Cependant, ce n’était pas le clown qu’elle regardait. Derrière lui, dans l’obscurité, une silhouette sombre se détachait à peine de l’obscurité environnante, semblant s’effacer partiellement de temps à autres, comme si elle appartenait à une autre réalité et peinait à rester accrochée à celle-ci. Complètement immobile, elle semblait attendre que quelque chose se passe.

« Mes excuses, jeune fille, je manque à tous mes devoirs, dit le clown sur un ton faussement désolé, qui ne parvenait toutefois pas à masquer son amusement. Ce soir, nous sommes en présence d’un invité de marque. Permets-moi de te présenter mon metteur en scène. Je suis sûr que vous vous entendrez à merveille ! »
 


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L'Enfer

Je suis en enfer. Oui, j'ai commis des mauvaises actions dans ma vie, c'est vrai. Je n'ai jamais été très honnête, ni très respectueux, mais je l'assume totalement. Donc me voilà devant Satan.

« En Enfer, nous laissons le choix aux condamnés : vous pouvez choisir le supplice éternel qu'il vous plaira. Mais vous ne pourrez pas revenir en arrière, sachez-le. Venez, je vais vous montrer. »


Il ouvrit une première porte : 
« Voici la salle de torture. Les damnés y sont torturés pour l'éternité. C'est là que la majorité finit par se retrouver après avoir bien réfléchi. »
Cette remarque m'estomaqua. Je ne pouvais tout bonnement pas le comprendre. Personnellement, je n'avais jamais supporté une quelconque atteinte à mon intégrité physique, ni pu m'imaginer torturé sans grimacer rien qu'à l'idée. Comment des gens pouvaient-ils choisir cela sciemment ? Je me tournai alors vers mon guide.

« Et quels sont mes autres choix ?

– Voici le second, dit-il en ouvrant une autre porte, nous l'appelons la Montagne. »

Un homme grimpait sur une falaise quasi-verticale. Le sol n'était pas visible, perdu dans la brume, et le sommet ne pouvait lui non plus être aperçu. Le grimpeur avait une très longue barbe, et au vu de son état, il semblait être ici depuis une éternité.

« Mais, si le supplice infernal est éternel... Il n'y a donc pas de sommet ?

– Peut-être, répondit le Diable. S'il y en a un, eh bien son châtiment sera terminera un jour. S'il n'y en a pas, il sera éternel. »
 
Tandis qu'il parlait, il se dirigeait déjà vers une autre porte.
 
« Voici le troisième, il s'agit de la Forêt. »

Un chevalier en armure se tenait au milieu d'une clairière, entouré par une forêt profonde. Brandissant hors des fourrés, un loup se jeta sur lui, tous crocs dehors. Le chevalier empoigna son épée et blessa l'animal à la gorge. Celui-ci, grièvement blessé, s'en revint en courant dans la forêt, aussi rapidement qu'il en était sorti.

« Je devine votre question. Le châtiment est-il éternel ? Peut-être. Si un jour, tous les loups de la forêt sont morts, il pourra poursuivre sa route. Mais s'il s'agit du même loup qui l'attaque à chaque fois, cela pourrait bien se répéter à l'infini. Bien, voici le quatrième supplice : le Bateau. »

La porte s'ouvrit alors sur le pont d'un navire assez rustique, qui naviguait sur un océan entouré de brume.

« Peut-être la bateau tourne-t-il en rond. Mais peut-être pas,. Il se peut bien qu'il arrive un jour à une île. »

Enfin, Satan arriva à la dernière porte.

« Voici un supplice apparu avec l'ère de la Machine. »

Derrière la porte, une usine aux murs gris tournait à plein régime, son atmosphère envahie d'une fumée noire. À droite de l'entrée, un homme serrait des boulons sur une machine, laquelle était posée sur une chaîne de montage. Derrière lui, une porte de métal était encastrée dans le mur.

« Ici, peut-être qu'un jour, les matériaux seront épuisés, et peut-êtte le damné pourra-t-il alors partir par la porte. Mais peut-être qu'un autre damné déboulonne les boulons qu'il serre, qui sait ? Bien, nous avons fait le tour. Alors, que choisissez-vous ? »

L'air soucieux, je me mis alors à réfléchir. La salle de torture, bien sûr que non. Rien que d'y penser, j'en tremblais. L'usine deviendrait lassante à la longue : boulonner des boulons va bien peut-être une journée, mais une éternité, non, définitivement, ça ne va pas. L'escalade est trop éprouvante pour moi : jamais je n'ai été très sportif, et puis, l'altitude est effrayante. Peut-être la Forêt. Mais il y avait le risque d'être blessé par le loup, non, trop douloureux rien que d'y penser. Il ne me restait que le bateau.

« Je choisis le Bateau. »

 ***
 
Bon, allons-y. Je me dressai fièrement, face à l'océan de brume qui entourait l'embarcation. Je ne voulais céder à aucun prix. J'étais certain que j'arriverais à la fin du supplice, car j'étais d'autant plus sûr qu'il y en avait une. J'avais la foi.

 ***
 
Le temps commençait à être long. Je ne pouvais même pas le voir passer. Il n'y avait ici ni jour ni nuit, et aucune indication pour se repérer. Les vagues étaient toujours les mêmes. J'aurais peut-être dû tenir un calendrier, en gravant sur le bois de la coque, tout en comptant les secondes...?

 ***
 
Bon, je devais attendre un peu plus. Il le fallait. IL LE FALLAIT.

 ***
 
Combien de temps cela faisait-il ? Des années, des dizaines d'années, des siècles ? Je ne savais pas, j'avais perdu le compte. Il n'y avait pas de nuit, pas de soleil. Juste cette brume.

J'avais épuisé toute mon imagination. J'avais retourné chaque pensée, chaque étincelle de nouveauté dans ma tête des milliers de fois. J'avais déjà attendu un peu plus que, et même encore un peu plus. Je n'en pouvais plus. Bah, autant y aller,. J'étais déjà mort, autant sauter à l'eau. De tout façon, il ne pouvait rien m'arriver de pire.

Au moment où je glissai dans les flots gris, la brume se dispersa. Une île apparut alors, un port, une cité apparurent. Des gens, DES GENS accouraient pour récupérer le bateau. Le bateau ne tournait pas en rond ! Il y avait une fin !

Mais les flots gris m'engloutirent. Bon, pensai-je, il ne peut rien m'arriver, je suis mort. À Dieu va, ajoutai-je avec un sourire.

Mais qu'y avait-il au fond de l'eau ?

La salle de torture, évidemment.



Texte de P

L’enfer est une pièce avec deux portes.

L’enfer est une pièce avec deux portes.

La première se ferme derrière vous dès que vous avez franchi le seuil. Elle se verrouille dans son cadre, et ne s’ouvrira plus jamais. La seconde porte se trouve sur le mur opposé. Elle semble être une barrière infranchissable. Vous savez en la voyant que vous ne pourrez jamais la franchir, à moins d’y être invité. 
Une fois à l’intérieur, votre tourment commence. Il n’y a qu’une seule punition disponible dans cette pièce, le choix étant laissé à votre tourmenteur. Vous allez crier, vous allez pleurer, et quand vous regarderez vos blessures; guérir juste assez pour garder la douleur aussi vive que possible. Il n’y aura rien que vous voudrez plus au monde que vous échapper de cet endroit. 

Une fois que vous avez enduré 24h de ce supplice infernal, il vous sera octroyé un jour de congé. La seconde porte s’ouvrira, dévoilant une petite pièce, douce et accueillante. Vous pourrez choisir de franchir la porte et d’entrer dans cette chambre en pierre grise. Elle n’a cependant rien de spécial, mis à part, comme toujours, qu’elle contient deux portes. Lorsque la porte se referme derrière vous, vos plaies guérissent, votre douleur disparaît et pendant 24 heures, rien ne se passe. Il n’y a pas de confort particulier dans cette chambre, mais en l’absence de tourments incessants, vous buvez chaque seconde comme de l’ambroisie. 

Cependant, il y a un hic. Lorsque votre temps sera écoulé, lorsque la deuxième porte s’ouvrira et que vous serez tiré à l’intérieur, vous serez dans une nouvelle pièce, avec un nouveau bourreau et, chose importante, votre nouvelle peine sera sensiblement pire que la précédente. Certains prennent un certain temps avant de comprendre ce système.  Certains le comprennent immédiatement, mais ne peuvent tout simplement pas supporter la douleur. Ils traversent la porte dès qu’elle s’ouvre, impatients de passer une journée en paix. Ce sont ces personnes-là qui sont le plus à plaindre. Ils passent rapidement à des tourments au-delà de toute souffrance imaginable, et se lamentent d’avoir franchi le seuil de cette porte, pour rejoindre cette chambre et bénéficier, certes, d'un repos de 24h, mais également pour subir des douleurs encore plus atroces. Ils souhaiteraient ne jamais avoir mis les pieds dans cette pièce, mais, quand la porte s’ouvre, ils sont incapables de s’arrêter. 

Mais le vrai tour est joué à ceux qui se retiennent. Ceux qui réalisent que leur supplice actuel est plus doux que celui qui les attend derrière cette chambre grise. Leur cœur se brise mille fois, chaque fois qu’ils décident de ne pas entrer dans la pièce. Leur âme se fait violence dès qu’ils décident d'y rester.

 L’enfer est une pièce avec deux portes. La première se ferme derrière vous dès que vous avez franchi le seuil. Elle se verrouille dans son cadre, et ne s’ouvrira plus jamais. La seconde porte se trouve sur le mur opposé, ouverte, attendant, en vous rappelant à chaque seconde de votre tourment infini, que cet enfer est celui que vous avez choisi.

 Traduction : Kamus

Meilleur ami de l'homme


« J’ai pas envie d’aller sur la digue. Tu n’as qu’à y aller toute seule, je t’attendrai là. » 

 
Rachel fronça le nez et Gabin redressa la tête, lui jetant son regard qui signifiait : J’avais pas envie de venir tout court. Rachel avait toujours aimé monter sur la digue. Gabin supposait qu’être cernée par la mer et le bruit des vagues l’apaisait. Mais voilà, Gabin n’avait pas envie d’être coopératif aujourd’hui. 

 
Tout d’abord, Rachel avait lourdement insisté pour qu’il vienne promener le chien avec elle. Il avait protesté, Gribouille n’était pas son chien, et puis le temps était infect, mais rien n’y avait fait. La vérité, c’est que Rachel considérait qu’il n’était pas sain pour un enfant de passer sa journée derrière un écran d’ordinateur, et en la matière leurs parents rejoignaient malheureusement la jeune femme en tous points. Il avait donc trainé des pieds tout le long du chemin jusqu’au port pour bien faire sentir son mécontentement.  

 
La mer était calme mais une lourde brume, comme il y en avait souvent dans le coin, pesait sur la ville. Des goélands volaient à ras de terre entre les bateaux amarrés et Gribouille les coursait en aboyant à qui mieux mieux. C’était un jeune caniche, tout menu et à la fourrure aussi rousse que la chevelure de sa sœur. C’était un bon exemple de tel chien tel maître selon Gabin.  

 
« Très bien, céda finalement Rachel. Reste ici, mais ne t’éloigne pas, OK ? » 

 
Oui, oui. Et je prendrai pas les bonbons du vieux monsieur. 

 
La jeune fille le fixa encore quelques secondes, puis se détourna en soupirant. Elle s’éloigna vers la digue, le chien sur les talons. Rachel était un véritable éclair dans le décor. Elle portait une lourde robe en lainage vert émeraude et la couleur de ses cheveux contrastait singulièrement avec la grisaille ambiante. 
Elle monta quelques marches et fut avalée par la brume.

Gabin s’approcha de l’eau et fouilla dans les galets du bord. Il en sélectionna quelques-uns puis, se plaçant face au port, lança le premier. Le brouillard était particulièrement dense, épais comme de la purée de pois. On n’y voyait guère à plus de cinq mètres. Le galet fusa au-dessus de l’eau, où il ricocha en sauts souples et énergiques. 

 
Plaf. Plaf. Plaf.

Le galet fit trois bonds avant de disparaitre dans le brouillard. Gabin distingua le bruit d’un saut supplémentaire avant que toute trace de son lancer ne soit totalement avalée par la brume. Pas mal. Le secret se trouvait dans le mouvement du poignet, sec et vif. Le galet devait se trouver parfaitement horizontal à la surface pour y rebondir sans y plonger. Il en lança de nouveau un. 

 
Plaf. Plaf. Plaf.

Le choix du galet était également d’importance. La pierre parfaite était plate et symétrique, à la surface lisse et sans aspérités.


Plaf. Plaf. PLOUF !


Gabin tressaillit. Un long frisson comme un doigt glacé descendit le long de sa colonne vertébrale.
La dernière éclaboussure avait fait trop de bruit, sans pour autant avoir été vraiment imposante. Il avait beau scruter le port avec la plus grande attention, le temps était bien trop mauvais pour qu’il puisse discerner quoi que ce soit. Peut-être une dorade sautant en dehors de l’eau ? Cependant, un frémissement inexpliqué lui courrait jusque dans les os, comme une crispation lui tendant les jambes en ressorts. Les ricochets ne l’amusaient plus.  
Gabin s’éloigna du bord et s’assit un peu plus loin, à quelques mètres de l’escalier. Ses yeux ne pouvaient quitter l’eau du port qui léchait les galets à intervalles paresseux. Elle montait et descendait mollement, sans frémissement particulier.  

 
Un raclement contre la pierre l’arracha à sa contemplation. Gribouille descendait les escaliers. Il trottina jusqu’à lui et vint s’asseoir à ses pieds en silence. Gabin lui caressa distraitement la tête, puis saisit un nouveau galet et le retourna entre ses mains. Le chien leva alors la patte avant et gratta du bout de celle-ci son jean. Gabin fronça les sourcils. Il tourna la tête vers la digue, ou du moins, dans la direction dans laquelle il savait qu’elle se trouvait. 

 
« Rachel ? » appela-t-il.

Il lui sembla que sa voix n’avait pas porté, comme engloutie par l’épaisseur opaque qui le cernait.
À ses pieds, le chien le fixait calmement.
Rachel ne redescendit jamais de la digue. 

 
oOo 

 
Des recherches furent organisées dans l’heure suivant la disparition de Rachel. Leur père était chef d’escadron de la gendarmerie, aussi toutes les ressources possibles furent immédiatement mobilisées. Des plongeurs explorèrent minutieusement toute la zone entourant la jetée. On ne trouva rien. 

 
Son père tenait là une première victoire. Sa fille ne pouvait s’être noyée : rien n’avait été découvert le long de la digue. Le courant était fort et y rabattait tout ce qu’il attrapait. C’était là qu’on retrouvait toujours les corps fracassés des touristes imprudents, ceux qui nageaient quand même par drapeau rouge. Tout ce que la mer avalait et charriait, elle le vomissait là. Si Rachel était tombée à l’eau, son cadavre se serait trouvé à cet endroit.  
Rachel ne s’était pas noyée. Il le répétait, encore et encore, comme un mantra. Elle avait dû faire une mauvaise rencontre sur la digue, croiser un homme qui l’avait contrainte de le suivre, qui l’avait enlevée ! Et, alors qu’il s’escrimait à organiser des recherches, Gabin avait vu un de ses collègues se pencher vers son coéquipier et lui murmurer : « Elle a été dévorée par le brouillard, c’est la brume qui l’a prise » 

 
On ne pouvait en effet quitter la digue sans passer à l’endroit où Gabin se trouvait ce jour-là. De cela il était sûr, seul le chien était ressorti du brouillard qui pesait alors sur le port. Personne d’autre. 
Son père le savait, bien sûr, même si pour rien au monde il ne l’aurait admis. Certains soir où la nuit était particulièrement noire, et qu’il s’asseyait devant la fenêtre pour perdre son regard en elle, Gabin voyait tout au fond de ses yeux qu’il savait que sa fille était morte. 
Sa mère, elle, ne se faisait aucune illusion. Elle s’efforçait de se montrer forte pour son fils et son époux, mais Gabin l’avait déjà entendue pleurer dans les toilettes en pleine nuit. Toujours est-il que Gabin ne trouva ni chez l’un, ni chez l’autre un écho avec lequel partager sa propre souffrance.  

 
Il avait surpris une conversation, un matin de marché : « Vous avez su, pour le fils du boucher ? On l’a repêché seulement trois heures après qu’il soit tombé à l’eau. Les crabes lui avaient déjà mangé les yeux ! Ils n’avaient touché à rien d’autre mais il n’avait plus d’yeux !» Ces paroles gravèrent sous son crâne une image terrible pour son esprit d’enfant, qui devait par la suite hanter ses cauchemars.  

 
Seul le chien paraissait insensible à la disparition de Rachel. Gabin se surprenait parfois à le fixer haineusement. C’était un petit gabarit qui, quoi qu’il se fût passé sur cette digue, n’aurait pas pu faire grand-chose. Mais tout de même, il aurait au moins pu grogner, aboyer comme un fou, et alors Gabin aurait compris que quelque chose n’allait pas. Eh bien non. Le chien était redescendu en silence pour s’asseoir à côté de lui et avait levé ses grands yeux vers les siens. Il n’avait même pas couru.
Gabin se trouvait parfois éveillé au cœur de la nuit, les joues ruisselantes de larmes et, serrant convulsivement les draps entre ses doigts, il songeait : Meilleur ami de l’Homme, mon cul. 

 
Gabin n’avait jamais eu de relation houleuse avec sa sœur, au contraire de la plupart des fratries. Rachel ne le battait jamais. Elle n’avait levé la main sur lui qu’une seule et unique fois, et Dieu sait – avec le recul il s’en rendait bien compte – que Gabin l’avait mérité : 

 
Martin, le fils des voisins, avait sonné chez eux un samedi après-midi pour qu’ils sortent jouer. Il avait deux lourds bâtons entre les mains et lui en avait tendu un. Ils avaient ensuite pris la direction du lac. Une petite colonie de ragondins y avait pris ses quartiers, creusant les berges comme du gruyère. Les habitants du coin avaient pris l’habitude de les nourrir de pain rassis comme on nourrissait les canards, aussi n’étaient-ils pas bien farouches.  C’est pour cette raison que les deux enfants avaient pu se faufiler entre les animaux sans les inquiéter. Martin s’était approché furtivement de l’un deux qui leur tournait le dos et grignotait quelque chose qu’il avait trouvé entre des racines. Martin avait resserré ses mains sur le bâton, l’avait dressé tout au-dessus de sa tête et avait frappé de toutes ses forces. La branche avait sifflé en fendant l’air. Tous les animaux avaient immédiatement fui dans toutes les directions. Mais Martin n’avait pas perdu de vue sa cible et l’avait talonnée jusqu’à ce que la pauvre bête se retrouve acculée contre un arbre. Gabin s’était tétanisé. Il se sentait nauséeux – le ragondin poussait de petits couinement affolés – mais il ne voulait surtout pas passer pour un dégonflé aux yeux de Martin. Aussi avait-il tout de même donné quelques coups, sans grande conviction. Martin, lui, avait les yeux brillants d’excitation, presque voilés de plaisir. Gabin était alors bien trop jeune pour pleinement saisir avec quelle ampleur le comportement de son camarade était inquiétant.  Toujours est-il que c’est ainsi que Rachel les avait trouvés. Elle avait alors levé très haut la main et baissé vivement le bras, lui assenant une gifle qui lui avait fait voir des étoiles et partir la tête sur le côté. Gabin avait porté immédiatement la main sur sa joue brûlante et hoqueté d’étonnement. Sa stupéfaction avait été telle qu’il avait eu du mal à reprendre son souffle.  
Elle l’avait regretté instantanément, il l’avait vu dans ses yeux. 

 
Rachel ne pouvait rester longtemps fâchée contre lui, même lorsqu’il était insupportable, comme tout bon petit frère se devait de l’être. Même lorsqu’il cassait ses affaires par accident, parce qu’il avait touché à ce qu’il n’aurait pas dû. Lorsqu’il levait vers elle ses yeux de chien battu, il lui était physiquement impossible de lutter. Il en jouait, bien entendu, mais avec mesure : il se sentait parfois si fragile et petit devant l’amour absolu et inconditionnel que lui portait Rachel, et qu’il décelait alors comme à travers des volets, sans en comprendre totalement la profondeur. 

 
Oh Dieu, ce qu’il détestait ce chien.

Pourtant, lorsqu’il quitta la maison pour poursuivre ses études à Paris après son baccalauréat, Gabin insista avec une rare pugnacité pour emmener Gribouille avec lui. Il n’aurait pas supporté d’être séparé de l’animal. La pensée de Rachel montant sur la digue, Gribouille dans son dos, la pensée qu’il avait été le dernier être vivant à avoir… Non.
C’était le chien adoré de sa sœur adorée, et pour ça il se le traînerait jusqu’au bout. 

 
Les années filèrent ainsi, dans une sorte de statu quo. Malgré les protestations véhémentes de son père, le juge, considérant que la disparition avait été constatée dans des circonstances présumant sa mort, déclara Rachel décédée dix ans plus tard.  

 
« Il n’a rien dit, lui avait raconté sa mère au téléphone. Il a juste signé les papiers et récupéré le certificat. Peut-être, et sa voix avait tremblé à ce moment, peut-être qu’on pourra avancer maintenant. » 

 
Il lui avait dit : « Oui, peut-être. » Mais au fond, il savait. Viscéralement. Il savait qu’il n’en était rien.


Il avait compris dès que la sonnerie du téléphone avait retenti le lendemain. Cette fois, son père ne s’était pas perdu dans la nuit, non, cette fois, la nuit l’avait dévoré, elle l’avait rejoint au pommier du fond du jardin et étendu ses longs doigts en nœud coulant depuis la plus haute, la plus solide branche.
La nuit l’avait dévoré comme la brume avait dévoré Rachel. 

 
« Oh Gabin, mon dieu Gabin, mon dieu, c’est ton père. Il a… Oh mon dieu, pourquoi, mon dieu, seigneur… » 

 
Elle s’était mise à sangloter au téléphone. Gabin tenait le combiné contre son oreille, sans un bruit, sans qu’une parole ne lui traverse l’esprit, juste du blanc, du blanc – (de la brume ?) – sous son crâne, les yeux rivés vers la fenêtre. Il faisait déjà nuit. 
Il laissa son regard se perdre en elle. 

 
oOo 

 
Il y eut beaucoup de monde à l’enterrement. Toute la gendarmerie était venue s’entasser dans le petit cimetière de la commune. Ils n’avaient pas organisé de veillée du corps. Un pendu, ça n’était jamais rien de très beau à voir. Gabin ne versa pas une seule larme alors qu’on mettait son père en terre. Une faille vide et froide, sans fond, sans aucun fond s’était creusée au cœur de son corps. Sa mère n’était qu’un amas de sanglots incontrôlables, portée à bout de bras par les anciens collègues de son mari. Lorsque la cérémonie fut terminée, il s’approcha d’eux pour leur demander de bien vouloir la raccompagner chez eux. 

 
Rachel n’avait pas de sépulture, pas de lieu où l’on aurait pu se recueillir pour elle. Quand bien même il y en aurait eu un, cela n’aurait été qu’une tombe vide de tout corps, vide de tout sens. C’est pour cela qu’il se rendit au port. Il récupéra le bouquet de roses qu’il avait laissé sur la plage arrière, fit descendre Gribouille de la voiture et se dirigea vers la jetée. Le chien, à présent âgé, le suivait mollement. 

 
Il y avait du brouillard, presque autant que ce jour-là. Il pouvait presque voir Rachel sur l’escalier, les lourds plis de sa robe verte battant ses jambes alors qu’elle montait les marches, le brasier de sa chevelure déchirant la brume, quelques instants, un si petit instant avant la dernière image qu’il aurait d’elle. 

 
Une fois les escaliers gravis, le Gribouille s’assit sur le sol de béton et refusa d’avancer plus loin. Gabin tenta vainement de l’appeler et de voir le chien abandonner Rachel, l’abandonner une nouvelle fois lui fit monter un gout de bile en bouche. 

 
« Sale bête infidèle » siffla-t-il amèrement. 

 
En le voyant s’éloigner, Gribouille poussa quelques gémissements plaintifs. Gabin ne se retourna pas et poursuivit son chemin.  
Une fois arrivé au phare, il déposa les roses au sol et resta ainsi, les mains croisées, à regarder les vagues frapper la digue. La faille dans ses entrailles le tiraillait douloureusement. Il allait faire demi-tour lorsqu’un éclat de couleur vive fila dans la périphérie de sa vision. Gabin pivota lentement sur ses pieds et s’approcha du bord. A environ un mètre du muret, il tendit la tête pour mieux observer le flanc de la jetée. Il se figea. 

 
Une sorte d’animal aux membres fins et blancs entreprenait d’escalader la digue. Ses mouvements étaient lents et feutrés, tout en précaution. L’articulation du coude se pliait selon un angle aigu et le corps pivotait sur celui-ci, transférant tout son poids vers l’avant. La chose progressait ainsi de pierre en pierre, presque rampante, et remontait vers la voie aménagée sur la digue. Gabin comprit alors que l’éclat qui avait attiré son œil était une lourde chevelure rousse, gorgée d’eau et emmêlée. Elle tombait en rideau devant la tête de la créature et sinuait le long de son échine, d’où pendaient des lambeaux de tissu vert. Elle parut se stopper un instant sous son regard, puis reprit lentement sa progression. Gabin ouvrit grand la bouche pour hurler mais n’émit aucun son, la mâchoire demeurant béante. Ses cordes vocales ne lui répondaient plus et il ne pouvait prendre que de courtes inspirations saccadées, tout liquéfié de terreur. Un gel dévorant l’envahissait comme un manteau de glace et le serrait en étau.  

 
« Rachel ? » gémit-il finalement. 

 
Il n’était parvenu à émettre guère plus qu’un couinement de souris. Alors la créature se figea et, les cheveux tous enchevêtrés d’algues et de coquillages, releva deux orbites béantes vers lui. 

 
« Ce sont les crabes, songea hystériquement Gabin, ce sont les crabes qui lui ont bouffé les ye… » 

 
La chose tendit une main décharnée qui se referma sur sa cheville et tira brutalement. Gabin chuta en arrière et son crane heurta durement le sol, ses dents claquant les unes contre les autres. Elle entreprit de le trainer par-dessus le parapet, vers les rochers battus par les vagues. Il ne parvenait pas à esquisser le moindre mouvement pour se dégager de son étreinte. La créature le tirait par à-coups réguliers. Le sol lui entamait la peau du dos.  
Les orbites vides le fixaient comme l’œil le plus perçant, comme si des flammes y brûlaient, et Gabin comprit alors que cette chose n’était pas sa sœur. Cette créature ne pouvait être Rachel, tout du moins exception faite de son corps. Pas la Rachel qui lui souriait du fin fond de son cœur, qui n’avait levé la main qu’une seule et unique fois sur lui, qui l’aimait sans doute plus qu’elle ne s’aimait elle-même. Non, ce n’était pas Rachel.  

 
Cette pensée l’électrocuta et Gabin, retrouvant enfin l’usage de ses membres, plia la jambe pour asséner un violent coup de pied dans la poitrine de son agresseur.
La créature fut rejetée en arrière avec un « Hmpfff ! » alors que l’air était expulsé de ses poumons. Elle revint cependant immédiatement à la charge, le saisissant à la gorge, et raffermit sa prise avec une force insoupçonnée. Son poids sur lui était lourd, gorgé d’une eau froide aux vapeurs d’iode. Par-delà le manque d’air qui obscurcissait progressivement sa vision d’étoiles, Gabin pouvait percevoir la respiration rauque de la chose qui finissait en petits souffles glacés sur sa joue. Elle tira de nouveau malgré ses ruades et son corps commença lentement à basculer par-dessus le rebord. 

 
Soudain, il y eut comme un choc et la chose le lâcha. Il manqua de chuter totalement vers la mer et se rattrapa aux rochers, où il se déchira les paumes. Un cri plaintif déchira l’air, suivi d’un bruit sourd. Dans sa panique, Gabin tâtonna à l’aveugle à la recherche d’une meilleure prise. Ses doigts rencontrèrent un morceau de roche plus petits que les autres, d’une taille suffisamment modeste pour qu’il puisse le soulever.  Refermant sa main sur la pierre, Gabin poussa sur ses jambes pour se redresser, titubant.  

 
Gribouille était mollement étendu contre le parapet opposé de la digue. La créature l’avait envoyé voler contre le muret. Cette dernière s’était tapie à quelques mètres de lui. Un trou béant lui découvrait la mâchoire et les dents, là où le chien lui avait arraché la joue. Elle agita furieusement la tête puis se tourna vers lui et retroussa ce qui lui restait de lèvres.  Elle tendit les muscles, se projeta en avant. Gabin resserra les doigts sur la pierre et leva le bras.
Les dents éclatèrent sous la violence du coup qu’il lui assenât. La créature siffla, un sifflement aigu tout en échos, et se replia précipitamment vers les rochers. Elle se glissa entre leurs interstices et y disparut. 

 
Gabin haletait. Il tenait toujours la pierre entre ses doigts blanchis. Il tituba vers le chien, toujours étendu au sol, manquant à plusieurs reprises de chuter. Il respirait toujours. Gabin le souleva le plus précautionneusement possible, lui arrachant un gémissement sourd. Il commença alors à rebrousser chemin, à reculons, sans jamais perdre de l’œil les rochers entre lesquels la créature avait disparue. Lorsqu’il eut finalement descendu les escaliers, il lâcha enfin la pierre et courut comme un fou à la voiture. Le petit corps toujours au creux de son bras, Gabin ouvrit la portière passager. Malgré toute sa délicatesse, le chien eut une plainte plus prononcée lorsqu’il fut déposé sur le fauteuil. Gabin remarqua alors que le truffe de Gribouille était toute humide de sang.  

 
Il referma la porte, fit le tour du véhicule et s’installa derrière le volant. Faisant fi de toutes les évidences, il se dirigea sur les chapeaux de roue vers la clinique vétérinaire la plus proche. Il ne voulait pas s’avouer qu’il était trop tard. Et ensuite ? La police ? Oh oui, bien sûr, la police, on verra bien ce qu’ils vont en dire, de ton histoire, la police ! 

 
Gribouille gémissait faiblement mais ses yeux demeuraient fixés sur lui et semblaient lui dire : 

 
Tu as vu ? J’ai pas eu le courage la dernière fois, mais cette fois oui. Je pouvais pas te perdre toi aussi.  

 
Gabin se surprit à se demander si Rachel avait fini ainsi, trainée par-dessus le parapet par une créature habitant le cadavre de sa victime précédente. Si elle aussi n’était pas parvenue à crier, la terreur la paralysant jusque dans ses cellules. Si elle avait été tirée sur les pierres qui blessaient son corps, alors même qu’il se trouvait à une dizaine de mètres sans se douter de rien. 
Cette pensée le suffoqua. 

 
La respiration du chien se faisait de plus en plus hachée. Tenant le volant d’une main, Gabin posa doucement l’autre sur sa tête. 

 
« Toi aussi, tu savais que ce n’était pas Rachel, hein ? »

Le chien battit faiblement de la queue.
Gabin se mit à pleurer.

Texte de Calyspo