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NOR 7 - À la fête foraine

 
Temps approximatif de lecture : 13 minutes
 
Comment en étaient–ils arrivés là ? La voiture était retournée, dans le fossé. Le moteur tournait encore. Ulrich avait été éjecté quelques mètres plus loin, dans la boue. Il avait été sonné quelques minutes, mais la pluie qui tombait drue et la douleur qui parcourait tout son corps l’avaient complètement réveillé. Près de la voiture, une silhouette d’homme se profilait et s’approchait lentement. Ulrich tenta de distinguer de qui il s’agissait, mais la pluie troublait sa vision. Il voulut se relever, mais ses jambes ne purent le porter. Il se mit à ramper dans les flaques d’eau boueuses, se rapprochant comme il pouvait du véhicule. Au fur et à mesure qu’il s’approchait, il arrivait à distinguer plus de détails. Les vitres latérales avaient explosé, le pare–brise était fissuré de long en large, les roues du coté droit étaient tordues, le pare–choc et les bas–de–caisses étaient complètement défoncés. Le regard du jeune homme se porta sur l’homme qui arrivait et il reconnut un chapeau haut–de–forme…

Le réveil sonna bruyamment. Ulrich laissa tomber lourdement sa main dessus, émergeant du sommeil. Six heures. Il était temps de se préparer pour l’université. Cette nuit, il avait rêvé de patates et de lard qui avaient envahi les rues d’Hambourg, et il en avait profité pour faire une raclette géante, après quoi des marshmallows multicolores avaient pris des habitants en otage, mais il s’était saisi de broches et les avait fait flamber pour les manger, puis il était ensuite arrivé dans le royaume des champignons et avait dû sauver une blonde habillée en rose avec une couronne, enlevée par une tortue cracheuse de feu, avec l’aide d’un plombier nain moustachu qui prenait une taille normale quand il mangeait des champignons rouge et blanc avec des yeux, tout cela afin de gagner un tuyau d’arrosage qu’il devait ramener à sa mère, et il s’était finalement réveillé.

Le jeune homme de dix–neuf ans cligna des yeux et se leva difficilement, laissant à regret sa couverture et son oreiller qu’il entendait presque lui crier « Reviens !!! » Il prit une douche de vingt minutes, enfila un T–shirt et un jean, avala un bol de céréales, attrapa ses affaires de cours et quitta son appartement, en verrouillant derrière lui. Il vivait juste à coté de l’université d’Hambourg, ainsi il pouvait y aller à pied. Ce matin–là, il y allait une heure plus tôt, car il avait à organiser l’après–midi avec quatre de ses amis. Les cours étant suspendus à partir de quatorze heures, ils avaient pris le parti d’aller dans une fête foraine qui s’était installée vingt jours plus tôt dans un village voisin. Ils devaient encore déterminer l’heure à laquelle ils se retrouveraient, le moyen de transport et l’heure approximative à laquelle ils rentreraient.

Il fut arrivé à six heures cinquante–sept. Helmine était déjà arrivée. Depuis qu’il la connaissait, Ulrich ne l’avait jamais vue arriver en retard, et se demandait bien comment elle faisait. Ils se connaissaient depuis la primaire. Elle était de taille moyenne, avait la peau légèrement hâlée, les cheveux noirs ondulés, les yeux noirs et de belles formes. Mentalement, la jeune fille de dix–huit ans était très sérieuse, curieuse du monde et en même temps plongée dans son propre monde, perdant parfois pied avec la réalité. C’était une forme d’autisme, bien que ce ne soit pas sévère. Ulrich n’aimait pas beaucoup cette facette de sa personnalité, car il arrivait souvent que, lors d’une conversation, elle lâche complètement le fil pendant un moment et revienne quelques minutes plus tard avec un sujet qui n’avait rien à voir. Cependant, il l’appréciait malgré ses petits défauts, car elle n’abandonnait pas ses amis, et sa façon de réagir l’amenait souvent à des réactions simples qui aidaient bien plus que le ressassement des évènements. Sa bizarrerie en rebutait plus d’un, mais Ulrich en avait l’habitude.

Comme à son habitude, elle ne regarda même pas son ami venir vers elle, et ne le gratifia d’un « bonjour » neutre que lorsqu’il fut à deux mètres, sans détacher son regard du ciel. Il lui répondit et prononça quelques banalités, mais il s’aperçut bien vite qu’elle ne l’écoutait pas. Elle était plongée dans un de ses songes éveillés. Cinq minutes plus tard arrivèrent Berthold et Emily. Ils étaient toujours ensemble, dernièrement. Nul doute qu’ils finiraient ensembles un jour ou l’autre. Berthold était grand, blond bouclé aux yeux verts, le visage fin, athlétique. Il avait toujours un sourire sur les lèvres et ne se prenait pas au sérieux. Emily, quant à elle, était un peu plus petite que Helmine, ses cheveux châtains et droits tombaient un peu en–dessous de ses épaules, ses yeux étaient marron clair, presque jaunes, elle avait le visage ovale, et était assez fine. Lorsqu’ils arrivèrent, donc, ils riaient ensemble, ils saluèrent de bon cœur Ulrich et Helmine avant de repartir dans leur conversation.

Ria se montra une minute à peine plus tard. Dernière, comme d’habitude, mais elle n’en avait cure. Ria était de nature excentrique, aimant mélanger les vêtements de différents styles. Aujourd’hui, elle portait une jupe à froufrous noirs et rouges, avec des collants rayés violet et noir, des ballerines rouges à poids blancs et un haut violet à décolleté plongeant attirant le regard sur ses forts atouts naturels. Ce genre d’accoutrement lui valait parfois des insultes d’autres étudiants, mais elle n’écoutait pas, ou s’en amusait. Ria était rarement affectée par le point de vue des autres. La jeune fille était à peu près aussi grande qu’Ulrich, blonde aux yeux bleu foncé, maquillée savamment, le visage fin encadré par ses longs cheveux. Elle salua tout le monde haut et fort, et sauta sur Helmine. Elle aimait bien l’embêter, car elle ne comprenait pas son comportement, ce qui était d’ailleurs réciproque.

Les deux filles se retrouvèrent au sol. Helmine se releva la première, se replaçant là où elle se tenait avant la chute, et ne fit rien d’autre que de gratifier Ria d’un « idiote » sur un ton aussi neutre que celui duquel elle avait salué les autres. Cette dernière la regarda et lui dit « T’es pas drôle ! » Cependant, elle riait. Elle riait tout le temps, pour tout, pour rien. Incompréhensible. Ulrich les regarda d’un air dubitatif, puis il se rappela la raison pour laquelle ils étaient là si tôt et prit la parole :

« Bon, maintenant que tout le monde est là, faudrait voir comment on fait cet aprèm…

– Ben Helmine conduit, vu qu’elle a eu son permis y a pas longtemps ça lui fera une occasion de se rendre utile, et puis on est sûrs qu’elle roulera pas sous cocaïne…

– T’insinues quoi, là, Ria ?! râla Berthold.

– Je n’ai visé personne, si tu te sens concerné, ce n’est pas ma faute, répondit Ria entre deux éclats de rire.

– C’est bon, intervint Ulrich, je conduirai si elle ne veut pas, de toute façon c’est pas le plus important, il faut surtout savoir à quelle heure on y va, à quelle heure on s’en va et combien on emmène…

– Combien on emmène pour quoi ? l’interrompit Berthold.

– La fête foraine, c’est pas gratos…

– Oh, fait chier !...

– Les attractions les plus chères sont à 4€ il me semble. Si on prend 50€ chacun, on devrait passer une bonne après–midi. En y allant pour quinze heures et en repartant vers dix–huit heures, ou avant si on en a marre, on aura le temps de faire ce qu’on veut. Ça vous va ? »

Les autres répondirent tous par un vague « ouais, ouais ». Ce fut finalement plus simple et plus rapide que ce qu’ils avaient pensé, il était à peine sept heures et quart lorsque la discussion prit fin. Ils se séparèrent alors, Berthold avec Ria et Emily, Ulrich avec Helmine. Ces derniers allèrent à la bibliothèque universitaire pour travailler un peu leurs cours avant de s’y rendre. Enfin, Helmine travailla pendant qu’Ulrich dormit sur son livre. La matinée se déroula tranquillement, les cours s’interrompirent à l’heure prévue. Le petit groupe se rejoignit au parking où la voiture d’Ulrich était garée, et quelques minutes plus tard ils étaient partis pour Koberg, le village où se trouvait la fameuse fête foraine.

Elle fut toutefois plus difficile à trouver que prévu, car elle ne se trouvait pas dans le village même, mais dans la campagne. Cependant, ils réussirent à arriver avant quinze heures dix, prenant peu de retard sur leurs prévisions, et, une fois la voiture garée, coururent vers les attractions comme des enfants. Cela faisait des mois qu’ils n’avaient pas eu d’occasion comme celle–là de s’amuser. Ils passèrent aux auto–tamponneuses, au tir à la carabine, à la centrifugeuse. Ils firent le train fantôme, le marteau et la grande roue. Ils se payèrent plusieurs tours d’attractions à sensations fortes, avant de faire une pause et de prendre des boissons à un stand. Emily avait envie de vomir à force de tourner.

Il devait être seize heures trente lorsqu’ils revinrent en quête d’une attraction qu’ils n’avaient pas encore faite. Lorsqu’ils passèrent devant les manèges du bout du terrain occupé, une voix les arrêta :

« Approchez, jeune gens, venez ! »

Ils ne virent pas tout de suite qui s’adressait à eux, mais comme la voix se faisait insistante, ils s’approchèrent de l’attraction d’où elle semblait provenir. Un singulier individu en sortit : un personnage grand et mince, avec un chapeau haut–de–forme sur lequel se trouvait un bandeau rouge avec un petit nœud, un costume noir avec des manches blanches, une chemise blanche, un pantalon noir et une cravate rouge sombre, des cheveux mi–longs, extrêmement fins et raides, et un visage – ou peut être un masque, c’était difficile de faire la différence – d’un blanc morbide, avec ce qui semblait être deux trous blancs en guise d’yeux, un trait noir vertical commençant en–dessous, entre le nez et les pommettes, s’interrompant au niveau des orifices puis réapparaissant juste au–dessus et allant disparaître sous sa mèche frontale. Et un sourire étrange, en croissant parfait, vraisemblablement dessiné car pour toute lèvre y avait–il un trait noir aussi fin que celui délimitant des dents triangulaires qui coïncidaient parfaitement. Il avait un peu l’air d’un clown. Le tout pouvait ou bien paraître grotesque, ou bien inquiétant. Lorsqu’il s’exprima de nouveau, le visage ne bougea pas, aussi les jeunes conclurent qu’il portait bien un masque.

« Bonjour mesdemoiselles, messieurs dit–il d’une voix stridente, bienvenue devant le Palais des Glaces ! »

Il désigna l’attraction derrière lui, tel un présentateur de spectacle. Les cinq jeunes gens le regardèrent d’un air dubitatif. Il poursuivit :

« C’est une nouvelle attraction dans notre troupe ! Et un des plus beaux palais des glaces ! Plusieurs centaines de miroirs sont installés afin de vous faire perdre le sens de l’orientation ! De plus, pour les derniers jours de la fête foraine, c’est gratuit ! »

Ce dernier argument joua beaucoup en la faveur du palais. Et tout le monde, sauf Ria, préférait passer par quelque chose de calme pour reprendre les manèges. Ils remercièrent donc le clown et entrèrent. Ce dernier ne leur avait pas menti : seul le sol n’était pas recouvert de miroirs, bien qu’il y’en eut tout de même quelques uns de temps en temps. Et il semblait relativement grand, sans compter que, parfois on avait l’impression d’être dans un endroit sans issue qui se répétait à l’infini, et que d’autres fois votre regard fixait les milliers de reflets qui vous observaient.

Ils s’amusèrent un moment dedans, se séparant et essayant de se retrouver, en se cognant assez souvent contre les parois. Les jeunes adultes couraient parfois, et leur rire se répercutait dans l’attraction, semblant provenir de partout à la fois. Lorsqu’ils voulurent sortir, ils durent prendre le temps de se retrouver. Ce ne fut pas chose aisée et ils perdirent de longues minutes dans le dédale, de sorte qu’ils commencèrent à se demander s’ils auraient encore le temps de faire autre chose. Finalement, Emily se trouva être la seule à ne pas réussir à les rejoindre. Ils rirent un moment, se moquant d’elle et l’appelant, et puis son reflet apparu tout autour d’eux, sans qu’ils arrivent à déterminer d’où elle venait vraiment. Elle courait, mais ne semblait pas se rendre compte qu’ils étaient là. C’était comme si elle ne voyait pas leurs propres reflets autour d’elle, ce qui était étrange puisque pas une fois dans leur petite aventure n’avaient-ils perdu de vue l’ensemble du groupe.

Ses reflets continuèrent de se déplacer, sans jamais les atteindre. Ils se mirent à se demander pourquoi elle mettait autant de temps et d’où elle venait, et commencèrent lentement à revenir dans le premier couloir, espérant qu’elle finisse par les apercevoir. Cependant, cela n’eut pas l’air de l’aider, et ils continuèrent leur progression, jusqu’à ce qu’Ulrich heurte la paroi du fond, signalant le bout. Le labyrinthe offrait trois chemins différents à partir de ce point, et ils préféraient ne pas prendre le risque de se perdre de nouveau. Puis, voyant de nouveau leur propre image se refléter dans les miroirs, ils s’aperçurent que celle d’Emily passait périodiquement très près d’eux, à une distance où il leur semblait qu’ils auraient normalement pu l’apercevoir, ce qui leur fit perdre patience et les décida à l’appeler pour la guider grâce à leurs voix.

À ce moment, les reflets d’Emily se tournèrent d’un mouvement vers les quatre vrais jeunes. Leur regard semblait affolé, si bien que Berthold, l’air plutôt inquiet, l’appela de nouveau, en lui enjoignant de cesser de les faire marcher et de sortir du labyrinthe. Les milliers de bouches s’ouvrirent alors, mais aucun son n’en sortit. Elle devait être loin dans l’attraction, vu comme l’écho qui y régnait habituellement. En réalité, c’était même étrange que seul un silence de mort accompagnât les mouvements de ses lèvres. Pour ne rien arranger à leur inquiétude, leur amie se mit à taper contre la vitre, ce qui se traduisit par un nombre incalculable d’Emily donnant des coups insonores autour du petit groupe. La situation devenait réellement glauque.

Tandis qu’ils commençaient à s’agiter et songer à aller chercher de l’aide, un autre reflet apparut derrière chacun de ceux de la jeune femme perdue. Il s’agissait du clown qui les avait fait rentrer, tout sourire. Il s’approcha et s’arrêta à moins d’un pas d’elle. Le groupe fut soulagé : il allait enfin la ramener et ils pourraient continuer de profiter du parc avant sa fermeture. Si elle ne se sentait pas d’attaque, Berthold pourrait la consoler et ils ne tarderaient pas à rentrer. Il ne faisait aucun doute qu’elle ne remettrait pas les pieds dans un palais des glaces de sitôt. Mais les reflets du clown leur firent simplement coucou, puis ils entendirent les échos de sa voix, quelque part dans l’attraction, s’exclamer « Et maintenant, que le spectacle commence ! », suivis d’un long rire comme on en attribuait aux clowns des foires. C’était de bien mauvais goût, pensa Ulrich, de les faire encore attendre pour rien. Le clown posa alors sa main sur l’épaule d’Emily.

Alors survint quelque chose d’épouvantable. Une musique de cirque se lança et les yeux de la jeune femme se révulsèrent. Elle commença à être prise d’étranges spasmes de plus en plus violents, jusqu’à ce que, ponctuée d’un coup de tambour de la musique, une énorme gerbe de sang éclabousse la glace. Ou plutôt, ce furent des milliers de gerbes de sang qui recouvrirent tous les miroirs autour d’eux. Emily semblait avoir littéralement explosé. La main du clown reposait sur un squelette répugnant, recouvert des restes de l’intérieur du corps, tandis que l’intégralité des organes s’était étalée, en charpie, sur le sol. Ayant été aux premières loges, l’horrifiant personnage était à présent recouvert de ses entrailles qui dégoulinaient le long de ses vêtements. Couvert de rouge, le masque – ou le visage – était tout bonnement terrifiant.

Ulrich se détourna brutalement et Berthold vomit, avant de cesser tout mouvement, mis à part un léger tremblotement. Ria se mit à hurler comme une hystérique. Seule Helmine regarda la scène d’un air impassible, défiant presque les reflets du clown du regard. Ulrich, en proie à une peur panique, saisit ses amis pour les faire bouger et rebroussa le chemin en courant, les lâchant lorsqu’il les entendit courir avec lui. N’ayant pas été loin, ils réussirent sans mal à sortir, et se retrouvèrent dans la petite cabine d’entrée, haletants. Face à eux, bien en évidence, un œil rouge était dessiné sur le mur faisant face au palais. La pupille semblait fixer l’intérieur. Ce détail, qui ajoutait au macabre de la scène, ne retint cependant pas tout de suite l’attention du groupe réduit. C’est alors que Helmine fit remarquer, d’une voix sans émotion, que Berthold n’était pas avec eux.

Horrifiés, Ria et Ulrich se retournèrent vers l’antre du clown, désemparés par leur impuissance devant la tournure que prenaient les évènements. Au même moment retentit un hurlement de rage, indubitablement poussé par le garçon qui était resté en arrière, incapable de quitter les lieux – ou peut être trop aveuglé par la perte d’Emily pour comprendre à quel danger il s’exposait. Ils eurent même le temps de le voir disparaître furtivement dans le fond du couloir. Le hurlement se poursuivit en s’éloignant encore quelques secondes, puis il s’interrompit brutalement, remplacé par un craquement sinistre et le bruit d’une matière gluante s’écrasant sur le sol. Les pensées d’Ulrich n’arrivaient pas à suivre, c’était du domaine de l’impossible, comment un simple clown pouvait–il faire ça ? Emily et Berthold ne pouvaient pas être morts, il devait être dans un cauchemar, endormi en plein cours.

Dès les premiers signes évidents du deuxième massacre, la pupille de l’œil se détacha de l’entrée du palais pour se fixer sur les trois jeunes gens restants. Son regard semblait euphorique, et pourtant on sentait derrière une malice, une malfaisance des plus sombres. Horrifiés par le deuxième décès brutal et par cet élément supplémentaire, les étudiants se précipitèrent dehors, Ria la première, suivie d’Ulrich tirant une Helmine nonchalante. Les lumières étaient toutes éteintes et la nuit était désormais tombée. Combien de temps avaient–ils bien pu passer là–dedans ? Ulrich remarqua que sa montre était bloquée sur seize heures quarante–deux : peut-être était-ce ce qui expliquait qu’ils n’avaient pas vu le temps passer ? Non, même s’ils étaient restés longtemps, ils n’avaient pas pu rester enfermés plusieurs heures dans un palais des glaces sans s’en rendre compte. D’une manière ou d’une autre, c’était encore un coup de leur poursuivant.

Ria se remit à hurler de plus belle. Du haut du train fantôme, à leur droite, une silhouette sombre, avec deux ronds blancs en guise d’yeux et un sourire aiguisé qui luisaient dans le noir, les fixait, immobile. Le clown était donc déjà dehors. Il n’était assurément pas humain, personne n’était capable de passer de l’intérieur d’une attraction au sommet d’une autre en moins de deux minutes. Il ne les suivit pourtant pas lorsqu’ils détalèrent en direction de la sortie de la fête foraine, de la voiture. Ils y arrivèrent donc sans mal, et Ulrich sauta à la place du conducteur sans demander son reste et mit le contact. Lorsque Helmine fut installée sur la place du passager avant et Ria sur la banquette arrière, il démarra en trombe et leur fit prendre la fuite.

La pluie se mit à tomber violemment sur le pare–brise. Ria sanglotait derrière, Helmine regardait dans le vide, toujours sans montrer la moindre réaction quant à ce qui venait de se passer, Ulrich regardait la route, en état de choc. Il n’arrivait toujours pas à saisir ce qui venait de se passer. Berthold et Emily étaient sensés être là, mais leurs sièges étaient vides. Où étaient–ils ? Ils allaient lui passer un savon lorsqu’il les reverrait à l’université. Ce qu’il venait de voir n’arrivait que dans les mauvais films d’horreurs, c’était évident maintenant, ça ne pouvait pas arriver, soit il dormait en cours soit il avait respiré à son insu une substance hallucinogène et tout ce qu’il voyait n’était qu’une illusion, et si Ria criait, c’était uniquement parce qu’elle était en colère qu’Ulrich ne comprenne pas que leurs deux amis étaient toujours à la fête foraine et que sans lui, ils ne pourraient pas rentrer. Pourtant, tout, de la pluie qui battait les fenêtres à la sensation qu’il éprouvait en passant par sa moiteur, semblait si réel…

« Mais c’était quoi ça ?! C’est quoi, ces conneries ?! C’est pas possible, on est dans de la science-fiction, là ! hurla Ria, rompant le mutisme dans lequel ils étaient tous plongés.

– Emily et Berthold sont morts, c’est tout, répondit simplement Helmine. Il faut partir rapidement si on ne veut pas subir le même…

– Mais t’es complètement malade ?! T’as un grain, merde, tu viens de voir deux personnes exploser et tu t’en fous complètement, on a l’impression que ça te fait pas plus d’effet que s’ils avaient pris le train, t’es complètement tarée, ma pauvre fille, j’ai toujours su que t’avais un gros problème ! »

Ria avait pété les plombs et déversait toute sa terreur et sa colère sur la jeune femme assise à l’avant, qui ne semblait pas plus émue par la perte de ses amis que par la détresse de l’occupante de la banquette arrière. Même s’il avait l’habitude de son détachement, Ulrich commença aussi à lui en vouloir. C’était tout bonnement inhumain de s’en ficher. Qu’allaient-ils dire à leurs parents ? Aux policiers ? Et à qui que ce soit, d’ailleurs ? Ils étaient partis il y a à peine quelques heures, complètement insouciants, sans se douter de leur destin, et à présent, Emily et Berthold étaient morts. Morts. Le mot résonnait dans son esprit, comme il avait été prononcé par son amie. Ce n’était pas un cauchemar, il n’était pas en cours et il n’allait pas se réveiller avec les réprimandes de son professeur et les moqueries des autres étudiants. C’était la réalité, et il ne pouvait rien y changer.

« Bien sûr que si, ça me fait quelque chose, dit soudain Helmine. Même si ça ne se voit pas, que je ne sais pas crier comme toi, ça fait mal à l’intérieur de savoir que deux des personnes les plus proches que j’ai jamais eues n’existent plus, et que je vais bientôt me retrouver toute seule. »

Contrairement à son habitude, une pointe d’émotion semblait perceptible dans sa voix, et elle s’était retournée pour fixer Ria d’un regard plus pénétrant qu’une lame de rasoir. Ulrich quitta la route des yeux un instant pour lancer un regard vers elle et fut choqué de s’apercevoir que si son expression impassible n’avait pas bougé d’un pouce, une larme bien réelle était en train de couler sur sa joue. Cette agitation chez elle était si singulière et inattendue chez elle que les cris à l’arrière cessèrent et ne reprirent plus. Le jeune homme s’efforça de répondre sans trop laisser sa voix trembler :

« Tu ne vas pas te retrouver toute seule. Eh, on est là, on s’en est sortis, il ne peut plus nous attraper, c’est fini, il ne nous reste plus qu’à rejoindre la ville et tout sera terminé. Promis, tu ne finiras pas seule.

– Tu penses vraiment ce que tu dis ? enchaîna immédiatement Hermine, avant même que sa bouche ait eu le temps de se refermer, tout en se tournant vers Ulrich et en approchant son visage à une distance désagréablement proche. Vous n’allez pas finir comme eux ?

– Bien sûr que… »

Il ne put finir sa phrase : au détour d’un virage, les phares éclairèrent la silhouette d’un homme en plein milieu de la route, et le conducteur, par réflexe, donna un brusque coup de volant sur la gauche pour tenter de l’éviter. La voiture s’envola comme si elle avait soudain été soulagée de tout son poids avant de chuter sur le côté de la chaussée. Elle s’écrasa lourdement sur une pente, qui était demeurée invisible aux yeux du garçon tant ils étaient fixés sur la route, sans toutefois cesser sa chute, et la dégringola en tonneau. Les cris de Ria se mêlaient au fracas métallique qui accompagnait leur roulé-boulé qui semblait ne jamais devoir prendre fin. La tête du conducteur finit par heurter la vitre de sa portière et il s’évanouit sous le choc, bien avant que la voiture ne s’immobilise.

Lorsqu’il ouvrit les yeux, une douleur lancinante le prit sur le coté de sa tête et dans son bras gauche. Il devait s’être brisé l’avant–bras. Quoi d’autre encore ? Probablement une commotion cérébrale. Le jeune homme avait du mal à conserver un regard fixe et voyait des étoiles danser devant ses yeux, et il avait en plus de la douleur à la tête la sensation d’une migraine terrible. Il se mit sur son avant–bras droit et vomit sur le coté, avant de hurler, percevant la totalité de la douleur à mesure que la torpeur le quittait. D’autre part, il était trempé, couvert de boue et collait. Impossible de définir l’endroit où il se trouvait, ni celui où avaient atterri les autres, ni ce qu’il convenait de faire. D’autant que dans son état, n’importe qui lui aurait ordonné l’immobilité. Mais pouvait-il se le permettre ? Il ne savait pas s’il était capable de se lever, ni si les filles étaient en un seul morceau, ou si la personne qui avait causé leur accident allait prévenir les secours ou bien les laisser là à agoniser… Il se mit à pleurer.

Comment en étaient–ils arrivés là ? La voiture était retournée, dans le fossé. Le moteur tournait encore. Ulrich avait été éjecté quelques mètres plus loin, dans la boue. Il avait été sonné quelques minutes, mais la pluie qui tombait drue et la douleur qui parcourait tout son corps l’avaient complètement réveillé. Près de la voiture, une silhouette d’homme se profilait et s’approchait lentement. Ulrich tenta de distinguer de qui il s’agissait, mais la pluie troublait sa vision. Il voulut se relever, mais ses jambes ne purent le porter. Il se mit à ramper dans les flaques d’eau boueuses, se rapprochant comme il pouvait du véhicule. Au fur et à mesure qu’il s’approchait, il arrivait à distinguer plus de détails. Les vitres latérales avaient explosé, le pare–brise était fissuré de long en large, les roues du coté droit étaient tordues, le pare–choc et les bas–de–caisses étaient complètement défoncés. Le regard du jeune homme se porta sur l’homme qui arrivait et il reconnut un chapeau haut–de–forme, un costume, deux yeux ronds et un sourire luisant.

Le clown était arrivé là avant eux. Aussi impossible que ça l’était, il était bien en face de lui. Il avançait lentement, les mains dans les poches, sur la pente raide, sans sembler perdre le moins du monde son équilibre. Il s’arrêta devant une tâche plus sombre que le reste, difficile à discerner au premier coup d’œil, s’agenouilla face à elle et appliqua ses mains dessus. Malgré la pluie, Ulrich distingua quelque chose gicler tout autour. Le clown se releva, trempé, même si à l’évidence il n’y avait pas que de l’eau qui coulait de ses manches. Était–ce Helmine ou Ria qui se trouvait désormais éparpillée sur le sol ? Il s’avançait maintenant en direction du jeune garçon. Ulrich avait encore perdu quelqu’un. Il fut bientôt à quelques mètres du garçon impuissant. Le jeune homme se releva tant bien que mal pour faire face, même s’il tremblait de peur. Sa vue s’obscurcit momentanément à cause de l’effort et il faillit retomber.

« Ne fais pas de manière, ce n’est pas douloureux. De toute façon, au point où tu en es, il vaut mieux que je t’achève », chuinta la voix du clown.

Ulrich le fixa.

« Pourquoi ?

– Tu es bien bavard, pour un mourant. Pourquoi quoi ? La mort ? Je ne sais pas, je sais juste que c’est ma raison d’être. Pourquoi vous ? Parce que vous étiez au mauvais endroit au mauvais moment, et que vous avez accepté mon invitation. On ne vous a jamais dit de ne pas faire confiance aux inconnus ?

– Qu’est-ce que vous êtes ? »

L’individu sembla décontenancé quelques secondes.

« Mais enfin, je suis un clown, tu ne le vois pas ? Mon costume a mal été dessiné ?

– Arrêtez de vous foutre de moi ! »

Malgré la douleur et le désespoir, Ulrich sentait poindre en lui un sentiment irrépressible de fureur. Cette chose n’en avait pas assez de prendre la vie de ses amis, il fallait qu’elle en fasse un sketch jusqu’au bout. La rage qui bouillait en lui lui donna la force de se relever et de faire face à son ennemi.

« Vous ne pouvez pas être humain, les choses comme vous, ça n’existe pas ! D’où est-ce que vous venez ?

– Hum… Je n’ai pas de réponse satisfaisante à te donner. Je suis là, c’est tout. Quant à savoir si je suis humain ou non… »

Il s’arrêta, songeur. Les gouttes de pluie roulaient sur ses joues plates et son sourire immobile. Il n’avait pas l’air habitué à ce qu’on lui parle. Peut-être serait-il possible de jouer là-dessus et de l’occuper suffisamment longtemps pour que quelqu’un les retrouve et les aide à s’enfuir ? Ils n’étaient pas si loin de la route, n’importe qui s’apercevrait forcément de l’accident et appellerait les secours. Avec un peu de chance, il serait possible de repousser le monstre. Ce dernier se remit à parler :

« Je ne fais que mon travail, tu sais. Un clown est fait pour être divertissant, il faut que son spectacle soit plein de surprises inattendues jusqu’au bout, sinon le public s’ennuie. Maîtriser toute cette mise en scène, c’est un vrai casse-tête.

– Vous êtes fou à lier… »

Le clown se rapprocha de lui à ces mots. Il semblait presque que ses yeux s’étaient rétrécis, mais cela semblait impossible pour les trous d’un masque. Quoique, se dit Ulrich, le domaine du possible s’était retrouvé complètement chamboulé ces dernières heures.

« Je ne suis pas fou ! C’est toi qui ne sais pas regarder. Enfin, de toute manière, tu ne fais pas partie des spectateurs. »

Une lumière jaune les éclaira un instant et un crissement de pneus retentit au loin. Un petit espoir germa dans l’esprit d’Ulrich. Quelqu’un les avait enfin vu ! Comme pour confirmer cette pensée, un bruit de portière se fit entendre. Face à lui, le clown restait de marbre, comme s’il l’observait et attendait qu’il réponde à sa dernière intervention. Il semblait ne rien avoir remarqué, ou alors il ne s’en inquiétait pas. Ce dernier paramètre aurait dû inquiéter le jeune homme, mais ce dernier, enhardi, se mit en tête de le faire parler davantage, bien qu’il restât prudent pour éviter de le mettre en rogne. Après tout, la créature était dotée de pouvoir surnaturels.

« Votre palais des glaces, il n’est pas normal non plus, hein ? Il est fait pour qu’on ne puisse pas en sortir ?

– Plus ou moins, répondit la chose, son sourire luisant dans la pénombre. En fait, on peut en sortir, mais quelqu’un finit toujours par s’y perdre. Et les gens ont tendance à essayer de retrouver cette personne plutôt que de l’abandonner à son sort. Donc, en quelque sorte, tout le monde est attrapé.

– Et votre œil rouge, à la sortie, c’est pour quoi ? »

Cette fois, la créature se tut. Elle sembla tout à coup se désintéresser de lui et se retourna. La personne qui s’était arrêtée en voiture s’approchait en toute vraisemblance d’eux. Avec la pluie, Ulrich n’arrivait pas à distinguer si c’était un homme ou une femme ou un quelconque autre détail. Quoi qu’il en fût, il était temps d’essayer de s’éclipser et de retrouver la seule survivante qui ne devait pas être loin. Il s’éloigna d’abord en reculant très lentement. L’adrénaline qui parcourait ses veines endormait un peu la sensation de douleur qui lui parcourait le bras droit et pulsait dans sa tête. Certes, il les avait retrouvés sans difficulté une première fois sans difficulté, mais rien ne disait que ce n’était pas un pur hasard.

« Vous êtes blessé, monsieur ? », cria une voix.

Profitant de l’occasion, Ulrich se dirigea hâtivement vers la voiture retournée et la contourna. Il fut surpris de voir qu’Helmine était toujours assise, bien attachée, la tête à l’envers, comme si elle attendait que les choses se passent. L’accident ne semblait pas l’avoir secouée ni blessée, elle en était miraculeusement sortie indemne. Comme le jeune homme le craignait, la banquette arrière était en revanche vide, et vu l’état de la voiture, Ria devait en avoir été également éjectée. Elle avait eu le malheur d’être la plus proche sur la trajectoire du clown tueur. Mais il aurait tout le loisir de réfléchir à tout cela plus tard ; pour l’heure, il fallait sortir son amie du véhicule accidenté et tenter quelque chose pour ne pas finir en charpie. Il ouvrit la portière tant bien que mal et tendit sa main gauche.

« Toi aussi, tu vas mourir. Je vous l’avais dit, je vais me retrouver toute seule », dit soudain Helmine. Elle pleurait stoïquement. Dans sa position, les larmes remontaient sur son front et se perdaient dans ses cheveux.

« Arrête de raconter n’importe quoi et viens avec moi. Il est occupé, on a peut-être encore une chance.

– Ça devait arriver, ça devait arriver. C’est ma faute…

– Arrête de raconter n’importe quoi et viens !

– Pardon, Ulrich. »

Il ne comprit pas les mots de son ami. Mais il sentit la main qui se posa doucement sur son épaule, presque comme celle d’un ami venant vous annoncer une triste nouvelle en essayant de vous réconforter tant que possible. Le jeune homme tourna la tête et vit le masque à quelques centimètres de son visage. Il était en réalité constitué d’une peau étrange, lisse, sans aucune autre forme de pilosité que les cheveux qui descendaient du haut-de-forme. Le sourire carnassier semblait lui aussi dessiné dans la même matière organique, et il était impossible de distinguer une ouverture quelconque. Mais surtout, ses yeux étaient réellement deux trous vides, qui apparaissaient blancs grâce à une quelconque sorcellerie, et dans lesquels toute l’horreur du monde se reflétait. Dans sa main droite, la créature tenait la tête d’un homme entre deux âges, dont le visage était figé dans une expression de terreur folle.

Le visage de l’étudiant se décomposa, ses yeux s’écarquillèrent, sa vessie se vida, et il se mit à hurler comme un damné pendant quelques secondes. Il fut mort avant de sentir sa chair se déchirer, son crâne se fendre, sa moelle épinière bouillonner, sa cervelle éclater, son sang gicler et ses organes se déchiqueter. Les morceaux éclaboussèrent tout le sol alentour. D’Ulrich, il ne restait qu’un tas d’os ensanglanté, enchevêtré de veines et de petits morceaux de chair, que les insectes commencèrent aussitôt à coloniser et à ronger. Finalement, le clown n’avait pas menti, son trépas avait été absolument indolore. La créature, qui était arrivée par derrière sans se faire remarquer, laissa retomber la tête du conducteur malheureux dans la boue et ricana, comme après une bonne blague.

« Tu as vu sa tête ? Il a vraiment cru qu’il allait s’en sortir ! »

Helmine, qui avait aussi reçu une partie des restes de son ami, leva les yeux. Même l’inexpressivité de ses traits ne parvenaient à dissimuler l’état de panique extrême dans lequel elle se trouvait. Cependant, ce n’était pas le clown qu’elle regardait. Derrière lui, dans l’obscurité, une silhouette sombre se détachait à peine de l’obscurité environnante, semblant s’effacer partiellement de temps à autres, comme si elle appartenait à une autre réalité et peinait à rester accrochée à celle-ci. Complètement immobile, elle semblait attendre que quelque chose se passe.

« Mes excuses, jeune fille, je manque à tous mes devoirs, dit le clown sur un ton faussement désolé, qui ne parvenait toutefois pas à masquer son amusement. Ce soir, nous sommes en présence d’un invité de marque. Permets-moi de te présenter mon metteur en scène. Je suis sûr que vous vous entendrez à merveille ! »
 


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L'Enfer

Je suis en enfer. Oui, j'ai commis des mauvaises actions dans ma vie, c'est vrai. Je n'ai jamais été très honnête, ni très respectueux, mais je l'assume totalement. Donc me voilà devant Satan.

« En Enfer, nous laissons le choix aux condamnés : vous pouvez choisir le supplice éternel qu'il vous plaira. Mais vous ne pourrez pas revenir en arrière, sachez-le. Venez, je vais vous montrer. »


Il ouvrit une première porte : 
« Voici la salle de torture. Les damnés y sont torturés pour l'éternité. C'est là que la majorité finit par se retrouver après avoir bien réfléchi. »
Cette remarque m'estomaqua. Je ne pouvais tout bonnement pas le comprendre. Personnellement, je n'avais jamais supporté une quelconque atteinte à mon intégrité physique, ni pu m'imaginer torturé sans grimacer rien qu'à l'idée. Comment des gens pouvaient-ils choisir cela sciemment ? Je me tournai alors vers mon guide.

« Et quels sont mes autres choix ?

– Voici le second, dit-il en ouvrant une autre porte, nous l'appelons la Montagne. »

Un homme grimpait sur une falaise quasi-verticale. Le sol n'était pas visible, perdu dans la brume, et le sommet ne pouvait lui non plus être aperçu. Le grimpeur avait une très longue barbe, et au vu de son état, il semblait être ici depuis une éternité.

« Mais, si le supplice infernal est éternel... Il n'y a donc pas de sommet ?

– Peut-être, répondit le Diable. S'il y en a un, eh bien son châtiment sera terminera un jour. S'il n'y en a pas, il sera éternel. »
 
Tandis qu'il parlait, il se dirigeait déjà vers une autre porte.
 
« Voici le troisième, il s'agit de la Forêt. »

Un chevalier en armure se tenait au milieu d'une clairière, entouré par une forêt profonde. Brandissant hors des fourrés, un loup se jeta sur lui, tous crocs dehors. Le chevalier empoigna son épée et blessa l'animal à la gorge. Celui-ci, grièvement blessé, s'en revint en courant dans la forêt, aussi rapidement qu'il en était sorti.

« Je devine votre question. Le châtiment est-il éternel ? Peut-être. Si un jour, tous les loups de la forêt sont morts, il pourra poursuivre sa route. Mais s'il s'agit du même loup qui l'attaque à chaque fois, cela pourrait bien se répéter à l'infini. Bien, voici le quatrième supplice : le Bateau. »

La porte s'ouvrit alors sur le pont d'un navire assez rustique, qui naviguait sur un océan entouré de brume.

« Peut-être la bateau tourne-t-il en rond. Mais peut-être pas,. Il se peut bien qu'il arrive un jour à une île. »

Enfin, Satan arriva à la dernière porte.

« Voici un supplice apparu avec l'ère de la Machine. »

Derrière la porte, une usine aux murs gris tournait à plein régime, son atmosphère envahie d'une fumée noire. À droite de l'entrée, un homme serrait des boulons sur une machine, laquelle était posée sur une chaîne de montage. Derrière lui, une porte de métal était encastrée dans le mur.

« Ici, peut-être qu'un jour, les matériaux seront épuisés, et peut-êtte le damné pourra-t-il alors partir par la porte. Mais peut-être qu'un autre damné déboulonne les boulons qu'il serre, qui sait ? Bien, nous avons fait le tour. Alors, que choisissez-vous ? »

L'air soucieux, je me mis alors à réfléchir. La salle de torture, bien sûr que non. Rien que d'y penser, j'en tremblais. L'usine deviendrait lassante à la longue : boulonner des boulons va bien peut-être une journée, mais une éternité, non, définitivement, ça ne va pas. L'escalade est trop éprouvante pour moi : jamais je n'ai été très sportif, et puis, l'altitude est effrayante. Peut-être la Forêt. Mais il y avait le risque d'être blessé par le loup, non, trop douloureux rien que d'y penser. Il ne me restait que le bateau.

« Je choisis le Bateau. »

 ***
 
Bon, allons-y. Je me dressai fièrement, face à l'océan de brume qui entourait l'embarcation. Je ne voulais céder à aucun prix. J'étais certain que j'arriverais à la fin du supplice, car j'étais d'autant plus sûr qu'il y en avait une. J'avais la foi.

 ***
 
Le temps commençait à être long. Je ne pouvais même pas le voir passer. Il n'y avait ici ni jour ni nuit, et aucune indication pour se repérer. Les vagues étaient toujours les mêmes. J'aurais peut-être dû tenir un calendrier, en gravant sur le bois de la coque, tout en comptant les secondes...?

 ***
 
Bon, je devais attendre un peu plus. Il le fallait. IL LE FALLAIT.

 ***
 
Combien de temps cela faisait-il ? Des années, des dizaines d'années, des siècles ? Je ne savais pas, j'avais perdu le compte. Il n'y avait pas de nuit, pas de soleil. Juste cette brume.

J'avais épuisé toute mon imagination. J'avais retourné chaque pensée, chaque étincelle de nouveauté dans ma tête des milliers de fois. J'avais déjà attendu un peu plus que, et même encore un peu plus. Je n'en pouvais plus. Bah, autant y aller,. J'étais déjà mort, autant sauter à l'eau. De tout façon, il ne pouvait rien m'arriver de pire.

Au moment où je glissai dans les flots gris, la brume se dispersa. Une île apparut alors, un port, une cité apparurent. Des gens, DES GENS accouraient pour récupérer le bateau. Le bateau ne tournait pas en rond ! Il y avait une fin !

Mais les flots gris m'engloutirent. Bon, pensai-je, il ne peut rien m'arriver, je suis mort. À Dieu va, ajoutai-je avec un sourire.

Mais qu'y avait-il au fond de l'eau ?

La salle de torture, évidemment.



Texte de P

L’enfer est une pièce avec deux portes.

L’enfer est une pièce avec deux portes.

La première se ferme derrière vous dès que vous avez franchi le seuil. Elle se verrouille dans son cadre, et ne s’ouvrira plus jamais. La seconde porte se trouve sur le mur opposé. Elle semble être une barrière infranchissable. Vous savez en la voyant que vous ne pourrez jamais la franchir, à moins d’y être invité. 
Une fois à l’intérieur, votre tourment commence. Il n’y a qu’une seule punition disponible dans cette pièce, le choix étant laissé à votre tourmenteur. Vous allez crier, vous allez pleurer, et quand vous regarderez vos blessures; guérir juste assez pour garder la douleur aussi vive que possible. Il n’y aura rien que vous voudrez plus au monde que vous échapper de cet endroit. 

Une fois que vous avez enduré 24h de ce supplice infernal, il vous sera octroyé un jour de congé. La seconde porte s’ouvrira, dévoilant une petite pièce, douce et accueillante. Vous pourrez choisir de franchir la porte et d’entrer dans cette chambre en pierre grise. Elle n’a cependant rien de spécial, mis à part, comme toujours, qu’elle contient deux portes. Lorsque la porte se referme derrière vous, vos plaies guérissent, votre douleur disparaît et pendant 24 heures, rien ne se passe. Il n’y a pas de confort particulier dans cette chambre, mais en l’absence de tourments incessants, vous buvez chaque seconde comme de l’ambroisie. 

Cependant, il y a un hic. Lorsque votre temps sera écoulé, lorsque la deuxième porte s’ouvrira et que vous serez tiré à l’intérieur, vous serez dans une nouvelle pièce, avec un nouveau bourreau et, chose importante, votre nouvelle peine sera sensiblement pire que la précédente. Certains prennent un certain temps avant de comprendre ce système.  Certains le comprennent immédiatement, mais ne peuvent tout simplement pas supporter la douleur. Ils traversent la porte dès qu’elle s’ouvre, impatients de passer une journée en paix. Ce sont ces personnes-là qui sont le plus à plaindre. Ils passent rapidement à des tourments au-delà de toute souffrance imaginable, et se lamentent d’avoir franchi le seuil de cette porte, pour rejoindre cette chambre et bénéficier, certes, d'un repos de 24h, mais également pour subir des douleurs encore plus atroces. Ils souhaiteraient ne jamais avoir mis les pieds dans cette pièce, mais, quand la porte s’ouvre, ils sont incapables de s’arrêter. 

Mais le vrai tour est joué à ceux qui se retiennent. Ceux qui réalisent que leur supplice actuel est plus doux que celui qui les attend derrière cette chambre grise. Leur cœur se brise mille fois, chaque fois qu’ils décident de ne pas entrer dans la pièce. Leur âme se fait violence dès qu’ils décident d'y rester.

 L’enfer est une pièce avec deux portes. La première se ferme derrière vous dès que vous avez franchi le seuil. Elle se verrouille dans son cadre, et ne s’ouvrira plus jamais. La seconde porte se trouve sur le mur opposé, ouverte, attendant, en vous rappelant à chaque seconde de votre tourment infini, que cet enfer est celui que vous avez choisi.

 Traduction : Kamus

Meilleur ami de l'homme


« J’ai pas envie d’aller sur la digue. Tu n’as qu’à y aller toute seule, je t’attendrai là. » 

 
Rachel fronça le nez et Gabin redressa la tête, lui jetant son regard qui signifiait : J’avais pas envie de venir tout court. Rachel avait toujours aimé monter sur la digue. Gabin supposait qu’être cernée par la mer et le bruit des vagues l’apaisait. Mais voilà, Gabin n’avait pas envie d’être coopératif aujourd’hui. 

 
Tout d’abord, Rachel avait lourdement insisté pour qu’il vienne promener le chien avec elle. Il avait protesté, Gribouille n’était pas son chien, et puis le temps était infect, mais rien n’y avait fait. La vérité, c’est que Rachel considérait qu’il n’était pas sain pour un enfant de passer sa journée derrière un écran d’ordinateur, et en la matière leurs parents rejoignaient malheureusement la jeune femme en tous points. Il avait donc trainé des pieds tout le long du chemin jusqu’au port pour bien faire sentir son mécontentement.  

 
La mer était calme mais une lourde brume, comme il y en avait souvent dans le coin, pesait sur la ville. Des goélands volaient à ras de terre entre les bateaux amarrés et Gribouille les coursait en aboyant à qui mieux mieux. C’était un jeune caniche, tout menu et à la fourrure aussi rousse que la chevelure de sa sœur. C’était un bon exemple de tel chien tel maître selon Gabin.  

 
« Très bien, céda finalement Rachel. Reste ici, mais ne t’éloigne pas, OK ? » 

 
Oui, oui. Et je prendrai pas les bonbons du vieux monsieur. 

 
La jeune fille le fixa encore quelques secondes, puis se détourna en soupirant. Elle s’éloigna vers la digue, le chien sur les talons. Rachel était un véritable éclair dans le décor. Elle portait une lourde robe en lainage vert émeraude et la couleur de ses cheveux contrastait singulièrement avec la grisaille ambiante. 
Elle monta quelques marches et fut avalée par la brume.

Gabin s’approcha de l’eau et fouilla dans les galets du bord. Il en sélectionna quelques-uns puis, se plaçant face au port, lança le premier. Le brouillard était particulièrement dense, épais comme de la purée de pois. On n’y voyait guère à plus de cinq mètres. Le galet fusa au-dessus de l’eau, où il ricocha en sauts souples et énergiques. 

 
Plaf. Plaf. Plaf.

Le galet fit trois bonds avant de disparaitre dans le brouillard. Gabin distingua le bruit d’un saut supplémentaire avant que toute trace de son lancer ne soit totalement avalée par la brume. Pas mal. Le secret se trouvait dans le mouvement du poignet, sec et vif. Le galet devait se trouver parfaitement horizontal à la surface pour y rebondir sans y plonger. Il en lança de nouveau un. 

 
Plaf. Plaf. Plaf.

Le choix du galet était également d’importance. La pierre parfaite était plate et symétrique, à la surface lisse et sans aspérités.


Plaf. Plaf. PLOUF !


Gabin tressaillit. Un long frisson comme un doigt glacé descendit le long de sa colonne vertébrale.
La dernière éclaboussure avait fait trop de bruit, sans pour autant avoir été vraiment imposante. Il avait beau scruter le port avec la plus grande attention, le temps était bien trop mauvais pour qu’il puisse discerner quoi que ce soit. Peut-être une dorade sautant en dehors de l’eau ? Cependant, un frémissement inexpliqué lui courrait jusque dans les os, comme une crispation lui tendant les jambes en ressorts. Les ricochets ne l’amusaient plus.  
Gabin s’éloigna du bord et s’assit un peu plus loin, à quelques mètres de l’escalier. Ses yeux ne pouvaient quitter l’eau du port qui léchait les galets à intervalles paresseux. Elle montait et descendait mollement, sans frémissement particulier.  

 
Un raclement contre la pierre l’arracha à sa contemplation. Gribouille descendait les escaliers. Il trottina jusqu’à lui et vint s’asseoir à ses pieds en silence. Gabin lui caressa distraitement la tête, puis saisit un nouveau galet et le retourna entre ses mains. Le chien leva alors la patte avant et gratta du bout de celle-ci son jean. Gabin fronça les sourcils. Il tourna la tête vers la digue, ou du moins, dans la direction dans laquelle il savait qu’elle se trouvait. 

 
« Rachel ? » appela-t-il.

Il lui sembla que sa voix n’avait pas porté, comme engloutie par l’épaisseur opaque qui le cernait.
À ses pieds, le chien le fixait calmement.
Rachel ne redescendit jamais de la digue. 

 
oOo 

 
Des recherches furent organisées dans l’heure suivant la disparition de Rachel. Leur père était chef d’escadron de la gendarmerie, aussi toutes les ressources possibles furent immédiatement mobilisées. Des plongeurs explorèrent minutieusement toute la zone entourant la jetée. On ne trouva rien. 

 
Son père tenait là une première victoire. Sa fille ne pouvait s’être noyée : rien n’avait été découvert le long de la digue. Le courant était fort et y rabattait tout ce qu’il attrapait. C’était là qu’on retrouvait toujours les corps fracassés des touristes imprudents, ceux qui nageaient quand même par drapeau rouge. Tout ce que la mer avalait et charriait, elle le vomissait là. Si Rachel était tombée à l’eau, son cadavre se serait trouvé à cet endroit.  
Rachel ne s’était pas noyée. Il le répétait, encore et encore, comme un mantra. Elle avait dû faire une mauvaise rencontre sur la digue, croiser un homme qui l’avait contrainte de le suivre, qui l’avait enlevée ! Et, alors qu’il s’escrimait à organiser des recherches, Gabin avait vu un de ses collègues se pencher vers son coéquipier et lui murmurer : « Elle a été dévorée par le brouillard, c’est la brume qui l’a prise » 

 
On ne pouvait en effet quitter la digue sans passer à l’endroit où Gabin se trouvait ce jour-là. De cela il était sûr, seul le chien était ressorti du brouillard qui pesait alors sur le port. Personne d’autre. 
Son père le savait, bien sûr, même si pour rien au monde il ne l’aurait admis. Certains soir où la nuit était particulièrement noire, et qu’il s’asseyait devant la fenêtre pour perdre son regard en elle, Gabin voyait tout au fond de ses yeux qu’il savait que sa fille était morte. 
Sa mère, elle, ne se faisait aucune illusion. Elle s’efforçait de se montrer forte pour son fils et son époux, mais Gabin l’avait déjà entendue pleurer dans les toilettes en pleine nuit. Toujours est-il que Gabin ne trouva ni chez l’un, ni chez l’autre un écho avec lequel partager sa propre souffrance.  

 
Il avait surpris une conversation, un matin de marché : « Vous avez su, pour le fils du boucher ? On l’a repêché seulement trois heures après qu’il soit tombé à l’eau. Les crabes lui avaient déjà mangé les yeux ! Ils n’avaient touché à rien d’autre mais il n’avait plus d’yeux !» Ces paroles gravèrent sous son crâne une image terrible pour son esprit d’enfant, qui devait par la suite hanter ses cauchemars.  

 
Seul le chien paraissait insensible à la disparition de Rachel. Gabin se surprenait parfois à le fixer haineusement. C’était un petit gabarit qui, quoi qu’il se fût passé sur cette digue, n’aurait pas pu faire grand-chose. Mais tout de même, il aurait au moins pu grogner, aboyer comme un fou, et alors Gabin aurait compris que quelque chose n’allait pas. Eh bien non. Le chien était redescendu en silence pour s’asseoir à côté de lui et avait levé ses grands yeux vers les siens. Il n’avait même pas couru.
Gabin se trouvait parfois éveillé au cœur de la nuit, les joues ruisselantes de larmes et, serrant convulsivement les draps entre ses doigts, il songeait : Meilleur ami de l’Homme, mon cul. 

 
Gabin n’avait jamais eu de relation houleuse avec sa sœur, au contraire de la plupart des fratries. Rachel ne le battait jamais. Elle n’avait levé la main sur lui qu’une seule et unique fois, et Dieu sait – avec le recul il s’en rendait bien compte – que Gabin l’avait mérité : 

 
Martin, le fils des voisins, avait sonné chez eux un samedi après-midi pour qu’ils sortent jouer. Il avait deux lourds bâtons entre les mains et lui en avait tendu un. Ils avaient ensuite pris la direction du lac. Une petite colonie de ragondins y avait pris ses quartiers, creusant les berges comme du gruyère. Les habitants du coin avaient pris l’habitude de les nourrir de pain rassis comme on nourrissait les canards, aussi n’étaient-ils pas bien farouches.  C’est pour cette raison que les deux enfants avaient pu se faufiler entre les animaux sans les inquiéter. Martin s’était approché furtivement de l’un deux qui leur tournait le dos et grignotait quelque chose qu’il avait trouvé entre des racines. Martin avait resserré ses mains sur le bâton, l’avait dressé tout au-dessus de sa tête et avait frappé de toutes ses forces. La branche avait sifflé en fendant l’air. Tous les animaux avaient immédiatement fui dans toutes les directions. Mais Martin n’avait pas perdu de vue sa cible et l’avait talonnée jusqu’à ce que la pauvre bête se retrouve acculée contre un arbre. Gabin s’était tétanisé. Il se sentait nauséeux – le ragondin poussait de petits couinement affolés – mais il ne voulait surtout pas passer pour un dégonflé aux yeux de Martin. Aussi avait-il tout de même donné quelques coups, sans grande conviction. Martin, lui, avait les yeux brillants d’excitation, presque voilés de plaisir. Gabin était alors bien trop jeune pour pleinement saisir avec quelle ampleur le comportement de son camarade était inquiétant.  Toujours est-il que c’est ainsi que Rachel les avait trouvés. Elle avait alors levé très haut la main et baissé vivement le bras, lui assenant une gifle qui lui avait fait voir des étoiles et partir la tête sur le côté. Gabin avait porté immédiatement la main sur sa joue brûlante et hoqueté d’étonnement. Sa stupéfaction avait été telle qu’il avait eu du mal à reprendre son souffle.  
Elle l’avait regretté instantanément, il l’avait vu dans ses yeux. 

 
Rachel ne pouvait rester longtemps fâchée contre lui, même lorsqu’il était insupportable, comme tout bon petit frère se devait de l’être. Même lorsqu’il cassait ses affaires par accident, parce qu’il avait touché à ce qu’il n’aurait pas dû. Lorsqu’il levait vers elle ses yeux de chien battu, il lui était physiquement impossible de lutter. Il en jouait, bien entendu, mais avec mesure : il se sentait parfois si fragile et petit devant l’amour absolu et inconditionnel que lui portait Rachel, et qu’il décelait alors comme à travers des volets, sans en comprendre totalement la profondeur. 

 
Oh Dieu, ce qu’il détestait ce chien.

Pourtant, lorsqu’il quitta la maison pour poursuivre ses études à Paris après son baccalauréat, Gabin insista avec une rare pugnacité pour emmener Gribouille avec lui. Il n’aurait pas supporté d’être séparé de l’animal. La pensée de Rachel montant sur la digue, Gribouille dans son dos, la pensée qu’il avait été le dernier être vivant à avoir… Non.
C’était le chien adoré de sa sœur adorée, et pour ça il se le traînerait jusqu’au bout. 

 
Les années filèrent ainsi, dans une sorte de statu quo. Malgré les protestations véhémentes de son père, le juge, considérant que la disparition avait été constatée dans des circonstances présumant sa mort, déclara Rachel décédée dix ans plus tard.  

 
« Il n’a rien dit, lui avait raconté sa mère au téléphone. Il a juste signé les papiers et récupéré le certificat. Peut-être, et sa voix avait tremblé à ce moment, peut-être qu’on pourra avancer maintenant. » 

 
Il lui avait dit : « Oui, peut-être. » Mais au fond, il savait. Viscéralement. Il savait qu’il n’en était rien.


Il avait compris dès que la sonnerie du téléphone avait retenti le lendemain. Cette fois, son père ne s’était pas perdu dans la nuit, non, cette fois, la nuit l’avait dévoré, elle l’avait rejoint au pommier du fond du jardin et étendu ses longs doigts en nœud coulant depuis la plus haute, la plus solide branche.
La nuit l’avait dévoré comme la brume avait dévoré Rachel. 

 
« Oh Gabin, mon dieu Gabin, mon dieu, c’est ton père. Il a… Oh mon dieu, pourquoi, mon dieu, seigneur… » 

 
Elle s’était mise à sangloter au téléphone. Gabin tenait le combiné contre son oreille, sans un bruit, sans qu’une parole ne lui traverse l’esprit, juste du blanc, du blanc – (de la brume ?) – sous son crâne, les yeux rivés vers la fenêtre. Il faisait déjà nuit. 
Il laissa son regard se perdre en elle. 

 
oOo 

 
Il y eut beaucoup de monde à l’enterrement. Toute la gendarmerie était venue s’entasser dans le petit cimetière de la commune. Ils n’avaient pas organisé de veillée du corps. Un pendu, ça n’était jamais rien de très beau à voir. Gabin ne versa pas une seule larme alors qu’on mettait son père en terre. Une faille vide et froide, sans fond, sans aucun fond s’était creusée au cœur de son corps. Sa mère n’était qu’un amas de sanglots incontrôlables, portée à bout de bras par les anciens collègues de son mari. Lorsque la cérémonie fut terminée, il s’approcha d’eux pour leur demander de bien vouloir la raccompagner chez eux. 

 
Rachel n’avait pas de sépulture, pas de lieu où l’on aurait pu se recueillir pour elle. Quand bien même il y en aurait eu un, cela n’aurait été qu’une tombe vide de tout corps, vide de tout sens. C’est pour cela qu’il se rendit au port. Il récupéra le bouquet de roses qu’il avait laissé sur la plage arrière, fit descendre Gribouille de la voiture et se dirigea vers la jetée. Le chien, à présent âgé, le suivait mollement. 

 
Il y avait du brouillard, presque autant que ce jour-là. Il pouvait presque voir Rachel sur l’escalier, les lourds plis de sa robe verte battant ses jambes alors qu’elle montait les marches, le brasier de sa chevelure déchirant la brume, quelques instants, un si petit instant avant la dernière image qu’il aurait d’elle. 

 
Une fois les escaliers gravis, le Gribouille s’assit sur le sol de béton et refusa d’avancer plus loin. Gabin tenta vainement de l’appeler et de voir le chien abandonner Rachel, l’abandonner une nouvelle fois lui fit monter un gout de bile en bouche. 

 
« Sale bête infidèle » siffla-t-il amèrement. 

 
En le voyant s’éloigner, Gribouille poussa quelques gémissements plaintifs. Gabin ne se retourna pas et poursuivit son chemin.  
Une fois arrivé au phare, il déposa les roses au sol et resta ainsi, les mains croisées, à regarder les vagues frapper la digue. La faille dans ses entrailles le tiraillait douloureusement. Il allait faire demi-tour lorsqu’un éclat de couleur vive fila dans la périphérie de sa vision. Gabin pivota lentement sur ses pieds et s’approcha du bord. A environ un mètre du muret, il tendit la tête pour mieux observer le flanc de la jetée. Il se figea. 

 
Une sorte d’animal aux membres fins et blancs entreprenait d’escalader la digue. Ses mouvements étaient lents et feutrés, tout en précaution. L’articulation du coude se pliait selon un angle aigu et le corps pivotait sur celui-ci, transférant tout son poids vers l’avant. La chose progressait ainsi de pierre en pierre, presque rampante, et remontait vers la voie aménagée sur la digue. Gabin comprit alors que l’éclat qui avait attiré son œil était une lourde chevelure rousse, gorgée d’eau et emmêlée. Elle tombait en rideau devant la tête de la créature et sinuait le long de son échine, d’où pendaient des lambeaux de tissu vert. Elle parut se stopper un instant sous son regard, puis reprit lentement sa progression. Gabin ouvrit grand la bouche pour hurler mais n’émit aucun son, la mâchoire demeurant béante. Ses cordes vocales ne lui répondaient plus et il ne pouvait prendre que de courtes inspirations saccadées, tout liquéfié de terreur. Un gel dévorant l’envahissait comme un manteau de glace et le serrait en étau.  

 
« Rachel ? » gémit-il finalement. 

 
Il n’était parvenu à émettre guère plus qu’un couinement de souris. Alors la créature se figea et, les cheveux tous enchevêtrés d’algues et de coquillages, releva deux orbites béantes vers lui. 

 
« Ce sont les crabes, songea hystériquement Gabin, ce sont les crabes qui lui ont bouffé les ye… » 

 
La chose tendit une main décharnée qui se referma sur sa cheville et tira brutalement. Gabin chuta en arrière et son crane heurta durement le sol, ses dents claquant les unes contre les autres. Elle entreprit de le trainer par-dessus le parapet, vers les rochers battus par les vagues. Il ne parvenait pas à esquisser le moindre mouvement pour se dégager de son étreinte. La créature le tirait par à-coups réguliers. Le sol lui entamait la peau du dos.  
Les orbites vides le fixaient comme l’œil le plus perçant, comme si des flammes y brûlaient, et Gabin comprit alors que cette chose n’était pas sa sœur. Cette créature ne pouvait être Rachel, tout du moins exception faite de son corps. Pas la Rachel qui lui souriait du fin fond de son cœur, qui n’avait levé la main qu’une seule et unique fois sur lui, qui l’aimait sans doute plus qu’elle ne s’aimait elle-même. Non, ce n’était pas Rachel.  

 
Cette pensée l’électrocuta et Gabin, retrouvant enfin l’usage de ses membres, plia la jambe pour asséner un violent coup de pied dans la poitrine de son agresseur.
La créature fut rejetée en arrière avec un « Hmpfff ! » alors que l’air était expulsé de ses poumons. Elle revint cependant immédiatement à la charge, le saisissant à la gorge, et raffermit sa prise avec une force insoupçonnée. Son poids sur lui était lourd, gorgé d’une eau froide aux vapeurs d’iode. Par-delà le manque d’air qui obscurcissait progressivement sa vision d’étoiles, Gabin pouvait percevoir la respiration rauque de la chose qui finissait en petits souffles glacés sur sa joue. Elle tira de nouveau malgré ses ruades et son corps commença lentement à basculer par-dessus le rebord. 

 
Soudain, il y eut comme un choc et la chose le lâcha. Il manqua de chuter totalement vers la mer et se rattrapa aux rochers, où il se déchira les paumes. Un cri plaintif déchira l’air, suivi d’un bruit sourd. Dans sa panique, Gabin tâtonna à l’aveugle à la recherche d’une meilleure prise. Ses doigts rencontrèrent un morceau de roche plus petits que les autres, d’une taille suffisamment modeste pour qu’il puisse le soulever.  Refermant sa main sur la pierre, Gabin poussa sur ses jambes pour se redresser, titubant.  

 
Gribouille était mollement étendu contre le parapet opposé de la digue. La créature l’avait envoyé voler contre le muret. Cette dernière s’était tapie à quelques mètres de lui. Un trou béant lui découvrait la mâchoire et les dents, là où le chien lui avait arraché la joue. Elle agita furieusement la tête puis se tourna vers lui et retroussa ce qui lui restait de lèvres.  Elle tendit les muscles, se projeta en avant. Gabin resserra les doigts sur la pierre et leva le bras.
Les dents éclatèrent sous la violence du coup qu’il lui assenât. La créature siffla, un sifflement aigu tout en échos, et se replia précipitamment vers les rochers. Elle se glissa entre leurs interstices et y disparut. 

 
Gabin haletait. Il tenait toujours la pierre entre ses doigts blanchis. Il tituba vers le chien, toujours étendu au sol, manquant à plusieurs reprises de chuter. Il respirait toujours. Gabin le souleva le plus précautionneusement possible, lui arrachant un gémissement sourd. Il commença alors à rebrousser chemin, à reculons, sans jamais perdre de l’œil les rochers entre lesquels la créature avait disparue. Lorsqu’il eut finalement descendu les escaliers, il lâcha enfin la pierre et courut comme un fou à la voiture. Le petit corps toujours au creux de son bras, Gabin ouvrit la portière passager. Malgré toute sa délicatesse, le chien eut une plainte plus prononcée lorsqu’il fut déposé sur le fauteuil. Gabin remarqua alors que le truffe de Gribouille était toute humide de sang.  

 
Il referma la porte, fit le tour du véhicule et s’installa derrière le volant. Faisant fi de toutes les évidences, il se dirigea sur les chapeaux de roue vers la clinique vétérinaire la plus proche. Il ne voulait pas s’avouer qu’il était trop tard. Et ensuite ? La police ? Oh oui, bien sûr, la police, on verra bien ce qu’ils vont en dire, de ton histoire, la police ! 

 
Gribouille gémissait faiblement mais ses yeux demeuraient fixés sur lui et semblaient lui dire : 

 
Tu as vu ? J’ai pas eu le courage la dernière fois, mais cette fois oui. Je pouvais pas te perdre toi aussi.  

 
Gabin se surprit à se demander si Rachel avait fini ainsi, trainée par-dessus le parapet par une créature habitant le cadavre de sa victime précédente. Si elle aussi n’était pas parvenue à crier, la terreur la paralysant jusque dans ses cellules. Si elle avait été tirée sur les pierres qui blessaient son corps, alors même qu’il se trouvait à une dizaine de mètres sans se douter de rien. 
Cette pensée le suffoqua. 

 
La respiration du chien se faisait de plus en plus hachée. Tenant le volant d’une main, Gabin posa doucement l’autre sur sa tête. 

 
« Toi aussi, tu savais que ce n’était pas Rachel, hein ? »

Le chien battit faiblement de la queue.
Gabin se mit à pleurer.

Texte de Calyspo

Le change-peau

Le plat que ma femme venait de me préparer était tout chaud, et les volutes de fumée qui s’en échappaient allaient s’écraser contre le plafond bleu lavande de la cuisine. Ma femme et moi travaillions dans une petite ferme à l’écart de la ville, dans les terres vallonnées de la Bretagne. Nous ne cultivions et n'élevions à l’époque que ce dont nous avions besoin, et je ne me rendais que rarement au marché du village le plus proche pour vendre nos produits. Nous étions discrets, avions peu d’amis et étions sans enfant, mais nous aimions ça.

C’était un soir où ma femme et moi dînions à l’étage de notre maison. Alors qu’elle me servait une nouvelle fois de son fameux hachis, j'étais plongé dans une grande réflexion à propos de ce que j’allais devoir retaper dans la grange à l'intérieur de laquelle les bovins se réfugiaient et dormaient le soir. La semaine passée, un orage avait fracassé une fenêtre et arraché la gouttière. Le regard plongé à travers la fenêtre, j’observais les quelques moutons de mon troupeau paître dans la prairie. Malgré cette quiétude, un élément dans le troupeau me dérangeait. Je distinguais dans la brume naissante une forme se déplaçant parmi eux, chancelant et trébuchant. Elle était assez grande, fine, et se déplaçait en exagérant ses mouvements, comme quelque pantin tenu par des ficelles invisibles. Ma femme, qui avait remarqué que j’observais quelque chose par la fenêtre, prit ses grandes lunettes carrées et observa à son tour.

« C’est un héron. Je ne sais pas pourquoi tu t’extasies comme ça devant cette volaille depuis tout à l’heure, mais ce n’est pas elle qui s’envolera avec un de tes moutons. Mange ton plat, il va refroidir. »

Elle enleva ses lunettes et soupira.

« Il a l’air d’être mal en point. Il a dû se faire attaquer pour avoir une démarche pareille.

– Ce n’est pas un problème, si ? Je crois bien que c’était lui qui pillait notre mare à poissons. »

J’acquiesçai en grommelant et continuai de l’observer. Il battait des ailes comme pour essayer de s’envoler mais ses mouvements n’étaient pas coordonnés. Il battait parfois d’une seule aile et tournait sa tête dans tous les sens. Il se retournait parfois vers les moutons qui ne prêtaient pas attention à lui, et se mettait à faire des rondes autour d'eux comme un prédateur affamé, toujours avec cette démarche ridicule. Avant que la nuit ne tombât et que la brume n’enveloppât tout le troupeau, je le vis s’enfoncer dans le bois, à l’autre bout de la prairie. Après ça, je partis me coucher sans m’attarder sur cet étrange événement.

Le lendemain, vers 10h, je m’occupais des problèmes que l’orage m’avait causés, ma femme était dans le poulailler à ramasser les œufs et les moutons broutaient tranquillement dans la prairie. À la fin de mes travaux, je décidai de m’avancer vers le troupeau afin de rejoindre la forêt, espérant y retrouver ce drôle d’oiseau. J’avançai sans vraiment prêter attention au bétail qui m’entourait, certains levant la tête pour me regarder passer, d’autres se reposant à l’ombre d’un arbre sans me prêter la moindre attention. Arrivé à l’orée de la forêt, j’enjambai un arbre mort, et me baissai afin d’éviter les branches qui tentaient de me griffer le visage de leurs longs doigts effilés. Je n'eus même pas à marcher deux minutes, que je retrouvai la carcasse du pauvre animal étendue entre deux arbres couchés. Les renards étaient déjà passés par là, volant à l’oiseau quelques parties de son corps et partant aussi discrètement qu’ils étaient arrivés. J’auscultai le cadavre de l’animal avec un morceau de bois afin de m’assurer qu’il avait bel et bien été attaqué la nuit dernière. Rien, pas de pattes ni d’ailes cassées, et aucune plume ne manquait visiblement à l’appel. Je tournais autour de la scène de crime tel un détective à la recherche de preuves. Je remarquai alors, sur le haut du crâne, un détail qui m’avait jusqu'alors échappé : celui-ci semblait s’ouvrir comme une boîte de conserve dont on aurait dévoré l’intérieur… Au sens propre. Je passai mon bâton non sans dégoût dans l’entaille béante du crâne de la pauvre victime, et constatai avec un frisson d’horreur qu’il n'y restait rien.

Je rentrai en début de soirée et racontai tout à ma femme, ne lui épargnant aucun détail. En m’écoutant, son visage passa rapidement du petit sourire de celle qui allait donner une réponse rationnelle à un rictus crispé de dégoût.

« À ton avis, qu’est-ce que ça peut être ? Les rongeurs ne font pas ça, et puis le trou était propre, je veux dire, le crâne était comme scalpé, il n’était pas fracassé. Et puis, comment il aurait pu tenir debout hier soir dans la prairie ? Il n’y a quand même pas un collectionneur de cervelles d’oiseau dans le coin, quand même ? »

La dernière eut le don de faire sourire ma femme d’un air navré.

« Je ne sais pas, je ne connais pas d’animal capable de faire ça… »

Le repas et la soirée furent relativement calmes. Seuls le tintement des couverts et le tic-tac de l’horloge rompaient le silence. Ainsi, nous partîmes nous coucher dans ce même silence profond, dans lequel baignait la maison depuis maintenant le début de la soirée.

Durant la nuit, je me réveillai. Fixant le plafond, je tendis l’oreille, et écoutai dans la nuit. J’avais entendu quelque chose, un bruit vraiment étrange. Un cri ? Le bruit retentit de nouveau, une plainte s’élevait dans la nuit, dehors. Je me levai et m’habillai, avant de prendre la direction de la porte d’entrée. Les plaintes se faisaient de plus en plus fréquentes, et paraissaient lointaines. Mais même à cette distance, pour je ne sais quelle raison, cela m’intimidait, et une boule se formait déjà dans mon ventre. La Peur. Je m’équipai d’une lampe et d’une petite hache plantée dans un vieux tronc d’arbre. Je m’enfonçai dans la nuit et l’épaisse brume qui s'était installée sur ma demure. Les plaintes venaient de la prairie, et pour je ne savais encore quelle raison obscure, je ne pus les identifier à celles d'aucun de mes moutons, ni à celui d’aucun autre animal…

Arrivé à la prairie, je retrouvai mon troupeau réveillé et collé à la barrière. Ils voulaient à l'évidence fuir un danger. Même un des deux mâles dominants se cachait parmi eux. Je passais parmi les bêtes à la recherche du deuxième, en vain. De plus en plus inquiet, je me retournai vers la direction d'où provenaient les cris, ou hurlements, qui avaient remplacé tous les autres bruits nocturnes. Je m’avançai dans la brume, me rapprochant de plus en plus de la source, les cris et les bruits de sabots précipités étaient de plus en plus distincts et n’en finissaient plus. Enfin arrivé, je découvris un spectacle morbide, effrayant : le deuxième mâle faisait des tours sur lui-même et secouait sa tête avec des mouvements incertains, balançant par un unique morceau de peau le haut de son crâne et ses deux cornes naissantes.

Il se retourna aléatoirement vers moi et se stoppa. Il était seulement dirigé par quelques spasmes. Ce fut le silence le plus long de ma vie. La nature autour de moi semblait retenir son souffle, comme terrifiée par la scène se jouant devant elle. Il était tout au plus à un mètre cinquante de moi. Je remarquai avec terreur ses yeux me fixant avec intensité à travers l'obscurité. Le silence se brisa lorsqu'il essaya, de sa gueule d'ovin, de prononcer des mots. Je hurlai de terreur, et lançai ma hache dans sa direction, sans grand succès. Je me précipitai jusqu’à chez moi, trébuchant comme le héron de la veille. Je claquai la porte derrière moi, haletant, transpirant. La boule dans mon ventre ne cessait de grandir. Je courus jusqu’aux toilettes vomir mon repas. Ma femme, en peignoir dans les escaliers, me demanda ce qui n’allait pas. Au contraire de l’ovin, aucun mot ne put sortir de ma bouche. 
Texte de Skress-Honne

Ubloo (partie 7)

Partie 1
Partie 2
Partie 3
Partie 4
Partie 4.5
Partie 5
Partie 6


Mon second voyage en voiture avec Eli n’a été en rien semblable au premier. Cette fois, nous avons pris mon véhicule personnel, bien que je prisse mon badge et mon revolver juste pour me sentir en sécurité. Ce n’était pas mon premier mauvais rêve, je le savais bien, mais celui-ci m’avait beaucoup plus touché, et savoir qu’une chose était dans la nature et causait tout cela me terrifiait.

Si la première fois que j’avais voyagé avec lui, Eli était resté complètement silencieux, il était cette fois-ci devenu intarissable. Il radotait à propos de sa ferme à Natchez, de ses cultures qui étaient sur le point d’arriver à maturité pour être récoltées et du fait qu’il avait prévu d’en offrir une bonne partie au refuge pour les sans-abris du coin. Il parlait de ses réussites à Northwestern et des anciens élèves devenus célèbres qui avaient assisté à ses cours ou qu’il avait vu sur le campus, et d’à quel point il se méfiait des chiens (ce qui ne me plaisait pas du tout) car, étant enfant, il en avait vu toute une meute encercler et tuer un lapin.

« Je vous jure, ils n’ont même pas bouffé la pauvre bête, ils l’ont juste gnaqué et secoué dans tous les sens à tour de rôle. C’était horrible. »

Je ne lui ai pas précisé qu’il aurait probablement pu simplement prendre un bâton et l’agiter vers eux pour qu’ils s’enfuient, mais le laisser parler sans s’arrêter me permettait de regarder dans le vide en pensant à ce qui nous attendait.

Monaya Guthrie.

Enfin, pas exactement.

J’ai appris qu’elle était décédée en 2010 en cherchant dans la base de données de la police. Elle avait vécu à Tawson pendant un moment, mais elle avait ensuite déménagé à South Lewiston, en Louisiane. Pour nous, c’était une petite virée de deux heures en voiture vers le cœur des marécages. « Elle est allée dans un endroit plus sombre. » C’était ce qu’Eli avait dit être probablement la raison, et qui aurait pu lui en vouloir. De ce que je comprenais, beaucoup d’enfants avaient face à du harcèlement racial et à un environnement malveillant après la fermeture de l’école maternelle. Monaya devait en avoir particulièrement souffert, étant donné que sa fille était décédée quelques années plus tard. Noyée une nuit alors qu’elle avait filé en douce pour aller nager. Si l’on devait me demander mon avis, je dirais que c’est ce qui l’a amenée à déménager.

Une fille qu’elle a eu plus tard – et dont j’ai appris que le nom était Kyla – lui a survécu et m’a communiqué sa dernière adresse connue. J’ai pensé que ce serait le meilleur endroit pour commencer à chercher.

« Aller, arrêtez-vous ! a dit Eli, interrompant le flux de mes pensées.

— Hein ? Quoi ? ai-je dit, en ralentissant.

— Bon sang, vous ne m’avez même pas écouté, n’est-ce pas ? a-t-il répondu d’un air agacé. Je vous dis de vous arrêter et de me laisser aller pisser, pour l’amour de Dieu. »

J’ai allumé mon clignotant et nous sommes entrés sur le parking d’un restaurant. Lorsque nous nous sommes enfin arrêtés, Eli a ouvert la portière et a sauté hors du véhicule.

« J’en ai pour cinq petites minutes, ne vous avisez pas de vous barrer sans moi, c’est bien compris ? »

J’ai grogné alors qu’il fermait la porte et se précipitait en gesticulant vigoureusement vers la rampe menant à la porte de l’établissement.

Pour être honnête, tout cela n’avait aucun sens pour moi. Je comprenais que cette Monaya ait pu être furax à cause de ce qui était arrivé à l’école, aucun problème, mais comment avait-elle su comment réaliser le rituel ? Eli avait dit – Abian aussi – qu’il était probable que le rituel ait été accompli par le passé. Les gens avaient réalisé qu’ils pouvaient entraver la malédiction en enterrant la personne vivante, et parfois contre leur volonté, mais les corps pouvaient toujours être déterrés par mégarde et le mauvais sort réveillé, ou si cette théorie est exacte, réinvoqué.

J’ai changé de position sur mon siège et regardé ma montre. Cela faisait bien dix minutes. Il pissait vachement longtemps.

Le moteur ronflait toujours, et ce son restait suspendu dans l’air lourd de Louisiane comme celui d’une lointaine cigale.

Quelque chose dans ce bruit me faisait me sentir mal à l’aise. J’ai tourné les clés dans le contact, arrêtant complètement la voiture, et j’ai réalisé que tout était totalement, sinistrement silencieux.

Je suis sorti de mon véhicule et me suis étiré. J’ai déambulé sur le parking et me suis arrêté à son extrémité, regardant un petit ruisseau couler paresseusement. J’ai commencé à un peu gesticuler et à tirer sur mon entrejambe. Bordel, maintenant j’avais aussi envie de pisser.

J’ai marché vers le restaurant, le soleil éclatant empêchait de voir à travers la fenêtre sombre, et j’ai poussé aisément la porte.

Il y avait quelques gens du coin appuyés sur le comptoir, ils avaient l’air de routiers. Derrière le bar, une serveuse entre deux âges avec des cheveux blonds versait du café dans la tasse d’un homme plus vieux.

« J’peux vous aider ? a-t-elle dit en posant une main sur sa hanche, l’autre tenant toujours la cafetière.
— Non m’dame, j’attends juste mon ami, il est entré pour passer au petit coin.

— Ah, un vieux gars, hein ? Avec un bouc ?

— C’est bien lui, ai-je répondu avec un sourire.

— Les toilettes sont là-bas, a-t-elle dit en désignant le fond du restaurant. Vous pouvez attendre ici, hésitez pas à faire signe si jamais vous avez besoin.

— Merci m’dame », ai-je dit en me dirigeant dans cette direction.

Je suis passé à côté d’un jukebox qui avait l’air proche de rendre son dernier soupir. Le disque à l’intérieur tournait, quoique le son grésillait un peu.

« Hey, hey, hey baby ! chantait l’appareil, jouant une réinterprétation éraillée de ‘Hey Baby’ par Bruche Channel. I want to know if you’ll be my girl. »

Je me suis arrêté devant la porte des toilettes des hommes et ai remarqué le « occupé » sur la poignée de la porte. J’ai laissé échapper un soupir et me suis adossé contre le mur.

Une voix usée, semblable au grognement d’un grizzly, s’est élevé dans ma direction.

« Eh là ! »

J’ai levé la tête et ai vu un vieil homme avec de longs cheveux gris et une barbe semblable, tellement hirsutes qu’ils semblaient ne pas avoir été lavés depuis plusieurs jours. Il portait une veste de treillis couleur olive qui avait bien vécu et le couvre-chef qui allait avec, en travers duquel était inscrit « Vétéran de la guerre de Corée ». Lorsque mon regard a croisé le sien, il a à nouveau pris la parole.

« C’te truc-là », a-t-il grincé avec un fort accent louisianais en désignant ma jambe.

J’ai regardé vers le bas et ai vu le logo du Corps des Marines des Etats-Unis tatoué sur mon mollet.

« C’t-un comme le mien, a-t-il dit, retroussant une manche de sa veste et révélant un tatouage similaire, bien qu’un peu effacée.

— Vous avez servi, hein ? ai-je répondu en faisant un signe de tête vers son couvre-chef. En Corée ?

—Yahp, yahp », a-t-il dit en tendant la main vers sa tasse de café. Il a pris une longue et bruyante gorgée.

« Mon grand-père aussi, ai-je dit en m’éloignant du mur sur lequel j’étais appuyé.

— C'l'élite, a baragouiné l’homme à travers sa barbe.

— Jeff Danvers, ai-je dit en marchant vers lui, lui tendant ma main. Première classe. »

Il a fermement agrippé ma main avec sa paume sale et m’a offert un sourire édenté.

« Robert Jennings. Soldat première classe. »

Il serrait ma main encore plus fort à présent, et la secouait vigoureusement. J’ai froncé les sourcils.

« Excusez-moi, vous avez dit que votre nom ét… »

Juste à ce moment, il a sorti un flingue avec son autre main et m’a tiré dans la hanche.

« ARGH ! » ai-je crié, chutant sur le sol en tenant ma jambe.

J’ai entendu la serveuse lâcher un cri de surprise et le vacarme de la vaisselle s’écrasant sur le sol tandis que quelques autres clients tentaient de s’échapper. Deux coups de feu et un grand bruit sourd ont suivi.

« PERSONNE BOUGE ! a hurlé l’homme tandis que je le regardais traverser à grands pas le restaurant.

— Robert, allons, a commencé la serveuse d’une voix tremblante. Tu veux pas discuter ?

— TA GUEULE ! » a-t-il beuglé en secouant son arme. Je regardais les autres clients se baisser hâtivement en tenant leur tête.

Il s’avançait à présent lentement derrière le comptoire.

« Ouais, ch’ais pas, ch’ais pas… »

Le flingue tremblait désormais dans sa main tandis qu’il parlait.

Je me suis retourné pour avoir une meilleure vue et ai vu deux corps à terre près de la porte. Il les avait probablement eus alors qu’ils essayaient de s’enfuir. Ils étaient tombés de telle manière qu’il aurait fallu les déplacer pour pouvoir ouvrir la porte, ce qui expliquait que personne d’autre n’ait tenté le coup.

« T’es en patrouille et t’trouves l’cadav' de ton pote par terre dans la crasse, disait-il en retenant ses larmes. Et quand ton aut’ pote le r'tou'ne le corps explose, BOUM ! »

Sur ces derniers mots, il a tiré dans le plafond en titubant. Il était presque en train de sangloter à ce moment. Son bras est retombé sur le côté en se balançant un peu, et je l’ai entendu renifler bruyamment. Lentement, il a longé le bar, dépassé un client recroquevillé, élevé son pistolet jusqu’à sa tête et a pressé la détente.

BANG !

Sa cervelle a giclé sur le bord du comptoir et la serveuse a de nouveau crié. Au même moment, j’ai vu le dernier client se relever de là où il s’était refugié et se précipiter sur lui.

« Rrrraaaaaaaahhhh ! » a-t-il hurlé en courant.

BANG ! BANG !

Il est tombé à quelques mètres à peine du vieil homme-grizzly avec deux balles dans la poitrine, son sang se répandant doucement sur le sol.

Pendant ce temps, j’avais réussi à commencer à me relever. J’étais assis, adossé à une cabine, et je me suis tiré d’un coup sec vers la table pour parvenir à atteindre la chaise. Lorsque j’ai finalement réussi à me tenir debout, j’étais à bout de souffle, et j’ai vu qu’il se dirigeait derrière le bar, vers la serveuse.

« ARRÊTEZ IMMEDIATEMENT ! ai-je crié. LAISSEZ-LA TRANQUILLE ! »

Il a commencé à se déplacer bizarrement de droite à gauche, dans une sorte de pas-chassé chancelant. Puis il a commencé à agiter son arme en rythme avec ses pas.

« Hey, hey, hey baybay ! » grommelait-il alors qu’il bougeait.

J’ai regardé au-dessus de mon épaule et j’ai vu le jukebox qui continuait de diffuser la chanson de Bruce Chanel.

« Hey, hey, hey baby » émettait le jukebox, mais il sautait et répétait seulement ces mots.

La serveuse était à présent en train de sangloter bruyamment alors qu’il arrivait jusqu’à elle.

« Heyyyyyy hey hey baybay, disait-il tandis qu’il plaquait son arme en avant de sorte qu’elle soit dirigée vers on estomac.

— Non, s’il te plaît… a-t-elle commencé alors qu’il saisissait sa main en continuant de danser.

— Heyyyyyy hey hey baybay ! »

Elle sanglotait comme une hystérique tandis qu’il faisait aller son bras d’avant en arrière comme s’il dansait avec elle.

« Heyyyyyy hey hey baybay ! a-t-il de nouveau dit, et j’ai entendu la pointe de lecture du tourne-disque passer finalement à la deuxième partie du refrain. I wanna knooooo-o-o-o-o-ow if you’ll be my girl ! »

BANG !

Sur le dernier mot, il avait enfoncé le canon de son pistolet sous son menton et appuyé sur la détente. Le plafond était maintenant recouvert d’un rouge sombre clairsemé de mèches blondes.

J’ai tressailli lorsque le coup est parti, n’étant pas prêt à entendre ce bruit. Il est resté immobile un moment, fixant le plafond en continuant d’arborer son sourire édenté, puis ses yeux sont redescendus sur la femme qui gisait sans vie au sol. Son sourire s’est effacé.

Lentement, il s’est retourné et a retraversé le restaurant, prenant la direction de ma cabine.

« NON ! NON ! ARRÊTEZ CA ! » ai-je crié, tombant au sol et rampant vers l’extrémité de la salle avec mes épaules et ma jambe encore en état.

Le disque n’arrêtait plus de sauter désormais, la chanson était terminée. Il semblait se synchroniser avec ses pas tandis qu’il s’approchait lentement de moi.

« Je suis un officier de police ! Je peux vous aider ! Allez, posez le revolver et nous pourrons discuter, s’il vous plaît ! »

Il ne m’écoutait pas et continuait de se rapprocher. J’avais à présent atteint le bout du restaurant et m’étais tourné pour me caler contre le mur tout en le regardant s’avancer d’un air sinistre.

« Hmmmmm, hmm hmm hmm-hmm ! »

Je l’ai entendu fredonner, et j’ai réalisé qu’il imitait toujours le jukebox.

Le bout de son pied a atteint le mien et il s’est arrêté, se tenant à mes pieds, le flingue pendant à son côté comme un poids.
« S’il vous plaît, j’ai une femme et un fils », ai-je supplié.

Il a souri de nouveau en me regardant de haut, puis a penché sa tête en arrière et a laissé s’échapper un long rire, presque un gloussement.

Sa tête est retombée et j’ai vu le visage rasé de près de Thomas Abian.

« Bouh. »

Son ton était si sombre et profond que ça sonnait presque comme une blague. Puis il a fourré le canon de son revolver dans sa bouche et a pressé la détente.

J’ai juste eu le temps de voir sa tête exploser.

« Ubloo ! »

Je me suis réveillé en sursaut au son de coups frappés à la vitre.

« Eh ! »

J’ai regardé vers là d’où venait le bruit et ai vu Eli qui regardait à travers la vitre côté passager.

« Ouvrez, il fait plus chaud que dans une fournaise dehors !

— Hum, oui, ai-je dit, tâtonnant à la recherche de l’ouverture électrique, que j’ai d’abord reverrouillée avant de parvenir à l’ouvrir. Désolé, j’ai dû m’assoupir. »

Eli a ouvert la portière et s’est arrêté, à moitié rentré, lorsqu’il m’a entendu terminer ma phrase.

« Oh, a-t-il commencé, puis il s’est tourné pour me regarder. Vous allez bien ?

— Oui, oui, ça va », ai-je répondu en mettant le contact et en mettant la clim à fond. Bon sang, la chaleur à l’intérieur était devenue insupportable.

« Eh bien, je suis prêt à prendre la route. Sauf si vous devez filer vous soulager rapidement aussi. »

Je n’ai pas répondu tout de suite et ai regardé le restaurant au-dessus de mon volant. J’ai croisé le regard d’une serveuse brune, un peu plus jeune que la version que j’avais vue en rêve. Elle a remarqué que je la fixais, a souri et m’a fait un signe de la main, bien que je ne pusse bouger le moindre muscle.

« Non, non, ai-je dit en attachant ma ceinture et en vérifiant que personne n’était derrière moi sur le parking. Allons-y. »
Le reste du trajet s’est déroulé à peu près de la même manière. Enfin, sans la partie où je m’endors sur un parking et où je rêve de Robert Jennings qui part dans une folie meurtrière.

Eli a repris son monologue là où il l’avait laissé, parlant de sa carrière et d’autres choses. Je pense qu’il savait que je ne l’écoutais pas, mais qu’il appréciait tout de même d’avoir quelqu’un à qui parler. La vie à la ferme ne devait pas être pleine de moments en société.

Nous avons fini par dépasser un panneau sur l’autoroute sur lequel était inscrit « Vous entrez maintenant dans le South Lewiston », et le silence s’est installé dans la cabine de ma voiture. Le ronronnement du monteur et le souffle continu de l’air conditionné étaient les seuls bruits audibles.

J’ai regardé le GPS sur mon tableau de bord et ai vu que nous n’étions qu’à dix minutes de notre destination.

« Dites, Jeff, a finalement dit Eli.

— Oui ?

— Je sais que nous sommes là pour parler à Kyla, mais est-ce que vous avez au moins pensé à ce que vous alliez lui demander ? »

J’ai réfléchi à la question pendant une seconde ou deux.

« Oui », ai-je finalement répondu.

Le silence s’est de nouveau fait entendre.

« Et ? a demandé une nouvelle fois Eli.

— Je ne sais toujours pas. »

Nous avons parcouru les derniers kilomètres en silence, quittant d’abord l’autoroute avant de traverser un centre-ville délabré, puis en tournant à gauche et à droite çà et là, jusqu’à ce que nous atteignions une petite route sinueuse avec des maisons très, très espacées.

« Vous êtes arrivé à destination », a déclaré le GPS tandis que je ralentissais pour m’arrêter sur le côté de la route.

J’ai mis la voiture en position parking et ai regardé une longue allée de terre menant à une petite maison brune. Elle avait l’air d’avoir besoin d’un bon coup de peinture et de quelques travaux de réparation sur les côtés. Un carillon avec trois petits oiseaux jaunes qui se balançaient parmi les tubes de métal était suspendu sur le porche.

J’ai regardé Eli et il m’a rendu mon regard. Il a acquiescé, et nous sommes sortis de la voiture.

Tandis que je marchais le long de l’allée, j’ai regardé autour de moi. Le jardin était tondu (à une certaine hauteur), les herbes folles y avaient pénétré depuis le bord de la route et avaient dû progresser lentement dans les carrés de gazon et de terre pendant des années. Il y avait deux chaises de jardin sur le porche avec une table entre elles, un verre de ce qui semblait être du thé glacé reposant sur cette dernière et laissant échapper des gouttes de condensation dans la chaleur de l’air de la Louisiane.

Eli et moi-même nous sommes dirigés vers les premières marches menant au porche, échangeant un regard discret de côté, puis je suis arrivé et j’ai toqué à la porte-moustiquaire.

Des bruits de pas ont retenti depuis l’intérieur, puis une femme s’est approchée de la porte, l’a ouverte de quelques centimètres et est sortie à moitié. Elle avait l’air d’approcher la quarantaine, mais elle était toujours très belle.

« Je peux vous aider ? a-t-elle dit d’un air suspicieux.

— Oui madame, nous recherchons une certaine Kyla Guthrie, est-elle disponible ? ai-je répondu, essayant d’être le plus poli possible.

— Elle l’est… a-t-elle répondu. C’est moi-même. »

Eli et moi-même avons un peu gesticulé, gênés, lui en laissant échapper une sorte de toussotement.

« Madame, mon nom est Jeff Danvers. Je suis un officier de police de Tawson, Louisiane, et voici mon associé, Eli Jacobs.

— Madame, a dit Eli en soulevant son chapeau.

— Nous aurions voulu savoir s’il était possible de vous poser quelques questions. »

Kyla a fait passer son regard de moi à Eli, puis il est revenu sur moi.

« Et qu’est-ce qu’un officier de police de Tawson peut bien vouloir de moi ?

— Eh bien, madame, nous nous demandions si… Hum… ai-je dit, laissant ma voix se briser.

— Nous nous demandions si cela vous dérangeait de répondre à quelques questions à propos de votre défunte mère, paix à son âme, a repris Eli. Elle vivait à Tawson avant, n’est-ce pas ?

— Ma mère ? a répondu Kyla en se retournant vers Eli. Oui, en effet, nous y vivions toutes les deux. Mais qu’est-ce que vous pourriez bien vouloir d’elle ?

— Madame, ceci n’a rien à voir avec une enquête. Nous avons juste… »

Cette fois, c’est Eli qui s’est interrompu.

« Nous avons trouvé un message, ai-je lâché.

— Un message ? a demandé Kyla. Son regard m’a fait frissonner.

— Oui, nous avons trouvé un message venant de votre mère. »

Kyla nous a fixé du regard d’un air maintenant très suspicieux.

« Quel genre de message ?

— Il a été découvert sur une scène de crime dans la vieille école maternelle de la ville », ai-je de nouveau lâché. Eli m’a jeté un regard appuyé.

Kyla a laissé s’échapper un cri de surprise, confirmant mon sentiment très sûr mais pourtant un peu hésitant qu’elle était aussi humaine que moi.

« Eh bien, entrez, entrez donc. »

Elle a ouvert la porte et je l’ai suivie à l’intérieur, Eli à ma suite. Sa maison était étonnamment fraîche, ce qui était probablement dû à l’ombre qu’elle obtenait naturellement grâce aux arbres qui l’entouraient. Le mobilier était un peu ancien mais tout de même fonctionnel, et l’endroit paraissait simplement… curieusement sain.

Nous l’avons suivie dans le salon et elle a fait un geste vers le canapé.

« Vous pouvez vous installer ici, si vous voulez. Vous voulez boire quelque chose ? Une tasse de thé glacé ? De l’eau avec des glaçons ? a-t-elle demandé.

— Juste un peu d’eau serait formidable, madame, je vous remercie, a répondu Eli alors qu’il ôtait son chapeau et s’asseyait.

— Rien pour moi, merci », ai-je dit en l’imitant et en prenant place de l’autre côté du canapé.

Passant par une porte ouverte, Kyla s’est rendue dans la cuisine. Je l’ai regardée sortir un verre du placard, ouvrir le frigo et sortir un pichet d’eau. Elle en a versé dans le verre avant de replacer le récipient à sa place. Elle a fermé le frigo et j’ai croisé les mains en l’abandonnant du regard, de manière à ce qu’elle ne s’aperçoive pas que j’avais suivi l’ensemble de ses actions.
« Tenez », a-t-elle dit en tendant le verre à Eli.

Elle s’est assise dans un fauteuil inclinable en face de nous.

« Merci, madame », a-t-il répondu, prenant une longue gorgée avant de le poser sur la table, prenant bien soin d’utiliser un dessous de verre.

Nous sommes tous restés dans un silence gênant pendant quelques secondes avant de nous rappeler la raison pour laquelle nous nous étions préparés à discuter.

« Alors, ce message, a commencé Kyla. Pourrais-je le voir ? »

Je me suis tourné vers un petit sac que j’avais amené avec moi et ai ouvert la fermeture-éclair. J’y ai pris la note qui était conservée dans un petit sac en plastique et lui ai tendu.

Elle l’a prise et l’a observée, a plissé les yeux, puis l’a relue.

« Je suis désolée, je ne suis pas sûr de comprendre… » a-t-elle dit en nous regardant de nouveau.

J’ai laissé échapper un petit soupir. La patience n’avait jamais été mon fort. Heureusement, cependant, il y avait une technique d’interrogatoire pour ce genre de cas. Tout donner dès le début et espérer prendre la personne par surprise.

« Madame, auriez-vous une raison de penser que votre mère aurait été impliquée dans des affaires de vaudou ? »

Du coin de l’œil, j’ai vu Eli se tourner lentement vers moi et ai senti ses yeux pratiquement creuser un trou dans ma tête. Kyla, pour sa part, me fixait, la bouche légèrement ouverte.

Après quelques secondes, elle s’est mise à rire, presque hystériquement.

J’ai regardé Eli qui avait pris un air renfrogné, et j’ai répondu en haussant les épaules. Kyla a continué à rire pendant quelques instants.

« Wow ! » a-t-elle finalement dit, agitant ses mains pour se faire de l’air. Elle m’a de nouveau regardé pendant un court moment et s’est de nouveau mise à rire.

Lorsqu’elle a eu fini, elle a essuyé les larmes qui commençaient à couler du coin de ses yeux.

« Je suis désolée, a-t-elle dit. C’est juste… »

Elle a lâché un autre petit rire.

« Vous comprenez, ma mère craignait beaucoup Dieu, a-t-elle enfin dit, parvenant à se reprendre. Elle allait à l’église tous les dimanches, elle priait quand vous faisiez quelque chose de mal, elle priait quand vous étiez malade… Si elle avait ne serait-ce qu’entendu le mot « vaudou », elle vous aurait flanqué une bonne rouste à tous les deux. »

Elle a de nouveau ri quelques instants, puis s’est replacée dans son fauteuil.

« C’est bon à entendre, ai-je répondu en souriant. C’est juste que, ce message, nous pensons qu’il aurait pu avoir été laissé sur le site de ce qui semble être un rituel vaudou, caché entre les lattes du plancher de la vieille école maternelle. »

Kyla m’a regardé et son sourire s’est évanoui instantanément.

« Oh, vous êtes sérieux ? » a-t-elle demandé.

J’ai acquiescé solennellement.

« Eh bien, puisque je vous ai torturés avec ma crise de rire, je peux aussi bien vous le dire. »

Eli et moi nous sommes penchés en avant, l’écoutant attentivement.

« Vous voyez, ma mère était très en colère lorsqu’on a fermé cette école, a-t-elle dit, prenant son paquet de cigarette, en sortant une et l’allumant, avant de prendre une longue bouffée et de recracher la fumée. Alors, elle aimait peut-être Jésus, mais elle était féroce, comme une lionne. »

Eli lui a tendu un cendrier et elle lui a fait un signe de tête pour le remercier, le plaçant à côté d’elle et y plaçant sa cigarette.

« Vous comprenez, quand ça me concernait moi ou ma sœur, elle aurait fait n’importe quoi. Je veux dire, se disputer avec les professeurs à cause de nos notes, s’assurer que les autres enfants ne nous harcelaient pas, tout. Elle a toujours voulu que nous soyons traitées avec respect et que nous en fassions de même avec tout le monde. »

Elle a fait tomber la cendre de sa cigarette avant de poursuivre.

« Mais lorsqu’ils ont fermé cette école, eh bien, je n’avais jamais vu ma mère aussi furieuse. Bon sang, elle s’est même énervée sur moi et ma sœur quelques fois, simplement parce qu’elle avait… tant de rage en elle. »

Je me suis encore rapproché, me penchant au-dessus de la petite table de salon.

« Bon, paix à son âme, ma mère était une sainte, il n’y a aucun doute là-dessus, a dit Kyla en prenant une autre bouffée. Mais est-ce qu’elle aurait pu faire semblant de lancer un rituel vaudou pour terroriser les gens et les faire partir de l’école ? Eh bien, je dois dire que ça ne me semble pas impossible. »

Eli et moi-même nous sommes un peu reculés dans le canapé, fatigués par notre posture tendue.

« Excusez-moi, vous avez dit faire semblant ? a dit Eli.

— Oui, eh bien, pour ce que je sais, cette école n’a toujours pas été revendue, a répondu Kyla, écrasant sa cigarette. Je ne suis pas sûr que ce qu’elle a fait ait quoi que ce soit à voir avec ça, mais si ça n’a été découvert que maintenant, on dirait bien que ça a marché, n’est-ce pas ? »

Je me suis rassis dans le fond du sofa, désemparé. Kyla l’a remarqué et m’a lancé un drôle de regard.

« De quelle partie de l’Afrique est originaire votre famille, Kyla, si vous le savez ? » a demandé Eli après un silence.

Kyla a tourné son regard vers lui, semblant de nouveau suspicieuse.

« Et qu’est-ce que ça a à voir avec tout ça ? a-t-elle rétorqué.

— J’ai été professeur d’histoire africaine à Northwestern pendant, eh bien, peut-être vingt ans, a-t-il répondu en souriant, avant de se lever pour s’approcher d’un mur et montrer un masque en bois peint. Mais je n’arrive pas à savoir de quelle sorte d’art il s’agit ici. Bon sang, ça me titille depuis que je suis arrivé. »

Kyla a laissé un sourire apparaître.

« Ma mère adorait ce truc, moi, par contre, je l’ai toujours trouvé affreux, lui a-t-elle dit en se levant pour s’approcher afin de le retirer du mur. Du Mali. »

Elle l’a offert à Eli, qui l’a pris avec un sourire et a mis ses lunettes sur le bout de son nez.

« Le Mali. Ah, quelle belle architecture ils ont là-bas, a-t-il dit en retournant le masque entre ses mains et en l’inspectant. Et c’est plutôt de l’Est ou de l’Ouest ?

— Eh bien, de l’Est, je crois, a-t-elle répondu, mettant les mains dans ses poches, commençant à se sentir mal à l’aise.

— Près de la frontière avec l’Algérie ? a demandé Eli, la regardant directement dans les yeux.

— Oui… C’est à peu près tout ce que je sais, en fait… a-t-elle dit. Je voyais qu’elle était vraiment mal à l’aise.

— Et la tribu, pour être précis, ce ne serait pas les Binuma, par hasard ? »

Kyla m’a jeté un regard pendant une seconde avant de revenir à Eli.

« Je… je suis désolée, mais c’est vraiment tout ce que je sais. »

Eli a maintenu son regard pendant quelques secondes avant de sourire, regardant de nouveau le masque dans ses mains.

« Eh bien, c’est tout de même très gentil de votre part, merci beaucoup », a-t-il dit en le lui rendant.

Elle l’a pris en lançant un regard sceptique à Eli, puis l’a raccroché au mur.

« Eh bien, Jeff, a commencé Eli. Je pense qu’on a tout ce qu’il nous faut, n’est-ce pas ?

— Oui, ça nous a bien fait avancer, ai-je renchérit, me levant. Merci pour votre hospitalité et votre coopération, madame.

— Bien sûr, a répondu Kyla, reprenant son assurance. Laissez-moi vous raccompagner. »

Elle nous a ramenés à la porte d’entrée et nous l’avons remerciée encore une fois, puis Eli et moi-même avons remonté l’allée, sentant son regard fixé dans notre dos jusqu’au bout. Nous avons finalement atteint la voiture, y sommes montés, et sommes partis, gardant le silence pendant quelques minutes. Eli l’a finalement brisé quand nous avons atteint les routes principales.

« Ce masque était ancien.

— Vous êtes sûr que ce n’est pas un faux ? ai-je répondu.

Impossible, je l’aurais vu », a-t-il dit, laissant apparaître un sourire.

Nous avons roulé encore un petit moment, de nouveau dans le silence, avant que ce ne soit mon tour de le rompre.

« Et maintenant ?

— Pourquoi ne nous arrêterions-nous pas déjeuner quelque part pour faire le point ?

— Bien sûr », ai-je dit, prenant la direction d’un petit boui-boui qui se trouvait par hasard sur notre route.

Nous avons commandé un sandwich et quelques chips, et sommes allés manger dehors, sur une table de pique-nique. Eli m’a expliqué comment il avait réussi à déterminer que le masque était authentique grâce à une méthode de sculpture pour laquelle la tribu était connue, et comment les Binuma voyageaient entre les frontières de ce qui est aujourd’hui l’Algérie et le Mali. Nous sommes tombés d’accord sur le fait que Kyla ne savait probablement pas que sa mère pratiquait le vaudou, et que si elle le savait, c’était une sacrée bonne actrice, mais lorsque nous avons fini de manger, Eli était au meilleur de sa forme.

« Que dites-vous de prendre une chambre quelque part afin que je puisse parcourir ce livre ? Je sais que ça va prendre du temps, mais ils pourraient y avoir fait mention d’un masque quelque part, et je pourrais ne pas avoir pensé qu’il fallait y faire attention. »

J’étais un petit peu frustré. Je ne sais pas ce que j’espérais obtenir aujourd’hui, mais mon manque de patience ne m’aidait pas à trouver.

« Oui, bien sûr. »

Nous avons abandonné le boui-boui et nous sommes arrêtés à un hôtel au centre-ville. C’était un peu sordide, mais bon, nous étions dans les marécages. Eli a immédiatement défait ses affaires et a commencé à tourner frénétiquement les pages de l’ouvrage, écrivant tout le temps ce que je pensais être des traductions ou des notes dans un carnet sur le côté. Je commençais à me sentir vraiment fatigué, et le matelas décrépit me paraissait de plus en plus attirant. J’ai chassé le sommeil de mes yeux et suis finalement parvenu à ouvrir la bouche.

« Je vais chercher du café, vous en voulez ? »

Eli s’est arrêté et m’a regardé comme s’il avait oublié ma présence.

« Oui, ça me semble bien. Avec du lait et deux sucres, si vous pouvez. »

J’ai quitté la pièce et suis descendu à l’accueil, où je n’ai pas pu trouver de café. J’étais alors très fatigué, et j’avais besoin de sortir de la pièce, alors j’ai simplement continué à marcher. J’ai fini par trouver une petite épicerie qui en avait. Mon choix s’est porté sur du café glacé, vu qu’il faisait chaud, qu’il avait fallu beaucoup marcher, et que, de toute façon, c’était moi qui payais. Il m’a fallu encore environ dix minutes pour revenir, et le temps que j’arrive et que j’ouvre la porte, Eli s’était mis à faire les cent pas d’un bout à l’autre de la chambre.

« JEFF ! », a-t-il hurlé dès que la porte s’est ouverte. Bordel, je n’étais pas prêt pour ça.

« Voilà votre café », ai-je dit en le lui tendant.

Il a pris une gorgée.

« Du glacé ? C’est parfait. »

Il s’est assis et a ensuite commencé à parler très rapidement.

« J’ai trouvé, dans le livre, Jeff, j’ai trouvé… Vous n’allez jamais le croire. »

Aussi excitant que cela pût être, j’étais trop fatigué pour ça.

« Allez doucement, laissez-moi au moins entendre ce que vous dites. »

Il m’a jeté un regard penaud.

« Désolé. C’est juste que j’ai lu que le sorcier, celui qui lance la malédiction, vous voyez, il porte toujours un masque exactement comme celui que Kyla avait sur son mur.

— Sans déconner, ai-je dit en m’arrêtant au milieu de ma gorgée. Eli a acquiescé d’un air excité.

— Alors, il y a peu de chances que ce soit l’original, mais il est précisé dans ce livre et à d’autres endroits qu’avec le vaudou, ce n’est pas la précision absolue qui valide la relique, mais l’intention. »

Il m’a fallu quelques instants pour digérer cette information.

« L’intention ?

— Oui, vous voyez, si quelqu’un a fabriqué celui-ci en espérant faire une réplique de ce que le sorcier portait pour une raison ou pour une autre et que l’original a été détruit…

— Même si ce n’est pas une copie parfaite, elle serait honorée comme si elle l’était, ai-je dit, disant les mots au moment même où ils me venaient à l’esprit.

— Exactement, a répondu Eli en souriant.

— Donc, quelqu’un dans la famille de Kyla a fabriqué ce masque à un moment donné ?

— Et sa mère l’adorait. »

Je me suis assis, intégrant tout cela.

« Alors quoi, c’est une descendante du sorcier ?

— Je pense que c’est bien possible », a répondu Eli d’une voix semblant encore plus excitée.

J’ai mis une seconde avant de répondre.

« Mais je croyais que vous aviez dit qu’ils avaient tous été tués ? »

Eli s’est interrompu et a réfléchi un moment.

« Eh bien, qui peut dire qu’il n’a pas eu d’enfants ailleurs ? Quand on y réfléchit, sa propre femme attendait un enfant lorsqu’elle est morte, et les prêtres vaudous avaient la permission d’avoir des amantes, plus d’une d’ailleurs. »

C’était beaucoup à digérer. Je me suis reculé dans mon siège et ai réfléchi à tout cela alors que je buvais mon café.

« D’accord, donc c’est une descendante. En quoi ça nous aide ? Pour moi, elle ne semble pas avoir la moindre idée de ce qu’a fait sa mère, si elle a fait quoi que ce soit, alors en quoi peut-elle nous être utile ? »

Eli a soupiré.

« Vous n’allez pas aimer ça, a-t-il dit.

— Aimer quoi ? »

Il s’est approché et s’est assis sur le lit à côté de moi.

« Il y a une règle assez rigide avec le vaudou, a-t-il commencé en joignant ses mains. Pour inverser une malédiction quelconque, il faut inverser le rituel. »

J’ai froncé les sourcils et réfléchi un instant.

« Attendez… Vous êtes en train de suggérer que nous… ?

— Oui, Jeff, je suis en train de vous dire qu’il faut que nous brûlions Kyla, de la même manière que le sorcier a brûlé les totems sacrificiels au tout début. »

Je lui ai jeté un regard noir pendant un long moment.

« Eli, nous ne pouvons tuer personne. »

Il m’a regardé d’un air confus.

« Jeff, son peuple a invoqué un esprit qui a tué des innocents pendant des milliers d’années…

— Admettons, et seulement pour un instant, que ce masque que vous avez trouvé, c’est un vrai, ok ? Kyla est quand même innocente. Je ne peux pas tuer quelqu’un qui est innocent. »

Eli a plongé son regard vers le sol.

« Oui, oui, a-t-il dit. Ecoutez, je… je l’avais vu venir avec Abian. Ce taré… Vous voyez, il était logique. C’était un bon gars, très futé, mais froid et calculateur. Bon sang, il m’a demandé si je l’enterrerais vivant si on devait en arriver là, juste pour stopper la malédiction.

— Putain… a été la seule chose que j’ai réussi à dire.

— Ouais, vous voyez, je savais à quel point ça prendrait du temps de trouver un membre vivant de cette tribu, mais s’il avait réussi et que je lui avais dit ce que je viens juste de vous dire… »

J’ai réfléchi à ces mots pendant un long moment.

« Il n’y a pas d’autre moyen ? »

Eli a secoué la tête d’un air désolé.

« Eh bien, ai-je commencé. Vous allez m’aider, n’est-ce pas ? Je ne dois pas le faire seul ? »

Il a soupiré, et j’ai su que je n’allais pas aimer ce que j’allais entendre.

« Ma femme est malade, Jeff. »

Mon cœur est tombé dans ma poitrine, mais Eli a continué de parler.

« Elle a besoin de quelqu’un à qui se raccrocher, vous comprenez. Je n’aurais vraiment pas dû partir aussi longtemps et je suis sûr que l’infirmière que j’ai embauchée n’en peut déjà plus d’elle. »

J’ai pensé à ma propre femme et à mon fils, à la maison. Je me suis demandé comment ils feraient sans moi, lorsqu’ils apprendraient que j’avais finalement succombé à cette… cette chose.

« Allez, allez-y, ai-je dit. Vous avez besoin que je vous dépose ?

— Non, non, pas la peine. Pour être honnête, je ne vis pas très loin, nous sommes suffisamment proche de la frontière du Mississipi. Un taxi devrait faire l’affaire. »

Il s’est levé et a commencé à rassembler ses affaires, parmi lesquelles le texte ancien. Lorsqu’il a finalement atteint la porte, il s’est arrêté et s’est retourné vers moi.

« Je penserai à vous, Jeff », a-t-il dit.

Et il est parti sur ces mots.

J’ai attendu jusqu’à la tombée de la nuit. Ma voiture était garée en bas de la route menant à l’endroit où Kyla vivait, entre sa maison et celle de ses voisins, qui se situait à environ 800 mètres, ce qui m’arrangeait bien. J’ai pris une longue rasade de la bouteille de bourbon que j’avais à la main et ai grimacé à cause de la force de la liqueur. Est-ce que j’allais réellement faire ça ? Allais-je brûler une femme innocente juste pour sauver ma peau ?

J’ai secoué la tête et ai essayé de ne pas penser à cela, puis j’ai tendu la main pour ouvrir la boîte à gant et y prendre quelques Adderall que j’avais emprunté dans le casier des preuves de l’affaire d’Abian. Par rapport au bourbon, ils ont été faciles à avaler.

La portière de la voiture s’est refermée sans trop de bruit, et je me suis avancé sur la route en portant l’équipement dont j’avais besoin. J’ai fini par atteindre le sentier de chez Kyla, ai pris une longue inspiration, et ai commencé à le descendre doucement.

J’ai mis le jerricane d’essence dans son jardin de devant et ai doucement monté les marches jusqu’à sa porte d’entrée. J’ai pris l’une des planches de 5 centimètres par 15 que j’avais récupérées, puis je l’ai lentement et laborieusement vissée sur la porte, essayant d’être aussi silencieux que possible. J’ai fait le tour de la maison et ai fait de même pour la porte de derrière que j’ai trouvée, ai vérifié qu’il n’y avait pas de cloison, et ai réalisé que c’était l’heure.

Je me suis saisi du jerricane d’essence et ai fait le tour de la maison en déversant son contenu sur ses bases et ses murs aussi discrètement que possible. J’ai fini par revenir à l’endroit où j’avais commencé et je me suis arrêté.

J’y étais, il était impossible de faire marche arrière.

J’ai enflammé une page d’un livre que j’avais, et l’ai jetée dans l’essence. Le feu a pris immédiatement et s’est répandu autour de la maison en un cercle, bien trop chaud pour que je puisse ne serait-ce que me tenir à côté. J’ai rebroussé chemin dans le jardin et ai ramassé la bouteille de bourbon. Le feu commençait à prendre sur les murs, à présent. J’ai pris une dernière rasade, ai enfoncé un chiffon dans le goulot, l’ai un peu imbibé, ai allumé le bout, me suis arrêté un instant, puis l’ai jetée à travers l’une des fenêtres de l’avant de la maison.

Elle a explosé à l’intérieur et a rempli la pièce où elle avait atterri de flammes. Je suis resté quelques secondes, intégrant ce qui se passait.

Et puis j’ai entendu les cris.

Kyla avait fini par se réveiller.

La porte devant moi a fait un bruit sec alors qu’elle se jetait contre elle, essayant de l’ouvrir. J’ai fait un bond en arrière dans un instant de choc. La poignée a été secouée et tournée, il y a eu des coups, des appels à l’aide, puis plus rien. Il n’y a plus rien eu pendant quelques instants, puis le verre d’une des fenêtres s’est brisé.

Le bras de Kyla est passé à travers, s’écorchant sur l’un des morceaux de verre restant.

« AIDEZ-MOI ! AIDEZ-MOI, APPELEZ LE 911, S’IL VOUS PLAÎT ! »

Je suis resté silencieux. Les fenêtres étaient anciennes. Je les avais remarquées lors de ma première venue plus tôt dans la journée. Si vieilles, en fait, qu’elles étaient constituées de quatre panneaux de verre séparés par une croix en bois épaisse, qu’il n’aurait été possible de briser qu’avec une grande force. Cependant, essayer briserait le verre à coup sûr, rendant la fumée s’échappant par l’ouverture étouffante et insupportable.

Elle était piégée.

Je suis resté suffisamment longtemps pour entendre les cris cesser, la maison toujours en flammes, j’y ai jeté la perceuse sans fil et le jerricane d’essence, et je suis parti.

Lorsque j’ai atteint ma voiture, je suis rentré et je me suis assis. J’ai mis le contact et j’ai démarré.

Je n’avais jamais connu un silence tel que celui qui régnait à ce moment.

Lorsque j’ai été à quelques kilomètres, lorsque j’ai considéré être à une distance suffisamment sûre, je me suis arrêté sur le côté de la route, me suis garé, et ai coupé le contact.

Je suis resté là pendant un moment. Des minutes, des heures… Je ne sais pas combien de temps. Puis j’ai réalisé que je ne savais même pas pourquoi j’attendais. Qu’est-ce que j’attendais ? Est-ce qu’il devait y avoir un signe ? Une sorte de signal ? Comment pouvais-je savoir que ça avait marché ?

J’ai froncé les sourcils et ai regardé autour de la voiture.

Je ne me sentais pas différent. J’étais toujours fatigué, mais on ne m’aurait certainement pas pris à aller dormir à ce moment.

« C’est tout ? ai-je dit à haute voix, sans attendre de réponse et sans en avoir une.

Frustré, j’ai passé mes doigts dans mes cheveux, pris mon téléphone et appelé Eli.

Le téléphone a sonné deux fois et il a décroché, semblant tout juste se réveiller.

« Allô ?

— Eli. C’est euh… C’est Jeff.

— Jeff, a-t-il dit avant de soupirer. Vous allez bien ? »

Je n’ai pas répondu tout de suite.

« Ouais, ouais. Je l’ai fait, c’est fait. »

Il y a eu un long silence entre nous.

« Vous avez fait ce que vous deviez faire, Jeff. »

Encore une fois, je ne savais pas quoi dire. J’ai pris le journal d’Abian de mon siège passager et ai commencé à tourner les pages sans y penser.

« Je souhaiterais juste qu’il y ait eu un autre moyen, ai-je fini par dire.

— Eh bien, j’aurais pu vous enterrer vivant, a dit Eli, réussissant à émettre un petit faux rire.

— Hah, oui, heureusement, nous n’avons pas eu… »

J’ai regardé le journal d’Abian sans y croire.

« Jeff ? » a dit Eli.

Je ne comprenais pas. Les lignes de son journal résonnaient dans ma tête encore et encore.

« 4 juin 2016.

Aujourd’hui, j’ai rencontré Eli, un professeur d’histoire africaine qui vit à Natchez, dans le Mississipi. Il vit seul dans une petite ferme sur un grand terrain… »

Il vit seul ?

« Jeff ? Vous êtes là ?

— O… Oui, ai-je articulé. Dites-moi, Eli, comment va votre femme ?

— Elle va bien, a-t-il dit en gloussant. Elle est contente de m’avoir à la maison, ça, c’est sûr. »

Mon cœur battait à cent à l’heure, ça ne pouvait pas arriver, c’était impossible.

« Eli… ai-je commencé.

— Oui ?

— Vous n’avez pas de femme. »

Il y a eu un long silence, puis je l’ai entendu sourire à travers le combiné.

« En effet, Jeff, je n’en ai pas. »

Et il a raccroché.

Traduction : Magnosa


Comme on a une âme, on va quand même vous le dire... Cette entrée a été publiée en juin 2017. L'auteur a déclaré trois mois plus tard qu'il était en train de terminer la dernière partie. Nous sommes fin janvier 2019, et de partie 8 il n'y a toujours pas. Nous en sommes extrêmement peinés, mais il semblerait qu'il ne serve plus à rien d'attendre une autre fin. Bien sûr, si la situation évolue, nous traduirons en priorité la conclusion de cette histoire, mais... Voilà, histoire que vous sachiez.