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Spotlight : D'amour et d'eau fraîche

La fête battait son plein dans cette grande propriété du sud de la France. Le mariage de Jeanne et Paul ne pouvait être plus parfait. Après leur vœux à l'église, ils s'étaient tous réunis dans un château loué pour l'occasion.


Jeanne avait aimé Paul dès le premier regard. Toujours vierge, elle s'était gardée pour l'Homme de sa vie, et elle l'avait enfin trouvé. Il était tellement beau, Paul, et tellement pur. Elle se sentait bien quand elle s'abandonnait dans ses bras rassurants, et elle attendait avec impatience le soir où elle pourrait enfin offrir son innocence à son prince de la nuit.


Paul, de son côté, avait succombé à sa dulcinée dès le premier jour. La nature avait offert à sa belle des yeux d'un bleu profond et des cheveux blonds, aussi clairs et beaux que la lumière du jour. Elle avait un visage d'une pureté et d'une blancheur qu'il n'avait jamais vu auparavant. Il ne pouvait vivre sans elle et leur amour survivrait jusqu'au-delà de la mort elle-même.


Oui, Jeanne et Paul formaient vraiment un couple parfait. Et sous la chaleur de ce superbe soir d'été, ils savaient qu'ils étaient faits l'un pour l'autre. L'orchestre jouait des valses de Vienne. La joie régnait parmi les invités. Un parfum de rose et de chèvrefeuille embaumait l'air et les jeunes mariés menaient la danse dans ce tableau estival.


Un dernier verre, une dernière danse, et tout le monde regagne sa chambre. Le couple s'est éclipsé depuis longtemps déjà dans sa suite et goûte enfin à l'amour dans son plus simple appareil.


Mais le jardin n'est pas totalement vide. Tandis que tout le monde est déjà dans les bras de Morphée, un invité surprise traverse le jardin. Quel dommage, il n'a pas pu profiter de la fête. Et puis ce voyage l'a épuisé et affamé. Impossible de dormir sans avoir mangé un morceau. Par chance, ce n'est pas la nourriture qui manque.


Jeanne a toujours eu le sommeil fort léger. Si bien que le moindre bruit la sort de ses rêves. Et les bruits de pas dans l'étage du dessous ne font pas exception. Qui donc peut bien être levé à cette heure de la nuit ? Sans savoir pourquoi, un frisson lui parcourt le corps. Mais, à maintes reprises, son imagination débordante lui avait joué des tours. Ce n'est sûrement rien, se dit elle, et puis tant qu'il est là, il ne peut rien lui arriver. Elle se rendort doucement dans les bras de son bien aimé. Il est si rassurant, si doux, surtout quand il dort.


Notre invité surprise a enfin trouvé son repas. Lui aussi a le droit à la fête après tout. Il traverse la salle de bal et se dirige vers le garde-manger.


Alors que le calme est revenu, un grincement perce le silence dans la chambre des mariés. Mais Jeanne ne se réveille pas cette fois ci, si bien qu'elle ne voit pas que l'invité surprise l'observe juste à côté de son lit. Elle ne sent pas non plus la chaude respiration sur son coup gracile.


Et puis, tandis qu'elle essaie désespérément de crier, notre fureteur guilleret goûte à son met préféré. Aucun problème, il a largement de quoi faire un festin de roi ce soir.

Texte de Lefantomenoir

La salle d'attente

Numéro 108 603 707 791 !


Je viens enfin d'avancer d'un petit pas. Combien de fois ai-je fait cela ? Je ne m'en souviens même plus. Cela fait une éternité. Je suis là, faisant la queue, avec des milliers... non, des milliards d'autres personnes. Hommes, femmes, enfants, de tous âges, de toutes ethnies... Tout le monde patiente. L'un derrière l'autre. Avec une discipline remarquable.


Numéro 108 603 707 792 !


Encore un pas. Et ce ne serait pas le dernier. Après tout, j'ai le numéro 108 668 511 788...
Depuis combien de temps suis-je là ? Je crois qu'à mon arrivée, ils en étaient au numéro 108 603 666 128. Je peux faire le calcul... de tête. Après tout, j'ai le temps... Donc, voyons voir...
108 603 707 792 - 108 603 666 128... 41 664 !


Numéro 108 603 707 793 !


Donc, 41 664 personnes sont passées depuis mon arrivée ici... Et le temps qu'il faut pour qu'une personne soit traitée... Je dirais... 1 minute. Environ. Donc... 41 664 minutes... divisé par 60... ça fait 694,4 heures... et le tout divisé par 24.. 28,9 environ.
Donc ça va faire presque un mois que je suis dans cette file d'attente...


Numéro 108 603 707 794 !


Un mois passé ici... Je vais devenir fou. Vous savez ce que c'est d'attendre, non ? Comme dans la salle d'attente de votre médecin. Ou dans la file d'attente à la poste... C'est l'enfer non ? Et bien, au moins, vous, vous aviez de quoi vous divertir en attendant. Smartphone, magazine, ou même discuter avec les autres...


Numéro 108 603 707 795 !


Alors qu'ici, il n'y a rien de tout ça. Aucune télé. Aucun magazine... Et je ne peux même pas tourner la tête ou ouvrir la bouche. Mon corps ne m'obéit plus. Il n'y a que mon esprit, coincé dans ce corps, qui est lui même coincé dans cette file d'attente.


Numéro 108 603 707 796 !


La seule chose que je peux faire, c'est penser... Ah, essayons de voir combien de temps il me reste avant que ce soit mon tour... Mon numéro... Moins le numéro actuel... Hum... Mon Dieu !  64 803 992... Soit, en reprenant les mêmes calculs que tout a l'heure...
Environ 45000 jours...
125 ans...


Putain.


Numéro 108 603 707 797 !


Le pire, c'est que je ne sais pas quoi choisir entre ma situation, et ce qui m'attends... Au fur et a mesure que je m'approche, il fait de plus en plus chaud... J'imagine déjà le pire. Essayons de ne pas y penser et de faire le vide...


-----------------------


Numéro 108 638 411 777 !


Je me suis suffisamment approché pour savoir quel était ma destination. Cette chaleur... ces cris de douleurs.
C’est l'Enfer.
Je suis donc mort.
Les tourments éternels m'attendent. Et je ne peux rien y faire. J'ordonne à mon corps de s'enfuir, mais rien y fait.
Nous marchons tous irrémédiablement vers notre damnation, en file indienne, pas à pas, comme des Lemmings.
Enfin, je suis encore sauf pour quelques années.


-----------------------


Numéro 108 660 741 369 !


Je n'en peux plus. Je n'en peux plus.
Cet ennui est pire que l'enfer.
Je veux que tout ceci aille plus vite. Je préfère encore la damnation éternelle que rester ici plus longtemps.
C'est ici, l'Enfer. Pas ce qui est derrière cette porte.


---------------------


Numéro 108 668 511 787 !


Je suis le prochain...
Cette chaleur... Ces cris à vous glacer le sang...
Je regrette ce que j'ai dit. Je ne veux pas y aller.
Je ne veux pas savoir ce qu'il y a derrière cette porte.
Mon dieu, aie pitié de moi.
Aie pitié !


Numéro 108 668 511 788 !
« Ou...Oui ! C'est moi !– Déclinez votre identité– Je m'appelle... Kaleb Musset. Je suis écrivain, et...– Kaleb Musset, hein... Numéro 108 668 511 788 ? Il y a un soucis.– Un... Un soucis ?  – Oui. Ce n'est pas vous qui êtes inscrit sur notre registre. Ça arrive quelques fois, quand deux personnes avec le même nom meurent l'une proche de l'autre. Mais c'est extrêmement rare.– Et maintenant ?– Toutes nos excuses. Nous allons vous renvoyer.– Me renvoyer ? Attendez, je... »


Mon esprit quitte de nouveau quitté mon corps. Pendant qu'il s'envole, je peux apercevoir mon corps, resté la, en tête de la file d'attente. Il se métamorphose. Un autre esprit le rejoint.
Je n'ai pas compris, jusqu'à ce que je me réveille.
Je gis sur le sol. J'ai mal partout. Au-dessus de moi, les secours se félicitent.


 
« Nous l'avons ramené ! Il est vivant !
 
– Je... Qu'est-ce qui s'est passé ?

– Monsieur, vous avez eu un accident de voiture. Votre cœur avait cessé de battre ! Vous étiez cliniquement mort... C'est un miracle que vous soyez revenu à la vie ! »

À coté de moi est étendu quelqu'un.

 
« ... Par contre, je suis désolé. Mais votre femme vient à l'instant de nous quitter. Nous n'avons rien pu faire. » 

Texte de Kamus

Spotlight : Harold

Bonjour à tous et bienvenue sur le premier post du projet Spotlight ! Si vous avez suivi, vous savez que nous parlons depuis un moment de transférer ici, sur le Nécronomorial, les éventuels nouvelles qui n'auraient pas leur place sur CFTC, ayant été publiés avant la création des critères de sélection. Et vu qu'il s'agit de vieux textes, c'est une parfaite occasion de les découvrir pour les nouveaux lecteurs, ou de les redécouvrir pour les plus anciens ! Bien évidemment, ils passent aussi par une petite phase de correction, les plus anciens n'ayant pas vraiment bénéficié de ce soin. Leur publication se fera donc tous les mercredi jusqu'à épuisement desdits textes. Et chaque dimanche, venez comme toujours retrouver un texte inédit. Il ne me reste qu'à vous souhaiter une bonne lecture !



Il y avait un vieux fermier en Arizona qui possédait la meilleure ferme du domaine. Tout le monde y disait que ses cultures étaient les meilleures et ils venaient de toute part afin de lui acheter ses denrées. À chaque fois qu'on lui demandait comment il faisait pour obtenir d'aussi bonnes cultures, le vieux fermier répondait que le mérite revenait à son épouvantail.

« Ce vieil épouvantail est le seul que je doive remercier, répondait-il. Il fait en sorte que ni les corneilles, ni les bestioles ou les rongeurs ne s'approchent de mes cultures ».

Le vieux fermier avait façonné l'épouvantail de ses propres mains, et quelle effroyable apparence il lui avait donné ! Il avait passé des mois à travailler dessus afin de le rendre aussi effrayant que possible. Il savait à quel point il était important d'éloigner les nuisibles de ses plantations. Alors il lui avait fait d'énormes bras de paille qui s'étendaient sur deux mètres, ainsi que des jambes tellement longues que le vieil épouvantail était aussi grand qu'un arbre.

Mais la chose la plus effrayante sur cet épouvantail était sa tête. Le fermier l'avait sculptée lui-même dans une immense citrouille. Il avait passé des jours et des nuits innombrables à perfectionner son modèle jusqu'à ce qu'elle soit parfaite. Le visage de l'épouvantail était si grotesque, si laid, que même le fermier était parfois effrayé en le regardant. Toutefois, c'était vraiment efficace, faisant fuir tout rongeur ou oiseau qui s'aventurait trop près.

La ferme voisine appartenait à de jeunes hommes qui étaient frères et qui se nommaient Josh et Harold. Ils étaient fainéants et n'avaient jamais travaillé leur terre, si bien que leur récolte était mauvaise. Aussi, ils étaient jaloux du succès qu'avait leur voisin, le vieux fermier, et décidèrent un jour de comploter contre ce dernier. S'ils pouvaient le conduire à la faillite, ils pourraient alors reprendre en main sa ferme et produire plus d'argent !

Alors, une nuit, les deux frères décidèrent de se rendre furtivement sur la terre du vieux fermier. Ils volèrent son précieux épouvantail et le ramenèrent dans leur propre maison, où ils le cachèrent dans un vieux placard, ainsi personne ne le trouverait jamais.

Le jour suivant, le fermier se réveilla pour découvrir que son hideux épouvantail n'était plus à sa place, et que toutes ses cultures étaient en train d'être mangées par les rats et les corneilles. Il tomba à genoux et pleura, sachant que sa ferme courait à sa ruine. Pendant ce temps, les frères Josh et Harold, qui regardaient la scène depuis leur propre propriété, ne pouvaient s'empêcher de rire en voyant les larmes de douleur du vieil homme.

Entendant les rires, le vieux fermier vint les voir et leur demanda s'ils savaient ce qui était arrivé à son épouvantail. Les frères le regardèrent droit dans les yeux et lui répondirent qu'ils n'avaient pas la moindre idée de l'endroit où sa précieuse création pouvait être.

« Mais vous savez, je vais être en faillite et obligé de vendre ma ferme si je ne peux le retrouver ! », dit-il.

Josh rit simplement devant le vieil homme, et répondit :
« C'est pas de bol, n'est ce pas ? »
– Ça craint d'être à votre place ! » gloussa Harold.

Le vieux fermier marcha doucement vers sa maison, la tête baissée dans la défaite et l'abattement.

Cette nuit-là, Josh et Harold eurent le sommeil agité. Non pas qu'ils eussent quelque remord, mais parce qu'ils ne pouvaient ôter de leur esprit l'image du visage tordu de l'épouvantail. Ils finirent par se dire qu'ils ne parviendraient pas à trouver le sommeil aussi longtemps que cette effrayante tête de citrouille serait dans leur maison. Alors, ils se levèrent et trainèrent l'épouvantail en dehors du vieux placard. Harold prit une batte de baseball et brisa la tête de l'épouvantail, si bien qu'il ne resta plus que quelques bouts de citrouille éparpillés sur le sol. Les frères balayèrent les morceaux et les jetèrent aux ordures. Ils retournèrent ensuite au lit et s'endormirent bien vite, parvenant enfin à oublier l'affreux visage de l'épouvantail.

Peu de temps après minuit, Josh et Harold furent réveillés par des bruits de raclement et de griffure sur la porte de leur chambre.

« T'as oublié de mettre le chien dehors ? demanda Harold, endormi.
– On... on... on n'a pas de chien... » balbutia Josh.

Soudain, la porte de la chambre s'ouvrit et un long bras de paille solitaire serpenta à travers l'ouverture. Puis un autre bras battit le sol, suivi par de longues jambes de bois. Les deux frères eurent le sang glacé par la peur et purent seulement observer avec horreur comment le corps décapité de l'épouvantail se dressait sur ses jambes et comment ses énormes bras de paille se tendaient vers eux dans les ténèbres.

Harold eut un frisson d'effroi tandis qu'une griffe de paille se refermait autour de sa cheville et cria aussi fort qu'il pouvait. Il supplia son frère de l'aider. Mais Josh courait déjà vers la sortie de la chambre. Fuyant dans la terreur, il se rua vers le couloir, percuta la porte d'entrée et poursuivit son chemin vers la route éclairée par la lune.

Il courait aussi vite que ses jambes pouvaient le porter, reprenant son souffle et hurlant comme jamais il n'avait hurlé. Comme il passait devant la maison voisine, il vit le vieux fermier se tenant à sa porte. Au clair de lune, il pouvait voir le vieillard le fixer avec un étrange sourire aux lèvres.

Josh continua de courir pieds nus sur le gravier. Il jeta un regard derrière son épaule et vit quelque chose qui l'effraya au plus profond de son âme. Il vit que l'épouvantail longeait la route derrière lui. La chose gagnait de plus en plus de terrain, se rapprochant encore et encore. Mais ce ne fut pas la seule chose qu'il remarqua. Il vit que l'épouvantail avait une toute nouvelle tête. Une tête tout à fait semblable à celle d'Harold.




Traduction d'Onizuka-San. Le texte original n'est plus disponible.

De simples songes - Chapitre 1



Chapitre 1



Des cris, partout des hurlements, dans les rues, les maisons et le métro. Paris s’était transformée en un capharnaüm cauchemardesque.
« Que s’est-il passé, maman ? », me demande ma fille. Tout ce que je peux lui raconter est l’apparition des « Songes », comme je les ai appelés.

 C’était un jour sans particularité, un jour banal. J’attendais à Châtelet ma ligne lorsqu’un clochard a commencé à hurler puis à courir pour aller s’effondrer quelques mètres plus loin sous l’effet de l’alcool. Il interpellait les passants, qui l’ignoraient. Mon métro est arrivé, et je l’ai pris. C’est en regardant par la fenêtre que j'ai vu un militaire mettre en joue quelque chose d’invisible. Il a tiré et les balles ont ricoché dans tous les sens, touchant de nombreuses personnes. Une vitre proche de moi a éclaté, et une vieille a eu le crâne fracassé par une cartouche de FAMAS. Le véhicule avait déjà commencé à avancer, et a continué sa course à pleine vitesse. Les gens ont paniqué et se sont mis à courir en désordre. Je me suis collée le plus possible contre la paroi, afin d’éviter tout mouvement de foule. Quelques personnes sont devenues violentes et en ont agressé d’autres, la confusion était à son paroxysme. Bien sûr, certains ont fini par immobiliser les fous, ramenant ainsi un semblant de calme. Mais très vite, ils sont devenus agressifs à leurs tours. La rame s'est rapidement transformée en un véritable champ de bataille où tout le monde se battait contre tout le monde. Je me suis accroupie, me faisant la plus discrète du monde. Le métro prenait de plus en plus de vitesse. Les rapides coups d’œil par les carreaux me permettaient de voir que la machine ne se stoppait pas aux stations, et que ces dernières étaient dans le même état que le wagon. Sur les quais, je pouvais voir des soldats armés jusqu’aux dents. C’est à ce moment que j’ai entendu un bruit sourd de collision, comme si on venait de percuter quelque chose. Je me suis violemment cognée la tête contre une rambarde et ai perdu connaissance.       
En émergeant, la première chose que j'ai vue était un homme de solide constitution, couvert de sang, en train de forcer les portes avant. Partout autour de moi, il n’y avait que des cadavres. Le sol était couvert de sang et de tripes. D'ailleurs, le souvenir de ce spectacle m’a empêchée de dormir pendant longtemps. Hagarde, je me suis levée et me suis dirigée vers le type. C’était une sorte de loubard encapuchonné avec un sweat de marque et un jogging. Il a tourné la tête vers moi et a reculé de quelques pas. « Recule, putain ! » Je ne parvenais pas à répondre. « Je te dis de reculer, salope. Tu vas pas m’avoir, putain. » Tout en me fixant du regard, il a ramassé un bout de barre de fer arraché de l’engin et l'a brandi dans ma direction pour me tenir en respect. Il n’osait toutefois pas m’approcher. En effectuant de petits pas en arrière, j'ai reculé, mais ai trébuché sur un corps. Pendant que je me remettais sur mes pieds, il a saisi l’occasion pour ouvrir les portes et s’enfuir de la rame. Quelques minutes après, je lui emboîtais le pas. Mais au moment de sortir, j'ai senti une odeur d’eau de Cologne bon marché et de tabac froid. Les larmes ont envahi mes yeux, mais j'ai vite repris le contrôle de la situation.       
       
Il n’y avait pas de lumière dans le souterrain, je m’éclairais à la lumière de mon portable. Les seuls sons perceptibles étaient ceux d’une lointaine fusillade et de la course du jeune homme de tout à l’heure. Brusquement, ses pas se sont arrêtés , et il a hurlé des mots que je ne comprenais pas, à cause de la distance. Il a poussé de longs cris qui se sont éloignés de plus en plus, comme s'il était entraîné au loin. Je me suis naturellement stoppée et ai songé à faire demi-tour. C’était malheureusement impossible, car le tunnel était bouché par le métro accidenté, et le bruit de fusillade venait de l’autre côté. J’ai attendu un peu de temps et me suis avancée  prudemment. Tout était silencieux. En m’avançant, j'ai remarqué que le chemin était souillé par une petite flaque de sang. En son centre, il y avait un doigt coupé. Horrifiée, j'ai noté que la coupure n’était pas nette. Il y avait des traces de dents humaines. La flaque était complétée par une petite traînée de sang longue de plusieurs mètres et bifurquant sur une porte réservée à la maintenance. Le plus affreux était les ongles incrustés dans le sol sur le chemin. Je me suis détournée de l’entrée et ai continué ma route, la mort dans l’âme. À mesure que je récupérais toute ma tête, je devenais de plus en plus anxieuse pour ma fille. J’espérais qu’elle avait eu le réflexe de se cacher, bien qu’elle n’eût que 8 ans. Mon unique objectif était de foncer à son école pour la sauver et ensuite quitter la ville. Des douleurs violentes sur mon bras m'ont sortie de mes pensées. J'ai regardé et vu que mes anciennes cicatrices s’étaient rouvertes. Elles brûlaient, autant que lorsque je les avais reçues. Cela ne m’a pas empêchée de continuer ma route.       

L’odeur d’eau de Cologne et de tabac empestait de tous les côtés. Je faisais mon possible pour me ressaisir, pour ne pas céder à la panique. Et là, des bruits de pas derrière moi. J'ai tourné la lampe torche de mon téléphone vers leur provenance. Il était là, lui, j’aurais pu reconnaître cette silhouette entre mille. Sa veste, son chapeau melon, cette démarche nerveuse et peu assurée… Tranquillement, il s’avançait en fredonnant sa chanson favorite. Lie lie lie de Serj Takian.       
« My baby, my baby,/ let me know because you love me,/ you love me/ Let me go »       
Il m’était impossible de bouger, cela ne pouvait être qu’un délire post-traumatique.       
« And you're my lover, you pay me/ Twice my size/ And on your knees you lay/ In my thighs ».       
Cette voix rocailleuse et chargée de colère était bien la sienne. De toutes mes forces, j'ai lutté contre ma tétanie. Il était presque à portée de main, je pouvais discerner sa barbe mal entretenue, ses joues creuses, et même ses yeux dilatés. Il a tendu ses bras, comme s’il voulait une accolade.       
« Take my hand and lets end it all/ She broke her little bones/On the boulders below/ Take my hand and lets end it all ».       
J’ai couru, comme je ne l'avais jamais fait. Je ne sentais même pas le brasier qui pulsait dans ma poitrine, ni les écorchures dues aux multiples chutes d’une fuite effrénée dans le noir le plus total.      
       
C’est essoufflée que j'ai grimpé sur une station déserte. Impossible de me souvenir laquelle. Seules les lumières des issues de secours éclairaient la pièce, et j’entendais des gémissements venant des recoins. Le sol était irrégulier, meuble et humide. Il ne fallait pas regarder, je ne pouvais me permettre un traumatisme supplémentaire. J'ai pris la première sortie pour regagner la surface. Le soleil était déclinant, une fin d’après-midi probablement, et les rues désertes. Chose impensable à Paris. J'ai tenté d’appeler la police, les pompiers, l’école, et même le service client, mais personne n'a décroché. Je me suis repérée à l’aide de mon portable : à mon grand désarroi, j’étais sacrément loin de ma fille. J'ai essayé de forcer les voitures à proximité. Sans succès, j’avais perdu la main. Il fallait donc continuer à pied. Au bout d’un certain temps, j'ai vu un véhicule arriver et se garer brusquement près d’un centre commercial. Un homme craintif en est sorti et s’est engouffré dans le magasin, faisant fi de mes interjections. Encore endolorie par mes blessures, j'ai mis une bonne dizaine de minutes avant de pénétrer, à mon tour, le lieu.       

       L’endroit avait visiblement été pillé, mais au moins l’électricité fonctionnait encore. J'ai cherché le type, mais il avait comme disparu. C'est alors que j'ai remarqué un cadis aux trois-quarts rempli, devant l’entrée réservée au personnel. Elle n’était pas verrouillée. L’homme était bien là, ligoté sur une chaise au centre, nu, ses vêtements éparpillés autour de lui. Sa mâchoire était déboîtée, comme si l’on avait enfoncé un énorme tuyau dans sa gorge. Il a voulu parler, cependant aucun son n'est sorti de sa bouche. Après un rapide tour visuel de la pièce, je me suis précipitée pour le détacher tout en lui demandant son nom.       
« Tu sais pourquoi le petit Timmy est riche ? » La voix aiguë et criarde venait de nulle part. J'ai regardé tout autour de moi, alarmée, guettant le moindre mouvement.       
« Car le silence est d’or, ahahahah ».       
Un visage, ridiculement petit, est sorti d’un recoin sombre. Un visage blanc avec un gros nez rouge et un sourire peint jusqu’aux oreilles. « Je suis triste, tu sais, car je n’ai pas réussi à faire de la corde à sauter. En même temps, la mienne est trop petite. Regarde ! », a-t-il dit en me lançant un étrange os triangulaire entouré de chair.        
« Oh la la, à part parler, elle ne sert vraiment à rien ! Ahahahah ».       
C’est alors que le clown s’est avancé. Le reste de son corps était ignoble. Des jambes minuscules avec des pieds immenses, un ventre proéminent. De telle sorte qu’il en était plus large que haut. Ses bras étaient de longueurs inégales. Il y en avait un qui traînait sur le sol et l’autre qui tombait à peine plus bas que les épaules. Le premier avait des doigts microscopiques, le second, de très longs appendices. Ses vêtements étaient multicolores, exactement ceux d’un clown classique.       
       
Il a sorti un gigantesque marteau de sa manche et a fait quelques pas vers moi.       
« Tu n’es pas invitée à notre petite sauterie. Va-t’en ! » La chose était visiblement en colère et continuait à s’avancer à mesure que je reculais.       
« T’es quoi ? » suis-je parvenue à bredouiller en réponse.       
Il a apparemment été ravi de ma question. Tout en effectuant une petite danse sur lui-même, le monstre a pris une voix exagérément grave de conteur.       
« Le petit Timmy avait 5 ans, ses parents qui l’aimaient beaucoup lui avaient organisé une super fête d’anniversaire. Mais le petit Timmy n’avait pas aimé le clou du spectacle : le brave Bizzaro le rigolo. C’était un super clown, pourtant ! Il faisait plein de super tours. Malheureusement, Timmy a eu une trouille bleue et n’a pas arrêté de hurler. Pendant des semaines, il en a fait des cauchemars. Depuis ce jour, il a peur des clowns, de MOI. » Sur le dernier mot, son cou s’est allongé pour amner sa tête à quelques millimètres de mon visage. De panique, je suis tombée en arrière.       
« Tu... Tu es Bizzaro c’est ça ? Tu veux te venger d’un gamin ? ». J'ai dû faire un effort surhumain pour réussir à prononcer ces quelques mots. Il s’est esclaffé, puis m'a regardée d’un air soudainement sérieux et grave.       
« Non, je suis sa peur. Je suis tel qu’il voit les clowns. C’est pour lui que je suis là. Toi, tu n’es pas à moi. Autre chose viendra pour toi. Mais si tu nous empêches de nous amuser… Je vais devoir te punir, sévèrement. »    
Comme s'il était monté sur ressort, le corps a rejoint en un instant la tête. Tout en riant, il a levé le marteau au-dessus de mon visage. Les yeux gorgés de folie meurtrière.       
       
Soudainement, des bras ont entouré le cou du monstre. Le type comateux tentait de maîtriser sa peur. Je me suis levée rapidement pour attraper le marteau. J'ai réussi, mais je me suis fait repousser d’un violent coup de pied, ce qui m'a fait lâcher prise. Je suis retombée plus loin. L’homme a réussi à repousser le clown et a profité de ce gain de temps pour ramasser l’arme.       
Ce dernier nous a regardés avec amusement et, en mimant de la difficulté, a sorti une tronçonneuse en marche de ses manches.       
« Timmy, tu ne veux plus jouer avec moi ? Le spectacle n’est pourtant pas terminé ! » a ricané l’abomination tout en se dirigeant lentement vers l’homme chancelant.       
Ce dernier m'a regardée. J'ai vu de la résignation, mais également de la détermination, il avançait sans peur. Lorsqu'ils sont arrivés l'un en face de l'autre, la chose a baissé son arme et le type a frappé avec vigueur le ridicule visage du clown, qui a disparu. L’inconnu est tombé presque immédiatement en vomissant du sang. J'ai couru pour l’aider, mais c’était malheureusement vain.     
       
Je ne me suis pas attardée et ai pris les clefs de voiture à l’intérieur du pantalon du défunt. J'ai ensuite trouvé le véhicule et me suis mise en route pour l’école de ma fille. Sur la route, j'ai croisé des pillards, des gens en état de choc, mais surtout des enfants. Il y avait beaucoup d’enfants. C’était comme si les gamins n’étaient pas affectés. Je n’en suis pas fière, mais je ne me suis pas arrêtée. Je n’ai aidé personne sur la route. Avec le recul, je vous avoue ne pas regretter mon choix. La vie de ma fille passait et passe avant tout.       

La radio s’est soudainement allumée, et une musique s'est lancée, recommençant en boucle. Lie lie lie… J’avais peur, j’étais terrorisée. Finalement, j’ai tout de même atteint sans encombre l’école. J'ai voulu ouvrir ma portière, mais elles s'est sont verrouillée. Puis est venue l’odeur d’eau de Cologne bon marché et de tabac froid.       
« My baby, my baby,/ let me know because you love me,/ you love me/ Let me go ». Sa voix m'a glacé le sang, une affreuse sensation m'a parcouru l’échine et mon cerveau a momentanément cessé de fonctionner. Il était là, sur le siège passager, fumant une cigarette.       
« Tu m’as manqué, tu sais » a-t-il dit d’une voix d’outre-tombe. Je n'ai pas su quoi lui répondre.       
« Je sais pourquoi tu m’as tué, je le sais... »       
« Parce que tu... » ai-je tenté de le couper.      
« Par ce que tu es une catin avide de fric ! Voilà pourquoi ! Tu m’as éliminé, tu as pris mon pognon et tu es partie ! C’est tout ce qu’il y a dire ! » Il hurlait, à présent. J’étais encore plus terrifiée, mais cette peur a encouragé ma réponse pleine de colère.       
« Sale enfoiré, tu as écrasé tes clopes sur mon bras, tu m’as défoncé la gueule et braquée avec mon flingue. Tout ça parce que je suis tombée enceinte de quelqu’un d’autre que toi. Tu méritais de crever ! »
« Vraiment, tu ne m’as jamais ouvert le bide avec un tesson de bouteille ? Tu ne m’as jamais frappé avec un barreau de chaise ? Et enfin, tu n’as pas empoisonné en douce ma bière… ? » Sa réponse était calme, posée. À la limite du mélodieux       
« J’ai fait ce que j’avais à faire. » Mon ton était sec, un brin de remord ; refoulé rapidement.       
« Tu voulais ma part du casse-croûte. Ne te fais pas passer pour une victime, tu as toujours été la plus violente de nous deux. Tout ça pour élever un chiard qui n’est même pas de moi ». On sentait une rage bouillonnante en lui.       
« Il me fallait de l’argent pour lui offrir une vie décente, et tu m’aurais traquée pour récupérer ton foutu fric ». Ma voix était redescendue, je murmurais presque à présent.       
« Je vais te crever lentement, salope ! » Il était littéralement devenu fou, je sentais une myriade de postillons m’éclabousser le visage.       
Je l'ai regardé dans les yeux. « Va te faire foutre ».       

Il s'est rué sur moi, a plaqué ma tête contre la vitre puis l'a fracassée contre celle-ci en empoignant mes cheveux. Complètement sonnée, je l'ai senti me frapper violemment le visage sans s’arrêter. Malgré la douleur des impacts, je ne pensais qu’à une chose : est-ce que ma fille allait bien ? Était-elle en sécurité ? Ce porc m’empêchait de la rejoindre… C’est à ce moment que je me suis rendue compte que ses coups étaient de moins en moins forts. Je n’avais plus peur de lui, cet enfoiré n’était qu’un contretemps. J’ai ouvert mes yeux endoloris, et j'ai vu un enragé tentant désespérément de me faire mal, sans succès. Je l'ai repoussé d’un geste de la main et me suis relevée. On pouvait le voir hurler, essayer de m’agripper… Sa voix était imperceptible et sa poigne semblable à celle d’un nourrisson.       
Sans un regard, j’ai ouvert les portes et suis sortie. C'est la dernière fois que j'ai vu mon Songe, je l’avais vaincu pour de bon.       

L’école semblait déserte. Dans le vestibule, j'ai remarqué une immense toile d’araignée au centre de laquelle gisait un cadavre à demi-dévoré. Plus loin, à l’intersection d’un couloir, un corps statufié… La plupart des membres du personnel avait connu un tragique destin. Au fur et à mesure que je progressais au sein du bâtiment, des enfants en bas âge sortaient pour se réfugier auprès de moi. J'ai demandé aux plus bravaches de réunir leurs camarades, ce qu’ils ont promptement fait. J'ai tâché de les rassurer en leur expliquant qu’il fallait partir et que leurs parents les rejoindraient plus tard. Un mensonge, mais je n’avais ni la force ni le temps d’expliquer la situation et de gérer les réactions qu’elle susciterait. Lorsque les gamins sont revenus avec les timides, j'ai vu avec soulagement que mon enfant était parmi eux. Elle s'est jetée dans mes bras, aussi soulagée que moi.       
Un chapitre de notre vie s’est ainsi fermé. Nous devons maintenant survivre dans une ville fantôme. Je dois m’occuper de tous ces enfants. Comment vais-je réussir tout cela ?   
Texte de Wasite

L'espoir venu d'ailleurs

2078, les êtres humains vivaient dans la peur. Ils savaient, depuis plusieurs années, qu'une énorme météorite allait s'écraser sur la terre, détruisant ainsi l'humanité.
Malgré le fait qu'ils l'avaient vu venir, il n'y avait aucun moyen d'y échapper. La conquête spatiale n’était pas encore assez avancée, il était  impensable d'aller se réfugier sur une autre planète.
Cette météorite arrivait quelques décennies trop tôt pour nous.
Tout ce nous pouvions faire, c’était d'attendre notre fin, espérant un miracle.
Et, contre toute attente, le miracle eut lieu. Et il venait de l’espace. Les scientifiques avaient capté un message, venant de la galaxie d'Andromède. Venant d'une race encore inconnue, une race extraterrestre.
La joie d'avoir enfin la réponse à une des questions de l'humanité, qui est "sommes-nous seuls dans l'univers", était faible, vu les circonstances. Après tout, l'humanité allait disparaître.
Malgré cela, les chercheurs étudiaient ce message, et s’efforçaient de le traduire.
Ils ne purent contenir leur joie quand ils annoncèrent qu'ils avaient enfin décrypté le message, et que celui ci était un nouvel espoir pour l'humanité.
Le message disait simplement :


"Nous venons vous aider."


S'en suivit une période de fête sur la Terre. Finalement, nous n'allions pas tous mourir ! Une race extraterrestre, sûrement en avance sur nous niveau technologie, allait venir nous sauver !
Et, de plus, nous allions enfin rencontrer des êtres d'une autre planète, et ils n'étaient pas hostiles !
Les scientifiques avaient répondu à ce message. Ils avaient envoyé, avec des appareils sophistiqués, spécialement conçus pour ça, le message suivant :


"Nous vous attendons. Le peuple de la Terre vous remercie pour votre aide".


Plusieurs jours ont passé après cela, et pas un signe de nos nouveaux amis de la galaxie d'Andromède. Mais qu'importe, ils avaient promis de venir nous aider, et la météorite n'allait s’écraser que dans quelques mois.
Puis vint enfin le jour où nous avons reçu une réponse de leur part. Une réponse qui nous fit basculer dans notre profond désespoir, dont nous pensions être enfin sortis pour de bon.
Leur réponse était :


"Notre message ne vous était pas destiné".

Texte de Kamus

Pensées volatiles

Tic-Tac

C'est le seul bruit qu'on entend dans cette salle de classe. Tout le monde a l'air d'avoir étudié pour cet examen. Enfin, tout le monde, sauf moi. Ma feuille est toujours vierge. Comme moi, d'ailleurs. Marie m'a encore mis un râteau la semaine dernière. Regardez-la, écrivant à toute vitesse sur sa feuille. Évidemment, quand on a des parents riches, qui vous payent un professeur particulier, tout devient plus facile. De toute façon, je n'ai aucun sentiment pour elle. C'était juste histoire de perdre enfin ma virginité.
Et il y a plein de poissons dans l'océan.

Tic-Tac

Marion a un certain charme. Tiens, elle a l'air de ne pas connaître certaines réponses. Son petit air chafouin la rend plus mignonne d'une certaine façon. Est-ce qu'elle a un copain ? Il faudra que je me renseigne.

Tic-Tac

L'heure passe trop lentement quand on n'a rien à faire. Je ne peux même pas sortir mon portable de peur de me le faire confisquer. Tout le monde a l'air d'être à fond sur sa copie. Même ce gros lard de Lucas. Regardez-moi ce gros porc. Je me demande comment il peut être aussi gros alors qu'on lui vole toute sa bouffe à la cantine. Il ne sait que pleurer, même quand on le tabasse, il ne réplique pas. Après les cours, je vais aller lui taxer ses thunes, ça lui fera ça en moins pour s'acheter des hamburgers. Quel loser.

Tic-Tac

Je m'ennuie grave. Ah, ça y est, Claudio a l'air d'avoir fini. Peut être va-t-il rendre sa copie et demander à sortir de la classe ? Ça serait bien, comme ça, je sortirai en même temps. J'ai bien envie de me rouler un petit joint, mais je n'ai plus de tabac, et lui en a toujours.
Et de toute façon, s'il n'en a pas, avec le fric de l'autre gros porc, on ira en acheter.

Tic-Tac

Bon, à priori, on n'a pas le droit de sortir avant la fin. Cette horloge commence à me taper sur les nerfs. Putain, y a Lucas qui me regarde. Pourquoi il sourit, ce con ? J'ai bien envie de lui crier de baisser les yeux. Putain, je vais lui en coller de belles à la sortie.

Tic-Tac

Bientôt la sonnerie, j'en peux plus. J'en peux plus de n'entendre que cette putain d'horloge. L'autre connard me regarde encore. On dirait un psychopathe. Pourquoi il sourit comme ça ?

Tic-Tac

J'ai un mauvais pressentiment. Mais... attends...
Il n'y a jamais eu de putain d'horloge dans cette salle de classe !

Boom

Texte de Kamus

Lâches

La guerre a de nombreux visages. Nous connaissons tous le front et ses horreurs, de Verdun à Sarajevo, la mort et la désolation. Nous connaissons tous ces récits de soldats, ceux des grandes batailles et des survivants, tous ces héros et ces salauds qui font l’Histoire. Ce que l’on connaît moins en revanche, ce sont les témoignages de trouillards, de vermines. Ces gens médiocres qui cèdent à la peur panique causée par le conflit. C’est ce que je vous propose aujourd’hui.

Ils sont trois à courir comme des damnés dans des champs dévastés par les obus. Ils sont crevés, la poitrine en feu, mais aucun ne songe à faire une pause. Ce sont des déserteurs, et seule la potence attend ceux qui se font attraper. Oh, ils ne sont pas fiers de fuir le front, d’abandonner leurs camarades et de trahir ainsi leur pays. Tous ont un goût amer dans la bouche et pleurent d’être aussi faibles. Peut-être que plus qu’aux sanctions, c’est à la honte qu’ils tentent de se soustraire. Fabrice est différent de ses compères, lui est satisfait de son choix et pour rien au monde ne reviendrait en arrière. Trop de tranchées, de cadavres, de rats et d’absurdes offensives meurtrières. « Que l’état-major monte au créneau et nous en reparlerons ! » s’était-il dit avant de prendre sa décision.

La course dura toute la nuit, du crépuscule à l’aube. Ils prirent finalement une pause dans une petite clairière à l’orée d’une forêt. S’adossant à un arbre, Henri s’exclama fébrilement :

« On ne peut pas s’arrêter longtemps, on va se faire choper sinon. »

Fabrice répondit par un hochement de tête, les paumes appuyées sur ses genoux. Auguste, tout autant en nage que les autres, tentait vainement de faire croire le contraire en bombant le torse. Il rétorqua à ses camarades :

« Il est inutile de gambader au hasard dans la nature, on va s’épuiser et en plus, on est facile à pister. Non, faut qu’on trouve une planque ou des chevaux. Sans ça, dans trois jours, on se balancera au bout d’une corde. »

Les autres avaient l’air convaincus par les arguments de l’homme. Ils n’avaient du moins pas la force ou l’envie de rentrer dans un débat. Fabrice renchérit :

« Et où allons-nous trouver une planque et des chevaux ? Ce coin à l’air complètement mort et, en plus, on ne sait même pas où on est. - On suit la route, il y a des chances qu’on tombe sur un patelin, compléta Henri avant d’être coupé par Auguste. - Et là, on se sert du fusil pour braquer les habitants du bled. On récupère ce dont on a besoin, tout en se débarrassant de ces uniformes. Et arrêtez de me fixer avec vos yeux puant la couardise, je vais m’en charger. »

Bien sûr, cette dernière occurrence était avant tout un moyen pour lui de s’affirmer en tant que chef du groupe. Il avait toujours aimé diriger et être obéi, cela n’allait pas changer en cavale. Tous se mirent donc en route en longeant le sentier de terre. Les trois soldats ne prononcèrent pas un mot durant de longues heures, jusqu’à ce qu’un vieil homme en charrette croise leur chemin. Auguste se mit en travers de la route et le vieillard tira sur les cordes de son attelage pour stopper ses animaux de trait. L’obstruant leva la main en signe de paix, et questionna d’une voix exagérément forte son interlocuteur.

« Bonjour monsieur, pouvons-nous savoir où vous allez et avec quelles marchandises ? »

Le vieux sembla troublé par la question.

« Eh bien, soldat, je livre ces vivres et cet alcool au front. Mais qui êtes-vous ? Qu’est-ce que vous faites aussi loin du front sur ce chemin perdu ? »

Les larrons essayèrent de contrôler leur anxiété mais la tâche se révéla particulièrement ardue. Auguste s’approcha d’un tonneau, suivi du regard par son propriétaire. Il fit couler un peu de vin, le but et le recracha.

« Cela ne te concerne pas. Tu as l’air suspect, nous allons donc réquisitionner ta charrette jusqu’à ton point de départ où nous inspecterons ton stock. »

Henri, qui commençait à trembler, braqua son arme sur le conducteur.

« Je ne vous suivrai pas. J’ai ici une lettre du capitaine Ernest certifiant de mon honneur. Vous n’avez pas l’autorité pour me mettre aux arrêts ! » Henri tremblait de plus en plus. « Maintenant, cessez cette comédie et laissez-moi passer où vous aurez des problèmes avec lui ! » lança l’inconnu.

Henri tira un coup de feu directement dans la poitrine du bonhomme interrompant brusquement son discours. Contrairement aux apparences, ce coup ne fut pas tiré par erreur ou accident, certainement pas. Henri avait pressé consciemment la détente par crainte que ses compagnons ne se dégonflent et ne laissent la charrette filer. Les deux complices le regardèrent, interloqués, mais aucun ne formula de reproche. Ils étaient tous trop heureux de pouvoir reposer leurs pieds et sauver leurs peaux en même temps. Fabrice enfila les frusques du cadavre et ils cachèrent le corps dans la forêt avant de reprendre la route. Les deux autres se dissimulèrent sous une bâche au cas où ils croiseraient un autre passant.

Le groupe poursuivit sa route mais préféra s’éloigner de l’itinéraire entamé par le vieil homme afin d’éviter de croiser d’éventuelles connaissances qui pourraient reconnaître la charrette. Ils quittèrent la voie principale pour prendre une route tortueuse qui s’enfonçait dans la forêt. Cette dernière était accueillante et il s’en dégageait une petite odeur de noisette. Les feuillages étaient d’un vert éclatant et le soleil éclairait magnifiquement bien les lieux. Ces petits détails influencèrent beaucoup le choix du trio. Quelques heures plus tard, le jour déclinant, un village apparut au détour d’un croisement. Une petite bourgade rustique assez typique du Nord-Est de la France qui, coup du destin, avait l’air intacte. Les rares habitants qui étaient dehors restèrent cois puis rentrèrent chez eux à la vue de Fabrice. « Une bande de péquenots » pensa celui-ci. Une jeune femme s’approcha de lui. Il remarqua qu’elle ne devait pas avoir plus de quatorze ans. De longs cheveux noirs cachaient une partie de son visage. « Joli visage. » se dit le cocher, avec ses yeux d’un vert pâle et ses lèvres pulpeuses. Il lui fit un grand sourire puis la salua.

« Bonjour monsieur, je peux vous demander ce que vous venez faire dans notre paroisse ? » dit-elle avec un ton se voulant être le plus respectueux possible. - Tu peux, ma jolie. Nous… Je cherche un endroit où passer quelques jours, histoire de me reposer avant de reprendre la route. Tu en connais un, par hasard ? - Nous n’avons pas d’auberge, mais si vous avez un peu d’argent, ma grange vous est ouverte. - Pas vraiment, mais je peux te laisser un tonneau de vin en échange. T’es d’accord, ma puce ? »

Avec les restrictions et les réquisitions engendrées par la guerre, il savait que la fille allait sauter sur cette occasion en or.

« C’est une super idée ! Je vous conduis tout de suite chez moi. »

Sur le chemin, Madeleine confessa qu’elle vivait seule depuis 1914, son père étant conscrit et sa mère engagée en tant qu’infirmière dans un hôpital de campagne. Elle était très inquiète, voilà plusieurs mois qu’elle n’avait plus de nouvelles d’eux. Elle souhaitait alors savoir s’il avait quelques informations à ce propos. Ce n’était pas le cas.

La ferme de la jeune dame était en périphérie du bourg, une petite exploitation d’orge et de blé. Quelques bêtes étonnamment grasses dormaient dans un champ voisin. Le véhicule s’arrêta dans la petite grange gorgée de foin. La gamine quitta son invité en lui promettant de lui apporter un repas chaud le lendemain matin. Les deux passagers clandestins sortirent vite de sous la bâche en s’étirant longuement.

« Eh bien, nous voilà au moins en sécurité, commenta Auguste. - On va vraiment dormir dans cette grange pendant plusieurs jours ? Il fait un froid de canard, on va crever gelés, reprit le second. - Qu’est-ce que tu veux de plus, on ne va pas braquer la gosse. On dort là pendant un ou deux jours, on ira dans autre patelin refourguer toute cette merde. Ensuite, on passe la frontière suisse ou espagnole, pourquoi pas aller en Amérique. »

Le ton du chef de fortune était très autoritaire, il ne souhaitait pas un dérapage avec les habitants du coin et craignait une éventuelle foule en colère sortant fourches et torches. Les deux types étaient trop fatigués pour remarquer le silence du troisième. Ils se mirent donc d’accord pour éviter les vagues et se firent discrets en attendant de partir. Ils dormirent emmitouflés dans le foin et la chaude bâche de laine. Fabrice, lui, dut dormir avec la couverture que lui confia Madeleine. Il ne parvint cependant pas à trouver le sommeil. L’odeur de la fille imprégnait le tissu, il adorait ce parfum. Voilà des années qu’il n’avait pas vu sa femme ou même connu la chaleur d’une autre. Il se tournait, se retournait pour essayer de s’assoupir, en vain. Moult images et divers scénarios défilaient dans sa tête, impliquant Madeleine et lui. Il ne pourrait dire combien de temps s’était écoulé, mais la nuit était noire.

Entendant ses camarades ronfler, il se leva et prit la direction de la maisonnée. Les alentours étaient particulièrement brumeux, impossible de voir à plus de trois mètres. Seule la lointaine lumière filtrant à travers les vitres de la chaumière permettait au soldat de se repérer. La température était glaciale mais cela lui importait peu, il ne la sentait même pas. Tel un possédé, il arriva à la fenêtre où il vit l’objet de son fantasme. Madeleine était couchée, son lit près du feu de cheminée éclairant toute la pièce. Bien qu’elle portait une nuisette laissant une large place à l’imagination, il aimait regarder ses formes et sa poitrine qui n’étaient pas cachées par la couverture. Il baissa son pantalon, empoigna son membre et commença un va-et-vient. Cela ne lui suffisait pas, il lui fallait plus. Il fonça vers la porte d’entrée. Dans son excitation, il ne nota pas que la brume s’était doucement approchée de lui, elle pouvait à présent lui lécher le visage. L’accès verrouillé, il tourna la poignée dans tous les sens puis donna un violent coup d’épaule dans le bois solide. La jeune fille se réveilla en sursautant. C’est à ce moment-là que Fabrice entendit un bruit assourdissant, une éructation inhumaine qui le perturba profondément, émanait de la brume. Il ne pouvait dire d’où provenait exactement le son. Terrorisé, l’ancien soldat remonta son pantalon et courut à toutes jambes vers ses compagnons. Il put voir, par la lucarne, l’adolescente réfugiée sous ses draps. Le brouillard s’épaississait à vue d’œil, impossible de retrouver son chemin. Fabrice se retourna dans tous les sens, essayant de repérer l’adversaire. Il entendit une multitude de rires enfantins, des rires qui avaient quelque chose d’inhumain. Ces sons ne pouvaient pas provenir de quelque chose de terrestre. C’est à ce moment-là qu’il vit ce qui le menaçait. Il hurla comme il n’avait jamais hurlé.

Henri et Auguste se levèrent brusquement lorsqu’ils entendirent le beuglement de leur ami. Se précipitant à l’extérieur fusil en main, les deux hommes ne purent le rejoindre à cause de l’opacité de la brume. En courant vers le hurlement, ils tombèrent seulement sur les vêtements décharnés et ensanglantés de Fabrice. L’innommable éructation recommença et d’un accord tacite immédiat, ils coururent vers la maison. Les rires se firent de plus en plus oppressants, de plus en plus proches. Une main attrapa la jambe d’Auguste, une petite main blanche couleur crème dont les doigts étaient extrêmement longs et griffus. En forçant brutalement, il réussit à se défaire de l’emprise mais les griffes l’avaient profondément blessé. La porte en chêne ne tint pas face aux assauts multiples de cette chose. Les fuyards investirent en vitesse l’abri et barricadèrent la porte avec les meubles les plus massifs qu’ils trouvèrent. On pouvait entendre les murs être grattés de toutes parts et des chuchotements incompréhensibles. Le blessé s’assit sur le premier siège à sa portée et pressa ses blessures en poussant de petits gémissements. Effectuant un garrot, son camarade remarqua que la plaie noircissait et cette tâche sombre se répandait sur le reste de ses membres. Auguste était fiévreux, convulsait par à-coups. Henri sortit donc violemment Madeleine de son lit, tétanisée, pour y installer le malade qui se trouvait alors dans un semi coma. Il la saisit par les deux épaules et gueula.

« C’est quoi ça !? Qu’est-ce qui se passe !? »

Il eut pour seul réponse quelques pleurs.

« Réponds, bordel de merde ! »

Elle continuait à pleurer. Il gifla sans retenue la pauvre fille qui s’effondra sur le sol, il saisit son arme et pointa le canon sur elle.

« Parle, ou je te fusille comme un chien ! »

Madeleine essuya le sang et la morve coulants de son nez puis commença à bafouiller.

« Ça arrive, pour vous… »

Devant le regard circonspect et plein de haine de l’homme, elle reprit.

« Nous lui offrons les voyageurs attirés par… Ne me tuez pas, pitié. - Qu’est-ce qui arrive ! S’époumona Henri. - Ça », pleura la gamine.

Une seule question vint à son esprit, simple et sans fioriture.

« Pourquoi ? - Ça nous protège de la guerre et de la faim. - Comment on l’arrête ? » demanda-t-il, la voix tremblante.

« Je ne sais pas. »

L’adolescente reculait tout en répondant, comme pour échapper à une éventuelle balle. Henri baissa son arme et fouilla de fond en comble la demeure avec l’espoir de trouver une solution miracle. Les grattements se transformèrent en raclements puis en coups. Les chuchotements devinrent de plus en plus forts jusqu’à devenir un véritable cœur anarchique psalmodié dans une langue gutturale inconnue. Madeleine rampa sous son lit et se mit en position fœtale en espérant échapper au sort des étrangers. Auguste convulsa, comme lors d’une crise d’épilepsie, la souillure noire se répandait sur tout son être dans un maelström de douleurs indescriptible. Henri accéléra sa fouille, détruisant le mobilier et cherchant dans les endroits les plus incongrus. C’était sa manière de ne pas céder à la panique. Les murs commencèrent à se craqueler, comme de la peinture trop ancienne. La brume se répandit dans la pièce, submergeant le lit puis toute la maison. Henri pouvait seulement discerner un son d’os broyés dans le vacarme sortant de la brume. Il tira un coup de feu, essayant de viser en direction du bruit. Cela n’eut aucun effet. Pendant qu’il rechargeait son arme, une silhouette énorme, asymétrique avec une multitude d’appendices approcha. Elle était secondée par un cortège de figures humanoïdes de petites tailles. Leurs corps étaient totalement disproportionnés. Certains avaient une tête colossale, d’autre une jambe et un bras plus longs que le corps et les traînaient en marchant. Lorsqu’ils s’approchèrent suffisamment pour que le malheureux puisse les voir distinctement, il ne poussa ni hurlement ni gémissement, son cerveau était paralysé par cette vision. Ses yeux ne purent admettre l’existence d’une telle horreur et s’éteignirent. Ce fut ensuite son cœur qui ne put supporter autant de terreur.

La dernière chose qu’entendit Madeleine cette nuit-là fut un coup de feu et un bruit d’os broyés. Elle ne sortit de sa cachette que bien plus tard, suite aux appels de riverains. Elle courut se blottir dans les bras de Léopoldine, sa chère voisine. Alphonse, son mari, la rassura. « Ne t’en fais pas ma petite, nous allons tous t’aider à reconstruire ta maison. - Est-ce que ça fonctionne, est-ce que nous sommes à l’abri de la guerre ? Répondit-elle, la voix étouffée par la poitrine de Léopoldine. - Oui, ma chérie. Nous payons pour cela. » assura doucement la voisine en lui caressant paisiblement les cheveux.

Texte de Wasite

Le pommier de Monsieur Fergunson

Dès qu’il l’avait vu, il lui avait déplu. Ce n’était pas que M. Fergunson était très capricieux ou trop exigeant, mais voir de sa chambre ce grand pommier planté en plein milieu du jardin le déprimait.
Sa vieille voisine l’avait pourtant prévenu lorsqu’il y avait emménagé. Un blabla en patois mal articulé autour d’un certain tueur, de sa dernière demeure, de son cadavre disparu, etc... M. Fergunson n’avait alors même pas cherché à lui expliquer. Il avait assez d’expérience pour savoir que les gens ne le comprendraient jamais, même ses proches. Mais malgré tout, il aimait ça. Les faits divers, les histoires morbides, les films d’horreurs... à 63 ans, c’était sa seule préoccupation. Alors quand il avait vu cette maison à vendre, son histoire sanglante, située près de la côte, avec cet immense jardin...et son unique arbre, il n’avait pas hésité.


Inutile de dire qu’aujourd’hui, il regrettait vivement son choix.
De toute façon, il ne pouvait pas être aidé par cette vieille femme. Elle était morte. Une des plus grosses branches de l’arbre l’avait écrasée dans son propre jardin, alors qu’elle arrosait ses fleurs. Il n’avait pu que se ruer hors de la maison, et y découvrir le macabre spectacle qui s'offrait à lui.
M. Fergunson frissonna. Il valait mieux ne pas penser à ça. Il se retourna alors dans son lit, vers la fenêtre...et vit l’arbre. Il se sentit soudain très vieux et très fatigué. Il regarda ses mains couvertes de terre. Tous ces événements le dépassaient.
La police était venue chez lui. Le retraité s’en était bien sorti. Les agents lui avaient juste demandé de faire venir un élagueur, sans poser plus de questions. Quelques jours plus tard, celui-ci était donc monté sous l’œil attentif de Fergunson, jusqu’à disparaître dans les feuillages...sans jamais en redescendre. Disparu. Volatilisé. Le pauvre homme était alors allé se coucher, les yeux fixés sur l’arbre, ne parvenant pas à trouver le sommeil. Il n’avait trouvé qu’une casquette, 2 jours plus tard, au pied de l’arbre.
Il soupira.
Par chance, s’il pouvait encore parler de chance, on n’avait trouvé aucune preuve que l’élagueur était venu chez lui. En effet, il aurait vraiment eu du mal à expliquer ces deux morts à trois jours d’intervalle.
Puis il repensa à la suite, et frissonna de nouveau.
Décidément, non, il n’avait pas de chance.


Par une journée ensoleillée, sa sœur était venue le voir. Ils avaient discutés à une table, protégés par l’ombre du pommier.
Sarah Fergunson avait alors remarqué que son frère était étrange. Il semblait inquiet, et paraissait ne l’écouter qu’à moitié. Lorsqu'elle comprit que c'était parce qu'il demeurait fixé sur ce grand pommier, elle l’observa à son tour. Il devait bien faire une vingtaine de mètres. Sarah porta alors son attention aux fruits de l’arbre, de belles pommes d'un rouge appétissant. En même temps, c'était la saison. Elle en cueillit une.
Et s’arrêta net.
Avait-elle entendu un cri en provenance du tronc ? Non, bien entendu. Elle sourit, et croqua dans la pomme.
Un nouveau cri retentit. Mais cette fois, il venait de son frère. Étrangement, cela ne l'inquiéta pas. Au contraire, elle était tout à coup incroyablement détendue. Soudain, sans préambule, elle se sentit terriblement mal, comme si un grand vide s’étendait dans son corps entier. Sans trop savoir pourquoi, elle cria à son tour.
Puis cessa simplement de vivre.


Alors que M. Fergunson repensait à sa sœur, il maudit cet arbre une fois de plus. Il n’avait pas prévenu la police, bien sûr. Comment l’expliquer ? « Ma sœur est morte empoisonnée et c’est la faute du pommier. » Bien sûr, ils n’allaient pas le croire. Mais il n’était pas fou. Soit quelqu’un lui jouait des mauvais tours, soit cet arbre...était... et bien M. Fergunson ne savait plus vraiment quoi penser.
Donc non, il n’avait pas prévenu la police.
Il avait pris une pelle, creusé un trou dans son jardin, et y avait mis le cadavre de sa sœur.
En une heure, le trou était bouché.
Mais, fou de rage, il avait alors donné un coup de pelle dans ce pommier de malheur.
Avait-il, à ce moment précis, entendu un cri ?


M. Fergunson était toujours étendu sur son lit, le sommeil tardant à venir. Il détourna le regard de la fenêtre, regardant à nouveau la terre sur ses mains.
Non, cela ne pouvait pas se passer comme ça. Dès demain, il allait appeler quelqu’un pour déraciner cet arbre. Peu importe le prix. Le pommier ne serait plus qu’un lointain et très mauvais souvenir.
Il s’endormit.


M. Fergunson rêva. Il rêva de sa sœur qui l’appelait. De l’histoire de la maison, du meurtrier qui l’avait habitée. De son corps disparu. Il vit un homme blond lui parler. Le meurtrier, semblait-t-il. Ses propos n’étaient pas plus compréhensibles que ceux de la pauvre vieille. Mais l'homme continuait de lui parler, alors que la sœur du pauvre vieil homme criait de plus belle, lui hurlant qu’elle était bloquée. Puis elle se tut. L’homme blond le regarda alors durant ce qu’il semblait être une éternité. Au moment où son regard d'acier commença à s'intensifier, M. Fergunson se réveilla.


Le déracineur arriva dans l’après-midi. Assez froidement, le retraité lui avait demandé de venir incognito. L’homme, un dénommé Cyril, et la femme, Stéphanie, observèrent l’arbre et le jardin puis commencèrent à sortir leurs outils. Pendant que la femme s’occupait de la paperasse avec le propriétaire, son compagnon commençait les premières manœuvres.
Après quelques secondes cependant, un cri retentit.
M. Fergunson ne s’était jamais sentit aussi mal.
Mais, contre toute attente, l’homme leur dit simplement de venir.
Pendant qu’ils accouraient, M. Fergunson remercia Dieu.
Cyril, pâle comme la mort, leur montra alors ce qui l'avait fait hurler ainsi.
Il avait commencé à déraciner l’arbre. Jusque-là, rien de notable.
Sauf que sous ses racines, on distinguait un cadavre.


Ce fut au tour de Stéphanie de pousser un cri.
M. Fergunson reconnut les cheveux jaunis, et pâlit instantanément. Aucun doute, c'était  le tueur de son rêve. Aussi étrange que cela puisse paraître, les racines et le corps ne faisaient maintenant plus qu’un. Stéphanie criait toujours, pendant que Cyril appelait la police. Et tout se passa ensuite très rapidement.
Une branche de l’arbre arracha violemment la femme du sol et l’emporta dans ses feuillages. Son cri s'estompa avec sa silhouette. Quant à Cyril, il s'était mis à courir et hurlait à son tour. Une racine lui attrapa alors le pied et l’emporta dans les tréfonds de la terre.
Mr Fergunson tomba à genoux. Il pleurait.
-Pourquoi, dit-il, pourquoi me laisses-tu vivant ?


Il fixa le cadavre et reconnut le regard de son cauchemar. Et il était persuadé qu’il souriait.
Mais malgré tout, il n’obtint pas de réponse.
Traînant le pas, le vieil homme monta donc dans sa chambre. Il ne savait toujours pas quoi faire, et s’écroula sur son lit. Une sirène retentit alors. La police. La voiture s’arrêta devant chez lui. Ils entrèrent dans la propriété par la porte de derrière, par le jardin.
M. Fergunson, qui les observait depuis sa fenêtre, pria lorsqu'ils passèrent devant le pommier.
L’arbre s’anima. Et ce n’était pas le vent.
M. Fergunson détourna les yeux, regardant ailleurs. Des cris retentirent.


Décidément, il n’aimait pas cet arbre.

Texte de Tac

NoEnd House


Temps approximatif de lecture : 26 minutes. 

Pour commencer, je me dois de préciser que Peter Terry était addict à l'héroïne.

Nous étions amis à l'université, et nous avons continué de nous voir après que j'ai eu mon diplôme. J'insiste sur le "je". Il a abandonné la fac après deux années passées de justesse. Après avoir quitté ma chambre du campus pour un petit appartement, je n’ai plus vu Peter autant qu'avant. Nous parlions par messagerie de temps en temps (AIM était roi à l'époque, avant que Facebook s'implante). Il y a eu une période où il n’a plus été en ligne pendant cinq semaines d’affilée, mais je ne m'en inquiétais pas. Toxico qu'il était, il était connu pour se ficher un peu de tout, je supposais qu'il m'avait oublié. Puis, une nuit, je l’ai vu se connecter. Il m’a envoyé un message avant que je puisse lancer la conversation.

« David, mon vieux, il faut qu’on parle. » 

Le puits à souhaits

Stupide, stupide, stupide.
Je suis stupide.
Je ne me sentais pas si stupide cet après-midi, je pensais simplement être une bonne mère. C'était une belle journée, j'avais emmené ma fille en promenade et les feuilles aux magnifiques couleurs de l’automne craquaient sous nos pieds.
Nous nous promenions dans les petits chemins de forêt, pendant qu'elle posait mille et une questions, et qu'elle énumérait tous les contes de fée que ces bois lui évoquaient. Je l'ai calmement écoutée, amusée, lui ayant moi-même fait connaître ces contes.
Non, rien de tout cela n'était stupide.
S’approcher de ce vieux puits à souhaits l'était peut-être cela dit. Ma fille semblait enchantée de le découvrir.

« Tu l'as déjà fait, Maman ? Tu as déjà fait un souhait ici ? »
- J'en ai fait deux, lui ai-je répondu. La première fois, j'ai souhaité que tu naisses, et tu es venue au monde. Cela ne m'a coûté qu'une seule pièce. »

Elle a ri et m’a demandé ce qu’avait été mon second souhait.

« Ce souhait a été le plus sincère que j'ai jamais fait, car c'était encore pour toi.
- Mais tu m'avais déjà ? » avait-elle répondu.

J'ai souri.

« Oui, mais je ne voulais pas te perdre. J'ai fait le second souhait quand tu n’étais encore qu’un bébé, lorsque tu es tombée très malade et que les médecins disaient qu'il n'y avait pas d'espoir. J'étais tellement triste que j'ai envoyé un autre centime dans ce puits. Et ce souhait s'est également réalisé car ton état s'est amélioré. Es-tu contente de mon souhait ?
- Oui ! »

Je l'étais moi aussi. Et je ne mentais pas, j'avais bel et bien fait ce souhait.
Je ne lui ai cependant pas raconté toute l'histoire. Je ne lui ai pas dit comment, après avoir jeté la pièce dans le puits, celle-ci était revenue et avait atterri à mes pieds. Je ne lui ai pas dit que lorsque j'avais touché la pièce, j'avais tout de suite compris que la chose qui se trouvait là-bas - ou peut-être même le puits lui-même - émettait un souhait en retour. Il attendait bien plus qu'une petite pièce.

« Est-ce que papa a fait un vœu, lui aussi ? » avait-elle demandé.

Je savais qu'elle finirait par poser cette question. Elle pensait toujours à son père, bien qu'elle ne l'ait jamais vraiment connu. J'avais dit à tout le monde que mon mari nous avait abandonné, mais à elle, je lui avais juste raconté à quel point son père était un homme aimant et dévoué avant de se volatiliser. Dans son imagination, son père était une sorte de roi disparu de longue date, et elle, sa princesse.

« Non, lui ai-je répondu. Je n'ai jamais emmené ton papa ici. »

Sauf que je l'avais fait.
Une fois.
Parce que certains souhaits coûtent plus chers que d'autres.

En ce soir d’automne, quelqu’un est maintenant en train de frapper à ma porte, poussant des gémissements qui ressemblent vaguement à mon nom. Je peux sentir une odeur horrible. Une odeur de moisi, semblable à celle d’une cave ou d'une grotte humide.
Un long silence s'installe avant que le bruit de la fenêtre pulvérisée par une main squelettique ne vienne le chasser. L'odeur de moisi est lentement remplacée par la puanteur de la chair décomposée.

Stupide, stupide, stupide.
À quoi ai-je pensé ?
Quel autre souhait une petite fille aimant son père disparu aurait pu faire ?
Pourquoi lui ai-je donné cette pièce ?

Traduction de Kamus

Paranoïa spatiale

«  Sergent, réveillez-vous ! » 
  
Personne n'a envie d'entendre ça, surtout quand il est trois heures du matin. Mais même si on est à quelques milliers de kilomètres de la Terre, on n'arrive jamais à fuir nos responsabilités. J'ai soulevé le chat qui ronronnait tranquillement sur mon ventre, puis je me suis assis sur le bord de mon lit. 
  
«  Ça va, ça va, j'arrive. Que se passe-t-il encore ? 
- C'est Parker et Réno. Ils sont de retour de mission mais on a dû les enfermer. Ils sont très violents et tiennent des propos incompréhensibles. Il faut que vous leur parliez. » 
  
Je ne pensais pas qu'ils seraient de retour si vite. Il me semblait que leur mission devait durer plus d'une semaine. S'ils reviennent après deux jours seulement, c'est que quelque chose a mal tourné. Étant le plus haut gradé, ça va encore être pour ma pomme. Quelle idée j'ai eue d'accepter cette mission. Je hais ce vaisseau. Je hais l'espace, putain. 
  
«  Très bien. Inspectez leur navette de retour. J'avais dit au scientifique en chef de tenir un journal de mission, ça nous sera utile. Ah, et dites à Judith de me préparer un café, je pense ne pas pouvoir me recoucher avant un bon moment. » 
  
Après ce réveil pour le moins difficile, je me suis dirigé vers les cellules de confinement. Quand Jean me disait qu'ils étaient violents, il ne mentait pas. Dans leur cellule, Parker et Réno semblaient extrêmement nerveux. Ils hurlaient à plein poumons. 
  
«  On va tous mourir si on ne fait rien bordel ! 
- Libérez-nous ! Ou vous allez le regretter ! » 
  
Quand ils m'ont aperçu, ils m'ont directement interpellé. 
  
« Sergent. Vous êtes quelqu'un de sensé. Écoutez-moi. Il s'est passé quelque chose de terrible sur cette planète. 
- Réno, calmez-vous. Je ne sais pas quelle mouche vous pique mais vous avez intérêt à avoir une bonne raison de me faire lever à une heure pareille. Moi et le chat, on passait une nuit des plu- 
- On n'a pas le temps pour ça. Écoutez-moi. Tous les scientifiques présents sur cette planète sont morts. Tous les soldats... Nous sommes les seuls rescapés. » 

Moi qui étais encore de bonne humeur malgré ce réveil soudain, j'ai vite changé de ton. Mon visage s'est assombri. J'avais des amis sur cette planète... 

«  Que... ? Dites-moi que c'est juste une mauvaise blague. Je ne vous permets pas de plaisanter avec ça. Soldat, si c’est un mensonge, vous allez le regretter, je vous le garantis ! 
- Je n'oserais jamais, sergent. Voilà ce qui s'est passé... » 
  
Il m'a raconté toute l'histoire. Il semblerait qu'en faisant des tests sur une substance organique trouvée sur cette planète, les scientifiques auraient réveillé une matière capable d'infecter les êtres vivants et de les contrôler comme des marionnettes. Ils en prendraient le caractère et les souvenirs et seraient ainsi difficiles à identifier. N'importe qui pouvait être infecté. Parker et Réno avaient réussi à s'échapper de justesse en abattant tous leurs poursuivants. Je n'ai pas vraiment eu le temps d’y réfléchir, une alarme a retenti. Il n'a pas fallu longtemps avant de voir débouler Judith, mon café à la main. 
  
«  Sergent ! Le système a détecté un organisme étranger sur le vaisseau. » 
  
J'ai très vite compris ce qui s’était passé. 
  
«  Putain ! Vous l'avez ramenée avec vous ! Il faut trouver cette chose et la neutraliser avant qu'elle n'infecte quelqu'un. Soldat, libérez Parker et Réno. Il n'y a qu'eux qui savent contre quoi on se bat. Que tout le monde prenne son arme et se regroupe dans le hall. » 
  
Réno, Parker et moi nous sommes dirigés vers l'armurerie pour y prendre quelques fusils. 
  
«  Bon, comment on tue ces choses ? 
- Les balles suffisent, sergent. Quand cette chose contamine un être organique, il s'infiltre dans son organisme et en prend le contrôle en quelques minutes. Après cela, il ne peut pas sortir de l'hôte avant une bonne heure pour trouver un autre corps à contaminer. 
- Si elle a contaminé quelqu'un, on a donc encore une bonne demi-heure avant qu'elle ne puisse passer à un autre corps. Il faut saisir notre chance et tuer directement son premier hôte... Il ne faudra pas hésiter, si cette saloperie réussit à infecter un pilote, ou un gradé, il pourra donner l'ordre de rentrer sur Terre... Et là, ce sera la catastrophe... » 
  
Après nous être complètement équipés, nous sommes partis vers le hall. Sur le chemin, nous avons croisé Prince, le chat du vaisseau, qui avait lui aussi été réveillé en même temps que moi. J'ai voulu m'approcher de lui pour l'enfermer dans la salle de repos du vaisseau, mais j'ai entendu un coup de feu. Celui-ci toucha Prince, qui gisait maintenant dans une mare de sang. Je me suis retourné, et j'ai vu Parker, le fusil à l’épaule. Je lui ai sauté dessus et l'ai plaqué au sol. 
  
«  Putain Parker, c’était quoi ça ?! 
- Lâchez-moi ! Cette chose peut infecter n’importe quel organisme vivant ! » 
  
Je l'ai lâché. Il s'est relevé et m'a posé la main sur l'épaule. 
  
«  Je sais que vous teniez à ce chat, mais il ne fallait surtout pas le laisser s'échapper, s’il était contaminé, il aurait pu se cacher facilement et ainsi infecter quelqu'un d'autre. » 
  
Réno était penché sur le cadavre du félin. 
  
«  Regardez, il n'était pas infecté finalement. 
- Comment pouvez-vous le savoir ? 
- En nous évadant de la planète, nous avons croisé plusieurs cadavres. Certains avaient le sang vert... Nous sommes donc arrivés à la conclusion qu’une fois infecté, le sang des hôtes devient vert. » 
  
C’était une information très importante. J'ai pris mon arme, et l'ai pointée vers Parker et Réno. 
  
«  Bien, maintenant, vous allez prendre votre couteau, et vous allez me montrer la couleur de votre sang. » 
  
Ils semblaient interloqués. 
  
«  Sergent, si nous étions infectés, vous croyez vraiment qu'on vous aurait révélé tout- 
- Faites ce que je vous dis ! 
- Très bien, si cela peut vous rassurer. » 
  
Ils ont tous deux sorti leurs couteaux et se sont entaillé le pouce. De ceux-ci s'écoulait du sang, rouge. Tout à fait normal. 
  
«  Rassuré ? 
- Oui, continuons. » 
  
Nous avons repris notre marche vers le grand hall. Arrivés là-bas, le personnel du vaisseau ainsi que tous les soldats étaient rassemblés. Il fallait leur expliquer la situation, alors j’ai décidé de monter sur une table et m'adresser à eux. Je me suis donc dirigé vers la table la plus haute du hall, mais, une nouvelle fois, un coup de feu m’interrompit. C'était Réno. Il avait commencé à ouvrir le feu sur la foule, suivi de Parker. Un véritable bain de sang. Les soldats, pris de court et étant les premiers visés, n'avaient pour la plupart pas eu le temps de riposter. J'ai renversé la table, et j'ai plongé derrière, à l'abri. 
  
« Putain, qu’est-ce que vous foutez !? 
- Nous faisons ce qui doit être fait. N'importe qui peut être infecté. 
- Nous aurions pu les tester ! Vérifier leur sang ! 
- Le temps que nous les vérifiions tous, la chose aurait eu le temps de contaminer quelqu'un déjà testé. C'est vous qui l'avez dit : il ne faut pas hésiter. » 
  
Puis ils ont repris leurs tirs. Cela a duré plusieurs minutes. Des coups de feux, des portes qui s'ouvrent et se ferment. Après cela, j'ai jeté un œil au-dessus de la table. Il n'y avait plus qu'une seule personne debout : Parker. Réno gisait à terre, une balle dans la tête. Un soldat avait réussi à le tuer avant d'être tué à son tour. Parker semblait me chercher. 
  
«  Sergent, certains ont réussi à fuir vers la cabine de pilotage. Il faut les arrêter ! » 
  
Il fallait que je prenne une décision. Comme ils l'avaient dit, le test du sang n'était pas sûr. Je suis sorti de derrière ma table et me suis dirigé vers Parker. 
  
«  Oui... Vous avez fait le bon choix. Allons trouver un moyen d'arrêter ceux qui se sont réfugiés dans la cabine de pilotage. 
- Vous êtes quelqu'un de sensé. Allons-y, ne perdons pas de temps, cela va bientôt faire trente minutes. » 
  
Il a remis son arme à sa ceinture et s'est dirigé vers la grande porte. J'ai sorti mon arme et l'ai pointée vers sa tête. 
  
«  Sergent, qu'est-ce que vous fai- » 
  
J'ai tiré avant qu'il ne puisse finir sa phrase. Qu'il soit infecté ou non, je ne pouvais pas supporter de ne pas agir. Ils avaient tué mon équipage. Des innocents. Certains étaient mes amis. Ils avaient des familles qui les attendaient sur terre. Je me suis dirigé vers la grande porte. Évidemment, celle-ci était verrouillée. J'ai appuyé sur le bouton d'appel situé à côté de celle-ci. 
  
« Ici le sergent Gomez, répondez. Ouvrez cette porte. » 
  
Une voix familière m'avait répondu. Judith. Elle semblait paniquée. 
  
«  Sergent, je crains qu'on ne puisse pas faire ça. J'ai entendu votre conversation avec Parker tout à l'heure. Nous ne pouvons pas prendre le risque de vous ouvrir, vous pouvez être infecté. 
- Je ne le suis pas ! Je vous assure. Ouvrez cette porte, c'est un ordre. 
- Je suis désolée... Nous allons faire cap vers la terre, une fois là-bas les secours interviendront. 
- Ne faites pas ça ! Il ne faut pas que cette chose approche de la Terre ! 
- [...] 
- Judith ! JUDITH ! Vous ne savez pas ce que vous faites ! » 
  
Elle ne répondait plus. C'était une catastrophe. Si ce monstre arrive à pénétrer sur terre, il sera en mesure de prendre le contrôle de tous les êtres vivants de façon exponentielle. Il ne fallait pas être très malin pour déduire que c’était une très mauvaise idée de faire cap vers la terre, mais la peur vous fait faire n'importe quoi. Quoi qu'il en soit, ce vaisseau était sous ma responsabilité. Il fallait que je fasse quelque chose. Il n'y avait qu'une seule solution. Puisque je n'arriverais pas à convaincre les personnes enfermées dans le poste de pilotage, je devais arrêter le vaisseau, d'une manière ou d'une autre. Je me suis dirigé vers la cale, et j'ai activé par un code un ordinateur caché sous un panneau. La voix robotique de l'ordinateur m'a demandé ce que je voulais faire. 
  
« {Bonjour, Sergent Gomez, veuillez exprimer votre choix.} 
- Autodestruction du vaisseau. 
- {Vous avez choisi : autodestruction. Confirmez-vous ce choix ?} 
- Oui. 
- {Attention, vous avez cinq minutes pour annuler ce choix, une fois ce temps écoulé, il vous sera impossible d'annuler cet ordre. Veuillez énoncer votre mot de passe pour lancer le compte à rebours.} 
- Prince. 
- {Autodestruction dans dix minutes.} 
  
Une bonne chose de faite. J'avais maintenant cinq minutes pour convaincre Judith de m'ouvrir et d'annuler le retour sur Terre. Si je venais à échouer, au moins le vaisseau n'atteindrait jamais ma chère planète natale. Je suis retourné dans le hall et ai de nouveau appelé la cabine de pilotage. Cette fois, aucune réponse. Ils avaient sans doute désactivé toutes les communications du vaisseau. Je ne saurais jamais s’il y avait un infecté à l’intérieur, mais, une chose était sûre, cette chose mourrait ici, avec moi. J’aurais pu m’enfuir à bord d’une navette mais il aurait fallu que je franchisse la porte, verrouillée, devant moi. 
  
Je me suis installé sur un fauteuil du hall, avec une bouteille de whisky, histoire de savourer mes derniers instants convenablement. J'ai fait le tour du hall, la bouteille à la main. Sur une table, un petit cahier. "Journal de mission". Celui que j'avais demandé ce matin. J'ai regardé ma montre. Cinq minutes étaient passées. Plus question d'annuler. Il ne me restait que deux minutes à vivre. J'ai quand même feuilleté le journal et j'y ai trouvé quelque chose qui aurait pu tous nous sauver. Trop tard. 
  
"[...] Il semble qu’une fois un organisme infecté, son sang change radicalement. Pas à l’intérieur du corps, mais au contact de l'air. En effet, une fois exposé à l’air libre, on observe une réaction chimique qui change la couleur du sang, du rouge au vert. Ce procédé prend habituellement 10 bonnes minutes [...]" 
  
Le test de sang était bel est bien concluant, d'une certaine façon. Il était cependant impossible de le prouver immédiatement, ce que j'ai demandé à Parker et Réno ne servait donc à rien. Il aurait fallu que j'attende et que je vérifie leur sang après 10 minutes. 
  
«  Putain de Parker. Putain de Réno. S'ils n'avaient pas tiré sur la foule, j'aurais trouvé ce journal, et on aurait pu tous s'en sortir... » 
  
Il ne restait plus qu'une minute. J'ai inspecté le sol du hall et tous les cadavres qui le jonchaient. Il n'y avait que du rouge. Partout. Cela voulait dire que c’étaient tous des innocents. S’il y avait un infecté, il se trouvait dans le poste de pilotage. J'avais fait le bon choix. 
  
J'avais sauvé la Terre. 
  
A moins que... 
  
Il ne restait plus que vingt secondes avant l'explosion. Je me suis dirigé vers l'armurerie. Dans le couloir gisait le corps de Prince. Son sang était d'un vert très clair. 
  
Alors que mon corps était pulvérisé par l'explosion du vaisseau, j'ai hurlé du plus profond de mon âme :
  
«  MEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEERRRRRRDDDDDE ! »

Texte de Kamus