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Jeu de dupes


Temps de lecture : 7 minutes

La soirée était sympa, pas une de celles qui changent une vie, mais une qui te détend et te fait oublier les tracas de la vie quotidienne. Quelques verres et quelques bons amis, saupoudrés de bonnes rencontres. Enfin, l’unique hic était le retour. David habitait loin, au moins une heure de marche de la fête et pas de voitures. Pas le choix, il fallait prendre son courage à deux mains et utiliser ses jambes. La nuit était douce, caressée par un léger vent frais contrastant avec la pesante chaleur estivale. Le premier kilomètre ne posa pas de problème, il fut même amusant, car observer les gens ivres faire n’importe quoi est à mourir. Sachant que le marcheur n’était pas des plus sobres non plus. Une fois le centre-ville traversé, l’homme prit un chemin campagnard. En effet, sa résidence est était excentrée par rapport à la cité. Une route en terre taillée à travers champs et forêts. Le trajet devint tout de suite moins divertissant lorsque son téléphone s’éteignit , et que ses écouteurs ne purent plus diffuser Tracy Chapman (« Fast car » pour les plus curieux). Le jeune adulte se sentit alors soudainement très seul. Il continua néanmoins sans rien laisser transparaître, comme si quelqu'un pouvait le juger. Le torse bombé et le pas rapide, voilà que la forêt se déployait tout autour en cachant la lumière lunaire. Une myriade de bruits le percuta au fur et à mesure de son avancée, mais le fêtard tenta ne pas y prêter attention en pensant à son lit douillet ou aux vidéos YouTube qu’il regarderait une fois chez lui. Les crissements se firent plus fort, et s’approchaient presque d’un râlement. Le genre de ceux que font les vieux quand ils voient des garnements sur leurs pelouses. En bien plus agressif, plus menaçant.  

« Je me fais des films, c’est la nuit et je deviens parano », se dit-il, appliquant donc à la lettre les leçons de Coué. Il jeta tout de même de furtifs coups d’œil à droite et à gauche. Les arbres paraissaient déformés et absurdement courbés, prenant des angles impossibles, le ciel si obscurci par les branches tordues de ces derniers qu’aucune étoile ne parvenait à percer les végétaux opaques. Une sensation désagréable s’empara de l’échine de l’étudiant, similaire à un souffle gelé. Il se mit, en conséquence, à trottiner à la manière d’un esclave accélérant par crainte du fouet. Il avait un peu honte, au fond, car il s’assimilait à un peureux. Le bruit des géants de bois se faisait de plus en plus constant, sans s’amplifier, mais presque continu. Ils ont bougé, ils s’avancent ! Le jeune homme, aux allures d’enfant tant sa peur croissait, pouvait le jurer. Il courut autant que ses poumons le lui permettaient, malheureusement la sylve semblait infini. Puis trébucha sur une racine et s’écrasa sur la terre battue. La douleur était puissante, sa cuisse très douloureuse, pourtant, c’est la disparition du chemin qui le paniqua. Le pauvre était entouré par la cime, plus de route. Alors, il hurla et essaya de rallumer en vain son cellulaire. Puis il s’effondra à genoux, son esprit essayant de donner un sens à la situation. Quelques minutes après, le jeune adulte se leva et erra, craintif, dans le labyrinthe de feuilles et d’écorces. À plusieurs reprise, ses pieds s'embourbèrent dans des racines. Ces foutus arbres voulaient sa peau, il en était certain. Les éviter se révéla tâche impossible, et le gaillard devait parfois prendre appui sur ceux-ci afin de surmonter une butte ou autre. Chaque fois, sa main finissait écharnée. Chaque fois, un crissement s’ensuivait, similaire à un millier de ricanements lointains.  

Terrorisé, fatigué et au bord du désespoir David vit au loin une petite lumière et accourut alors en sa direction. Un vieillard à la barbe touffue, portant un costume bon marché rapiécé et un chapeau de mafieux, jouait aux cartes sur une table ancienne et usée, assis sur un tronc brisé, éclairé grâce à une lampe à huile.
« Qui êtes vous ? », lança-t-il au joueur, méfiant.
L’étranger lui distribua une main en guise de réponse. Le jeune adulte l’aurait bien secoué pour le faire réagir, mais tout son corps hurlait que c’était une mauvaise idée.
« Je te conseille de te dépêcher, lorsque toute l’huile aura brûlé, tu seras à nouveau livré à toi-même. »

Sa voix était rauque, mais bizarrement chaleureuse.
« Vous allez m’aider ? » Un brin d’espoir surgit...
« Non, je joue aux cartes. » Et disparut aussi vite.
« Qu’est-ce qui se passe, où on est ? », demanda-t-il en s’asseyant sur une souche en face de la table tout en prenant le carton.
« T’es la Big Blind, tu commences à miser ». La voix muta pour devenir rauque, monotone. Blasée serait le mot juste.
« Je n’ai pas d’argent liquide, mais j’ai mon portable... ». Le jeune homme se demanda bien pourquoi il jouait. Sûrement par crainte d’être à nouveau seul.
« Mieux que rien. Moi, je mise des morceaux de plan de l’endroit. Je crois qu’il n’y a rien de plus précieux. »
La partie s’engagea mal pour notre ami. Un trois et un huit de couleurs différentes. Que des têtes qui sortent. Une dame, un roi, un dix et une misérable paire de deux. Le Texas Holdem est vraiment un jeu de con ! L’exercice lui fit oublier sa peur et il remarqua ainsi les cartes discrètement glissées dans la manche de son adversaire.
« Perdu, mon grand. Ton joujou est à moi, ricana le tricheur.
— Je préfère mélanger pour la prochaine, grommela le garçon en fixant les manches coupables.
— Comme tu veux, rétorqua le joueur d’un autre temps, tout en s’esclaffant. L’unique chose qui compte, c’est de se divertir.
— Bordel, où on est et qui êtes-vous ?

— Un simple marchand, j’échange diverses choses et services contre une juste rétribution. Et parfois, je parie, comme aujourd’hui. Maintenant mélange et fais silence. »
Ce que fit David, terrorisé par ce type. Le mélange fut rude et le set tomba à plusieurs reprises. Plus son voisin paraissait exaspéré, plus la lampe vacillait jusqu’à ne presque plus rien éclairer. Sitôt les grincements des branches reprenaient.
« J’ai fini, j’ai fini ! hurla-t-il sous le coup de la frayeur, avant de distribuer les mains.
— J’ai une veine de pendu, petit, prépare toi à perdre tes bottes.
— Nous verrons », marmonna le jeune homme, tout tremblotant. Les cartes sortirent les unes après les autres : d’abord, un as de pique, puis un valet de trèfle, un dix de pique, et un autre as.
« Brelan d’as, ah ah. Et toi, l’écolier ?
— Pair de valets », répondit-il d’un ton plaintif.
  
Les parties s’enchaînèrent et les défaites également. Si bien qu’il ne restait plus que ses vêtements au pauvre malheureux, et encore, ses chaussures étaient perdues aussi.
« Il ne reste plus que tes frusques, prêt à miser ?
— Tu ne veux pas autre chose, sans eux, je risque l’hypothermie !

— Peut-être une chose, oui, ton âme crasseuse pourrait le faire. » Le ton était similaire à une déglutition. L’adolescent prit une grande inspiration, bomba le torse et lui cracha avec le même dégoût.
« Si tu fais tapis.
— Vendu, je suppose que tu souhaites encore mélanger ? »
En effet, l’étudiant mélangea. Fort, rapidement et fit plusieurs tas qu’il battait aussi. Cela dura quelques minutes, l’adversaire soupira, se plaint et commença à jouer avec ses bagues immondes en fer rouillées.
« T’es la big, à toi de révéler. » Le malin afficha son sourire édenté en guise de réponse.
Sur la table, il y avait une dame et un dix de cœur, un huit de pique, une dame de trèfle et un valet de cœur.
« Pour toi, c’est la fin. Carré de dame, petit.
— Quinte flush royale, répondit narquoisement le gamin, qui n’en avait plus du tout l’air, en montrant son as et son roi.
— Tu as triché, c’est impossible ! C’est impossible ! hurla le perdant.
— Je vais prendre mes gains.

— Tu t’es joué de moi, ordure ! Malhonnête ! Ça n’a rien de divertissant !.
— Je vais prendre la lampe aussi, bon vent. » Rien de meilleur que l’arroseur arrosé. Ce n’était pas la première fois que David trichait au poker, et ses expériences lui avaient appris à toujours bien préparer son coup.  

Les morceaux de plan, une fois assemblés, donnaient un itinéraire très clair vers une croix rouge peinte. La sortie ! Il est ardu de se repérer dans une forêt dense, mais l’éclairage parvenait à repousser la cime et notre héros avait toujours eu un excellent sens de l’orientation. Malgré la sécurité relative qu’offrait la lumière, les grincements menaçants continuaient tout autour. Il parvenait presque à discerner des mots parmi eux : des insultes. Tels des serpents, les racines se resserraient hors de portée de la lumière. Quand le bougre avançait, des crissements de douleurs émanaient du sol et ces dernières se raidissaient. Pourtant, il continua sa route sans tressaillir grâce à l’espoir que représentait une issue. Au bout d’une dizaine d’interminables minutes, l’homme entrevit les rayons de la Lune et s’y précipita donc. Cependant, ce n’était pas la sortie, mais une immense clairière. De l’autre côté, se tenait le vieillard chapeauté.
« Qu’est-ce que c’est que ça ? Ce n’est pas ce que je voulais ! », cria David en se dirigeant vers lui afin d’obtenir des explications et la bonne route. Arrivé à mi chemin, un lourd grondement secoua la terre et le fit trébucher.
« Je n’ai jamais dit que cette carte te mènerait chez toi », pouffa le démon, en fumant sa cigarette.
La clairière se transforma en un gargantuesque visage humain fait d’herbes, de ronces et de buttes. Les yeux n’étaient que boue animée et sordide fixant le jeune homme. Cette face était terrifiante, celle d’un être en colère et sans pitié. Similaire à un assassin haineux et déterminé à sa besogne.
Il courut vers les arbres proches, mais une gigantesque fente faisant office de bouche s’ouvrit sous ses pieds et l’engloutit. Sous les rires frénétiques et aigus du joueur de poker.  

Texte de Wasite

Confessions de l'étrange : La tour de l'hiver morbide

Un homme entra dans mon bureau. Sourire aux lèvres, l'air fier et heureux. Étant psychologue, cela me surprit, car cela n'arrivait pour ainsi dire jamais. Après un vague "bonjour", il demanda la permission de s'asseoir, que je lui accordai non sans un haussement de sourcil. Il s'exécuta et posa son chapeau melon sur la table, laissant entrevoir son crâne chauve.

Sans me départir de mon air suspicieux, je lui demandai alors :

« Puis-je savoir ce qui vous met de si bonne humeur... Monsieur Jasper ?

— Je ne m'appelle pas Jasper, mais M. Dujoli. Quant à ce qui me met de si bonne humeur, ce sont ma chance et ma longévité.

— Excusez-moi, vous êtes sans doute nouveau, et ce ne sont pas les patients qui manquent, ici. À vrai dire, je ne pensais même pas vous voir. Mais pourquoi... ? »

Mais il ne me laissa pas finir. D'un ton enjoué, il me coupa :

« Laissez-moi plutôt vous raconter une histoire. Il y a bien des endroits méconnus des hommes en ce monde... Aussi intéressants que dangereux. On peut penser aux profondes et mystérieuses abysses, ou à l'espace froid et silencieux... Mais il existe sur la terre ferme des endroits où l'homme ne pose les pieds que rarement, et n'en revient qu'encore plus rarement. Et c'est ce que l'expédition Pôle T3.5 aspirait à faire, en lançant une expédition en Antarctique, à la recherche de l'un de ces endroits perdus de toutes les cartes. Mais l'endroit était et reste dangereux. Et c'est sans surprise pour moi que ces gentilshommes ne sont pas revenus. De plus, nous vivons une époque bizarre, puisque pour les sauver, des personnes ont décidé d'y envoyer une autre délégation, les mettant eux aussi en danger. L'humanité est devenue bien stupide, au fil des millénaires, pour envoyer de pauvres types mourir d'une façon... »

Il se retint de dire un mot, et poursuivit :

« ...étrange.

« Lors de l'expédition de sauvetage, il y avait quatre hommes. Comme je ne les connais que d'apparence, et par commodité, nous allons les nommer. Il y avait Tom, un chef d'équipe qui croyait, naïvement, qu'il pourrait tous les sauver. Paul, une masse de muscles dont on disait qu'il pourrait tuer un sanglier à mains nues, ce qu'il avait déjà dû faire pendant des parties de chasses, et qui était parfois sujet à des accès de violences non justifiés. Et enfin, Édouard, un brillant chercheur et archéologue, mais trop terre à terre. Bien, l'histoire peut commencer. »

Légèrement perturbé, je lui fis alors remarquer qu'il avait mentionné quatre hommes.

« Oh! vous savez, dit-il en arborant un large et terrifiant sourire carnassier qui releva sa longue moustache effilée, je n'aime pas les happy end... et les bons vivants.

« Bon, reprenons. Après un jour et demi de préparation avec le meilleur matériel, à la pointe de la technologie, ils décidèrent d'y aller. L'Antarctique était froid, dangereux et atrocement silencieux. Une large plaine blanche qu'ils sillonnaient dans un vieux chasse-neige. Mais la « malédiction » qui hantait le lieu n'était jamais loin. D'abord de simples flocons. Puis, un peu de vent. Et pour finir, un blizzard glacial qui faisait même givrer l'intérieur du pauvre véhicule. Les quatre aventuriers se savaient piégés dans ce froid épais et mortel. Mais Édouard, semblant distinguer quelque chose au travers du rideau glacial, pointa quelque chose au loin. Ses camarades tournèrent la tête dans cette direction, et distinguèrent une faible lumière qui brillait au loin. Malgré le blizzard qui leur barrait la route, tous se mirent d'accord pour y aller, afin de « potentiellement survivre ». Ils sortirent du véhicule, et affrontèrent ce froid qui brûlait leur chair. Parfois, Tom, qui menait le convoi, hurlait pour savoir s'ils étaient là, mais seul le vent glacial lui répondait. Il avait beau les chercher du regard, il ne voyait que cet épais voile blanc, et cette lueur au loin. Alors, il poursuivait son chemin, marchant toujours tout droit, avec un seul objectif en tête : la survie avant tout. La neige lui arrivait jusqu'aux genoux, et ses mains lui semblaient de plus en plus étrangères à mesure qu'il progressait. Ses forces le quittaient peu à peu. Mais il avançait encore et toujours. Jusqu'à ce que, finalement, il y arrive.

« C'était une immense tour carré, qui avoisinait les quatre mètres de côté, et dont il n'était pour l'instant pas possible de définir la hauteur. Il scruta le haut de cette tour d'un bois usé par le froid et le temps, et constata que la lueur provenait d'une petite fenêtre, haut perchée sur la façade. Il fut également surpris de voir des portes vitrées à la même intervalle de hauteur, dont filtrait aussi une petite lumière orangée. Cette tour lui faisait ressentir une peur irrationnelle, et il ignorait pourquoi. Était-ce parce qu'elle n'avait rien à faire ici, ou était-ce simplement sa grandeur irréaliste qui la faisait s'étendre jusqu'à perte de vue dans le ciel voilé par le blizzard ? Avisant la porte d'entrée, il décida de l'ouvrir. La folie ? La curiosité ? Ou simplement le besoin instinctif d'y être soi-disant en sécurité ? Il poussa le battant, qui s'ouvrit avec un grincement. Tom s'avança dans l'entrée, et referma la porte derrière lui. Il se trouvait sur le seuil d'une petite pièce éclairée par une vielle ampoule couverte de poussière. Au centre de celle-ci, une table décrépie tenait courageusement debout, table autour de laquelle ses deux compagnons Édouard et Paul étaient installés. Lorsque leur regard se croisèrent, la joie donna lieu à des embrassades. Mais leur sourire se transforma vite en une moue de tristesse lorsque Tom demanda où était leur dernier ami. Tandis que Paul essayait de trouver les mots, Édouard lui épargna cette peine : « Il est sans doute mort. Ce serait suicidaire d'aller le chercher. » Mais malgré tout, Tom voulut aussitôt y retourner. Cependant, Paul le retint, secouant la tête avec résignation. Tom, peu fier d'avoir perdu l'un de ses hommes, s'adossa alors contre un mur. »

Il me regarda droit dans les yeux, et son étrange sourire revint.

« Vous voyez bien que le quatrième membre ne servait à rien, et qu'il n'y aura de toute façon pas de happy end. Bref, revenons à l'histoire.

« Tandis que Paul tentait de rassurer Tom tant bien que mal, Édouard prospectait dans cette pièce étrange, située à l'intérieur d'une tour qui l'était d'autant plus. En regardant les vieilles planches qui composaient le plancher, il déduisit que la construction devait avoir un âge très avancé, heureusement, le froid les avait maintenues ensemble et dans un assez bon état. Son regard se tourna alors vers la petite table rectangulaire et très rustique, dont le temps semblait avoir eu raison, s'il en jugeait par la fragilité apparente du meuble. Poursuivant son « tour du propriétaire », Édouard leva la tête vers l'ampoule qui luisait comme à son premier jour. Il eut beau regarder sous tous les angles, il ne vit ni câble, ni fils électrique. Il n'y avait personne d'autre qu'eux, ici. Qui avait allumé cette lumière, et pourquoi ? Il ne le savait pas. Mais à vrai dire, c'était le cadet de ses soucis. Il se dirigea alors vers la fenêtre.

« Paul, après plusieurs tentatives infructueuses de consoler son ami, colla son oreille contre la porte. Après une dizaine de secondes, il s'en détacha, et se tourna vers ses camarades, avant d'annoncer que le blizzard semblait enfin s'être arrêté. Il posa alors sa main sur la poignée du battant, et signifia à ses deux amis qu'il valait peut-être mieux aller vérifier si leur comparse était en vie, maintenant que la tempête s'était arrêtée. Mais c'est maintenant que l'histoire commence à être intéressante. Paul appuya donc sur la poignée et poussa sur le battant. Mais la porte resta close. Il avait beau pousser, appuyer sur la poignée de toutes ses forces, rien n'y faisait. La porte résistait de façon anormale, comme si quelqu'un la poussait de l'autre côté. Il entreprit alors de l'enfoncer, proférant diverses insultes barbares. Mais Édouard arriva vers lui suffisamment tôt, et l'emmena calmement à la fenêtre. Paul constata alors que celle-ci ne donnait plus dehors, mais était recouverte d'un épais matelas de neige qui la couvrait entièrement. Le colosse comprit alors qu'il en était sans doute de même pour la porte, et serra les dents. Tom, intrigué, rejoint ses camarades, et à la vue de la fenêtre enneigée, son air dépité s'aggrava encore davantage. À côté de lui, Paul et Édouard se hurlaient dessus pour savoir s'il fallait ouvrir la porte ou pas. L'un soutenait que la neige pourrait ensevelir l'intérieur de la pièce, tandis que l'autre soutenait qu'ils n'avaient pas assez de vivres pour se permettre d'attendre, et qu'au lieu d'une possible mort rapide, c'était une longue agonie sans eau ni nourriture qui les attendait. Tom se souvint alors de ses obligations, et hurla pour faire taire les deux qui se chamaillaient. Le chef d'équipe dit alors à Paul qu'ils ne tenteraient pas le diable, et demanda à Édouard s'il avait un plan. Avec un hochement de tête satisfait, celui-ci lui assura qu'il en avait des dizaines.

« Paul fut alors pris d'un frisson. Se tournant vers ses amis avec une moue inquiète, il leur dit : « Vous avez entendu? Ce bruit de griffes derrière le mur... ? » Haussant les épaules, Édouard fit mine de tendre l'oreille un instant. Après quelques secondes, il se tourna de nouveau vers son ami, et le détailla avec une expression étrange. Édouard haussa alors les épaules, et dit à Paul qu'il devait délirer, avant de se retourner pour continuer à travailler ses plans. De temps à autres, Paul tournait la tête vers le mur, et répétait: « Vous entendez ? », « J'aime pas ça... » ou encore « On dirait le crissement des griffes d'une bestiole de la taille d'un sanglier... » La source du grattement en question sembla alors se déplacer dans le mur, et passa dans le dos du pauvre Paul. Un violent frisson le parcourut, et lui donna l'impulsion nécessaire pour se jeter sur le pied de la table. Il brisa le morceau de bois pourri avec facilité et s'en s'arma, avant de hurler en direction du mur : « Amène toi saloperie de bestiole, que je défonce! » Sidéré par son attitude, Tom attrapa son ami par les épaules, et tenta de le calmer. Paul inspira alors un grand coup et lâcha son arme qui roula au sol. Personne ne comprenait réellement ce qu'il venait de se passer, à vrai dire, Paul était le seul à avoir entendu quelque chose. En voyant le pied de la table brisé qui traînait au sol, Édouard eut alors une idée. L'idée de se servir de ce pied comme levier pour soulever les lattes du plancher, dans l'optique de creuser un tunnel dans la neige qui se trouvait en dessous de celui-ci. Jubilant à cette idée, Tom posa sa main sur l'épaule de Paul, et le rassura en lui disant qu'ils allaient bientôt pouvoir partir, et qu'ils retrouveraient tout le monde. Lui y croyait. Mais je vous l'ai dit, je n'aime pas les happy end. Étant le mieux bâti du groupe, Paul s'avança, attrapa à nouveau le morceau de bois qui traînait au sol, et entreprit de soulever la latte.

« Lorsqu'ils aperçurent, au bout de quelques secondes de forçage, une petite lumière émaner du trou que Paul venait de faire dans le plancher, la surprise fut totale. Celui-ci se dépêcha alors d'élargir la cavité, mais la surprise se transforma rapidement en horreur. En contrebas, sur un plancher décrépi similaire à celui que l'équipe venait de forcer, reposaient une demi-douzaine de squelettes habillé avec des anoraks similaires à ceux de l'équipe précédente, celle qu'ils étaient venus chercher. Leurs habits étaient partiellement en lambeaux, et leurs os semblaient avoir été rongés, certains étaient même brisés. Avec une moue de dégoût, Tom passa sa tête par le trou, et vit que la salle semblait être assez similaire à celle dans laquelle il se trouvait. Se tournant vers le reste du groupe, il insista sur le fait qu'il fallait descendre. Si Paul était d'accord, Édouard s'y refusait. Il disait ne pas vouloir prendre de risques, et préférait attendre là pour réfléchir à une meilleure option. Soudain, Paul devint blanc comme la mort, et murmura : « C'est revenu. Je ne vous attends pas ». À ces mots, il sauta à pieds joints dans le trou qui lui faisait face, et atterrit à l'étage inférieur. Surpris par cette spontanéité, Tom se demanda un instant ce qu'il devait faire. Puis, il choisit de mettre ses doutes de côté, et prit la décision de descendre. De plus, Tom savait que si Édouard décidait finalement de descendre, il le pourrait sans son aide. Le chef d'équipe le regarda donc une dernière fois, puis descendit rejoindre Paul, abandonnant Édouard à ses réflexions.

« La hauteur de l'étage n'excédant pas les trois mètres, Tom pu sauter sans souci et se réceptionner en douceur. Relevant la tête, il aperçu Paul, hébété, debout devant l'un des murs de la pièce. Celui-ci avait le visage couvert de sueur, la bouche grande ouverte, et ses yeux exprimaient un drôle de sentiment, sorte de surprise mêlée de peur. Alors, dans un réflexe typiquement humain, Tom tourna la tête vers ce mur, et vit ce qui préoccupait tant son ami.

« Le mur était couvert d'une écriture saccadée et sombre, dont on pouvait deviner qu'il s'agissait de sang. Les quelques passages lisibles du texte disaient : « Je les entends, eux, non, ces griffes... », « Ils vont venir! », « Toujours plus de... » , « J'ai peur », « Entendent enfin mais trop », « fini c'est la... », « Je vais mourir dans cette tour où... ». Le reste des graffitis était totalement illisible. En suivant du regard une longue traînée de sang qui descendait le long du mur, Tom avisa un squelette qui tendait sa main vers celui-ci comme s'il avait succombé alors qu'il était en train d'écrire. Ces squelettes, habillés comme eux, possédaient aussi quelques effets personnels d'aventurier, mais eux aussi étaient en lambeaux, comme s'ils avaient été déchiquetés avec un sabre. Sceptique, Tom le fit remarquer à Paul, qui, absorbé par l'horreur du mur, ne cilla pas.

« Voyant qu'il ne pouvait rien obtenir du pauvre Paul, Tom décida de se tourner vers le trou par lequel il était descendu. Il héla Édouard, et sans attendre de réponse, lui décrit leur situation. Si ce dernier l'avait entendu, il ne répondit pas. Tom l'appela plusieurs fois, mais systématiquement, seul le silence lui répondait. Plus les secondes passaient, et plus Tom avait peur. Il essayait bien sûr de se rassurer en se disant qu'Édouard devait être en train de lui faire une mauvaise blague mais cela ne fit qu'empirer les choses, et l'aventurier sentait l'angoisse monter malgré tout.

« Désaxant sa tête, Tom regarda alors par le trou qu'il ne pouvait plus atteindre, et héla son ami une dernière fois. Il crut alors discerner un mouvement à l'étage supérieur, et se réjouit à l'idée que son camarade l'ait enfin entendu. Rassuré, il plaisanta en lançant qu'il avait frôlé la crise cardiaque, et regarda plus avant par la cavité, tentant de déterminer la position exacte d'Édouard. Soudain, il se figea. Il y avait bien quelque chose, à l'étage supérieur. Mais ce qui était certain, c'est que ce n'était pas Édouard. La forme qui se tenait au bord du trou semblait entièrement noire, malgré la lumière de la vieille ampoule qui aurait dû en révéler l'aspect. Alors, elle se pencha sur le trou, et ouvrit deux yeux ronds et écarlate qui fixèrent le pauvre Tom. Tétanisé, celui-ci était fixé sur le sang qui gouttait de ce qui s'apparentait à la tête de la créature, laissant imaginer que le pauvre Édouard n'était plus. Lentement, la chose laissa entrer dans le trou une immense patte sombre, aussi effilée qu'un couteau de cuisine. Longue, fine, et couverte de sang...

« Alors que la chose commençait à manifester son intention de sauter, Paul sortit de sa transe, et s'interposa entre Tom et le trou, armé de son pied de table. Étrangement, la créature se détourna brusquement de l'ouverture, probablement dans optique de finir ce qu'elle avait commencé. Le grattement reprit alors, et Paul et Tom se tournèrent de concert vers le mur opposé. Le premier héla le second : « Alors, tu l'as entendu ? » Avec un soupir, son interlocuteur lui répondit : « Oui. Des griffes aiguisées qui grattent. Qu'est ce que tu comptes faire ? » Secouant la tête, Paul le regarda droit dans les yeux. « Ce que je sais faire de mieux...me battre ! » Il brandit son pied de table, prêt à frapper, déterminé. Jusqu'au moment où il y eut un autre grattement. Puis un autre. Et encore. Et encore. Ça semblait venir de partout. Paul regardait de tous les côtés, désorienté.

« Mais Tom ne l'entendait pas de cette oreille. Avec la force du désespoir, il entreprit donc de retirer les lattes du plancher sur lequel il se tenait, qui se révélèrent assez fragile pour qu'il puisse les arracher à la main. Et tandis que quelques secondes plus tard, il se glissait par le trou qu'il était parvenu à faire, et se réceptionnait sur le sol de l'étage du dessous, il se tourna vers le passage fraîchement ouvert, et cria vers celui-ci, demandant à Paul pourquoi il ne venait pas. Il entendit alors la réponse de son ami. La voix tremblante, celui-ci lui répondit que c'était fini pour lui. Qu'il ne pourrait pas en réchapper, qu'il était fatigué de rester ici, dans cette peur constante. Qu'il retiendrait la bête, le temps que Tom puisse s'enfuir. Il ne put finir sa dernière phrase, mais son ami en devina malgré tout l'ultime mot : « adieu ».

« Réprimant un sanglot, Tom serra les dents. Déterminé à survivre et honorer la mort de son ami, il avisa la salle où il avait atterri. Celle-ci était semblable aux deux précédentes, à une différence près. Adossés au mur, deux squelettes équipés comme on en voyait dans les années soixante semblaient le lorgner de leurs orbites vides. Intrigué par ce détail, Tom voulut s'en approcher, mais au-dessus de lui, les grattements reprirent de plus belle. Sans traîner, il recommença donc l'opération qui lui avait permis de descendre les étages supérieur, et se retrouva très vite au palier du dessous. Et il recommençait, encore et encore, poussé par une inexorable volonté de vivre. À mesure qu'il s'enfonçait dans les profondeurs de la structure, il voyait des squelettes de plus en plus anciens, s'il en jugeait par leur habillement et la couleur des ossements, dans la même salle qui revenait encore et encore. Mais si, pour l'instant, il pouvait encore fuir, il savait que tôt ou tard, sa cavale s'arrêterait. Soit il trouverait la sortie... Soit la chose le trouverait avant. Je vous avais dis que je n'aimais pas les happy end et les bons vivants, n'est-ce pas ?

— Superbe fiction, soufflai-je.

— Oui superbe, mais bien réelle. Quoi qu'autant qu'enjolivée.

— Que...? Qui êtes-vous au juste, monsieur..?

— Moi ? Je vous l'ai déja dit. Monsieur Dujoli. Un entrepreneur et un fervent admirateur d’animaux.

— Que ... c'est...? balbutiai-je avec incompréhension.

— Désolé, ça fait dix minutes que je dois y aller. On va commencer à s’inquiéter, à une prochaine... docteur. »

L'homme ressortit de la pièce aussi calmement qu'il y était entré, me laissant seul avec mon incompréhension. Un son me fit alors sursauter. Lorsque je m'aperçus qu'il s'agissait de l'interphone, je tendis une main tremblante vers celui-ci, et appuyai sur le bouton. Je reconnus aussitôt la voix de ma secrétaire. Sur le ton du reproche, elle me demanda ce que je faisais, car monsieur Jasper m'attendait depuis maintenant cinq minutes, et il commençait à s'impatienter.

Hébété, je lui demandai alors qui était la personne que je venais de recevoir dans mon bureau. Elle soupira, puis me répondit que personne n'y était entré ou sorti, et ce depuis un petit moment.

Texte de Abunter

Happy Kingdom : Prologue

Prologue
Dimanche 8 octobre 2000 


 -Shambhala est géniale ! s’écria Dylan d’un ton fébrile.

Le train bleu entamait déjà une nouvelle chute vertigineuse, secouant ses occupants dans un fracas terrible.
Lorraine observa la structure en bois trembler sous la frénésie du convoi. Le cliquetis régulier du lift, les hurlements des passagers et le rugissement des roues contre les rails l’agaçaient prodigieusement. Toutefois, elle ne voulait pas gâcher le plaisir de son fils.

Shambhala, l’attraction mythique du parc de loisirs Happy Kingdom, l'inquiétait. L’accident qui, sept ans auparavant, avait coûté la vie à cinq personnes, y était probablement pour quelque chose . Ou peut-être était-ce simplement lié au fait qu’elle abhorrait ce genre de parcs. Elle exécrait ces manèges qui faisaient brailler les visiteurs, ces décors factices aux couleurs bariolées, ces odeurs saturées de pommes d’amour et de viandes grillées qui vous agressaient les narines, ces musiques doucereuses qui tournaient en boucle. Cette fausse joie fabriquée de toutes pièces lui était réellement insupportable.
Dylan était malheureusement son exacte antithèse, si bien qu’elle devait ponctuellement tordre ses principes. Ils avaient traversé suffisamment d’épreuves pour qu’elle concède quelques sacrifices et, surtout, Happy Kingdom était situé à moins de trente kilomètres de leur domicile. Cette proximité géographique bridait grandement les excuses recevables.

-T'aurais dû venir, cette fois, ‘man ! J'te jure, c’était vraiment excellent !

Dylan semblait euphorisé par Shambhala. Il avait dévalé ses pentes rebondies des dizaines de fois, mais il semblait toujours prendre ce même plaisir innocent, comme si chaque nouvelle itération était inédite.

-Je n’en doute pas ! accorda Lorraine. Mais tu sais comme je suis froussarde. 

Fidèle à son habitude, elle l’avait attendu sur l’un des bancs qui jouxtaient le colosse en bois. Coincée entre un stand de barbes à papa et une fontaine grimée de personnages loufoques, elle avait observé les trains se succéder sur le parcours, au gré de vociférations crispantes. Fort heureusement, l’attente avait été courte. Happy Kingdom était peu fréquenté en octobre.

Depuis peu, une baisse de fréquentation s’était d’ailleurs faite sentir dans le parc. La destination affichait un taux de fréquentation en berne, quelle que soit la période de l’année. Il n’en fallait pas plus pour que la rumeur d’une faillite imminente circule dans la région.
Lorraine avait beau le détester, la possible fermeture du site ne la réjouissait pas. L’économie de la région était déjà suffisamment sinistrée. Curieusement, la Direction ne semblait guère s’émouvoir de la situation. Au fil des années, les accidents s’étaient enchaînés, à tel point que les esprits locaux les plus ubuesques affirmaient que l’endroit était hanté. Un rien divertissait les foules dans les trous perdus, quitte à sombrer dans le pathétisme.

Si ces élucubrations étaient farfelues, la réputation du lieu, elle, était bien en chute libre. Lorraine aurait préféré visiter la concurrence mais ses finances ne le lui permettaient pas. De toute façon, les incidents étaient inévitables, non ? Ils suscitaient un important battage médiatique - et ce d’autant plus dans une région reculée où des événements inattendus défrayaient rarement la chronique - mais demeuraient statistiquement rares.

-Bon ! Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? questionna Dylan. Un tour de Tales Cave, non ?

Lorraine consulta sa montre tout en grattant nonchalamment sa tignasse blonde aux courbes quelconques. Dix-sept heures douze. Elle en avait son compte. Ses jambes la faisaient souffrir, et ses oreilles, assaillies par les cris et l'abrutissante musique d’ambiance, semblaient sur le point d’imploser. Elle aurait franchement préféré rentrer. Mais le parc ne fermerait pas ses portes avant dix-huit heures : elle ne pouvait décemment pas refuser à son fils une dernière attraction. Heureusement, Tales Cave faisait partie de ces rares manèges qu’elle pratiquait. Installé sur une barque en forme de cygne, le visiteur était promené à l’intérieur d’une grotte où les contes de fées prenaient vie. Un grand classique du milieu forain et, dans le fond, le parcours était plutôt reposant, si les contes de fées ne vous donnaient pas l’irrésistible envie de vous jeter à l’eau. Lorraine se reprocha immédiatement son cynisme. Deux personnes s’étaient noyées dans cette attraction. Elle chassa aussitôt ces pensées sordides de son esprit. 

-Très bien ! Va pour Tales Cave ! Ensuite, on rentre !
-Cool, ‘man ! jubila Dylan en se frottant les mains.

La journée touchait à sa fin et, déjà, le soleil déclinait, étirant l’ombre des arbres sur les allées jonchées de feuilles mortes.
Lorraine posa les yeux sur une fillette aux nattes blondes symétriques qui trimbalait d’énormes ballons chamarrés. Son visage exhalait le plus parfait bonheur. Lorraine l’envia. Elle aurait tant aimé retrouver cette innocence, cette joie de vivre, cette légèreté.

Soudain, Lorraine vit les quelques visiteurs qui les entouraient se ruer vers une boutique de souvenirs tapageuse. En tournant la tête dans leur direction, elle saisit immédiatement la raison de cette subite agitation : Lipsy venait d’apparaître. Lipsy, c’était la mascotte du parc. Un énorme écureuil aux courbes arrondies. Yeux ronds et sourire niais qui lui donnaient un air parfaitement crétin. Lorraine haïssait les costumes. On ne pouvait jamais savoir qui se cachait sous un masque, et cette simple idée l’effrayait. Lipsy, sous son apparente bonhomie, ne dérogeait pas à la règle. Il s’agissait toutefois, là encore, d’un sujet sur lequel Dylan n’était pas du même avis. Le garçon se dirigea spontanément vers la mascotte. Lipsy était déjà encerclé de visiteurs lorsque Lorraine daigna s’approcher. Elle avait connu le célèbre écureuil plus en forme. Lui qui, d’habitude, bondissait dans tous les sens et exécutait des pirouettes grotesques pour divertir le public, était étonnamment flegmatique. La morosité qui plombait le parc avait peut-être fini par toucher à son tour le légendaire Lipsy.

Lorraine jeta un œil à son fils. Face à sa mascotte préférée, il rayonnait. Le voir aussi heureux, après ces longues années de galères successives, était un réel plaisir. Cela suffisait à effacer, du moins partiellement, sa culpabilité.

Lipsy gesticula pour faire reculer les visiteurs qui envahissaient son espace vital. Sa main gauche trifouilla dans une poche de sa combinaison. A la stupéfaction générale, la mascotte poussa des grognements suffisamment inquiétants pour faire reculer les quelques personnes qui l'entouraient. Elle sembla soudainement agitée de spasmes incontrôlables, alors que des mots incompréhensibles s'échappaient du masque au sourire figé.

Et c’est alors que, sans la moindre raison, Lipsy se rua sur Dylan, un couteau fermement tenu dans la main gauche. La lame se ficha à plusieurs reprises dans sa carotide. Des flots d'hémoglobine giclèrent sur le sol tandis que le garçon, les yeux écarquillés par l'horreur et la surprise, porta la main à sa gorge. La seconde suivante, il s’effondra sur le sol comme un pantin dont on aurait coupé les fils, tandis qu'une auréole écarlate se répandait autour de son corps.

Estomaquée, la foule se dispersa en criant et, avant de s’évanouir, Lorraine, horrifiée, perçut une dernière image : celle de Lipsy qui, qui à son tour, se labourait la gorge.

Au loin, on pouvait entendre l’orgue de barbarie du vieux carrousel qui, imperturbable, jouait son air léger.

Cet incident fut le dernier d’une longue série qui établit la sinistre réputation de Happy Kingdom.

Sur ordre des autorités locales, le parc ferma officiellement ses portes le lundi 9 octobre 2000.

Et il tomba dans l’oubli.

Du moins, le pensait-on…


Texte de Coaster

NOR 5 - Mortelle Nostalgie


Temps approximatif de lecture : 9 minutes. 

Claude reposa sa tasse de café et soupira. La journée s’annonçait longue et ennuyeuse, comme souvent. Il était à peine dix heures et il en était déjà à sa quatrième place. Le vieil homme se leva, traversa lentement son petit salon et regarda la rue par la fenêtre. Son petit village lorrain était très tranquille à cette heure de la journée. Presque tous les gens en âge de travailler étaient employés dans les villes voisines, le reste était réparti entre le bar, la boulangerie, la mairie, la bibliothèque et la poste. Il n’y avait ni école primaire, ni de pharmacie, et la mine qui se trouvait non loin avait été fermée.