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Spotlight : L'ensorcellement des ténèbres

Je m’appelle Anny, j’habite dans un petit appartement de rez-de-chaussée bien sympathique avec terrasse en compagnie de mon chien Foan. C’est une petite ville agréable du nord de la France où, malgré le peu de soleil, il fait bon vivre. Je vis mon train-train quotidien, alternant les études et le boulot. Les matins et les soirs, j’ai pris l’habitude d’amener mon chien dans le parc qui est entouré par de petits immeubles, dont le mien. Rien de bien intéressant, n’est-ce-pas ? Et pourtant, c’est par ces choses anodines et sans intérêt que c’est arrivé !
 
L’appartement qui se situe tout de suite à gauche de la porte menant au parc avait toujours été inoccupé depuis de je suis là. Pourtant, l’immeuble avait tout pour plaire. Et enfin, un soir, en revenant du travail, j’ai vu que la porte d’entrée de cet appartement était ouverte, et en passant devant pour aller jusqu’au mien, j'ai vu des tas de cartons d’emménagement. Ça y est, de nouveaux voisins.

En promenant le chien, ce soir-là, j'ai remarqué que même si l’appartement était occupé, les volets étaient à peine ouverts. Normal, me direz-vous, pas envie d’être vus. Mais ce qui m’a le plus interpelée, c'est l’absence totale de lumière. Étaient-ils retournés dans leur ancien logement pour récupérer le reste des affaires ? Pourquoi à cette heure-ci ? Ils auraient pu attendre le lendemain, à moins de n'habiter pas très loin. Enfin, comme qui dirait, « cela ne nous regarde pas. »

On pouvait dire que c'étaient des voisins discrets. Durant les jours qui ont suivi, ça a été comme s’ils n’avaient pas emménagé, mis à part les volets, à présent ouverts en grand. La lumière était toujours éteinte, mais l’homme qui habitait dans l’appartement regardait la télévision. Cette dernière projetait des lueurs plus ou moins colorées en fonction des images qui défilaient.  C’était toujours ainsi, que ce soit le matin quand je sortais le chien avant de partir ou le soir avant d’aller me coucher. 

Ainsi a débuté une nouvelle activité qui s'est ajoutée à mon train-train quotidien. Pendant que le chien jouait et gambadait dans le parc, je m’installais sur un banc et regardais la télé. J’avoue que je regardais sans vraiment regarder. Mes yeux étaient rivés dessus, mais je n’y prêtais pas vraiment attention.

Les mois passaient et cette habitude s’est installée. Le matin, je ne jetais qu’un bref coup d’œil pour ne pas être en retard. Mais le soir, je m’installais et j’y restais. Et plus les jours défilaient et plus je restais longtemps. Si bien que c’est Foan qui me tirait de mon hypnose. La journée, j’avais de plus en plus de mal à me concentrer, je ne pensais plus qu’à cet écran. Dans mes rêves, je voyais les images qui défilaient sans vraiment pouvoir les distinguer. Je restais jusqu’à très tard le soir, assise sur le banc, les yeux rivés sur cet écran. 

Je sentais que je ne pouvais pas m’en passer. Je savais que ce n’était pas correct de continuer ainsi. Mais je n’avais pas envie d’arrêter. Si bien que le temps passait et que rien ne changeait. Cela aurait pu rester ainsi ad vitam æternam, mais un soir, l’appartement est resté dans le noir complet. Moi qui ne pensais qu’à cet écran lumineux qui chassait tout de mon esprit, cela m'a fait un choc de le voir éteint. Comme s’il était mort.

Je me suis donc rapprochée de la fenêtre de l’appartement, regardant l’objet de mon désir, tendant presque les doigts pour pouvoir le toucher. Je voulais me rapprocher de cet objet qui m’apportait la paix. C’est lorsque j'ai dépassé le mur pour être complètement devant la fenêtre que je l'ai vu à la lisière de mon champ de vision. Tout mon corps s'est raidit. La chaleur a quitté mon corps instantanément. Ma poitrine s'est serrée au point d’étouffer mon cœur et de restreindre ses palpitations. C’était douloureux, car il s’affolait dans le même temps.  Chaque parcelle de mon corps était si dure, si contractée que le tremblement, qui pourtant me semblait violent, passait pour un simple frissonnement.

J'ai rassemblé toutes mes forces et, avec une lenteur extrême, j'ai tourné la tête vers ce qui m’a figée net. Mon cœur battait la chamade, semblant déchirer ma poitrine de l’intérieur. Et alors que je faisais face, tout autour de moi a disparu : les bâtiments, les gens, le vent, les sons, les lumières, les couleurs. Il ne restait que moi et … eux. Aussi blancs que la plus pure des neiges, d’une lueur plus froide que celle d’une pleine lune dans la nuit noire, ils me fixaient. Ils me voyaient, moi et moi seule.

Je suis restée immobile, ne clignant même pas les yeux. Eux pourtant se le permettaient. Les deux yeux se fermaient lentement mais en un instant ils étaient déjà ouverts. Un souffle glacé a effleuré ma nuque. Un froid brûlant s'est mis à parcourir ma colonne vertébrale jusqu’au creux de mes reins. C’était comme si des milliers de dagues s’enfonçaient dans mon dos. Mon cœur battait si fort que je ne pouvais plus le sentir.

Le souffle est revenu, plus long, plus fort, plus glacial. S’enroulant autour de mon cou, tel des doigts à la fois doux et cruel, caressant chaque centimètre de ma peau. Mon esprit s'est focalisé sur ce souffle qui devenait une longue et profonde respiration. Si bien que je n'ai pas remarqué le moment où les yeux ont disparu. Des bras m’ont alors entourée, aussi froids que le souffle, à la fois solides et fluides. J'étais comme enfermée dans un écrin de glace. Seul mon cœur dégageait encore une chaleur. Malgré la peur qui me tenaillait, je ne voulais pas quitter cette étreinte.

Avec force et douceur, ils m'ont fait pivoter vers l’écran de la télé éteint. Je me voyais dedans et, malgré toutes les preuves d’une présence dernière moi et autour de moi, rien ne se reflétait dans l’écran.

D’un coup l’écran est devenu blanc. La lumière m'a fait mal aux yeux. Et comme je les plissais, j'ai commencé à distinguer dans l’écran non seulement moi, mais aussi une forme noire voluptueuse m’entourant. Son visage noir uni, sans nez, sans bouche, posé délicatement sur mon épaule, penchait légèrement sur le côté. Regardant de ses yeux blancs lumineux l’écran, comme moi. Et alors, un sourire s'est dessiné sur le visage. La où il n’y avait rien avant se trouvait à présent un rictus démesuré. Son étreinte s'est encore resserrée. Il a tourné la tête vers mon visage. Et en articulant très lentement, a prononcé des mots qui ont brisé le dernier lien qui me rattachait à ma conscience :

« Tu es à moi »

L'auteur n'a pas signé ce texte.

L'homme le plus riche du monde

J'ai fait un bond en arrière alors qu'une entité géante émergeait de l'épaisse fumée. Elle m'a dévisagé, puis m'a dit :

« Je suis le génie de la lampe. Tu m'as libéré, et, pour cela, je vais t'accorder un vœux. Mais, je me dois de te prévenir : réfléchis bien avant de souhaiter quelque chose. »

Mon appréhension s'est doucement changée en satisfaction. « MON DIEU, C'EST VRAIMENT EN TRAIN D'ARRIVER, » me suis-je dit.
Sans hésitation, j'ai fait mon souhait.

« Fais de moi l'homme le plus riche du monde. » J'avais vraiment besoin d'argent. J'ai toujours vécu dans la pauvreté. Je ne me souviens même pas de la dernière fois que j'ai mangé un repas décent, ou dormi dans un vrai lit. C’était une occasion inespérée d'en finir avec tout ça.

« Ton vœux est exaucé. Demain, quand tu te réveilleras, tu seras l'homme le plus riche du monde. » Et pouf, il a disparu.

Cette nuit-là, j'ai dormi comme un bébé. J'ai fait plein de rêves, tous des plus agréables. J'étais certain que quand je me réveillerais le lendemain, mon misérable studio se serait transformé en un véritable palace.

Mais, malheureusement pour moi, ce n’était pas le cas. Je me suis réveillé dans le même vieux studio délabré dans lequel je vivais depuis trois ans. Je me suis effondré. Ce n’étais qu'une blague cruelle...
Finalement, je me suis calmé et j'ai décidé d'aller travailler. Mais, alors que je mettais le pied dehors, j'ai été incroyablement choqué. Il y avait des cadavres partout. Tous mes voisins étaient morts.
Alors que je déambulais dans les rues, j'ai découvert qu'à part plusieurs sans abris,ce n’étais pas que mes voisins : tout le monde était mort. Puis, j'ai enfin réalisé...

Que j’étais vraiment devenu l'homme le plus riche du monde.

Traduction de Kamus

Spotlight : L'autre épisode perdu de "Nu, pogodi!"

Avant de débuter ce récit, il convient de préciser quelques détails nécessaires à la compréhension de toutes les références. L’histoire s’est déroulée en Pologne, dans les environs d’Olsztyn, il n’y a pas si longtemps. Comme dans tous les pays anciennement sous la domination du Kominform, la culture n’est pas la même que dans les pays occidentaux, et cela vaut aussi pour les dessins animés.

Il y a eu notamment un cartoon créé en 1969, sur le même principe que Tom et Jerry, qui s’appelait Nu, pogodi! et avait un tel succès qu’il a été appelé la « réponse aux dessins animés made in US ». Dedans, un loup, nommé Volk, se démène afin d’attraper Zayats, un lapin, pour un but plus qu’évident. En tout, 20 épisodes ont été tournés, en plus de 3 séquences de 10 minutes appelées les « épisodes perdus », ces dernières étant trouvables seulement en cassette ou sur internet. Mais bien sûr, comme pour bon nombre de choses venant de l’ancien régime soviétique, certains détails ne sont connus que par certaines personnes.

 
La soirée se déroulait calmement. Les plus petits étaient devant la télévision, les plus grands autour d’une table à se raconter des histoires, dans une pièce à côté, et les adultes étaient de sortie. La petite pièce n’était éclairée que par des bougies, afin de rendre l’atmosphère volontairement plus glauque, bien que la porte fût restée ouverte afin de pouvoir surveiller les enfants. L’un des adolescents avait pris la parole, chuchotant et parlant d’une voix plus grave qu’à l’accoutumée, et tentait visiblement d’impressionner l’auditoire par son récit sur les morts d’un village voisin.
 
« … ça n’avait aucun sens, le vieux Kraviec était mort depuis longtemps, Ludwik était allé à son enterrement, et pourtant il avait l’impression de reconnaître sa silhouette de dos, penchée au-dessus de quelque chose qu’il n’arrivait pas à distinguer et produisant d’infâmes bruits de mastications… Et soudain, il marcha sur une branche qui craqua. La chose qu’il avait en face de lui était maintenant avisée de sa présence, elle se retourna vers lui et…
 
– BAAAAAAAAAAAAAH !!! »
 
Son voisin avait brusquement saisi la fille se trouvant à sa droite par les épaules en hurlant, ce qui l’avait fait hurler à son tour, de peur et de surprise. Elle se reprit et colla une gifle au farceur, tandis que le reste de l’assistance riait à gorge déployée. Lorsque tous se furent calmés, un autre garçon se manifesta. Il était le seul à avoir très peu réagi durant l’histoire précédente, qui n’avait pas l’air à son goût, ce qu’il indiqua d’ailleurs de manière précise :
 
« Si on oublie les incohérences du genre une branche qui se trouve comme par hasard dans le couloir du manoir hanté pour craquer sous le pied du héros, raconter tout ça pour finir par crier dans les oreilles du voisins, ça n’a franchement pas grand intérêt… »
 
Tous le regardèrent, le précédent conteur avec un air vexé, mais il ne changea pas d’expression. Il poursuivit :
 
« Maintenant, si vous le permettez, je vais aussi vous raconter une petite histoire, peut-être certains d’entre vous la connaissent déjà. Vous vous rappelez tous de Nu, pogodi! ? »

Les autres acquiescèrent.
 
« Vous vous rappelez aussi que dans les derniers épisodes, la voix de Volk avait changé ? Il se trouve que son doubleur, Anatoli Papanov, est mort d’une crise cardiaque…
 
– Les histoires de fantômes ou de morts-vivants, on a déjà fait ce soir, râla le précédent conteur, si tu démontes mon histoire juste pour…  
 
– J’ai à peine commencé, imbécile, écoute au lieu de nous faire une scène ! Je disais donc, il est mort à cause d’une crise cardiaque en prenant une douche froide, l’eau chaude avait été coupée ce soir-là. Ça s’est produit entre l’épisode 16 et l’épisode 17, du coup ils on été plutôt embêtés, d’autant qu’ils avaient commencé à tourner le quatrième épisode perdu, vu que les trois premiers avaient été un succès. Mais changer la voix d’un personnage, c’est compliqué, encore plus en plein milieu d’un épisode, donc la décision a été prise deux jours après, ils ont préféré laisser tomber et réfléchir à une solution pour terminer la série régulière.
 
Sauf que le lendemain de cette décision, le producteur a reçu une lettre anonyme lui disant que cet épisode devait être terminé, et que Volk devait attraper Zayats, pour une fois. Pas de bol, l’écriture a très vite été reconnue, c’était un autre acteur et ami de Papanov, Andrei Mironov. On lui a envoyé quelqu’un pour vérifier sa santé mentale et découvrir comment il avait fait pour être au courant d’un truc qui ne le regardait pas aussi vite, les résultats ont pas dû plaire parce qu’ils s’en sont occupé très vite, ni vu ni connu. La version officielle, c’est qu’il est mort d’une rupture d’anévrisme, à peine 9 jours après la mort de son pote. Quelle coïncidence, devait-on se dire !
 
Dans les studios, on a vite oublié cette histoire, mais on a retrouvé une des caméramans pendue avec le scripte de cet épisode perdu à la main. Les infos sur la série ont été modifiées de sorte à ce que son nom n’apparaisse pas, cependant en interne on s’est posé des questions, la personne n’avait aucun antécédent, et la veille elle avait même l’air de bonne humeur. Le surlendemain, c’est un des directeurs artistiques qu’on a retrouvé vidé de son sang dans son bureau, un classeur à propos de la série était ouvert devant lui et il avait dessiné Volk avec la tête de Zayats dans la gueule avec son propre sang. C’est là que chez Soyuzmultifilm, il y a eu quelques dérapages. »

Il s’interrompit. Un des enfants se tenait à la porte et les regardait. Dès que le silence se fit, il dit que ce qu’il y avait à la télé était nul parce que les dessins animés étaient finis, faisant au passage sursauter ceux qui étaient dos à la porte et n’avaient pas remarqué sa présence. Le conteur lui sourit, ouvrit son sac et lui tendit une cassette, lui disant que s'il le voulait, il y avait d’autres dessins animés dessus. Le petit lui fit un grand sourire et repartit vers les autres avec sa nouvelle cassette. L’histoire reprit ensuite, captivant de nouveau l’auditoire comme s’il n’y avait pas eu d’interruption :
 
« Certains disaient que Papanov n’était pas satisfait parce qu’il n’avait pas pu terminer sa série, et qu’il voulait qu’un terme y soit mis. Les supérieurs trouvaient ça totalement délirant, au début, mais quand un autre caméraman s’est filmé en train de se flinguer devant un épisode de la série et qu’un scénariste s’est déguisé en lapin pour sauter par une fenêtre, ça leur a fait penser que cela ne coûtait rien d’essayer, de toute manière ce n’était qu’un épisode perdu, il n’avait pas de lien chronologique avec le reste de la série, il pourrait très bien la clore. On a pris une autre équipe que celle de d'habitude pour terminer l’épisode, afin de laisser l’originale s’occuper de la série régulière, et dès que le tournage a repris, les morts étranges ont cessé.

Cependant, l’équipe est devenue de plus en plus sombre à mesure que son travail avançait. Certains déprimaient, d’autres coupaient tout contact avec les autres, on ne les voyait plus que pour entrer ou sortir de leurs bureaux. Les autres employés ont pensé que c’était probablement parce qu’ils ne trouvaient pas comment avancer, et par quel miracle ils pourraient faire aboutir un épisode inachevé sans même l’aide des voix originales, qui avaient refusé d’y participer et n’avaient laissé que des enregistrements déjà existant en guise de sons exploitables, mais, en même temps, des rumeurs ont commencé à se répandre comme quoi leur travail renfermait quelque chose de malsain et que leur œuvre n’apporterait rien de bon.
 
De plus, certain d’entre eux commençaient à avoir des comportements inhabituels, à faire des choses qu’ils n’auraient jamais fait en temps normal. Ce qui transparaissait le plus, c’était leur susceptibilité dès qu’on évoquait l’avancement de leur tâche, il n’était pas rare qu’une discussion sur ce thème parte rapidement en éclats de voix. Et ça, ce n’était que pour ceux qui semblaient le moins touchés, car d’autres perdaient complètement les pédales, après quelques temps, plusieurs ont été déclarés inapte au travail. Même sur leur corps, ça se voyait que quelque chose ne tournait pas rond, ils perdaient du poids et les cernes s’agrandissaient sous leurs yeux.
 
Malgré ces difficultés, l’enregistrement a pu être mené à son terme, d’une manière ou d’une autre. Et comme les plus superstitieux pouvaient s’y attendre, il semblait cacher de lourds secrets. Après l’avoir terminé, les employés assignés à cette tâche ont continué à n’être que des fantômes au sein de l’entreprise, et les rares fois où on pouvait les croiser et les questionner à propos de l’épisode perdu, ils répondaient que cela ne valait pas la peine de le regarder et qu’on ferait mieux de s’occuper d’autre chose. Ils ont fini par tous rentrer un à un en dépression, et certains ont même complètement perdu la tête. Il n’a pas fallu longtemps pour qu’un de leur supérieur, persuadé qu’ils jouaient tous la comédie et voulant prouver aux autres que les rumeurs qui couraient n’étaient que des racontars infondés, a pris l’enregistrement et est allé le regarder dans son bureau. »
 
Depuis l’autre pièce filtrait le son du générique de dessin animé que les enfants avaient lancé. Bien que sans raison apparente, des frissons parcoururent l’échine de ceux qui écoutaient l’histoire.
 
« Quand il a fini et est ressorti de son bureau, il n’a pas dit un mot. Il est rentré chez lui avec l’enregistrement après la fermeture des locaux, et il n’est pas revenu le lendemain. Après deux jours, on a envoyé des gens vérifier chez lui, et ils n’ont trouvé personne, lui et sa famille s’étaient simplement volatilisés. L’enregistrement aussi d’ailleurs. Imaginez les réactions quand la nouvelle est arrivée à Soyuzmultifilm, eux qui pensaient en avoir terminé avec ça, cela a provoqué de vives émotions. Certains ont été furieux d’apprendre cela, ils avaient l’impression que la pression morale dont ils avaient été victime n’avait plus aucune raison valable si l’enregistrement avait été volé au final.
 
Le pire, ça a été chez l’équipe de tournage, ceux qui n’étaient pas déjà devenus complètement fous. La nouvelle a été trop dure à supporter pour leurs nerfs. Ils ont purement et simplement quitté les locaux sans rien dire et sans réagir à ce qu’on leur disait, et le lendemain ils sont revenus, l’air complètement hagard, et se sont fait exploser, dieu sait comment. Bien que personne n’en ait entendu parler à cause de la censure, la société a presque fait faillite à ce moment, le nombre de mort ajouté aux dégâts qu’avaient causé les derniers en date étaient une véritable catastrophe. C’est pour ça que la série a été mise en pause pendant plusieurs années. »
 
Il se tut. Les bruitages du dessin animé filtraient doucement derrière et empêchaient le silence de s’installer totalement. Une voix féminine s’éleva alors.
 
« Et l’enregistrement ? On sait ce qu’il est devenu ? »
 
Le narrateur lui adressa un étrange sourire.
 
« Plusieurs théories courent à ce sujet. La première dit que ce sont les services secrets russes qui ont eu vent de l’histoire et ont décidé de s’en emparer pour le tester, et peut-être s’en servir, qui sait. Une autre raconte que la maison a tout simplement été cambriolée par quelqu’un qui savait qu’une séquence inédite de la série s’y trouvait et voulait la revendre au plus offrant, ce qui voudrait dire qu’il existe toujours, quelque part. Certains disent même que c’est le spectre du vieux Anatoli qui l’a récupéré, bien que ses supposées raisons soient diverses et variées. Une dernière théorie veut que l’enregistrement soit toujours en circulation, et qu’il ait même été copié pour être davantage vu, « comme l’aurait souhaité Papanov ». Quoiqu’il en soit, et c’est là que toutes ces théories convergent, on dit aussi que tous ne peuvent pas regarder cet épisode, et que ceux qui n’auraient pas dû le regarder sont pris par quelque chose. Quand on y réfléchit, peut être bien que c’est comme ça qu’a fini la famille disparue… »
 
Il laissa la fin de sa phrase flotter, comme si elle appelait à une autre intervention. C’est le garçon qui habitait dans la maison où ils se trouvaient qui rompit le silence.
 
« Est-ce qu’on sait ce qu’il y a sur l’enregistrement ? Ce qui aurait pu causer tout ça ? »
 
Le narrateur le regarda dans les yeux silencieusement, sans rien dire. Il était plutôt inquiétant comme garçon, en fin de compte. Certain d’entre eux commençaient à penser qu’ils n’auraient peut-être pas dû l’inviter, mais ils n’arrivaient plus à se souvenir qui l’avait fait venir en premier lieu. En fait, ils commençaient même à se demander d’où ils le connaissaient. Tandis que ces pensées envahissaient lentement l’auditoire, il se leva et répondit enfin :
 
« Le début serait absolument normal, c’est la séquence qu’ils ont tourné du vivant de Papanov, ça se passe dans le désert. Ensuite, ils empruntent un escalier sorti de nulle part et montent jusque dans les nuages, où la poursuite continue. Le plan s’assombrit à mesure qu’ils avancent parce que le temps devient orageux, et le loup crie « Je vais t’avoir, Zayats » au moment où un éclair traverse un nuage et le réduit en cendre. Là, la musique s’arrête, mais le lapin continue à avancer car il ne sait plus où il est, et on voit les nuages noirs autour de lui qui ont des formes distordues, certains prenant la forme de Volk. Au final, les nuages se mettent à rire, c’est toujours la voix de Papanov qu’on entend pour le loup, et un effet d’écho est utilisé pour donner l’impression qu’il vient de partout, le plan dure une minute entière, et ensuite il sort d’un des nuages et attrape le lapin. Il y a un gros plan sur son visage, et parmi les rires on entend la voix de Papanov qui dit « Je t’ai eu, Zayats » avant qu’il ne le dévore. Après, la vidéo est censée devenir blanche, afficher les visages de ceux qui ont disparu après l’avoir regardé, puis couper. »
 
Il sourit de nouveau largement et ajouta :
 
« Du moins, c’est ce que l’on raconte. »
 
Les bougies s’éteignirent soudain, la mèche était arrivée au bout. Il était temps de rallumer la lumière. Les quelques instants nécessaires à l’accommodation suffirent pour se rendre compte que le narrateur n’était plus là. Dans la salle d’à côté, un des petits se mit à pleurer en disant que Volk avait mangé Zayats. Tous se regardèrent, affolés, et ils se précipitèrent dans l’autre pièce. Les enfants n’étaient plus là. Lorsque leurs yeux se posèrent sur le téléviseur qui affichait encore l’image de Volk, les babines ensanglantées et un sourire malveillant sur ses lèvres, ils entendirent tous cette même voix, celle qui leur avait conté cette maudite histoire : « Je t’ai eu, Zayats ! »
 
Texte de Magnosa

Apocalypse - Chapitre 2 : Gourmandise

Nous sommes finalement arrivés à destination après beaucoup d'heures de vol. Paradoxalement, j'avais étudié la langue durant plusieurs années,  mais je n'avais jamais mis les pieds en Chine, jusqu'à maintenant. Moi qui pensais que les aéroports en France étaient toujours bondés, ce n'était rien face à celui de Pékin. C’était noir de monde. Il n'y avait pas un seul espace de libre, je n'avais jamais vu une chose pareille. J'avais l'impression que si je quittais le professeur ou Père Jean du regard une seule seconde, je les perdrais pour toujours. 

Finalement, tant bien que mal, nous sommes parvenus à nous frayer un chemin parmi la foule, jusqu'à la sortie de l'aéroport. Là-bas, il y avait plusieurs personnes, tenant des panneaux à bout de bras, sur lesquels étaient inscrit des noms. En chinois, bien sûr. C'était enfin à mon tour de briller.
J'ai prévenu mes deux compagnons, et je les ai emmenés vers la femme qui tenait le panneau sur lequel était inscrit le nom du professeur. 

« 你好。这是Blondeau教授。这是约翰神父,我是埃德加。
– Bonjour. Je suis Mei, je parle français. Enchantée de vous connaître. »

Eh bien, pour mon heure de gloire, je pouvais me la mettre où je pense. Après quelques minutes de présentations et de discussion entre Mei et le professeur, j'en venais à me demander s’ils avaient vraiment besoin de mes talents d’interprète. Nous sommes finalement partis en taxi vers la gare où nous attendait un train vers notre prochaine destination : le Tibet.

*** 

Arrivés finalement à Lhassa après un voyage interminable, nous avons d'abord déjeuné dans un petit restaurant, un des seuls de la ville. Il faut dire que ce n’était pas comme dans les films. La seule chose omniprésente ici, c'était la pauvreté à tous les coins de rue, et la police chinoise qui nous arrêtait toutes les 20 minutes pour nous poser des questions.
Les relations entre la Chine et le Tibet étant très tendues, les autorités locales ne tenaient pas à ce que des étrangers viennent fourrer leur nez dans leurs affaires. Heureusement, la présence de Mei à nos côtés était un vrai plus. Les policiers étaient beaucoup plus enclins à nous laisser partir sans trop nous retarder quand ils voyaient qu'une Chinoise nous accompagnait.
Après quelques heures de marche à travers la ville et la montagne environnante, non sans avoir préalablement acheté des vêtements plus chauds pour éviter de mourir de froid à cette altitude, nous sommes arrivés au temple bouddhiste. Le bâtiment était magnifique, j'ai pris énormément de photos pour les montrer à ma famille au retour.
Mei était partie discuter avec les moines en charge du temple, pendant que nous admirions l’édifice et les paysages alentours. Elle est revenue vers nous et nous a fait signe de la suivre.
Nous avons pénétré dans le temple, et sommes arrivés dans une pièce carrée, avec au centre un autel. Autour de cet autel étaient installés en tailleur des moines, qui semblaient méditer. Dessus, on pouvait voir un bol en verre, tout ce qu'il y avait de plus normal. Ả noter que ce bol n'était pas vide, il semblait contenir une soupe.
Nous étions séparés par une vitre des moines et de l'autel. Il n'y avait aucun moyen de passer de l'autre côté, à moins de casser cette vitre, ce qui me semblait peu probable, car elle semblait renforcée. 

J'ai rapidement demandé à Mei si elle savait ce que qui se passait dans cette pièce, mais elle m'a juste répondu que les moines passaient une sorte d'épreuve de foi. Je lui ai bien sûr demandé de quelle épreuve il s'agissait, mais elle ne répondait plus à mes questions. Elle semblait fascinée par le bol au centre de la pièce. 
Je me suis tourné vers le prêtre et le professeur, et, à ma grande surprise, eux aussi étaient comme hypnotisés. Ils regardaient le bol avec une envie apparente. On pouvait noter de la bave sortir de leur bouche. Ils ressemblaient à des personnes qui n'avaient pas mangé depuis plusieurs jours devant une bonne entrecôte.  
Puis je l'ai sentie aussi. L'odeur venant du bol.

Quand elle a pénétré dans mes narines, j'ai tout de suite fixé mon regard sur le bol. Cette odeur avait ouvert mon appétit d'un coup. Même si j'avais bien mangé au déjeuner, mon ventre criait famine, et le contenu du bol me faisait saliver.
Le contenu du bol était ce que je désirais le plus au monde. Plus rien ne m'importait. Je ne vivais que pour manger le contenu de ce bol, et cette vitre renforcée m'en empêchait. J'ai alors frappé la vitre de mes poings, jusqu'au sang. Le professeur se tapait la tête contre la vitre. Il était comme dans un état second. Le prêtre implorait Dieu de le laisser goûter à cette nourriture qui lui faisait tant envie. Mei, quant à elle, était en train de lécher la vitre, comme si celle-ci avait le goût de la soupe contenue dans le bol.

Puis des moines sont venus nous empêcher de nous faire plus de mal. Ils voulaient nous faire quitter la pièce, mais un événement était venu interrompre notre état de transe.
Un des moines qui méditait dans la pièce, au-delà de la vitre protectrice, s’était levé et avait couru vers le bol. Puis avait avalé d'un coup la soupe contenue dans celui-ci.
Les autres moines ne bougeaient plus. On pouvait voir certains pleurer, d'autres méditer de plus belle, alors que d'autres encore ont commencé à marmonner des prières.
Mais ce n'était pas fini, car le bol, qui était désormais vide, se remplissait de nourriture tout seul. Comme par magie, personne ne l'avait rempli. La nourriture était apparue d'un coup. Il ne s'agissait plus de soupe, mais de riz cette fois ci. 

J'ai eu à peine le temps de me demander comment cela était possible que le moine avait une nouvelle fois tout avalé. Puis le bol s’était de nouveau rempli d'une autre sorte de nourriture.
Et le moine l'avait avalée goulûment. Et ainsi de suite. Le moine continuait de manger la nourriture qui semblait réapparaître, encore et encore.
Une fois que son estomac était rempli, il vomissait, puis recommençait à manger de plus belle.

Nous assistions à ce spectacle, bouche bée. Mei, ne pouvant en voir davantage, était sortie pour vomir. Le professeur semblait fasciné, et marmonnait "J'avais raison... Tout est vrai !" Il souriait devant ce dégoûtant spectacle. Père Jean tenait son crucifix dans sa main et priait de toutes ses forces.
Au bout d'un moment, alors que le moine continuait à manger, un bruit sourd s’est fait entendre. Le moine s’était écroulé, de la bave et du vomi sortant encore de sa bouche.
Il avait dû s’étouffer avec la nourriture qui s’agglutinait dans sa gorge, et, manquant d'air, était mort. 

Je me préparais à rejoindre Mei à l’extérieur, quand j'ai entendu Père Jean crier.

« O Diabo ! O Diabo esta aqui ! »

Il regardait vers le centre de la pièce. Le moine, qui était censé être mort, venait de se relever. De la nourriture lui sortait de la bouche et même du nez, il ne pouvait sûrement pas respirer comme ça. Pourtant, il était retourné manger. 

Il était mort, mais mangeait encore. Rien ne pouvait l’arrêter de se nourrir. Il a continué pendant plusieurs minutes, jusqu'à ce qu'il soit trop lourd pour se tenir debout. Il s’est écroulé sur le dos, et semblait ne plus pouvoir se relever. Il agitait les bras, comme par dépit, pour pouvoir retourner manger.
Puis un moine est entré dans la pièce, et a annoncé que la victime avait malheureusement échoué à l’épreuve. Il a demandé à tous de quitter la pièce, afin de pouvoir venir récupérer le cadavre de ce pauvre religieux, qui se tortillait sur le sol.


***  

Nous sommes donc sortis, et, une fois dehors, je me suis assis sur un mur, pour reprendre mon souffle et me remettre de mes émotions. Je venais d'assister à quelque chose d'hors du commun. C'était... surnaturel. Cela relevait du domaine du paranormal. Ce n’était pas possible.
C’était surement le tournage d'une scène de film. Cela devait être sûrement ça. Je suis retourné voir les autres, pour leur demander leur avis.
Le professeur affichait un sourire.

« Mais enfin, qu'est-ce que c'était que ça ? 
– C'est la preuve, mon jeune ami. La preuve que j'avais raison, et que le texte était authentique.
– Ce n'est pas possible. C'était du cinéma. Une chose pareille ne peut arriver...
– C’était bien réel. Ne l'as-tu pas sentie en entrant dans la pièce ? Cette faim... cette... Gourmandise ! Ce bol était le symbole du premier péché mortel, la gourmandise. Il faut en informer le Vatican au plus vite. »

Il avait raison. Je me voilais la face en me disant que tout ceci était truqué. Mais il est vrai que cette sensation de faim intense en entrant dans la pièce ne s'expliquait pas. Surtout que je n'avais plus du tout faim en sortant.
Père Jean était dans tous ses états. Il n'avais pas arrêté de prier depuis qu'on était sortis, et embrassait sa croix en chuchotant des prières. Il devait se sentir comme Saint Thomas, à présent.
Mei avait disparu, ce qu'elle avait vu dans cette pièce avait probablement été trop éprouvant pour elle. Moi-même, si je n’avais pas été au milieu d'un endroit totalement inconnu pour moi, je me serais déjà enfui à toutes jambes.

Puis le moine qui avait annoncé l’échec à l’épreuve est venu nous retrouver.
Il était au courant de la venue d'envoyés du Vatican ce jour-là, et nous a un peu expliqué en détails ce qui s’était passé.
Le bol était apparu un jour dans les montagnes, alors que les personnes qui y passaient tous les jours ne l'avaient jamais trouvé avant. Très vite, ça a été un joyeux bordel. Tout ceux qui s'approchaient trop près du bol développaient un appétit féroce, et mangeaient le contenu du bol, qui se renouvelait dès que celui-ci était vide. Et ils ne s’arrêtaient jamais de manger, comme on avait pu le constater au temple.

Seuls les moines tibétains, qui étaient réputés pour leur résistance à toutes sortes de tentations, semblaient protégés contre cet ensorcellement. Enfin, quelques-uns y succombaient quand même. C'est alors que les maîtres du temples ont eu l'idée de ramener ce bol au temple, de protéger les autres de son envoûtement, et de permettre aux moines qui souhaitaient tester leur détermination et leur foi de passer une heure dans la pièce où se situait le bol. S'ils échouaient, c'était qu'ils n’étaient pas digne d'être des moines, et donc mouraient.

Après cela, je n'ai plus eu d’appétit durant deux jours. Nous sommes finalement rentrés à la gare pour retourner à Pékin. Durant le voyage, alors que Père Jean n'avais plus parlé depuis cet événement, j'ai quand même demandé au professeur ce qui allait se passer ensuite.

« Le voyage continue, mon jeune ami. Ce n’était qu'un avant-goût de ce que nous allons voir à travers le monde. Nous devons nous montrer forts et dignes de la mission qui nous a été confiée, car le sort du monde pourrait dépendre de celle-ci.
– Vous voulez dire que si ces évènements annoncent une apocalypse, celle-ci pourrait être évitée ?
– C'est plus compliqué que ça. Mais nous le saurons bientôt. Maintenant, essaye de te reposer un peu.»

Il était vrai que je n'avais pas encore fermé l’œil depuis que j'avais assisté à cette scène effroyable. Je me demandais ce que j'allais bien pouvoir voir de pire pour les autres péchés capitaux, car la gourmandise avait déjà mis la barre haute.
Alors que je me préparais à dormir, je ne pouvais m’empêcher de me demander comment je faisais pour ne pas être choqué par ce que j'avais vu. J'avais quand même assisté à la mort d'un homme et à sa résurrection en mort-vivant, et, pourtant, je ne ressentais aucune peur et aucun malaise. De plus, je savais maintenant que la fin du monde pouvait être très proche, mais, malgré ça, je n’étais pas inquiet.

Qu'est-ce qui clochait chez moi ? C'est avec ces interrogations que je me suis endormi, espérant un jour meilleur pour le lendemain.

Texte de Kamus

Spotlight : Don't play with your life

Il est déjà très tard dans la nuit, mais tu ne dors toujours pas. Tu t’en fiches, c’est les vacances. Tu n’as pas sommeil et tu n’arrives pas à lâcher ta console de jeu. Au bout d’un moment, un besoin pressant te pousse à descendre de ta mezzanine. Tu te diriges vers les toilettes tout en continuant ta partie. Pas besoin de regarder où tu vas, il fait noir et tu connais le chemin par cœur. Tu sais exactement à quel moment t’écarter pour ne pas trébucher sur la plante en pot qui traîne dans le long couloir.

Tu n’allumes pas la lumière et t’éclaires avec l’écran de ta console. Même lorsque tu as fini, tu restes assis pour finir ton niveau. Pendant ce temps, tu n’as pas conscience des dizaines de paires d’yeux qui t’observent dans la minuscule pièce. Tu finis par perdre et tu profites de cette pause pour sortir. Tout en te lavant les mains, tu gardes un œil sur l’écran de ta console posée à coté de toi pour voir ton score. Pas terrible. Tu recommences une partie. Tu retraverses le couloir, les yeux rivés sur l’écran. Pour rejoindre ta chambre, tu passes devant plusieurs pièces plongées dans le noir dont les portes sont restées ouvertes. Tu n’as pas conscience des bras qui en sortent pour essayer de t’attraper au passage.





Tu regagnes ta chambre et grimpes dans ton lit. Alors que ton pied quitte le dernier barreau de l’échelle, tu ne remarques pas la main noire et déchiquetée qui a failli saisir ta cheville. Les écouteurs vissés dans les oreilles pour entendre la musique de ton jeu vidéo, tu n’entends pas les monstres sous ton lit qui grondent, menaçants. Tout ce qui occupe ton esprit, c’est ton jeu vidéo. Tu adores ce jeu. Il s’appelle « Don’t Play With Your Life ». Tu ne comprends pas le titre, mais c’est plutôt marrant. Le héros est un petit garçon qui doit essayer de sortir de chez lui sans se faire tuer par les monstres qui vivent dans sa maison. Il n’y a aucun moyen de se défendre, on peut juste fuir et se cacher dans les placards. À chaque niveau, il y a plus de monstres, moins d’endroits où se cacher, et plus de distance à parcourir.

Tu joues encore un moment, mais les yeux commencent à te piquer. Tu éteins alors ta console et tu tends le bras pour la poser sur l’étagère. La créature sous ton lit en profite pour t’attraper le poignet. Tu hurles. Mais c’est trop tard.

Tu te réveilles. Tu es dans ton lit, il fait encore nuit. Tu es soulagé. Tout ça n’était qu’un cauchemar. Tu regardes par la fenêtre. Le ciel est dégagé mais on ne voit pas la lune. Bizarre. Tu essayes de te rendormir, mais il y a des bruits dans la maison. Tu décides de te lever pour aller voir, quand tu remarques quelque chose. Ta console de jeu. Par terre, cassée. Comme si on l’avait faite tomber. Comment est-ce arrivé ? Tu l’as pourtant bien posée sur l’étagère… Et puis tu te rappelles ton rêve. Quand la main t’as saisi le poignet, tu as lâché ta console sur le coup de la surprise.

Tout à coup tu te sens mal. Et si tu n’avais pas rêvé ? Tu regardes autour de toi mais tu ne vois aucun monstre dans ta chambre. En tremblant, tu te diriges vers le couloir pour vérifier la source des bruits. Tu passes la tête par l’encadrement de la porte, puis tu sors. Tu remarques soudain que le couloir n’est pas celui dont tu as l’habitude. Puis tu entends un grognement sourd. Par réflexe, tu te caches dans le premier placard que tu vois. Pourtant il n’y a pas de placard chez toi à cet endroit. Pas le temps de te poser des questions, les grognements se rapprochent.

Tu entrouvres la porte pour voir ce qui se passe. Une silhouette inhumaine passe près te toi sans te voir et s’éloigne. Tu es pétrifié. Tu n’oses pas sortir, mais ton corps ne t’obéit plus et tu sors contre ta volonté. Tu t’enfonces dans la maison. Cette fois c’est sûr, ce n’est pas la tienne. Mais comment es-tu arrivé là ? Tu tentes de reprendre le contrôle de toi-même, mais c’est comme si tu étais télécommandé, tu ne décides rien. Tu marches au hasard dans cette maison inconnue quand un cri retentit dans ton dos. Tu te retournes vivement et te retrouves face à face avec une créature hideuse. La peur te tord le ventre. Tu essayes de crier, mais à la place, tu prends la fuite. Tu entends la chose derrière toi qui te poursuit.

Pendant que tu cours, un coin de ton cerveau comprend ce qui ce passe, mais tu refuses de l’admettre. Tu trébuches et tu t’étales de tout ton long. La créature se penche sur toi. Elle a des mains noires, sinistres, déchiquetées. Alors qu’elle se penche sur toi, le titre de ton jeu vidéo prend alors tout son sens. « Don’t Play With Your Life » : ne joue pas avec ta vie…

 L'auteur n'a pas signé le texte. 

La fin des temps

J'ai été le premier à voir un ange tomber du ciel.
J'étais en train d'observer les étoiles depuis mon jardin quand je l'ai vue : une lumière aveuglante traversant le ciel à toute vitesse. Quelques instants plus tard, un humanoïde ailé s’écrasait dans mon jardin.


Il mesurait bien trois mètres, si bien que j'ai dû faire beaucoup de place dans le salon et me servir de deux matelas pour lui faire un lit où il pourrait se reposer. Il était salement amoché. Une partie de son torse avait été arrachée par ce qui m’a semblé être une immense mâchoire, découvrant son impressionnante ossature. Ses yeux avaient également été arrachés de leurs orbites, et l’une de ses ailes semblait avoir été déchirée avec violence.


Il a passé la plupart de son temps inconscient, et les rares moments où il se réveillait, c’était pour balbutier dans une langue inconnue.


Il ne m'avait adressé la parole que deux fois. La première avait été pour me révéler son nom. La seconde était la réponse à une question qui me brûlait les lèvres depuis qu’il était tombé du ciel, à savoir ce qui lui était arrivé. Le regard dans le vide, il m’a simplement murmuré : "La guerre".


Quelques heures après qu’il m’a répondu, je l’ai trouvé sur sa couche, les yeux fermés et le teint pâle. Je devais me rendre à l’évidence : il était mort.


Dans les jours suivants, d’autres anges sont tombés du ciel. Cependant, ceux-là étaient déjà morts. Leurs corps avaient également été mutilés, parfois si profondément que si ce n'était pour leur grande taille et leurs ailes, nous n’aurions certainement jamais su qu’il s’agissait d’anges. Et plus le temps passait, plus il en tombait, comme autant de lumières éblouissantes traversant les cieux.

Bien que beaucoup de gens aient paniqué, la paix a pu être préservée, même si nombre de théories du complot circulaient à propos de ces anges tombés du ciel. Finalement, cette pluie macabre était devenue un spectacle habituel, si bien que les gouvernements ont rapidement rouvert les voies de commerce international, et les transports publics du même coup.


Lorsque la pluie de cadavres s'est enfin arrêtée, les gens en furent enchantés. Par contre, quand la terre a commencé à se fissurer, ils le furent beaucoup moins.
Lorsque le feu et la lave ont commencé à se répandre à travers les fissures, à engloutir villages, métropoles et forêts, les gens se sont précipités vers les monastères, les églises, les mosquées et les temples, partout où ils pensaient qu'ils pourraient trouver des réponses, en vain.


Quand la terre s'ouvrit davantage, et que les fissures s'écartèrent pour vomir des hordes de démons, nous avons enfin fini par comprendre.


Tout comme les anges, les démons étaient tous morts. Leurs corps avaient été atrocement mutilés, et ce spectacle était presque plus effrayant que celui de leurs opposés tombés du ciel. Je pensais, non, nous pensions tous que le Ciel et l'Enfer étaient en guerre l'un contre l'autre, mais, en fait, ils s'étaient alliés. Contre autre chose, quelque chose de pire.


Et cette "chose", avait gagné.

Spotlight : Mirrors

Elle s'appelle Mathilda.


C'est une jeune fille fraîche, douce, plutôt jolie.


Sa vie est comme un songe.
Elle est étudiante. Ses camarades l'aiment bien. Elle a beaucoup d'amis. C'est le genre de personne qui s'entend facilement avec tout le monde.
Elle est amoureuse. Elle ne le lui dira jamais; elle aussi a ses faiblesses. Elle se fond dans la masse. Elle se fond dans la vie.


Elle avoisine les vingt ans.
Oh, elle a le temps.


Une nuit, elle se sent mal. De la fièvre? Elle a froid. Vraiment froid. Elle cauchemarde. Puis, soudain, une vive lumière, et elle est sortie de sa torpeur.


Quelle nuit horrible. Mais il faut qu'elle se prépare.
Juste avant de partir, elle jette un regard distrait dans son miroir, et s'étonne de sa pâleur. Elle se demande si elle n'est pas finalement malade.


Mais personne n'a rien remarqué.


De jour en jour, Mathilda se regarde sans cesse et ne guérit pas. Le monstre réfléchissant lui jette à la figure, sans relâche, la vision de son corps en piteux état. Elle se sent morne. Elle s'inquiète. Maintenant, son teint vire presque au gris.


Mais personne n'a rien remarqué.


Elle a encore froid. Toujours froid. Combien de temps s'est écoulé? Elle n'a plus la notion du temps. Son corps, il semble dépérir.
Les miroirs l'effraient. Où sont tous ses amis? Cette image d'elle... Elle a peur.


Mais personne n'a rien remarqué.


Un jour, elle se décide enfin. Cela ne peut plus durer. Elle doit en parler à quelqu'un. Il faut qu'elle se regarde.
Le miroir. Il est derrière elle. Courage. Elle se retourne.


Il n'y a rien.


Une violente lumière; une violente obscurité.
Elle est enfermée. Il n'y a pas d'air. Il n'y a rien ici, sous terre.


Oh, Mathilda, tu n'as plus le temps.


Mais personne n'a rien remarqué.


L'auteur n'a pas signé le texte.

Apocalypse, chapitre 1 - Prologue

Quelle galère.
Bon, c'était un peu de ma faute, j'avais attendu le dernier moment pour trouver un stage, du coup, ils en avaient trouvé un pour moi. Il faut dire qu'ils ne rigolent pas à la Sorbonne. Même quand tu es un étudiant en lettres avec les meilleures notes de ta promotion, tu n'as aucun traitement de faveur. Moi qui voulais me la couler douce avec un stage dans une grande entreprise, sans trop de travail... Et à présent, je me retrouvais dans un avion avec ce vieux fou.

« Toi qui veux devenir enseignant, nous t'avons trouvé un stage au côté d'un professeur d’université très célèbre. Tu vas pouvoir beaucoup apprendre de lui ! »

Spotlight : Le loup de Bachman Hill

Vous vous croyez à l'abri malgré l'absence de vos semblables à Bachman Hill ? Que la légende qu'on vous a racontée des dizaines de fois est totalement absurde et incohérente ? Détrompez-vous car vous n'êtes pas seuls durant vos visites dans cette ville fantôme car le loup de Bachman Hill vous guette...

Il vous a repéré depuis que vous avez cassé le cadenas des grilles avant que vous n'exploriez les rues brumeuses, ricanant comme des hyènes en effrayant quelques personnes de votre groupe en imitant le cri d'un fantôme avec une voix grotesque et stéréotypée qui ne marche que sur les enfants...


Puis, vous vous enfoncez dans la forêt après avoir bu des litres d'alcool que vous avez récupéré dans une boutique en oubliant de vérifier la date de péremption des fameuses bouteilles, mais bon, c'est connu que les jeunes étudiants de la génération actuelle sont têtus comme des mules et se la jouent hors la loi avec leurs aînés, consommant de temps en temps des stupéfiants pour ne pas être « Has Been » et parce que ça vous rend « Awesome » et « Gangsta » durant une Skin Party...

Mais pendant votre promenade, après avoir débité des conneries à cause de la consommation d'alcool et de stupéfiants, vous et vos amis, vous avez cru entendre des branches qui se brisent et des feuilles mortes qui grincent, sans même réagir à la disparition de l'un de vos proches. Vous continuez votre balade forestière en pensant que ce n'est qu'un lapin...


Soudain, vous vous retournez et vous apercevez une énorme masse noire qui se déplace à quatre pattes derrière votre groupe, vous clignez des yeux et elle a disparu de votre champ de vision, était-ce une hallucination due à votre consommation illicite ou avez-vous réellement vu cette chose menaçante ?

Trop de questions se bousculent dans votre esprit ainsi que celui de votre groupe dont vous remarquez seulement qu'il manque une seconde personne, réduisant votre groupe à trois individus. Vous et deux gars qui accompagnaient vos amies qui ont disparu mystérieusement...

La panique vous envahit et vous vous séparez durant une course-poursuite suite à l'apparition de la chose qui semble affamée, vous n'arrêtez pas de vous retournez afin de vérifier si elle est toujours derrière vous ou non lorsque vous trébuchez à cause de la racine d'un arbre. Des cris vous percent les tympans : ce sont les deux gars qui hurlent de douleur et qui tentent de lutter contre la chose, en vain....

Finalement, le silence revient, la brume s'épaissit, vous ne voyez plus rien, vous êtes seul, la peur vous envahit, vous plongeant dans la psychose ainsi que dans la paranoïa, vous vous mettez à rire à cause de la folie et les hallucinations vous font voir les cadavres de vos deux amies qui restent méconnaissables à cause du fait qu'elles sont dans un sale état.

Pendant que vous vous noyez dans les abysses de votre esprit qui est sous le contrôle de la folie, la chose revient et vous fait face, ce n'était autre qu'un énorme loup noir aux yeux bleus,les babines dégoulinantes de sang encore frais, ses dents sont à découvert et ses oreilles baissées, il plonge sur vous, refermant sa mâchoire sur votre gorge...

Oh et j'oublie, vous aussi, je vous observe et je vois que vous voulez aussi explorer Bachman Hill malgré les avertissements que vous avez entendu...


L'auteur n'a pas signé le texte.

De simples songes - Chapitre 3



Chapitre 3




Le jeune homme n’avait pas menti, ils étaient bien dans cette vieille usine reconvertit. Du haut d’un immeuble, je les observais avec mes jumelles. Le bâtiment disposait de deux entrées : une pour ce qui était autrefois l’accueil et l’autre de service. L’ensemble était grillagé et gardé. Il y avait plus ou moins une dizaine de personnes armées gardant constamment les lieux. Les trois miradors de fortunes disposés autour contenaient un garde à chaque heure du jour et de la nuit. Cependant, la défense était loin d’être optimale, mais n’était pas inefficace pour autant. S’infiltrer était faisable, cependant cela comportait de gros risques. De plus, ceci n’était que le moindre de mes soucis. Non, le véritable problème serait d’évacuer la cinquantaine d’enfants emprisonnés sans me faire repérer. J’avais beau me figurer tout les scénarios possible, imaginer diverses solutions, aucun ne me semblait crédible ou réalisable. Je devais me débarrasser des gardiens. 
Comment réussir cela ? Pour le moment, je n’en avais aucune idée. Il allait falloir que je me montre patiente et que je récolte toujours plus d’informations sur ces soldats. Au vu de leur comportement et de leurs manières, ce n’était probablement pas de vrais professionnels. Je pouvais me servir de cette inexpérience. 

L’attente est quelque chose d’atroce, les journées à observer les allers-retours de ces monstres… Voir des enfants amenés de force dans ce sinistre endroit. Voir l’indifférence des bourreaux devant les pleurs. Voir ces mêmes êtres rire, jouer au foot ou aux cartes… Toutes les nuits, je rêvais de nouvelles méthodes pour les faire payer. Mais ce n’était pas ça le pire, c’était d’être la spectatrice impuissante de l’asservissement des gamins, de ma fille… Ils travaillaient tous les jours dans un vaste champ dégagé derrière l’usine. De l’après-midi au soir, ils remuaient la terre et mettaient en culture différentes pousses. Les réticents étaient battu violemment par les gardes. Les enfants trop faibles ou trop peu performants au champ servaient au ménage ou à la cuisine. Les gardes avaient un rite étrange le matin, ils réunissaient les petits dehors les beaux jours et à l’intérieur les jours de pluie. Ils était tous assis devant un homme accompagné d’un paper-board. Je me suis rendu compte que ce type leur faisait la classe. Je ne m’expliquais pas pourquoi ces ordures s’embarrassaient à instruire ceux qu’ils considéraient comme des esclaves. 
Les pré-adolescents avaient droit à un traitement différent. Ils partaient parfois avec les adultes et devaient suivre une sorte d’entraînement. Apprentissage du combat au corps-à-corps et aux armes à feu. Apprentissage d’une discipline de fer. Régulièrement, un gardien les enfermait dans une boîte exposée au soleil ou les humiliait publiquement. Il était interdit de se plaindre ou de détourner les yeux lors des sévices, sous peine de dégradations supplémentaires. Pendant ce temps, un type clamait avec un mégaphone les vertus du courage et de l’abnégation. 

Une nuit, tard, j'ai vu un des soldats sortir de l'usine. Il était habillé différemment de ce à quoi j'étais habituée : il portait un costume, une cravate et aucune arme. Suivi de quatre gardes, il a pris par la main le plus âgé des gamins qui l’attendait dans la cour. Les autres soldats présents ont fait une haie d’honneur pour le cortège jusqu’à la sortie. Ils hurlaient un nom : « HENRI, HENRI, HENRI… ». L’adolescent, bien que semblant terrifié, bombait le torse avec fierté. Le groupe a marché lentement le long de la rue pendant plusieurs dizaines de minutes. Furtivement, j’espionnais leurs déplacements. Ils sont arrivés dans un ancien musée éclairé à la seule lumière de leurs lampes. J'ai réussi à rentrer sans me faire repérer et ai observé la scène depuis un recoin sombre. C’était un vaste hall et Henri s’était positionné en son centre, accompagné de l’homme. Le reste de la troupe était située sur des passerelles entourant l’immense pièce. Cela a duré pendant près de cinq heures, pendant lesquelles le type injectait je-ne-sais-quoi au gamin, à intervalles réguliers. Puis, un bruit a retenti dans les ténèbres. Celui que je supposais être le chef l'a pris par les épaules et lui a murmuré quelque chose à l’oreille, avant de se placer devant l’unique sortie. 
Le bruit s'est fait de plus en plus fort. Sorte de pas mêlés de petit couinement porcin. Cela semblait venir de loin, de très loin, mais se rapprochant petit à petit. À mesure que le songe approchait, la confiance de l'adolescent diminuait. Ses jambes commençaient à trembler et ont fait de petits pas en arrière. Les hommes ne cessaient de l’encourager et de l’acclamer. Malgré cela, Henri ne semblait pas plus rassuré. Un couinement a retenti, fort, comme s’il n’était qu’à quelques mètres. L’enfant a tenté de prendre la fuite. L’autre l'a retenu puis repoussé vers le hall, faisant fi des supplications. Il hurlait aux adultes de l’aider, mais ces derniers restaient sourds, l’acclamant toujours. Un autre couinement a totalement couvert le brouhaha. Nous nous sommes tous couvert les tympans. Et, dans un relatif silence, le songe est apparu. C’était un homme exagérément obèse de plus de deux mètres. Son visage était caché par une tête de cochon. Une tête qui semblait être celle d’un véritable cochon. Le cauchemar était nu, et agitait un couteau de boucher. Mais ce n’était pas le plus perturbant. Il était coupé en deux verticalement. Les parties reliées entre elles par ses tripes ainsi que ses viscères tendues et dégoulinantes de graisse. Je ne pouvais pas l’aider, personne ne pouvait vaincre le songe de quelqu’un d’autre. Pas tant que ce dernier n’était pas émancipé, en tout cas. 
Il s’approchait vite d’Henri, poussant une série de grognement rapide et nerveux. On sentait une grande réjouissance dans ses éructations. Il voulait le gosse, il le voulait à tout prix. Ce dernier a repris immédiatement la fuite. Et encore une fois, il a été arrêté. « Isaac, sauve moi ! Il va me faire du mal ! », suppliait le pauvre garçon. Isaac a fermé les yeux tout le tenant fermement, et s'est penché. « Détruis tes peurs », lui a-t-il répondu en le poussant vers la créature. L’enfant s’est écroulé au pied de son songe, qui s'est jeté goulûment sur lui. La chose a dévoré vivant l’adolescent tout en le lardant de coups de couteau. La sauvagerie de la scène était abominable, l’horreur plus qu’inhumaine. Je crois qu’un des soldats s’est évanoui. Les autres ont mis en joue la créature, au cas où elle s'éveillerait. Ce n'est pas ce qui s'est passé. Après avoir englouti la plus infime trace d’Henri, elle a disparu dans l’obscurité. 
Le lendemain, Isaac a organisé un enterrement avec un mannequin habillé des affaires du défunt en guise de corps. L’oraison funèbre s'est résumée à un discours ventant les mérites du courage, de la discipline et de la collectivité afin d’éviter un sort similaire à celui du malheureux. Ce type était vraiment une ordure de la pire espèce. Il érigeait la mort d'un enfant, une mort dont il était responsable, en arme de propagande. Je me suis jurée que j'allais le tuer. 

La même nuit, j'ai vu une ombre se faufiler. Essayant de déjouer la surveillance des sentinelles. Elle est parvenue à s’éclipser hors de l’usine. J'ai regardé le gaillard courir au hasard des ruelles, et rentrer dans un immeuble à des kilomètres de là. C’est sans difficulté que j'ai pu le pister, il n’était pas d’une grande vigilance. Je l’ai observé s’effondrer sur des marches au rez-de-chaussée de la bâtisse. Peu de temps après, il a sombré dans un sommeil profond. Je suis alors rentrée à pas de loup. J’ai éloigné son fusil de lui et vérifié s’il avait d’autres armes. 
Ceci fait, j’ai relevé son chapeau posé sur ses yeux, et braqué ma kalachnikov : 

« Debout, lève toi ! » Il a émergé en panique et mis quelques secondes avant de comprendre sa situation. Il m'a lancé un regard interloqué. 
« T’es qui ? » Il avait l’air confus et légèrement alcoolisé. 
« Une maman très en colère, connard ». À ce moment, je me demandais encore si j’allais le laisser en vie. 
« ... » Il a simplement détourné le regard, il se sentait encore plus coupable qu’apeuré. 
« Pourquoi tu t’es enfui ? Qu’est-ce qui se passe là-bas ? Tu vas tout me dire sur tes amis. ». Mon ton était particulièrement intimidant, et je savais que ce type n’allait pas me résister longtemps. 
« Je ne peux plus supporter ça, ce groupe… Ces méthodes. À quoi bon survivre si c’est pour devenir… Des barbares… Hier, c’était trop… Ce pauvre... » Je pensais qu’il était sincère, mais je me foutais de ses remords. 
« Et tous ces gosses mis en esclavages ? Ça devait être dur de profiter d’eux, aussi ? » J’espérais que ce demeuré saisirait le sarcasme. 
« Le but est de les renforcer, de leur permettre d’affronter leurs peurs ! Tout en assurant la survie de notre communauté ! Ce n'est pas avec de la complaisance que... » Mes reproches semblaient l’avoir choqué au plus profond de lui. 
« Va dire ça à Henri !
– Comment tu... ? (j'ai rapproché le canon près de son visage avant qu’il ne puisse finir son interrogation) C’était… De trop. Tu as raison, j’en ai marre des conneries d’Isaac et de cette putain de communauté. T’as peut-être raison, je mérite de mourir. Alors vas-y, j’suis trop fatigué pour lutter » Il s'est levé partiellement, découvrant son visage barbu et usé. Il m'a fixée, les yeux emplis de désespoir.  
« Est-ce qu’une petite fille nommée Mathilde te rappelle quelque chose ? Cheveux courts et bruns, yeux verts, habillés avec un sweat vert et d’un jean, elle va bien ? » J'ai fait preuve d’une incroyable maîtrise de moi-même pour poser cette question sans que mon ton ne trésaille. 
« Oui, elle travaille en cuisine depuis peu.
– Vous êtes combien ?
– 19 gardes et 46 enfants.
– Combien de gardes permanents à l’intérieur de l’usine ?
– Deux. 
– Les enfants sont ils enchaînés ?
– Non, ils sont enfermés dans une pièce la nuit, un mec à la porte. 
– Parfait, t’as vraiment des regrets ? » J’espérais pour lui qu’il saurait se montrer convainquant. 
« Hier, j’ai vu Henri se faire bouffer par un démon. Et nous, les adultes qui sommes sensés le protéger, nous sommes restés sans rien faire… Toutes les théories à la con d’Isaac ne changeront rien à ça, nous irons brûler en enfer... Ouais, j’ai des regrets. » Sa voix était chargée, comme si elle supportait un poids trop lourd pour elle. 
« Tu peux te racheter… Partiellement. Aide-moi à sauver les enfants. Aide moi à trouver une manière de les sortir de vos griffes. » Je ne saurais dire pourquoi j’ai accordé si facilement ma confiance. Naïveté, intuition, lassitude ? Aucune importance, en fin de compte… Il  a réfléchi un instant. 
« D’accord, ce sera l’occasion de ma rédemption. Réparer mes pêchés.
– Garde ton baratin déculpabilisant pour toi. » Il n'était pas question que j’écoute les complaintes de ce salopard. 
« Je crois savoir comment te faire rentrer sans éveiller les soupçons. Je peux te faire passer pour un zombie. 
– Un Rêveur ? Qu’est-ce que tu veux dire ? » Ils avaient des rêveurs à l’intérieur ? Comment ce faisait-il que je n’en avais jamais vu ?
« Rêveur, le nom est plus poétique...
– Bref…
– Eh bien, nous en amenons parfois discrètement, des inoffensifs. Isaac exige que les enfants ne les voient pas. Ils sont transportés dans des caisses. C’est pour ça que tu ne les as jamais vus, je suppose » Il mâchait ses mots, comme pour écourter un sujet particulièrement déplaisant. 
« Pourquoi, qu’est ce que vous en faites ? » Je connaissais la réponse, au fond de moi, mais j'ai été ingénue sur le moment. 
« Les hommes et les femmes ont parfois des besoins, et tous ne veulent pas les assouvir entre eux... » Il devenait rouge de honte et bafouillait ses phrases. 
« Stop, ça suffit ! Donc, tu veux me faire passer dans une caisse comme Rêveuse ?
– Non, je fais croire aux vigiles que je t’ai fait sortir afin de… Tu vois. Et que je te ramène à l’intérieur. Il y en a tellement que personne ne se posera de questions. C’est le moyen le plus rapide et sûr ». Il n’était pas à l’aise du tout, et l’idée de côtoyer un nécrophile ne me mettait pas à l’aise non plus. Me débectait pour être exacte. 
« Très bien, faisons cela. » Il s'est levé et a remis son chapeau à la fin de ma phrase. 
« Je m’appelle David au fait, et toi ?
– La ferme et avance. » Ce type me répugnait. 

Nous sommes arrivés non loin du parvis de l’usine. Je me suis stoppée. 
« Une fois rentrée, tu me rejoindras rapidement. Et tu suivras mes instructions pour nous débarrasser de tes anciens camarades ». 
– Non, je ne tuerai aucun d’entre eux. Et je refuse de t’aider à le faire. » Je me suis retournée vers lui, le fusil pointé sur son ventre. 
« Tu peux me trouer, mais tu n’auras jamais de meilleure occasion de sauver les enfants. » Il avait peur, cela se voyait, mais il a fait face avec un certain courage. J'ai pesé le pour et le contre. J’en suis arrivée à la conclusion que ma vengeance n’était pas la priorité. 
« D’accord, mais je veux Isaac.
– Je me moque du sort de cet enfoiré. Les autres, je vais leur apporter du café avec du somnifère. Ne t’en fais pas, tu n’auras pas de problème pour sortir. Il y a cinq personnes de garde, huit qui dorment et le reste en collecte. Je m’occupe de tout ce beau monde. Par contre, il va falloir que tu retires tes vêtements. Aucun des Rêveurs n’en a... » C’était dangereux, les Rêveurs ne sentaient pas le froid, mais moi oui. Si j’avais ne serait-ce qu’un frisson, je risquais d’être démasquée. 

Je me suis exécutée et David m'a donné un masque. Il fallait croire que nous avions un point commun, eux et moi. La nuit était glaciale et je peinais à marcher. Je ne sentais déjà plus mes doigts. Nous nous sommes avancés devant l’entrée, essayant tout de même de rentrer subrepticement. Hélas, un « HALTE » nous a figés tous les deux. Une femme est descendue de son mirador et venue vers nous. Je suis restée droite comme un piquet, me concentrant sur tout sauf le vent gelé qui chatouillait mon dos. 
« Salut, David. Qu’est-ce que tu fous avec ce zombie ? 
– Salut Cathy, eh bien, j’avais envie de me détendre loin de la maison ». 
Je sentais mon nez couler. Dépassant ma bouche et roulant sur mon menton. Mes poils hérissés sur tout le corps. 
« Tu aurais dû me prévenir, t’imagines, tu serais tombé sur Isaac ou un des lèches-cul… Tu aurais été corvée de récolte pendant trois mois ». 
Je tenais difficilement, j’avais l’impression que mes membres s’enflammaient, que des engelures poussaient sur chaque recoin de ma peau. Je n’en pouvais plus. Je n’allais pas tenir. 
« En parlant de ça… Je vais vite la renvoyer à la réserve avant de me faire choper ». 
C’était terminé, je ne pouvais plus me retenir, les insupportables picotements allaient avoir raison de moi. Puis il m'a pris par la main en vitesse sans attendre la réponse de son amie. 
« Dépêche-toi ! »

Nous sommes entrés dans l’usine. C’était rempli de vivre, de provisions, de divers nécessaires de survie… Il y avait une telle abondance… Je n'ai pas pu m’empêcher d’être admirative devant cette richesse. Devant les trois camions à grande contenance, le bus, les dizaines de caisses de provisions… J'ai pris une grande inspiration, reprenant ainsi ma concentration. Nous sommes passés devant deux gardes en train de jouer aux fléchettes qui ont fait un sourire complice à leur compagnon. Nous sommes ensuite montés à l’étage pour atteindre une pièce sombre. Il m'a dit d’attendre qu’il s’occupe des deux gars du bas avant de sortir. 
L’attente a duré près d’une heure, pendant ce temps, j'ai saisi une lampe et vu l’endroit. Un immense débarras reconverti en harem. Quelques canapés et lits poussiéreux, mais surtout une cinquantaine de Rêveurs masqués et nus, des deux sexes et de tous âges… J’ai vite éteint la lumière en espérant que David ne traîne pas. Lorsqu’il a rouvert la porte, il m'a fait signe de descendre. 
« Je vais dégager la sortie, tu peux aller prendre les enfants. » Il m'a lancé un set de clefs. 
« Non, d’abord Isaac. Je m’occupe de lui en premier.
– Très bien. Ses quartiers sont à l’étage du dessus. Il l’a insonorisé, alors personne n’entendra les coups de feu. Bonne chance. » Je lui ai répondu par un léger signe de tête. 

J'ai récupéré armes et vêtements sur les corps inconscients et dans une des caisses. Puis gravi les marches, plus déterminée que jamais à en finir. Je suis arrivée devant la dernière porte du dernier étage. J’ai tourné la poignée et pénétré dans la grande pièce. Isaac était là, assis derrière une table à manger, accompagné d’un jeune homme, un autre Rêveur. Tout l’endroit était aménagé comme un petit appartement. Il y avait plusieurs pièces, dont deux chambres, une salle de bain, un salon… L’homme a relevé la tête, ne masquant pas sa surprise. De près, il perdait beaucoup de son charisme. Ce n’était qu’un bonhomme dégarni et ridé à la quarantaine vieillissante. J'ai fermé la porte du pied, tout en gardant l’arme pointée sur lui, prête à tirer.  
« Qui êtes-vous ? » Il a posé sa serviette sur la table. « Quelqu’un qui ne m’approuve pas, vraisemblablement. » Il soutenait mon regard, sans ciller. 
« Pas vraiment, non, tu as enlevé mes protégés, ma fille ! Pour les réduire en esclavage ! » Il allait devoir répondre de ses actes. 
« Tous les enfants que nous avons recueillis étaient sous-nourris, certains aux portes de l’adolescence et ce que cela suggère… Nous leur apprenons à être forts devant leurs peurs, à résister… Nous leur offrons une vie meilleure, des chances de survie. » Il se foutait de moi ? Comment pouvait-il affirmer de telles choses ? 
« Et Henri ? Il a eu de meilleures chances de survie ? Bouffé par son songe après avoir trimé pour toi !
– Je n’ai pas le pouvoir de les sauver, simplement de mieux les armer. La réussite n’est pas assurée, mais mon éducation offre de plus grandes garanties qu’une autre, complaisante, n’apportant presque aucune chance de résister à ces… Choses ». Il a regardé brièvement le Rêveur à côté de lui, j'ai vu une étincelle de tristesses défigurer son faciès.  
« C’est comme cela que tu justifies tes pratiques dégueulasses, ton esclavage immonde… » Bordel, il croyait vraiment à ce qu’il racontait ? 
« Ils travaillent pour la survie de tous. Cela permettra de pérenniser nos denrées, donc assurer notre futur. La brutalité et la discipline renforcent leur esprit et leurs corps, au vu de ce qu’ils vont devoir affronter. Tous les survivants de Paris l’étaient déjà avant la chute. Et mes protégés le seront également. C’est notre travail comme adultes que de préparer du mieux possible les enfants à leur avenir. Aussi immonde soit-il ». 
– Tu es un grand malade, et je vais te tuer. » Ma voix était calme, tranchante. 
– Je le crains. M’offririez-vous une dernière volonté, je vous prie ? » J’ai effectué un geste à l’aide du canon de mon fusil pour communiquer mon approbation. Il m'a remerciée en joignant ses mains et en baissant la tête. Il a relevé le Rêveur et l'a couché dans la chambre à côté. 
« Je dois y aller, mon grand. Sache que j’ai toujours été très fier de toi. » Il l’embrassé sur le front. « Je t’aime, mon fils. »
Isaac a fermé avec précaution la porte et s'est placé devant moi, mon canon droit sur lui. 
« Je ne souhaite pas qu’il assiste à ma mort. Je crois qu’il ne pourrait pas l’accepter. Ce garçon est sensible, vous savez. »
Je n'ai pas répondu, une boule dans la gorge. 
« Je confesse que j’ai peur, très peur. J’ai peur qu’il n’y ait qu’un grand néant, personne pour m’attendre de l’autre côté. Pensez-vous que mes proches m’attendent ? Prêts à me hurler « Bienvenue » ? » Quelques larmes roulaient sur ses joues creusées. « Prenez soin des enfants, inconnue, ils sont tout ce pourquoi j’ai survécu. »

J’ai fait feu. Isaac s’est effondré sur le sol. Bizarrement, je n’ai eu aucun sentiment de satisfaction, aucun soulagement. Un sentiment de vide m’a envahie. Je me suis ressaisie, mais je ne sais pas combien de temps cela m'a pris, pour enfin redescendre les marches afin de rejoindre David. Il avait déjà commencé à regrouper les enfants dans un bus. Il m'a fait un signe du bras, et je l’ai aidé à faire rentrer tout le monde le plus silencieusement possible. Mon allié m’a expliqué que l’important était de faire vite, qu’il avait injecté à ses compagnons endormis du somnifère, mais que l’on devait sortir avant le retour de l’équipe de récup’. Convaincre les enfants a été plus difficile que prévu, mais David a persuadé les réticents en leur expliquant que c’était une excursion prévue. Heureusement que les enfants étaient un peu idiots. Surtout que je n’avais pas été d’une grande aide, car je serrais ma Mathilde fort. Une fois tout le monde à bord, nous avons foncés hors de cet enfer. Une fois garés à des lieux de l’endroit, David est venu me voir.  

« Qu’est-ce qu’on fait, maintenant ? »
– On sort les gamins de Paris, ce qu’on aurait dû faire il y a longtemps »
– Ouais, t’as raison. » 
Il a repris le volant et roulé puis, en plein milieu de la route, s’est arrêté. 
« Je ne peux pas aller plus loin. Je n’y arrive pas... ». Il avait l’air désolé dans son timbre. Pourtant, il n’avait aucune raison de l’être. Le soleil commençait à se lever, l’atmosphère, à se réchauffer. En suivant la route, les enfants tomberaient bien sur quelqu’un. Ils pourraient grandir dans un environnement bien plus sain qu’ici. 
Nous avons fait sortir tous les enfants et David a commencé à leur faire un discours sur la marche à suivre sans lui. Pendant ce temps, je me suis accroupie devant ma fille. 
« Tu vas devoir continuer sans moi, mon cœur. 
– Pourquoi tu ne peux pas venir, je ne veux pas partir sans toi ! » Ses yeux se gonflaient et s’humidifiaient. 
– Je ne peux pas faire autrement. J’aimerais, mais je ne peux pas. Toi, tu dois partir et vivre une belle vie.
– Pourquoi ? » Elle pleurait à chaudes larmes. 
« Par ce que c’est pour ça que je t’ai mis au monde. Pour que tu sois heureuse. » J’essayais de ne pas pleurer également. 
« Mais, je suis heureuse avec toi maman. » Elle s'accrochait vigoureusement à ma chemise. 
« Non, tu ne le seras pas. Je ne peux pas te protéger, ni t’offrir quoi que ce soit de bon ici. Tu seras triste un temps, mais ça passera car tu es forte. » Je l'ai serrée dans mes bras, nous pleurions toutes les deux. « Promets-moi d’être heureuse ». 
« Je te le promets, maman. » Nous avons eu du mal à prononcer ces simples mots. 

Le discours était terminé et nos adieux également. J’ai embrassé tous mes protégés en leur souhaitant bonne chance, puis les ai regardés s’éloigner. Mathilde s'est retournée plusieurs fois pour me faire des signes de la main. Jusqu’à ce qu’elle quitte mon champ de vision. 
Je suis restée plusieurs heures, à contempler l’horizon, certaine que la vie serait clémente envers ma fille. Puis David et moi nous sommes quittés. Je ne sais pas ce qu’il est devenu, je ne l’ai jamais revu. Quant à moi, mon objectif serait à présent de vivre au sein de cette ville morte en essayant de sortir un maximum d’enfants de là.

Texte de Wasite