L'Enfer

Je suis en enfer. Oui, j'ai commis des mauvaises actions dans ma vie, c'est vrai. Je n'ai jamais été très honnête, ni très respectueux, mais je l'assume totalement. Donc me voilà devant Satan.

« En Enfer, nous laissons le choix aux condamnés : vous pouvez choisir le supplice éternel qu'il vous plaira. Mais vous ne pourrez pas revenir en arrière, sachez-le. Venez, je vais vous montrer. »


Il ouvrit une première porte : 
« Voici la salle de torture. Les damnés y sont torturés pour l'éternité. C'est là que la majorité finit par se retrouver après avoir bien réfléchi. »
Cette remarque m'estomaqua. Je ne pouvais tout bonnement pas le comprendre. Personnellement, je n'avais jamais supporté une quelconque atteinte à mon intégrité physique, ni pu m'imaginer torturé sans grimacer rien qu'à l'idée. Comment des gens pouvaient-ils choisir cela sciemment ? Je me tournai alors vers mon guide.

« Et quels sont mes autres choix ?

Voici le second, dit-il en ouvrant une autre porte, nous l'appelons la Montagne. »

Un homme grimpait sur une falaise quasi-verticale. Le sol n'était pas visible, perdu dans la brume, et le sommet ne pouvait lui non plus être aperçu. Le grimpeur avait une très longue barbe, et au vu de son état, il semblait être ici depuis une éternité.

« Mais, si le supplice infernal est éternel... Il n'y a donc pas de sommet ?

Peut-être, répondit le Diable. S'il y en a un, eh bien son châtiment sera terminera un jour. S'il n'y en a pas, il sera éternel. »
 
Tandis qu'il parlait, il se dirigeait déjà vers une autre porte.
 
« Voici le troisième, il s'agit de la Forêt. »

Un chevalier en armure se tenait au milieu d'une clairière, entouré par une forêt profonde. Brandissant hors des fourrés, un loup se jeta sur lui, tous crocs dehors. Le chevalier empoigna son épée et blessa l'animal à la gorge. Celui-ci, grièvement blessé, s'en revint en courant dans la forêt, aussi rapidement qu'il en était sorti.

« Je devine votre question. Le châtiment est-il éternel ? Peut-être. Si un jour, tous les loups de la forêt sont morts, il pourra poursuivre sa route. Mais s'il s'agit du même loup qui l'attaque à chaque fois, cela pourrait bien se répéter à l'infini. Bien, voici le quatrième supplice : le Bateau. »

La porte s'ouvrit alors sur le pont d'un navire assez rustique, qui naviguait sur un océan entouré de brume.

« Peut-être la bateau tourne-t-il en rond. Mais peut-être pas,. Il se peut bien qu'il arrive un jour à une île. »

Enfin, Satan arriva à la dernière porte.

« Voici un supplice apparu avec l'ère de la Machine. »

Derrière la porte, une usine aux murs gris tournait à plein régime, son atmosphère envahie d'une fumée noire. À droite de l'entrée, un homme serrait des boulons sur une machine, laquelle était posée sur une chaîne de montage. Derrière lui, une porte de métal était encastrée dans le mur.

« Ici, peut-être qu'un jour, les matériaux seront épuisés, et peut-êtte le damné pourra-t-il alors partir par la porte. Mais peut-être qu'un autre damné déboulonne les boulons qu'il serre, qui sait ? Bien, nous avons fait le tour. Alors, que choisissez-vous ? »

L'air soucieux, je me mis alors à réfléchir. La salle de torture, bien sûr que non. Rien que d'y penser, j'en tremblais. L'usine deviendrait lassante à la longue : boulonner des boulons va bien peut-être une journée, mais une éternité, non, définitivement, ça ne va pas. L'escalade est trop éprouvante pour moi : jamais je n'ai été très sportif, et puis, l'altitude est effrayante. Peut-être la Forêt. Mais il y avait le risque d'être blessé par le loup, non, trop douloureux rien que d'y penser. Il ne me restait que le bateau.

« Je choisis le Bateau. »

 ***
 
Bon, allons-y. Je me dressai fièrement, face à l'océan de brume qui entourait l'embarcation. Je ne voulais céder à aucun prix. J'étais certain que j'arriverais à la fin du supplice, car j'étais d'autant plus sûr qu'il y en avait une. J'avais la foi.

 ***
 
Le temps commençait à être long. Je ne pouvais même pas le voir passer. Il n'y avait ici ni jour ni nuit, et aucune indication pour se repérer. Les vagues étaient toujours les mêmes. J'aurais peut-être dû tenir un calendrier, en gravant sur le bois de la coque, tout en comptant les secondes...?

 ***
 
Bon, je devais attendre un peu plus. Il le fallait. IL LE FALLAIT.

 ***
 
Combien de temps cela faisait-il ? Des années, des dizaines d'années, des siècles ? Je ne savais pas, j'avais perdu le compte. Il n'y avait pas de nuit, pas de soleil. Juste cette brume.

J'avais épuisé toute mon imagination. J'avais retourné chaque pensée, chaque étincelle de nouveauté dans ma tête des milliers de fois. J'avais déjà attendu un peu plus que, et même encore un peu plus. Je n'en pouvais plus. Bah, autant y aller,. J'étais déjà mort, autant sauter à l'eau. De tout façon, il ne pouvait rien m'arriver de pire.

Au moment où je glissai dans les flots gris, la brume se dispersa. Une île apparut alors, un port, une cité apparurent. Des gens, DES GENS accouraient pour récupérer le bateau. Le bateau ne tournait pas en rond ! Il y avait une fin !

Mais les flots gris m'engloutirent. Bon, pensai-je, il ne peut rien m'arriver, je suis mort. À Dieu va, ajoutai-je avec un sourire.

Mais qu'y avait-il au fond de l'eau ?

La salle de torture, évidemment.



Texte de P

L’enfer est une pièce avec deux portes.

L’enfer est une pièce avec deux portes.

La première se ferme derrière vous dès que vous avez franchi le seuil. Elle se verrouille dans son cadre, et ne s’ouvrira plus jamais. La seconde porte se trouve sur le mur opposé. Elle semble être une barrière infranchissable. Vous savez en la voyant que vous ne pourrez jamais la franchir, à moins d’y être invité.
Une fois à l’intérieur, votre tourment commence. Il n’y a qu’une seule punition disponible dans cette pièce, le choix étant laissé à votre tourmenteur. Vous allez crier, vous allez pleurer, et quand vous regarderez vos blessures; guérir juste assez pour garder la douleur aussi vive que possible. Il n’y aura rien que vous voudrez plus au monde que vous échapper de cet endroit.

Une fois que vous avez enduré 24h de ce supplice infernal, il vous sera octroyé un jour de congé. La seconde porte s’ouvrira, dévoilant une petite pièce, douce et accueillante. Vous pourrez choisir de franchir la porte et d’entrer dans cette chambre en pierre grise. Elle n’a cependant rien de spécial, mis à part, comme toujours, qu’elle contient deux portes. Lorsque la porte se referme derrière vous, vos plaies guérissent, votre douleur disparaît et pendant 24 heures, rien ne se passe. Il n’y a pas de confort particulier dans cette chambre, mais en l’absence de tourments incessants, vous buvez chaque seconde comme de l’ambroisie.

Cependant, il y a un hic. Lorsque votre temps sera écoulé, lorsque la deuxième porte s’ouvrira et que vous serez tiré à l’intérieur, vous serez dans une nouvelle pièce, avec un nouveau bourreau et, chose importante, votre nouvelle peine sera sensiblement pire que la précédente. Certains prennent un certain temps avant de comprendre ce système.  Certains le comprennent immédiatement, mais ne peuvent tout simplement pas supporter la douleur. Ils traversent la porte dès qu’elle s’ouvre, impatients de passer une journée en paix. Ce sont ces personnes-là qui sont le plus à plaindre. Ils passent rapidement à des tourments au-delà de toute souffrance imaginable, et se lamentent d’avoir franchi le seuil de cette porte, pour rejoindre cette chambre et bénéficier, certes, d'un repos de 24h, mais également pour subir des douleurs encore plus atroces. Ils souhaiteraient ne jamais avoir mis les pieds dans cette pièce, mais, quand la porte s’ouvre, ils sont incapables de s’arrêter.

Mais le vrai tour est joué à ceux qui se retiennent. Ceux qui réalisent que leur supplice actuel est plus doux que celui qui les attend derrière cette chambre grise. Leur cœur se brise mille fois, chaque fois qu’ils décident de ne pas entrer dans la pièce. Leur âme se fait violence dès qu’ils décident d'y rester.

 L’enfer est une pièce avec deux portes. La première se ferme derrière vous dès que vous avez franchi le seuil. Elle se verrouille dans son cadre, et ne s’ouvrira plus jamais. La seconde porte se trouve sur le mur opposé, ouverte, attendant, en vous rappelant à chaque seconde de votre tourment infini, que cet enfer est celui que vous avez choisi.


 Traduction : Kamus