Spotlight : Ténèbres

Paul était maintenant réveillé depuis environ deux heures. Il était assis sur son lit, et semblait en pleine réflexion. Il n’avait pas beaucoup de temps. Il savait qu'il lui fallait agir, et vite. Il se leva donc, prit l’objet qui lui paraissait le plus contondant dans sa chambre, ici un grand bâton en bois, et ouvrit la porte.

Les ténèbres régnaient dans sa maison. Il n’y avait pas un bruit. Sur le qui-vive, il  se mit à avancer dans le couloir. Alors qu'il progressait dans cette obscurité totale, Paul se retourna. Il lui semblait avoir entendu un rire, derrière lui. Néanmoins, il continua d’avancer vers le fond du corridor. Pendant un long moment, il ne fit rien d'autre que marcher. Un très long moment. Long comme une demi-heure, là où trente secondes suffisaient d’habitude à traverser cette partie de la maison.
Enfin, il arriva au bout. Dans la pénombre, on pouvait distinguer un escalier qui s'enfonçait dans les profondeurs. Paul avait peur de descendre. Il avait déjà eu énormément de problèmes avec les escaliers. Malgré tout, il s’engagea sur la première marche, doucement. Puis sur la deuxième. Lentement mais sûrement, il prenait son rythme. Au bout d’un autre long moment, il s’arrêta, essoufflé. Il n’était pas très sportif. Il s’assit cinq minutes sur une marche, et réfléchit. Il se demanda où il était. Pourquoi ça lui arrivait à lui, et pas à quelqu’un qui le méritait. A moins qu’il le méritât, d’une manière ou d’une autre. Il regarda autour de lui. Il n’y avait pas de lumière, mais on voyait les marches de l’escalier, malgré les ténèbres environnantes.

Paul se releva, et poursuivit sa descente. Enfin, il finit par arriver à la dernière marche. Essoufflé, il contempla ce qui lui faisait face : un mur. Un simple mur. Une phrase était griffonnée dessus.
“Ne t’inquiète pas,
Bouge donc de la lumière vers les ténèbres,
Pas la peine de t’inquiéter.”

Paul trouva tout de suite le message caché. Il aimait bien ce genre de trucs. Il resta droit comme un piquet pendant longtemps. Puis enfin, au bout de plusieurs longues minutes, tout disparut. Il ne restait que lui. Il ne savait pas sur quoi il était, mais c’était désagréable. Paul risqua un petit pas devant lui : rien de particulier ne se produisit. Il continua donc d’avancer, tout droit, dans ces ténèbres opaques. Il avait chaud. Très chaud. Il s’arrêta. Devant lui, une personne. Qui lui ressemblait comme deux gouttes d’eau. Comme un miroir. Il leva la main droite. Le reflet leva la main droite.
Aussitôt, Paul retourna sur ses pas en courant. Comment son reflet, alors qu’il levait la main droite, pouvait-il lui aussi lever la main droite, et non pas la gauche, comme tout bon miroir qui se respecte? Paul trébucha et tomba. Il ne tomba pas sur le sol, non, mais il tomba comme s’il tombait d’un immeuble. Dans le vide.

Finalement, il atterrit dans sa chambre, où il se réveilla en sursaut. Le soleil venait de se lever. Il tenait dans ses mains poisseuses son carnet et son stylo. Il les reposa sur son lit, et, trempé de sueur, ouvrit la porte pour aller prendre une douche dans la salle de bain. Une bonne douche chaude. Il resta sous le jet un bon moment. Jusqu'à ce que l’eau commence à prendre une teinte étrange. Elle virait au rouge.
Derrière le rideau, une créature lui ressemblant comme deux gouttes d’eau avait transpercé la fine protection qui la séparait de Paul avec ses griffes. Elle lui montra son hideux visage. Bien qu’ils fussent quasiment les mêmes, la chose avait des cornes, et une peau plus sombre. Quant à ses yeux, ce n'étaient rien de plus que deux petits étangs entièrement noirs.
Noirs comme les ténèbres les plus sombres.

Les 1% - Partie 1

Le Docteur Allship adore son job. Il travaille au sein d’un cabinet blanc, très propre. Tout le personnel de la réception se ressemble : des femmes minces aux cheveux blonds, à la poitrine généreuse et aux lèvres roses. Il n’y pas de plantes ou autres fioritures. En revanche, il y a des tableaux de femmes dans différentes positions. Il y a un plafonnier filtrant une lueur rosée. Et carrelage impeccable. Rien n'est disposé à l’avant de son bureau, exceptée une petite plaque avec son nom et sa profession. Dr. Allen Allship III, Chirurgien plastique.

Le Dr. Allship n’est pas un homme mauvais. Il sourit lorsque cela est nécessaire. Il rit lorsque c’est ce qu’on attend de lui. Il a une famille. Il a un chien. Il est bon avec chacun d’entre eux. Il ne fume pas, il ne boit pas et n’utilise pas un langage grossier. C’est un petit homme - seulement 1m67 - avec des cheveux grisonnants entourant son crâne et ses oreilles. Son père était chirurgien, tout comme son grand-père. Ils partagent leur nom et leur profession. Et une dernière chose.

Les Allship ont toujours eu une vision particulière de leur pratique.

Le Dr. Allship effectue des procédures basiques. Liposuccion, lifting, botox – il pourrait faire ça les yeux fermés. Cela représente 99% de sa clientèle. Ses patients raffolent de son travail. Ils parlent même même de sa présence à leur chevet après l'opération, aussi dur que cela soit pour lui.

Mais ce n’est pas ce pourquoi il adore son travail.

Il adore son travail à cause des « 1% ».

Son père appelait ça une vocation. C’était un devoir que de rendre les gens exceptionnels. De les rendre parfaits. Son grand-père disait qu’ils ne pouvaient baser leur survie sur de grosses ménagères. Qu’ils avaient besoin de pureté pour exceller. Pour être les meilleurs. Pour outrepasser toutes les espérances.

Les 1% sont des patients spéciaux. Ceux qui n’ont même jamais su qu’ils étaient des patients jusqu’à ce qu’ils se retrouvent sous le scalpel. Le Dr. Allship travaille sur l'un des sujets de ces 1% dans son bloc opératoire. Le n°1476. Là-bas, le chirurgien est seul, à l’exception de sa patiente. Celle-là, il l’avait trouvée en train de faire la manche près du métro. Elle était vraiment dégoûtante. Ses bras étaient recouverts de traces de seringues et ses cheveux tombaient par poignées. Il lui manquait deux ongles. Ses dents ressemblaient à l’horizon discontinu de la ville. Elle était assise dans une flaque de sa propre pisse, trop défoncée pour s’en rendre compte.

Elle était parfaite.

Aujourd’hui, il lui rase les pieds. Non, pas les poils de ses pieds, bien entendu. Elle était bien trop blessée par les coups de fusil sur ces orteils pour qu’un seul poil n'ait pu y survivre. Non, le Dr. Allship rasait sa peau. Il lui donnait une taille 36 parfaite. Le Dr. Allship aimait les nombres pairs.

N°1476 ne peut pas bouger. Elle n’est pas attachée à une table, mais un paralytique lui a été injecté. C’est un outil astucieux car, bien qu’elle ne puisse faire aucun mouvement, elle peut toujours sentir ce qu’il se passe. Ce procédé est une phase de la transformation, comme l’a toujours dit son père.

Elle est actuellement en position  assise, les paupières collées à sa peau pour que ses yeux restent grands ouverts. Le Dr. Allship aime que ses 1% observent la magie opérer. N°1476 avait été une bonne patiente. Elle n’avait pas trop crié lorsqu’il l'avait emmenée dans son bureau. Elle pensait très probablement qu’il allait la payer pour du sexe. Il n’avait bien évidemment jamais touché un patient de cette manière. Il avait un code éthique très strict. Enfin, elle ne peut plus crier maintenant, de toute façon. D’une part à cause du paralytique, et d’autre part parce qu’il lui a retiré la mâchoire inférieure. Son menton était trop pourri pour être sauvé. Sa langue pend désormais là où sa mâchoire avait l’habitude de se trouver. Elle fait un horrible bruit quand elle la claque contre sa joue, donc le Dr. Allship porte des écouteurs. Un morceau de Bach apaisant se répand dans ses oreilles tandis qu’il utilise son broyeur pour envoyer voler la chair calleuse qui forme le pied de sa patiente.

Cela paraît bien engagé. Les os se dégagent assez facilement. Le sang est toujours un souci, mais il a quelqu’un pour nettoyer après qu’il a terminé. La bave du sujet devient un problème, elle se répand partout en-dessous de sa tête. Mais le Dr. Allship est très patient. Il essuie calmement la salive qui tâche son travail, alors que la patiente penche légèrement sa tête en arrière. N°1476 est vraiment très coopérative.

Le téléphone commence à sonner. Cela ennuie le  Dr. Allship qui n’aime pas être interrompu. Mais il a presque terminé son travail sur le pied gauche.  Il pince une veine pour éviter l'hémorragie et décroche le téléphone.

« Oui ? »

C’est l’une de ses secrétaires. Elle lui explique qu’il s’agit d’une cliente qui demande à le voir.

« Nom ? », demande-t-il calmement. 

«  Becky. »

«  Vingt minutes ». Il raccroche.

Becky est une cliente. Elle l’avait approché il y a de cela quelques mois, à propos d’une procédure assez étrange. Elle voulait que ses cordes vocales soient coupées de manière à ce que sa voix paraisse plus jeune. Quand il lui avait demandé à quel point, elle lui avait répondu « neuf ans ». Le Dr. Allship, en raison de sa respectabilité et de son professionnalisme,  accéda à sa requête et l’opéra. Ce fut un succès.

Depuis, elle le harcelait en vue de procédures de plus en plus extrêmes. Tout d’abord, elle avait voulu que ses seins soient enlevés pour que sa poitrine ressemble à celle d'une enfant. Il s’était exécuté. Ensuite, elle avait voulu supprimer tous les poils sur son corps. Il s’était exécuté de nouveau. Chaque fois, elle entrait dans son cabinet sans s’annoncer et demandait à le voir immédiatement. Cependant, elle était une cliente si loyale qu’il passait outre son comportement. En vérité, il était aussi intrigué par ses bizarreries.

Mais là tout de suite, il était couvert du sang du n°1476. Il admire la forme de son nouveau pied et le bande soigneusement. Il avait prévu de faire ses deux pieds aujourd’hui, mais le droit devra attendre demain.

« C’est terminé pour aujourd’hui », annonce le Dr. Allship au n°1476. « Vous devrez gardez le pied levé pendant quelques semaines, mais ça ne devrait pas être un problème. Ne touchez pas au bandage. Je préfèrerai ne pas avoir à vous casser la main encore une fois. Mais si vous persévérez à le gratter, je serai obligé de recommencer. »

Il retire ses gants et se lave les mains. Il n’apprécie guère le désordre engendré par ses opérations, mais c’est un mal nécessaire. Il décroche le téléphone. L’une de ses employées de réception répond.

« Oui ? », demande-t-elle d’une voix fluette.

« N°1455, venez récupérer n°1476 et remettez-la dans sa chambre, s’il vous plaît. J’ai aussi besoin que n°995 vienne nettoyer. »

« Compris »

Le Dr.Allship raccroche le téléphone doucement. Il ne se retourne pas en sortant de la salle d’opération, et ferme la porte blanche derrière lui.

Traduction d'Undetermined.B

Spotlight : La fillette au masque

Un soir d'Halloween, Cathy, une lycéenne Californienne, fut embauchée par un couple pour s'occuper de leur petite fille, Kim, âgée de 6 ans. Les deux parents souhaitaient passer cette soirée d'Halloween en tête à tête, loin des cris et des costumes des enfants qui passeraient éventuellement réclamer des friandises. Qu'à cela ne tienne, même si cela signifiait ne pas être avec ses amis en cette nuit si spéciale, s'occuper d'une enfant ne dérangeait pas vraiment Cathy.

Par ailleurs, la petite s'avérait être adorable. Ainsi, après que les parents furent partis, et que la baby-sitter eut regardé avec Kim plusieurs épisodes de l'un des dessins animés préférés de celle-ci, les deux filles passèrent à table. 
Quand vint le moment du dessert, Cathy, tout en débarrassant les assiettes, se tourna vers la petite fille :

- Alors, qu'est-ce que tu voudrais comme dessert, maintenant ?

Kim ne mit pas longtemps à se décider :

- De la glace ! À la vanille, s'il te plaît Cathy !

La baby-sitter esquissa un sourire, et lui demanda :

- Très bien ! Tu sais où tes parents la rangent?

- Au sous-sol !

Sur indication de la fillette, Cathy se dirigea donc vers la porte de la cave.
La pièce était plongée dans un noir absolu. Comme si celui de la nuit au-dehors n'était pas assez dense...
Elle entreprit de descendre les escaliers à tâtons, s'appuyant sur le mur à la recherche de l'interrupteur. Ce ne fut qu'une fois arrivée en bas qu'elle sentit le contact du bouton sous ses doigts, sur lequel elle appuya immédiatement. Un flash l'aveugla un bref instant, avant que ses yeux ne s'habituent à nouveau à la lumière. L'ancienneté de l'ampoule se faisait sentir, mais elle éclairait suffisamment pour pouvoir se diriger dans la pièce, qui se trouvait être un vrai débarras.
En scrutant la cave, Cathy finit par tomber sur le congélateur. Elle s'en approcha, l'ouvrit, et plongea sa main au milieu des différents produits qu'il contenait. Il ne lui fallut pas plus de quelques secondes pour en sortir le pot de crème glacée.
Au moment de quitter les lieux, elle remarqua quelque chose sur sa droite, du coin de l'oeil. En tournant la tête, elle aperçut une petite fenêtre qui offrait une vue sur le jardin, lequel était faiblement éclairé par la lueur d'un réverbère. Une forme humaine se tenait au centre, immobile. Celle-ci semblait fixer le réverbère, tournant le dos à la fenêtre. En dépit de l'obscurité, Cathy pouvait distinguer la silhouette d'une fille aux longs cheveux blonds, dont elle devinait le visage recouvert d'un masque.
Bien que surprise, la jeune fille ne prêta pas plus d'attention à ce détail. Les enfants déguisés remplissaient les rues en ce soir d'Halloween, après tout...

L'adolescente remonta donc les marches, se saisit d'un bol, et servit deux généreuses boules de glace à Kim, qui semblait ravie. La fillette regarda alors Cathy avec de grands yeux, comme si elle attendait autre chose.

- Mais tu as oublié la crème fouettée !

Amusée par la réaction de l'enfant, Cathy fit mine de prendre un air abasourdi :

- Oh oui, suis-je bête ! Et où est-elle ?

Ce à quoi Kim répondit timidement :

- Au sous-sol...

L'adolescente se rendit donc à nouveau dans la pièce, alluma l'ampoule, se dirigea vers le frigidaire, l'ouvrit, et se saisit de la bombe de crème sans plus de cérémonie. Alors qu'elle se tenait au pied des escaliers, prête à remonter, la petite fenêtre happa de nouveau son attention.
La silhouette que la jeune fille avait aperçue était toujours là. Mais cette fois, elle fixait la vitre. Elle semblait également s'être rapprochée, du moins suffisamment pour que l'ampoule du sous-sol l'éclaire faiblement. C'était bien une fille, le visage caché derrière un masque des plus déconcertants. Rouge et noir, les yeux fins et sombres, fendu d'un sourire exhibant des crocs abominables. Cathy, prise d'un soudain frisson, s'engagea dans l'escalier en pressant le pas.

Arrivée en haut, elle garnit le bol de crème et posa la bombe sur la table. Mais au lieu de manger, Kim se tourna de nouveau vers sa baby-sitter.

« Est-ce que je peux avoir de la sauce au chocolat, s'il te plaît Cathy ?
- Laisse-moi deviner...Elle est au sous-sol ? »

La fillette fixa l'adolescente d'un air candide. Il n'en lui fallu pas plus pour comprendre.

Une fois encore, Cathy descendit les marches. Elle trouva rapidement l'armoire dans laquelle la mère rangeait les ingrédients divers, s'empara du flacon de chocolat, et fit demi-tour, évitant le plus possible de regarder en direction de la petite fenêtre. Mais au moment où elle s'apprêtait à sortir, elle trébucha sur quelque chose. Elle se retint de peu à la rambarde des escaliers, retenant un juron.
En se redressant, son regard se posa malgré elle sur la fenêtre. L'enfant s'était à nouveau rapprochée. Elle était proche, si proche qu'elle semblait collée à la vitre, exposant les détails de son masque hideux. Mais ce qui retint l'attention de la jeune femme, c'était le couteau de boucher que l'enfant serrait dans sa main.
Un frisson plus violent que le précédent parcourut l'échine de Cathy. Elle se sentait plus que mal à l'aise. 
Cette fois, ce fut quatre à quatre que la jeune fille grimpa les marches.
De retour dans la cuisine, haletante, elle souffla un instant pour se calmer, puis tendit le flacon à la fillette.

« J'espère que Mademoiselle est contente ? 
- Oh oui, merci Cathy ! Mais... »

Kim releva les yeux, lesquels étaient emplis d'une lueur innocente.

- ...Il manque encore les vermicelles. Maman me met toujours des vermicelles. 

Face au regard déconcerté que lui lançait l'adolescente, la fillette répliqua par un sourire angélique qui vint illuminer son petit visage, jusqu'à ce que l'expression de sa baby-sitter s’atténue.

- Bon, d'accord. Mais c'est la dernière fois, ma grande.

Tremblante, la démarche pressée, Cathy descendit à nouveau les escaliers et alluma l'ampoule. Elle ne put s'empêcher de jeter un coup d’œil à la fenêtre. Avec soulagement, elle constata que l'enfant avait disparu. La jeune fille sentit alors sa poitrine se délester d'un poids, et parvint peu à peu à reprendre son calme. Elle chercha les vermicelles dans l'armoire durant quelques secondes, s'en saisit, puis gravit les marches qui menaient à la cuisine. 
Une simple farce...

Le sachet de vermicelles heurta le sol, déversant son contenu sur le parquet, tandis qu'un cri d'effroi s'échappait de la bouche de Cathy. Kim était assise à table, la tête dans son bol, un épais flot de sang courant le long de la chaise depuis sa gorge tranchée, inondant le sol d'une flaque écarlate. 

Alertés par un appel de la jeune fille, les parents de la fillette ne tardèrent pas à arriver, suivis de peu par la police. Ils trouvèrent l'adolescente terrorisée prostrée dans un coin du salon, qui arrivait à peine à balbutier quelques mots. Alors que les agents de police étaient parvenus à la calmer un tant soit peu et s'apprêtaient à l'interroger, la mère, en proie au désespoir et à l'incompréhension, s'approcha de l'adolescente :

- Mais enfin Cathy, qu'est-ce qu'il s'est passé ? Je t'en prie, dis-le-moi ! Explique-moi !

L'adolescente parvint tant bien que mal à décrire le déroulement de la soirée. Le repas, la glace, le sous-sol, la fenêtre et la fille qui l'avait observée tout ce temps.

Les yeux remplis de larmes de la mère se troublèrent alors, et son visage se confondit en une expression d'incompréhension et de doute mêlés, avant qu'elle ne parvienne à murmurer :

- Cathy... Il n'y a jamais eu de fenêtre au sous-sol... Seulement un miroir accroché au mur...

Spotlight : Le médecin allemand

Pendant l'hiver 1944, dans les Ardennes, avec les provisions surtaxées, un médecin allemand tomba à court de plasma sanguin, de bandages et d'antiseptique. À la suite d'un tir de mortier particulièrement efficace, son campement devint soudainement une mare de sang. Les survivants affirmaient entendre, parmi les cris et les ordres aboyés par les lieutenants, quelqu'un jubiler comme une petite fille.

Le docteur faisait ses consultations pendant les tirs, dans une obscurité quasiment totale, comme il l'avait déjà si souvent fait auparavant. Mais jamais dans le passé, il n'avait été à court de matériel.

Le bombardement se déplaça à l'autre bout de la ligne. La plupart des hommes tombèrent de sommeil pendant les quelques heures toujours sombres du petit matin. C'était le jour du nouvel an 1945.

Les hommes se réveillèrent aux premiers rayons de soleil, avec des cris. Ils découvrirent que leurs bandages n'étaient pas des bandages normaux, mais des tendons et des bandes de chair humaine. Plusieurs soldats s'étaient fait transfuser du sang frais, alors que les réserves de sang étaient à sec. Tous les hommes soignés étaient teintés de la tête aux pieds d'hémoglobine bordeau.

Le chirurgien fut retrouvé assis sur des caisses de munitions, fixant le ciel. Quand un homme, s'approchant de lui, tapa sur son épaule, la tunique du médecin tomba, révélant que sa peau, ses muscles et ses tendons avaient été arrachés de son torse ; son corps était presque totalement exsangue. Dans l'une de ses mains, il y avait un scalpel, et dans l'autre une poche de sang pour transfusion.

Aucun des hommes du camp ayant profité de soins cette nuit-là ne vit la fin du mois de Janvier 1945.

Several voices

J’me reconnais dans la tristesse, je m’y perds aussi.
C’est immense, vaste, c’est le néant qui se reflète dans mes yeux, dans la froideur de mes mots, l’indifférence de mes gestes.
Comme si j’avais tout perdu, la colère était trop grande, le bonheur, lui, trop présent.
Et je suis devenu aveugle. Puis j’ai ouvert les yeux, un regard différent, des sentiments délaissés.
L’amertume dans les veines et le cerveau en surchauffe,

Le noir, le gris partout, et puis toi,
Tout un mélange d’agonie qui loge en moi.


Auteure : Souls, 1ère ex aequo.

Le trouble intérieur

Je me sentais tourmenté,
Mon cœur était lourd et serré.

Ce trouble intérieur inexpugnable,
Il me contraignait et était palpable.

Une peur incontrôlable me pénétrait,
Tel un vent glacial qui en moi soufflait.

J'étais perdu et accablé,
De plus en plus de mal à respirer.

Ce trouble à l'intérieur de moi, totalement inexplicable.

Je me bats face à lui constamment,
Cela jusqu'à l'épuisement.

Un jour j'espère, j'en verrai la fin et peut-être même inconsciemment, mais enfin...


Auteure : AngeNoire, 1ère ex aequo sur le podium de la deuxième édition du concours de poèmes.

Un Nous qui dérange

Jamais je ne pourrai oublier
Cette nuit où nous nous sommes rencontrées.
Ses cheveux, ses yeux, sa voix,
Étaient tout simplement identiques à moi.

Ce fut comme me contempler dans un miroir
Mais soudainement, c'est une autre facette qu'il me fût permis de voir.
Un rendez-vous voué à me damner
Et me refuser tout ce qui est inné.

Espérer, aimer, vivre.
A l'instar d'une dépendance à l'absinthe,
Sa présence finalement m'enivre,
Mettant toute émotion hors d'atteinte.

Elle me montra que ne rien ressentir
Était plus douloureux que de souffrir.
C'est en voyant les jours défiler
Que je me rendis compte qu'avec elle, mon corps je devais partager.

Sa faim restait cependant insatiable,
Et partager seulement ne lui suffisait pas.
Elle s'emparait peu à peu de mon être et de moi,
De ce qui me restait de raisonnable.

La solution s'offrit à moi
Aussi limpide et pure que l'était mon âme.
« Si je ne peux me passer d'elle et s'il faut qu'elle me côtoie
Alors ne reste que la voie de la lame. »

Elles décidèrent donc de se donner la mort,
Ne pouvant trouver un commun accord.
Elle libéra ainsi le démon qui la tourmentait,
« Elle » parvint à ses fins en détruisant une autre vie désorientée.

Mais finalement, à qui revient le blâme ?
Faut-il condamner celle qui une vie s'est accaparée
Ou bien celle qui de sa propre vie n'a pas su s'emparer ?


Auteur : NightCrawler, 2ème sur le podium de la deuxième édition du concours de poèmes.

Sa dernière cicatrice


Lorsque le fils de Sarah est né, il avait plus de cicatrices que de peau. Ce nouveau né, encore rose, était caché sous de dures lignes argentées semblant le traverser de part et d’autre de lui-même. Les docteurs n’avaient pas d’explications. « Probablement une rare affection cutanée, mais ça parait assez inoffensif. Nous allons garder un œil sur lui au fur et à mesure de sa croissance. »
C’est donc ce qu’ils firent.
C’était dur de le remarquer aux premiers abords. Une égratignure par-ci, une coupure par-là. Mais pour chaque blessure que le garçon se faisait, une autre cicatrice disparaissait. Le sillon sous ses lèvres disparut le jour où il s’éclata la tête contre la porte. Les marques de brûlures sur ses jambes s’évanouirent avec le café qui s’y était renversé. Avec le temps il atteint ses dix ans, son corps s’était tellement réparé qu’il ne restait presque plus aucune cicatrices.
Mais il y en avait une qui refusait de s’effacer. Une marque irrégulière qui entourait son cou comme un nœud coulant, largement plus grosse que toutes les autres. C’était laid et disgracieux par rapport à sa peau nouvellement libérée et, d’une certaine manière, Sarah en était heureuse.
Elle espérait que son fils garderait cette cicatrice pour longtemps, très longtemps.

Traduction de Undetermined.B


Spotlight : La photo (The girl in the photograph)


Un jour d'école, un garçon nommé Tom était assis en classe de maths. Il ne restait plus que six minutes avant la sonnerie de fin des cours. Alors qu'il faisait ses devoirs, quelque chose attira son attention.

Son bureau était près de la fenêtre, et il s'était tourné pour voir la pelouse. Il y avait comme une photo dessus. A la fin des cours, il courut vers cette photo pour la ramasser.

Il la ramassa et il sourit. C'était une photo de la plus jolie fille qu'il avait jamais vue. Elle avait une robe avec des collants et des chaussures rouges, et sa main faisait un signe de victoire avec ses deux doigts.

Elle était si belle qu'il voulait la rencontrer, alors il courut vers l'école et demanda à tout le monde s'ils la connaissaient ou l'avaient déjà vue. Mais tout le monde répondait "Non." Il se sentit dévasté.

En rentrant chez lui, il demanda à sa grande soeur si elle la connaissait, mais malheureusement, ce n'était pas le cas non plus. Il était tard, alors Tom grimpa les escaliers, mit la photo sur sa table de nuit et s'endormit.

Au milieu de la nuit, Tom fut réveillé par un bruit à sa fenêtre, comme si un ongle tapait dessus doucement. Il prit peur. Après le bruit, il entendit un rire. Du coin de l'oeil, il vit une ombre derrière la vitre. Il sortit du lit, se dirigea vers la fenêtre et l'ouvrit pour suivre l'origine du rire. Aussitôt, ce dernier disparut, imité par l'ombre et par toute trace de vie à l'extérieur.

Le jour suivant, il demanda à ses voisins s'ils connaissaient la fille de la photo. Tout le monde répondit "Non, désolé." Il demanda même à sa mère lorsqu'elle rentra de l'école, mais en vain. Elle ne savait pas non plus. Il remit la photo sur sa table de nuit et s'endormit.

Une fois de plus, le bruit à sa fenêtre le réveilla. Il prit alors la photo en main, et sortit discrètement, à la poursuite de l'origine du rire. Alors qu'il traversait la route, une voiture le percuta. Il mourut sur le coup, la photo à la main.

Le conducteur sortit de sa voiture, mais c'était trop tard. Ce fut alors qu'il vit la photo dans la main du corps, et s'en saisit.

Il vit la plus jolie fille qu'il avait jamais vue. Et elle levait trois doigts...

Creepypasta originale ici

Muted Jack et Blind Sam

On ne peut pas vraiment dire que les frères Bellkrow étaient nés avec beaucoup de vertus. Ils étaient la personnification même de l’imperfection, mais ne disposaient évidemment pas uniquement de défauts. En fait, chacun des défauts de l’un était compensé par les qualités de l'autre. Ensemble, ils étaient parfaits.

Jack Bellkrow, surnommé à Edentown « Muted Jack », était, en effet, né complètement sourd-muet; ce handicap majeur était couplé à une laideur réputée sans égal. Muted Jack n’était , en effet, pas bien grand, plutôt gras et on disait même que son visage pouvait faire office de répulsif à rongeurs. Cependant, il était également reconnu à Edentown comme un homme très agile intellectuellement, qui était capable de résoudre tout problème, scientifique comme philosophique. Un homme doté d’une grande intelligence et qui avait un certain goût pour la culture. À cette époque, dans cette région, c’était une prouesse plus que remarquable.

Samuel Bellkrow, de 2 ans son aîné, était l’opposé même de son frère. Lui possédait en effet un physique très avantageux; une carrure imposante et un visage faisant fondre toutes les femmes d’Edentown. Mais en revanche, il était affreusement idiot, à tel point que l’expression « Avoir le crâne aussi vide que celui de Blind Sam » avait pris tout son sens. Comme vous l’aurez surement deviné, Samuel avait lui aussi un handicap, et celui-ci était bien plus lourd que sa bêtise : il était né entièrement aveugle. Le surnom de Blind Sam s’était donc naturellement imposé.

Malgré des différences certaines entre les deux frères, ils se rejoignaient tout de même en un point commun : leur cruauté. Qui aurait pu croire que dans des corps à priori humains pouvaient se cacher des esprits aussi maléfiques que ceux des frères Bellkrow ? Ces derniers n’hésitaient jamais à allier leurs forces pour violer, voler ou tuer. De vrais monstres en liberté. D’ailleurs, personne n’a oublié la petite Jenny, retrouvée inconsciente, souillée et mutilée  par les deux hommes. Pourtant aucun de Muted Jack ou de Blind Sam ne fut arrêté. Pourquoi, me demanderez-vous ? La petite Jenny était tout simplement en incapacité de décrire ses agresseurs, ces derniers lui ayant cousu les paupières et la bouche, l’empêchant de distinguer la moindre forme, et de lancer le moindre appel à l'aide ou accusation. Un spectacle abominable, une torture horrifiante, mais la vindicte populaire n’avait rien fait pour punir les deux monstres.

C’était devenu en quelque sorte leur signature. Ils cousaient les yeux et la bouche des enfants, les violaient, puis les relâchaient comme si de rien n’etait. En fait, tout le monde connaissait les coupables. La réputation des deux frères était toute faite, mais personne n’avait le courage d’agir. Qui sont les pires entre ceux qui répandent leurs crimes et les lâches qui les laissent agir ?

En tout cas, ils purent sévir pendant des années à Edentown.

Puis l’Étranger est arrivé, tel un sauveur, et il a provoqué l’arrêt de toute cette barbarie. Tout le monde pensait que c’était le Diable, impressionné par tant d’inhumanité, qui s’était déguisé en vieillard pour échanger les âmes des frères Bellkrow contre un unique vœu.

 Face à une offre aussi alléchante, la réponse ne pouvait qu’être positive. Les deux hommes n’avaient le droit qu’à un unique vœu. Mais pour Jack, c’était une évidence, le Diable devait le faire entendre et parler, et devait donner la vue à son frère. Mais n’oubliez pas que Jack était muet, ce fut donc Samuel, dans un élan de confiance, qui annonça son vœu au Diable.

« Je veux qu’on soit parfaits.»

Le Diable arbora un visage plus que satisfait. Jack perdit son bras gauche et sa jambe gauche, quant à Samuel, il perdit son bras droit et sa jambe droite. Le diable se saisit alors d’une aiguille et d’un fil de couture, et il fit de Muted Jack et Blind Sam une seule et même personne. Une monstrueuse personne.

«En combinant vos qualités, vous êtes parfaits, je vous assure. » plaisanta l’Etranger.

Mais le Diable, dans un sursaut de malice, laissa à Muted Jack la faculté d’entendre. Et la première chose qu’il entendit furent les cris de désespoir de son frère.


Texte de Sawsad

Ne les laissez pas entrer.

L'addiction avait lentement emporté notre mère, l'avait bercée pour qu'elle s'endorme profondément enfoncée dans le matelas de son lit. Quand ses dents du fond étaient tombées, elle les avait laissées sur le côté de la baignoire. J'avais 7 ans, et je les ai gardées dans une boîte d'allumettes, ses pièces manquantes gardées en lieu sûr, pour qu'elles ne soit pas perdues à jamais. Pour que peut-être un jour, on puisse les recoller. Notre maison s'effondrait autour de nous, et on a fait de notre mieux pour s'élever seules. Les plafonds étaient endommagés par l'humidité, les marches du bas des escaliers avaient pourri, et en hiver les radiateurs saignaient de la rouille. Mais c'était toujours notre maison, et Annie en avait fait un foyer.

Ma sœur Annie m'avait maternée, avec des pansements de travers sur mes genoux blessés et des plats micro-ondables tièdes. Elle me racontait des histoires de fantômes et ça ne l'embêtait pas que je grimpe dans son lit après, trop effrayée pour dormir seule. Elle m'avait appris à danser, pieds nus sur le tapis du salon, la chaîne musicale de la télé à fond, remuant nos hanches avant qu'elles ne soient développées. Elle me laissait toujours prendre ma douche en premier pour que l'eau soit chaude, ne se plaignant jamais de devoir se laver à l'eau froide. Elle brossait mes cheveux tous les jours avant l'école, même quand je criais et la frappait parce qu'elle attrapait un nœud. Les cheveux d'Annie étaient sombres comme ceux de son père, quel qu'il soit. Mais moi, j'étais blonde. Annie voulait désespérément être blonde aussi, comme Marilyn Monroe. Comme maman. Je pense qu'elle se disait que ça les aurait rapprochées, que ça aurait moins rappelé son père à notre mère. Je donnerais tout pour sentir ses mains dans mes cheveux encore une fois, même si ça me faisait mal. Elle a déménagé à New York quand j'ai eu 18 ans et n'est jamais revenue. Je rêve encore d'elle parfois.

Le contact avec notre mère était quasiment impossible, et on avait appris dès le plus jeune âge qu'on serait souvent laissées pour compte. Ça n'a pas facilité les choses. Quand elle buvait un peu, elle était radieuse, nous réveillait à 3h du matin avec des pancakes couverts de sirop de cerise. Parfois, quand il faisait beau et qu'elle en avait assez de se saouler toute seule, elle appelait notre école et disait qu'on était malades, et on allait à la plage. Je me rappelle de quand j'avais 9 ans, sur la banquette arrière de la voiture, rentrant à la maison après une de nos journées d'océan, suçant le sel sur mes doigts. Ce jour-là, Annie s'était teint les cheveux en blond plus tôt dans la journée, sa meilleure amie Jane l'ayant aidée pendant qu'elle était penchée au-dessus de l'évier de la cuisine. Ainsi, assise à l'arrière de la voiture, contemplant leurs deux silhouettes de dos, je ne pouvais pas dire qui était la mère et qui était la fille, la radio à fond et les fenêtres baissées, laissant entrer le soleil.

Quand elle avait beaucoup bu, ma mère sortait toute la nuit, coiffée comme une reine de beauté, les yeux vitreux et cerclés de noir et de paillettes. Parfois, elle s'absentait un jour ou deux. Elle ne nous prévenait jamais, on se réveillait juste un matin dans une maison vide avec le frigo plein, un post-it collé sur la porte, agrémenté d'une trace de baiser au rouge à lèvres, nous disant qu'elle serait bientôt de retour. Parfois, elle ramenait des gars à la maison, recouvrant la table de canettes de bières et de cendriers, de la fumée jusqu'au plafond, maman perdue dans le brouillard. On dormait avec nos oreillers sur nos têtes, essayant de couvrir le bruit de la musique qu'ils laissaient à fond jusqu'au matin, et on se réveillait le lendemain pour trouver des étrangers attablés dans la cuisine, nous demandant où on gardait le café.

Quand maman ne buvait pas assez, elle s’effondrait. Elle ne faisait pas les courses, laissant le frigo tel un trou béant dans le mur. Elle fumait cigarette sur cigarette, laissant des traces de brûlure sur le papier peint des escaliers, comme si les murs étaient malades et tombaient en morceaux. Elle dormait à peine, errant avec des demies-lunes bleues sous les yeux, les articulations grippées. Elle criait pour tout et n'importe quoi. Je me rappelle une fois, j'avais renversé du jus de fruit sur le canapé. Elle m'a regardée de ses yeux morts et m'a traînée sur le tapis, puis a amené tous les coussins du canapé dans la cour derrière la maison et leur a mis le feu. Annie est allée regarder un moment par la fenêtre puis s'est assise près de moi par terre, le dos appuyé contre la carcasse du canapé, la tête posée dans le creux de ma clavicule.

Quand maman buvait trop, c'était le pire. Elle riait trop fort et trop longtemps à n'importe quoi, jusqu'à ce que sa bouche se mette à trembler et qu'elle commence à pleurer à la table du petit déjeuner, dans ses céréales. Annie se renfermait quand maman était comme ça, se réfugiant quelque part au plus profond d'elle-même, là où personne ne pouvait la blesser. Elle restait éveillée toute la nuit à regarder de vieux films en noir et blanc à la télé, murmurant les répliques qu'elle connaissait par cœur comme des prières. Quand j'avais 5 ans, je pleurais à chaque fois que je trouvais ma mère évanouie sur son lit, persuadée qu'elle ne se réveillerait plus. Annie essuyait mes larmes, me disant qu'elle dormait seulement, comme les princesses de mon livre d'histoires. On s'asseyait ensemble sur le lit de maman et on attendait qu'elle se réveille. Plus tard en grandissant, je suis devenue celle qui ramassait maman sur le sol de la salle de bains encore et encore, tandis qu'Annie la mettait au lit, écartant ses cheveux de son visage et essuyant le vomi de sa bouche, lui mettant des vêtements propres si elle s'était pissée dessus. A les regarder ainsi, il n'y avait plus de doute : Annie était la mère, maintenant.

C'était mercredi soir d'Octobre, et j'avais 13 ans. Annie en avait 16. Maman était absente depuis 2 jours. Elle nous avait appelées le matin d'une cabine téléphonique, sa voix brouillée sur la ligne, nous disant qu'elle passait un super moment avec tous ses nouveaux amis, et qu'elle espérait qu'on allait bien. Quand elle m'a demandée si je passais un joyeux anniversaire, je lui ai raccrochée au nez. Mon anniversaire était la veille. Annie m'avait offert un tas de cadeaux, des gloss à la fraise et du vernis à ongles brillant. Je n'ai pas demandé où elle avait trouvé l'argent pour tout ça. Je m'en foutais. On avait pris le bus jusqu'à la plage avec Jane, mangé le gâteau d'anniversaire qu'elle avait fait pour moi, du sable se collant dans le glaçage. Ça avait le goût du sucre et de la mer, et j'en avais savouré chaque bouchée, chaque grattement du sucre sur mes dents. On avait regardé le soleil se coucher, Annie prenait des photos de mauvaises qualités avec son Nokia pourri alors que je soufflais mes bougies, souhaitant en boucle que maman ne rentre pas à la maison, espérant qu'elle reste absente cette fois-ci.
Mais ce mercredi soir, Annie et moi avons eu un litige. La colère s'était installée entre nous, s'infiltrant à travers les lames du plancher. Ça a commencé quand elle est tombée en bas des escaliers. On a toutes les deux rigolé, Annie balançant sa tête en arrière, l'espace entre ses dents de devant capturant la lumière alors qu'elle tentait vainement de se redresser. Quand je me suis penchée pour l'aider à se lever, j'ai respiré son haleine chaude, brûlant les taches de rousseur sur mes joues. J'ai lâché son bras et elle est retombée, heurtant le sol en souriant, les cheveux en éventail autour de son visage. Son haleine était chargée de whisky. Je ne pouvais pas commencer à la ramasser elle aussi, et la regarder tomber encore et encore. Comme maman, je savais qu'elle ne se relèverait jamais, si je ne l'arrêtais pas.
Je l'ai regardée de toute ma hauteur, ses cheveux blonds lui tombant dans les yeux. Je ne voyais que notre mère. Puis j'ai couru, mes pieds frappant le sol du couloir comme des battements de cœur détachés. J'ai couru dans la cuisine et vidé toutes les bouteilles qu'on avait dans l'évier, repoussant Annie alors qu'elle bataillait pour m'arrêter, tentant désespérément d'attraper le flot d'alcool avec ses doigts pendant qu'il coulait. Elle a attrapé mes épaules, et a fait tomber la toute dernière bouteille, que je tenais entre mes mains. Celle-ci s'est explosée par terre entre nous deux, en une myriade de morceaux de verre brillants, comme si on avait ramené des étoiles et les avait brisées en fragments qu'on ne pourrait jamais recoller. Dehors, par la fenêtre ouverte, le ciel est devenu couleur or pâle, les nuage roses et crème barbouillant l'horizon. Puis j'ai pleuré, regardant Annie à genoux ramasser les morceaux. C'était Annie tout craché, toujours à essayer de réparer les choses même quand c'était trop tard.

Plus tard, l'odeur de la nourriture m'a attirée hors de ma chambre, mon estomac me trahissant dans ma cage thoracique. Annie faisait des pâtes, des vraies, pas au micro-ondes. Elle avait mis la table, Tammy Wynette chantait doucement depuis le lecteur CD. Annie bougeait lentement ses hanches pendant qu'elle remuait la sauce tomate, épaisse et chaude. Alors qu'on mangeait en silence, à chaque bouchée je lui pardonnais un peu plus. Maman ne cuisinait jamais le dîner, et ne se rappelait pas que mon plat préféré était les spaghettis à la tomate depuis que j'étais toute petite, ou ne restait pas sobre assez longtemps pour s'asseoir à table. Annie n'était pas maman.

On faisait la vaisselle, quand on l'a entendu pour la première fois. Un papillon de nuit grimpait le long de la vitre et j'ai entrouvert la fenêtre pour le laisser sortir dans la nuit. Un bruit faible nous est alors parvenu de la cour arrière. J'ai penché la tête pour écouter, car ça avait l'air lointain. Des pleurs. J'ai pensé que c'était Mika, le petit de 2 ans des voisins, qui faisait une colère assez forte pour qu'on l'entende, ou peut-être même Lucky Strike, le chat errant du bas de la rue, mendiant de la nourriture comme il le faisait parfois. J'ai toujours voulu le nourrir quand il venait et qu'il se frottait contre mes chevilles, mais Annie m'arrêtait toujours, me disant qu'une fois qu'on commençait à donner, ils n'arrêtaient jamais de prendre. Avec le recul, je ne pense pas qu'elle parlait vraiment du chat.
Annie a allumé les éclairages de Noël accrochés au-dessus du porche, et on s'est assises sur les chaises de plage en plastique, les yeux rivés vers le ciel. Quand on était petites, on s'asseyait dehors et Annie me donnait les noms des constellations, puis me racontait comment elles s'étaient retrouvées accrochées dans le ciel nocturne. J'ai dû attendre de grandir pour finalement réaliser qu'elle avait tout inventé petit à petit. C'était un jeu auquel on aimait toujours jouer alors, inventant des histoires ridicules à propos des formes qu'on trouvait.
"Ah, oui, celle-là c'est la Lumière de Coors. Elle s'est retrouvée là quand Dieu l'a jetée de sa décapotable et ne l'a jamais ramassée," dit-elle, acquiesçant sagement et cachant son sourire.
"Evidemment," ai-je dit, secouant la main et montrant le ciel au-delà des câbles électriques. "Juste à côté du Grand Cendrier, laissé là par les anges pendant une pause clope."
"Ouais, il paraît que si tu fais un vœu, il se réalise," a dit Annie en souriant.
Elle a arrêté de rire, baissant la voix, le visage tourné vers toutes ces étoiles mortes.
"Faisons un vœu Emmy. Faisons un vœu." 
Et c'est ce qu'on a fait.

Mais le son des pleurs nous a interrompues. C'était plus près cette fois, et définitivement humain. On s'est regardées, confuses. Annie a haussé les épaules et j'ai plissé les yeux pour essayer d'y voir quelque chose dans le noir. On aurait dit un bébé, perdu, fatigué et seul.
"Ça doit être Mika ?" ai-je dit, me levant lentement. "Il a peut-être fait le tour ? Merde, tu veux bien appeler Connie et lui dire qu'on le ramène ?" Annie n'a pas répondu, et j'ai soupiré, levant les yeux au ciel. "Je suppose que je vais tout faire moi-même, du coup."
Je suis sortie de sous le porche, l'herbe était douce sous mes pieds. L'air sentait la pluie, frais, propre et enveloppant. Une promesse non tenue.
"Em." La voix d'Annie était tendue. Je me suis tournée vers elle, un sourire aux lèvres. Il s'est effacé de mon visage quand j'ai vu l'air sur le sien. "Em, rentre tout de suite." Elle fixait quelque chose dans le noir, devant moi, ouvrant la porte d'une main derrière elle, ses doigts peinant à trouver la poignée. Je me suis figée, pieds nus dans la boue. J'ai vu ce qu'elle regardait.
Dans les buissons près de la clôture du fond se trouvait une personne accroupie, les genoux repliés sous le menton et les bras enroulés autour des jambes. Sa bouche était grande ouverte, s'ouvrant et se fermant doucement alors qu'elle pleurait. Comme un enfant, perdu dans le noir. Pas vraiment comme un enfant, plutôt comme quelqu'un qui fait semblant d'en être un. Imitant le son, s'ouvrant et se fermant dans la pénombre. Soudainement, la silhouette s'est redressée, le visage toujours caché par la pénombre. Elle était grande et mince, trop mince pour être normale.
La panique m'a fait bouger, un vieil instinct animal datant de l'époque où on vivait encore dans les arbres me poussant à agir. J'étais plus rapide qu'Annie, la tirant à l'intérieur et claquant la porte derrière nous, l'entendant bondir sur ses charnières alors que je la verrouillais. On a observé la personne marcher lentement vers la maison par de longs pas décidés.
Annie m'a attrapé la main, me serrant fort, et m'a tournée vers elle, me tenant par les épaules.
"Ne te retourne pas Emmy. Ne te retourne pas." Instinctivement, j'ai commencé à regarder par-dessus mon épaule, vers la nuit. Annie m'a attrapé le visage, fort, et a secoué la tête. C'est là que j'ai compris qu'elle était vraiment sérieuse.
"Je vais..." sa voix s'est brisée, et elle s'est raclée la gorge, saisissant ma main assez fort pour me faire mal, ses ongles se plantant dans ma peau, s'accrochant. J'ai regardé nos doigts entremêlés, comme si nous partagions les mêmes os.
"Je vais appeler les flics et tout ira..." sa voix a chancelé, bégayante. Des larmes coulaient dans ses cils, gouttant comme un début de pluie. Annie ne pleurait jamais.
"Ton téléphone est sur le porche," a t-elle soupiré, tandis que de la bile me montait dans la gorge. Son téléphone à elle était à l'étage, en charge.
Un léger tapotement a alors rempli le silence. Annie s'est tournée vers la fenêtre, ses yeux s'écarquillant en grand.
C'était le bruit de quelqu'un qui tape sa tête contre la vitre, lentement, encore et encore. Ça a commencé à accélérer, plus vite et plus fort, la peau rencontrant le verre. Jusqu'à ce que ce soit assez fort pour faire trembler le chambranle. Les coups se sont arrêtés, et j'allais demander à Annie si je pouvais regarder, quand elle a crié, son hurlement suivi par le bruit du verre qui se casse et par un coup encore plus gros. Qui que fût la personne dans la cour, elle avait frappé sa tête assez fort pour casser la fenêtre.

On a couru à l'étage, montant les marches quatre à quatre, évitant par réflexes celles qui étaient pourries. J'ai alors tenté de me retourner, mais Annie m'a brusquement tourné le visage avant que j'eusse le temps de voir quoi que ce soit. Le bruit du verre brisé résonnait derrière nous alors qu'on arrivait dans la salle de bain et fermait la porte à clé. Un léger gémissement, comme un bébé qui réclame sa mère, a rempli le couloir, piégé entre les murs et les portes fermées.
Annie a bloqué la porte avec son dos, les pieds appuyés contre la baignoire, empoignant le couteau qu'elle avait attrapé dans la cuisine. J'en ai fait autant, épaule contre épaule avec ma sœur. Des pas lents ont commencé à monter les escaliers, tranquillement. Les pleurs étaient devenus narquois, presque des rires, des éclats de voix stridents. Puis un petit gloussement aigu s'est fait entendre, avant de s'arrêter brusquement, pour mieux  reprendre de plus belle. La première porte de l'étage était celle de ma chambre et on a entendu le bruit de quelqu'un qui l'ouvre violemment. Ça nous cherchait.
"Bordel qu'est-ce qui se passe ?" ai-je demandé à Annie, ne prenant même pas la peine d'essuyer les larmes qui ne voulaient pas arrêter de couler sur mes joues. J'ai regardé ma sœur se relever et appuyer ses mains contre la porte alors qu'on entendait le bruit d'une deuxième porte ouverte à la volée. La chambre de maman. La prochaine pièce était la salle de bain. Annie m'a aidée à me relever et m'a tendu le couteau. J'ai secoué la tête et je l'ai repoussé vers elle, terrifiée par ce qu'il pourrait se passer si je devais l'utiliser. Annie m'a poussée et a appuyé le couteau dans mes mains, son pouce pressant suffisamment sur la lame pour le faire saigner. J'ai regardé le sang de ma sœur couler sur son poignet, comme un chemin rouge et sinueux, poussant toujours l'objet dans ma main malgré la douleur. 
J'ai pris le couteau.

Quelque chose a alors cogné contre le mur qui séparait la chambre de maman et la salle de bain. Une plainte aiguë a suivi. J'ai retenu ma respiration, je pouvais sentir mon cœur battre frénétiquement dans ma poitrine.
"Je vais chercher le téléphone dans ma chambre." J'ai secoué violemment la tête, sur le point de la contredire. Annie a plaqué sa main sur ma bouche. Je pouvais sentir le goût de son sang sur sa main, salé et pourtant sucré. Comme le gâteau d'anniversaire au bord de l'océan. "Si. Je vais chercher le téléphone et je vais appeler la police. Tout ira bien." J'ai secoué la tête encore une fois. "C'est le seul moyen. Quand je sortirai, je veux que tu verrouilles la porte et que tu ne l'ouvres pour rien ni personne. Ni pour moi, ni pour... personne. Promets-le moi." J'ai secoué la tête et Annie a appuyé sa main contre ma bouche, écrasant mes dents contre mes lèvres au point que j'en ai eu les larmes aux yeux. "Si. Promets-moi Em."
Quelque chose est tombé dans la pièce à côté. Annie a écarté mes cheveux de mon visage, les plaçant doucement derrière mon oreille. Elle a formé silencieusement le mot "promis" alors qu'elle déverrouillait la porte le plus lentement possible, le verrou s'ouvrant tout doucement. J'ai regardé la courbe de son épaule disparaître dans la pénombre du couloir, comme la lune pendant une éclipse. Elle était partie. Pendant, un instant, j'ai été incapable de bouger ou même de respirer. Puis j'ai verrouillé à nouveau la porte au moment où quelque chose tapait contre celle-ci depuis l'extérieur. Un cri haut perché a suivi, la poignée tournant dans tous les sens, et assez fort pour en faire sortir une vis. Je l'ai regardée rouler vers moi sur le carrelage. Puis le silence.

Je me suis assise par terre, appuyant mon dos contre la porte, tenant le couteau en imaginant que c'était plutôt la main d'Annie. Toujours le silence. Rien d'autre que moi et mes poumons remplissant lentement la pièce de ma respiration.
"Em ?" Une voix est venue de l'autre côté de la porte. J'ai agrippé le couteau. "Chérie qu'est-ce qui se passe ?"
"Maman ?" ma voix s'est brisée. "Maman c'est toi ?" j'ai enroulé mes bras autour de moi-même, tremblante, essayant de garder mon calme.
"Ma puce, tout va bien, ouvre la porte. Tout va bien, laisse-moi rentrer." La poignée a encore tourné, plus doucement cette fois. Hésitante, j'ai tendu une main vers celle-ci.
"Laisse-moi juste entrer, tout va bien." Elle a frappé la porte d'un coup et j'ai retiré la main du verrou.
"Chérie, je suis désolée. Je suis désolée d'avoir raté ton anniversaire. Je suis désolée d'être une si mauvaise mère. S'il te plaît." sa voix s'est brisée et elle a commencé à pleurer, "Laisse-moi entrer mon bébé, je suis tellement désolée."
J'ai fermé les yeux. Elle avait l'air tellement triste et perdue. Je voulais juste qu'elle me prenne dans ses bras comme quand j'étais petite et que je tombais de la balançoire. Peut-être que cette fois, elle était sincère. Peut-être que tout irait bien. Ma main est retournée vers le verrou.
La voix de ma sœur m'est parvenue de l'autre côté de la porte, chaleureuse et douce. "Ouais, Emilie, laisse-nous entrer, tout va bien."
Mes doigts se sont à nouveau figés sur le verrou, et j'ai resserré ma prise sur le couteau. Annie ne m'appelait jamais par mon prénom entier. Un coup a retenti contre la porte, faisant cliqueter la poignée. "Emilie laisse-nous ENTRER !" La voix d'Annie est devenue basse et gutturale, suivie par le même petit rire strident que précédemment. Maman a ensuite parlé, suppliant et pleurant, sa voix devenant de plus en plus grave. "Laisse-nous entrer, laisse-nous entrer, laisse-nous entrer..." 
Cette phrase se répétait encore et encore, ponctuée par des coups de poing sur la porte. J'ai pensé à des démons et à des monstres, toutes ces histoires pour enfants qu'on espère être fausses.
"C'est pas ma sœur et vous êtes pas ma mère !" ai-je crié à travers la porte, les mains sur ma tête. J'ai grimpé dans la baignoire et me suis roulée en boule, me berçant, le couteau serré contre moi. Je ne savais pas ce qui était de l'autre côté de la porte, mais je savais que ce n'était pas Annie. Ce n'était pas la voix qui criait quand je changeais de chaîne, celle qui me chantait Joyeux Anniversaire, celle qui me disait que j'étais intelligente même quand j'avais de mauvaises notes, celle qui me lisait des histoires de princesses qui ne se réveillent jamais. Ce n'était pas humain.

Des coups et des cris ont retenti au rez-de-chaussée, suivis par les pas de gens qui courent. Un hurlement bas et guttural a déchiré la maison, emplissant la pièce. J'avais l'impression de me noyer dans le bruit. C'est alors que la porte de la salle de bain a été défoncée. J'ai hurlé, me couvrant les yeux, attendant de mourir. Des bras m'ont trouvée et mon soulevée de la baignoire, me transportant hors de la pièce. J'ai regardé à l'extérieur de la pièce alors qu'on me faisait descendre les escaliers. Elle était couverte de traces de griffes, jusqu'au sol. Des coussins éventrés recouvraient le couloir, donnant l'impression qu'il avait neigé à l'intérieur de la maison. J'ai regardé les plumes dériver lentement pendant que des hommes en uniforme vérifiaient toutes les pièces qui donnaient l'impression d'avoir été saccagées par un animal sauvage.
Dehors, dans l'allée, il y avait des voitures de police et une ambulance. Et au milieu de tout ça, il y avait Annie. Baignée de lumières bleues et rouges, éclairée comme un ange de néons, le visage rayonnant. J'ai sauté des bras du policier et ai couru vers elle, la serrant contre moi, alors qu'elle me prenait dans ses bras sous ces constellations qu'on avait inventées ensembles. Des cris étouffés venaient de l'ambulance, qui balançait de temps à autres. Annie a doucement tourné ma tête de l'autre côté, souriant si tristement que j'en ai eu mal à la poitrine quand j'ai fini par comprendre.

Finalement, pas de démon. Pas d'animal sauvage ou d'homme malveillant essayant d'entrer chez nous. Juste maman, rendue folle par l'alcool, les drogues et tout le reste, arrivant à la fin d'une longue semaine de bringue. Quelque chose avait fini par craquer dans sa tête, et cette fois on n'aurait pas pu l'aider à remonter la pente, peu importe à quel point on aurait essayé. Parfois on tombe une dernière fois, et on ne se relève jamais.
Annie l'avait vue dans le jardin, du sang s'écoulant de sa bouche, des traces marquant ses avant-bras comme des routes hors pistes, désespérée de trouver une dernière dose, un dernier shoot. Elle avait fouillé la cuisine en quête de toutes les bouteilles que j'avais vidées, et quand elle avait réalisé qu'elles n'étaient plus là, elle s'était mise en chasse de la réserve qu'elle avait dans la salle de bains. Ce n'était pas moi qu'elle voulait, juste les drogues de l'autre côté de la porte. Elle était tellement défoncée qu'elle arrivait presque à imiter parfaitement la voix d'Annie.
Au final, les vrais monstres sont ceux qui vous dévorent vivant petit à petit. Ceux qui viennent dans une bouteille ou une seringue, ou qui se trouvent à la fin d'une longue liste de raisons pour lesquelles vous êtes incapable de sortir du lit le matin. Parfois, les monstres sont ceux qui vous élèvent ou vous aiment le plus. Mais il ne tient qu'à vous de les laisser entrer.


Traduction de DydyMcfly

Source                                                                                                           

Aire d'autoroute

Je revenais comme tous les vendredis soir de mon campus, qui se trouve vers Le Mans, là où habitent mes parents. J'étais parti un peu plus tard que d'habitude après avoir passé un peu de temps en ville avec des potes, j'avais devant moi encore deux bonnes heures de route et il me semblait clair qu'après encore quelques kilomètres, ce serait la fatigue qui l'emporterait sur le café.

Pressé de rentrer, j'étais exceptionnellement passé par l'autoroute. Malgré cela, je connaissais bien le tronçon de l'A10 suivant Tours, et j'aurais juré ne jamais avoir traversé aucune forêt lors de mes précédents passages. Ce n'était pas un détail bien frappant, mais l'autoroute, souvent très répétitive, m'offrait là un décor bien rafraîchissant... et peu rassurant. J'imagine que je suis loin d'être le seul à avoir peur de rouler en pleine nuit en forêt. Il devait en effet être une heure du matin, voire deux heures. À ces périodes-là, l'autoroute est toujours déserte, et dans mon cas, des heures passées à rouler sans croiser un seul automobiliste me le confirmait.

Qu'importe, à la vue de la première aire, je sautai sur l'occasion. Que ce soit « Aire de la vie » ou « Aire des viviers », le nom est rarement quelque chose que l'on retient. Contrairement aux toilettes, aux tables de pique-nique... Bref, une aire d’autoroute tout ce qu'il y avait de plus... banal, à la différence près qu'elle se composait d'un grand parking complètement vide et non éclairé dont l'extrémité semblait disparaître dans la nuit noire, et de quelques hautes barrières qui délimitaient une dalle de bitume ornée de quelques arbres. Sans trop m'attarder sur le décor, je coupai le contact, sortis et fis un rapide tour du long capot de ma voiture. C'était une nuit de printemps des plus normales. Le ciel était dégagé, mais ne laissait pas apparaître la lune. J’inclinai le siège passager dans la position la plus basse possible (c'était l'une des raisons pour lesquelles j'étais fier d'avoir acheté une si grosse berline : le confort). Mais le sommeil appelait, et ne laissait plus place à la réflexion. Pour éviter la buée, j'entrouvris une fenêtre. Le velours du siège était chaud, et une petite brise s'infiltrait par l'ouverture...

Plus tard dans la nuit, un toc incessant et répétitif à la vitre de ma voiture me tira de ma rêverie.

Un homme était à la fenêtre. J'étais confus, émergeant à peine de mes quelques minutes (heures ?) de sommeil.

« Vous n'avez rien à faire ici ! » s’exclama-t-il d'un ton ferme et grave.
« Excusez-moi ?
- Vous ne savez pas lire ? »

Il pointa du doigt un panneau accroché à un arbre planté juste devant l'entrée de l'aire, dont j'aurais juré l'absence à mon arrivée.

« Interdiction de stationner plus de quinze minutes, vous voyez ? Vous savez lire ?
- Je... excusez-moi, j'étais très fatigué, j'ai préféré m'arrêter avant de m'endormir au volant et d'avoir un accident, vous comprenez...
- Ecoutez-moi bien, cela fait maintenant deux ans, quatre mois et trois jours que je vous regarde, et vous n'avez jamais bougé, cela devrait suffire comme repos.
- Pardon ?
- Maintenant, fichez le camp de mon parking ! »

Il s'éloigna ensuite du véhicule en continuant de me regarder du coin de l’œil. J'étais déjà terrifié par son charabia, il ne me fallut pas bien longtemps pour bouger.
Mais lorsque je voulus me lever, un sentiment de malaise profond m'assaillit. Le doux velours du siège était désormais semblable à une vraie éponge. Ce dernier était devenu un peu humide et recouvert d'un film de mousse incrusté dans le tissu, qui s'était immiscé à l'intérieur depuis l'ouverture de la fenêtre. Je bondis dehors en tentant d'ouvrir de mon mieux la portière encore verrouillée.

Une fois sorti du véhicule, quelques pas en arrière me dévoilèrent rapidement ce qui semblait être une grosse berline abandonnée depuis des années : vandalisée, les pneus dégonflés, et une épaisse couche de crasse sur toutes les surfaces planes atteignables...

Je la contournai rapidement par l'arrière pour m'installer sur le siège conducteur, qui lui n'était recouvert que d'une fine couche de poussière. Comme je m'en doutais, rien ne se passa en tournant la clef dans le contact.

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« Va falloir pousser ! » me dit-il. « Fais pas cette tête, une batterie à plat, ça arrive ! » ajouta mon ami.

Dimitri fit le tour de la voiture et s'appuya sur le capot pour faire reculer la berline immobilisée. Je me me collai alors contre la portière, alors que lui allait à l'arrière afin de pousser de notre mieux le long de la légère pente du parking, dans un effort commun. Une vitesse engagée et un dernier effort suffirent pour remettre la machine en route.

« On a réussi ! » s'exclama-t-il, en s'installant à l'arrière.

« Bon, on va pas rester là toute la soirée, quand même ? L'autre vieux con m'a déjà assez fait flipper comme ça, ça serait sympa d'y aller. »

Dimitri était dans le même campus que moi. Quand ses parents ne pouvaient pas venir le chercher le vendredi soir, je le ramenais de temps à autre. Il était déjà frustré que l'on soit partis avec du retard, alors ma petite pause ne l’arrangeait guère plus.

« Si t'es vraiment trop crevé, on peut s'arrêter à la prochaine. On n'est plus à ça près, mais mes parents vont être furax. »

En effet, l'appel du sommeil me semblait encore une fois plus qu'important. Ainsi, on s'arrêta à l'aire d'après. C'était une aire d’autoroute tout ce qu'il y avait de plus... banal, à la différence près qu'elle se composait d'un grand parking complètement vide et non éclairé dont l'extrémité semblait disparaître dans la nuit noire, et de quelques hautes barrières qui délimitaient une dalle de bitume ornée de quelques arbres.

« Moi, je vais me rafraîchir un peu, t'as qu'à te reposer en attendant. »

Plus tard dans la nuit, je me réveillai en sursaut. Cela faisait probablement un bon moment que je me reposais, et Dimitri n'était toujours pas revenu.
Je m'aventurai alors en direction du petit local qui servait de toilettes sur ce genre d'endroits. C'était une nuit de printemps tout ce qu'il y avait de plus normal. Le ciel était dégagé mais ne laissait pas apparaître la lune. Une petite brise chaude soufflait, l'air était putride...

« Tu l'as laissé tomber sur ce parking, durant six ans. »

L'homme du parking était là, face à moi. Du sang coulait de ses poignets. Cela faisait probablement un moment qu'il était ici. L’odeur de la chair en putréfaction, c'est quelque chose que l'on n'oublie jamais.

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« On y va ? » Elle aimait mal me parler, sa voix douce et agressive me donnait toujours des frissons, même après tant d'années ensemble. On avait déjà pris assez de retard et il semblait clair que l'on ne serait pas chez mes parents à l'heure. Il était déjà tard, il devait être une heure du matin, voire deux heures.

De retour sur l'autoroute, elle s'exclama :

« Les enfants ! Où sont-ils ? »

À ma grande surprise, Léo et Sarah n'étaient plus à l'arrière. Mais elle se reprit :

« Ah ! Suis-je bête ! »

...

« Ils sont dans le coffre, bien sûr. »

...

A la vue de la première aire d'autoroute, je sautai sur l'occasion. Que ce soit « Aire de la vie» ou « Aire des viviers», le nom est rarement quelque chose que l'on retient. Contrairement aux toilettes, aux tables de pique-nique... Bref, une aire d’autoroute tout ce qu'il y avait de plus... banal, à la différence près qu'elle se composait d'un grand parking complètement vide et non éclairé dont l'extrémité semblait disparaître dans la nuit noire, et de quelques hautes barrières qui délimitaient une dalle de bitume ornée de quelques arbres.

Je sortis alors de la voiture, et elle me suivit sans faire de bruit. C'était une nuit de printemps des plus normales. Le ciel était dégagé, mais ne laissait pas apparaître la lune.

A l'arrière, en ouvrant le coffre, il y avait deux sacs poubelle.

« Tu vois, pas de quoi s'inquiéter. » ajouta-t-elle.

Elle me regardait fixement, les yeux injectés de sang.

« Ces seize dernières années furent mouvementées, n'est-ce pas ? Désormais, il faut creuser. » ajouta le vieil homme, qui s'était glissé derrière elle.

Alors que je me tenais déjà au fond du trou que j'achevais, elle me regarda avec un air menaçant, son fusil pointé sur moi.

« A toi maintenant. », s'ensuivit un coup de feu.

Je me réveillai alors sur mon siège. Une fine brise s'introduisait dans la cabine par l'ouverture de la fenêtre, il faisait jour, et on entendait le flux des voitures passer au loin...

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Ce rêve m'a hanté durant des années.
Si je m'en souviens si bien, c'est parce que chacun des événements suivants sont venus me le rappeler à chaque fois.

Il y a de ça dix ans, j'ai perdu mon meilleur ami. Je l'ai retrouvé dans sa salle de bain, une semaine après qu'il ait mis fin à ses jours. On s'était rencontrés peu après que je sois tombé en panne sur le parking de l'université, et il s'était proposé pour m'aider à pousser ma voiture. Ses parents m'ont toujours accusé d'être la source de ses problèmes, malgré le fait que j'ai été le seul à être présent pour lui durant ses périodes les plus difficiles.

On m'a volé ma voiture il y a quelques années, avant que je ne la retrouve abandonnée dans les bois. Elle était dans l'état exact dans lequel j'ai pu la décrire. Je l'aimais beaucoup, elle me rappelait mon meilleur ami et cela m'avait beaucoup affecté.

J'ai rencontré ma femme sur une aire d'autoroute quelques mois après. Elle travaillait alors comme agent d’entretien sur les lieux. On a pour la première fois échangé après qu'elle m'a grondé pour m'être arrêté sur une place réservée au personnel. Elle était brute, et c'était ce qui m'avait séduit chez elle.

Je suis père de deux faux jumeaux âgés de 6 ans.

Ma femme et mes enfants ont disparu il y a quelques jours.

Texte d'Ulrichou

Le petit garçon dans la voiture

Ce qui suit est le récit d'une histoire vraiment étrange et plutôt dingue qui m'est arrivée il y a quelques années, à l'époque où j'ai eu ma première voiture. Je venais d'avoir vingt ans, et l'idée de passer mon permis ne m'enchantait vraiment pas au début, mais j'ai finalement cédé.

En grandissant, j'avais toujours plutôt été un partisan du vélo, et me concernant, il n'y avait aucun endroit où j'avais besoin de me rendre qui n'était pas à une distance atteignable en bicyclette. Oui, j'étais un peu naïf.

Je n'ai finalement réalisé l'intérêt d'avoir une voiture qu'après avoir été recalé à un entretien d'embauche pour un travail que je voulais absolument avoir parce qu'ils exigeaient un permis valide. En y repensant, ça me fait toujours rire, puisque le boulot était dans un bureau de l'administration, un emploi qui ne nécessitait absolument pas de conduire pour ce que j'en savais. Mais bon, j'imagine que ce n'est pas moi qui édicte les règles.

Ainsi, après avoir réussi mon permis de conduire, mon père m'a surpris en m'offrant sa propre voiture, une Ford Mondeo. J'étais d'autant plus étonné par ce geste de bonté que je savais bien à quel point il aimait ce véhicule.

« C'est la voiture que James Bond conduit dans Casino Royal ! n'arrêtait-il pas de répéter.
– Mais comment je vais faire pour payer l'assurance d'un monstre pareil ? ai-je demandé à mon père en prenant bien soin de ne pas le laisser croire que je n'étais pas absolument ravi de son cadeau.
– Oh, ne t'inquiète pas, je paierai l'assurance si tu me promets d'être mon chauffeur à chaque fois que j'aurai besoin d'être ramené à la maison depuis le pub parce que je serai trop arraché pour conduire. » a-t-il répondu fièrement.

Inutile de dire que j'étais totalement submergé par la joie.

J'ai passé mes premiers mois à prendre la voiture pour aller n'importe où, même à des endroits où je n'en avais vraiment aucun besoin. Je faisais souvent de petits allers-retours à l'épicerie du coin, et bien sûr j'allais quelquefois chercher mon vieux au bar, comme convenu. Je n'avais jamais réalisé combien de loisirs mes parents pouvaient avoir avant de devoir les y conduire.

Quelques temps plus tard, j'ai postulé et été pris pour un job de bureau dans une zone d'activité juste à la sortie de la ville. J'en étais enchanté car cela signifiait que j'allais devoir traverser des petites routes de campagne chaque matin pour aller travailler. Il n'y a rien de tel que de rouler à travers champs, la vitre baissée en écoutant un bon petit John Denver au petit matin. Le choix de la musique était en partie à cause du fait que mon père avait laissé ses CDs dans la boîte à gants, et en partie parce que je me plongeais dans les classiques.

Cependant, comme pour la plupart des choses qui perdent de leur nouveauté, j'ai commencé à me désintéresser de la voiture à mesure que mes responsabilités augmentaient. Je prenais toujours du plaisir à conduire, mais c'était principalement des allers-retours entre chez moi et le travail, car comme j'habite en ville, les petites sorties comme pour faire les courses ou rejoindre des amis pouvaient se faire en y allant à pied.

On en vient maintenant à la raison pour laquelle j'écris cette histoire ; ce n'est pas pour faire dans le cliché, mais tout a commencé un matin relativement ordinaire. Je m'étais levé à six heures du matin, réveillé comme d'habitude par le chant des oiseaux, et après une douche et un petit-déjeuner rapides, j'étais déjà dans ma voiture à 6h45, en train de bidouiller mes enceintes Bluetooth. En effet, la nuit passée, un ami m'avait donné un de ces kits en me disant que je devrais pouvoir jouer la musique qui se trouvait sur mon téléphone sans utiliser de câble, mais je n'arrivais pas à m'en servir. Peu importe à quel point je m'acharnais, le Bluetooth refusait de se connecter, si bien que j'ai fini par me rabattre sur un des CDs de mon père.

En quittant la quatre-voies, j'ai pris une sortie qui menait sur l'une de ces routes de campagne dont je parlais tout à l'heure. Je pouvais désormais respirer un peu plus aisément maintenant que j'avais quitté les embouteillages matinaux de la ville. J'avais tout de même encore 20 minutes de route à faire avant d'arriver au boulot, alors comme souvent, j'ai allumé la radio.

J'étais confortablement installé sur mon siège, écoutant « Annie's Song », tout en observant les lignes blanches disparaissant sous le capot de la voiture. Et quelque chose dans le rétroviseur intérieur a attiré mon regard.

Juste derrière le siège passager se trouvait un petit garçon, une casquette rouge vissée sur la tête. Il était assis là, observant le paysage par la fenêtre, l'air absent. Il avait l'air de s'ennuyer et... on aurait qu'il n'y avait rien d'anormal pour lui.

Je sais que ça peut paraître étrange au premier abord, mais c'est ce que je me suis dis quand je l'ai vu. Il avait l'air tellement normal qu'après l'avoir regardé quelque secondes, mes yeux se sont tout naturellement reportés sur la route. Ce n'est que quelques instants plus tard que je me suis aperçu que « Mais j'ai pas d'enfant ! »

Je dois avouer avoir fait quelque chose que personne ne devrait jamais faire lorsqu'il est en train de conduire, mais heureusement, je roulais en ligne droite. J'ai brusquement retourné ma tête vers le siège arrière. Le gamin s'y trouvait toujours, sauf que ses yeux avaient abandonné la fenêtre pour se braquer sur moi.

Il paraissait maintenant surpris et confus. Je pense qu'il avait dû avoir la même impression à mon propos. Il portait une casquette rouge surmontant ses cheveux bruns et bouclés qui en sortaient de tous les côtés, il avait les yeux bleus et son visage était couvert de taches de rousseur. D'après ses vêtements, il avait l'air d'aller à un match de football ou d'en revenir.

Nous nous sommes regardés pendant un moment, au moins assez longtemps pour que je puisse voir qu'il était manifestement plutôt effrayé. Un moment de lucidité m'a cependant ramené à la raison : j'étais en train de conduire une voiture !

Je me suis rapidement retourné dans le bon sens pour m'apercevoir que ma sortie approchait à grande vitesse. J'ai à nouveau regardé dans le rétroviseur. « Où est-ce que tu... », ai-je commencé à crier avant de m'apercevoir que la banquette était à présent vide.

Mon cœur battait la chamade à cause de la frayeur, je me suis donc rangé sur le côté et suis sorti du véhicule. J'ai pris quelques longues inspirations et me suis mis à faire le tour de la voiture et à inspecter jusqu'à la banquette arrière jusqu'à ce que je sois rassuré : il n'y avait aucun signe permettant d'affirmer qu'un enfant s'était trouvé là un jour.

Je ne sais pas ce qui m'effrayait le plus : qu'un enfant se soit réellement trouvé là ou que j'aie vu un mirage. La perspective d'avoir des hallucinations me faisait vraiment peur. Cela ne m'était jamais arrivé, et j'étais absolument sûr de n'avoir jamais pris quoi que ce soit que je n'aurais pas dû.

Me tenant dans le vent frais de février, avec le bruit du trafic routier loin derrière moi, j'essayais de trouver une explication rationnelle à ce qui venait de se produire. Vous voyez, avant que tout cela n'arrive, j'avais toujours été très sceptique et n'avait jamais cru à ce qui touchait au paranormal, il ne m'a donc pas fallu longtemps pour arriver à la conclusion que j'avais eu un coup de folie.

Lorsque je suis arrivé au travail, il est devenu évident que j'avais l'esprit ailleurs. Peu importe le nombre de fois où j'ai essayé d'être productif, je n'arrivais pas à m'arrêter de penser à l'enfant. Si cela avait réellement été une hallucination, pourquoi lui ? Pourquoi tant de détails ?

Il n'a pas fallu longtemps pour que mon patron m'arrête dans un couloir pour me demander si tout allait bien car, selon lui, j'avais l'air un peu secoué et de ne pas être moi-même. Je ne lui ai pas rapporté ce qui s'était passé, mais je lui ai simplement demandé si je pouvais rentrer chez moi, comme je me sentais mal. Il a accepté et je suis rapidement allé rassembler mes affaires pour partir.

En sortant, j'ai pris une grande inspiration dans l'air matinal. Il faisait froid, mais cela m'était agréable, le froid était suffisamment mordant pour me garder les pieds sur terre alors que j'avais l'impression de perdre la tête.

J'ai lentement traversé le parking pour me rendre à ma Ford, puis ai refait quelques tours autour de la voiture. Elle était complètement vide.

« Peut-être qu'il s'était glissé dans la voiture avant que tu ne partes ce matin ? » Mon esprit essayait de rationaliser. Mais cela ne menait à rien. « Mais dans ce cas, où s'est-il volatilisé ? » s'est-il rétorqué.

J'ai finalement rassemblé assez de courage pour m'asseoir sur le siège conducteur et boucler ma ceinture avant de prendre mon téléphone et d'appeler ma mère. Elle a répondu après quelques sonneries.

« Âllo ?
– Salut maman, c'est moi, ai-je doucement dit.
– Oh, qu'est-ce qui s'est passé ? » a-t-elle demandé.

J'ai senti les larmes me monter aux yeux. Depuis que j'étais enfant, ma mère avait toujours eu le don de savoir quand quelque chose n'allait pas même lorsque je faisais de mon mieux pour donner l'impression que tout allait bien.

« Comment sais-tu que quelque chose s'est passé ? ai-je dit en riant un peu.
– J'ai simplement eu la sensation que quelque chose de mauvais allait arriver toute la matinée, et tu n'as pas l'air dans ton assiette, a-t-elle répondu.
– Eh bien, je pense que je ne vais pas très bien, ou quelque chose du genre... J'ai eu une hallucination ce matin, j'ai vu quelque chose que je ne peux pas m'expliquer alors que je conduisais la voiture ce matin. » ai-je admis.

C'est fou ce qui se passe quand on met en voix ce qui nous inquiète, j'ai immédiatement senti un poids s'envoler de mes épaules alors que je prononçais ces mots. Il y a eu un silence avant que ma mère ne réponde.

« Qu'est-ce que tu as vu ? a-t-elle demandé prudemment.
– Je t'expliquerai quand on se verra, je vais passer si ça ne te dérange pas, je devrais arriver d'ici vingt minutes, ai-je articulé.
– D'accord mon chéri, je vais mettre la théière sur le feu. » a-t-elle dit avant que je n'entende le bip signifiant qu'elle avait raccroché.

J'ai souri et essuyé les larmes qui s'étaient accumulées sur mes joues, puis j'ai mis la clé dans le contact. Après environ cinq minutes, j'ai commencé à me sentir mieux, j'avais roulé sur la portion de route où j'avais vu le garçon, et rien ne s'était produit. Encore cinq minutes et je serais de nouveau en ville, en route pour la maison de mes parents. Juste alors, mon cœur s'est totalement décroché.

« Qui êtes-vous ? » a demandé la jeune voix derrière moi.

Je n'avais jamais ressenti autant de terreur de toute ma vie. Le genre de terreur que vous sentez au creux de votre estomac. Je me suis retrouvé soudainement paralysé, alors que mon regard quittait la route, passait sur le tableau de bord pour s'arrêter sur le rétroviseur.

Le garçon était assis sur son siège, sa ceinture bouclée et ses bras croisés sur ses genoux et sa casquette rouge arborant un logo Coca Cola. Il avait un regard plein de confusion et de frayeur alors qu'il me fixait à travers le rétroviseur.

Juste au moment où ma panique allait atteindre le point de non-retour, j'ai décidé qu'il valait mieux m'arrêter à nouveau. Cette fois, j'ai entrepris de le faire en gardant mes yeux fixés sur le jeune garçon. La voiture s'est arrêtée sur l'aire d'arrêt d'un abri-bus curieusement vide.

« Dieu merci », ai-je pensé. La dernière chose dont j'avais besoin à ce moment était d'un public pour les divagations de mon esprit. Je me suis retourné pour trouver l'enfant toujours assis. J'ai choisi mes mots avec attention et ai demandé d'une voix tremblante :

« D'où viens-tu ? »

Ses sourcils se sont froncés avant qu'il ne réponde.

« D'où venez-vous ? Où est mon papa ? » a-t-il demandé.

C'était une question légitime et tout à fait censée compte tenu des circonstances, mais une question à laquelle je ne pouvais répondre. C'est alors que j'ai remarqué qu'il avait commencé à pleurer. Quelque chose n'allait vraiment pas. Pourquoi est-ce que mon hallucination se mettait à pleurer devant moi ?

Juste à ce moment, une bonne dose de réalité m'a frappé sous la forme du bruit d'un klaxon d'un bus qui s'approchait. J'ai regardé dans un de mes rétroviseurs latéraux pour y voir un chauffeur furieux qui me lançait le genre de regard que vous ne jetteriez même pas à votre pire ennemi.

J'ai à nouveau regardé la banquette arrière pour la trouver vide.

« Ok, c'est officiel, ai-je pensé, je suis devenu complètement taré. »

Cette prise de conscience déprimante m'a submergé et j'ai pensé qu'il valait mieux pour tout le monde que je termine mon voyage chez mes parents.

Lorsque je suis rentré, j'ai été soulagé de trouver ma mère et mon père assis à la table avec des tasses de thé prêtes. Mais avant même de pouvoir penser à en attraper une, mes nerfs ont lâché. Je me suis mis à pleurer. Un homme adulte sanglotant devant ses parents. Je ressentais... tellement de honte pour perdre mes moyens de la sorte et devant eux. Mon père s'est approché et a passé un bras autour de mes épaules.

« Eh, t'inquiète pas, mon gars, a-t-il lancé, essayant d'avoir l'air enjoué. Ta mère m'a raconté ce qui s'est passé. »

Je me suis assis sur une chaise et j'ai essuyé mon visage.

« C'est encore arrivé alors que j'étais sur la route, je crois que je vois des choses. » ai-je dit d'un air sombre.

Alors que je racontais mes pires souvenirs de la matinée à mes parents qui avaient l'air très inquiets en buvant mon thé, j'ai remarqué que ma mère n'arrêtait pas de regarder mon père, en particulier lorsque j'ai évoqué la casquette rouge. Lorsque j'ai terminé mon histoire, je me suis senti plus calme, plus à mon aise, mais n'oublions pas que je suis anglais, et l'effet qu'une tasse de thé peut avoir sur le corps et l'esprit est absolument incroyable. Ma mère a parlé la première.

« Mon garçon, je pense qu'il est possible que tu n'hallucines pas, a-t-elle dit d'un ton rassurant. Je veux dire, oui, si ça continue, on va aller voir un médecin, mais il y a quelque chose que ton père devrait te dire d'abord. »

Elle a de nouveau dirigé ses yeux vers mon père après avoir fini sa phrase. Ce dernier m'a regardé, a soupiré, puis a de nouveau regardé ma mère.

« Il a même le même manteau ! » a-t-il dit en riant, dans ce qui semblait être un refus de vouloir y croire.

Ma mère lui a jeté un regard noir avant de rapidement reporter son attention sur moi.

« De quoi êtes-vous en train de parler ? ai-je demandé en regardant ma veste bordeaux matelassée qui pendant à présent sur le dossier de ma chaise.
– Quand j'étais enfant, mon père, ton grand-père m'emmenait à l'entraînement de foot tous les dimanches. », a-t-il dit avec un sourire alors qu'il se replongeait dans ses souvenirs.

Je connaissais déjà cette histoire. Mon père avait joué au football jusqu'à la fin de son adolescence avant de rencontrer ma mère.

« Un jour, sur le chemin de l'entraînement, je m'étais endormi sur la banquette arrière de la voiture, je m'étais couché très tard la veille, alors j'étais exténué. »

Il a regardé ma mère pour avoir son approbation, et elle a hoché la tête.

« Lorsque je me suis réveillé, je me suis retrouvé dans la voiture de quelqu'un d'autre, a-t-il continué.
– Quoi ? ai-je répondu, choqué.
– Je me rappelle que j'étais absolument terrorisé, un instant j'étais en train de regarder mon père conduire, mes paupières ont commencé à s'alourdir, et la seule chose dont je me rappelle ensuite, c'est cet homme étrange assis devant moi, et nous roulons vers un endroit que je n'avais jamais vu avant, a-t-il dit en prenant la main de ma mère dans la sienne et en la serrant. C'est arrivé trois fois en tout et tes grands-parents ont pensé que je l'avais rêvé après m'être endormi dans la voiture, ils pensaient que c'était juste mon imagination, mais ça avait l'air si réel. »

Je ne pouvais croire ce que j'entendais, toute cette épreuve semblait sortir tout droit de la quatrième dimension, mais je pouvais le voir dans le regard de mes parents et le sentir dans la voix de mon père. Ce n'était pas une blague, cette discussion était très sérieuse.

« De quoi l'homme avait l'air ? ai-je demandé, ayant la sensation que je connaissais déjà la réponse.
– Tu sais, j'avais huit ans à l'époque, donc le souvenir s'est un peu effacé, mais je me rappelle bien de quoi sa veste avait l'air. » a-t-il répondu en désignant ma veste qui pendait sur ma chaise.


Traduction de Magnosa