La réaction

Je suis Français et je dois défendre mon pays. C’est mon devoir. Plus je grandis, moins je vois de compatriotes dans mon immeuble. La langue historique de la nation et ma langue ne sont plus qu’administratives. Je ne comprends même plus mes voisins. J’ai peur pour ma mère, pour mes sœurs… J’ai peur de ce qu’ils pourraient leur faire et de leurs influences Islamique. Combien de temps avant qu’elles ne se fassent violer, ou que je sois poignardé… ?

Et que propose l’État censé nous protéger ? Rien à part essayer de culpabiliser les vrais Français en nous bassinant avec la tolérance. Ces connards de gauchistes n’ont qu’à venir vivre là où je vis, et ils changeront de discours.

Alors, j’ai réagi en formant un groupe. Tous les blancs encore lucides, prêts à lutter, je les ai réunis. Ensemble, nous avons sublimé notre peur afin de la réinvestir au sein de notre combat. Ainsi est née : La Réaction.

Nous étions une petite vingtaine et nous avons fixé pour objectif de défendre les intérêts de nos compatriotes. C’est-à-dire : venger les injustices faites aux blancs, protéger les biens et les personnes… Bref, établir l’ordre et rendre leur place légitime aux citoyens de souche. Les débuts furent difficiles, mais nous nous sommes renforcés. George, ancien légionnaire, devint l’instructeur. Moi, la tête pensante du groupe, mes camarades m’appelaient même chef. Quel bonheur et quelle fierté, le pouvoir est vraiment une chose grisante.

Nos premières actions d’éclats furent de s’en prendre aux dealers du coin. Un soir, armés de barres de fer, nous avons pénétré dans l’appartement d’un nègre vendant de la came à des collégiens. Il était en train de dormir ce con, il n’a même pas eu le temps de sortir de son lit que les coups pleuvaient déjà. L’opération a duré moins de deux minutes mais il retiendra la leçon ; s’il est encore vivant. La joie s’empara des troupes, un pur effet salvateur. Une évacuation immédiate et cathartique d’années de frustrations accumulées.

Le soir suivant, ce fut le tour d’un autre vendeur de drogue, puis encore un autre. Comme prévu, ils n’appelèrent pas la police de peur que ces derniers ne découvrent le petit trafic. Malheureusement, ces salauds se regroupèrent en tribus, les rendant plus compliqués à atteindre. Alors, le temps qu’ils baissent la garde, nous avons changé de cibles. Sabotage des raccordements de logements d’étrangers, tabassage de métèques sortis de taule, et même punitions envers les «Nationaux-Traîtres » fricotant avec l’ennemie… Je ne vais pas faire une liste exhaustive, car nos faits d’armes sont nombreux.

La guerre commençait bien, la crainte s’installait dans le quartier. Les parasites baissaient la tête et rasaient les murs. Les rues se vidaient la nuit tombée… Mais, restait le problème des trafiquants toujours sur le qui-vive. Ils étaient le dernier obstacle à la tranquillité totale de notre terre. J’ai donc pensé à une manœuvre, un piège. Munis des quelques armes récupérées lors de missions, nous les élimineront.

Un des leur ira donner l’adresse de notre prétendue cachette et lorsque ces singes pénétreront dans le bâtiment, nous y foutrons le feu. Les survivants seront cueillis par nos soins. Comment persuader la taupe de coopérer ? Nous tiendrons en otage son fils et sa femme. C'est George qui s’est occupé de cette partie et de la négociation. Pendant ce temps, quelques gars et moi avons versé de l’essence près de liquides hautement inflammables dans un garage abandonné. Puis, j’ai fait un petit discours d’usage :

« Soldats, ce soir est la consécration de notre lutte acharnée pour la liberté. L’avenir de vos enfants, de vos femmes et proches dépendra de notre valeur et de notre courage au combat. La victoire finale ne sera pas acquise par vos armes et votre habilité, mais par la profondeur de votre foi et la puissance de vos convictions. Nous sommes les sauveurs de nos terres !  Soldat, ce soir est le soir de La Réaction ».

Ils hurlèrent « RÉACTION » en réponse, le mot de ralliement. J’adore mes discours, ils peuvent paraître désuets pourtant ceux-ci canalisent toujours la motivation des troupes. Et puis, voir tous ces yeux pétris d’admiration… Il faut connaître ça au moins une fois dans sa vie.

Les étrangers arrivèrent deux heures plus tard. Ils étaient au moins trente, donc, plus nombreux que prévu et renforcés par divers inconnus. Pas question de se louper, car les narcos n’avaient pas du petit équipement. Tout se réglerait ce soir. Une fois les ordures rentrées dans les lieux, nous avons allumé nos cocktails Molotov, attendu un temps infini, puis j’ai fait signe de lancer. La seconde équipe abattit immédiatement les cinq types gardant l’entrée, qui tombèrent instantanément. Le garage s’embrasa à une vitesse ahurissante. Aucun des dealers ne s’en tira vivant.

Une troisième équipe s’occupa simultanément de ceux restés à leur base, sans difficultés nous précisèrent-ils. La Réaction avait vaincue et pouvait désormais libérer le quartier. 

La police enquêta un moment sur l’affaire et en conclu à une rivalité de gang. Nous n'étions pas inquiétés par elle. Et puis, les médias passèrent à autre chose au fil du temps. Les missions reprirent de plus belle. Cette fois-ci, nous pousserions les étrangers à quitter le pays. George et diverses lectures m’ont appris les rudiments de la guerre psychologique. Mais avant cela, nous devons nous occuper d’un autre parasite social : le clochard. Ce sont des déchets malodorants, violents et complètements accros à la dope. En clair, nous n’en voulions pas ici. Ce fut très simple de les chasser, même en groupe ce ne sont pas des menaces. Pas face à des hommes armés, entraînés et disciplinés. Quelques leçons bien senties et le bouche-à-oreilles firent un travail remarquable. Cette nouvelle victoire renforça davantage la solidité de nos liens et mon autorité, plus personne n’osait me contredire. Le groupe, en lui-même, gonflait peu à peu. De jour en jour, nos rangs grossissaient. Tous les laisser-pour-comptes, les déçus et, je ne le cacherais pas, les lâches, s’engageaient dans La Réaction. Peu importe qui ils étaient, nous les transformions en guerrier prêt à servir la cause.

Les mois passants, nos méthodes se révélèrent efficaces. Têtes de porc devant les paliers, harcèlement, tabassage en règle… Le nombre d’étrangers dans nos quartiers diminuait proportionnellement à notre recrutement. Nous nous arrangions également pour les terrifier afin d’éviter qu’ils appellent la police. À mesure que les années passaient, nous gagnions en force. Nous devions beaucoup à une nouvelle hausse du chômage et la hausse généralisée des prix donna également du crédit au mouvement. Cependant, afin de grossir davantage, je devais tempérer la violence des gars. Quelques-uns de mes lieutenants étaient sous le coup de procès et nous ne pouvions affronter directement le gouvernement. J’ai alors eu une idée brillante : une organisation segmentée. C’est-à-dire, différentes sections semi-autonomes locales gérées par un chef. Ces « Faisceaux de luttes », comme ils se sont auto-proclamés, avaient pour mission de promouvoir la cause et de s’occuper du sale travail que la structure centrale ne pouvait assumer sur la place publique.

Il est vrai que j’ai quelque peu perdu l’idéalisme de mes débuts, mais c’est par la politique que nous pouvons affirmer nos valeurs. Je suis un orateur doué et faire vibrer les foules est simple pour moi. Non, ce sont les débats qui s’avéraient problématiques. Les dinosaures sont des rhétoriciens chevronnés, et ils arrivaient à me mettre en difficulté régulièrement. Ces vieux briscards corrompus freinaient notre progression. De plus, les gauchistes se liguaient contre nous : manifestations, pétitions, articles ou conférences… Néanmoins, ils ne pouvaient empêcher les premiers députés de La Réaction d’entrer à l’assemblée. Quinze, dont moi, ont été élus. Ce soir-là fut une sacrée soirée, nous sentions que le vent nous était favorable. Cela me mettait à l’abri de toutes les poursuites à mon égard en plus des financement octroyés à mon parti.

La situation n’était pas brillante pour autant. Bien que notre base était solide, elle demeurait trop faible pour être indépendante. La création de leur « Front Républicain » bloquait largement nos possibilités d’action politique. Par contre, les Faisceaux se développaient à toutes allures ; leurs rôles étaient primordiaux. Ils faisaient taire les journalistes trop curieux, contraient les manifestations gauchistes, servaient de service de renseignements et de milice populaire ainsi que « d’éboueurs racial ». Cependant, les institutions de cette foutue République ne toléraient pas notre existence et entreprirent de nous détruire. Un soir, une grande rafle fut organisée et nombre de pontes du parti et de sergents locaux ont été arrêtés sous prétexte « de violences raciales, meurtres avec préméditation, vols, association de malfaiteurs, et incitation à la haine ». En vérité, c’était une tentative d’élimination politique, même l’assemblée envisageait de lever mon immunité. La situation était passée de « pas brillante » à catastrophique.

Lors des réunions de crise, la plupart des cadres restants et des militants me poussaient à sonner la charge contre le pouvoir. À faire un putsch rapide et violent. Non, il ne fallait surtout pas le faire. Nous nous ferions écraser, ces salauds nous attendaient et, surtout, attendaient ce prétexte pour nous liquider définitivement. Ce mois à été le plus dur de ma vie, entre l'attente angoissé et la remise en cause constante de mon autorité.

La Réaction risquait l’implosion mais la providence nous sauva. Une seconde crise économique ébranla considérablement l’économie française et, au même moment, éclata un immense scandale de corruption aux plus hauts échelons du pouvoir. Ainsi, les grèves se multiplièrent et les élites étaient plus fragiles que jamais. Le patronat et les conservateurs détournèrent leur regard de nous pour se tourner vers une extrême gauche montante appelant à renverser le pouvoir établi. Puis une idée me vint, une idée qui changea le destin du parti.

J’ai rencontré les grands patrons mis à genoux par les grèves et terrifiés par la violence de la vindicte révolutionnaire. Je leur ai promis de casser ces mouvements et de contrer cette gauche bruyante en échange de leurs soutiens politique. Ce fut la fin de la vendetta politique et journalistique.

Certaines grandes presses vantaient nos mérites dans les quartiers sensibles, chose inédite, et d’autres défendaient nos thèses. De notre côté, nous avons respecté nos engagements avec pour justification de contrer les cosmopolites et les métèques organisant la ruine du pays. Cette décision ne fit pas l’unanimité dans nos rangs, il y en avait qui m’accusaient de connivence avec les élites corrompues et la bourgeoisie décadente. Peuh, ces idiots ne comprenaient pas le principe d'un compromis. George est même venu me le reprocher en plein congrès. Moi qui l’ai fait sortir de prison grâce aux avocats de ces mêmes bourgeois ! J’ai dû lui remémorer ses serments et sa fidélité, ainsi que les risques à s’opposer à mes décisions. George est un fanatique, il pourrait se révéler être une menace, le surveiller est impératif.

Cette alliance fut encore plus profitable que prévue. Notre nombre à explosé et notre influence par ricochet. Pratiquement 30 % au Parlement ! Il ne passait pas une journée sans qu’un de nos porte-parole ne participe à une émission de télévision. Selon les sondages, les gens voyaient La Réaction avec un œil plutôt favorable, comme garant de l’ordre et de la sécurité et seule capable de résoudre les problèmes socio-économiques. Du moins, comme un remède de choc pour le pays ; pourris par la décadence et l’immigration. On me rapportait également qu’une partie de la population commençait même à me déifier.

C’est durant cette période que nos premières propositions furent acceptées : préférence nationale à l’embauche, fin des aides sociales aux sans-papiers et pénalisation des prières de rue, au grand dam du conglomérat Anarcho-Gauchiste

Malheureusement, les tensions internes s’accentuaient de plus en plus. George et pas mal de chefs refusaient de se tempérer. Presque chaque semaine, il y avait un nouveau scandale impliquant une section locale. Bien que n’étant officiellement liée au parti, la population n’était pas dupe. De plus, George me pressait de prendre le pouvoir. Je savais que si je n’agissais pas vite, les extrémistes n’hésiteraient pas à déclencher une guerre interne, ce que nos ennemies exploiteraient sans vergogne.

Le problème est que le Président est un opposant à La Réaction, il a toujours essayé de nous discréditer. Cependant, ce n’est pas un guerrier et cédera si les pressions sont trop fortes.

La nuit du 8 août, j’ai tout organisé. J’ai convoqué les principaux leaders de la droite et du patronat et agité la menace révolutionnaire. En effet, si nous sommes légion, eux le sont aussi. Mon avantage était qu’un révolutionnaire est rarement enclin au compromis. Pour résumé, j’ai exigé le poste de Premier Ministre sinon (j'ai voulu mettre auquel cas à la place de «sinon » mais j'ai hésité) La Réaction se joindrait à la contestation d’extrême-gauche. Bien sûr, c’est ridicule, car jamais nous n’aurions pu nous allier, mais ils craignaient d’affronter une telle coalition. Donc, ma proposition fit l’unanimité. À ma grande surprise, quelques-uns me soutenaient avec plaisir.

Le poste n’était pas ma seule exigence. Je voulais une mise en scène de coup de force pour ma prise de fonction. Le but était de mettre au pas George et sa clique et de réaffirmer mon leadership vis-à-vis de mes troupes. J’en avais bien besoin afin de liquider l’opposition et de purger la France de ses déchets.

10 août, 8h du matin. La Réaction était au summum de sa gloire ; ses partisans armés, motivés. En tête de mon immense cortège uniforme, resplendissant dans ma belle tenue d’apparat, je pris la direction de l’Élysée. George était à côté de moi, fier comme un paon. La colonne partit de Versailles et tous s’écartèrent du passage. Il y avait de la surprise, de la crainte, de la haine, mais également de l’admiration sur le visage des Parisiens.

Une fois devant les grilles, je hurlai au Président de sortir, ce qu’il fit afin d’ouvrir les portes. Il me reçut rapidement dans son bureau, et ratifia officiellement l’accord préalablement passé avec ses pairs. Je suis sûr que l’envie d’envoyer l’armée lui traversa l’esprit. C’était le moment idéal, cependant, il ne l'a pas fait. La peur de se retrouver face aux hordes révolutionnaires sans mon soutien, la peur d’une Réaction complètement débridée et furieuse, la peur de perdre l’approbation de son parti et la peur de la colère populaire. En vérité, il ne pouvait que céder à mes volontés, le choix ne lui appartenait plus depuis longtemps.

L’avenir était tout tracé. Le pouvoir tomberait peu à peu entre nos mains. Nous pourrons ainsi nous en servir afin de rétablir la grandeur de la France, de sauver son peuple de l’infestation métèque. Un nouvel âge d’or est à porté, il suffit de le saisir. Et ça commencerait demain.

Les portes du palais présidentiel s'ouvrent, je vois seulement l’irradiante lumière de ma destinée à quelques dizaines de mètres. Le Président m’attend, le visage morne ainsi que les yeux rivés sur le sol, nous marchons ensemble à l’intérieur des locaux. Les soldats se mettent au garde-à-vous sur mon passage. Sauf un. Un grand brun aux yeux vert, d’une blancheur immaculée. Il tremble quelque peu. Je m’arrête :

- « Tu as une crampe, soldat ? » , je suis d’humeur à plaisanter et aux secondes chances.
- « Ma femme est morte aujourd’hui. ». Sa voix tressaille.
- « Je suis navré de l’apprendre, mais cela ne justifie l’indiscipline ».

Je ne suis pas sans cœur, mais l’armée doit représenter l’obéissance et le respect de la hiérarchie.

- « Des sauvages l’ont assassinée. ». Il pleure.

J’admets que l’histoire est tragique. Néanmoins, je n’ai pas le temps pour cela. Je continue donc ma route. Puis il hurle :

- « Elle était noire ».

La dernière chose que j’entends est une détonation.

Auteur : Wasite

ils n'apprendront jamais

Désabusé, Jake Foster ne pouvait pas s’empêcher de se triturer les cheveux avec une sorte de fascination.
"Je ne m'y habituerais jamais, docteur", dit il, en souriant.
"Entrer ici dans le corps d'un vieil homme dans une chaise roulante, et en ressortir jeune, fringant et en pleine santé... La dernière fois, ça avait pris des semaines... Alors qu'aujourd'hui, c'est fait le jour même... !"

Lui rendant son sourire, je regardai son dossier.

"Oui, et bien, il y a eu du progrès, depuis... Voyons... les soixante ans qui nous séparent de votre dernière visite."
"Je pense que j'aurais dû le faire plus tôt. C'est devenu si facile, maintenant..."
"Oh, je ne dirais pas plus facile. Je dirais juste plus rapide."

Foster débordait d'énergie. Il tremblait d'impatience, pressé de rejoindre l'extérieur en tant que jeune homme viril de 22 ans. Son dossier était correct,  alors je lui ai donné son formulaire de sortie.

"Vous pouvez y aller, monsieur. Votre femme a déjà été prévenue. Elle vous attend à l’extérieur"

Ses yeux brillèrent à l'évocation de sa femme. Oh, il y a fort à parier qu'ils allaient bien s'amuser ce soir, même si les statistiques montrent qu'ils finiront par se séparer tôt ou tard. Les jeunes cherchent toujours à faire de nouvelles expériences, de nouvelles rencontres. Il n'y a qu'une seule chose qu'ils ne semblent jamais apprendre. Du moins, jusqu'à ce qu'il soit trop tard.
Après le départ de Foster, il fut temps de m'atteler à ma seconde tâche.
Dans une autre pièce garnie de machines en tous genres, un vieil homme attendait.

"Faisons le, docteur" dit-il d'une voix faible.
"C'est déjà terminé" lui rétorquai-je, tout sourire.
Il semblait confus. "Je ne comprends pas..."
"Vous vouliez être téléchargé dans un de vos clones, plus jeune. C'est chose faite !"
"Alors, pourquoi suis-je enco-"
"Pourquoi êtes vous encore là ?". Je tapotais mon aiguille, puis l’enfonçais dans sa veine.
"N'avez vous jamais rien téléchargé ? Télécharger quelque chose ne détruit par l'original. Ça, c'est mon boulot"

Alors qu'il semblait enfin comprendre de quoi il retournait, Jake ferma les yeux pour la dernière fois, tout comme le Jake précédent, il y a 60 ans.

Le néant

En général, la vie d'astrophysicien est ennuyeuse. Nous cataloguons des données, nous faisons des théories. Cependant, de temps à autre, nous voyons des choses qui... dynamisent un peu notre travail. 

Il y a trois mois, nous avons eu le privilège de voir l’étoile SB1074 tout simplement... disparaître. À 42 années-lumière de la Terre, c'était incroyable. Pas de trou noir. Pas de supernova. Elle a simplement... disparu. 

Cela a causé un grand émoi parmi la communauté scientifique. Toutes sortes de théories ont été imaginées. Des hypothèses ont été émises. C’était un moment excitant.
Une semaine plus tard, quand une autre étoile, la SL2044, a fait la même chose, nous avons redoublé d'efforts. Un grand nombre d'éminents professeurs se sont rencontrés. Des discussions, agrémentées de champagnes, de vins les plus chers, étaient tenues devant des dîners hors de prix. Les gens parlaient des journaux qui allaient paraître, des discours qu'ils tiendraient alors devant leur public. 

Deux semaines plus tard, 27 étoiles avaient déjà disparu, emportant avec elles l'attrait de la nouveauté. Néanmoins, les recherches étaient toujours en cours. Mais le constat était plus sombre. Cela ne se limitait pas à une partie de l'espace en particulier : les étoiles disparaissaient de partout dans l'univers. La plupart du temps, les disparitions étaient constatées par la communauté scientifique, mais de temps à autre, nous recevions un e-mail d'un astronome amateur qui avait remarqué quelque chose de bizarre. 

Il y a trois semaines, alors que le total d'étoiles disparues avait atteint 398, il n'y avait plus d'euphorie, mais juste un sentiment de crainte... 
Tous les étudiants et professeurs qui avaient participé à nos recherches dans ce domaine ont été invités à partager toutes leurs pensées, idées, concepts, etc. Nous allions nous rencontrer aujourd'hui à 13 heures pour discuter de nos théories.

Je suis dans ma chambre, et je suis en train de regarder par la fenêtre. Je ne peux pas m'empêcher de penser que notre conférence prévue est une perte de temps. Après tout, il est 10h45. Et il fait toujours noir à l’extérieur.

L'homme des gares

Cette soirée a eu lieu en 2014. L'histoire que Srdjan m'a racontée à ce moment-là s'était peu à peu effacée de ma mémoire, jusqu'à ce qu'un article, trouvé au hasard de mes recherches sur internet, me ramène à sa triste réalité. En juillet de cette année-là, une amie de ma copine, Tiffaine, nous avait tous les deux invités afin de nous présenter son nouveau copain. Pour des raisons que je vous passe, les filles nous ont quittés vers 23h, nous laissant, Srdjan et moi, seuls dans l'appartement. Il était serbe, ne parlait pas très bien français, et passait son temps à rouler des mécaniques. Il avait un ton constamment prétentieux, style garçon des rues qui a tout vu dans sa vie, avec des propos souvent à la limite du misogyne. Autant dire que ça n'a pas tout de suite matché entre nous. Mais bon, il a bien fallu qu'on s’accommode l'un de de l'autre.


Nous avons commencé par parler de voyages. Je lui ai raconté que je projetais de faire le tour de la Méditerranée l'année suivante (voyage qui n'a finalement pas eu lieu). Lui m'a assuré, toujours avec un fond de pédanterie, qu'il avait beaucoup voyagé, qu'il avait fait tout le tour de l'Europe, qu'il était allé à Amsterdam, à Berlin, à Prague, et le tout sans dépenser un dinar. Il m'a parlé de sa première femme, rencontrée en France quatre ans auparavant, et qui l'avait quitté avant qu'il puisse récupérer la nationalité. Il m'a avoué qu'il était encore sans papiers aujourd'hui, et que ça faisait quatre ans qu'il vivait ici de manière complètement illégale. Je ne sais pas s'il m'a dit ça par défi, ou s'il commençait à me faire confiance.


L'alcool aidant, nous avons parlé de femmes, des soirées françaises et russes, des meilleurs bars d'Amsterdam, puis des différentes drogues qui circulaient en Europe, et de nos catégories porno préférées. Il m'a proposé de faire une partie de cartes. Il m'apprenait les règles d'un jeu de chez lui pendant que je roulais un joint.


Pendant la partie, nous avons abordé des sujets plus sombres. Je crois que c'est moi qui ai commencé, en évoquant une histoire de tueur russe dont ils venaient de parler au JT. Quand j'ai terminé mon récit à base de cannibalisme et autres joyeusetés, il s'est contenté de marmonner :


« La Russie, c'est vraiment un pays de merde... »


J'ai été un peu choqué sur le coup. Je ne m'attendais pas à ce genre de réponse. Je me suis juste dit qu'il avait un problème avec les Russes, tout comme il avait sans doute un problème avec les Slovènes ou les Bosniaques (à l'époque, j'avais bien plus d'a priori sur les Serbes que lui pouvait en avoir sur les Russes). Il est resté le regard braqué sur ses cartes, et a continué à jouer, silencieusement. Puis il a dit :


« J'ai passé pas mal de temps en Russie, quand j'avais 11-12 ans. À Moscou, surtout. »


Sur le coup je n'ai pas relevé. Je me suis dit qu'il devait avoir de la famille ou qu'il y était aller en vacances. Mais il a continué :


« Mes parents étaient déjà crevés à l'époque... On habitait près de Sarajevo. »


J'étais pas sûr d'avoir bien entendu. Il avait un très gros accent, et je commençais à être un peu éméché. Je ne sais pas si c'est à cause de l'alcool, mais j'ai éclaté de rire, et je lui ai demandé de me conter son aventure. Il a souri aussi. Et il m'a raconté.


« Je me suis barré en train pour pas finir à l'orphelinat. D'ailleurs, je sais même pas si j'aurais fini dans un orphelinat... C'était plus possible, à l'époque, de prendre un train depuis la capitale, alors je me suis tapé la moitié du pays pour trouver une gare en état de marche. En y repensant, je crois même que j'ai passé la frontière sans m'en rendre compte. Je passais par la campagne en général, pour pas croiser les chars ou les Bosniaques. Bref, j'ai fini par trouver un train, au milieu de nulle part, et je suis monté dedans. J'ai dû faire pas mal de pays. En tous cas, je me souviens bien des langues différentes dans chaque gare. En général, c'était du cyrillique. Souvent, quand je voyais le contrôleur qui arrivait dans mon wagon, je me réfugiais aux toilettes, et j'attendais dix minutes. Si je me faisais choper quand même, je me barrais en courant dès l'arrivée en gare. Quand je descendais du train, c'était pour trouver à bouffer. Parfois je faisais les poubelles, et parfois je rackettais les gens dans les quartiers autour. J'étais tout petit, même pour un gamin de mon âge, mais j'avais un opinel. »


Il disait ça toujours avec un air de défi. Le côté prétentieux qui revenait. Je me disais que ça devait un peu compenser le reste de son existence. Avec une vie pareille, il ne pouvait que s'en lamenter ou s'en faire une fierté. Il avait choisi la meilleure option. Bon, je l'avoue, ça, c'est que je me suis dit après. Sur le coup, je pensais surtout qu'il me racontait des cracks.


« J'ai fini par arriver à Moscou. Je ne sais plus dans quelle gare. Je me souviens que ça faisait très russe. Et c'était tout blanc. Je suis resté un moment dans le coin. Je commençais à bien aimer les gares. Elles sont toutes un peu pareille. Même dans les pays que je ne connaissais pas, j'avais mes repères. Du coup, je me suis tapé toutes celles de la ville. Il y en a un paquet. Je traînais dans le centre pendant la journée, puis je me trouvais une gare la nuit pour dormir et trouver à manger. Je me suis fait des connaissances parmi les clodos du coin. Surtout des jeunes. Des gosses comme moi. Il y en a un qui parlait un peu anglais, et moi je commençais à connaître deux-trois mots de russe. Il s'appelait Arseni. Il connaissait un homme. Un homme qui pouvait me payer et me donner à manger. Un homme qui recherchait des garçons comme moi. Je lui ai demandé pourquoi. Il m'a juste répondu qu'il faudrait bosser. Il m'a dit que cet homme arpentait lui aussi les gares de Moscou, et qu'il serait peut-être difficile à trouver, mais que si je tombais sur lui, il fallait le suivre. »


J'étais épaté. Srdjan avait l'air plongé dans son histoire. Il regardait dans le vide. Il bafouillait, cherchait ses mots, continuait à s'enfiler des verres, et malgré tout ça, il continuait à m'éclater à chaque partie. J'étais épaté.


« En fait, j'ai souvent entendu parler de cet homme. Pas juste de la bouche d'Arseni. Tout le monde le connaissait plus ou moins. En tout cas parmi les enfants. Les vieux par contre, enfin les plus de 16 ans, n'en avaient jamais entendu parler. Ou alors ils faisaient mine de... ils ne voulaient rien savoir. On parlait d'un petit homme chauve, aux oreilles décollées, toujours souriant. Il avait toujours quelques roubles dans la poche qu'il distribuait aux gosses. Parfois il en emmenait un. Parfois celui qu'il avait emmené ne revenait pas. Mais ceux qu'on revoyait mangeaient à leur faim, et nous parlaient de l'homme. Ils nous disaient de le suivre.


« Alors je l'ai suivi. Enfin... quelques mois plus tard. J'avais quitté Moscou, et là, j'étais de retour. On était en 1999. Dès la descente du train, je l'ai vu. Il était assis sur un banc, et buvait du Baïkal. C'est moi qui l'ai approché. Je me suis contenté de m'asseoir à côté de lui sur le banc. Il s'est levé lentement, et a jeté sa bouteille à la poubelle. J'ai pensé que j’avais fait erreur. Il s'est tourné vers moi et m'a demandé si j'avais faim. Il m'a dit de le suivre, qu'il m'emmenait au Mcdo. Je l'ai suivi.


« Il m'a payé deux menus. Lui ne mangeait pas. Il me regardait silencieusement. J'avais jamais mangé de burger de ma vie. Quand je suis arrivé en France il y a quatre ans, et que j'ai commencé à me faire des thunes, je bouffais plus que ça. Bref. Il savait très bien pourquoi j'étais venu. Et moi je commençais à comprendre ce qu'il voulait. »


On a arrêté notre partie. Il commençait à être tard. Environ une heure du matin. Il s'est écrié, comme pour nous réveiller tous les deux :


« Bon ! La soirée commence ! On sort la vodka ! »


Il a cherché dans le frigo, et est revenu avec une bouteille.


« Ici pas de vodka. Ce sera de la tequila. »


Je lui ai montré comment on faisait un tequila paf, avec du sel et un peu de citron. « Souvenir de mon adolescence », je lui ai dit. On s'en est envoyé deux, et, alors qu'il partait sur un autre sujet, je lui ai demandé de continuer son histoire.


« Tu sais, je suis pas un pédé. »


Ça commençait bien, comme préambule.


« Mais à un moment, faut bien survivre. L'homme m'a dit qu'il s'appelait Alexander. Il m'a proposé 100 roubles pour l'accompagner derrière le fast food. Il a juste sorti un appareil et m'a demandé de sourire. J'ai pris plusieurs positions. Je me rendait bien compte de ce qu'il faisait, mais bon... je restais habillé, je montrais mes dents et je cambrais un peu mon cul. C'est tout. 100 roubles.


« Je l'ai suivi jusque chez lui. On est montés dans une grande barre d'immeuble. Il m'a promis 300 roubles et un lit bien chaud pour la nuit. Un lit à moi, dans une chambre à part. Un accès complet à son frigo. Et une douche. Il y avait des caméras et des projecteurs partout. Je ne me souviens pas de grand-chose. Le silence de l'appartement. Le bruit des magnétos. La lumière des projecteurs. Et lui qui m'encourageait, derrière sa caméra. »


J'étais refroidi. L'alcool était redescendu d'un coup. Ça peut sembler très étrange, mais je n'étais pas vraiment sûr d'avoir parfaitement compris. Je pensais avoir mal interprété malgré la limpidité de son récit. Je n'osais pas lui demander de clarifier. Encore une fois, j'ai commencé à rire. Nerveusement.


« Je suis revenu plusieurs fois chez lui. Il me donnait plus de roubles à chaque fois. Il ne me touchait jamais. Je faisais juste mon show, et je pouvais bouffer. Une fois, il m'a emmené au cinéma. Je lui ai demandé si ce qu'il filmait finissait sur grand écran. Je ne connaissais pas internet à l'époque. Je lui ai dit que j'étais d'accord. Que je voulais bien être une star de cinéma. »


Il a souri. Un sourire un peu triste, et m'a dit :


« Ne te moque pas de moi. »


Moi je ne souriais plus du tout. Et me moquer de lui était bien la dernière chose qui pouvait me venir à l'esprit.


« J'ai quitté à nouveau Moscou pendant un moment. Quand je suis revenu, j'ai recroisé Arseni. Je lui ai dit que j'avais rencontré son fameux Alexander. Il paraissait surpris. Il m'a dit que son homme ne s'appelait pas Alexander. Son homme n'avait pas de nom. Il a commencé à me demander si le fameux Alexander m'avait montré les têtards. Les têtards... Il n'a pas voulu m'en dire plus.


« J'ai sonné chez Alex. Il avait l'air un peu paniqué en me trouvant devant son immeuble. Il m'a dit de l'attendre plus tard au Mcdo de notre première rencontre. Quand il est arrivé, dans la soirée, il m'a payé le repas. Il m'a demandé comment s'était passé le voyage. Puis il a enchaîné sur des affaires plus sérieuses. Il m'a annoncé qu'il avait un nouveau boulot pour moi, qui paierait mieux. Que je pourrais toujours loger chez lui si j'en avais envie. Je lui ai demandé si son nouveau boulot avait un rapport avec les têtards. Il a eu l'air surpris. C'était bien ça. Les têtards. Si je voulais voir les têtards, il faudrait donner un peu de ma personne. Il m'a caressé les cheveux en me demandant si j'étais bien sûr de vouloir le faire.


« Si j'étais toujours intéressée le lendemain, il fallait que je me rende à une certaine adresse. J'y suis allé. J'ai vu les têtards. Alexander n'était pas là. C'était un autre type, plus âgé. Il se faisait appeler Tsar. Je sais, c'est un peu mégalo. Nous sommes entrés dans une usine en friche. Le plafond était à moitié démantelé. Nous sommes descendus le long d'un escalier en béton sous l'entrepôt. Ça ressemblait à une crypte. On est passés par un autre escalier. À mesure qu'on s'enfonçait, le décor semblait de plus en plus humide et décrépi. Les marches étaient mouillées. Des champignons couvraient les murs. On a fini par arriver dans une petite salle. Alex nous attendait. Les caméras étaient là. Les micros. Les projecteurs. Tout était installé. Je ne voyais pas le visage d'Alex dans la pénombre, derrière les projos. Tsar me faisait peur. Il était beaucoup plus grand, et ne parlait pas beaucoup. Alex a ouvert une porte dans le fond. Une vieille porte rouillée. Le grincement était horrible. Au moment où la porte s'ouvrait, j'ai entendu plusieurs respirations nous parvenir de l'autre côté. Des souffles rauques, étouffés. Des formes noires s'agitaient dans l'obscurité. Alex est resté sans bouger à côté de l'ouverture. J'ai entendu un autre grincement derrière moi. Tsar avait fermé la porte de l'escalier. J'étais un petit garçon de 11 ans, tout au fond d'une cave, au fond d'une usine abandonnée depuis des lustres, au fond d'un quartier industriel pourri où personne ne venait jamais, et surtout pas la police. Je m'étais laissé prendre au jeu. Me mettre à poil devant une caméra pour exciter un vieux lubrique, c'était le prix à payer pour un bon burger et une douche chaude, mais là, les choses étaient différentes. Et il y avait ces formes dans le noir. Je ne comprenais pas ce que c'était. Mon esprit ne voulait pas le comprendre.


« Quelque chose a commencé à émerger du noir. C'était un petit peu plus petit qu'un ballon de foot. Quelque chose de blanc, visqueux. On aurait dit la tête d'un énorme asticot. Ça rampait vers moi dans la pénombre. Il y avait quelque chose derrière. Un corps. Un corps blanc. La peau semblait recouverte d'huile. Je n'étais même pas sûr qu'il s'agissait vraiment de peau. Plutôt une sorte de cartilage. Un corps rampant, sans pattes.


« J'ai compris ce que je voyais. Un enfant sans bras, ni jambes. Un crâne fondu, brûlé, sans doute à l'acide ou à l'aide de je ne sais quel produit chimique. La créature rampait. Elle semblait minuscule. Bien plus jeune que moi malgré son énorme crâne. Impossible de lui donner un âge précis. Peut être 5 ou 7, ou 9 ans. L'enfant rampait sur le sol, se traînant à l'aide de son front et de ses moignons d'épaule. Je ne voyais pas son visage. Deux autres ont suivi. Deux autres têtards. Blancs et laiteux, gluants, se traînant sur le sol humide et moisi. Sans que personne ne leur dise rien. Ils ont glissé jusque au centre de la pièce. Ça m'a semblé une éternité. Je restais débout, terrifié, sans bouger, sans parler. Leurs dos étaient couverts de cicatrices. Les moignons de l'un d'eux frétillaient étrangement, comme s'il avait perdu le contrôle musculaire de ses membres.


« Alexander s'est avancé vers moi. Il s'est agenouillé face à mon visage et m'a regardé dans les yeux. Son corps cachait la scène qui se déroulait devant moi. Il a pris une voix très douce et m'a dit que je ne serais jamais comme eux, que je ne serais jamais un têtard. Ceux-là n'avaient pas été sages. Il fallait que je fasse ce que j'avais à faire. Ensuite, il m'offrirait un bon repas, dans un vrai restaurant. Et il m’emmènerait au cinéma. Il s'est relevé, et a commencé à passer son doigt le long de ma ceinture. »


Srdjan s'est levé et s'est rendu dans la cuisine. Je restais stupéfié. Mon esprit me hurlait qu'il disait des mythos, que tout ça ne pouvait pas être vrai. Encore aujourd'hui, et même en connaissant mieux la réalité des faits, je suis persuadé qu'une bonne partie de son récit était romancée, que cette partie dans les souterrains de l'usine ne peut être vrai. Ça dépasse tout simplement tout ce qui relève du vraisemblable, du possible, de l’humainement possible.


Quand il est revenu, il m'a proposé un café. Le temps des verres d'alcool était terminé. La soirée touchait à sa fin. Il a ramené deux tasses, la cafetière et une boîte de biscuits. Il m'a demandé si ça allait. Il m'a dit lui-même qu'il en avait peut-être un peu rajouté.


« Tu sais, tous ces mecs, ils ont été arrêtés. Alexander ne s'appelait pas Alexander, mais Dimitri, Dimitri Kuznetsov. Et son pote, je crois que c'était Andreï, mais je suis pas sûr. Ils ont tous été chopés moins d'un an plus tard. Ils envoyaient surtout leurs vidéos en Italie, en Grande-Bretagne et en Allemagne, et un peu aux États-Unis aussi. À part Andreï, ils sont pas restés longtemps en prison. La Russie s'en fout des gamins des rues. Tout ça, je l'ai su beaucoup plus tard. J'ai cherché sur internet. Je voulais savoir ce que mon Alexander était devenu. »


Mon Alexander ? Après ce qu'il m'avait raconté, ce « mon Alexander » me choquait presque plus que le reste. Je me suis dit que c'était probablement une simple faute due à sa maîtrise approximative de la langue française. Il a murmuré :


« Tu sais, selon ce que j'ai trouvé, ils se sont tapés plus d'une centaines de gosses... »


Puis :


« Peut-être plus. Il y a des charniers de gamins là-bas, quelque part... »


Nous avons terminé la cafetière. Je commençais à être fatigué. Il était plus de 3h. Je me demandais où étaient passés nos copines. Je pensais que l'histoire était terminée. Mais Srdjan avait encore quelque chose à me dire.


« Tu sais, j'y suis encore retourné. J'ai vu mon Alexander une dernière fois avant de quitter définitivement Moscou. C'était à la toute fin de l'année. Il faisait froid. Il y avait de la neige partout. Alex semblait heureux que je n'aie pas pris la fuite. Mais il avait toujours tenu ses promesses jusque là. Il m'avait nourrit, m'avait laissé en liberté, ne m'avait fait aucun mal. J'ai été honnête avec lui. Je lui ai dit que mon dernier travail ne m'avait pas plu, que je savais que c'était mal, mais que pour le pognon, j'étais prêt à aller plus loin. Tu sais, j'avais une capacité d'abstraction assez balèze pour un gamin de mon âge. J'ai vu tellement de choses à Sarajevo... Il m'a dit qu'il ne souhaitait pas me faire du mal. Il m'a promis qu'il ne m'arriverait rien. Il m'a emmené à la fête foraine. Nous avons trouvé un gâteau typiquement serbe. Il me l'a offert. Il m'a dit que c'était pour me rappeler mon enfance.

« Je me suis pointé à l'adresse quelques jours plus tard. Je n'étais pas seul. J'avais trouvé un gamin dans une gare du coin comme il m'avait demandé. Je l'avais trouvé à la gare blanche et russe par laquelle j'étais arrivé la première fois. Maintenant, je sais qu'il s'agit de la gare de Biélorussie. C'était pas un Serbe comme moi, mais un Bosniaque. Je me suis dit que je n'aurais pas de regrets. Je lui avais offert un burger au Mcdo, à mon Mcdo. Puis je lui ai dit de me suivre s'il voulait manger encore.

« Cette fois, le rendez-vous était devant une grande baraque. Une maison de riche. Enfin riche... mieux qu'une cage à lapins quoi. Tsar était là, et deux autres types, et Alexander. Alex n'arrêtait pas de me caresser les cheveux. Il m'a tendu un objet flasque, un morceau de caoutchouc rougeâtre. C'était un masque de renard. Je l'ai enfilé. L'autre gamin a mis un masque de poulet. Sa crête rouge, disproportionnée, pendait toute molle sur le côté. Les adultes nous ont fait avancer dans le salon. Il y avait des caméras partout, et une étrange lumière verte. Cet éclairage me donnait la nausée. Un cinquième homme tenait un caméscope à la main. Il n'arrêtait pas d'agiter ses lèvres, comme s'il se murmurait des choses à lui même. Parfois, il tirait un peu la langue, pour la ré-aspirer immédiatement. Tsar a fait s'agenouiller le gamin au masque de poule. Il lui a enroulé un morceau de sparadrap autour des poignets. Alexander lui susurrait des mots rassurants dans l'oreille. Je crois qu'il avait 9 ans. »


Srdjan a laissé sa tête partir en arrière. Il est resté comme ça une bonne minute. Je croyais qu'il s'était endormi sous l'effet de l'alcool.


« Je ne l'ai pas tué tu sais. »


Il n'avait pas bougé. Il semblait se parler à lui même.


« Alex n'aurait pas laissé faire. Ils n'étaient pas si cruels. »


Il a redressé lentement la tête. A rouvert peu à peu ses paupières. Ses yeux étaient rouges, ses cernes boursouflées, ses cils un peu humides.

Ses lèvres tremblaient.


« Ils m'ont donné ses morceaux. Ils m'ont obligé à manger ses morceaux. »

Spotlight : Le voleur d'enfants

Dans une petite région de France, personne n'a jamais oublié et n'oubliera jamais ce qui est arrivé un soir d'hiver.
La région est de moins en moins fréquentée. Les enfants habitant dans cette région sont de plus en plus nombreux à être portés disparus.
La gendarmerie de l'époque n'avait découvert aucun indice. Ces enfants étaient des garçons, des filles. Ils ont subitement disparu durant leur sommeil, la fenêtre ouverte, sans aucune empreinte.
La gendarmerie cherchait sans relâche, en vain.
Mais moi... moi, je connais l'auteur de tout ça. Tout le monde pense qu'il est mort aujourd'hui. Moi aussi j'avais un enfant, un garçon que j'aimais autant qu'un père aurait aimé son fils.
Ma version des faits m'a valu un séjour à l'asile... Les membres de ma famille ne me voient plus, me prenant pour un fou.
J'écris ceci afin de vous mettre en garde: Surveillez vos enfants. Je vais vous raconter ce qui s'est passé...

Un jour d'hiver, alors que les doux flocons tombaient lentement sur le sol, mon ami est arrivé.
J'ai été tellement bourré de médocs que j'ai oublié son nom. Appelons-le Charles.
Charles a sonné à la porte. Mon épouse est allée lui ouvrir. Ensuite il a fait la bise à mon épouse, comme d'habitude ; quant à moi, je lui ai serré la main.
Mon épouse et moi l'avons invité à entrer dans notre salle à manger. Mes deux jeunes fils étaient là, en train de jouer avec leurs traditionnelles petites voitures.
Le plus jeune n'était âgé que de 2 ans. Il s'appelait Lucas.
Le plus âgé, lui, s'appelait Mathéo et était âgé de 6 ans.

Lorsque Charles, inconnu aux yeux des deux jeunes garçons, est entré, les enfants ont cessé subitement de jouer. J’ai fait les présentations de mes fils à mon ami et de mon ami à mes fils.
Ensuite, le reste de l'après-midi s’est doucement écoulé, ponctué par nos rires et nos discussions, ainsi que par ceux de nos deux jeunes.
Il était 23h45... Oui, je me souviens parfaitement de l'heure... Faut dire que je n'oublierai jamais cette journée...
Charles était d'une humeur étrange. Il n'était pas comme d'habitude. Alors qu'il s'apprêtait à partir, la radio nous a mis au courant d'un accident sur l'autoroute. Le bus qu'il devait prendre avait foncé droit sur un camion rempli d'un gaz hautement inflammable et, bien évidemment, il y a eu une explosion.
Ayant compris que je n'avais pas le choix, je me suis lancé:

« Reste avec nous, nous avons un lit pour les invités. Tu partiras demain quand tout sera réglé. »

Charles ne s’est pas fait prier. Il a immédiatement refermé la porte et retiré son manteau. Mon épouse et moi nous étions mis à lire chacun notre livre pendant que notre invité regardait la télévision. Les films qu'il regardait étaient pour la plupart malsains, mais mon épouse et moi avions pris ça pour quelque chose de normal.
À un moment, Charles s’est levé, puis nous a regardés :

« Je vais me coucher. Je devrais partir tôt demain.
- D'accord, ai-je répondu, laisse-moi t'accompagner à ta chambre.
- Pas la peine, je connais le chemin ! » a-t-il dit avec un grand sourire.

À noter que j'ai trouvé ça bizarre car c'était la première fois qu'il venait chez nous. Comment pouvait-il connaître les lieux?
Il a monté tranquillement les escaliers pendant que nous, ne nous rendant compte de rien, continuions à lire.
Et puis j’ai entendu des mouvements à l'étage, et quand je me suis penché pour écouter le baby-phone, j'ai entendu des gémissements.
« Mathéo doit encore bouger dans son lit, prisonnier dans un cauchemar, comme presque tous les soirs », me suis-je dit, vu qu'ils dormaient tous les deux dans la même chambre.
Il faut dire que Mathéo m'avait raconté ses mauvais rêves. Ils étaient presque toujours identiques, presque tous les soirs. Il voyait une forme sombre se diriger lentement vers lui, le prendre, et après il se réveillait en pleurs ! Il avait toujours la sensation bizarre que quelqu'un l'observait... J'aurais dû y prêter attention... Si seulement...
J’ai posé mon livre et suis monté à l'étage.
Je suis passé devant la porte de la chambre de l'invité, et c'est là que l’inquiétude a commencé à envahir mon esprit : le lit de Charles était vide.
Je me suis avancé dans le couloir sombre de l'étage de ma maison et ai enfin atteint la porte des deux garçons. J'ai ouvert la porte, et ce que j'ai vu m’a glacé le sang : Charles était en train d'empoigner Mathéo qui, avec une main sur sa bouche, se débattait furieusement.

« Charles.... Que fais-tu ? »

Il n’a pas répondu. Ses yeux étaient cachés dans le noir. Je pouvais juste voir ses lèvres former un sourire malsain.
Je voyais mon fils remuer... Il avait l'air de souffrir.

« CHARLES, LÂCHE-LE IMMÉDIATEMENT », ai-je hurlé.

Cette fois-ci, Charles a répondu :

« Ton enfant sera mien.
Fuis, avant que je ne me fâche,
Ton enfant ne sera plus tien.
Fuis, comme un lâche.
»

Ayant compris qu'il s'apprêtait à kidnapper Mathéo, j’ai voulu foncer droit sur lui, mais mes membres ont soudain cessé de répondre. J’ai senti d'un coup une vive douleur parcourant la totalité de mon corps, absolument insupportable. Je hurlais, hurlais au point que mon épouse a bien failli appeler la police, avant de se raviser, pensant que je m'étais encore une fois cogné le petit orteil sur la table de leur chambre.

« Je t'en... prie... Charles... laisse... le... » ai-je finalement réussi à articuler.

Charles n’a pas répondu. Il a souri, glissé la main qui maintenait Mathéo sur la tête de celui-ci et lui a murmuré une sombre comptine que je n’ai pas pu entendre.
Soudain, ses yeux se sont vidés de toute expression, il a cessé de gémir. Charles a retiré la main de sa bouche.
Mathéo, toujours avec l'expression aussi vide, s’est levé hors de son lit.
J’ai vu les yeux rouges sang de Charles, ainsi que son sourire atroce.
Le pauvre Mathéo, toujours en pyjama, me regardait avec ses yeux vides et a récité un poème qui était semblable à celui de Charles :

« Je serai sien.
Laisse-moi partir dans le monde du mal.
Je ne serai plus tien.
Laisse-moi partir, ou il me fera mal...
»

J'ai reconnu sa voix, mais elle n'avait rien de celle du petit garçon qui jouait avec son frère tout à l'heure. Elle était elle aussi dénuée d'expression et monotone.
Charles s'est approché de moi, si près que je pouvais sentir son haleine, puis a murmuré :

« J'en prendrai grand soin,
Maintenant qu'il n'est plus tien.
»

Il a achevé sa phrase avec un sombre sourire et accompagné Mathéo à la fenêtre, où il l’a pris dans ses bras et a sauté dans les arbres. Lorsqu'il a quitté la maison, mes membres ont repris vie et j’ai couru vers la fenêtre.
Il n’y avait plus aucune trace d'eux.
J'ai pleuré en silence la perte d'un de mes enfants... Heureusement qu'il n'avait pas pris Lucas...
J’ai pris tendrement le jeune garçon dans mes bras et l’ai bercé...
J'ai ensuite trouvé un message dans son berceau:

« Un enfant ça ne tient pas longtemps... Plus tard, je viendrai chercher le second enfant. »

Cette phrase m’a fait frissonner de terreur. Depuis ce jour, je me suis juré de le protéger au péril de ma vie.
Ma femme ne m'a pas cru. Me voyant bercer Lucas et ayant remarqué la disparition de Mathéo, elle m'a pris pour un pédophile qui faisait équipe avec Charles (qu'elle avait déjà trouvé suspect durant toute la soirée) pour enlever ses deux enfants. Elle a appelé la police qui m'a interrogé et malgré le fait que je disais la vérité, ils ne m'ont pas cru. Ils se sont tout de suite mis à chercher Charles, qui restait introuvable. Les policiers ont, au début, décidé de me mettre la perpétuité pour ne pas avoir avoué l'endroit où était l'enfant. Mais après avoir vu un psychologue et raconté mon histoire une énième fois, ils ont jugé bon de m'emmener à l'asile...

Je n'ai plus de famille maintenant... Plus personne sur qui compter, à part VOUS, chers lecteurs... Que devient mon pauvre Mathéo maintenant ? Est-il bien nourri ? A-t-il peur ? Quels supplices Charles lui fait-il subir ?
Tant de question sans réponses...
Je ne peux vivre avec ceci dans ma mémoire. J'ai entendu dans un de mes cauchemars l'affreuse comptine que Charles a chantée à Mathéo. Je l'ai notée pour vous mettre en garde, votre famille et votre entourage. J'espère ne plus jamais l'entendre....

***

« C'est tout ?
- Oui, répondit l'inspecteur. Il s'est suicidé après avoir terminé ce journal. Pendu.
- Autre chose ?
- Oui. Dans ses poches, nous avons trouvé une feuille ensanglantée. Il y est écrit quelque chose d'étrange. Je préfère vous le faire lire. »

Le chef de police prit la feuille dans ses mains et se mit à lire:

« Doux petit garçon, viens, viens avec moi.
Doux petit garçon, n'aie point peur.
Doux petit garçon, je prendrai soin de toi.
Doux petit garçon, comme tes précédents frères et sœurs.

Laisse ton petit cœur,
Pompant doucement ton sang,
Te guider vers tes peurs,
Avec le voleur d'enfants.
»

Spotlight : Leçons des ombres d'Hiroshima

« Papa ? Pourquoi est-ce qu'ils nous détestent ? 

– Oh chérie, on dirait qu'ils nous détestent mais c'est plutôt comme s'ils nous avaient choisis. 

– Mais papa, je ne voulais pas être prise ! 

– Moi non plus ma belle, mais malheureusement c'est la volonté de l'homme plus puissant et du Dieu plus grand. Ce sera la dernière guerre nucléaire que le monde verra. Il y a un vieux proverbe qui dit qu'on doit détruire avant de pouvoir créer. C'est comme quand tu joues avec tes Legos. Une fois que tu as construit quelque chose ne dois-tu pas le casser pour refaire autre chose plus grand et mieux ? C'est la même chose avec les hommes et les villes.
– Ils ne pouvaient pas choisir d'autres villes ?
– Ils l'ont fait, ma petite, plein d'autres. Mais nous avons été choisis parce qu'on consommait trop. Il n'y a plus assez de nourriture et de matériaux pour tout le monde. Et c'est pour ça qu'il y a trop de méchanceté dans le monde maintenant. Tu sais à quel point on peut avoir peur quand toi et ton frère venez au marché avec nous, non ?
– Oui papa.
– Maintenant, ça fait neuf minutes que les sirènes se sont arrêtées, je veux que tu sois brave mon ange. Nous allons devenir immortels à partir d'aujourd'hui. Ça veut dire qu'on va vivre pour toujours. Plus de douleur, plus de faim, plus de blessures. Ça ne sonne pas trop mal non ? Il est temps pour nous de se dire au revoir, je t'aime tellement mon bébé. Je suis si fier de toi. Maintenant allons dehors avec nos panneaux. »

Les membres de la famille Smith accrochent leurs panneaux dessinés au pochoir sur le dos et au-dessus de la tête. Pendant qu'ils se positionnent devant une dalle de marbre large, immobile, ils se mettent en rang, serrent les poings et ferment les yeux. Les larmes coulant le long de leurs joues s'évaporent immédiatement, tout comme leurs corps, une fois que le souffle atomique les atteint. Leurs ombres permanentes brûlent contre le marbre, laissant un message pour les survivants de la Grande Réduction, « Nous vous pardonnons. Faites que ce ne soit pas en vain. »

Traduction par Epinedesapin

Apocalypse - Chapitre 3 : Avarice

Cela faisait plusieurs jours que je passais mes journées couché sur mon lit, à me demander comment j'en étais arrivé là. Ça ne faisait que très peu de temps que j'avais commencé ce périple à travers le monde avec le professeur Blondeau et le prêtre Jean, et j'avais déjà vu plus de cadavres que durant toute ma vie entière, en comptant ceux que j'avais vus à la télé. Et ce n'était même pas ça qui me dérangeait le plus, c'était le fait que ça ne me choque pas plus que ça, et ça me déprimait.

Je restais donc couché sur mon lit, à soupirer, et à regarder l'anneau sur ma main. Cet anneau qui venait de la mythique arche d'Alliance. Cet anneau qui, au contraire de ceux de mes compagnons, avait noirci. Enzo nous avait bien prévenus que l'influence des reliques des péchés détériorait l'anneau un peu plus à chaque fois, mais dans le cas présent, c'était uniquement le mien qui avait pris cet aspect sombre. Je ne comprenais pas pourquoi, et le professeur, ainsi que le prêtre, ne comprenaient pas plus.

Ça ne pouvait pas continuer comme ça. J'ai alors décidé de sortir un peu de ce cocon, et de voir un peu l’extérieur. La France n'avait pas encore été touchée par la folie qui avait agité la Chine ou l’Afghanistan, les rues étaient encore tranquilles. Je me suis promené une partie de la journée au soleil, et cela m’a conduit devant une église. Étant athée, je n'avais vraiment pas l'habitude de venir dans ce lieu, mais, au vu des événements, je me suis dit qu'il serait peut-être judicieux d'entrer dans cette église et de voir un peu comment c'était à l'intérieur.

Je n'avais pas fait deux pas vers celle-ci que j'ai été intercepté par deux personnes, un homme et une femme, qui portaient tous deux un costume blanc, des espèces de Men in black inversés.

« Veuillez nous suivre », m'ont-ils dit.

Ça faisait très "américain" comme méthode, on aurait dit des agents du FBI qui me demandaient de monter avec eux dans leur voiture. Tout y était : les pistolets à la ceinture, la voiture avec les vitres teintées, les costumes... Bon, ceux-là étaient blancs, mais ce n'était qu'un détail. J'aurais dû être plus inquiet de ce qui m'attendait, mais vu ce à quoi j'avais assisté quelques jours auparavant, il en fallait bien plus pour m'impressionner.

Après être monté dans leur voiture, ils m'ont finalement rassuré en disant être eux aussi des envoyés du Vatican, qui allaient nous assister pour cette mission. Pendant celle-ci, ils seraient sous les ordres du père Jean. Ils m'ont aussi indiqué le lieu de notre prochaine mission, un lieu que je connaissais bien du coup. Et il ne fallait même pas prendre l'avion pour y aller, ni même le train. Et moi qui disais que notre pays avait été épargné... il semblait que c’était le tour de la France d'avoir son lot de bizarreries bibliques.

Les agents du Vatican sont allés chercher le professeur Blondeau et le prêtre pour nous amener sur le lieu où se trouvait notre prochaine relique de péché. Celle-ci se situait dans le plus grand quartier d'affaires de France, et même d’Europe : la Défense.

Je connaissais bien ce lieu car je me rendais parfois à l'Université de Nanterre, et ce n’était pas très loin. Sur le parvis, lieu emblématique de ce quartier, se trouvait un grand centre commercial, et manger en compagnie de quelques amis sur les marches à côté de la grande arche au soleil était très agréable. Pourtant, quelque chose me disait qu'aujourd'hui, nous n'allions pas y manger de Panini au poulet.

« Alors, qu'est-ce qui se passe aujourd'hui ? Des morts qui se relèvent ? Des fous qui arrachent des organes à des gens encore vivants ? » ai-je demandé.

La femme en blanc a alors pris la parole :

« Il semble qu'il y ait un grand rassemblement de personnes sur l'esplanade de la Défense, et, selon nos sources, ces gens auraient un comportement très étrange...

– Il y a toutes sortes de gens à la Défense. Et certains ont un comportement étrange, cela ne change pas de d'habitude… »

Le professeur est alors venu à la rescousse de la jeune femme :

« Ne faites pas attention à lui, il a vu des choses qui en auraient choqué à vie plus d'un. C'est sa façon à lui de montrer qu'il en marre de tout ça je présume. De quel genre de comportement parlez vous ?

– Disons que la Défense s'est changée en un gigantesque lieu d'adoration. Les quelques personnes qui ont eu le temps de fuir nous ont affirmé qu'ils ont vu des milliers de gens prier sur ce lieu, sans nous en dire davantage. Nous ne savons pas de quelle religion il s'agit.

– On ne va pas tarder à le savoir, nous voici arrivés sur place », a annoncé l'homme en blanc, qui venait de se garer dans un parking souterrain.

À peine étions-nous sortis de la voiture qu'un homme, couvert d'un drap blanc, s’est présenté à nous. Il avait le teint très pâle, et paraissait souffrant. Il ne semblait pas vouloir nous agresser, cependant. Il a juste fait tomber son drap, nous montrant un corps mutilé. Sur celui-ci étaient dessinés des cercles, avec des sortes de chiffres à côté. Nous avons mis quelques temps avant de comprendre que c'était des prix pour chaque partie de son corps : une oreille, cent euros ; un oeil, cinq cents euros ; un poumon, quatre-mille euros ; et un rein, deux-mille euros. Mais ce prix-là était barré, et j'ai compris pourquoi en voyant l'énorme cicatrice dégoulinante de pus et de sang sur son ventre : c'était déjà vendu. L'homme est resté quelques minutes, et, devant notre mine effarée, a revêtu son drap et est parti en quête de clients potentiels.

J’étais déjà venu plusieurs fois ici et j'avais déjà vu beaucoup de personnes demander de l'argent ou vendre des objets à la sauvette, mais c'était la première fois que je voyais quelqu'un aller aussi loin.

Alors que nous poursuivions notre chemin, un petit garçon est venu voir le père Jean pour lui vendre une sorte de tablette en verre représentant des anges, entourés de citations de la bible. Le prêtre l'a gentiment remercié, avant de lui donner le maigre contenu de son portefeuille en guise de paiement. Le gamin a alors couru vers la porte de sortie, les billets à  la main, comme s'il avait quelque chose d'urgent à faire.

Nous sommes remontés à la surface, et une fois à l’extérieur, une nouvelle personne est venue nous voir : une femme, accompagnée de ses enfants. Elle nous les a présentés : une fillette, qui devait avoir dans les 12-13 ans, et un bébé, qui n'avait pas plus de 3 ans. Cette fois, pas de drap sur eux, ou d'indications de prix.

« Bonjour Messieurs, je la fais à trente euros ou trois cents euros pour l'emporter, nous a-t-elle annoncé.

– Mais de quoi parlez vous ? a demandé le professeur.

– De ma fille Lucinda, elle a 13 ans. Je vous la laisse pour trente euros pour une heure, ou si vous voulez l'emmener, cela vous fera trois cents euros. »

Cette femme prostituait sa fille en plein jour, devant tout le monde, et personne ne semblait s'en inquiéter dans le coin.

« Attendez, vous êtes en train de vendre votre fille ? Mais vous êtes malade !

– Vous préférez les garçons ? Mon petit Oscar a 3 ans, mais si vous me donnez mille euros, vous en faites ce que vous voulez ! »

C'était insupportable d'entendre une chose pareille. Je me suis alors tourné vers les agents du Vatican :

« Faites quelque chose, c'est horrible de voir ça !

– Nous ne sommes pas des policiers, nous avons une mission bien précise. Nous ne pouvons rien faire », ont-ils répondu, impassibles.

Je ne pouvais cacher ma colère. Le monde était devenu fou, j'avais vu des gens se faire tuer, des morts se relever, mais c'était de loin la pire saloperie que j'avais vue depuis le début. Le professeur a dû me tirer par le bras pour qu'on s'éloigne de cette femme. Elle avait déjà pris à parti un autre homme, qui venait d'arriver sur place, pour lui proposer la même chose qu'à nous, et, vu la réaction de l'homme qui avait sorti son portefeuille, elle avait conclu la vente. Je faisais mon possible pour ne pas aller vers eux et leur asséner de violents coups de poing à la mâchoire. Mais, comme l'avait dit l'homme en blanc, nous avions une mission.

En se dirigeant vers le parvis de la Défense, on se faisait aborder par toutes sortes de vendeurs tous les trois mètres. On aurait dit que tous auraient vendu leur âme au diable pour quelques euros. La Défense était un quartier d'affaire, tout ici tournait autour de l'argent, mais c'était maintenant poussé à l’extrême.

Je me demandais à quel genre de péché nous avions alors affaire, et un seul me semblait correspondre ici : l'avarice.

L'avarice : se priver de tout pour ne manquer de rien. Vivre sur une montagne d'or et ne vouloir s'en séparer à aucun prix. Mais les gens que nous avions vu ne semblaient pas être très riches, ils semblaient plutôt vouloir accumuler de l'argent pour quelque chose ou pour quelqu'un. Une fois sur le parvis, on a pu assister au phénomène qu'avait décrit la femme en blanc. Des milliers de personnes, toutes tournées vers les marches de l'esplanade.

Des gens en costard, en uniforme, des enfants, des adultes, des vieux, des jeunes...

Ils se prosternaient, imploraient quelque chose : une minuscule idole. Ils vénéraient une toute petite statuette de veau en or qui était posée en plein milieu des marches, là où j'avais l'habitude de venir manger mon jambon beurre. Autour de cette statuette se trouvait une montagne d'argent. Des billets, des pièces de monnaie, des bijoux, et même des lingots. Des gens venaient alimenter ce coffre-fort en plein air, comme le petit garçon qui avait vendu la tablette au père Jean quelques minutes auparavant. Il avait déposé les billets reçus du père Jean à côté de la statuette avant de se mettre à genoux, puis de se prosterner lui aussi.

Je me suis tourné vers le Père Jean, et ses mains tremblaient. Sur son visage, des larmes coulaient :

« Tu n’auras pas d’autres dieux devant ma face, murmurait-il sans discontinuer.

– Il semble que nous ayons trouvé notre relique du péché de l'avarice, a annoncé le professeur.

– Cette idole d'or me fait penser à celle qu'avait érigé le peuple juif après avoir été libéré d'Egypte pendant que Moïse recevait les 10 commandements de Dieu. Mais ce n'est qu'une supposition, le père Jean devrait nous en dire d'avantage. »

On s'est alors tournés vers le père Jean. Sa tristesse s'était muée en colère. Sa main tremblante était maintenant un poing menaçant, levée vers le ciel. Il criait :

« Tu n’auras pas d’autres dieux devant ma face ! Tu ne te feras point d'image taillée, ni de représentation quelconque des choses qui sont en haut dans les cieux, qui sont en bas sur la terre, et qui sont dans les eaux plus bas que la terre. Tu ne te prosterneras point devant elles, et tu ne les serviras point; car moi, l'Eternel, ton Dieu, je suis un Dieu jaloux, qui punis l'iniquité des pères sur les enfants jusqu'à la troisième et la quatrième génération de ceux qui me haïssent, et qui fais miséricorde jusqu'en mille générations à ceux qui m'aiment et qui gardent mes commandements. »

Il semblait avoir perdu la raison à la vue de ce spectacle. Il a brandi la tablette qu'il avait achetée au petit garçon et l'a jetée sur le sol, la brisant en mille morceaux.

« Il faut récupérer cette idole pour la mettre dans l'arche de l'Alliance, mais comment allons-nous faire pour la prendre devant tous ces gens qui l'adorent ? ai-je demandé au professeur.

– Il va falloir demander des renforts je pense, a-t-il répondu.

– Ce ne sera pas nécessaire, a crié le père Jean.  Il n'y a qu'une seule chose à faire pour ces gens qui désobéissent au premier commandement, comme ceux au pied du Mont Sinaï. Dieu a déjà donné ses ordres pour ces hérétiques. »

Il s’est alors tourné vers les agents du Vatican.

« Tuez-les tous. C'est un ordre de Dieu. »

À ces mots, les agents du Vatican ont sorti leurs armes et se sont tournés vers la foule. On a bien tenté de les raisonner, mais il est difficile d'approcher quelqu'un qui dégaine un pistolet. Celui qui était le plus choqué dans cette histoire était le professeur, qui venait de voir son vieil ami donner l'ordre de tuer des centaines de personnes. Il en était resté bouche bée. Le père Jean venait de franchir un cap dont il ne pouvait plus revenir.

Il a levé les mains au ciel, pendant que ses sbires ouvraient le feu sur la foule. Les agents avançaient en ligne droite, chacun tirant de chaque côté, séparant la foule en deux.  Certains continuaient à vénérer l'idole pendant la fusillade, d'autres tentaient de fuir. Nous avons bien essayé de contacter la police, mais les lignes étaient occupées et de toute façon, dans la foule qui vénérait l'idole, il y avait des policiers, eux aussi subjugués par le pouvoir de la relique.

Une fois à court de balles, les agents sont revenus vers nous, et le père Jean a baissé les bras. Devant nous se trouvait un spectacle sordide. Une rivière de sang s'était mise à couler depuis l’endroit où se trouvait la foule quelques instants plus tôt. Des dizaines de cadavres gisaient sur le sol. Parmi eux des enfants en bas âge. C’était un véritable massacre.

Le professeur semblait tétanisé devant cette scène, quant à moi, je ne ressentais rien. Des dizaines de personnes étaient mortes devant moi, et pourtant, je n'avais pas peur, je n'étais pas triste. J'avais pourtant ressenti de la colère contre la mère qui vendait ses enfants tout à l'heure, mais j'étais maintenant dénué d'émotions.

Le père Jean semblait satisfait de la tournure des événements. Il est allé vers le professeur et lui a tendu la main.

« Bien, ces hérétiques ont goûté à la punition divine. Allons récupérer la relique de l'Avarice.

– Tu... qu'as-tu fait ? Tu es un monstre !  a répondu le professeur, refusant la main tendue du prêtre.  Ces gens étaient sous l'emprise de la relique ! Il n'y avait aucun besoin de les tuer !

– Ces gens vénéraient un Veau d'or... exactement comme au pied du mont Sinaï ! La parole de Dieu est indiscutable : il fallait les tuer. C’était des hérétiques ! »

On pouvait lire de la tristesse dans les yeux du professeur. Il venait de perdre l’un de ses plus anciens amis. Après ça, les agents du Vatican ont emporté l'idole pour la mettre en sûreté dans l'arche d'Alliance. De notre côté, nous sommes retournés à notre hôtel par nos propres moyens. Il était hors de question de rester avec le Père Jean.

Le professeur avait informé le Vatican de ce qui s'était passé, et ils condamnaient également les actes de l’homme de foi, celui-ci ne nous accompagnerait donc plus à partir de ce jour. Notre mission devait continuer, mais sans le prêtre. Ce qui était vraiment une mauvaise nouvelle, car c'était lui qui nous avait aidés à trouver les origines de la reliques du péché en Afghanistan, son aide était précieuse.

Trois reliques du péché étaient apparues. Il y en avait encore quatre à découvrir et ce serait la fin du monde. Je me demandais si le professeur avait encore de l’espoir, ou s'il faisait semblant pour ne pas me décourager. Mais il n'avait pas besoin de ça, car pour moi, cela faisait plusieurs jours que le destin de l'humanité ne m'importait plus. Pire encore, après avoir vu de quoi l'humain était capable, je souhaitais presque que la fin du monde ait bien lieu.

En attendant notre prochain voyage, je suis retourné sur mon lit, et ai repris là où j'en étais avant cette histoire : la déprime.

Texte de Kamus

Spotlight : Réalité augmentée

« Regardez, il se réveille ! »

J'ouvre les yeux, une lumière blafarde m'aveugle. J'suis où, putain ?

« Patient numéro 13 sauvé, docteur. »

... Docteur ? J'suis à l'hosto'... Merde. Qu'est-ce que j'ai pu faire comme connerie, encore... Je ne me souviens absolument de rien...
Mes yeux me piquent, mais j'arrive plus à les fermer, ça fait un mal de chien. J'essaye de parler, d'ouvrir la bouche, mais impossible... 'Tain... C'est quoi ce truc froid et métallique qu'ils m'ont mis ?

« Les cordes vocales ont été touchées, docteur »

Quoi ? Mes cordes vocales ?! Pas étonnant que j'puisse plus parler, nom d'un chien... Reste calme, Jack, tout ira bien, ils vont te soigner ça, hein...
J'suis tellement désespéré que j'en viens à me parler à moi-même... Tss... Tiens donc, une autre infirmière, elle amène quoi, là ? Une putain de seringue. Je crois qu'ils vont m'endormir.

« Ne vous en faites pas, Monsieur, nous allons vous soigner ça. »



À nouveau cette lumière blafarde, ma vue est trouble... C'est quoi, cette pièce blanche... ? J'aurais déjà atteint le septième ciel ? Pas possible. J'essaye de parler mais toujours rien, cette fois-ci j'ai comme un scotch sur la bouche. J'arrive pas à bouger non plus, une camisole ?! Hey, j'suis pas un fou !

« Éteignez les lumières »

Tiens, l'docteur est là, derrière la vitrine, c't'enculé. Et il fout quoi là ?… Pourquoi ils ont tout éteint ?… Des lignes... Un quadrillage... Ils me font quoi, là ? Ils étaient pas sensés me soigner ?

« Préparez le test de réalité augmentée »

… Le test de quoi ?… Tiens, j'peux bouger maintenant ?… La pièce a changé, c'est tellement sombre, mais j'arrive à distinguer des trucs... Des poupées, un lit... une chambre ? De gamine peut être...

Je commence à avancer dans la pièce avant de m'arrêter devant un meuble.

Une photo ?… On dirait une famille, une mère et... Un enfant je crois, je ne vois pas bien, la photo est plus que floue... j'ai tout d'même l'impression de voir quelque chose d'étrange en arrière plan...

Je repose la photo et continue de regarder dans la chambre, la lumière ne fonctionne visiblement pas... J'ouvre les rideaux.

Un jardin plus que commun... Attendez...

Je plisse les yeux en voyant quelque chose bouger.

Y'a un machin noir qui se déplace là-bas dehors, j'vois pas bien mais ça doit pas être important.

Je sursaute en entendant un rire de poupée et me retourne immédiatement, le cœur battant. Une lumière rouge clignote. Un portable avec clapet. Je l'ouvre, il a pour fond d'écran un ours en peluche en forme de loup, la véritable peluche est d'ailleurs placée à côté du meuble avec la photo. Je retourne mon regard vers la lumière, celle du portable, et remarque qu'un nouveau message a été envoyé.

« Cours. »

Mon cœur m'a donné l'impression de se décrocher en lisant ce simple mot. Je pose le portable et me dirige vers la porte pour sortir, la peluche se trouve devant la porte.

'Tain c'est quoi c'bordel... J'ai plus l'impression d'avoir tous mes esprits...

Je me dirige vers la fenêtre mais celle-ci est bloquée. Je recule et reviens vers la porte, attrape la peluche et tourne la poignée métallique pour ouvrir et sortir.

Fait encore plus sombre que dans la chambre... C'est quoi cette chose gluante sous mes doigts ? Ça schlingue ! J'arrive même pas à déterminer ce que c'est...

Quelque chose est sous mes pieds également mais j'sais pas ce que c'est... Je ravale ma salive et ferme fort les yeux avant de continuer. Le rire de poupée recommence derrière moi avant que je n'entende le plancher craquer. Je souffle et décide de courir aussi vite que possible, je dévale les escaliers avant d'arriver dans ce qui ressemble fortement à un salon. Une grande table conviviale se trouve au milieu...

Attendez... C'est moi ou j'entends... Des rires ? Non, mon esprit me joue un tour, c'est pas possible...

Apparemment non, j'entends une des chaises se reculer, puis une autre. Mon cœur s'emballe. Où je suis, bordel ? Je recule avant d'apercevoir une ombre furtive au coin de mon œil, je bascule en arrière en lâchant la peluche. Je claque des dents et mes jambes sont comme paralysées...

Des pas retentissent au-dessus de ma tête, quelque chose arrive... Quelque chose descend. Je regarde de tous les côtés, cherchant quelque chose pour me défendre, mais ne trouve que le portable qui se remet à avoir un rire étrange. À nouveau je regarde le message.

« Ding-Dong. »

Ding-Dong... L'heure a sonné ?! Faut que je me dépêche.

Je me relève d'un coup et cours à nouveau. Je ressens une vague de froid, comme si j'avais traversé quelque chose, le plancher craque, les bruits de pas semblent se multiplier. Une voix... Une voix de gamine résonne derrière moi.

« Papa, est-ce que c'est toi mon papa ? »

Je me retourne, rien.

Un frisson d'effroi me parcourt le corps. Je continue jusqu'à sortir dans le jardin, cette voix résonnant toujours derrière moi.

« Papa, c'est vraiment toi ? »

Je secoue la tête, c'est pas possible.

Je cours jusqu'à arriver au portail, je l'ouvre avec difficulté à cause du tremblement de mes mains.

« Papa, pourquoi m'as-tu abandonnée ? »

Je sors et me retrouve dans la rue, les lampadaires clignotent. Je respire profondément pour tenter de me calmer...

Des pas... Ils résonnent dans ma tête comme des parasites.

« Papa ? »

« Papa c'est toi ? »

« Papa, est-ce que tu reviens bientôt ? »

Je sens un frisson, mon visage se tordant dans un rictus douloureux.

Cette chose, elle est là, devant moi, difforme, horrible... J'arrive pas à définir son visage. Faut qu'je coure ! Vite ! Putain ! Mes jambes, allez, bougez !

Je regarde de nouveau en face de moi et, pour la première fois de ma vie, je sens la vraie terreur m'envahir lorsqu'elle assène son dernier coup.

« Papa, est-ce que c'est toi mon papa ? »




« Test échoué, le patient 13 est perdu. »

Suis le chat

Ce soir-là, je me suis retrouvée sur la route d’une façon assez stupide. Il faisait déjà nuit et une pluie torrentielle s’abattait sur la route, un début de tempête qui avait été annoncée par la météo. On n’y voyait pas grand chose à vrai dire, à peine à dix mètres, et cela relevait de l’inconscience que de conduire dans ces conditions. Mais je n’en avais pas eu grand chose à faire sur le moment : ma grand-mère venait de mourir, et dans ses derniers instants, elle m’avait reparlé du chat. Ne suis pas le chat. Elle était complètement désorientée, ce chat était mort depuis des années renversé sur la route en bas de chez elle, mais j’ai tout de suite su ce qu’elle voulait dire.

J’ai grandi avec ma petite sœur chez ma grand-mère. Nos parents avaient des postes importants dans des entreprises internationales et ils n’étaient que rarement là.
Elle vivait dans une grande maison de campagne au bord de l’Oise, un petit peu loin de tout. Avant l’arrivée de Benjamin, nous étions les seuls enfants du coin, et ma sœur et moi étions donc toujours fourrées ensemble, à lire côte à côte ou à jouer dans le bois voisin. Bref, nous nous serrions les coudes comme deux enfants seuls et qui se sentent un peu abandonnés le feraient.
Nous dormions dans la même chambre sous les combles, une grande pièce toute mansardée aux murs tendus de papier peint bleu auxquels nous avions punaisé des dessins et des photographies. Ma grand-mère nous avait installé des bureaux sur le palier attenant pour que nous puissions travailler. Il y avait aussi une lourde armoire contre un des murs et, à côté, placée tout contre, une banquette. Et, sur cette banquette, se trouvait souvent le chat.

C’était un chat de gouttière gris tigré, un bon vieux matou baroudeur tout en muscles gagnés à poursuivre les rats des champs. Il se retrouvait souvent compagnon infortuné et involontaire de nos jeux, et il désertait en se repliant dans quelque endroit où nous ne parvenions pas à le trouver. Un jour que je le poursuivais dans la maison, il s’était élancé dans les escaliers, moi à sa suite, avait déboulé sur le palier et foncé sous la banquette. Je m’étais allongée sur le sol, m’étais glissée tant bien que mal sous le meuble, avais tendu le bras en tâtonnant et, là où aurait dû se trouver le mur, ma main n’avait rencontré que le vide.
Je n’ai pas trouvé le chat.

Lorsque j’ai rapporté la chose à ma grand-mère, elle m’a dit qu’il s’agissait là de mon imagination débordante d’enfant de dix ans, et que je ferais mieux de ficher la paix à cette pauvre bête. Quelques jours plus tard, Benjamin emménageait chez sa tante, une vieille chouette qu’on ne voyait que très rarement. Pour ma sœur et moi, ce fut un rayon de soleil dans nos vies. Il avait à peu près notre âge et la nouveauté que représentait ce nouveau compagnon de jeu bientôt inséparable m’a tiré temporairement toute cette histoire de la tête.

Cependant, cette histoire est revenue périodiquement occuper mes pensées, presque de plus en plus lancinante avec l’âge. J’y avais souvent songé, en contemplant le chat dormir. Le mur n’avait pas pu avoir disparu, je l’admettais bien. Mais où était passé le chat ce jour-là ?
Puis, comme toujours, je finissais par retourner à mes occupations.
Ce n’était que des élucubrations d’une enfant qui se sentait seule.

Alors pourquoi, dans son ultime soupir, ma grand-mère m’avait-elle soufflé au creux de l’oreille, tout doucement, la voix tremblante comme si elle craignait qu’on ne l’entende, « Ne suis pas le chat » ?

Je ne saurais expliquer l’effet que cela m'a fait, la réaction que j’ai eue par la suite. Mais de sentir sa main se crisper sur la mienne, sa voix mourir sur ces dernières paroles, puis ses doigts se relâcher doucement... Comme un grand froid jusqu’au fond des tripes.
J’ai saisi mes clefs, j’ai quitté l’hôpital et, malgré l’alerte orange aux forte pluies, malgré ma sœur me criant en désespoir de cause d’attendre que Benjamin soit de retour pour que je n’y aille pas seule, je suis montée dans ma voiture et j’ai roulé en direction de la maison où j’avais grandi. C’était complètement idiot bien sur, j’étais passée sur ce palier tous les jours pendant des années, qu’espérais-je y trouver ? Mais il fallait que j’aille voir, aussi stupide que cela soit. Et il fallait que j’y aille immédiatement.

Ce qui n’était vraiment pas une bonne idée, je m’en rendais bien compte à présent.
Sur les derniers kilomètres, la pluie a redoublé sur mon pare-brise, déversant de véritables seaux d’eau. Ralentissant, j’ai plissé les yeux pour tenter de discerner les contours de la route dans mes phares. On y voyait tellement mal que j’ai failli dépasser la maison.

Je me suis débattue quelques instants sous la pluie avec les clefs, puis je suis entrée et j’ai refermé derrière moi. Un essai à l’interrupteur du hall m’a confirmé qu'il n’y avait plus de courant. C’était fréquent dans le coin en cas de tempête et ce n’était pas bien grave. J’avais grandi dans cette maison et je n’avais pas de mal à m’y orienter, même dans l’obscurité la plus complète. J’ai farfouillé en tâtonnant dans la commode de l’entrée à la recherche de la torche que l’on y rangeait en prévision de ce genre de situations.
En l’allumant, j’ai éclairé l’horloge au mur. 21h30. Vu l’heure, et surtout vu le temps, j’étais bonne pour passer la nuit là.
En projetant le faisceau de la lampe loin devant moi, je me suis avancée dans le couloir s’enfonçant dans la maison. Ma grand-mère avait monté une étagère tout du long où trônaient des cadres photos. Un cliché de mes fiançailles avec Benjamin se trouvait dans un coin, submergé par d’autres où nous étions plus jeunes, ma sœur à nos côtés.
Je suis passée devant la bibliothèque, puis un cagibi, un bureau et, enfin, les escaliers menant à notre ancienne chambre. Ils montaient raides en prenant un virage et s’enfonçaient dans la pénombre. Je suis restée au pied quelques instants, à les éclairer sans rien faire d’autre que les regarder. Puis, quand je me suis finalement décidée à les gravir, en m’y engageant marche après marche, une main sur le mur pour m’assurer et l’obscurité refermant son étreinte derrière moi, je pouvais presque voir le chat courir devant moi comme cela avait été le cas il y a toutes ces années, le chat et ses yeux jaunes.
Jaunes ? Le chat n’a jamais eu les yeux jaunes.

L’armoire était toujours contre le mur du palier. La banquette qui se trouvait à côté d’elle avait cependant disparu, nous nous en étions débarrassés cinq ans plus tôt. En balayant le meuble de la lampe, je me suis approchée pour mieux l’observer, sans avoir trop idée de ce que je cherchais exactement.
Le chat avait couru se cacher. Je m’étais penchée pour l’attraper, avais vu le recoin sous la banquette et m’y étais faufilée à plat ventre, le parquet glissant sur ma peau, bras en avant pour l’atteindre et alors…
Quelque chose m’avait violemment saisi la main et avait tiré.
J’ai eu un long frémissement et je me suis immédiatement reculée.
Quelle idiote. Avait-on idée de se monter la tête avec des idées pareilles ? Il n’y avait jamais eu ici qu’une armoire, et autrefois une banquette, rien de plus. Il ne pouvait pas y avoir eu quelque chose de plus. C’était impossible.
Vorace.
Deux pupilles jaunes dans le noir.
Ça avait été vorace.
J’ai éclairé une dernière fois le pourtour de l’armoire de ma torche. Il n’y avait rien, bien évidemment. Juste le mur. Qu’aurait-il pu y avoir d’autre ?
Mais les poils de ma nuque étaient hérissés d’un frisson désagréable et j’avais soudain particulièrement conscience du vide sombre dans mon dos.

Je suis passée dans la chambre où j’ai posé mes affaires sur le lit. Je les ai regardées, immobile, sans esquisser un geste.
Je ne parvenais pas à penser à autre chose qu’au palier de l’autre côté du mur. Au palier et à l’armoire. À ce sentiment que je percevais comme à travers une brume, une tension, telle une faim, une faim terrible qui...

Bon, ce n’est pas bien grave, me suis-je dis,  tu vas descendre au rez-de-chaussée dormir sur le canapé du salon.

Je suis sortie précautionneusement de la chambre, comme pour ne pas faire de bruit. Ne pas faire de bruit pour quoi faire ?
Je percevais comme un tiraillement au fond de mes entrailles, comme un raclement de doigts fouillant, retournant les viscères et qui, en touchant la panse, crissaient, crissaient...
Cette tempête n’était pas si terrible. Peut-être pouvais-je reprendre la voiture et repartir tout de suite.
J’ai commencé à me diriger lentement vers l’escalier, sans jamais tourner le dos à l’armoire. Et à chaque pas le tiraillement augmentait, les doigts resserraient leur étreinte.

Ils étaient verts. Les yeux du chat. Ils étaient verts.

Lorsqu’enfin j’ai buté contre la rambarde, une main m’a saisi le bras et j’ai poussé un hurlement.
 
« Mais qu’est-ce que tu fiches ? »

J’ai immédiatement reconnu la voix et j’ai pris une inspiration tremblante, le cœur battant à tout rompre. Dans le faisceau de la lampe, Benjamin avait lui-même reculé sous mon cri. Il avait levé les deux mains comme pour m’apaiser.

« Comment est-ce que tu es entré ? » ai-je demandé en reculant.

Je n’ai pas reconnu le ton de ma propre voix.
Benjamin a écarquillé les yeux. Puis il a fouillé dans ses poches pour en tirer un trousseau.

« Ta sœur m’a passé ses clefs. Elle se fait beaucoup de soucis pour toi, tu sais. »

Et à son air inquiet posé sur moi, j’ai deviné que du souci, il s’en faisait aussi.
Il faut dire qu’ainsi, dans le noir, la posture défiante, les doigts crispés sur ma torche et la respiration rauque, je devais avoir l’air d’une démente.
Benjamin a reposé sa main sur mon bras.

« Eh… Tout va bien ? »

Je n’ai pas répondu et j’ai laissé mon regard s’égarer de nouveau vers l’armoire.
Une bourrasque particulièrement violente a fait craquer les poutres et Benjamin a resserré sa prise sur moi. Sans doute la pénombre ambiante, la pluie battant les carreaux et le vent hurlant ne faisaient rien pour le rassurer.

« Viens, m’a-t-il pressé, descendons. Je vais allumer un feu dans la cheminée du salon. Ça nous fera de la lumière. »

Benjamin m’a entraînée à sa suite au-rez-de-chaussée, puis m’a fait m’asseoir dans le canapé du salon. Il a entassé quelques bûches dans la cheminée et  tâché d’allumer un feu. Je le regardais machinalement faire, les yeux dans le vague, et je pensais toujours au chat, ce chat mort depuis des années.

« Je suis désolé pour ta grand-mère. »

Il attisait le feu dos à moi. J’ai soudain éprouvé une bouffée de culpabilité en songeant à ma sœur, que j’avais laissée seule et désemparée à l’hôpital. Je n’en revenais alors pas moi même de m’être laissé monter la tête ainsi.

« Qu’est-ce que tu faisais là haut ? » m’a alors demandé Benjamin d’une voix douce.

Je n’ai rien répondu. Benjamin a soupiré mais n’a pas insisté. Le feu bien pris, il s’est assis à côté de moi, a ramené un plaid sur nous et m’a attiré contre lui.
Et, alors - enfin -, des heures après le décès de ma grand mère, je me suis mise à pleurer.

Le soleil nous a réveillés au matin. Benjamin s’est dégagé précautionneusement, m’a embrassée sur le front et est parti se doucher. Je suis restée quelques instants à observer les braises mourantes dans l'âtre, puis je me suis dirigée vers la cuisine.
Comme le courant était revenu, j’ai mis l’eau à chauffer dans la bouilloire et allumé la radio sur la fréquence des informations locales :

« … et n’a fait aucune victime. Le département a subi néanmoins d’importants dégâts matériels suite à la monté des eaux… »

Rien de bien grave en conclusion. Certainement une ou deux chutes d’arbres et quelques tuiles envolées à déplorer. J’ai néanmoins décidé d’aller jeter un coup d’œil dehors pour voir si un  tronc ne barrait pas la route, ce qui nous aurait bloqués ici encore quelques heures. Je suis passée dans l’entrée. Je percevais encore la voix de la présentatrice dans la cuisine attenante et, dans le fond, l’eau qui coulait dans la salle de bain. Mais ils me parvenaient comme à travers un brouillard, toute figée que j’étais.

« Le débordement de l’Oise a été particulièrement spectaculaire et a provoqué la fermeture des routes à partir de 21h30 hier soir… »

Mes clefs étaient sur la porte.

Texte de Calyspo

Spotlight : Le nouvel an

Ce que je vais vous raconter là est une légende urbaine comme une autre.

C'est l'histoire d'un homme solitaire.
Ce type, il ne sortait que quand c'était nécessaire. Il avait deux semaines de vacances ? Il passait ces deux semaines chez lui à faire toujours la même chose.
Depuis des années et des années sa routine était la même : il se levait, se brossait les dents, il affrontait le boulot, il rentrait, se lavait, mangeait, il jouait sur son pc.

Pas le genre de type à tailler une bavette, le genre à se foutre d'être seul.

Au bas mot ? Ça faisait 14 ans qu'il passait le réveillon et la nouvelle année totalement seul.

Un soir de nouvel an, il était chez lui à jouer à WoW.
Ça faisait quelques jours qu'il était en arrêt, à jouer à n'importe quelle heure. Sachant que le lendemain il allait reprendre le travail, il alla se coucher tôt, vers 23h30.

Il ne trouvait pas le sommeil, quelque chose le distrayait, une sorte de sentiment qui le mettait trop mal pour dormir.
Il tentait de lutter, mais changeant de position dans son lit, il entendit le battement de son cœur contre le matelas ...
C'est qu'il battait trop vite pour que l'homme puisse dormir.

Il décida d'attendre mais Morphée ne l'acceptait toujours pas.


Alors il alla à sa fenêtre, vida son cendrier, et s'en grilla une.
Il retourna dans son lit plus serein, mais rien n'y faisait, son cœur battait toujours aussi vite.

Au plafond il remarqua un point rouge lumineux immobile, il se frotta les yeux, toujours là.
Alors il se leva d'un bond et regarda autour de lui, c'était le reflet de la led de son enceinte encore allumée. Il alla se recoucher.

Attendant sans parvenir à trouver le sommeil, il tournait en rond, jusqu'à ce qu'un coup d'oeil sur le réveil lui indiqua qu'il était 1h30. jugeant qu'il ne trouverait pas le sommeil ainsi, il lui fallait autre chose.
On ne peut pas dormir si on passe des heures à ruminer des pensées ...

Épuisant une de ses autres technique pour trouver le sommeil, il décida de se masturber, souvent ça marche pour dormir, non ? Approchant 2h, il sentait ne pas être plus proche du sommeil.

Il entreprit alors de jouer sa dernière carte, sachant qu'une seule des techniques qu'il avait employées suffisait, en tant normal, à le faire s'endormir.

Il se leva, avança vers le bureau et saisit son mp3, revenant sur son lit, il entendit un étrange son en même temps que ses pas, comme des goûtes, quelque chose de trop anodin pour être inquiétant, mais d'assez particulier pour être signalé.

Se couchant accompagné de musique, quelque chose le travaillait trop pour qu'il puisse juste se décontracter...
Le poids de temps d'années de solitude sans doute.

Il attendait, mais toujours pas capable de se laisser apaiser.
Les piles de son mp3 commençant à le lâcher, il se leva pour le poser sur son bureau, mais marchant jusque là ...

Ses pas faisaient du bruit, mais il y avait des craquements trop forts pour qu'ils viennent uniquement de lui.

Le mp3 sur le bureau, il resta immobile à coté de celui-ci pour s'assurer que les bruits étaient bien ses pas, sait-on jamais.

Il était 3 heures 05 et pas le moindre son ne se faisait entendre. Il avança doucement dans son lit, se disant pour se rassurer:

"Après avoir passé autant de temps à écouter de la musique à si bas volume, mon cerveau me joue un tour..."

Chacun de ses pas avait l’écho d'un bruit plus important, jusqu'au dernier le ramenant sur son lit.
C'était un bruit de vitre se brisant.

Totalement paniqué, le pauvre type réagit pourtant avec une certaine logique.
Il s'arma d'une latte qu'il arracha à son lit et descendit au rez-de-chaussée de sa maison, là où il y avait son téléphone.

En bas, il n'y avait personne. Pas de verre au sol, en revanche ...
Il y avait des flaques sales et des traces de pas.
Elles menaient du placard à la porte de devant.
 
Soit l'on avait marché à l'envers, soit quelqu'un était sorti du placard.
Alors il ouvrit calmement la porte.

Et il y trouva tout ce dont il rêvait au plus profond de lui sans jamais se l'avouer.

L'assurance de ne plus jamais être seul.

Plus jamais.

Texte écrit sur le forum Pavorem

Spotlight : Joue-le encore

Ça aime la musique. Ça adore plus particulièrement le piano.

Une nuit, très tard, aux environs de deux heures du matin, j’étais toujours éveillé et surfais sur internet en écoutant de la musique. C’était une nuit normale ; je commençais d’ailleurs à sentir la fatigue peser sur moi, mais je fus retenu par une vidéo intéressante sur Youtube qui s’appelait « La chanson la plus facile à jouer au piano, apprenez CE SOIR ! (Easiest Song to Play on the Piano! Learn TONIGHT! ) »

Je n'étais pas très doué pour jouer du piano, mais j’avais essayé d’apprendre, en particulier depuis que j’avais hérité du vieux piano du salon de ma défunte grand-mère. Il avait été fabriqué en 1928, mais il était toujours en excellent état. Je décidai de regarder la vidéo juste pour voir à quel point il était facile d’apprendre la chanson.

Sur la vidéo, des mains blanches jouaient une mélodie ancienne autour de la touche centrale de Do. La chanson était extrêmement simple, mais elle avait quelque chose… d’étrange. D’exaspérant. Mais j’aimais ça.

Je mémorisai les accords et les notes, me levai de devant mon ordinateur et quittai la pièce. Le couloir était plongé dans l’obscurité, seule ma veilleuse qui tremblait à la manière d’une bougie laissait filtrer une faible lueur jaune dans un coin. Je descendis doucement le couloir en tâtonnant le mur à la recherche de l’interrupteur qui, je le savais, devait se trouver par ici…

Clic ! Trouvé.

Le couloir fut empli de lumière, mais ce n’était pas rassurant. Un court instant, j’eus l’impression d’apercevoir quelque chose. Quelque chose… de petit. Blanc, peut-être. Pas comme un esprit ou un fantôme et pas comme une personne, mais c’était petit et… Probablement juste mon imagination qui me jouait des tours avec la lumière.

Je me frayai un chemin dans notre salon. Lui aussi était plongé dans le noir. Notre plafond était tellement haut qu’il n’avait jamais été possible de l’apercevoir sans lumière, pourtant l’obscurité qui régnait n’était pas naturelle. C’était le genre d’obscurité que l’on pouvait sentir.

J’allumai la petite lampe qui se trouvait non loin du piano, ouvris le clavier et jouai quelques gammes pour me dérouiller les mains. Tandis que je jouais, j’appuyais sur la pédale afin d’ajouter de l’écho à ce que je jouais. Cela résonnait presque comme… un bruit continu d’inspiration… expiration… inspiration… expiration…

Je m’arrêtai et écoutai. Pas un bruit. Rien qu’un épouvantable silence.

Je commençai à jouer la chanson que j’avais apprise sur internet. Les notes étaient magnifiquement fluides et se succédaient harmonieusement. Je pouvais me rappeler sans mal quelle touche je devais presser. C’était extrêmement simple. En fait, quelqu’un aurait très bien pu jouer cette chanson accidentellement, sans même s’apercevoir que c’en était une.

Lorsque la chanson fut terminée, je me redressai sur mon siège, satisfait.

Et je l’entendis de nouveau, qui provenait du couloir.

Comment cela était-il possible ? Je me levai et quittai la pièce, me dirigeant prudemment vers ma chambre, d’où la musique semblait filtrer. Je vis mon ordinateur qui jouait de nouveau la vidéo sur Youtube. La page s’était probablement rafraîchie toute seule.

Et la musique repartit une fois de plus. Cette fois-ci, elle venait du piano. Dans le salon.

Je fus pétrifié. Je ne pouvais pas esquisser un mouvement. Je recommençai doucement à traverser le couloir sombre… Je retournai dans notre vaste salon – tandis que, tout du long, le piano continuait de fredonner ce nouvel air à glacer le sang.

J’atteignis le coin d’où je savais que je pourrais voir le piano, rassemblai tout mon courage et me retournai pour regarder.

La musique cessa instantanément, et je ne pus rien apercevoir dans l’immédiat.

Lorsque je regardai de plus près, je vis quelque chose de blanc… de petit, presque de la taille d’un enfant… Un être qui se tenait dans le coin obscur… qui me souriait.

Cela susurra, dans un faible bruit distordu.

« Joue-le encore… » 

Texte traduit par Magnosa.

L'original n'est plus disponible.