NOR 5 - Mortelle Nostalgie

Claude reposa sa tasse de café et soupira. La journée s’annonçait longue et ennuyeuse, comme souvent. Il était à peine dix heures et il en était déjà à sa quatrième place. Le vieil homme se leva, traversa lentement son petit salon et regarda la rue par la fenêtre. Son petit village lorrain était très tranquille à cette heure de la journée. Presque tous les gens en âge de travailler étaient employés dans les villes voisines, le reste était réparti entre le bar, la boulangerie, la mairie, la bibliothèque et la poste. Il n’y avait ni école primaire, ni de pharmacie, et la mine qui se trouvait non loin avait été fermée.

Du temps de sa jeunesse, Claude avait été mineur. Tous les matins, il se levait de bonne heure, et il revenait le soir, fourbu, éreinté de sa journée. Mais il était content de son travail. Il ne risquait pas de perdre sa place, et il gagnait suffisamment pour vivre modestement. L’homme avait travaillé des dizaines d’années dans cette mine, jusqu’à ce que son dos le fasse trop souffrir pour lui permettre de reprendre la pioche. À partir de ce moment-là, sa vie était devenue encore plus monotone, il se levait le matin uniquement pour aller se coucher le soir.

Le vieil homme sortait peu. Sa femme était morte pendant la Seconde Guerre Mondiale. Lui avait été soldat, et prisonnier de guerre. Après sa libération, il était rentré, et avait trouvé une maison vide. Il avait été abattu et s’était réfugié dans le travail. Bien qu’il adhérât au Parti Communiste, il n’était pas un membre actif, et n’avait donc pas vraiment d’activité politique. Au fil du temps, ses amis étaient morts, de maladie ou de vieillesse, jusqu’à ce qu’il ne lui en reste plus qu’un, Gilbert, qui, lui, avait trouvé sa femme après la guerre et avait eu une descendance. Ils se retrouvaient de temps à autres au bar pour bavarder un peu, mais avec l’âge Gilbert devenait casanier et taciturne.

Claude n’avait donc plus grand-chose à faire. Il lisait le journal sans grand intérêt, achetait de temps à autres un roman mais le finissait rapidement, n’écoutait pas la radio car ce qui passait ne lui plaisait pas, et n’utilisait pas internet car il ne comprenait rien aux technologies nouvelles. Il regardait plutôt la télévision, soit des documentaires soit les informations, et l’addiction au café qu’il avait développé l’amenait souvent à râler pendant les journaux télévisés pour diverses raisons, ce qui lui avait fait gagner, dans le voisinage, la réputation de vieux grincheux.

Il attendit midi sans trop s’activer, rajoutant quelques tasses de café sur son compte, puis il mangea, et décida qu’il n’était pas sorti depuis un moment. Il sortit donc, se trainant lentement dans les rues et le parc, dans lequel il s’assit une petite heure pour profiter de l’air frais, puis vers quinze heures il se dirigea vers le bar, où il eut la surprise de trouver Gilbert, contre le bar, regardant dans le vide, un verre posé devant lui. Claude alla s’asseoir près de lui et dit :

« Alors, vieille branche, tu es sorti de ta cabane ? »

Gilbert tourna la tête vers lui sans un mot. Il avait les yeux rougis et gonflés. Après quelques instants il prononça d’une voix enrouée :

« Comme toi, Claude… On vieillit, et ça devient mauvais de s’enfermer. On vieillit tous… Comme ma Francine… Elle a trop vieilli, et ce matin elle ne s’est pas réveillée… »

Il continua à parler, ou plutôt à marmonner, si bien que Claude ne comprenait plus ce qu’il disait, mais l’important avait été dit. Son ami était abattu, et lui ne savait que dire. Oui, ils vieillissaient, leurs cheveux étaient blancs, leurs os craquaient, leurs yeux ne voyaient plus aussi bien et leurs corps ne répondaient plus à leurs attentes. Claude savait que le point final n’était plus très loin, que demain ce pourrait être lui que l’on trouverait dans son lit, paisiblement endormi pour l’éternité. Au moins, il rejoindrait le bon Dieu et laisserait derrière lui ce monde de fou, qui perdait de son sens de jour en jour et n’en finissait pas d’indigner le vieil homme.

Ces pensées firent naître en lui un élan de nostalgie. Comme il aurait aimé revenir au temps où il rentrait chez lui, auprès de sa femme qui l’attendait avec un bon repas chaud, après avoir miné toute la journée. Rien que le travail lui manquait, surtout l’ambiance de camaraderie qu’il y avait entre lui et tous ses collègues. Ce genre d’emploi difficile rapprochait beaucoup les gens, qui peinaient tous les jours, parfois les uns collés aux autres, dans l’obscurité, pour empocher leur salaire du mois. Lorsque l’un d’entre eux se blessait, c’était tout le corps minier qui était handicapé. Lorsque l’un d’entre eux s’en allait, le vide qu’il créait n’était jamais totalement comblé. Lorsqu’un nouveau arrivait, une place lui était faite pour qu’il se rattache à cette machine humaine.

À force de se souvenir, Claude eut envie de retourner voir à la mine, même s’il se doutait qu’elle était fermée. Vers dix-sept heures trente, après avoir essayé de parler avec Gilbert et de lui remonter un temps soit peu le moral, il prit congé, et ses pas le menèrent à son ancien lieu de travail. Il faisait déjà sombre, aussi ne comptait-il pas s’attarder, mais il avait tout de même envie d’y refaire un petit tour. Il traversa le terrain vague qui s’étendait devant l’entrée, et fut surpris de constater que la porte du poste d’entrée était ouverte. Une faible lumière en sortait, aussi Claude entra, afin de voir si l’on n’avait tout simplement pas oublié d’éteindre après être passé pour une quelconque raison. Un seul néon fonctionnait encore, la lumière en parvenait.

Les pioches étaient rangées à droite, les casques à gauche. Près de ces derniers se trouvait la table à laquelle s’asseyait jadis celui à qui les mineurs devaient rendre compte de leur présence. Au fond de la salle se trouvait la porte qui donnait sur le monte-charge qui descendait dans les entrailles de la mine. La porte était entrebâillée, et un faible bruit de machinerie sortait de la pièce. Le vieil homme, dubitatif, se demandait pourquoi diable quelqu’un serait ici. Il se prépara à rebrousser chemin, songeant que ce n’étaient pas ses affaires, mais la curiosité l’emporte et il chercha parmi les casques un dont la lampe n’aurait pas rendu l’âme. Par chance, il en trouva un facilement.

Il passa alors la porte donnant sur l’autre pièce. Le bruit devait venir du monte-charge. Il se positionna dessus et abaissa la manette permettant de le faire bouger. La plateforme produisit un grincement assourdissant, puis commença difficilement à descendre vers les entrailles de la terre, se bloquant parfois quelques secondes et renvoyant maintes secousses. Les installations vieillissaient, elles aussi. Soucieux d’économiser la batterie de sa lampe, Claude se contenta de la petite lueur jaune que diffusait une minuscule ampoule à coté du panneau de contrôle jusqu’à ce qu’il arrive dans la mine même.
Quelques ampoules fonctionnaient encore sur les murs du tunnel, mais certains endroits étaient complètement plongés dans le noir, aussi le vieil homme ralluma-t-il la torche frontale de son casque. La lumière blafarde éclaira les parois rocheuses et le sol jonché de petits cailloux. Des fissures se voyaient par endroits, il valait mieux ne pas trop s’attarder, au cas où un éboulement choisirait ce moment pour se déclarer. Un silence pesant régnait, interrompu occasionnellement par le grésillement d’une ampoule. Claude avança vers les ténèbres qui l’engloutissaient tous les jours lors de ses jeunes années.

Il marchait depuis quelques minutes lorsqu’il remarque un petit bout de papier collé sur le mur, où il était inscrit « Maurice Cheminois, 29 avril 1927 ». La coutume voulait que lorsqu’un mineur en avait définitivement fini avec le travail, on laissât une trace là où il s’était arrêté de piocher. Cette coutume s’était mise en place très tôt dans la mine, et s’était perpétuée, pour peu que Claude le sache, jusqu’à sa fermeture. Ainsi, il marcha en croisant de temps en temps d’autres petits bouts de papiers, avec parfois des noms connus écrits dessus. Son cœur se serra lorsqu’il vit le siens collé en-dessous d’une ampoule. C’était donc ici qu’il avait porté son dernier coup de pioche, la suite du tunnel serait donc une entière nouveauté pour lui. Mais le couloir rocheux se prolongeait encore bien au-delà de la vue du vieil homme.

Il se demanda si cela valait le coup de continuer. Il avait revisité la mine de ses souvenirs, des choses étaient remontées à sa mémoire au cours de son chemin, et son petit sentiment de nostalgie s’était en allé. De plus, il n’était pas sûr d’être ici en toute légalité, si des fissures avaient commencé d’apparaître, la mine devait être interdite d’accès ou en passe de le devenir. Il se retourna donc et rebroussa enfin chemin, pensant se reposer dans son fauteuil bien douillet lorsqu’il serait rentré chez lui. Mine de rien, tout ce temps à marcher avait fatigué ses vieux membres, et ses articulations lui rappelait qu’il n’avait plus l’âge pour de longues escapades de ce genre. Cependant, après quelques pas, il s’arrêta soudainement, entendant un son qui n’avait pas lieu d’être. Claude l’aurait reconnu entre mille : le son d’une pioche qui tapait contre la roche. Le son venait de la partie inconnue du tunnel, il se répercutait sur les parois en écho et, maintenant qu’il avait commencé, ne s’interrompait plus.

Le vieil homme se retourna à nouveau vers les ténèbres, perplexe. Comment se faisait-il qu’il entendait cela ? Son esprit lui jouait-il des tours ? Pourtant cela semblait bien réel. Il s’avança lentement vers le noir. Les petits cailloux crissaient sous ses chaussures. Aucune ampoule n’éclairait cette partie du souterrain, seule la faible lueur émanant de sa lampe frontale lui permettait de s’assurer qu’il n’allait pas droit vers le bout du cul-de-sac. Tap, tap, tap. Le son se rapprochait au fur et à mesure qu’il avançait, mais il devait encore être éloigné du bout du tunnel. Tap, tap, tap. L’odeur caractéristique de la mine envahissait ses narines, enivrait son esprit, imprégnait son corps. Tap, tap, tap. Le vieil homme commençait à perdre la notion du temps, le tapement de la pioche remplaçait le tic-tac des horloges, les secondes qui s’écoulaient étaient autant de coups portés sur la roche dure, chaque minute qui s’évanouissait étaient une partie des parois qui se brisait sous l’ustensile.

Soudain, Claude arriva au bout du tunnel, et s’arrêta, étonné. Personne. Le son était pourtant toujours présent, et paraissait toujours éloigné. C’était à n’y rien comprendre. L’écho venait-il de son esprit ? Était-ce un fantôme du passé ? Les yeux de Claude se posèrent sur… Une porte d’acier ? Qu’est-ce qu’une porte d’acier faisait au fond d’une mine ? Elle paraissait bien vieille, pourtant, aux dernières nouvelles, le lieu dans lequel il se trouvait n’abritait aucun trésor archéologique caché, aucune expédition n’avait découvert de lieu secret caché dans les profondeurs. Il s’approcha et colla son oreille sur le métal froid. Les coups de pioche semblaient bien venir de là. Il se demanda s’il aurait assez de force pour l’ouvrir. À sa grande surprise, il eut à peine besoin de tirer, la porte pivota toute seule, dans un grincement effroyable, une fois qu’il eut abaissé la poignée, comme si elle attendait de lui qu’il vienne et lui ouvrait maintenant le chemin.

Le vieil homme faillit alors avoir une crise cardiaque. Le coté intérieur de la porte, jusqu’alors dissimulé, n’avait rien à voir avec ce qu’on pouvait apercevoir en venant du tunnel. Elle était noircie, comme si on avait tenté de la brûler sans succès, la rouille la dévorait par endroit, et, au milieu de la surface irrégulière, un œil rouge était représenté, si bien fait qu’au début, Claude avait cru que c’était la porte qui le regardait d’un air sinistre. C’était de plus en plus étrange. Il se demanda si c’était un lieu de culte sataniste, et, furieux que ce genre de vermine se serve de sa mine pour de telles activités, il pénétra sans hésiter dans le nouveau boyau obscur qui s’étendait maintenant devant ses yeux, avec dans l’idée d’appeler la police dés qu’il aurait épinglé les voyous et serait de nouveau dehors. Le son de la pioche se faisait maintenant beaucoup plus proche, mais le reste des bruits était comme étouffé, si bien qu’il n’entendit pas la porte se refermer derrière lui. Ici, la paroi était totalement lisse, sans bout de papier, sans lampe, sans rien permettant de se repérer. La lampe frontale de Claude projetait une faible lueur blafarde sur le sol tout aussi lisse. Ce ne pouvait avoir été fait de main d’homme, et l’idée que quelqu’un ait fait pénétrer une machine ici pour creuser un nouveau souterrain lui paraissait dénuée de sens. Alors, qu’est-ce que c’était que ce tunnel, à la fin ?

Petit à petit, le vieillard entendit un son qui s’ajoutait à la pioche. Il n’en n’était pas sûr au début, mais plus il avançait, plus ce son se faisait distinct : les pleurs d’une enfant. Claude commença alors à s’inquiéter, n’arrivant pas à faire le lien entre ses hypothèses et les faits, ni entre les faits entre eux, et surtout ne comprenant pas la présence d’une enfant seule dans un tel lieu, si loin de la surface.

« Petite ? Allons, ne pleure plus, je viens te chercher, on va sortir de là ! »

Comment avait-elle fait pour entrer et parvenir jusqu’ici ? Il lui demanderait quand ils seraient sortis. Au loin, il vit une ombre se détacher du reste du tunnel, ce devait être elle. À partir du moment où il la remarqua, la pioche cessa de frapper, et les pleurs de l’enfant emplirent tout le tunnel. La petite était vêtue d’un manteau à capuchon bien trop grand pour elle. De loin, on aurait dit qu’il tenait tout seul en l’air. Lorsqu’il ne fut plus qu’à quelques mètres, Claude l’avertit qu’il était là et qu’il allait la faire sortir. Une odeur de saleté, de terre et de poussière se renforçait à mesure qu’il s’approchait et gênaient ses voies respiratoires, et il finit par se demander si c’était d’elle que cela émanait. Elle pleurait toujours. Le haut du capuchon atteignait le mètre cinquante. Elle était bien trop grande pour la voix qu’elle avait. Claude posa malgré tout une main bienveillante sur son épaule pour la faire se retourner.

Bien qu’il n’eut pas le temps de voir grand-chose, car sa lampe frontale grilla à ce moment là, la vision du vieillard fut cauchemardesque. Une tête large, presque carrée, veinée et dont la chaire semblait être à vif, une bouche à la mesure de la largeur du visage, et deux yeux noirs, luisants, dénués de tout sentiment. Une haleine pestilentielle, et le dessous du manteau qui exhalait cette puanteur qu’il avait senti en s’approchant. Lorsque la lampe grilla, quelque chose qui ressemblait à un cri de rage humaine, mais en plus guttural, retentit, et Claude fut violemment repoussé en arrière et tomba au sol. Il n’y voyait plus rien, il n’avait plus que son ouïe, son odorat et son toucher.

Quelle était cette chose qu’il avait vue ? Était-ce une abomination de Satan ? Il était peut être entré dans un passage vers l’Enfer. Mais pourquoi donc, il avait mené une vie honnête, il méritait de rejoindre Dieu au paradis… Ou bien ce démon avait-il été invoqué dans ce monde pour semer la destruction ? Cette créature abominable ne pouvait, quoi qu’il en soit, avoir été créée de la main du Seigneur. Claude devait rebrousser chemin au plus vite et fermer la porte derrière lui, peut être était-elle capable de l’arrêter.

Le vieil homme rampa lentement, au hasard, jusqu’à sentir un mur et y prendre appuis pour se relever. Des bruissements rapides de tissu se faisaient parfois entendre, mais impossible de savoir d’où cela venait exactement. En tout cas, il n’avait plus aucun contact avec la créature. Peut être l’avait-il rêvée ? Ou alors se tapissait-elle dans l’ombre, prête à lui porter le coup de grâce ? La chute l’avait en effet beaucoup endolori, et il éprouvait de la difficulté à marcher. Peu importe, l’important était de sortir. Claude suivit le mur à tâtons, espérant qu’il ne se méprenait pas sur la direction.

Quelque chose de volumineux et métallique s’écrasa alors derrière lui. Quel était ce nouveau maléfice ? Le tunnel était pourtant vide, pour ce qu’il en avait vu. Le silence reprit son règne dés que le fracas métallique eut cessé. Il n’entendait pas ses propres pas, sa propre respiration. La seule chose qu’il entendait, de temps en temps, était un grincement, comme si quelque chose exerçait une pression sur un objet de métal. Rien d’autre. Cette attente était pesante, angoissante. Un peu trop pour le cœur du vieillard. Il se promit de ne pas sortir pendant les prochains jours, pour se remettre de ses frayeurs, et d’adresser des prières au ciel pour que la chose ne puisse nuire à personne. Il tremblait affreusement et avait du mal à respirer, la douleur emplissait son corps à cause de la chute et ses os craquaient.

Le même fracas métallique que précédemment se fit entendre dans son dos, plus proche cette fois, puis il sentit comme un courant d’air effleurer son visage. De sombres pensées commencèrent de naître dans son esprit. La chose se rapprochait certainement, tout comme cet objet de métal qui était comme projeté vers lui, les intentions du démon étaient claires. Qu’avait-il fait au ciel pour mériter d’être aux prises avec pareille créature sans recevoir aucune aide divine ? Il était trop vieux pour de telles aventures. Il marmonna d’une voix tremblante un « vade retro, satanas », mais sans aucune conviction. Il ne pensait plus pouvoir s’en sortir. Mais après tout, ce ne serait peut être pas si mal. Il mourrait sur le lieu de travail qu’il avait tant chéri, et il pourrait enfin rejoindre sa femme dans la demeure du Seigneur.

Comme en réponse à ces pensées, une énorme masse de métal percuta le vieillard de plein fouet, lui brisant des côtes et son bras droit au passage. La douleur était insupportable, à son âge. Il hurla de douleur, comme il y a des années, lorsqu’on avait du lui extraire une balle du corps sans anesthésie aucune. Il ne savait pas si des organes internes étaient touchés, ni si quelque blessure demeurait encore cachée à ses sens en pleine confusion. Presque aussitôt, il se sentit soulevé dans les airs par la cheville, et fit un long vol plané avant d’aller s’écraser de nouveau, se déboîtant cette fois l’épaule. La chose devait avoir des pouvoirs télékinétiques, et s’en donnait à cœur joie. Claude n’était plus qu’une marionnette qu’elle se plaisait à briser et démembrer.

Combien de temps dura le supplice ? Longtemps. Le vieil homme eut le loisir de sentir chacun de ses os se fendre, chacun de ses membres fut tordu en un angle bizarre, sa colonne vertébrale fut touchée et il perdit toute sensation dans ses jambes, mais ce n’était pas fini, ses épaules et sa cage thoracique furent réduits en miettes. Ce n’était qu’une question de minutes avant qu’il ne perde la vie, s’il avait encore été capable de penser, il se serait étonné de ne pas être passé de l’autre côté, après tout ce qu’il avait subi. Mais la douleur était telle qu’il ne pouvait même plus hurler, même plus penser. Une pression horrible s’exerçait sur son crâne. À chaque fois qu’il était projeté dans les airs, des craquements sinistres retentissaient, et il avait l’impression d’exploser.

Le corps en charpie de Claude, contenant son dernier souffle de vie, s’écrasa avec un horrible son d’os brisés, et alors une faible lueur blafarde éclaira le plafond. Peut être sa lampe frontale n’avait-elle en fait pas grillé et remarchait-elle, malgré tout ce qui s’était passé. Un réfrigérateur volait au-dessus de lui. Le métal était abimé, rouillé en certains endroits, les chocs avaient rendu la surface irrégulière. Claude ne pouvait regarder ailleurs, mais du coin de l’œil il discernait une silhouette sombre, encapuchonnée, qui levait les mains en l’air, vers le singulier objet qui n’était clairement pas à sa place dans un tel lieu. La suite était cependant claire comme de l’eau de roche pour le mourant. La chose abaissa ses mains, et toute la masse du réfrigérateur s’écrasa sur le vieillard, explosant ses organes internes, éclatant son crâne et faisant gicler le contenu tout autour. Le sang se répandit rapidement autour des restes du vieil homme, désormais inidentifiables. Mais la dernière seconde de sa vie, Claude fut heureux. Heureux de quitter ce monde cruel ici, dans sa mine. Chez lui.

Texte de Magnosa

Ickbarr Bigelsteine

Quand j'étais gamin, j’étais terrifié par le noir. Je le suis toujours, mais si on remonte vers mes six ans, je ne pouvais pas passer une nuit entière sans venir pleurer auprès de l’un de mes parents pour qu'il regarde sous mon lit, ou dans mon armoire, à la recherche d’un quelconque monstre dont j’étais persuadé qu’il n'attendait que de me manger. Même avec une veilleuse, je voyais encore de sombres formes bouger aux quatre coins de la pièce, ou même des visages étranges en train de me regarder depuis la fenêtre de ma chambre. Mes parents faisaient de leur mieux pour me consoler, m’assurant qu’il s’agissait juste de mauvais rêves ou de jeux de lumière provoqués par la veilleuse, mais dans mon jeune esprit, j'étais persuadé qu'à la seconde où je m'endormirai, la méchante chose m'attraperait. La plupart du temps, je me cachais sous la couverture jusqu'à ce que je sois assez fatigué pour arrêter de m’inquiéter, mais de temps en temps, je paniquais tellement que je courais en hurlant dans la chambre de mes parents, réveillant mon frère et ma sœur par la même occasion. Après un événement comme celui-là, personne ne trouvait évidemment plus le moyen de fermer l’œil du reste de la nuit.


Finalement, après une nuit particulièrement traumatisante, mes parents en ont eu assez. Malheureusement pour eux, ils comprenaient qu'il était inutile de se disputer avec un enfants de six ans, et ils savaient qu'ils seraient incapables de me convaincre de me débarrasser de ces peurs enfantines en utilisant raison et logique. Ils allaient devoir ruser.

C'était l'idée de ma mère de me proposer de coudre mon doudou avec elle, aussi a-t-elle sorti un large assortiment de pièces de tissu  et sorti sa machine à coudre. Nous avons ainsi créé celui que nous appellerons plus tard Mr Ickbarr Bigelsteine, ou Ick pour faire court. Ick était un monstre-chaussette, comme ma mère l'appelait. Il était là pour me faire me sentir en sécurité lorsque je dormais, en faisant peur aux autres monstres. Il était fichtrement effrayant, je dois l'admettre. Honnêtement, quand je repense à tout ça maintenant, je suis toujours impressionné que ma mère ait pu penser à quelque chose ayant l'air aussi étrange et dérangeant. Ickbarr avait le look rapiécé d'un Gremlin-Frankenstein, avec de gros yeux en boutons blancs, et de larges oreilles de chat. Ses petits bras et ses jambes étaient faits avec une paire de chaussettes rayées en noir et blanc qui avaient appartenu à ma sœur, et la moitié de son visage était vert, cousu avec les grandes chaussettes de football de mon frère. Sur sa tête, qui pouvait être décrite comme « bulbeuse », ma mère avait fixé un morceau de tissu blanc et l'avait cousu en zig-zag pour former un large sourire de dents pointues. Et bizarrement, je l'ai tout de suite aimé.


A partir de ce moment-là, Ick ne m'a plus jamais quitté. Aussi longtemps que durait le crépuscule, du moins. Ick n'aimait pas le soleil, et se serait mis en colère si je tentais de l'amener à l'école avec moi. Mais c'était pas grave, j'avais juste besoin de lui la nuit pour tenir les croque-mitaines à distance, et c’était ce qu'il faisait de mieux. Donc chaque nuit, au moment du coucher, Ick me disait où les monstres étaient cachés, et je le plaçais à l'endroit le plus proche de la zone concernée. S'il y avait quelque chose dans le placard, Ick bloquait la porte. Si une sombre créature grattait à ma fenêtre, Ick se pressait contre la vitre. S'il y avait une grosse bête velue sous mon lit, alors c’était sous mon lit qu’il allait. Parfois les monstres n'étaient même pas dans ma chambre. Parfois, ils se cachaient dans mes rêves, et Ickbarr venait avec moi dans mes cauchemars. C'était amusant de prendre Ick dans mon monde onirique, ainsi lui et moi passions des heures à combattre goules et démons. Le meilleur moment c'était quand, dans mes rêves , Ick pouvait me parler pour de vrai.

« A quel point tu m'aimes ? me demandait-il.

Plus que tout », lui répondais-je toujours.

Une nuit, dans un rêve, après que j’ai perdu ma première dent, Ick m'a demandé une faveur.

« Est-ce que je peux avoir ta dent ? »

Je lui ai demandé pourquoi.

« Pour m'aider à tuer les méchantes choses », a-t-il dit.

Le matin suivant, au petit déjeuner, ma mère m'a demandé où était passée ma dent. De ce qu'elle m'a dit, la « fée des dents » ne l'avait pas trouvée sous mon oreiller. Quand je lui ai dit que je l'avais donnée à Ickbarr, elle à juste haussé les épaules et est retourné nourrir ma petite sœur. Depuis ce jour, à chaque fois que je perdais une dent, je la donnait à Ick. Il me remerciait toujours, bien sûr, et il me disait qu'il m'aimait. Cependant, j'ai fini par être en pénurie de dents de lait, et par devenir un peu trop vieux pour jouer à la poupée. Ick restait juste assis sur ma bibliothèque, accumulant la poussière, et disparaissant progressivement de mes pensées.

Malgré tout, au fil du temps, les cauchemars devenaient pire que jamais. Tellement mauvais qu'ils ont commencé à me suivre dans la vie réelle, rendant effrayant chaque coin un peu sombre ou chaque bruissement dans les buissons. Ainsi, après une nuit particulièrement mouvementée où je rentrais à vélo de la maison d'un ami et où je jurerais avoir été poursuivi par une meute de chiens enragés, j’ai rejoint ma maison pour y trouver quelque chose d'étrange qui m'attendait dans ma chambre. Là, sur mon lit, se tenant bien droit dans la lueur de la lune s'échappant de ma fenêtre, Ickbarr me regardait. Au début, je pensais juste que mes yeux me jouaient à nouveau des tours, comme ils l'avaient fait tout l'après-midi, alors j'ai essayé d'allumer les lumières. Encore un coup sur l’interrupteur. Puis un autre et un autre, sans aucun changement. C'est à ce moment que j'ai commencé à devenir nerveux.

J’ai  doucement reculé pour me rapprochant de la porte derrière moi, et mes yeux n'ont jamais quitté la silhouette d'Ick, ma main maladroitement tendue vers l'arrière cherchant après la poignée de la porte. J'étais à deux doigts de sortir mon cul d'ici quand j'ai entendu la porte se verrouiller, me coinçant dans l’obscurité de ma propre chambre. A l’intérieur, il n’y avait plus que les ombres et le silence. Je suis resté figé sur place, sans respirer. Combien de temps, ça, je ne peux pas le dire, mais après ce qui m’a semblé être une éternité à patauger dans une peur glaçante, j'ai entendu le cri, une voix familière.


« Tu as arrêté de me nourrir, alors pourquoi devrais-je te protéger ? 

Me protéger de quoi ? 

Laisse-moi te montrer. »

J'ai cligné des yeux une fois et tout a changé. Je n'étais plus du tout dans ma chambre, j'étais... ailleurs. Ce n'était pas l'Enfer, mais la comparaison n'était pas si fortuite. C'était une sorte de forêt, un horrible et cauchemardesque endroit où des embryons avortés étaient pendus à la canopée, et dont le sol grouillait d'insectes carnivores. Un épais brouillard flottait dans l'air, et avec lui, une odeur de viande en décomposition, percé d’une lumière chartreuse qui transperçait le ciel nocturne. En tendant l’oreille, je pouvais entendre les cris d'agonie de quelque chose qui n'était pas tout à fait humain. Ma tête résonnait comme si elle était sur le point d'exploser. La douleur a soudainement provoqué en moi une rivière de larmes. Dans mon esprit, j'entendais encore sa voix.

« C'est ce que ta réalité deviendra sans moi. »

Je sentais qu’un pas lourd, qui faisait trembler la terre, s’approchait rapidement.

« Je suis le seul qui peut arrêter ça. »

C'était derrière moi, maintenant, immense et en colère, exerçant un souffle brûlant dans mon dos.

« Apporte-moi ce dont j'ai besoin et je le ferai. »

Je me suis réveillé avant de pouvoir me retourner.

Les jours suivants, j'ai dévalisé l'armoire de mes parents à la recherche des dents de lait de mon petit frère, pour toutes les donner à Ickbarr. Presque immédiatement, mes terreurs nocturnes ont cessé, et j'étais plus ou moins capable de reprendre une vie normale. De temps en temps, je devais me faufiler dans la chambre de ma petite sœur et dérober ce qui revenait en temps normal à la « fée des dents », ou bien j'étranglais un des chats du voisinage pour lui arracher ses petites incisives tranchantes. Tout pour repousser les visions, n'importe quoi, du collier en dent de requin à la prémolaire cariée. J'avais remarqué qu'Ick bougeait dans ma chambre lorsque je m'en allais, peut importe la durée de mon absence, réarrangeant parfois mes affaires et ajoutant des doubles rideaux. Il commençait à devenir de plus en plus réaliste. A la lumière du jour, ses dents brillaient, et il était chaud au toucher. Autant qu'il m'effrayait, je n'arrivais pas a trouver le courage de le détruire, sachant très bien où tout ça pouvait me mener. J’ai ainsi collecté des dents pour Ick durant tout le collège et le lycée. Plus je vieillis, plus j’apprends à craindre les choses, et plus Ick a besoin de dents pour me garder en sécurité.


J'ai 22 ans maintenant, un boulot décent, mon propre appartement, et un lot de dentiers. Ick a pris son dernier repas il y a à peu près un mois, et l'horreur a recommencé à s'amasser autour de moi. J'ai fait un détour par le parking d'un garage après le travail, ce soir. J'ai trouvé un homme tâtonnant sa portière avec ses clefs de voiture. Ses dents étaient jaunies par une vie entière de cigarettes et de café. Malgré ça, j'ai dû utiliser un marteau pour déloger ses molaires. Quand je suis retourné à mon appartement, il m'attendait. Au plafond, dans le coin. Deux yeux blancs et une bouche acérée.


« A quel point tu m'aimes ? 

Plus que tout, ai-je répondu, ôtant ma veste.

Plus que tout au monde. »

Traduction de Valkyria-Green